All language subtitles for Cesar.1936.Criterion.1080p.BluRay.x265.HEVC.FLAC-SARTRE.français

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Original subtitles

Mélodie rythmée

…

…

…

…

…

…

- Qu'est-ce que tu fais ici ? - Je viens te voir, Elzéar.

- Tu n'aurais pas pu venir à la messe par la même occasion ?

Tu as eu peur de passer pour un esprit faible.

- Je suis arrivé à la fin de ton sermon.

J'arrive à peine parce que ce pauvre Panisse est mourant.

- Honoré ?

- Oui, ce pauvre Honoré est à l'article de la mort.

- Et c'est lui qui t'envoie me chercher ?

- Non, c'est Fanny. Elle est montée à la gare chercher son fils.

C'est mon filleul.

- Je sais, je l'ai baptisé. Qui est-ce qui soigne Honoré ?

- C'est Félicien.

Oui… Il dit que c'est une maladie de cœur.

L'an dernier, ça lui avait déjà pris.

J'avais peur, tu sais.

Il s'en est relevé et puis hier soir, ça lui a encore pris.

Il paraît que cette fois, c'est terrible.

Alors je viens te chercher pour le confesser.

- Est-ce qu'il se rend compte de son état ?

- Je crois bien que oui.

Ce matin, il nous a fait appeler pour nous dire adieu.

Là-bas, il y a M. Brun, Escartefigue et le chauffeur.

Quand nous avons été là, il a pas pu parler.

- Bon, j'y vais.

Gustave, fais préparer un enfant de chœur.

- Écoute, Elzéar, je crois qu'il faut pas que tu lui dises.

- Ça me paraît difficile de le confesser sans le lui dire.

- Oui, mais enfin, il faut pas lui dire que tu es venu exprès.

- Si je lui apporte la communion et les saintes huiles,

il verra bien mon costume et les instruments du culte.

- Eh, justement…

Ça, ça va l'effrayer.

Et Félicien a dit que la moindre petite émotion peut nous le tuer.

Tu pourrais laisser ton costume dans la salle à manger en bas.

Avec l'enfant de chœur.

Et tu monterais là comme par hasard, pour dire un petit bonjour.

Et petit à petit, tu lui dirais la vérité.

Ça serait fait moins brusquement, ça vaudrait mieux, tu sais.

Oui, je sais, Elzéar, c'est un mensonge que je te demande.

Mais c'est pour ce pauvre Honoré.

- Si tu veux.

- Merci… merci, Elzéar.

Tu es brave, tu sais.

Mélodie douce

…

Elzéar va venir.

Et lui ?

- Il ne parle plus. Pas un mot, pas un geste.

Le docteur vient de passer.

- Qu'est-ce qu'il a dit ? - Il a dit : "Il est cuit."

- Il est cuit ?

- Il est cuit.

- Pauvre Honoré, va.

Monsieur Brun,

Panisse est cuit.

Panisse parle.

- Qu'est-ce qu'il a dit ?

Tu as parlé, Honoré ?

- Couillons.

- Il a dit "couillons".

- Ben alors, il va mieux.

- Il rêve peut-être.

- Il me semble que je suis mieux.

Maintenant, je peux respirer.

- Je crois que tu es sauvé.

- Oh, sauvé… tu sais, écoute, Félix…

- Je n'écoute pas et je veux

te dire mon point de vue.

- Laisse-le parler.

Il a plus que 4 bouffées d'air et tu l'interromps sans cesse.

- J'ai à dire quelque chose d'intéressant.

- C'est bien le moment de faire l'important… un jour pareil.

Voyons, qui est-ce qui meurt ici, c'est toi ou lui ?

- C'est lui.

- Alors laisse-le parler.

Brouhaha de gare

…

Honoré, tu as une figure de prospérité.

Tu as une figure qu'on pourrait s'asseoir avec.

- Oui, et ça m'ennuie. Je suis mourant et je n'ai pas l'air d'un mourant.

J'ai la figure comme le derrière d'un soldat

et le derrière comme la figure de Félix.

Avec la barbe en moins, bien entendu.

Et avec ça, je meurs. Ça ne veut rien dire, ça ne ressemble à rien.

C'est presque ridicule. De mourir, ça ne me fait rien.

Mais ça me fait peine de quitter la vie.

Ça me fait peine de penser

que je ne verrai plus ma femme ni mon fils César. Ni vous autres.

Ça me fait peine de ne plus boire mon pastis sous les platanes.

De ne plus jouer aux boules.

- Honoré, t'inquiète pas pour ça, on te remplacera.

- Attends au moins qu'il soit mort.

- Je veux pas qu'il se fasse du mauvais sang.

- Je vais regretter le matin quand je me rasais devant ma fenêtre

en regardant notre beau vieux port

et que je pensais aux affaires de la journée

en voyant à travers la vitre la première traversée de Félix.

Je vais regretter des bêtises.

Je vais regretter les poils que j'ai sur la poitrine.

Je vais regretter mon cor au pied.

Il ne m'a jamais fait de mal

et il me disait le beau temps ou la pluie.

Mon cor au pied,

je vais le perdre, les squelettes n'en ont pas.

- Il se voit déjà en squelette !

- Toi, ça va te changer encore plus que moi.

- Voilà quelqu'un.

- Bonjour. - Bonjour, Elzéar.

Comment ça va, mon vieux Elzéar ?

Il y a bien 6 mois que je t'avais pas vu.

- Bonjour, César.

Bonjour, Félix.

- Adieu, Elzéar, comment vas-tu ?

- Le bon Dieu me conserve, comme tu vois.

Et Honoré… Qu'est-ce que tu as, mon pauvre Honoré ?

Il paraît que tu es malade.

- Oui, il paraît que je suis malade.

Et toi, mon pauvre Elzéar, il paraît que tu es menteur.

- Honoré… un prêtre…

- Pourquoi me demandes-tu ça ?

- Et toi, pourquoi fais-tu semblant d'ignorer ce que tu sais ?

- Qui te prouve que je le sais ?

- Oui, rien ne le prouve, en effet. Tu passais par hasard.

- Oui, par hasard.

- Non, pas précisément par hasard.

- Enfin, vaguement par hasard. Et tu es entré me dire bonjour.

- Pourquoi pas ?

- Si le hasard qui m'a conduit ici

m'amène à une heure importante…

- Le hasard qui t'a conduit ici, je le connais.

Il est pas bien grand, il a les cheveux un peu roux

et les yeux en pente comme les Chinois.

Il s'appelle Fanny, ton hasard.

- Non, il ne s'appelle pas Fanny.

Mais admettons-le, je veux bien.

Si ta femme était venue à la messe, comme c'est son devoir,

si je lui avais dit à la sortie deux mots d'amitié,

est-ce que ça ne serait pas naturel ?

C'est moi qui l'ai baptisée, qui lui ai donné la communion,

qui l'ai mariée avec toi.

- Évidemment, c'est assez naturel.

- Rien d'extraordinaire là-dedans.

- Bon… Et si je lui ai demandé de tes nouvelles ?

Si je lui ai dit : "Comment va ce grand mécréant d'Honoré ?

"Il doit être plein de péchés comme un chien de pauvre plein de puces."

Et alors si elle m'a dit :

"Il ne va pas bien, dites-lui bonjour un matin en passant."

Si je suis venu, est-ce que c'est un crime ?

- Non, Elzéar, c'est tout le contraire d'un crime.

- La vérité, c'est que tu te frappes.

Tu te crois plus gravement touché que tu ne l'es.

Mais si tu as vraiment de l'inquiétude,

si tu penses vraiment que ton heure est venue,

il y a un gros poids que je puis t'enlever.

Puisque je suis là

et que tu me parais en bonne disposition,

si tu te confessais ?

- Tu sais, ça n'a jamais fait mourir personne.

- Oh, certainement.

- Oui… Puisque je n'ai rien du tout et que je rajeunis à vue d'œil,

si tu me donnais l'extrême-onction ?

- Honoré, ne plaisante pas avec ces choses-là.

- C'est toi qui plaisantes, Elzéar, puisque tu cherches des finesses.

Tu veux me confesser ? Tu y tiens ? Tu crois que c'est urgent ?

- C'est toujours urgent.

- Oui, mais à ton avis, c'est moins urgent pour Félix ou pour César ?

- Oui, c'est moins urgent.

- Bon…

Eh bien… confesse-moi.

Attendez un peu, vous autres.

Elzéar, est-ce que c'est obligatoire que je reste seul avec toi ?

- Non, Honoré.

Les premiers chrétiens se confessaient devant tout le monde,

mais c'était des saints.

- Ils avaient pas grand-chose à dire.

- Moi, je ne suis pas un saint, mais je voudrais que vous restiez là.

Parce que, Elzéar, quand on fait sortir tout le monde,

je trouve que ça n'a pas bon air.

Parce que ceux qui sortent, à peine dans l'escalier, ils se disent :

"Qu'est-ce qu'il doit lui raconter, là-haut ?

"Qu'est-ce qu'il a dû en faire, des cochonneries, des mensonges…"

Et on s'imagine des choses terribles.

Eh bien, moi, je n'ai rien de terrible à te dire.

Évidemment, je n'ai pas fait que de bonnes actions.

Mais enfin, le mal que j'ai fait,

ça m'ennuie plus de l'avoir fait que de le raconter devant tout le monde.

Sauf peut-être devant Norine.

Parce que je n'ai pas fait des crimes…

Mais il faudra peut-être que je dise des choses

qu'on ne dit pas devant les dames.

Quoique ce soit avec elles qu'on les fait.

- Eh bien, moi, je sors… à cause du 9e commandement.

- Asseyez-vous tous.

Et maintenant, mon fils, en ce moment suprême,

je vais vous poser les questions rituelles sur votre vie.

Voyons, mon fils…

- Écoute, Elzéar, je vais te dire franchement…

Si tu m'appelles ton fils, je vais rigoler.

- Comment veux-tu que je t'appelle ?

- Appelle-moi Honoré.

- Bon, si tu veux.

Honoré, répète après moi cette phrase.

Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché.

- Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché.

- Que le Seigneur soit dans ton cœur et sur tes lèvres

afin que tu fasses une sincère et entière confession de tes péchés.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen.

Et maintenant, as-tu fait le mal dans ta vie ?

- Certainement. On ne peut pas vivre sans faire le mal.

Même sans le faire exprès.

Tu n'en as jamais fait, du mal ? - Oh si, je ne suis qu'un homme.

Mais ce n'est pas moi qui me confesse, c'est toi.

Toi, quel mal as-tu fait ?

- Je ne sais pas.

Enfin, je veux dire, je ne sais pas ce que toi, tu appelles du mal.

- Ce n'est pas moi qui décide, ce sont les commandements de Dieu.

César, approche-toi.

Lis-nous les commandements de Dieu l'un après l'autre.

Ça sera l'occasion de te les rappeler.

- "Un seul Dieu tu adoreras

"et aimeras parfaitement."

- Ça, ça va, d'accord.

Je n'ai jamais adoré plusieurs dieux, parole d'honneur.

- "Le nom de Dieu ne jureras.

"Ni sans raison ni faussement."

- Aïe, aïe, aïe, celui-là est mauvais pour moi.

J'ai dit beaucoup de jurons dans ma vie.

- Tu n'es pas marseillais pour rien.

- "Faux témoignages ne diras.

"Ni mentiras aucunement."

- Mon père, je m'accuse d'avoir commis le péché de mensonge.

- Souvent ? - Continuellement.

Enfin, je veux dire, plusieurs fois par jour.

En jouant aux boules ou en revenant de la pêche ou de la chasse.

Et surtout… surtout avec la clientèle.

Tu comprends, s'il faut toujours dire la vérité à la clientèle,

il n'y a plus de commerce possible.

- Si tu avais toujours dit la vérité, tu aurais pas pu vendre…

le bateau à M. Brun.

- Raconte-moi ça.

- Ce n'est pas la peine. Moi, la victime, je ne porte pas plainte.

Ce n'était pas un vrai mensonge. Ce n'était qu'une galéjade.

- Merci, M. Brun.

- "L'œuvre de chair tu ne feras…

"qu'en mariage seulement."

- Allons, parle, Honoré, débarrasse ta conscience.

- Ça me gêne de te dire ces choses à toi.

- Dans ma paroisse, Honoré, il y a beaucoup de pauvres filles.

J'en ai certainement entendu de plus graves que les tiennes.

Allons, parle.

- Eh bien, oui, je l'ai fait, ce péché.

Ce qui est plus grave, c'est que je l'ai fait avec plaisir.

Les péchés, quand on les fait, si ça faisait souffrir,

on serait tous des saints.

- Combien de fois as-tu péché ? - Souvent et de toutes mes forces.

Quand j'étais jeune,

avant mon 1er mariage,

j'avais une petite amie que…

- Tu t'en es confessé déjà, du moins je l'espère, quand tu t'es marié.

- Ah oui, alors pas besoin de le raconter, hein ?

- Tu peux le raconter à nous, c'est intéressant.

- Félix, je te rappelle à la plus élémentaire pudeur.

- Ensuite, pendant mon 1er mariage, ça m'est encore arrivé.

Mais ça, je te l'ai dit quand je me suis confessé avant mon 2nd mariage.

- Et depuis cette dernière confession ?

- Alors… le diable m'a tenté.

- Quelle forme avait-il prise ?

- Il avait pris la forme d'une de mes ouvrières.

- Laquelle ?

- La petite rousse. - Je m'en étais toujours douté.

- Je te rappelle que ta confession ne doit mettre en cause que toi-même.

C'est une règle absolue.

Toi, Félix, je te prie de sortir. - C'est sérieux ?

- Oui, sors, bougre de grosse bourrique.

- Bon…

Bon… bon, bon.

- Ton péché dura longtemps ?

- Cinq à six minutes.

- Mais combien de mois ?

- Presque un an. Après, elle s'est mariée, elle a plus voulu.

- Tu as l'air de le regretter.

- Sur le moment, je l'ai regretté.

Mais maintenant, je regrette de l'avoir regretté.

Et quand je t'entends me parler comme ça,

je le regrette sincèrement.

Mais tu ne sais pas le plus terrible.

Quand elle n'a plus voulu…

Je crois que je ferais bien de ne pas finir ma confession

parce que ça te fait de la peine.

- Honoré, je t'écoute avec toute la tendresse

qu'un prêtre peut offrir à tous les hommes.

Allons, parle, Honoré.

- Eh bien, quand elle n'a plus voulu…

j'en ai pris une autre.

Il désespère.

- J'ai maintenant une question à te poser.

Mais comme elle met en cause une autre personne,

je désire rester seul avec toi.

Retirez-vous, je vous prie.

- Qu'est-ce qu'il y a, Elzéar ?

- Et l'enfant ?

Tu ne m'as pas dit qu'il n'était pas de toi.

- À quoi ça servait que je le dise ? Tu le sais. Tout le monde le sait.

- Tout le monde le sait. Mais lui ne le sait pas.

- Prenez quelque chose. Ça vous aidera toujours à tenir le coup.

C'est le petit vin blanc d'Honoré.

- Peuchère, il savait le choisir.

- Ça m'a fait peur de lire les commandements de Dieu.

Qu'est-ce que vous en dites, M. Brun ?

- Ma foi… - Chut ! Le pauvre…

- Je ne suis pas particulièrement croyant,

mais j'ai vu dans cette cérémonie familière

quelque chose de rassurant… ah oui, de réconfortant.

- Ça vous réconforte de voir venir le curé avec celui-là ?

- Il y a quelque chose qui me tracasse, moi.

Le bon Dieu d'Elzéar, le nôtre, et si c'était pas le vrai ?

- Couquin de Diou. - Que dites-vous ?

- Je dis que je connais des musulmans, des hindous,

des Chinois, des nègres.

Leur bon Dieu, c'est pas le même. Ils font pas comme nous.

Nos péchés sont peut-être pour eux une bonne action et vice versa.

Ils ont peut-être tort, mais ils sont des millions.

Et s'ils avaient raison, M. Brun ?

- La question peut se poser.

- Ce pauvre Panisse est bien préparé au goût du bon Dieu d'Elzéar.

Mais supposons qu'au coin d'un nuage,

il tombe sur un bon Dieu qu'on ne lui a jamais présenté.

Oui, un bon Dieu rouge ou noir ou jaune.

Un bon Dieu déguisé en guignol comme chez les antiquaires.

Ou ceux qui ont le gros ventre ou des tas de bras.

Ce pauvre Panisse, qu'est-ce que vous voulez qu'il lui dise ?

Dans quelle langue, avec quels gestes ?

Mais toi, tu te vois, déjà fatigué par ta mort…

et tout vertigineux de ton voyage,

en train de t'expliquer avec un bon Dieu qui te comprend pas ?

Tu as beau lui faire des prières, il dit :

"Quoi ? Comment ? Qu'est-ce que vous dites ?"

Et ça, il te le dit en chinois.

Situation tragique. César, tu me donnes le grand frisson.

- La sainte Bible, c'est des mensonges ? Et les Évangiles ?

Vous n'avez pas honte de parler

comme ça devant l'enfant de chœur ?

- Si vous alliez plus à l'église, vous sauriez qu'il n'y a qu'un seul Dieu.

- C'est entendu. Le bon, c'est le nôtre.

Quand je pense que sur la terre, des tas de gens sont couillonnés,

ça me fait de la peine pour eux.

Voilà.

- Moi, c'est pas le curé qui me fait peur, c'est le docteur.

Après ce qu'il a dit…

- Je n'ai pas confiance en les médecins, ils se trompent souvent.

- Vous avez bien raison.

- Pardon, docteur, je parlais en général.

- Vous parliez en général du médecin qui soigne Maître Panisse.

Sincèrement, vous avez raison.

Il a repris connaissance ?

- Oui, il nous a parlé. Maintenant, il est avec Elzéar.

- Aïe, aïe, aïe. Mauvais, mauvais, mauvais.

Et toi, je te défends de monter.

Reste là. - Oui, M. le docteur.

- Oui, M. le docteur. Il a des végétations.

- Et maintenant, te voilà tout propre et tout net.

Je crois, vois-tu, je crois que si tu es appelé devant Lui,

le bon Dieu ne te fera pas mauvaise figure.

Et toi, est-ce que tu ne te sens pas nettoyé ?

- Oui, Elzéar, ça m'a fait du bien.

- D'ailleurs, je te dirai que je te croyais beaucoup plus mal

et qu'à tout hasard, j'avais apporté les saintes huiles.

Tu sais, ça ne fait pas de mal.

- Si, ça fait du mal, Elzéar.

Quand le moment n'est pas venu, ça peut faire beaucoup de mal.

- Félicien, qu'oses-tu dire ?

- Elzéar, qu'oses-tu faire ? - Mon devoir.

- Ton devoir, tu le fais trop tôt et tu m'empêches de faire le mien.

Je suis le docteur et j'ai droit à la parole.

Pourquoi tu épouvantes le monde avec ton enfant de chœur ?

Entre parenthèses, il a des végétations, ton enfant de chœur.

Tu devrais me l'envoyer au dispensaire.

Ça lui dégagera un peu la pipe.

Alors, Honoré…

Ça va ?

Attends, je vais t'ausculter.

Ne respire pas, Honoré.

Bon…

Bon, bon, bon.

Eh ben, ça va pas mal du tout.

Je dirais même que ça va beaucoup mieux.

Évidemment, tu n'es pas très vaillant

et je ne te propose pas la course à pied.

En tout cas, il te reste encore un peu de temps devant toi.

- Je suis foutu.

- Hé oui, tu es foutu. Moi aussi, je suis foutu.

Elzéar aussi est foutu.

Mais tous ceux qui vivent doivent y passer, alors…

plus tôt ou plus tard…

- Mais combien de temps tu me donnes ?

- Oh, bougre, je te donnerais l'éternité si je l'avais.

- Moi, Félicien, je la lui donne s'il veut la mériter.

- Seulement toi, ton éternité, ça commence par des obsèques.

- Rien ne compte, auprès du salut de l'âme.

- Pour le salut de l'âme, tu m'en as encore tué deux la semaine dernière.

- Moi ?

- Tu le sais, je ne suis pas un païen mécréant.

Quand mon heure sera venue, je te ferai appeler

et tu me feras ta petite cérémonie.

- Et tu trouveras

l'apaisement. - C'est vrai.

Seulement, cette cérémonie, quand elle est complète,

avec les huiles, la burette…

ça te donne le départ avant que ton heure soit venue.

Pour toi, c'est la cérémonie du culte,

tu la pratiques tous les jours.

Pour toi, c'est quotidien.

Mais pour le partenaire, comme c'est presque toujours la 1re fois,

ça lui fait un drôle d'effet.

- La communion n'a jamais tué personne.

- La 1re, oui, mais la dernière ?

Il n'y a pas 15 jours, ton sacristain, je l'aurais sauvé.

Encore une maladie de cœur, celui-là.

Mais dès que j'ai été parti, et après avoir recommandé le calme,

tu t'es amené.

Et drelin, drelin, drelin, avec ton enfant de chœur adénopathique.

Tu lui as fait raconter sa vie, tu lui as passé tes huiles,

et hop, envolé, le sacristain !

Je ne sais pas s'il est au ciel, mais il n'est plus chez lui.

Et l'employé de tramway qui a eu la jambe coupée par sa remorque.

Après la transfusion de sang, il avait encore une gueule possible.

Mais tu es venu.

Ça n'a pas raté. Dès qu'il t'a vu, il s'est cru mort.

Et il est mort de se croire mort. Ça en fait deux.

Permets-moi de te dire que ton rôle n'est pas de tuer mes malades.

J'en tue déjà assez tout seul, sans le faire exprès.

- En somme, je suis un assassin.

- Non, mais tu as trop de bonne volonté.

Tu devrais attendre que je t'appelle.

- Et je ne confesserais que des cadavres.

- Le bon Dieu sait ce qu'il fait. Quand une créature est perdue,

dans les derniers moments, elle a des minutes de clarté.

On appelle ça l'euphorie.

C'est le logement de la confession. C'est ton heure, attends-la.

Ne viens pas toujours avec tes huiles.

Si tu en as trop, fais-en de l'aïoli.

Et ton enfant de chœur, c'est un bon chrétien, mais il a des végétations.

- Mon pauvre mari, ça s'est passé d'une façon étrange.

Une nuit, il me réveille, au 1er chant du coq.

Il avait la figure rouge et les mains sur la poitrine.

Il me fait : "Que dirais-tu si je mourais d'un coup ?"

À moitié endormie, je dis : "Ça prouverait que t'es pas malin."

Il me fait : "Donc je suis pas malin." Et toc, il est mort.

- Pas possible.

- Il avait 53 ans. Le médecin m'a dit qu'il était mort d'un embouligue.

- D'un embouligue ?

- Oui, monsieur, il avait un embouligue.

- Mais tout le monde, il a un embouligue, moi aussi, j'en ai un.

- Le mien est gras comme une pièce de 5 F.

- Non, mais non, c'est pas le nombril.

Dans le langage des savants, l'embouligue est une maladie.

Le médecin a dit que c'était comme un gros bouchon dans les artères.

Et tout d'un coup, tout s'éteint. Comme si on avait coupé le gaz.

- Ah !

Elle veut dire une embolidre.

- Il y a des gens qui appellent ça une embolie.

- Oui, à Lyon.

- Si vous voulez. Mais il est mort quand même.

- Ça, c'est une belle mort.

- Oui, pour les autres.

J'aime mieux une laide vie qu'une belle mort.

Voilà le petit.

- Bonjour, tante Claudine. - Bonjour.

- Bonjour, grand-mère. - Bonjour.

- Bonjour, M. Brun.

Bonjour, Escartefigue.

- Allez, mon petit. - Bonjour, parrain.

- Et papa ?

- Là-haut. Il y a le docteur.

- Et le prêtre.

- Il s'est confessé devant nous.

- Non…

Ne monte pas encore.

Il faut le préparer.

Et puis… il faut voir ce que dira le docteur.

Fanny…

Vas-y, toi.

Ne te fais pas de mauvais sang.

Tu n'y peux rien.

Et puis tu sais, il est pas encore parti, va.

- Il va mieux, Fanny. J'espère le sauver… momentanément.

Mais il ne verra pas la Noël.

Que veux-tu, nous sommes de grands ignorants.

Il te reste ton fils.

Écoute, je repasserai ce soir.

Fais-lui prendre sa potion et surtout, pas de fortes émotions.

- Le fils est arrivé.

- Annonce-le-lui doucement.

Vois-tu, il faut mentir aux malades.

Même quand ils comprennent, il faut mentir, ça les aide.

Allons, je vais en voir d'autres.

À ce soir, petite Fanny.

- Il faut que je te dise quelque chose.

Elzéar vient de me pardonner mes péchés, c'est parfait.

Mais il reste une petite chose qui le chiffonne.

- Et quoi donc ?

- L'enfant.

Il me semble, Fanny,

il me semble qu'il faut qu'Honoré, avant de partir,

lui dise la vérité.

- Non, non, je ne lui dirai pas.

J'ai été son père toute ma vie, je veux mourir en étant son père.

Alors quoi ? Tu veux que je perde tout à la fois ?

Que je perde ma vie et mon fils ? Non.

- Mais voyons, Monsieur le curé, est-ce un péché grave pour Honoré

d'avoir élevé cet enfant ?

- Mais non, petite Fanny.

Mais enfin, il y a là non pas un mensonge,

mais une dissimulation de la vérité.

Un mensonge par omission.

Cet aveu, je le vois, coûte beaucoup à Honoré.

Il en aurait plus de mérite et serait plus agréable au Seigneur.

Ce n'est pas un péché à proprement parler.

Cependant, suppose un instant que Marius ait une fille.

Suppose que Césariot, en toute ignorance, épouse cette jeune fille.

Voilà un inceste, voilà un péché mortel

accompagné de toutes sortes de sacrilèges

si ces enfants sont de bons chrétiens mariés à l'église.

Qui sera puni dans le ciel ? Toi, Honoré.

Une omission qui contient en elle tant de funestes possibilités

ne peut être considérée comme innocente.

- Si Marius avait une fille, je le saurais.

- Suppose qu'il ait une fille sans le savoir lui-même.

- Suppose que tu pêches le gobi,

et qu'au bout de ta toulonenque, tu ramènes un omnibus.

Suppose que le monde entier devienne borgne d'un seul coup.

Les vendeurs de lunettes seraient ruinés et ceux de monocles feraient fortune.

- Mes suppositions sont moins saugrenues.

- Non, non, je ne lui dirai pas. Je ne lui dirai pas.

Si ça me coûte 2 ans de purgatoire, je les ferai comme les soldats.

J'ai passé 2 ans sous Verdun pendant la guerre.

Ton purgatoire n'est certainement pas plus mauvais.

Et moi, si tu m'embêtes avec cette idée,

je mets ma tête sous les couvertures et je meurs tout de suite.

Comme ça, on ne m'en parlera plus.

- Calme-toi, Honoré.

Césariot…

Ton père désire te parler.

Il est mieux… mais ne lui donne pas d'émotions.

Allons, viens, mon petit. Ramenons le bon Dieu chez lui.

- Maintenant, dis-moi pourquoi tu es là.

On a fermé ton école ? Ton directeur est mort ? On t'a renvoyé ?

- Non. Maman m'a télégraphié que tu étais malade.

- Voilà ce qu'il faut dire.

Je parie que tu as apporté ton joli chapeau d'encaisseur

pour me faire honneur à l'enterrement.

- Je l'ai pris à tout hasard.

- Voilà ce qu'il faut dire. En voilà un qui ne ment pas

et qui ne prend pas un malade pour un imbécile.

Merci, mon petit.

Merci.

Eh bien, tu vois, je crois que j'ai un sursis.

Je le sens, j'ai un sursis.

Peut-être pas bien long, mais suffisant pour me faire plaisir.

D'abord, parce que c'est agréable de vivre, même quand on est malade.

Et surtout, parce que je voulais te voir.

Pour te faire mon testament. - Tu sais, ces choses-là…

- Je ne veux pas parler du testament chez le notaire.

Celui-là est fait et très bien fait.

Je veux parler de mon testament moral.

Je veux te parler longuement des choses et de la vie.

Te laisser des conseils pour plus tard.

Enfin, te réciter le livre que j'aurais écrit pour toi

si j'avais été plus instruit.

Mais…

je sens que j'aurai le temps.

Et maintenant, je voudrais sommeiller un peu

et que tu restes là près de moi.

Fanny…

Sois gentille, ferme les fenêtres.

Assieds-toi là.

Prends un livre, fais quelque chose.

Tu me trouves égoïste peut-être de te faire rester ici.

- Pas du tout. Je suis très content de rester près de toi.

Dors. Ça te fera du bien… hein ?

Allez, dors, mon vieux papa.

Machine en route

…

…

- Bonjour, petit. - Bonjour, ma vieille.

Tu veux ta semaine ? - Eh oui.

C'est pas que je la mérite, mais j'y ai droit.

- Eh ben, viens.

- Quand je pense que je ne travaille pas

et que j'en suis incapable,

cet argent me brûle les mains.

- Il te les brûlera peu, tu dois 300 F au bistrot.

- C'est ça qui me console.

Toi, tu en rigoles, tu ne me crois pas.

Mais moi, la nuit surtout,

je me dis : "Fernand, qu'as-tu fait pour notre garage ?"

- Tu as apporté 25 000 F.

- Oui, mais je les avais pas gagnés.

C'était l'héritage de tante Clarisse.

Mais comme travail, qu'est-ce que j'ai fait ? Rien.

À cause de ma maladie. - Et aussi de ta paresse.

- Mais la paresse, c'est une maladie. Peut-être la plus triste de toutes.

Dis donc, Marius…

Ce matin, dans le Petit Marseillais, j'ai lu les avis de décès.

- On se distrait comme on peut.

- Quand on n'aime pas travailler, on sait pas quoi faire.

Une chose m'a frappé dans les avis de décès : le nom de ton père.

- Le nom de mon père ?

- Oui, mais ne t'émotionne pas, Marius. Je m'explique mal.

Le nom de ton père y était, mais il n'avait pas la vedette.

La vedette, c'était…

Attends, je l'ai gardé.

C'était…

Tiens, voilà.

"Madame Honoré Panisse et son fils,

"Madame veuve Honorine Cabanis, Madame veuve Claudine Foulon

"ont la douleur de vous faire part de la perte

"de Monsieur Honoré Panisse."

Voilà.

"Maître-voilier à Marseille, pieusement décédé à son domicile

"à l'âge de 66 ans. Priez pour lui."

- Panisse est mort.

- Tu sais, à 66 ans, que veux-tu ?

Attends, en dessous, il y a un autre avis de décès.

Alors celui-là est en grosses lettres.

On ne voit que lui. Il a dû coûter cher, celui-là.

"M. César Ollivier, du bar de la Marine,

"M. Aldebert Brun, vérificateur des douanes,

"M. Félix Escartefigue, capitaine en retraite,

"Innocent Mangiapan, ex-chauffeur du ferry-boat,

"et M. le docteur Félicien Venelle

"ont la douleur de vous informer de la perte qu'ils viennent d'éprouver

"en la personne d'Honoré Panisse, maître-voilier,

"qui leur fit pendant plus de 30 ans l'honneur de son amitié."

- Panisse est mort.

Pauvre Honoré, va.

- Tu le connaissais bien ? - Ah, tu penses !

C'est celui que je t'ai dit.

- Celui qui t'avait pris la femme et le petit ?

- Il les a recueillis. Il y a eu plus de ma faute que de la sienne.

S'il m'a fait du tort, il a essayé de le réparer.

L'affaire des allumettes. Sans lui…

- C'est lui ?

- Oui, il est allé voir les juges, les avocats et même le préfet.

C'est à cause de lui qu'on a eu le sursis.

Pour le garage, il nous a aidés, sans rien dire.

Quand Peugeot nous a fait ce crédit,

j'ai cru que c'était pour mes beaux yeux.

Un jour, j'ai découvert qu'il avait donné sa garantie.

Ça lui a rien coûté puisqu'on a tout payé,

mais si on avait pas fait une échéance, il aurait payé pour nous.

- Tu sais pas ce qu'on va faire ?

On va aller à l'enterrement demain matin.

- Non.

Non, ça…

je ne peux pas.

Non, je veux pas voir mon père, Escartefigue….

Toute l'équipe.

Ça leur fera pas plaisir de me voir.

Et moi, ça me ferait de la peine.

- Et si on mettait son chapeau ? Avec ce soleil, j'en peux plus.

- Personne n'est couvert.

- Il suffit qu'il y en ait un qui commence.

- Félix, mets ta casquette, tu risques la congestion.

- Tu crois que c'est convenable ?

- C'est plus convenable que de tomber raide au milieu d'un enterrement.

Moi, je me couvre.

- Tu as raison.

- Ça, c'est curieux, par exemple.

- Qu'y a-t-il ? - Je me suis trompé de chapeau.

- Et où ça ? - Chez le mort.

Je l'avais laissé en bas pour monter voir notre pauvre ami

et en redescendant, j'ai pris celui-là au lieu du mien.

- César, couvre-toi.

- Non, c'est pas possible. Ça ne se fait pas, ça.

- Il faut te couvrir. Félicien dit que tu risques une congestion.

- Tu crois ?

- C'est peut-être celui du mort. - Ça, ce serait funèbre.

Non, c'est pas ça.

"C.O."

- Non, c'est pas celui-là. - Tant pis.

- Mets ton chapeau. Si Honoré était là, il te dirait de le mettre.

- Couvrez-vous, ce n'est pas prudent.

- César, je t'ordonne de mettre ton chapeau. Tu entends ?

- Tu me l'ordonnes ? - Oui.

- J'ai la prétention de connaître mon métier.

- Évidemment, évidemment.

- Ça, personne n'oserait le discuter.

- Je ne dirai pas que l'apéritif est un remède

comme l'huile de foie de morue.

Mais c'est meilleur et ça ne fait pas plus de mal.

- Meilleur au goût. - On est d'accord sur ce point.

Et ça ne fait pas plus de mal. Je m'explique…

Merci.

On dit que l'apéritif attaque le foie.

Or tous les apéritifs sont faits avec des plantes.

Absinthe, gentiane,

sauge, anis, orange…

- Plus l'alcool. - Essence de vigne : plante.

- D'accord.

- Or, messieurs, ces plantes n'ont pas de foie.

Elles ne savent pas ce que c'est qu'un foie.

- Moi non plus. - Ne me coupe pas !

Elles ignorent ce qu'est un foie.

M. Brun, vous ne me ferez pas croire

que ces plantes sont l'ennemi d'un inconnu.

Rires amusés

Ils savent pas quoi répondre.

- Je saurais très bien quoi dire : que votre raisonnement est absurde.

- Pourquoi ?

- L'acide sulfurique n'a jamais vu le cuivre.

Mais si vous versez de l'acide sur du cuivre, l'acide l'attaque.

- Cette comparaison n'a aucun rapport avec les apéritifs.

- Si vous voulez.

- Comment, si je veux ? Nous parlons scientifiquement.

Ça dépasse peut-être Escartefigue.

- Dépasse ? Je vous entends.

- Oui, mais cette conversation te passe au-dessus de la tête.

Quel rapport y a-t-il

entre les apéritifs et l'acide sulfurique ?

- Il est peut-être plus grand qu'on ne croie.

Rires

- Vous êtes bien lyonnais !

- Atout carreau, trois pour moi.

- L'acide sulfurique !

Du pique sulfurique !

Rire

…

Cette fois, il est mort.

C'est seulement maintenant que j'ai compris.

- Eh oui. Cette chaise vide est plus triste que son tombeau.

Les poètes l'ont dit déjà.

En souvenir de lui, écoutez 4 vers de Sully Prudhomme.

C'est un grand écrivain, un grand poète

qui maintenant est pris pour un imbécile.

Écoutez.

"C'est aux 1ers regards portés En famille autour de la table

"Sur les sièges plus écartés Que se fait l'adieu véritable"

- C'est beau.

- Tu es obligé de prendre un train ce soir ?

- Si je ne partais que demain, ce retard ne ferait pas un scandale.

Mais à quoi bon ?

- Et si je te demandais de rester un peu ?

- Si j'accepte, tu me le redemanderas les jours suivants.

- Si je te demande de rester encore un jour,

c'est que j'ai des choses à te dire dont on n'a pas encore pu parler.

- Ah, des histoires de testament, de succession…

Écoute, je compte sur toi pour arranger ça toute seule.

Je dois rentrer au plus vite, j'ai des cours très importants.

Dans un mois, l'examen de sortie.

Et j'ai des chances d'être major.

- Ça veut dire 1er ?

- Oui, 1er d'une promotion. Quand on sort de Polytechnique,

l'État offre aux élèves des situations.

Ingénieur des ponts et chaussées, des chemins de fer, etc.

Certaines sont meilleures que les autres.

Et le major choisit le 1er.

Pour moi, ça n'a aucune importance d'être major,

ma situation est toute faite grâce à papa et à toi,

mais ce serait un grand honneur.

Papa ne l'aura pas vu et ça me peine.

- Il a toujours été fier de toi, il n'aurait pas pu l'être davantage.

- Et lui, il a été un bon père.

Un père admirable.

J'ai parlé quelquefois de lui à des camarades de l'école.

Je lui ai montré leurs lettres.

Tiens, Duboucher, mon ami, celui qui sort le dimanche avec moi,

son père ne lui écrivait que pour l'engueuler.

Tandis que moi…

Il y a des pères dévoués,

mais je ne sais pas s'il y en a un qui ait été aussi bon que le mien.

- Pourtant…

Pourtant…

- Pourtant quoi ?

Qu'allais-tu dire ?

- Ça n'était pas ton père.

- Qu'est-ce que tu dis ? - C'était mon mari, pas ton père.

- Maman, mais voyons, c'est absurde. Ce serait ignoble, voyons.

Qu'est-ce que tu dis ?

- La vérité.

Je sais que tu vas avoir du chagrin.

Je sais que tu vas me mépriser.

Mais tu n'es pas le fils d'Honoré.

- Je pense à certaines paroles de mon père.

Enfin, de ton mari, puisqu'il n'est plus pour moi que ton mari.

Un jour, il m'avait dit :

"Ta mère, ça n'est pas une femme comme les autres.

"Elle est intelligente, elle est dévouée.

"Elle est propre.

"Propre. Voilà le mot. Je ne veux pas en chercher d'autre.

"Propre… c'est elle."

- Je sais qu'il le pensait.

- Voilà ce qu'il disait, papa.

Que penser des autres femmes quand je sais que ma mère peut mentir ?

- Je ne lui ai jamais menti. Il le savait.

- Tu lui as avoué alors il t'a pardonnée ?

- Mais non… Il le savait avant de m'épouser.

- Il le savait avant ?

- Il savait tout, absolument tout. Je ne lui ai jamais menti.

- Tu m'as menti à moi pendant 20 ans.

- Je ne t'ai pas dit qu'il était ton père.

- Mais tu me l'as laissé croire.

- C'était pour lui faire plaisir à lui.

Il avait exigé le silence.

Je n'ai rien dit.

- Alors pendant 20 ans, il m'a élevé, il m'a nourri,

il m'a aimé,

il s'est dévoué pour moi…

Et il savait. - Il savait.

Il n'a vécu que pour toi et pour moi.

- Alors c'était un saint.

- Presque.

En tout cas, je sais qu'il était heureux de se dévouer.

Je l'ai vu rire chaque jour pendant 20 ans.

- Et ce secret ? Vous étiez les seuls à le savoir ?

- Non.

- Grand-mère le sait ?

- Elle le sait.

- Et tante ?

- Elle le sait aussi.

- Et mon parrain César le sait probablement.

- Il le sait.

- On a fait une certaine publicité autour de cette histoire.

Moi, j'aurai vécu dans l'ignorance de cette comédie.

Il a dû y en avoir des conciliabules, des inquiétudes.

Et le pauvre papa devait avoir un drôle d'air

au milieu de cette aventure.

Quel rôle on lui faisait jouer !

- Mais ce rôle, il l'avait choisi en pleine connaissance de cause.

Chaque jour, il m'a remerciée de lui avoir donné ce fils.

- Vous auriez dû me le dire.

J'ai beaucoup aimé mon vieux papa. Et je l'aurais aimé davantage.

Je l'aurais mieux remercié de sa bonté.

Tandis que maintenant…

Papa… Mon vieux papa,

on peut me faire des révélations de toute sorte…

Tu n'étais peut-être pas mon père, mais tu as toujours été mon papa.

Et ça, il le restera toujours.

Et l'autre ?

- Césariot…

Je viens de te faire un aveu pénible.

Un aveu qui me coûte très cher.

Parce que tu vas me mépriser.

Tu me méprises déjà.

Si je t'ai fait cet aveu…

c'est parce qu'au lit de mort de ton père, le prêtre l'a exigé.

Ils m'ont forcée à te dire que tu n'étais pas le fils d'Honoré.

Mais ils ne m'ont pas obligée à te dire le reste. Alors à quoi bon ?

- Oui, à quoi bon ?

Il est mort, mon faux papa ?

- Peut-être.

- Comment ça, peut-être ?

Tu ne le sais pas ?

Ce monsieur ne m'intéresse pas, mais il t'intéresse peut-être.

- Césariot, ne parle pas sur ce ton à ta mère.

- J'ai pas voulu te blesser.

Mais je m'étonne, puisque tu as commencé cet aveu,

que tu craignes d'aller jusqu'au bout.

- Je ne veux pas songer à ce passé. Laisse-le dormir.

- Il dort, vraiment ?

Tu as peut-être une bonne raison de taire son nom.

Tu l'as revu ?

Tu le revois peut-être encore.

Et si je savais qui c'est, je serais peut-être gênant.

- Tu me fais beaucoup de mal.

- Pardonne-moi, maman.

Mais il s'agit peut-être d'un homme que je vois ici quelquefois.

Alors je suis forcé de me dire

que si j'ai perdu papa deux fois,

toi, tu n'es peut-être pas aussi veuve que je le croyais.

Il vit encore ?

- Oui…

- Tu m'as presque menti en disant "peut-être".

- Comment veux-tu que j'en sois sûre ? Je ne l'ai pas revu depuis 15 ans.

- Il t'a écrit ?

- Jamais.

- Je le connais ?

- Tu l'as vu, tu lui as parlé il y a 15 ans.

- Après tout, je n'ai aucune envie de savoir qui c'est.

Un jeune homme riche, sans doute, qui t'a laissée avec un enfant.

Mon père est un saligaud.

- Ça n'était pas un jeune homme riche.

Quand il m'a quittée, il ignorait que je t'attendais.

Je ne le savais pas non plus.

- Tu ne l'as pas connu longtemps ?

Alors, comme ça, en passant… Toi ?

Tu as fait ça ?

- Mais non, mon petit.

Je le connaissais depuis longtemps.

Il m'aimait. - Et tu l'aimais aussi ?

- Si je ne l'avais pas aimé, mon tout petit,

tu ne serais pas là pour me le reprocher.

- Si vous vous aimiez tant, pourquoi t'a-t-il quittée ?

- Il avait la folie de la mer.

Il voulait naviguer.

C'était une maladie.

- Comme Marius, le fils de César.

- Comme Marius… le fils de César.

C'était lui.

- C'était lui ?

Je suis le fils de Marius ?

On frappe.

- Qu'est-ce que c'est ?

…

Qui est-ce ? - Moi.

- Qui ça, moi ? - Moi, Césariot.

- Qu'est-ce que c'est ? Il y a un accident ?

- Oui.

- Fanny ? - Non, pas ma mère. Moi.

- Je comprends pas. - L'accidenté, c'est moi.

- Qu'est-ce que tu as ? L'appendicite ?

- Non. Ferme la porte, il faut qu'on parle.

- M. le comte m'ordonne de fermer la porte ?

- Si je savais la fermer, je l'aurais fait.

Je suis pas homme à donner un ordre à mon grand-père.

- Grand-père ?

Pourquoi tu m'appelles grand-père ? Je suis vieux ?

- Tu es vieux, mais tu es aussi mon grand-père.

- Qui t'a dit ça ?

- Maman. Elle vient de me le dire.

- C'est ça, l'accident ?

- Oui, c'est ça.

- C'est un drôle d'accident.

- Tu dis ça pour me faire parler ?

- Pas du tout. C'est pas mon genre.

- Alors…

qu'est-ce qui se passe ?

- Mon ami Elzéar, le curé qui a confessé papa,

a exigé avant la mort de papa qu'on me dise la vérité.

Papa a refusé et a chargé maman de me le dire.

Et je viens d'apprendre, il y a 20 mn, que papa ne m'était rien.

Il paraît que le mâle qui a fécondé ma mère est ton fils Marius.

Alors je t'appelle grand-père.

Qu'est-ce que tu en penses ?

Je viens de me promener sur le port.

Je me suis demandé si je ne rêvais pas ou si maman n'était pas devenue folle.

J'ai vu de la lumière derrière ton rideau.

Et j'ai frappé.

Que dis-tu de tout ça ?

- Hé je dis…

Je dis que mon pauvre Honoré

a eu une bien mauvaise idée de mourir.

Nous sommes en pleine folie. - Ça, tu peux le dire.

- Et toi ? Qu'est-ce que ça te fait ?

- Ça me change.

- Oui, évidemment, mais enfin, qu'est-ce que tu ressens ?

Hein ? Dis.

Ça te fait plaisir que je sois ton grand-père ?

- Tu étais déjà mon parrain.

J'ai toujours eu pour toi une très grande affection.

Je ne te l'ai peut-être pas montré…

- Oui, oui, oui, et puis, ça ne se dit pas, ça.

- Que tu sois mon grand-père, ça n'y ajoute rien.

- Ça te défrise un peu d'être le petit-fils d'un mastroquet.

- Ça me surprend d'être le fils de Marius,

d'un homme qui n'a pas fait grand-chose de bien dans sa vie.

- Tu es ce qu'il a fait de mieux. - Il ne l'a pas fait seul.

Alors ton Marius a couché avec maman.

- Ta présence me porte à le croire.

- Ça me dégoûte.

- Pourquoi ?

Pourquoi ? - Ça me dégoûte.

Et ce Marius, où est-il ?

- À Toulon, dans un garage, il travaille.

- Tu l'as pas revu ? - 13 ans que je l'ai pas vu.

- Toulon n'est pas loin. - C'est encore trop loin.

- Pourquoi n'est-il pas revenu ici ?

- Ben, tu sais…

Il a voulu naviguer. - Je sais.

- À 21 ans, il est entré dans la Flotte.

Il venait peu ici. Il voulait pas voir ta mère ni son mari.

- Je comprends ça. - Il venait chez moi en cachette.

Puis il a connu une femme. J'appelle ça une femme, j'exagère.

C'était une ordure.

Une femme que tu ne toucherais pas avec le bout d'une canne à pêche.

- Il aimait cette femme ?

- Probable. Il habitait avec.

- Bien entendu, tu vas m'annoncer l'existence de petits frères.

- Non, tu es son seul enfant.

- Tant mieux.

- Cette femme lui a fait connaître des voyous bons garçons

pour faire des affaires pas très catholiques.

- Alors il était en prison.

- Non, il est passé pas loin, mais il a manqué la porte d'entrée.

Un jour, j'ai dit : "Quitte cette femme ou ne reviens pas chez moi."

Ça s'est passé ici.

Et alors…

Il m'a répondu…

un peu grossièrement.

- Il t'a injurié ?

- Pire que ça.

Il m'a dit : "Je te croyais plus tolérant."

- Et alors ?

- Et alors ?

Tolérant, tolérant, maison de tolérance, tolérant !

Écoute, espèce de petit saligaud, Marius, écoute bien.

Tu as fait ton armée, je ne peux plus te frapper.

Si j'avais dit ça, mon père m'aurait jeté dehors.

Moi, je dis : "Fiche le camp."

- C'est pareil. - Mon père m'aurait tué.

- Il était aussi bête que toi. - Comment ?

- Calme-toi, tu vas avoir une attaque.

- Tu profites de ma faiblesse.

- Elle fait peine à voir. Écoute, tolérant…

- Quoi, tolérant ? Toi aussi ?

- Tolérant veut dire large d'esprit, indulgent pour les fautes d'autrui.

- Écoute, je connais la langue française.

- Tu la connais mal.

- Moi, j'ai pas été à l'école jusqu'à 20 ans. À 10 ans, je travaillais.

- Je sais, je ne te reproche pas ton manque d'instruction.

Marius t'a dit qu'il te croyait plus tolérant.

Il te croyait plein de bonté et tu le chasses pour toujours.

C'est le comble de la stupidité.

- Il y a pas que ça.

Il m'en voulait pour d'autres choses.

- Pour quoi ?

- Un an après le mariage de ta mère, il est revenu d'Australie.

Honoré n'était pas là.

Il devait partir pour Paris pour ses affaires.

Marius est allé trouver ta mère, la nuit.

Moi, quand je l'ai su…

je suis allé chez toi. Je suis arrivé à temps.

Je l'ai fait partir. - Sans ton arrivée…

- Elle l'aimait, elle l'aimait trop.

Elle m'a aidé à le faire partir. Elle était contente que j'arrive.

Parce qu'elle n'avait plus de force.

Alors, il m'a obéi.

J'ai pas d'instruction,

mais je lui ai parlé d'honneur, du nom, de la famille…

Je lui ai dit ce qu'il fallait dire.

Et il m'a compris.

Mais après, en y réfléchissant, il m'en a voulu.

Et un soir… c'est parti tout d'un coup.

Il a eu… c'est depuis ce soir-là…

qu'il a plus été mon fils. Tu l'as remplacé.

- Tu ne l'aimais pas assez ?

- Moi ? Il a été toute ma vie.

Tout mon amour.

C'est à cause de lui que je me suis pas remarié. J'étais son père.

Quand sa mère est morte, j'étais sa mère.

Évidemment, je ne lui disais pas des gentillesses. Je n'ose pas.

Il y a eu beaucoup d'engueulades. Ça me vient naturellement.

Je croyais qu'il comprendrait, mais non.

Et un soir, il avait bu peut-être…

l'irréparable est arrivé.

- Il n'y a rien d'irréparable. - Oh si, certaines choses le sont.

Je ne l'ai jamais dit à personne parce que j'ai honte,

mais ce soir-là, dans la dispute, dans les injures,

la colère… tu sais, j'étais troublé…

je lui ai donné une gifle.

Il me l'a rendue. - Oh !

- Oui…

Mon petit m'a frappé.

C'est terrible, un fils qui frappe la face de son père.

C'est presque un parricide.

Il ne m'a pas frappé bien fort, mais enfin…

Après, il est resté bête, il croyait que j'allais le tuer.

Moi, j'ai rien dit.

J'ai ouvert la porte et il est parti.

- Je me croyais fils d'un commerçant honorable et d'une femme honnête.

Mais ma mère était la maîtresse d'un garçon de bar.

Mon père et mon grand-père dans leur bistrot se foutaient des torgnoles.

Ça me fait une drôle de galerie des ancêtres.

- Césariot va partir ce matin, c'est-à-dire dans quelques minutes.

Il va s'embarquer avec ce petit vaurien de chauffeur

sur le bateau de sa mère.

Or Césariot nous a révélé le but de son voyage :

une visite à un ami.

Moi, je dis que cet ami est une amie.

- Et moi, je prétends que s'il a dit qu'il allait voir un ami,

il n'y a pas de raison qu'il aille voir une amie.

- Par pudeur, il ment.

Sais-tu ce que c'est que de mentir ?

- César, tu vas un peu loin.

À moi il me demande si je sais ce qu'est le mensonge !

Moi qui le pratique depuis ma naissance.

J'ai menti à ma nourrice, à ma mère, à mon père, à mes frères,

à mon quartier-maître, à ma femme, à mes amis…

Je vous ai menti à tous.

Et là, peut-être que je vous mens.

Et il dit que je ne sais pas ce qu'est le mensonge.

- Après cet aveu, difficile de mettre en doute sa qualité de menteur.

- Et ce menteur affirme que Césariot ne ment pas.

Et à son avis, il va vraiment chez un ami.

Pourquoi mentirait-il ?

- Je lui ai répété cent fois, mais il ne comprend pas ce mot.

Par pudeur.

La pudeur, c'est un sentiment délicat, nuancé.

C'est un sentiment très fin, très joli.

C'est le contraire de l'escartefiguerie.

- Tiens, mauvaise graine.

- Merci, belle plante.

- Ben dis donc, insolent.

- Ne vous fâchez pas, "belle plante", c'est pas quelque chose de mal.

C'est un sentiment d'admiration

qui me l'a fait trouver d'un coup.

Alors le capitaine est prêt ?

- Il arrive. Il embrasse sa grand-mère et il vient. Tu es prêt ?

- J'ai tout nettoyé, tout astiqué, j'ai même fait les cuivres.

Jamais notre Fanny n'a été aussi belle.

Elle est presque aussi propre que vous.

Il manque plus qu'un coup de manivelle et hop, à toute vapeur.

- Tu sais où vous allez ? - À l'est.

Voilà l'est. Nous mettons le cap sur l'est.

- À quel endroit ? - Je l'ignore.

- Tu ne veux pas me le dire.

- Écoutez, si je sais où nous allons,

je veux que le bon Dieu m'écrase à l'instant.

Plutôt que de vous mentir, je referais la guerre.

- Surtout que tu l'as pas faite.

- Non, j'avais 13 ans. C'est juste une façon de parler.

Madame Fanny,

je vous jure sur la tombe de mes parents

que j'ignore où on va.

Vous me croyez ? - Oui, je te crois.

- Vous avez tort.

Nous allons aux Lecques, chez un ami de Césariot.

- Pourquoi tu mens ? - Pour rien. Pour le plaisir.

- Et tu jures sur la tête de tes parents !

- Ils sont morts, il ne peut rien leur arriver de pire.

On va aux Lecques.

- Tu es sûr ? - Ah, ça…

Que le tonnerre m'écrase, que je perde mes illusions…

- Te fatigue pas, voilà ce que tu vas faire.

Tu m'appelleras tous les 2 jours. - Bon.

- Tu me donneras des nouvelles. Je ne veux pas déranger mon fils.

- Pas besoin de lui dire que je vous appelle.

- Je peux pas l'accompagner à cause du magasin.

Grâce à toi, je serai un peu avec lui.

- Je vous dirai les gens qu'il voit,

la partie de pêche, tout ça…

Si je le vois avec une petite, je vous le dis ?

- Oui. Tu es plus âgé, s'il fait des grosses bêtises, tu me le diras.

Tu me diras aussi les gens qu'il voit.

- Je vous tiendrai au courant. Si je vois une dame, je la regarde,

je la photographie là.

Et téléphoniquement, je vous donne la description exacte de la cliente.

- Tiens, pour tes cigarettes.

- Beau temps, bon vent, en route !

- Tu vas faire un beau voyage avec ce temps, ça me plairait de venir.

- La prochaine fois.

- Bien sûr. Cette fois-ci, c'est pas possible.

Je ne connais pas ces gens, du moins la mère de ton ami.

Et j'ai le magasin, la fin du mois à finir. Enfin…

Tu me donneras de tes nouvelles. - Oui.

- Et moi, je peux téléphoner

quand il sera à la pêche ou quelque part.

- Oui. Si tu ne peux pas téléphoner, dis-lui de m'appeler.

- On ne part pas pour l'Australie. - Je le sais, gros nigaud.

Il faut que je te laisse. Tu diras merci à Mme Dromard.

Je m'en vais. Au revoir, mon petit.

S'il fait mauvais temps, ne va pas à la mer.

Et donne-moi de tes nouvelles.

- Je te le promets.

- Je m'en vais. - Au revoir.

- Au revoir, mon petit.

- Allez, matelot, un coup de manivelle.

- Césariot !

- Oui ?

- Sous le paquet de caleçons, il y a le bicarbonate.

- Pour quoi faire ?

- Pour après la bouillabaisse.

- Bon, bon, entendu. Au revoir.

Mélodie douce

…

- Dis donc, petit… - Oui, grand.

- Qu'est-ce qu'on fait ici ?

- Tu vas voir.

Prends ces tenailles et ce marteau et enlève la plaque de Fanny.

Et à la place, tu mettras celle-là.

- Le Pescadou… c'est un joli nom, tu sais. Tu le débaptises ?

- Pour le moment, oui.

J'ai pris la plaque au magasin, les dimensions convenaient.

- Dis donc…

Donne-moi les tenailles. - Tiens.

- Je suis pas curieux. J'ai jamais questionné personne.

Mais je voudrais savoir ce qu'on fait ici.

- Tu vas savoir ce que tu vas faire.

- Pas la même chose que toi ? - Non, je te dépose aux Lecques.

- Tu me débarques ? - Pour quelques jours.

Tu vas aller chez M. Dromard. Villa "Les Canaris".

Tu demanderas à le voir et tu lui remettras cette lettre.

- Oui. Ensuite ?

- Ensuite… J'ai 500 F pour toi.

- 500 F pour moi ?

- Tu chercheras l'hôtel "Les Palmiers",

tu loueras une chambre…

Et tu m'attendras. Je te téléphonerai.

- Je préfère te prévenir : ta mère m'a chargé de te surveiller.

- J'en étais sûr.

- Je dois lui téléphoner tous les matins pour lui dire ce que tu fais.

Et faire attention aux femmes.

- Si une femme m'approche, tu dois faire quoi ?

- Je dois la photographier mentalement

et la décrire dans ses moindres détails téléphoniquement.

- Quand Dromard aura lu ma lettre, tu lui expliqueras tout ça.

De là où je serai, je te téléphonerai pour te dire quoi dire à ma mère.

- Tu devrais lui téléphoner, toi. - J'y manquerai pas.

Mélodie douce

…

Sonnette

…

- Pardon, monsieur. M. Dromard…

- M. Dromard ?

Vous voulez dire M. Dromard ? Eh bien, il est mort.

- Il est mort ?

Il est mort tout d'un coup ?

- Ça, vous pouvez le dire. D'un seul coup.

- Ça alors. Celle-là, elle est forte. Ça change tout.

- Ah oui, surtout pour lui. - Mort si jeune…

- Non, il était pas très vieux.

Entre les 70… peut-être bien 72. Mais il les portait bien.

- Grand-père, vous m'avez fait peur.

C'est pas de celui-là que je parle. C'est du jeune. Il est pas mort ?

- Le gamin ? Celui qui a la barbe noire ?

Oh non. Il est parti avec sa mère à Paris.

- À Paris ? - Oui.

Je pourrais pas vous l'affirmer. Ma fille fait le ménage chez eux.

Elle se plaignait avant-hier parce qu'ils étaient partis.

Ces gens-là sont pas assez couillons pour la payer à rien faire.

- J'ai compris. - Voilà.

- Merci, merci. - Y a pas de quoi.

- Ça, c'est grave. C'est un malheur pour moi.

C'est une catastrophe.

C'est un contretemps.

- Bonjour, monsieur. - Bonjour.

On frappe.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Madame Fanny, c'est un ami de Monsieur Césariot.

À son accent et à sa physionomie, il doit être du nord de la France.

- Fais-le entrer.

Bonjour, monsieur. - Madame…

- Entrez donc. Les amis de mon fils sont ici chez eux. Asseyez-vous.

Césariot n'est pas là, il est en visite chez un camarade.

Je vous offre quelques cerises à l'eau-de-vie ?

- Vous êtes très aimable. Avec plaisir.

- Vous êtes dans la promotion de Césariot ?

- Oui, on a fait nos 3 ans ensemble.

- Vous servirez aussi dans l'artillerie ?

- Oui, j'ai l'intention de faire ma carrière militaire.

- Vous habitez Paris ? - Non, ma famille est de Valence.

Je connais bien la côte.

On a une propriété où je passe mes vacances depuis toujours.

Nous y étions, mais j'ai dû aller à Valence pour le mariage d'un cousin.

Là, je pars faire une croisière aux Baléares.

En passant, j'ai voulu dire bonjour à votre fils.

- Vous ne partez au service qu'en octobre ?

- Oui. D'ici là, j'irai me reposer au bord de mer.

Vous me permettrez bien d'inviter Césariot chez nous ?

C'est si près.

- Où est-ce exactement ? - Aux Lecques, près de Saint-Cyr.

- Et comment vous appelez-vous ?

- Pierre Dromard. J'ai eu l'honneur de vous être présenté

l'année dernière à Paris.

- Ah oui.

Oui, il me semble.

Et il me semble aussi que vous portiez une barbe noire.

- Oui, Madame.

Oui, mais je l'ai rasée la semaine dernière

pour cette noce, précisément.

On frappe. - Entrez.

- Bonjour, Fanny.

- Bonjour.

- Bonjour, Monsieur.

- Il a téléphoné ? - Beaucoup mieux que ça.

Je vous présente M. Dromard qui vient de Valence.

- Aïe, aïe, aïe.

- Le parrain de mon fils. - Enchanté, Monsieur.

- Et moi, navré, Monsieur. Littéralement navré.

- Et pourquoi ? - Oh, de rien, pour rien.

Bon, voilà…

Alors comme ça, Monsieur a quitté Les Lecques,

sa villa et…

il a laissé mon filleul… Il est chez vous, quoi.

Césariot n'a pas voulu venir, il est chez lui.

- Où ça, chez moi ?

- Mais aux Lecques, Monsieur. Chez vous, aux Lecques.

Vous avez invité mon filleul pendant 10 jours aux Lecques.

Alors il est chez vous.

Vous le savez bien, quoi.

- Oui, effectivement, je le sais. Enfin, tout me porte à le croire.

C'est donc ça que la cuisinière m'a téléphoné.

Je n'avais pas compris.

C'est ça, il est chez moi.

C'est certain.

- Vous êtes aussi menteur que mon fils.

Si toute la promotion est comme vous,

il y en aura des menteurs dans l'artillerie.

- Fanny…

- Je suis sûre que vous êtes son complice.

C'est ça, poussez-le vers les femmes et la débauche.

D'ailleurs, il a de qui tenir.

- Tout de même, si la cuisinière avait dit ça…

Faut pas faire attention, elle est coléreuse.

Il y a des gens qui ont un tempérament coléreux,

mais faut pas s'y fier.

- M. César, on vous demande des Lecques. Décrochez l'appareil.

- On va avoir des nouvelles de Dromard.

- Allô, Marseille ? Oui, oui.

- C'est le chauffeur. C'est toi ?

Alors, ça va ?

- Ça continue à aller très bien.

- Bravo, bravo, bravo.

Dis, petit, comment il est, ce Monsieur Dromard ?

- Charmant, instruit et bien élevé.

Il me plaît beaucoup. Et j'ai l'air de lui plaire aussi.

Ce matin, il m'a donné 10 F. Un garçon vraiment bien.

- Et qu'est-ce qu'ils font maintenant ?

- Ils sont au jeu de boules. Je les vois d'ici.

- Comment tu peux les voir ?

- Je regarde par la fenêtre. Ils ont l'air de bien s'amuser.

Tenez, Dromard va tirer.

Ah oui, c'est bien lui.

Il a fait un palet sur place !

Si j'avais tourné le téléphone, vous auriez entendu le carreau.

- Pardon, monsieur. - Monsieur ?

- Je désire parler à M. Marius Ollivier.

- Sous la voiture, les 2 pieds qui sortent.

- Bon, merci.

M. Marius Ollivier ? - C'est moi-même.

Que puis-je pour vous ?

- J'ai un canot automobile et le moteur est en panne.

Un pêcheur-matelot-joueur de boules m'a dit de venir ici.

- Je ne sais pas si je peux y faire grand-chose.

Vous savez, je m'occupe surtout de voitures, moi.

Si c'est un Diesel… - Non, c'est un Baudoin.

- Je connais un peu. J'en ai soigné un pendant 2 ans.

Sur le bateau de M. Frère. Vous le connaissez ?

- Non, je ne suis pas d'ici.

- Ah, ça, ça fait rien.

Allez, on va voir ça.

Ficelle, je vais au port sur le… Comment s'appelle votre bateau ?

- Pescadou.

- Pescadou.

Un joli nom… Je vais prendre un jeu de clés.

Venez, jeune homme. - Je vous suis.

Mélodie joyeuse

…

- La pêche ? - Je pourrais y passer mes journées.

- Vous êtes pas pêcheur. - J'aimerais apprendre.

- Pourtant, il y a de belles palangres sous votre bateau.

- Mon père pêchait 2 fois par semaine. Il avait deux, trois coins à lui.

- Pour pêcher sérieusement, il faut savoir les coins.

- Lui, ici, il connaît les meilleurs. Il connaît toute cette côte.

- On y va demain ? - Il faut se lever à 4 h du matin.

- Ça ne me fait pas peur. Et vous ?

- J'ai d'autant moins peur que je n'y vais jamais.

- Pourquoi ? - Précisément à cause de ça.

Mélodie gaie

…

- Elle ne vous aimait pas ?

- Oh que si.

Mais il y avait l'honneur du nom, le respect humain,

différentes couillonnades.

Alors je ne connais pas mon fils. Le mari l'a élevé.

- Vous avez eu de la peine ?

- Un peu.

Pas énormément.

On m'a expliqué que le vrai père, c'était celui qui aimait l'enfant.

- Vous ne l'aimiez pas ?

- On peut pas aimer beaucoup ce qu'on ne connaît pas.

Je l'aurais aimé certainement, mais c'était l'autre qui payait.

On m'a dit que c'était lui qui aimait le plus.

- Pourquoi ?

- Parce qu'aujourd'hui, aimer et payer, c'est la même chose.

Le père, c'est celui qui donne la vie, pas celui qui nourrit !

L'éléphant mange des noix de coco. Le cocotier n'est pas son père !

Les éléphants ne sont pas des cocotiers à trompe, hein ?

- Non, non.

- On ferait mieux de changer de coin. Ici, on perd son temps.

Mélodie joyeuse

…

- Votre garage ne suffit pas à vous nourrir ?

- Il vivote, il sert surtout de parade.

Ça vous pose, vous comprenez ?

C'est une idée à Marius et elle a bien réussi.

Quand on a un garage, on peut posséder toutes sortes d'outils.

Des pinces-monseigneur, par exemple.

Et puis il y a la serrurerie.

Des clés, des rossignols… Vous m'avez compris ?

Et surtout la soudure hydrogène, le chalumeau.

Le chalumeau…

Au chalumeau, Marius, c'est le plus fort.

Il y a une chose qu'on ne fait pas : la voiture volée. Pourquoi ?

- Je ne suis pas technicien du vol.

- Quand il y a une voiture volée, où on la cherche ?

Dans un garage.

On ne peut pas faire de voitures volées.

Il y a des choses plus simples et d'un meilleur rapport.

- Par exemple ?

- Par exemple, en ce moment, il y a un coup à faire.

Mais je sais pas si je dois vous en parler.

Marius vous a rien dit ?

- Non.

- Lui, il est timide. Il n'ose pas.

Mais moi, j'ai confiance en vous.

Henri, écoute.

On lui parle de la tartane ?

- Si tu veux. Mais il faut l'avertir que si ça ne lui plaît pas,

il ne faut pas parler.

J'ai confiance en vous, mais je vous avertis quand même.

Il y aurait du danger à parler.

- De quoi s'agit-il ?

- 160 kilos d'opium.

- Votre bateau n'est pas suspect.

Si vous venez avec nous, vous verrez quelque chose d'intéressant.

Qu'en dites-vous ?

- Marius est dans cette affaire-là ? - Bien entendu.

- Moi, je trouve ça stupide.

- Pourquoi ?

- C'est un garçon très sympathique.

Et il est pas plus journaliste que moi.

Et c'est des plaisanteries de garçon de bain.

- Écoute, Philippe fera le douanier.

Il nous surprendra, je tire des coups de revolver…

- C'est complètement stupide.

Quand je le verrai, ce garçon, je lui dirai tout.

Et l'autre qui trouve ça spirituel. Vous voyez un garçon d'esprit,

vous vous foutez de lui et vous me faites passer pour un saligaud.

- Bon, te fâche pas, on le fera pas.

On lui dira que le coup a raté.

- On lui dira la vérité.

- On lui dira rien du tout. Il part. Regarde son bateau, là-bas.

- Voilà mon navire qui arrive.

C'est dur, tu sais.

Faut y aller.

- T'as pas dû t'embêter, ici.

- Une débauche complète.

- Dromard n'est pas venu ? - Non.

- Tu l'as averti ? - Non.

- Pourquoi ? - Pas vu.

- Je ne comprends pas.

- Écoute-moi sans te fâcher.

- Je soupçonne une couillonnade. - Tu n'as pas tort.

Mais je soupçonne que j'ai fait quelque chose de très bien.

J'ai pris une initiative hardie qui a parfaitement réussi.

Et j'en suis très fier.

- J'ai la certitude d'une couillonnade.

Mélodie gaie

…

- Ça y est !

Ils sont là. Le bateau vient de passer sous le Pharo.

- Ça me fait peur, Fanny va encore crier.

- Non, ça n'en vaut pas la peine.

- Tu dis ça, mais tu as ton air des mauvais jours.

Vous aussi, César, vous allez crier.

- Pourquoi je crierais ? Pas besoin de crier. Pourquoi ?

Ça ne me regarde pas, d'abord. Et puis, ce garçon, ben quoi…

Après tout, il a 20 ans.

On va lui faire raconter ses vacances, on va le questionner.

- Bonjour, messieurs et dames.

Nous voilà de retour.

- Quel toupet !

- Vous avez le bonjour de Madame Dromard.

- Tiens, tu as le bonjour de qui tu mérites.

- Quelque chose ne va pas ?

- Non, ça va pas. Bougre de petit vaurien, dis.

Tu m'as raconté des mensonges à faire péter le téléphone.

Bougre de petite crapule, fous-moi le camp. Pas par là.

Petits cris de bagarre

- Heureusement que vous deviez pas crier.

- On va bien s'amuser, hein ?

- Bonjour.

- Bonjour.

- Bonjour, parrain.

Bonjour, grand-mère.

Bonjour, tante Claudine.

- Bonjour, petit. Comme tu as la peau salée !

- Bonjour, maman. - Ne m'embrasse pas.

- Pourquoi ? - J'ai pas envie.

- Depuis ton départ, elle bisque. - Je suis parti que 9 jours.

- Tu regrettes d'être déjà revenu. - Pas du tout.

- Ne t'en défends pas. Quand on est chez des amis et qu'on s'amuse…

- Moi, je me mets à ta place, va.

- Et la pêche ? Elle a été bonne ?

- La pêche ?

Ah oui, surtout la pêche aux palangres.

On a eu de la chance avec le temps.

- En ce moment, aux Lecques, il tombe rarement de la neige.

Moi, ce que j'aurais voulu voir, c'est le petit bal masqué.

- Où ça ?

- Chez Dromard. Le petit chauffeur nous l'a téléphoné.

En quoi tu étais déguisé ?

- Ce n'était pas un vrai déguisement. Enfin, c'était un costume…

Tu comprends… - Oui, en costume…

En quoi tu étais déguisé ?

- Eh bien…

En…

- En menteur !

- Que veux-tu dire ?

- Que tu mens.

Ça m'humilie de te voir patauger dans des histoires stupides.

- Qu'est-ce qui te dit…

- Dromard était ici avant-hier… Il venait de Valence.

Il est venu ici pour te dire bonjour.

- Bonne idée qu'il a eue.

- Il a pas fait exprès. Tu aurais pu l'avertir.

- On a dit que tu étais chez lui. - Il a eu l'air bête ?

- Pas plus ridicule que toi en ce moment.

Il a menti pour soutenir ton imposture.

Bel hypocrite ! Je l'ai mis à la porte en 5 sec.

- Je vois ça d'ici.

- Quant à celle qui t'accapare ainsi, je saurai vite qui c'est, celle-là.

Je lui dirai ma façon de penser.

Va chez le docteur,

qu'il t'examine sur toutes les coutures.

Donne-moi ton linge, que je le fasse désinfecter.

- Voyons, maman. - Va te déshabiller.

- Je crois que tu as tort de lui parler comme ça.

- Laissez-moi élever mon fils comme je veux.

Vous, vous n'avez pas su garder le vôtre.

- Elle est coléreuse.

C'est un tempérament coléreux.

- Tu n'as pas tort de me faire désinfecter.

- Tu avoues ?

- Oui.

J'étais à Toulon avec M. Marius Ollivier, mon père, quoi.

- Tu as vu Marius ? - Et je lui ai parlé.

- Que t'a-t-il dit ?

- Il n'a pas su qui j'étais.

Malgré ce que j'avais entendu sur lui,

par une espèce de curiosité stupide, j'avais eu envie de le voir.

Je l'ai vu. Je n'en suis pas plus fier pour ça.

C'est un voyou. Je suis le fils d'un voyou.

- Qui t'a dit ça ?

- Un individu de sa bande, tatoué, m'a dit la vérité sur lui.

Il m'a proposé de faire une affaire de contrebande ou de drogue.

Ce ne sont pas de grands criminels, mais des individus louches.

Pour installer leur garage, ils ont vendu leurs femmes à des amis.

- Il se porte bien ? - Rassure-toi.

Il est bien bâti, jeune, on ne croirait pas que c'est mon père.

- Il avait 20 ans quand tu es né. Il approche de la quarantaine.

Ça ne t'a rien fait de le voir ?

- On a pêché ensemble. Il m'a préparé la bouillabaisse.

Sur sa poitrine, j'ai vu mon grain de beauté.

- Le tien est plus haut.

- Tu as des souvenirs précis. - Juste des souvenirs.

- C'est monstrueux. - Pourquoi ?

- Tu l'as aimé passionnément.

- Oui, passionnément.

- Et tu l'aimes encore peut-être.

J'ai perdu mon père il y a 3 mois

et là, il me semble avoir perdu ma mère.

Si après ce qu'on m'a dit… - On t'a menti.

- Pourquoi ? - Je ne sais pas, on t'a menti.

Mon petit, si tu l'avais connu quand il avait ton âge…

Il était gai, il était beau.

Il était fort.

Quand on était petits, quand on allait au catéchisme,

je l'aimais déjà.

Il était pas du tout comme les autres garçons.

Les autres étaient grossiers.

Devant les petites filles, ils faisaient exprès de vilains gestes.

Lui, jamais.

Il était délicat.

Je l'aimais déjà plus que tout au monde.

Et puis… quand j'ai été plus grande,

quand je vendais mes coquillages,

je l'entendais faire son travail dans le bar.

De temps en temps, il sortait et on bavardait tous les deux.

Quand il me parlait,

mes genoux tremblaient.

Souvent, l'après-midi, je m'asseyais à la terrasse.

J'allongeais mes jambes sur une autre chaise,

je mettais mon chapeau sur mes yeux

et je faisais semblant de dormir.

Alors lui, il sortait, il croisait ses bras et il me regardait.

Et moi, à travers les petits trous de mon chapeau,

je le voyais.

Il était beau…

avec son tablier bleu,

ses bras dorés…

sa mèche qui tombait toujours.

- Tu l'aimes encore, tu l'as toujours aimé.

- Égoïste !

Égoïste !

Tu as raison, va. Rien n'est plus égoïste qu'un enfant.

Tu as commencé par prendre mon sang pour faire le tien,

pour que ta petite vie devienne forte.

Et puis tu as mangé mon lait.

Tu m'as réveillée chaque nuit et tu m'as tenue en esclavage

pour ta 1re dent, pour ta coqueluche,

pour ton certificat d'études, ta scarlatine, ton baccalauréat.

Tu m'as tout pris.

Ou plutôt, je t'ai tout donné.

Même les enfants que j'aurais pu avoir.

- Quels enfants ?

- C'est toi qui m'as forcée à épouser Honoré.

Tu m'as fait perdre les enfants que mon vieux mari n'a pu me donner.

Moi, je n'ai pas vécu.

Ma vie s'est réduite à t'écouter grandir.

- Maman…

- Et tu me reproches maintenant ce qui s'est passé avant ta naissance ?

Avant ton 1er cri, je n'étais pas une mère.

J'étais une femme comme les autres.

J'en avais le droit. J'ai eu 18 ans moi aussi.

Ne me méprise pas parce que ma vie a commencé

par une belle, une merveilleuse histoire d'amour

où rien n'a manqué, pas même les larmes ni le goût du péché.

- Le goût du péché ?

Toi, tu parles de ces choses avec une sorte de regret ?

- J'ai payé ma faute assez cher pour avoir le droit de l'aimer.

- Oui, évidemment.

Tu es une femme… je n'y avais jamais pensé.

- Messieurs, bonjour. - Bonjour, M. Brun.

- Bonjour, M. Brun.

- Qu'est-ce que c'est que ça ? - Un chapeau melon.

Pourquoi vous n'y avez pas donné un coup de pied ?

- Je n'en ai pas vu la nécessité.

- Parce que vous êtes lyonnais.

Un Marseillais qui voit un chapeau sur un trottoir, il résiste pas.

Il shoote.

- Il shoote ? - Oui.

- Et après, qu'est-ce qui se passe ?

- Voilà, M. Brun.

Sous ce chapeau, il y a un pavé.

Le 1er qui va shooter, il se casse la cheville.

- Et alors ? - Alors c'est rigolo.

Ça s'appelle le jeu de trompe-couillon.

- Ça pourrait s'appeler le jeu de casse-guibolle.

Et tu espères estropier quelqu'un ?

- Oh, plusieurs.

- C'est saugrenu. - C'est imbécile.

- Et même criminel.

- Mais c'est amusant.

- Je ne vois pas ce qu'il y a de rigolo à ça.

Vous vous moquez de moi. Il n'y a pas de pavé là-dessous.

- Si, allez voir. Tenez, regardez.

Regardez, rendez-vous compte.

C'est ma foi vrai, ma parole.

Je ne comprends pas qu'on puisse s'amuser si bêtement.

- Et aussi dangereusement.

- Hé, M. Brun.

Vite, vite, en voilà un.

- Celui-là est bon comme à la romaine.

- Vous croyez que ça y est ?

Oh, mon Dieu, mon Dieu.

- Encore un Lyonnais.

- Assister à ce jeu grotesque nous rend complices de ce vaurien.

- On assiste, mais on désapprouve. - Et même on blâme.

- En voilà un autre.

Attention, celui-là, c'est le bon.

- Vous vous êtes fait mal ?

- Si je savais l'enfant de garce qui m'a fait ce traquenard…

Parfaitement, c'est un traquenard.

C'est fait exprès, ça. Et avec des souliers de chevreau…

- Vous n'avez rien de cassé ?

- Je me suis cassé le baromètre. - Vous aviez un baromètre ?

- Oui, là, dans le soulier. Un cor.

Un cor superbe, sensible et tout.

Je savais le temps 3 jours à l'avance.

Je le trouve plus.

Pardon.

Excusez-moi, c'est un besoin physique.

Ça me lance jusqu'à l'épaule.

J'en ai le pied fada pour 3 jours. C'est imbécile de faire ça.

C'est criminel. - Sans doute.

- Et si je m'étais cassé la jambe ? - C'est beaucoup dire.

- Mais vous savez pas que si le coup de pied est donné vigoureusement,

on peut se tuer ?

- Enfin, non. Ah, ça non. Se tuer, ça non.

- Vous allez voir.

Petit, remets le chapeau sur la pierre.

Vous allez voir ce qui peut arriver. Une estropiadure pour la vie.

Et si on a la chance que ça soit un vieillard,

vous allez entendre claquer les os.

Attendons.

- Que faites-vous là ? - Voyage d'affaires.

- Et vous êtes là tout seul ? - Je suis assez grand.

- Ne restez pas ici. Même quand votre associé vous envoie.

- Pourquoi vous me parlez sur ce ton ?

- C'est le ton qui convient aux crapules comme vous.

- Où est parrain ? - Dans la cuisine.

- Ah bon. Merci.

- Comme il vous parle !

- Il plaisante.

- Ça n'en avait pas l'air.

- Je le connais mieux que vous, le petit, il y a un moment.

Il est de Martigues. C'est un journaliste.

- Voilà que Césariot est journaliste ?

- Qu'en savez-vous, vous ?

- Je l'ai vu naître, ce petit. C'est le fils de Maître Panisse.

- On s'est élevés ensemble. - Pas à la même école.

- Non, lui, il allait à Polytechnique.

- Voyons, voyons… C'est le fils de Maître Panisse ?

Celui des moteurs marins ?

Celui qui vient de mourir ? - Exactement.

- Alors c'est le fils de Marius ?

(Tous) Chut !

- De mauvaises langues l'ont dit.

- Et de bons esprits l'ont cru.

- Oh, catastrophe ! Désastre ! Oh, malheureux !

J'ai peut-être commis un crime.

Je suis un criminel. - Fermez la porte.

- Une fripouille, certainement.

- Fripouille ou criminel, c'est sûrement ce que je suis.

- C'est complètement idiot. C'est idiot.

- Maman, il se passe des choses assez graves.

J'ai reçu ma feuille de route. Ça n'est pas une surprise.

Il faut que je sois à Fontainebleau demain.

Bon, autre chose.

Je viens de voir l'individu tatoué dont je t'avais parlé.

- Lequel ? - Celui de Marius, son associé.

- C'est toi qui m'en parles encore.

- Il s'accuse d'avoir menti. Je voudrais que tu le voies.

- Je n'ai pas eu besoin de le voir pour savoir qu'il t'avait menti.

- D'autre part, Marius est ici.

Il est venu commander des pièces pour son garage. Je vais le voir.

- Pourquoi ? - Va m'attendre chez mon parrain.

Mélodie douce

…

- Qu'est-ce que vous faites là ? - Je vous attendais.

- Qui vous a dit que j'étais ici ? - Votre associé.

- Où il est ? - Chez votre père.

- Qu'est-ce qu'il fait chez mon père ?

- Je ne sais pas, mais sa visite nous a fait grand plaisir.

- Vous le connaissez, mon père ? - Oui.

Césariot… c'est moi.

- Comment ?

- Je suis le fils de Fanny.

- Qu'est-ce que vous dites ?

- Je suis votre fils.

- Je voudrais te dire des choses paternelles…

Je voudrais trouver des mots nouveaux, ça ne vient pas.

- Moi aussi, je voudrais vous dire des mots…

enfin, des mots de fils.

C'est très difficile.

- On doit avoir l'air bête tous les 2 à nous dire des choses pareilles.

Quand tu es venu à Toulon, tu voulais me voir ?

- Oui.

- Tu savais que j'étais ton père ? - Maman me l'avait dit.

Alors j'ai voulu vous connaître.

Puis on m'a raconté des choses si graves que je suis parti.

- Ces folies, tu les as répétées à ta mère ?

- Oui.

- Qu'est-ce qu'elle a dit ?

- Elle a eu beaucoup de chagrin.

Au fond, elle ne m'a pas cru tout à fait.

- Pas tout à fait, mais un peu…

Où va-t-on ? - Chez votre père. Il nous attend.

Vous ne voulez pas venir ?

- Si tu viens me chercher, j'irai n'importe où.

- J'ai un taxi.

- Tu es riche, toi.

Mélodie douce

…

- Bon, le voilà.

- Je savais que tu étais bête, mais pas dangereux.

- Je sais ce que tu vas me dire : des insultes.

Mais tu as raison, va, Marius. - Allez, ça va, ça va.

- Tu m'as engueulé comme je le mérite.

Je sens qu'il va y avoir une scène de famille, je me retire.

Mais je pars pas, je m'assois à la terrasse.

- Bonjour, père.

- Bonjour.

- Fernand a raison, c'est une scène de famille, la 1re et la dernière.

Je suis venu une bonne fois pour me justifier.

- Si c'est possible, Marius,

personne ne sera plus heureux que moi.

- Bien.

Pourquoi cet enfant, quand il a eu envie de connaître son père,

est-il venu en cachette, sous un faux nom, comme un espion ?

- J'ignorais comment je serais reçu. - Tu croyais que j'étais un bandit.

Ou tout au moins, une fripouille.

Pourquoi a-t-il cru les boniments de Fernand ?

Car il s'attendait à de telles révélations.

Il les redoutait.

Et son attitude d'enquêteur a poussé Fernand à inventer ce roman.

Et il l'a cru car il était prêt à le croire.

Parce que vous l'avez élevé en lui inspirant le mépris de son père.

Ça, c'est un crime, un vrai.

- Jamais…

Jamais je n'ai dit un seul mot contre toi. Jamais.

Seulement il savait que César avait un fils.

Ce fils, on le voyait jamais.

Devant lui et devant Honoré, personne n'en parlait jamais.

- Un jour, il y a longtemps,

Monsieur Brun a dit à mon parrain :

"Alors, et ce Marius ? Il paraît qu'il fait des bêtises ?"

Tu as mis un doigt sur ta bouche.

Et tu l'as entraîné dans la cuisine pour ne pas que j'entende.

Une autre fois, j'ai dit à maman : "Que fait-il, le fils de parrain ?"

Elle a rougi et a dit :

"Il est marin… très loin, sur la mer."

Et moi, je me demandais qui était ce marin

dont on ne parlait qu'à voix basse

et qui ne revenait jamais.

- Marius, si tu t'étais toujours conduit en honnête homme…

- Qu'ai-je fait de malhonnête ?

- Marius…

Un jour, il est venu un homme dans ce bar.

Il était soûl et parlait tout seul.

Il m'a dit : "J'ai bien connu votre fils.

"Nous avons fait de la prison ensemble."

Il m'a dit ça devant Monsieur Brun et devant Escartefigue.

J'ai pas osé répondre. Je suis venu dans cette cuisine…

et j'ai pleuré.

- Comment était cet homme ?

- J'ai su son nom. Il s'appelait Padovani.

Rire

- Padovani !

Alors il a pas menti.

On a fait 15 jours de prison ensemble,

mais c'était à la prison maritime.

Quand j'étais aux équipages de la flotte.

Après une bordée, on a bousculé un premier-maître.

Il a fait son chemin, Padovani, depuis 10 ans.

On lui a donné la Légion d'honneur.

- Et cette histoire de contrebande, tu peux pas la nier.

- C'était une bêtise, pas un crime. Je suis allé avec les copains.

- Et tu as fait de la correctionnelle.

- Comme l'oncle Emile, ton frère.

- Ma nouvelle famille intéresse beaucoup les tribunaux.

- Oui, mais l'oncle Emile… c'était pas la même chose.

- Qu'est-ce qu'il avait fait ? Cambriolage, vol à la tire ?

- Tais-toi.

- On lui a donné de l'instruction pour qu'il fasse de l'esprit…

- Qu'avait-il fait, l'oncle Emile ?

- Un jour, à la campagne…

il avait mis des pièges pour attraper des roussets.

La gendarmerie l'a surpris. On lui a trouvé trois crimes.

La chasse étant prohibée avec des engins prohibés.

Sur un oiseau qu'on ne doit jamais tuer

à n'importe quelle saison.

- Et il est allé en correctionnelle !

On peut aller devant un tribunal sans être un bandit.

Moi, j'avais 20 ans et j'ai été entraîné par des copains.

- Si tu avais d'autres fréquentations…

- En quittant la marine, j'étais seul à Toulon où je connaissais personne.

Les relations qu'on se fait sur les quais ou dans les bars,

c'est pas le président de la Chambre de Commerce.

Et puis je trouvais pas de travail.

La faim fait faire bien des choses.

- Tu as eu faim, Marius ?

- Oui, j'ai eu faim. J'ai eu froid.

- Tu pouvais pas le dire ? - À qui ? À toi ?

La dernière fois, tu m'as foutu à la porte.

Oui, tu avais bu un coup de trop. - Et toi aussi.

- Tu as voulu me gifler, je me suis protégé et tu en as fait un drame.

Depuis ce jour-là, j'aurais crevé plutôt que de te demander de l'aide.

- Ça prouve ton bon caractère.

- J'ai de qui tenir.

- Tu pouvais prendre des nouvelles de ton père, écrire, téléphoner.

Tu pouvais prendre des nouvelles !

- Je l'ai fait. - Comment tu l'as fait ?

- Grâce à Ange, celui qui fait les promenades en mer.

Quand il venait à Marseille, il venait boire un coup chez toi

et il t'examinait.

- Ange ?

Comment il est ? C'est un grand brun avec une tache bleue sur la figure ?

- Oui.

- Ah…

C'est pour ça qu'il me regardait tout le temps ?

- À son retour, je lui disais : "Combien il en a engueulé ?"

Il me répondait 2, 3 ou 4. Et je pensais : "Alors il va bien."

- Quoique ce soit pas très respectueux,

ça fait plaisir de l'entendre.

- Et puisqu'on dit tout, si on parlait un peu de cette femme ?

- Quelle femme ?

Ah, celle que j'ai vendue, hein ?

Écoute, j'étais malade d'être seul, malade de ne pas trouver de travail.

J'étais dans un petit hôtel, on habitait sur le même palier.

Dans mon lit, j'avais de la fièvre, pendant 4 mois, elle m'a nourri.

- Je ne l'aurais pas fait, moi ?

- Tu n'étais pas là et elle m'a nourri.

Je le lui ai rendu, je l'ai gardée 5 ans.

- Où est-elle maintenant ?

- Elle m'a quitté depuis longtemps, avec mes économies.

En ce temps-là, ça faisait pas beaucoup.

Et c'est celle-là que, d'après mon fils, j'ai vendue.

Et voilà… c'est tout.

Voilà mes crimes, mon déshonneur.

J'oubliais la condamnation qui a été cause de tout.

- Laquelle ?

- Je suis interdit de séjour.

- Depuis quand ?

- Depuis 18 ans. Et c'est vous qui m'avez condamné.

Vous m'avez interdit Marseille.

Le seul endroit du monde où je n'étais pas seul.

Vous savez que si j'avais été planté dans ma famille,

ça aurait tout changé pour moi.

- Je sais bien, Marius, je l'ai toujours su.

- On a fait ça à cause de l'enfant.

- Pourquoi tu as laissé faire ?

Tu ne savais pas, toi,

que si j'avais un enfant, il aurait mon nom, que je reviendrais ?

- Marius, Honorine sanglotait,

Fanny voulait se jeter à la mer.

Et puis Panisse assurait l'avenir de l'enfant.

- Voilà, c'est ça, surtout.

En pauvres que vous êtes, vous vouliez qu'il ait des sous.

Et c'est Panisse qui les avait.

Quand je suis revenu, tu avais dix mois.

Et j'ai réclamé la femme et l'enfant.

Au nom de l'enfant, vous m'avez chassé.

Ils ne m'aimaient plus, tu avais pris ma place.

Leur amour pour toi les rendait féroces.

J'étais celui qui menaçait la tranquillité du petit.

J'étais l'ennemi.

Et quand on craint quelqu'un, on croit le mal qu'on dit de lui.

Ça vous arrangeait de croire que j'étais un bandit.

Ça vous enlevait des remords.

- Quels remords ?

- Pendant des années, ils m'ont fait passer pour un saligaud.

Et eux tous, ils étaient des saints.

Surtout Panisse.

Le saint Honoré.

Tous s'extasiaient. Il a donné un nom à l'enfant.

Mais j'ai donné un enfant au nom de Panisse.

Je ne veux pas dire du mal d'Honoré. C'était un homme simple et bon.

Mais enfin, dans cette histoire, quel grand sacrifice a-t-il fait ?

À 50 ans, il s'est offert une petite jeune et belle.

Si c'est un sacrifice, j'en connais beaucoup qui le feraient souvent.

Et toi… Toi, tu as été content de me voir partir.

Car si j'avais épousé Fanny, j'aurais été le chef de famille.

J'aurais eu l'autorité sur le petit.

Mais avec Honoré, tu pouvais satisfaire ta manie de commander.

Et toi, Fanny, toi…

- Tu vas dire que j'ai été heureuse.

- Non, non.

Je sais que tu n'as pas dû rire tous les jours,

et surtout pas tous les soirs.

Tu t'es sacrifiée. Mais enfin, tu es devenue une dame.

Les clovisses, tu les ouvres plus, tu les manges.

Tu t'es sacrifiée sous les yeux de la bonne et de la nourrice,

assise dans un bon fauteuil au coin d'un bon feu.

Tous les jours, devant une table bien servie,

tu t'es sacrifiée de bon appétit.

- Je le sais. Je me le suis dit souvent.

Que fallait-il faire ? Renoncer aux pauvres avantages de mon malheur ?

- Mais non ! Tu as bien fait de les accepter.

Quand le vin est tiré, il faut le boire, même s'il est bon.

Quant à ta mère, elle n'a vu que 3 choses : l'honneur de la famille,

ne plus se lever à 5 h du matin et le poste de T.S.F.

Tout le monde a trouvé un avantage, sauf moi !

Moi que vous avez fait noir pour sembler moins gris. Moi, la victime.

- Une drôle de victime. Après 10 ans, tu viens engueuler tout le monde.

- J'en ai le droit.

- Le droit est un mot grave.

- Quoi ? - Il y a aussi des devoirs.

- Tais-toi. C'est ton père qui parle.

- Il a un enfant depuis 5 mn et il l'engueule déjà.

- Et toi, tu es choqué qu'un père engueule son fils.

- Vous faites des reproches à tout le monde.

- Et j'en ai le droit.

La solution choisie était stupide. Vous avez pas sauvé l'honneur.

On n'a pas dit : "Fanny a un enfant sans père." On a pensé :

"Elle a fait signer son enfant par un vieux qui avait des sous."

Et on voit le résultat final.

Mon fils ne porte pas mon nom, ma femme

est veuve quand je suis vivant

et mon père est un pauvre grand-père en cachette.

Et de nous 4, aucun n'a de maison qui soit vraiment… sa maison.

- Eh oui…

On est dans un joli pastis.

Tu as eu une bonne idée de naviguer.

Je me rappellerai de l'océanographique.

- Ne pleure pas, Fanny.

Ça n'y change rien.

Je ne suis pas venu te faire de la peine, tu en as déjà eu assez.

Si je t'ai dit tout ça, c'est à cause de lui.

Nos histoires à nous n'ont qu'une valeur relative

maintenant qu'on est des parents.

Mais il m'a semblé important de lui dire

qu'il n'est pas le fils d'un malhonnête homme.

Viens ici.

Oublie ce qu'on t'a dit et juge par toi-même.

Tu m'as vu travailler. Tu sais ce que je fais ?

Et que je le fais de mon mieux.

Peut-être que je ne suis pas un savant…

D'ailleurs, quand tu m'as fait parler sur le bateau,

je me rends compte que tu m'as fait parler exprès, comme pour un examen,

je t'ai peut-être dit des bêtises sur la théorie des moteurs.

Mais pense que quand on a des professeurs, ça va tout seul.

Eux, ils ont la science, ils te la communiquent.

Ils te la donnent toute digérée.

Mais moi, j'ai travaillé le soir, tout seul.

Le peu de science que j'ai, on me l'a pas donnée.

Je me la suis prise.

Je me la suis prise.

Si tu veux voir ton père, tu sais où me trouver.

Ou si tu veux faire d'autres parties de pêche.

Garage Marius Ollivier,

23, cours de l'Amirauté, à Toulon.

Mon numéro est dans l'annuaire.

- Marius, où vas-tu ?

- Chez moi.

Enfin, à l'endroit qui me sert de chez-moi.

Musique joyeuse

…

…

Musique douce

…

- Bonjour, Marius.

- Bonjour.

- Tu es venu dans cette voiture ?

- C'est la voiture d'un client. Il m'a demandé de la lui rôder.

Et la Torpedo, elle est à toi ? - Oui.

- C'est de la bonne voiture, c'est solide.

Le petit sait que tu es ici ?

- Non.

Il est parti pour Paris hier.

Il est soldat.

- Soldat ou officier ?

- Il commence par être soldat pendant un an.

- La caserne, c'est bon pour les enfants gâtés, va.

- Marius…

- J'ai bien réfléchi avant de venir, j'avais peur.

Et j'avais raison.

- Peur de quoi ?

- Je t'aime toujours, Fanny.

Toujours comme avant.

Même plus qu'avant.

Et ce n'est plus possible.

- Et pourquoi ? Puisque je suis libre, maintenant.

- Tu me proposes de t'épouser ? - Pourquoi pas ?

- C'est ça qui serait le vrai déshonneur.

J'irais mettre les pantoufles encore chaudes d'Honoré ?

On lui fait endosser le petit

et à sa mort, on saute sur les sous et zou, assez de privations.

Non, Fanny, ça n'est pas possible.

- Marius…

Cet argent, j'en ai gagné ma part.

Si je gardais simplement cette part,

est-ce que tu voudrais de moi ?

- Non, je ne te voudrais pas.

Moi, je te voudrais toute nue.

C'est-à-dire sans rien,

comme tu étais quand je t'ai connue.

- Ça, c'est facile. On se sépare facilement de l'argent.

- Oui, oui, c'est facile.

Mais l'autre jour, dans la cuisine de mon père,

quand je t'ai regardée, je t'ai plus reconnue.

Je sais pas, tu… Tu parles plus comme avant.

Tu n'as plus le même regard.

Et bien sûr, tu as fréquenté des gens instruits.

Moi, je suis resté un ouvrier, un artisan, si tu veux.

Je me cure pas les dents avec un couteau,

mais si j'avais le bonheur de vivre auprès de toi,

peut-être que mes plaisanteries te feraient pas rire du tout.

Peut-être qu'en voulant te plaire… je te choquerais.

Je te déplairais.

- Toi, Marius ?

Tu me déplairais ?

- Eh oui, tu vois, je suis gêné avec toi, je n'ose pas te regarder.

Et j'aurais l'impression d'être le contremaître

qui couche avec la femme du patron.

- Tu me trouves trop vieille ?

- Vieille, toi ? Oh, que non !

Tu as l'air d'être la sœur de ton fils. Ce n'est pas pour ça.

Je vais te le dire.

Tu es trop belle pour moi, maintenant.

Hé oui, tu te fais coiffer par un artiste.

Tu as de la peinture sur les doigts.

C'est très joli, remarque.

Ça, je gagne assez d'argent pour te le payer.

Mais tu dois avoir d'autres habitudes.

La maison, les domestiques, le grand couturier…

Tu as eu l'argent.

L'argent t'a marquée.

- Mais non, Marius. C'est le contraire.

Il m'a préservée des marques du temps.

Écoute.

Devant toi, je peux tout dire.

Je n'ai pas été une bonne femme pour Honoré.

J'ai tout fait pour le rendre heureux.

Mais souvent, très souvent, j'ai eu des vilaines pensées.

Souvent, j'ai pensé…

Il a 30 ans de plus que moi.

Si le bon Dieu fait les choses comme d'habitude,

il mourra 30 ans avant moi.

Et alors, si Marius était libre encore à ce moment-là…

- Tu as pensé ça ?

- Oui.

C'est horrible, mais je l'ai pensé.

Ne crois pas que je désirais sa mort.

Je l'ai soigné comme sa fille.

Et je l'ai pleuré sincèrement.

Cette mort, je savais qu'elle arriverait.

J'avais une grande crainte.

C'était de trouver la vieillesse en même temps que ma liberté.

Et parce que j'ai eu de l'argent, j'ai pu m'en défendre.

Marius, si tu voulais de moi, ton amour me suffirait.

Je t'écrirai tes lettres, je ferai tes factures, et notre ménage.

Je t'apporterai ton café.

Marius, ne refuse pas.

Notre fils est grand, maintenant, c'est un homme.

Bientôt il aimera une autre femme.

Je suis seule, Marius.

Je n'ai plus que toi.

- Ce serait malhonnête d'accepter un sacrifice pareil.

Je vais y réfléchir quelques jours, je vais voir ce qu'on doit faire.

Je vais voir si j'ai le droit de le faire.

Pardonne-moi. J'ai trop envie de t'embrasser.

Dis… Je te téléphonerai demain.

Mélodie mystérieuse

…

- Qu'il est bête.

- Vous écoutiez.

- J'écoutais pas, mais j'ai entendu.

- Qui vous a dit qu'on était ici ?

- Quelqu'un qui t'a entendue téléphoner à Marius.

- Et vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas.

Mais sans ma mère, sans vous, je serais heureuse depuis 20 ans.

J'ai encore une chance et vous vous mettez dans mon chemin.

- Écoute, Fanny, ne crie pas, ne sois pas méchante.

Je t'aime, je t'ai toujours considérée comme ma fille.

J'ai une commission à vous faire, à Marius et à toi.

- Marius est parti.

- Non, j'ai l'impression qu'il a des ennuis avec son moteur.

- Mais qui vous envoie ?

- Suis-moi, tu le sauras.

Musique rythmée

…

- Que viens-tu faire ici ?

- Je suis venu me faire engueuler, ça me change.

Qu'est-ce que tu fais avec cette voiture ?

- J'essaie de la faire partir.

- Et tu es garagiste ?

- Tu sais, les moteurs…

- Je sais. Je crois qu'elle partirait mieux si tu lui mettais ça.

- Quoi, ça ?

- C'est un truc qu'on enlève au moteur d'un bateau pour qu'on le vole pas.

- Où tu l'as trouvé ?

- Je l'ai trouvé là.

Pour pas que tu partes si vite.

- Ça te change. D'habitude, tu me fais partir.

- Mes enfants, j'ai entendu vaguement votre discussion.

Vous discutez trop, ou pas assez.

Toi, tu dis des bêtises quand tu dis que Fanny te méprisera.

Tu as peur de ton grand fils

et tu penses : "Qu'est-ce qu'il dira ?"

Moi, je le sais, ce qu'il dira. Il me l'a dit.

- Quand ? - L'autre soir.

C'est lui qui a entendu ton coup de téléphone.

Avec son raisonnement d'ingénieur, il a dit : "Il y a que 3 solutions.

"Ou maman va vieillir toute seule

"et si je me marie, elle empoisonnera la vie de ma femme.

"Ou elle a avec ton fils

"des rendez-vous secrets dans de tristes chambres d'hôtel.

"Ou bien ils vont se marier.

"Moi, j'aime mieux qu'ils se marient."

- Il vous a dit ça ?

- Avec le bicorne.

Voilà, je vous ai fait la commission. Je vous laisse

pour que vous repreniez vos explications sur d'autres bases.

- Père, je vais te ramener chez toi.

- Je vais prendre le car.

- Laisse-moi te ramener chez toi.

- Je te dis que je vais prendre le car.

- Père…

Si j'épousais Fanny, tu serais content ?

- Non. Je serais furieux.

Tu penses !

- Césariot ne portera jamais notre nom.

- Lui, non.

Mais les autres…

Musique gaie

…

Musique triomphale

…

Sous-titrage : Monal Group

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