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Je me souviens.
On entrait dans le rock comme dans une cathédrale.
C'était un vaisseau spatial, cette histoire.
J'ai aucun souvenir entre 16 et 23 ans
d'avoir regardé une émission à la télé.
On avait pas le temps.
On écoutait de la musique.
Alex, c'était comme mon frère.
Il avait été touché par le succès comme on est percuté par un camion.
C'était la gloire.
Il était exhibé partout. Alex Bleach appartenait à tout le monde.
Mais son kif, c'était de revenir chez moi, au Revolver.
Il disait que c'était moi qui lui avait ouvert les portes du temple.
C'est là qu'on était tous.
Ils se sentaient protégés.
C'était la dernière aventure du monde civilisé.
Le reste, c'était pas tabou.
On était pas énervés contre qui que ce soit.
Le reste, ça n'existait pas.
On s'en foutait.
Ce qu'on voulait, c'était ce son.
C'était une guerre, qu'on faisait,
contre la tiédeur.
Aucun d'entre nous ne rêvait d'aller acheter de la viande ou de se payer des vacances.
Aucun d'entre nous n'avait de plan de carrière.
On pensait pas que c'était possible. C'est ce qui nous sauvait.
Et puis on a commencé à entendre parler de subventions, de sponsoring...
Le CD a tué le vinyle.
Les K7 et les walkmans ont disparu.
Ça avait l'air de rien.
On savait... et on savait pas.
Chaque chose, prise une par une, était anecdotique.
On a pas vu venir le truc d'ensemble.
Mais ce rêve qui était sacré a été transformé en usine à pisse.
Monsieur, vous auriez pu nous ouvrir !
Vous auriez pu être des témoins de Jéhovah. Il est trop tôt pour acheter une bible.
Vous êtes M. Subutex, Vernon, domicilié rue St-Maur, Paris 11e, locataire des lieux ?
Vous avez 16 loyers de retard ce qui vous rend débiteur de la somme de 13 440 €.
OK, mais vos collègues sont déjà passés.
J'ai rien sur moi. Pas de carte de crédit. Pas de chéquier.
Je suis mandaté par votre régie pour procéder à une expulsion immédiate.
Pardon ?
Vous avez reçu un commandement d'avoir à quitter les lieux le 18 février.
Le délai de deux mois étant passé, vous êtes expulsable.
Nous allons dresser la liste de vos biens. S'il vous plaît, écoutez-moi.
Rassemblez les affaires dont vous avez besoin et quittez les lieux.
On arrête tout.
Pendant 25 ans, j'ai bossé ici comme disquaire.
J'ai mis 250 000 € de loyer dans les poches d'un proprio qui doit pleurer parce qu'il paye trop d'impôts.
Les gars, je vous demande deux, trois, quatre jours maximum.
- Trois, quatre jours. - Il est préférable pour vous d'optempérer.
On est vraiment dans une situation inconfortable pour vous comme pour moi, donc...
j'ai un truc... voilà.
Le test-pressing du premier album des Thugs.
Une pièce de collection.
C'est français mais ça envoie.
Vous trouverez pas ça sur iTunes.
Je vous demande de rassembler les affaires dont vous allez avoir besoin.
OK, c'est dommage.
Putain... Mec ! La France !
Putain, j'ai pas le temps pour vos conneries. J'ai pas le temps, OK ?
Allez, on se dépêche.
Je mets les chaussettes. Je vais pas partir pied-nus.
C'est bon, je me casse à Lisbonne. Vous resterez avec les gens de droite.
Il est où ? il est passé où ?
Invitation backstage.
Au concert d'Alex Bleach, ce soir.
Là, vous êtes surpris ! Vous pensiez pas que j'avais ce genre d'amis.
Voyez, comme quoi !
C'est pas la peine de faire vos gueules que vous vous en fassiez pour moi. Je suis pas à la rue.
- Nous en sommes sincèrement soulagés. - Je suis pas à la rue, OK ?
- Excusez-moi, bonjour ! - Bonjour.
Vous travaillez avec M. Dopalet, Laurent ?
Je suis pressé. Faudrait juste signer et lui donner.
Ben pas encore en fait. Pas exactement.
Bien sûr que si, enfin Anaïs ! Ton CDD commence bien ce matin ?
Mais non, c'est pas parce que tu es jeune qu'il faut t'excuser.
Au contraire ! Tu dois t'imposer, d'accord ?
Parce qu'ici, c'est le cinéma.
Le cinéma est une famille. Ça marche à la confiance.
Je te fais confiance, oui ou non ?
Ben oui, sinon je t'aurais pas engagée.
Alors tu signes et tu prends l'enveloppe.
Du coup, j'en fais quoi ? Je vous la donne ?
Non, poubelle direct. Le courrier papier ne sert plus à rien.
Non mais je déconne. Pose-le là.
Bon alors ça va ? Tu te sens prête ?
- Ah oui bien sûr. - Parfait.
Tu vois ça ?
Ma fille.
Et à côté ma femme depuis 25 ans. J'ai un fils aussi mais c'est une autre histoire.
Qui était l'écrivain qui disait :
« On écrit toujours pour une seule personne, justement celle qui vous lira jamais » ?
- Je sais plus. - Bon tu sais plus mais tu feras ta recherche.
Je veux toucher ma fille. Elle a 15 ans. Elle ne va jamais voir mes films.
- Même quand vous l'invitez ? - Encore moins !
Par contre, elle s'enfile tout ce qui sort en série, du HBO, du Netflix.
Même les séries françaises, figure-toi !
C'est pour çà que je me suis lancé le défi de produire de la série.
Toi, tu m'as plu. Tout de suite.
C'est à toi que revient la mission de prospecter.
De dénicher les auteurs, les talents, les stars du web, tu te démerdes comme tu veux.
Je sais qu'en ce moment, leur grand truc,
c'est les ados suicidaires ou qui disparaissent. J'en ai rien à foutre du moment que ça cartonne
et que ça me permet de reconnecter avec ma fille. Tu comprends le concept ?
Mais ça va, tu...
Je veux dire, t'es pas trop intimidée ?
Non pas du tout, au contraire. Moi, je suis passionnée par ce que je fais.
C'est Alex Bleach ?
Mon père adorait aussi.
Tu vas me laisser, s'il te plaît, parce que j'ai des choses à régler, tu veux bien ?
- Oui, bien sûr. - On se voit tout à l'heure.
Je peux m'asseoir ?
C'est pas contradictoire, je veux dire...
de manger bio et de fumer des cigarettes ?
Ouais, mais en même temps, je fais ce que je veux, non ?
Et vous voudriez m'en donner une, de cigarette ?
Je me suis fait expulser de chez moi ce matin.
J'ai eu 5 min pour rassembler mes affaires. J'ai oublié mon paquet de clopes.
Tenez.
Merci.
Y a plein d'autres trucs que j'aurais dû prendre.
Y a plein d'objets auxquels on tient.
Beaucoup plus que ce qu'on croit.
Vous avez déjà vendu des trucs sur eBay ?
Pas trop, non. Un petit peu sur Le bon coin.
Le bon coin ?
C'est marrant. Au début, moi...
J'étais un peu excité d'aller à La Poste faire mes envois, recevoir mes petits chèques.
Pas vous ?
Pas vraiment, non. C'est pas trop des bons souvenirs.
Ah OK.
Séparation, un truc comme ça ?
Moi aussi je suis seul. C'est bien d'être seul.
Je vous dis, je suis peut-être un loser.
Mais je suis un loser libre.
Libre de me lever peinard. De boire mon café à mon rythme.
Libre de choisir la soupe que je vais manger. Celle à 80 centimes, avec du vermicelle.
Celle-là, je la connais.
Quand j'étais étudiante. Elle est hard.
Y a un truc que je peux vous offrir en échange de la clope.
Un morceau.
J'aime bien associer les gens à une musique. Vous allez voir.
Pas forcément ce que vous pensez dégager.
Mais c'est ce que je perçois.
OK ?
OK.
Ça marche ?
Merci.
- Vous y allez ? - Ouais.
Je peux pas faire grand-choses pour vous, mais tenez.
- Vous me donnez le paquet ?
Génial. Je vais fumer plein de clopes. Merci.
M. Dopalet n'est pas là ?
Heureusement. S'il savait que tu l'appelais monsieur, il te virerait direct.
Ah bon, pourquoi ?
C'est comme si tu le traitais de vieillard ! Tu l'appelles Laurent ou connard, mais pas monsieur.
Moi c'est Anaïs. Enchantée.
La Hyène.
OK.
- Vous travaillez pour Laurent ? - Non. Il se paye mes services de temps en temps.
OK, vous créez des faux comptes pour défendre les films de Laurent, c'est ça ?
Ou pour descendre ceux des autres. C'est beaucoup plus jouissif.
OK, je comprends. « La Hyène ».
Celui qui défonce, c'est celui qu'on écoute.
Règle du monde moderne.
C'est une belle devise.
Pour 500 €, je démolis un film.
Pour le double, je pourris une réputation.
Et puis si t'as vraiment de l'argent, tu peux vraiment ruiner la vie de quelqu'un.
Je suis une sorte de dieu 2.0
Toi, tu fais quoi ?
Moi, je viens d'être embauchée pour faire l'inverse, en fait.
Découvrir de nouveaux talents sur internet.
Pour créer de nouvelles séries avec Laurent.
Anaïs, tu vas voir Géraldine s'il te plaît, qu'elle te montre ton bureau.
Je crois qu'ils ont fini de le débarrasser.
OK, à plus tard.
Depuis quand tu débarques directement ici, toi ?
Je sais pas. « Call me. C'est urgent. J'ai besoin de toi. »
Ça s'appelle des frais de déplacement.
- Enfin, l'urgence n'était pas la petite nouvelle. - J'imagine.
En même temps, si t'es séduite, j'en ai rien à foutre.
Je veux que tu ailles au Showcase et que tu fasses taire ce connard.
- Il en a gros sur le cœur, on dirait. - C'est un malade !
Il m'en veut pour un film qui ne s'est pas fait, le truc banal.
Mais le mec est d'une rancune hallucinante !
Je sais pas trop ce qu'il croit avoir sur moi, mais je préfère anticiper.
- Ça sort de mon rayon d'action habituel. - Mais tu vas trouver. La liste est longue.
Pédophile, scientologue... tu fais ce que tu veux, j'en ai rien à foutre, mais faut que ce soit radical.
Faut que ça l'empêche de se répandre dans la presse après son concert. C'est ça l'important.
Pour stimuler ton imagination.
Le double demain, si ça se passe bien ce soir.
OK, mais j'emmène la petite nouvelle avec moi.
Tu rêves ? Elle vient d'arriver, je la connais à peine. Attend, je la mêle pas à ça.
Prime de pénibilité. Vous connaissez ?
Je crois que tu es ma +1, ce soir.
Rendez-vous à 20 h. Au Bus Palladium.
Ah bon mais pourquoi ? Enfin moi je...
Tu lui demanderas. Je crois qu'il a une idée de série qui tue dans le milieu du rock.
Et il croit vachement en toi. Allez, à ce soir !
- Madame, il faut déposer votre arme. - Tu m'as prise pour un gangster ou quoi ?
Ah non mais c'est pas ça ? J'sais pas, vous êtes là pour quoi ?
Pour défoncer quelqu'un ? Trouver une cible ?
Je sais aussi me détendre. Je fais pas que travailler.
- T'es la manageuse de Bleach ? - Ouais.
Subutex !
Oh, ma caille ! J'étais pas sûr.
J'en peux plus. Tu tombes au bon moment, je te jure.
C'est bon de te voir.
Ça fait combien de temps, déjà. Il faut que je te présente le band.
C'est Vernon.
C'est lui, Mister Revolver.
Celui par qui la magie est arrivée.
Bonjour, M. Revolver. Alex, tu viens avec moi 5 min s'il te plaît ?
- Faut que je te parle. - Non, putain.
Viens, on va dans la loge. On sera tranquille.
C'est bon de te retrouver, toi ! T'inquiètes, je gère, je gère. 10 min, OK ?
10 min et je vous raconte tout. Vous serez pas déçus. Prenez un verre, c'est ma tournée.
Allez.
Vas-y, ma caille.
Je t'écoute.
Comment t'as trouvé le concert ?
C'est un autre toi, mais...
Mais c'est bon, ça va, tu es en forme. T'es hyper sexy. Tu envoies.
C'est bon, man. Non, c'est pas moi.
Je suis mort avec le succès.
- Pour faire revenir un fantôme... - Arrête !
Remarque, il reste encore les filles.
Tu les as vues au premier rang ?
Je pourrais en faire venir deux ou trois, pour toi et moi.
Laisse tomber. J'ai perdu le mojo.
Ça fait trois ans que je baise moins qu'un homme marié.
Tu te fous de ma gueule, mec !
T'as toujours été un tombeur !
T'es Mister Revolver, putain. Qu'est-ce que tu fous ?
Ben sur Tinder ou Meetic, ça va. Mais après...
il faut se résoudre à sortir, quoi. Et les temps sont raides.
Va emballer une pépé sans payer un resto ou un ciné ?
Toujours trouver une excuse pour pas qu'elle débouche chez toi
qu'elle voit que les placards sont vides ou que la couverture pue. Je te passe les détails.
C'est pas bon, l'abstinence.
Mais ça, t'aurais pu m'en parler. Je peux t'aider si t'es en galère.
Je dis pas non.
Parce que là, moi. Ça va pas s'arranger.
Je me suis fait expulser, ce matin.
- Attends, tu t'es fait expulser de chez toi ? - Carrément.
OK, tu sais quoi ? Je vais remplir ton compte.
Au pire, je vais te donner un chèque en blanc à leur refiler.
- J'ai pas mon chéquier là, mais... - C'est cool.
Alex, faut que tu voies ça. C'est important.
Tu peux nous laisser s'il te plaît 2 min ?
Marthe, Marthe, c'est Vernon ! C'est ma conscience.
Ce mec-là, je lui confierais ma vie.
Y a rien à lui cacher.
OK, super. Ben tu viens là. Vas-y, dépêche.
Tu m'expliques ?
T'as déjà des fans qui te font des covers ? C'est mignon !
C'est personne, ce mec. Je veux dire, c'est...
On a travaillé ensemble, il m'a apporté un début de quelque chose, mais c'est lui qui a insisté...
Le morceau, il est bien de lui, c'est ça ?
Putain !
Écoute, je sortais de cure. J'avais besoin de me replonger dans le bain...
de retrouver des compos. Et ce mec-là, man, c'est un galérien.
Il devrait être crédité de toute façon. Tu sais comment ça se passe.
Le label n'en voulait pas... D'abord d'où tu sors cette merde ?
C'est une meuf. Je la connais pas. Je l'avais jamais vue.
Une meuf, qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
Elle m'a dit que si tu parles, elle balance tout à la presse, et tu peux dire adieu à ton retour.
Tu m'expliques, elle parle de quoi ?
- Tu m'expliques, Alex. - Je gère. Elle parle de rien.
- Tu gères ? - Je dirai rien. Je dirai rien.
T'as des problèmes, là ?
Tu peux parler. Je peux tout entendre.
C'est que dalle !
Viens, on va se mettre bien à la maison.
S'il vous plaît. On remballe tout.
Y a pas de point presse ce soir. On annule tout.
T'entends ça, ma caille ?
Ça, c'est du son.
Ça, c'est du vrai, du pur. Du son qui vient de là.
Des sons binoraux, mec.
Je vais prouver qu'il peut y avoir synchronisation avec les ondes cérébrales.
Je peux modifier ton état en agençant les fréquences.
Ça va tout changer.
Vas-y. Fais-toi plaisir.
C'est pas un hasard si t'es là.
Je vais dire un truc qui pèse.
T'es le gardien du temple.
Te marre pas.
Sérieux. Je te parle de notre mémoire à tous.
Tu sais ce qu'on était.
Tu connais nos racines.
Pourquoi je suis le seul de la bande à être devenu célèbre ?
Ça a flingué ma vie !
Ça m'a pas rendu meilleur, tu vois ?
Pas plus que toi, ou Jean-No.
Patrice, qui a eu une vie normale.
Jean-No est mort, tu sais ?
Y a trois mois.
Un accident à la con.
Pedro.
Satana.
Et maintenant, Jean-No.
Putain, on va tous les perdre comme ça.
C'est mon testament, mec.
Je te le laisse, à toi.
Parce que tu m'as jamais pris de haut.
Je te fais confiance.
Je sais que tu sauras quoi en faire.
J'ai jamais voulu être n°1.
C'est des choses qu'on ne peut pas dire.
Adapte-toi, connard. J'ai fait que ça.
J'ai avalé toutes les couleuvres sans faillir.
J'ai poussé des cris, ulcéré.
J'ai été un emmerdeur, mais j'ai encaissé.
Quand je pense à ce connard de Dopalet et aux autres.
Je m'en fous. Je te parle quand même.
Tu l'écouteras et tu comprendras.
Je peux me barrer tranquille.
Ça va, Monsieur ?
Pour que vous sachiez, y a le médecin et la police qui vont arriver.
Le médecin va constater le décès de votre ami.
Et puis la police aura sans doute des questions à vous poser.
Je pense que vu la situation, ils vous emmèneront au commissariat pour une audition. OK ?
Monsieur, qu'est-ce que vous faites ? Vous pouvez pas partir.
Non, je vais dehors.
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