All language subtitles for Lady J 2018

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Original subtitles

Madame de Montcador, Madame de Choisy,

la Comtesse de Lubac, la Baronne de Courcelle

avec sa gouvernante, sa femme de chambre.

Et la Marquise de Montaigu,

sa fille, son autre fille.

Lady Mary Wortley

et son amie dont j'ai oublié le nom mais pas le joli visage.

Et j'oublie également la Marquise de Saint-Mérand.

Et Madame de Volnet.

Il ne s'agit que d'une petite part de votre collection.

Celle qui est parvenu jusqu'à mes oreilles si à l'écart du monde.

Marquis, que vous importe que mon nom apparaisse dans la liste de vos conquêtes ?

Profitez de mon amitié. Chassez de votre esprit ce caprice.

Madame, vous me jugez avec beaucoup de légèreté.

La légèreté n'est-elle pas le fondement de votre philosophie ?

Oui, mais comment voulez-vous bien raisonner ?

Comment échapper aux superstitions, aux illusions, à la complaisance,

si l'esprit ne se fait pas un peu aérien, un peu sautillant, un peu léger ?

Pourquoi tant d'inconstances chez un homme qui sait si bien raisonner ?

C'est par souci d'honnêteté.

C'est porté par l'honnêteté que vous avez séduit toutes ces femmes ?

Je n'ai pas séduit. C'est moi qui suis séduit en premier.

Vous êtes bien sensible, Marquis.

Est-ce encore avec honnêteté

que vous les avez persuadées chacunes de vos sentiments les plus vifs ?

Je ne persuade personne.

Je leur ai simplement exprimé le sentiment sincère

qu'elles faisaient naître en moi.

Mais c'est tout de même étrange que

ce si beau sentiment qui s'empare de vous

s'évanouisse inévitablement quelques jours plus tard.

La nature est changeante et ainsi faite.

Nous serions malavisés de ne pas le reconnaître.

Me concernant,

la nature m'a ainsi faite que j'ai toujours été indifférente

aux agitations de l'amour et du cœur.

Je n'ai toujours vu qu'un spectacle ennuyeux à force d'être prévisible.

Mon pauvre Marquis, je me désole de vous désoler.

Est-ce que malgré l'indifférence que je témoigne à vos sentiments,

vous êtes toujours déterminé à rester ici encore quelques jours ?

Tant que vous me le permettrez, Madame.

Vous vous lasserez, Marquis.

Vous vous lasserez, vous verrez.

Nous verrons. Nous observerons cela ensemble.

Bonjour, Marquis.

Déjà debout ?

Bonjour Madame.

Dites-moi, aimiez-vous votre défunt mari ?

Quelle drôle de question ! Mais bien sûr, Marquis.

Vous l'aimiez vraiment ?

Comme une femme se doit d'aimer son époux.

Il arrive que certaines personnes mariées éprouvent une inclination sincère.

En vérité, j'avais beaucoup d'amitié pour lui

jusqu'à notre mariage.

Après, elle fut troublée, contrariée.

Regretteriez-vous d'avoir été mariée ?

Voulez-vous connaître mes idées ?

Je trouve regrettable que le mariage soit accessible à des âmes si peu préparées.

De la même manière que l'on nous enseigne le maintien ou le latin,

il faudrait nous enseigner la vie à deux, avant que d'être mariée.

C'est un enseignement que seul l'amour peut délivrer.

Eh bien c'est que je ne serai jamais faite pour la vie à deux.

Mais n'avez-vous jamais eu envie d'aimer ?

Et d'être aimée ?

Vraiment aimée ?

Enfant, oui. J'ai d'ailleurs très tôt observé les êtres qui se disent unis par l'amour

et très vite je me suis aperçue qu'ils nous donnent le spectacle des plus jolies apparences

afin que nous voyant convaincus, ils puissent eux-mêmes s'en persuader.

Je ne crois qu'à l'amitié.

L'amour, quand il est mêlé à la chair, devient aussi fragile que celle-ci.

Un rien l'abîme.

Madame, comment aimer l'amour si vous n'en avez jamais rien vu d'aimable ?

Sachez que j'ai été témoin de ce que l'amour a de plus véridique.

Mon oncle et ma tante, qui m'ont élevé,

vivaient si harmonieusement unis qu'ils semblaient

former à eux deux une seule et même personne.

Dès mon plus jeune âge, sans le savoir,

ils m'ont nourri à cette perfection.

Mais pourquoi, nourri d'un tel exemple,

vous êtes-vous livré à tant d'aventures sans conséquences ?

C'est que...

dans chacune de ces rencontres, il m'a semblé reconnaître

ne serait-ce qu'un instant

une part de cet idéal.

Un idéal qui ne m'a jamais quitté, Madame,

et qui rendra ma vie bien pauvre tant qu'il ne sera pas réalisé.

- Dois-je vous plaindre ? - Ah non.

J'ai bon espoir

et chaque journée à vos côtés ne fait que l'accroître.

Moi, je vous donne de l'espoir !?

Que vous êtes amusant, Marquis !

On vous dit une chose et vous en entendez une autre.

Si je ne me lasse pas de vous étudier, tant votre imagination est vive,

je me lasse de me répéter et d'avoir à chasser cette fantaisie qui obsède votre esprit.

Pas mon esprit, Madame.

Mon cœur.

Mais sait-on où se cache le cœur ?

Le vôtre est si plein d'esprit que l'on pourrait se tromper.

Madame.

Avant que vos gens n'installent ces fauteuils,

je vous prie de considérer une dernière fois cette perspective.

La nature semble s'exprimer sans notre intervention.

Livrée à elle-même, pour elle-même.

Ce fauteuil. Allez le mettre juste là-bas.

Regardez.

N'imagine-t-on pas quelqu'un assis et rêvant ?

Ne sentons-nous pas ces rêveries suivant les couleurs du paysage ?

Nous ne sommes plus devant la nature,

mais devant la rencontre de l'homme avec celle-ci.

Marquis, vous touchez juste.

Mais pourquoi m'avoir demandé deux fauteuils alors qu'un seul suffisait ?

C'est que je n'ai pas terminé ma demonstration.

Ces deux fauteuils,

ne nous laissent-ils pas supposer deux personnes ?

Assises, silencieuses, côte à côte.

L'âme unie devant le même paysage.

Liés par un lien aussi sacré que l'imperturbable sérénité de la nature.

Ah, j'ai croisé le Marquis.

Compte-t-il rester ici encore longtemps ?

Je ne sais. Il n'a pas quitté le château depuis quatre mois.

Pas un dîner, pas un souper sans sa compagnie.

Plusieurs fois, ses affaires l'ont appelé à Paris ou ailleurs, mais

Chaque fois, il a décidé de rester ici,

sans se plaindre des sommes que lui coûtait son absence.

Et je suppose, Madame, qu'il continue de vous faire la cour

avec la plus grande assiduité ?

Et qu'il tâche, par tous les sacrifices imaginables, de vous prouver qu'il vous aime !?

Oui.

Son orgueil est tel qu'il n'ose rentrer à Paris sans avoir vaincu sa proie.

Vous êtes bien songeuse.

Dois-je craindre que quelques-unes de ses flatteries vous aient touchée.

Est-ce que votre ami se trompe ?

S'il vous plaît, laissons ce sujet de côté.

Serais-je venue depuis Paris pour que nous nous taisions ?

Souvenez-vous de cette liberté et franchise

qui ont toujours été le témoignage de notre amitié.

Cet homme aurait-il mis fin à ce lien que nous entretenons depuis notre enfance ?

Non, très chère.

Comprenez seulement que je connais vos idées envers le Marquis et

qu'en me confiant à vous, j'ai peur de vous contrarier.

Vous savez quel poids vos jugements ont sur ma personne.

Dois-je comprendre que vous vous êtes abandonnée au Marquis ?

Non, je ne me suis abandonnée à personne, croyez-moi.

Je vous crois.

Mais...

d'où vient alors ce trouble ?

Ma chère amie,

Le Marquis que vous connaissiez à Paris

et celui qui se trouve ici depuis quelques mois ne sont plus les mêmes.

Il arrive qu'un homme change.

Et jour après jour, j'en suis le témoin.

Un homme comme lui est prêt à tous les travestissements pour arriver à ses fins.

Vous me connaissez mieux que personne. Me pensez-vous dupe à ce point ?

Quelle bizarrerie, Madame,

que de m'offrir quelque chose le jour de ma naissance.

Apprenez que cette manie est très à la mode en Angleterre.

Je ne gage pas qu'elle le soit par ici mais,

l'intention me touche. Merci Madame.

Mon cher Marquis,

Voilà bientôt six mois que vous vous êtes détourné de la société,

que vous négligez vos affaires.

Ce jour, qui avance votre âge d'une année,

ne vous porte-t-il pas à considérer le temps passé avec plus d'attention ?

Ne voyez-vous pas enfin toute la folie qu'il y a eu à demeurer ici si longtemps

Mais c'est toute la vie que j'ai menée jusqu'ici que je considère comme folie.

Ma raison s'est éveillée à la vue de votre visage.

Elle s'est consolidée en votre présence.

Marquis, je vous ai connu plus habile dans la flatterie.

C'est que la sincérité est souvent malhabile.

Elle ne prend pas les chemins

de la séduction.

Elle est vulnérable et innocente.

Elle porte à bout de bras comme un petit enfant notre part la plus pure.

Un jour, la société vous manquera.

La foule m'ennuit.

La solitude aussi. J'ai trouvé ma société.

La plus parfaite des sociétés : celle que constitue un homme et une femme qui s'aiment.

Encore vous faudrait-il une femme qui vous aime.

Eh bien je me permets d'espérer, Madame.

Et sur quoi se fonde cet espoir ?

Sur les preuves que chaque jour vous me donnez.

Je vous donne des preuves, moi ?

Ah oui, chaque jour en votre compagnie fortifie mes sentiments.

À force de se fortifier, ils vont être de pierre.

- Vous vous moquez ? - Pardon.

Non, je...

Je passe pour un idiot, mais j'adore vous voir sourire.

Vous rêvez donc toujours que je m'abandonne à vous ?

Plus que jamais.

Comment, animé d'une si vive impatience, faites-vous pour demeurer si patient ?

J'entraîne ma patience à être à la mesure de mon impatience.

Je dois d'ailleurs vous féliciter d'avoir toujours été maître de vous.

Et d'avoir jamais tenté un baiser.

J'aurais trop peur de vous offenser

et de perdre le plaisir de votre compagnie pour toujours.

Voilà un raisonnement bien raisonnable pour un homme si passionné.

Vous me trouvez trop raisonnable ?

Ais-je dis que vous l'étiez trop ?

Là oui.

Eh ?

Mais alors, vous voulez dire...

Je ne dis plus rien.

Mon amie !

- Bonjour Madame. - Bonjour Marquis.

Madame, je sais l'amitié qui vous lie à la Marquise.

Je ne voudrais pas, par ma présence, vous empêcher d'aucune confidence.

Vous me permettrez donc de me priver de votre compagnie.

Je vous remercie, Marquis, pour cette attention.

Elle pourrait me faire regretter votre absence.

Je ne voudrais vous embarrasser d'aucun regret, Madame.

Je pars me promener.

Mais toute la nature ne serait qu'un écho de votre grâce.

Apprenez que ce naturel qui toujours m'a portée moi aussi

vers la défiance, s'en est allé.

Il n'était qu'un guide me permettant de discerner le vrai du faux.

Et maintenant qu'il m'a mené à bon port, me voilà libérée.

Ah, mon amie. Quelle passion !

Toutes les passions ne se ressemblent pas.

La nôtre est intense, sans être excessive.

Et nos sentiments sont aussi plein de tendresse que de raison.

Racontez-moi. Quelles sont les nouvelles à Paris ?

Aucune nouvelle

qui ne puisse troubler votre vie si retirée et si sereine.

Et... si tout Paris parlait de vous et du Marquis,

je suis sûre que vous vous en moqueriez.

Oui, vous avez raison. Est-ce le cas ?

- Voulez-vous vraiment savoir ? - Oui. Amusez-moi, ma chère.

Maintenant que votre union est connue,

le monde s'amuse à compter le nombre de jours qu'il vous reste avec le Marquis.

L'amour est une offense pour ceux qui en sont dépourvus.

Mais ne parle-t-on que de nous ?

Je peux vous conter une bien triste histoire.

Dites.

Je ne veux point, à cause de mon bonheur,

dissimuler à mon âme les malheurs qui tourmentent notre monde.

Vous vous souvenez de Madame de Joncquières ?

Elle vivait, il y a fort longtemps maintenant, près de Chesnois.

Elle était fille d'un baron et d'un comtesse,

mais conçue en-dehors d'un mariage, elle ne pouvait prétendre à aucune position.

Elle fut séduite par un duc

et elle pensait être sauvée en se mariant avec lui.

Seulement il l'abusa d'un faux mariage.

Elle mis au monde une fille, fruit de leur liaison.

Elle tenta un procès, mais ayant moins d'influence que l'homme qui la trahit,

elle se ruina et le perdit.

Depuis, nous n'avions plus eu de ses nouvelles.

Je me souviens.

Racontez-vous cela pour me faire souvenir de la perfidie de certains hommes ?

Oh, Madame, non.

Non, je vous raconte cela parce qu'un de mes gens l'a reconnue.

Où se trouve maintenant cette femme ?

Ah, dans un de ces lieux

tellement sordide que votre imagination aurait du mal à se le figurer.

Une sorte de tripot.

Les hommes s'assemblent chez elle, pour jouer, pour souper,

et communément, un ou deux des convives reste,

et passe la nuit avec Madame ou sa fille, à leur choix.

Quel âge a sa fille ?

Quinze ou seize ans, peut-être.

La beauté de cette demoiselle est, paraît-il,

d'un éclat infiniment délicat et raffiné

mais perdue au milieu de ces âmes si grossières, personne ne sait la distinguer.

Que la cruauté nous paraît encore plus frappante

quand l'infortune s'est abattue sur des gens ayant côtoyé notre condition.

Pour ma part,

je crois que notre langue est juste.

Et que ce que nous appellons bonheur,

n'est qu'une bonne heure au milieu des autres heures.

Madame, vous vous trompez.

Un bonheur qui ne dure pas, on appelle ça du plaisir.

Bientôt, il nous faudra couper les arbres qui l'entourent

afin qu'aucune ombre ne freine sa croissance.

Penser que cet arbre nous survivra

et qu'il demeurera peut-être le seul témoin de notre union.

Marquis, vous ne m'écoutez pas. Vous avez la tête ailleurs.

Pardon Madame. Il est vrai que des pensées m'empêchaient de vous écouter.

M'est-il possible de connaître ces pensées qui m'éloignent de vous ?

J'ai peur qu'elles ne me fâchent autant qu'elles ne vous fâchent.

Soyons fâchés ensemble. À deux nous saurons nous consoler.

Il s'agit...

d'une affaire qui m'appelle à Paris.

Ne pouvez-vous vous faire représenter ?

Cette fois-ci, malheureusement non.

Si la somme d'argent en jeu n'était si conséquente, je l'oublierais, mais...

Mon cher Marquis, ne soyez plus contrarié

et allez à Paris régler cette histoire au plus vite.

Vous consentiriez à ce que je vous abandonne ici deux, trois jours ?

Mais qu'est-ce que deux, trois jours au regard du temps qu'il nous reste à passer ensemble ?

Et puis avez-vous besoin de ma permission ?

Vous sentez-vous lié à moi par une quelconque autorité que j'aurais sur vous ?

Je pourrais m'en plaindre.

Vous avez mille fois raison, Madame.

Lorsque je vous quitterai, je serai déjà heureux à l'idée de vous retrouver.

Vous ne m'avez encore rien raconté de votre voyage.

Vous ne m'en avez pas laissé le temps, Madame.

Oh pardon. Le voilà, je vous le donne.

Je vous écoute.

Je pensais à vous.

Et quand vous ne pensiez pas à moi ?

- Je pensais à vos jambes. - Marquis !

Quand vous ne pensiez pas à mes jambes ?

- Je pensais à votre dos. - À mon dos ?

- À votre dos que j'aime tant. - Soyez sérieux, dites-moi.

Je pensais à votre nombril.

Marquis, taisez-vous. Il y a bien eu autre chose durant votre voyage.

Oui.

Mille idées de construction.

De... de construction ?

- Le Marquis n'est pas avec vous ? - Il est à Rouen.

Le goût des affaires l'a gagné. Il multiplie les déplacements.

Je lis vos pensées.

Non, je ne doute point de sa fidélité tant ses entreprises lui occupent l'esprit.

Il a touché un fort héritage et ne sachant que faire de cet argent,

il s'est mis en tête de se construire des hôtels.

Et de marquer la postérité par le raffinement.

- Nulle inquiétude ? - Nulle inquiétude.

Peut-être apercevez-vous un peu de fatigue.

Ma santé était un peu fragile ces derniers jours.

Les déplacements et les occupations du Marquis ne vous contrarient donc pas ?

Pas le moins du monde.

Dois-je comprendre que votre entente et votre complicité

avec le Marquis demeurent intactes.

Parfaitement.

Rien avec le temps n'est venu altérer la plénitude de vos sentiments ?

Rien.

Ils sont chaque jour plus vifs et plus amples.

Pardonnez alors tous mes soupçons.

Il se pourrait, chère amie,

que je commence à vous envier.

À m'envier ?

Dois-je vous souhaiter ce qu'il m'est arrivé.

Non.

Ma trop grande prudence, malheureusement, ne me le permettrait pas.

Mon vilain caractère m'empêche de m'abandonner,

me pousse à faire la leçon à tous.

Mais que puis-je enseigner au fond ?

Moi qui ne goûte à rien.

Les hommes l'ont bien compris. Il n'y en a plus aucun pour me faire la cour.

Je me suis si bien protégée que plus rien ne saurait m'arriver.

Ma chère.

Mon orgueil me porterait à vous laisser croire

que rien n'a changé entre le Marquis et moi, mais

mon amitié pour vous est trop sincère et je ne saurais déguiser mon trouble plus longtemps.

Vous me disiez il y a deux ans que peu à peu

le Marquis passerait un jour, puis deux jours sans me voir,

que peu à peu ses affaires l'appelleraient plus fréquemment,

que peu à peu il rentrerait sans dire un mot,

il s'étalerait dans son fauteuil en parlant à son chien.

En s'endormant.

Je crains que vos prédictions disent vrai.

Dites-moi, que s'est-il passé ?

Plus notre passion est vive,

plus notre susceptibilité est prompte à exagérer la moindre chose.

Vous connaissez le célèbre architecte Nicolas Ledoux ?

Il devait séjourner chez nous un mois.

Il est finalement resté trois mois.

Il était convenu qu'il travaillerait sur un ou deux projets du Marquis.

Que sa présence serait plus pratique

pour discuter de quelques points qui lui tenaient à cœur.

D'abord nous partagions le dîner avec Monsieur Ledoux

puis dans l'après-midi, le Marquis passait une heure ou deux à converser avec lui.

Seulement bien vite, ce furent tous les repas que nous partagions ensemble.

Je fus écartée des conversations, sans qu'ils ne s'en aperçoivent

tant ils étaient animés par leurs projets.

Du petit matin jusqu'au soir, le Marquis était au côté de son architecte.

Leur amitié était si vivace que je ne semblais plus exister.

Puis Monsieur Ledoux est parti.

J'ai cru que le Marquis me reconnaîtrait, mais non.

Le voilà plongé dans d'innombrables courriers, livres

et dans je ne sais quelle pensée si profonde que

que mes caresses ne le touchent plus.

Il ne s'adresse à moi que pour me demander la permission de s'absenter

pour une corniche, une cheminée, une fenêtre, une tuile.

Oh ma chère, vous avez tort de vous alarmer.

Vous pouvez en croire l'expérience de votre amie.

Ce que vous me décrivez, c'est le sort de toutes les unions.

Personne n'y échappe.

Rien ne peut rester brûlant, je le crains.

Ce n'est pas à des sentiments ordinaires que le Marquis s'était engagé à m'aimer.

Je ne pourrais le souffrir s'il en est ainsi.

Reprenez-vous, Madame.

Votre frayeur n'est pas justifiée.

Le Marquis ne court pas après une autre femme.

Avant que de vous tourmenter,

trouvez un moyen pour sonder les sentiments du Marquis.

Je suis certaine que vous serez rassurée.

Vous rêvez, mon ami ?

Vous rêvez aussi, Marquise.

Il est vrai, même assez tristement.

- Mais qu'avez-vous ? - Rien.

Je ne vous crois pas, Madame.

Allez-y.

Racontez-nous cela.

Est-ce que vous vous ennuyez quand vous vous trouvez loin de vos affaires ?

- Non. C'est juste qu'il y a des jours où... - Où l'on s'ennuit.

Vous vous trompez.

Pas vraiment. Je vous assure que vous vous trompez.

C'est juste, voilà, qu'il y a des jours où on ne sait à quoi cela tient.

Mon ami ?

Il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une confidence,

mais je crains de vous affliger.

- Vous pouvez m'affliger ? - Peut-être.

Mais le ciel est témoin de mon innocence. Cela s'est fait sans mon consentement, à mon insu.

Par une malédiction à laquelle

toute l'espèce humaine est apparemment assujettie

puisque moi-même, je n'y ai pas échappé.

Ça vient de vous ?

J'ai peur, Madame. De quoi s'agit-il ?

Marquis, il s'agit...

Je suis désolée. Tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise.

Non, Madame. Parlez !

Votre cœur aurait-il quelque secret pour moi ?

La première de nos conventions,

ne fut-elle pas que

nos âmes s'ouvriraient l'une à l'autre sans retenue.

Est-ce que vous ne vous apercevez pas que je n'ai plus la même gaieté ?

J'ai perdu l'appétit, je ne bois et ne mange que par raison,

je ne saurais dormir. Alors la nuit je m'interroge et je me dis

Est-ce que le Marquis est moins aimable ? Non.

Est-ce que vous auriez à vous en plaindre ? Non.

Auriez-vous à lui reprocher quelques liaisons suspectes ? Non.

Est-ce que sa tendresse pour vous est diminuée ? Non.

Alors pourquoi votre ami étant le même, votre cœur est-il donc changé ?

Car il l'est.

Vous ne pouvez vous le cacher.

Vous ne l'attendez plus avec la même impatience.

Vous n'avez plus le même plaisir à le voir.

Cette inquiétude quand il tardait à revenir,

Cette douce émotion au son de sa voiture, quand il paraissait, quand on l'annonçait.

Vous ne l'éprouvez plus.

Comment, Madame ?

Mon cher Marquis.

Vous êtes le même, mais...

votre amie ne peut se cacher

que l'amour en est sorti.

La découverte est affreuse mais elle n'en est pas moins réelle.

Vous êtes une femme extraordinaire, vous êtes une femme unique.

Une femme comme il y en a point.

Votre franchise et votre honnêteté me confondent.

Je voudrais mourir de honte.

Comme je vous vois grande et comme je me trouve petit.

C'est vous qui avez parlé d'abord mais c'est moi qui fus coupable le premier.

Votre sincérité m'entraîne.

Je serais un monstre si je ne vous avouais point

que l'histoire de votre cœur est mot à mot l'histoire du mien.

Tout ce que vous vous êtes dit, je me le suis dit.

Mais je me taisais.

Je souffrais.

Et je ne sais quand j'aurais le courage de vous parler.

- Vrai, mon ami ? - Il n'y a rien de plus vrai, Madame.

Il ne nous reste qu'à nous féliciter d'avoir perdu ensemble

ce sentiment fragile et trompeur qui nous unissait.

En effet.

Quel malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre aurait cessé.

Oh, Madame, Madame.

Jamais vous ne m'avez paru aussi belle, aussi charmante,

et si le...

le passé de...

ne m'avait pas rendu plus prudent,

je croirais vous aimer plus que jamais.

Mais Marquis, qu'allons-nous devenir ?

Mais Madame, nous continuerons de nous voir.

Nous nous livrerons à la confiance

de la plus tendre des amitiés.

Nous saurons éviter tous les soucis, les ennuis...

Pardonnez ma tenue et pardonnez mon embarras.

Si votre homme n'avait pas autant insisté, jamais je ne me serais présentée à vous, Marquise.

Mon sort a été si malheureux que je me suis arrangée pour vivre

à l'écart des gens de votre qualité, me sentant

indigne de soutenir votre regard.

Mais je ne vais pas vous ennuyer avec le récit de mes malheurs.

Vous ne m'ennuyez pas

et je veux vous écouter, Madame.

Vous savez peut-être que je suis née d'une union qui ne pouvait être ?

Que ma mère était la Comtesse de Montois,

et mon père le Baron de Bolinski.

J'ai donc grandi sans parent.

Mais j'ai été élevée dans la plus belle des éducations.

J'étais encore très jeune quand le Duc de Grimaud

s'est épris de moi et m'a proposé le mariage.

Je me pensais sauvée.

Mais je fus hélas dupée par une fausse cérémonie.

Je me suis retrouvée avec un enfant et sans époux.

Mon tort fut de réclamer justice et d'y engager le peu de bien que je possédais.

Ayant moins d'influence que l'homme qui m'a trahie,

j'ai perdu mon procès.

La nécessité contraint la loi. Il nous fallait vivre, ma fille et moi.

Et nous voilà depuis dans la classe des femmes méprisables.

Mais où donc est-elle ? Ne vous a-t-elle pas accompagnée comme je l'avais demandé.

Approchez, Mademoiselle, approchez.

Je vous en prie, asseyez-vous ici.

Pardon.

Asseyez-vous plutôt là.

Levez-vous et approchez vers moi.

Vous avez de beaux cheveux.

Merci, Madame.

Pouvez-vous les relever ?

Oui, Madame.

Votre nuque est encore plus admirable.

Merci, Madame.

Madame, je suis surprise qu'une créature aussi gracieuse et délicate

n'ait pu trouver un meilleur abri que celui dans lequel vous vous trouvez.

Je l'ai promenée pendant et après mon procès

chez des magistrats, des prélats, des grands, des financiers,

qui s'en sont accommodés pour un temps et qui l'ont laissée là.

Ce n'est pas qu'elle ne soit belle comme un ange, qu'elle n'ait de la finesse, de la grâce,

mais elle n'a aucun esprit de libertinage.

Rien de ses talents propres n'a réveillé la langueur d'hommes blasés.

Vous me la décrivez comme une honnête femme ?

Si l'on pouvait oublier notre métier,

la plus honnête.

J'en conviens. Pendant quelques mois, votre vie sera austère.

Mais elle ne durera pas

et je vous promets la plus belle récompense.

Consultez-vous.

Si mes exigences sont au-dessus de vos forces, avouez-le-moi.

Je n'en serais ni offensée, ni surprise.

Madame, nous sommes si flattées de la confiance que vous nous accordez

que nous voyons chacune de vos demandes comme une chance de vous remercier.

Que les habits font merveille !

Le temps de vous parfaire à votre nouvelle vie, nous nous reverrons d'ici deux ou trois mois.

Quelle journée délicieuse. Tout est si doux.

L'air, le vin que nous avons bu,

le soleil si tendre, et votre compagnie, bien entendu.

Vous dites bien entendu comme s'il s'agissait d'une politesse.

Ah non, pas du tout. Vous vous trompez, Marquise.

Je suppose que vous eussiez préféré une compagnie plus douce que la mienne

pour compléter votre tableau.

Comme celle de Madame de Bailli. - Je ne vois plus Madame de Bailli.

Oh pardon. J'avais oublié que c'était une relation déjà vieille de deux semaines.

La dernière fois, vous m'aviez parlé aussi d'une jeune comtesse italienne.

- Je vous en ai parlé, de la Comtesse ? - Oui.

- Ses charmes ont-ils perdu leurs effets ? - Oui.

Bizarrement, aussitôt qu'elle s'est abandonnée à moi.

C'était... très gênant. Je vous assure.

J'imagine.

Je suis désolée, mon pauvre Marquis. Vous voilà tout seul avec une bien vieille amie !

Ne soyez pas désolée. Quoi de plus beau que l'amitié ? Quoi de plus parfait que la nôtre ?

Aucun tourment entre nous.

Nos cœurs sont à découvert. Inutile de se forcer à la dissimulation.

Voulez-vous vous asseoir ? - Non, continuons.

Où en étions-nous ?

Je faisais l'éloge de notre amitié, mais il me semble être le seul à la goûter.

Oh Marquis, cessez de me demander des gages. Ne suis-je point à vos côtés ?

Que diriez-vous d'un opéra ou d'une comédie cet après-midi ?

Madame, il me semble qu'il n'y a rien que nous n'ayons déjà vu.

Pourquoi s'enfermer alors que l'air est si propice à la flânerie ?

Mais je ne m'attendais pas.

Je crois que ce sont elles. Oui, ce sont elles-mêmes !

Madame, me reconnaissez-vous ?

- C'est vous, Madame ? - Oui, c'est moi.

Comment vous portez-vous ? Qu'êtes-vous devenues depuis une éternité ?

Vous savez nos malheurs.

Il a fallu s'y résoudre et vivre retirées comme il en convenait à notre petite fortune.

Vous m'avez laissée sans nouvelle, je pourrais m'en plaindre.

Un des inconvénients de la pauvreté, c'est la méfiance qu'elle inspire.

Comme Mademoiselle a grandi !

Comme cela me vieillit !

Quand cela vint à Paris, cela n'était pas plus haut qu'un chou.

Pourtant, vous n'avez pas changé, Madame.

Il semblerait que le temps vous ait ignoré.

Je n'en crois rien. Mais vous êtes bonne, c'est là où je vous reconnais.

Venez. Marchons, nous causerons.

Oh pardon !

Voilà Monsieur le Marquis des Arcis. C'est mon ami.

Sa présence ne nous gênera pas.

Madame, je comprends qu'on puisse supporter la pauvreté.

C'est ce qu'une multitude d'hommes et de femmes savent faire.

Mais passer comme vous de l'opulence à la nécessité.

S'en contenter et trouver la félicité.

Aujourd'hui, je ne saurais rien regretter.

Une vie consacrée à la dévotion me semble

moins contraignante qu'une vie consacrée aux galanteries.

Je vous crois. Je vous crois plus que vous ne le supposez.

Et si vous saviez combien j'estime votre conduite.

N'ayez point trop d'estime pour nous, Madame.

La foi nous récompense bien au-delà de ce que vous pouvez supposer.

Notre vie n'est point un sacrifice, comme bien des gens le pensent,

mais une bénédiction.

Pardonnez-nous, Madame, mais nous devons vous quitter.

Quoi, si brusquement ?

Nous devons assister à un office. Il nous est impossible de rester plus longtemps.

Courez-y donc. Je m'en voudrais beaucoup si je vous ai retardées.

Alors, Marquis. Que voulez-vous faire ?

Pas de spectacle, en êtes-vous sûr ?

Qui sont ces femmes ?

J'ai connu la mère il y a fort longtemps.

Elle avait un mari joueur. Il a perdu toute leur fortune puis il est mort.

Elle s'est retrouvée seule avec sa fille en bas âge.

La misère et la honte l'ont fait quitter notre société.

Mais voyez-vous, elle semble n'en éprouver aucun regret.

Les libertins auront beau dire, la religion est une bonne chose.

Oui, surtout pour les malheureux.

Elle offre à cette mère et à sa fille un prestige qu'elles ont perdu.

Regardez ! N'est-ce pas le Duc de Beauregard et sa femme ? Il nous faut les saluer. Venez !

- Marquise. - Oui ?

- Il y a quelque chose que je ne comprends pas. - Si je peux vous aider.

Vous concevez qu'avec une figure comme la sienne, on peut obtenir dans notre société tout ce que l'on désire.

Vous parlez de... ?

- La fille de votre amie. - Ah !

A-t-elle un si beau visage ?

Je n'ai reconnu en elle que le petit enfant que j'avais aperçu il y a longtemps.

C'est la tête d'une vierge de Raphaël.

Pourquoi, avec un tel visage, ne pas prétendre à une plus belle place dans notre société ?

N'est-il pas cruel qu'une mère impose un tel sort à sa fille ?

Une honnête modicité peut être préférable à une aisance honteuse.

Mais qu'avez-vous ?

- Je vous connais, Marquis. - Ah non !

Si vous m'imaginez un tant soit peu troublé par cette jeune dévote, c'est que vous ne me connaissez plus.

Je n'imaginais rien.

Je m'amusais en songeant que la religion pouvait avoir sur vous quelques appâts.

Et puis qu'importe ?

Puisque dans une semaine ou deux, vous l'aurez oubliée,

comme la petite comtesse italienne.

Mesdames ?

Bonjour Madame. - Vous si tôt ? N'avez-vous point dormi ?

- J'ai perdu le sommeil. - Quelque chose qui vous tracasse ?

Je pensais au sort de vos amies.

Cela vous préoccupe encore ?

C'est-à-dire que j'ai si peu de choses à penser en ce moment que le moindre sujet me préoccupe.

Et vos affaires ? Vos constructions ?

Mes affaires vont leur train sans que j'ai à m'en soucier.

Madame, les avez-vous revues ? - Qui ça ?

- Mais vos amies. - Ah non.

Eh bien ça n'est pas bien !

Vous êtes riche. Elles sont dans le besoin.

Ne pourriez-vous au moins quelques fois les inviter à souper ?

Je les ai invitées dix fois sans avoir pu rien obtenir.

Elles refusent de venir chez moi.

La fréquentation de notre société n'est pas compatible avec leur simplicité.

L'opulence invite au péché.

Il n'y a rien qu'on puisse faire pour les aider ?

Ont-elles besoin de notre aide ?

La religion n'est-elle pas un secours et un trésor ?

Ce sont elles qui s'inquiètent de notre sort et prient pour notre salut.

Madame, si je leur faisait parvenir vingt Louis, croyez-vous qu'elles refuseraient ?

J'en suis sûre. Pourquoi accepteraient-elles de vous ce qu'elles me refusent ?

Mais quelle raison ont-elles de se refuser à la bienveillance d'une amie ?

Marquis, nous sommes bien loin, nous autres gens du monde,

de connaître les délicatesses scrupuleuses des âmes pieuses.

Mais enfin, il n'y a donc rien que je puisse faire pour les aider ?

Non, Marquis. Vous ne pouvez rien.

Voilà qui est cruel.

Oui, cruel, c'est le mot.

Oh non.

Oh non Marquise.

Une jeune fille que je n'ai vue qu'une seule fois. - Et que vous ne reverrez plus.

Madame.

Puisque vous êtes devenue mon amie,

il faut que je vous avoue quelque chose. Il s'est produit un événement que je vous ai caché.

Un événement ?

Aux jardins du Roi.

Alors que vous discutiez avec la mère, je marchais derrière à côté d'elle, vous vous souvenez ?

Vous imaginez que je n'ai pu empêcher mon regard de la dévisager.

Mais à chaque tentative, elle tournait la tête et baissait les yeux.

Mais à un moment,

vous aviez fini votre conversation et là...

elle a levé les yeux vers moi et alors là...

Quelle illumination, Madame.

C'était un regard...

tout de...

pudeur, de sensibilité. Un regard...

profond,

débarrassé de toutes coquetteries, de toutes conventions. Un regard...

plein d'une vérité qui vous parle

et que vous ne savez déchiffrer.

Vous avez vu tout ça ?

Mais... combien de temps vous a-t-elle regardé ?

Je ne sais pas. Peut-être pas...

une seconde entière, mais...

la seconde la plus longue que l'on puisse imaginer.

Une seconde infinie puisqu'elle résonne encore en moi.

Marquis !

Votre imagination me surprendra toujours.

Une jeune femme, embarrassée par votre insistance, lève une paupière

et vous brodez des rêveries extraordinaires.

Vous, l'homme de raison.

Vous, l'épicurien, qui croyez que nous ne sommes qu'un amas d'atomes.

C'est ce que ma raison ne cesse de me répéter, Madame.

Et pourtant jamais un regard ne me parut si vrai.

Vos jamais ne dure jamais plus longtemps que vos toujours.

Je suis bien placée pour l'avoir observé.

Peut-être jamais n'y eut-il de devote dans votre collection ?

Vous avez sans doute raison.

Vous avez sans doute raison.

Et pourtant...

Marquis, prenez garde à vous.

N'allez pas confondre celle-ci avec toutes celles que vous avez connues.

On ne les tente pas, on ne les séduit pas, on n'en approche pas, on n'en vient pas à bout.

Faites-moi confiance.

Si vous voulez ne pas souffrir,

oubliez cette fille.

Mon amie !

Mais quelle folie !

De toute façon, votre plan ne tient pas debout.

Et pourquoi donc ?

Pourquoi le Marquis s'attacherait-il à cette fille,

alors qu'il ne s'attache à aucune autre ?

Parce que le Marquis ne résiste pas à ce qui lui résiste.

Si je lui inspirais dans le temps des grands sentiments, c'est à proportion de ma résistance.

N'avez-vous jamais observé que l'amour grandit quand l'objet de nos vœux nous échappe ?

Vous semblez bien sûre de vous.

Si je vous disais que le Marquis vient tous les jours me rendre visite

pour s'enquérir l'air de rien de quelques nouvelles que je pourrais avoir de cette fille et de sa mère.

Je vous avoue que je ne m'attendais pas à ce que le Marquis soit une proie si facile.

Je crains cependant que...

votre entreprise soit excessive.

Mon entreprise est en-deça de ma douleur et du coup que le Marquis m'a porté.

Soyez juste.

N'étiez-vous pas informée de sa nature inconstante ?

À quoi nous sert-il d'en vouloir à un homme malhonnête,

si la nature l'a ainsi fait ?

Serait-il juste de laisser la malhonnêteté vagabonder à son aise ?

Ma colère est pleine d'un esprit de justice.

Je ne cherche pas une revanche personnelle. Je vois en moi le genre féminin,

et en lui le genre masculin.

Pour rendre justice,

notre cœur doit être pur et loin de tout ressentiment.

Madame,

c'est cette pureté qui m'anime.

Si aucune âme juste ne tente de corriger les hommes,

comment espérer de meilleure société ?

Il me semble très peu chrétien que d'espérer la souffrance d'autrui.

Ouvrez les yeux, mon amie, sur le genre humain.

Seule la douleur peut aider l'esprit à reconnaître ses erreurs.

Serait-ce donc par bonté que vous songez à le faire souffrir ?

Oui. Je veux éclairer son esprit.

Madame, s'il vous plaît.

Qu'est-ce qui ne va pas ?

Dis-le-moi. Parle-moi.

C'est à cause d'une femme ?

Je sens que c'est à cause d'une femme.

Tu l'aimes et elle ne t'aime pas.

Les histoires d'amour, c'est toujours comme ça.

Il en faut toujours un qui aime trop et l'autre pas assez.

Mon père disait que la nature n'aime pas l'égalité, qu'elle se plaît à nous tracasser.

Il en faut toujours un qui ait plus et un qui ait moins.

Dans tous les sujets et toutes les matières, même celles du plaisir.

On va jouer à quelque chose.

Tu vas fermer les yeux et tu vas penser très fort à elle.

Tu vas imaginer que tu es avec elle.

Que... je suis elle.

Allons, Marquis.

Non, non, ça ne peut pas marcher.

Je ne peux pas m'imaginer faire ça avec elle.

Ça serait faire insulte à sa pureté, à sa pudeur.

Mais une femme dans un lit avec un homme, ça reste une femme.

Oh, pas elle.

Bonjour, Marquis.

Comme vous semblez aller mieux.

Vous avez meilleure mine qu'hier. Je craignais que vous ne tombiez malade.

Regardez ce petit tableau. Je me suis dit qu'il serait très bien chez vous.

Ne sont-ils pas charmants, ces petits moutons ?

Non, Marquis. Je n'ai pas de nouvelle.

Madame, ne pourrais-je pas avoir un portrait d'elle ?

Quelle idée ! Je crois que vous avez encore besoin de vous reposer.

Je n'ai vu son visage qu'une fois.

Mais il s'est figé dans mon esprit une image si parfaite et si imprécise.

C'est cette imprécision qui est la cause de tous mes tourments, Madame.

La possession d'un portrait fidèle

me permettrait de mettre un terme aux excès de mon imagination.

Peut-être même trouverais-je à son visage

quelques imperfections qui me guérirait de ne pas pouvoir la revoir.

Mais vous rêvez, mon cher.

Comment pourrait-elle offrir son visage et son regard à un peintre

alors qu'elle passe ses journées à le cacher ?

Par quelle absurdité la religion pousse-t-elle les plus beaux joyaux de la nature à se cacher

et à vivre dans l'ombre ? A-t-on déjà vu plus méchante chose ?

Marquis, surveillez vos paroles. Il est des gens qui se fâcheraient pour bien moins.

Je n'ai que faire de toutes ces âmes qui ne vivent que dans l'espoir de bien mourir.

Monsieur, êtes-vous certain d'être en état de nous faire la leçon ?

Et de faire l'honneur des libertins, vous qui depuis des semaines traînez comme un chien malade.

J'ai tout fait pour l'oublier.

J'ai tout essayé.

Et plus je l'ai fait, plus je m'en suis souvenu.

Madame, rendez-moi un service.

- Lequel ? - Ayez compassion de moi.

Je veux la revoir.

La chose est difficile.

Non, Marquis. Je crais de perdre leur amitié en voulant vous venir en aide.

Ah non.

Ne m'abandonnez pas.

Je saurai répondre de mes actes. Je me connais.

Si vos amies vous sont chères, protégez-les de toutes les folies dont je suis capable.

Je les retrouverai.

Je mettrai dix, vingt, cent hommes à leurs trousses, mais je les retrouverai.

J'irai chez elles. Je vous en préviens. J'irai chez elles.

Je forcerai leur porte. Je ne sais ce que je dirai ni ce que je ferai.

Mais vous avez tout à craindre de l'état de violence dans lequel je suis.

Vous avez raison.

Mais ce n'est donc pas pour vous que j'agirai mais pour elles.

J'espère, du moins, Monsieur le Marquis, que vous me donnerez du temps.

Le moins que je pourrai, Madame.

Le moins que je pourrai.

Merci, mon amie.

Mesdames. Je vous en prie. Restez assises. Mangez.

Prenez encore un peu de ce vin pour vous consoler de toutes les privations

que cette vie de pénitence vous impose.

Profitez que le Marquis ne soit pas encore là.

Je ne serais pas étonnée qu'à cause de son impatience, il arrive en avance.

Je suis pressée de voir toute la comédie qu'il nous donnera.

Je suis certaine, en tous cas, que j'apprécierai la vôtre, Mesdames.

Madame, voilà plusieurs jours que ma fille et moi nous nous préparons.

Soyez assurée que nous jouerons de notre mieux.

Comme ces habits vous vont bien.

Qu'il est devenu difficile de vous imaginer il y a encore peu de temps.

Mesdames.

La voiture du Marquis approche.

Madame, le Marquis des Arcis me demande de l'annoncer.

Il est là. Faites-le entrer.

Je lui ai dit d'être tout surpris de vous trouver ici

et de faire des manières avant que d'accepter mon invitation à se joindre à notre dîner.

Voyons ses talents de comédien. Mangez.

Marquis ! Vous ici !

Madame, je ne savais pas que vous donniez un dîner. Je ne suis même pas habillé.

J'étais passé visiter les terres d'un ami qui souhaite s'en débarrasser non loin d'ici.

Sur le chemin du retour pour Paris, je me suis dit que si j'étais dans la région

que vous l'appreniez et que je ne passais pas vous saluer

j'encourrais quelques reproches.

Vous avez bien fait, Marquis. Vous êtes le bienvenu.

Connaissez-vous Madame de Joncquières et sa fille ?

Les auriez-vous oubliées ?

Nous les avions croisées lors d'une promenade aux jardins du Roi.

Non, je me souviens.

Mesdames, je ne voudrais pas déranger plus longtemps une telle réunion.

Permettez-moi de me retirer.

Vous partez, Marquis ?

Je crains d'être importun, Madame.

Et s'il me venait de me sentir vexée de vous voir partir si vite ?

Madame, vous vexer est la dernière chose que je souhaiterais.

Avant que vous fassiez irruption, nous parlions de tous ces philosophes libertins.

Je crois que vous tombez fort à propos.

- Mais non. Pourquoi moi ? - Oui.

Vous les avez étudiés, n'est-ce pas ?

Non.

Mais si. Ne soyez pas modeste.

Madame, non je... Vous vous trompez.

Ne les avez-vous pas étudiés pour mieux les dénoncer ?

Ah oui. Oui oui. Non mais...

Un petit peu.

Eh bien Marquis, dites-nous tout le mal que vous en pensez.

Sachez qu'ici nous pensons toutes comme vous.

Je ne...

Nous disions que beaucoup de ces libertins

s'accordent à dire que leur philosophie a un avantage sur la religion.

Elle rendrait l'homme plus heureux. Que leur diriez-vous ?

Eh bien.

- Nous vous écoutons. - Oui.

Alors le plaisir, la quête du plaisir

est la source de tous nos tourments.

Les libertins sont des enfants

qui recherchent la satisfaction immédiate.

Mais pour un instant de plaisir,

combien de larmes et de cris ?

- Oh, l'image est belle, n'est-ce pas Madame ? - Oui, et très juste.

Un plaisir comblé en demande aussitôt un autre

et ces hommes sont éternellement insatisfaits.

- Et éternellement inconstants, non ? - Éternellement tristes.

Éternellement égarés par leur désir, n'est-ce pas ?

Tout à fait.

Monsieur, permettez-moi une question.

Ma fille me demandait hier si la recherche du sublime

était une passion qu'il fallait combattre.

Je ne savais que répondre.

Mademoiselle.

Tout ce qui est sublime se rapporte à notre créateur.

Le sublime n'est pas une passion, c'est une émotion.

Une émotion qui traverse notre âme et qui l'espace d'un instant,

d'un vertige,

la rapproche de l'indicible vérité.

Vous entendez toutes les subtilités de l'amour divin.

Comme si vous n'aviez que les Écritures pour toute nourriture.

Vous aviez été tenté de rejoindre les ordres, n'est-ce pas ?

Pardon Madame. Je vous avais prévenue que ce dîner serait bref.

Nos journées sont si réglées.

N'ayez point de précaution. J'en étais avertie.

J'aurais des remords si à cause de moi vous manquiez à vos devoirs.

Mais d'abord Madame, je veux vous donner cet écrit dont je vous parlais tout à l'heure.

Suivez-moi.

Mademoiselle ?

J'espère avoir répondu à vos interrogations.

Oui, Monsieur.

Comprenez que les âmes qui s'intéressent au sublime

sont les plus belles.

Mademoiselle ?

Votre mère vous attend.

- Au revoir Madame. - Au revoir Monsieur.

Au revoir Mademoiselle.

- Quelle délicieuse enfant. - Oui, j'en conviens.

- Comment ais-je tenu mon rôle ? - Vous avez été parfait, Marquis.

J'étais ravie et presque convaincue par vos arguments.

Pourquoi sont-elles parties si vite ? N'auriez-vous pas pu les retenir un peu plus ?

Eh bien voilà un reproche pour toute récompense ?

Trouvez-moi à Paris une autre femme qui en fasse autant.

Oh Pardon Madame. Il n'y en a pas une qui vous ressemble.

Vous êtes la seule véritable amie qu'il y ait au monde.

Et moi, je suis un monstre d'ingratitude.

Quel est l'état de votre cœur ?

Il faut que j'aie cette fille-là

ou que j'en périsse.

Mon ami, je vous conseille de chasser cette idée.

Mesdames ? Je crois que nous nous connaissons. Non ?

Mais si. Nous avions dîné ensemble chez Madame de La Pommeraye.

Alors ça, Mesdames.

Quel merveilleux hasard !

Nous l'avions laissée cachetée pour que vous puissiez la découvrir la première.

- C'est donc le prêtre qui vous l'a donnée ? - Oui, Madame.

Il lui a remis à la fin de sa confession

en exigeant qu'elle l'ouvre dans le plus grand secret.

Et comment cet homme de Dieu a-t-il justifié son geste ?

Il lui a dit que ses charmes sont l'un des plus dangereux présents que Dieu peut faire à une femme.

qu'ils ne laisseront jamais les hommes indifférents

et que ceux-ci essayeront tous de la pousser à la tentation.

Puis il a continué en disant que seul un honnête homme pourrait la protéger.

Quel fripon ! Que lui avez-vous répondu ?

J'ai gardé le silence, Madame.

Il a rajouté que le Seigneur veillait sur elle

car un gentilhomme qu'il connaissait doué de la plus belle des âmes

l'avait aperçue et avait été touché par sa gracieuse dévotion.

Cher Marquis, c'est ainsi que vous financez l'Église.

C'est bien. C'est très bien. Je suis contente.

Continuez d'aller à confesse et si le prêtre vous demande une réponse,

dites que vous avez donné la lettre à votre mère et qu'elle l'a brûlée sous vos yeux.

Quel imbécile j'ai été, mais j'en suis désespéré, Madame.

Je vous en supplie, j'ai besoin de vous. Conseillez-moi.

Dites-moi comment les approcher ?

Comment leur parler sans les offenser ?

Soyez certain, je n'entreprendrai plus jamais rien sans votre accord.

Mais Marquis, il n'y a plus rien à entreprendre.

Vous n'aurez pas cette fille. Tout est perdu.

Madame,

pardonnez-moi de me présenter ainsi,

mais je ne connaissais pas d'autres moyens de m'adresser à vous.

J'imagine l'embarras que vous a causé ma lettre adressée à votre fille.

Mais je vous prie de croire qu'elle a été inspirée par les sentiments les plus sincères.

Les plus honnêtes.

Sachez que mon dessein

est d'offrir à votre fille

le plus doux des écrins.

Je veux préserver son âme si pure contre ce monde

si plein de cruauté, Madame. De vice.

Jamais un visage ne m'a inspiré tant de bonté.

Madame, voici une lettre de garantie qui vous assurera une rente de six-cent Louis.

Vous pourrez en disposer comme bon vous semble.

Si ce n'est pas pour votre confort, que vous semblez mépriser,

vous pourrez en faire bénéficier l'un de ces malheureux auquel vous accordez tant de prières.

Mademoiselle.

Pour vous, voici quelques diamants choisis pour leur pureté

afin de vous assurer du sérieux de mon affection.

Au revoir, Mesdames.

Ma vie est entre vos mains.

Madame, ne pensez-vous pas que nous devrions accepter ?

- Vous inclineriez à accepter ? - Oh oui, Madame. Avec votre permission.

Non. Pour moi, le compte n'y est pas.

Mais que pouvons-nous espérer de plus ?

C'est si cher payé pour des femmes comme nous.

Non, ce n'est pas assez.

Cette rente suffirait à notre bonheur, Madame, je vous assure.

Et moi, je vous dit que ce n'est pas suffisant.

Je crains qu'il soit périlleux d'espérer plus.

Asseyez-vous.

Prenez ce papier, cette plume et composez-lui une réponse pleine de fierté et d'indignation.

C'est moi qui la lui donnerai.

Je suis trop bonne, Marquis.

Vous complotez dans mon dos et je devrais me taire ?

Si vous aviez vu combien ces pauvres femmes étaient offensées par votre geste !

Marquis, je vous ai présenté comme

mon ami, comme le plus honnête des hommes.

Je me suis sentie si honteuse.

Madame, excusez-moi. Madame !

Pardon. Je vous en supplie.

Faut-il parce que cette fille est belle et veut rester vertueuse,

vous en deveniez le persécuteur ?

Par où ais-je mérité, moi, d'être votre complice ?

Allons Marquis ! Jetez-vous à mes pieds. Demandez-moi pardon.

Faites serment de laisser mes tristes amies au repos.

Mille pardons !

Aidez-moi, je vous en supplie.

L'amour est un fléau. Il change notre nature.

Il faut que j'aie cette fille, Madame. Il faut que je l'aie.

Regardez ce que je suis devenu.

Par pitié, aidez votre ami.

Je vous l'ai déjà dit, il n'y a rien à faire.

Oubliez-la.

Voici les titres des deux maisons.

Voici une lettre de rente qui multiplie par trois la précédente.

Alors Madame,

qu'en pensez-vous ?

Madame, ne pouvez-vous me répondre ?

Me laisser espérer ou même désespérer.

Madame, est-ce trop peu pour vous ?

Quand je vous ai quittées la dernière fois,

je vous ai dit que ma vie dépendait de vous.

Mais peut-être aurais-je dû préciser qu'il ne s'agissait pas uniquement de ma destinée,

mais de ma santé toute entière.

Faites que Dieu nous fasse nous revoir très vite.

Arrêtez ces larmes et écrivez, Madame.

Je vous en supplie, Madame. Je vous en supplie.

Il sacrifie la moitié de sa fortune. N'est-ce pas assez ?

Seul un prince pourrait être aussi généreux.

Si ce que l'on vous offre est trop pour vous, c'est trop peu pour moi. Écrivez.

Pitié, Madame. Pitié.

Écrivez, Madame. Vous serez récompensée, je vous l'assure.

Marquise, vous avez rendu cet homme fou.

Vous pouvez maintenant vous féliciter de votre vengeance.

Me féliciter maintenant ?

Si près de mon but ?

Quoi, votre but n'est-il pas atteint ?

Non.

Vous êtes bien mystérieuse.

Voulez-vous le convaincre de céder plus encore de fortune ?

Voulez-vous le ruiner ?

Mais que voulez-vous de plus ?

Je ne sais ce que vous avez derrière la tête mais vous semblez bien sûre de vous.

Méfiez-vous.

Savourez cette victoire sur le Marquis et n'en demandez pas plus.

Croyez-moi.

Combien de rois ont péri de trop d'assurance ?

Madame, je suis déjà morte

de craindre davantage.

Marquis !

Vous voilà déjà revenu de votre campagne ?

N'aviez-vous pas le projet d'y rester une année ?

La solitude et les livres vous ennuient ?

Madame, les trois semaines que j'ai passées là-bas

m'ont semblé trois années. Je ne suis bien nulle part.

Je reviens déterminé à la plus haute sottise

qu'un homme de mon âge, de mon état et de ma condition puisse faire.

Madame, j'épouse.

Marquis...

L'affaire est grave et demande de la réflexion.

J'en ai faite qu'une mais elle est solide.

Je ne puis pas être plus malheureux que je ne suis.

Vous pourriez vous tromper.

C'est pour ça que j'aimerais vous confier

une petite négociation, Madame.

D'aller voir la mère et la fille

Interrogez la mère, sondez le cœur de la fille mais dites-moi quels sont leurs desseins.

Tout doucement, Marquis.

Vous engagez votre fortune et votre réputation.

Vous ne pourrez revenir en arrière.

Pensez aux moqueries de vos proches

et de tous ceux qui ne comprendront pas pourquoi vous épousez une fille sans fortune.

Songez que vous ne pourrez plus jamais promettre le mariage à aucune autre femme.

Vous qui l'avez si souvent fait.

Considérez que les attraits de cette jeune femme se faneront.

Que vous ignorez le fond de son caractère.

Que c'est pourtant de celui-ci dont il vous faudra souffir la compagnie le restant de votre vie.

Madame.

J'ai déjà tourné tout cela dans ma tête dix mille fois.

Que votre amitié est bonne.

Vous voudriez arracher cette malheureuse passion de mon cœur.

Mais pour ça, il faudra m'arracher le cœur.

Merci, Madame. Merci.

Félicitations, Mademoiselle.

Madame avait raison.

Notre patience est mille fois recompensée.

Ma fille. Le Marquis vous demande en mariage.

Pourquoi cet air, mon enfant ?

Réjouissez-vous avec moi.

Mais qu'est-ce qui vous inquiète ?

Nous gagnons non seulement une fortune mais également un nom.

Mère.

Il n'a jamais été question de mariage.

Je pensais que Madame voulait seulement faire payer au Marquis son inconstance.

Madame nous aime.

La bonté qu'elle éprouve pour vous a vaincu son ressentiment pour le Marquis.

Pardonnez-moi.

Vous voudriez que j'ai de la reconnaissance pour elle mais je ne peux pas.

Je n'aime pas cette femme. - Comment osez-vous dire cela ?

Madame n'a-t-elle pas été touchée par notre sort ?

N'a-t-elle pas été bonne avec nous ?

Mais ne sommes-nous pas bonnes avec elle ?

Ma fille.

N'oubliez pas d'où nous venons.

Mais je n'ai pas oublié.

Mais au moins là-bas, nos clients n'étaient pas dupes de ce que nous étions.

Madame a conçu ce mariage pour votre bien.

Mais quel bien voyez-vous à se marier avec un homme que l'on trompe ?

Vous gagnerez pour toujours une position honorable.

Est-ce si honorable de parjurer à un sacrement

et de se condamner toute sa vie à mentir à un homme ?

Oubliez les sacrements.

Et voyez enfin que tout mariage est un arrangement.

Et qu'il n'y a point de mal à cela.

Il vous rendra votre dignité, votre liberté.

Quelle dignité que de faire semblant d'aimer ?

Il y a des arrangements qui avec le temps font naître des sentiments.

Peut-être que votre cœur sera attendri.

S'il me venait quelques sentiments pour le Marquis, mon destin n'en serait que plus douloureux.

Pourquoi dites-vous cela ?

S'il est cruel de tromper un homme innocent, il l'est encore plus de tromper un homme que l'on aime.

Peut-on aimer quelqu'un et lui mentir ?

Mère.

Si au moins le Marquis savait qui nous étions !

Il serait capable de nous tuer.

Madame.

Vous n'avez rien dit de la journée. Vous semblez si lointaine.

Pardon, Monsieur.

La cérémonie vous a plu ?

Oui, Monsieur.

Vous semblez si pâle. Vous allez bien ?

Oui, Monsieur.

Je vous laisse rejoindre vos appartements.

Vous me ferez appeler quand vous le desirerez.

Attendez.

Puis-je vous voir sourire ?

Merci.

Laissez-moi un instant avec ma fille, s'il vous plaît.

Une dernière précaution, ma fille. Je vous ai apporté ça.

N'oubliez pas que Monsieur le Marquis vous croit absolument pure.

Forcez votre innocence autant que vous le pourrez

Prenez cela pour qu'il n'ait aucun soupçon quant à votre virginité.

Arrangez-vous pour en marquer les draps.

Ma fille !

Je ne comprends pas.

Ne vous semble-t-il pas avoir connu des épreuves bien plus rudes que celle-ci ?

Non, mère.

Je n'ai jamais rien connu de pire.

Et je crois que...

le Seigneur me punit d'avoir faussement joué sa fidèle dévouée.

Parlez moins fort.

Laissez le Seigneur de côté.

Il ne se soucie guère de nous venir en aide quand on l'implore,

pourquoi aurait-il souci de venir nous punir ?

Mais que craignez-vous ?

Je pensais que le Marquis ne vous était pas détestable ?

C'est de me trouver détestable dont je souffre.

Redressez-vous.

Écoutez-moi.

Je ne me glorifie guère de tous ces arrangements,

mais j'aimerais que vous quittiez votre répugnance pour le mensonge

et pour la tromperie.

Le monde

est mensonge.

Ainsi il a été créé. Ainsi nous devons nous y accommoder.

Des générations d'hommes et de femmes y sont parvenues avant nous.

Vous y parviendrez aussi.

J'en suis sûre.

Madame.

Voilà que vous vous retrouvez du jour au lendemain

dans la maison et le lit d'un homme

qui vous est encore bien étranger.

Ne vous inquiétez pas.

Cette pureté que vous avez su préserver ne vous sera pas brusquement dérobée.

Avant que vous ne ressentiez comme moi cette douce inclination

qui mène deux amours au plaisir.

Je ne ferais rien, Madame,

qui puisse heurter votre sensibilité. Rien.

Apprenez à me connaître.

Mon amie, bonjour.

Vous êtes particulièrement gai, Marquis.

La pudeur m'interdit d'en interroger la cause.

Ah non, vous vous trompez.

Est-ce l'effet de sa délicatesse ou de la noblesse de son âme ?

Mais je n'ai pas été aussi grossier qu'un mari impatient de jouir de ses droits.

- Vous vous moquez ? - Non, au contraire. Je me réjouis.

Il semblerait donc que la pureté soit contagieuse.

Peut-être est-ce le plaisir de retarder sa satisfaction ?

Ah, certainement.

Souvent la satisfaction est à la hauteur de notre patience.

Vous n'avez pas oublié que je suis venue vous enlever, vous et votre petite famille ?

Non, je vous attendais.

Je trouve cette idée si délicieuse que je suis impatient d'être aux jardins du Roi.

C'est bien là que vous comptez nous emmener ?

Oui, c'est là-bas que je veux vous donner mon cadeau de mariage.

Et je suis assez fière de m'être souvenue

que c'est dans ce jardin que vous avez rencontré votre femme.

Ma femme.

Ce mot me paraît si nouveau et si étrange.

Vous vous y habituerez.

Et pourquoi vous ne mariez-vous pas ?

À qui ?

Qui me répondra de sa fidélité ?

Il me semble qu'on se passe aisément de la fidélité d'un époux.

D'accord, mais si le mien m'était infidèle,

je serais peut-être assez bizarre pour m'en offenser.

Et je suis vindicative.

Mais vous vous vengeriez, cela va sans dire.

C'est que nous prendrions un hôtel en commun.

Nous formerions tous les quatre la plus agréable des sociétés.

Tout cela est fort beau mais je ne me marie pas.

Le seul homme que j'aurais peut-être été tentée d'épouser...

C'est moi ?

Je puis vous l'avouer à présent sans conséquence.

Et pourquoi ne pas me l'avoir dit ?

Par l'événement, j'ai bien fait.

Celle que vous avez épousée vous convient en tous points mieux que moi.

Ah, ma chère femme.

Vous n'avez pas oublié que la Marquise nous a réservé une surprise

et qu'elle nous emmène nous promener dans nos souvenirs ?

Eh bien, allons-y.

Eh bien voyez-vous Marquise, j'ai trouvé la cérémonie d'hier

fort belle et très réussie.

Il y avait ce mélange de simplicité, de grâce et de gravité

qui lui ont conféré un éclat très particulier.

L'avez-vous ressenti de là où vous étiez placée ?

Oui, Marquis.

Soyez fier de cette cérémonie. Elle aura marqué les esprits.

J'espère que longtemps vous la garderez en mémoire.

Ah ça, n'en doutez pas.

Par où votre cocher passe-t-il pour aller aux jardins du Roi ?

Ne vous inquiétez pas. Il a ses raccourcis.

Madame, sans vouloir vous contrarier,

je vous assure que votre cocher a mal entendu.

Il m'a très bien entendue.

Soyez patient. Nous touchons notre but.

Ça y est.

Nous sommes arrivés.

Enfin Madame, vous vous moquez ?

Quelle plaisanterie nous jouez-vous ? Que faisons-nous devant ce taudis ?

Mais qu'avez-vous ?

Quelle est cette mine sombre ? Que se passe-t-il ?

- Madame. - Oui ?

Mesdames, descendez les premières.

- Madame, je vous en prie. - Sortez ! Vous deux !

Enfin Madame. Sur quel ton vous adressez-vous à ma famille ?

Sur le ton qu'il convient de prendre avec de telles femmes.

Il est temps de descendre, Mesdames.

Allez.

Mais enfin Madame, qu'est-ce que cela signifie ?

Mais voyez où votre femme et votre belle-mère ont exercé leur métier

pendant plusieurs années sous le nom de Madame et Mademoiselle d'Aisnon.

Madame, je ne comprends rien. Expliquez-vous !

Votre famille pourra très bien vous expliquer.

Madame ?

Madame.

Est-ce que la Marquise a dit vrai ?

Vous connaissez ce tripot ?

Non.

Monsieur, laissez-moi vous expliquer.

Mon père était le Baron Bolinski

et ma mère, la Comtesse de Montois.

Je devais être mariée au Duc de Grimaud, mais j'ai...

Oui, Monsieur.

Madame a dit vrai.

Ma mère et moi avons travaillé ici.

Pas vous, ma femme ?

Oui, Monsieur.

Mais qu'y faisiez-vous ?

Répondez.

Qui le désirait pouvait passer la nuit avec nous.

Si c'est une farce que vous me jouez tous,

elle est fort mal à propos, Madame.

Mal à propos ? Vous trouvez ?

Vous aviez acquis une honnête femme et vous vous en êtes lassé.

Cette femme, c'est moi.

Par charité, je vous en ai fait épouser une digne de vous.

C'est vous qui avez...

Si les autres femmes dans ma situation avaient assez d'estime pour elles,

elles agiraient comme moi.

Et vos semblables seraient moins communs.

Mais Madame, notre amitié...

Quelle amitié ?

Marquis.

Vos désirs vous occupent tellement que vous ne savez pas regarder dans le cœur des autres.

Même les plus proches de vous.

Vous ne voyez rien au-delà du voile que nous impose la pudeur.

Et si l'âme la plus tourmentée vous sourit, vous souriez,

sans deviner la détresse qui la dévore.

C'était donc une comédie.

Qui, rassurez-vous, amusera tout Paris.

Marquis !

Marquis !

Marquis !

Madame, vous n'avez pas l'audace de venir jusqu'à moi ?

Monsieur.

Marchez sur moi, écrasez-moi car je l'ai mérité.

Faites de moi tout ce qu'il vous plaira mais écoutez-moi...

Madame, retirez-vous ! Craignez pour votre vie.

Ne me touchez plus jamais.

Et ne m'approchez plus.

Sinon, je ne réponds de rien.

Madame.

Pourquoi ?

Pourquoi nous avoir trahies ?

Mais je ne vous ai pas trahies.

Soyez sans souci. Je tiendrai ma promesse.

Un jolie rente vous attend.

Je vous parle de notre honneur.

De l'honneur de ma fille que vous promettiez vouloir sauver.

N'est-ce pas un grand honneur que d'avoir été mes complices ?

Vous qui avez été trahi dans le passé par un homme,

félicitez-vous d'avoir participé à une telle entreprise.

Et dites-vous que si toutes les femmes agissaient comme nous,

l'honneur d'en être une en serait grandi.

Marquis, je suis de tout cœur avec vous.

Et je trouve moi aussi bien injuste que ces femmes qui sont si souvent honorées,

puissent ainsi vous déshonorer.

Marquis, ne vous laissez pas abattre.

Quittez cet air sérieux.

Oubliez ce que disent les gens et retrouvez l'éclat de votre légèreté.

Poussez-vous, poussez-vous, poussez-vous !

Laissez-moi entrer chez moi !

Laissez-moi passer.

Ces messieurs viennent de la rapporter ici.

Ils l'ont repêchée dans la Seine. Il semblerait qu'elle respire encore.

Qu'attendez-vous pour faire sortir ces gens ?

Je crois que ces messieurs attendent une récompense.

Ça fait cher payé pour une putain.

Je l'avais eue pour moins.

J'espère qu'elle a une meilleure mine.

Sortez.

Allez dehors !

J'ai faim. Qu'on m'apporte à souper.

Quoi encore ?

Quoi ?

Elle a retrouvé un instant ses esprits, mais aussitôt après elle s'est de nouveau évanouie.

Le médecin dit que pour l'instant, il ne peut répondre de rien.

Arrêtez.

Autre chose, s'il vous plaît.

Non.

Autre chose.

Allez voir ce qu'il se passe.

Monsieur, c'est Madame.

Profitant du sommeil d'une dame de chambre, elle s'est enfuit.

Vous l'avez laissée s'enfuir ?

Nous l'avons vite rattrapée et ramenée dans son lit.

Vous êtes sûr qu'elle voulait s'enfuir ?

Aucun doute, Monsieur.

Faites allumer mon cabinet.

Dites à ma femme que je veux la voir immédiatement.

Entrez.

J'ai pensé qui si vous aviez la force de vous enfuir,

il vous en resterait encore un peu pour m'écouter.

Vous comprendrez que mon honneur me défend de laisser ma femme et sa mère

errer sans toit ni argent dans les rues de Paris.

Vous pourrez donc dire à votre mère

qu'elle jouira d'une de mes maisons à Rouen et d'une rente.

Merci, Monsieur. Merci.

Je n'ai pas fini.

Approchez et asseyez-vous.

Non, Monsieur. Je ne peux.

Je n'en suis pas digne.

Ni que je m'approche de vous ni que vous vous rapprochiez de moi.

Vous me l'avez dit vous-même. - Madame, je m'en repens.

Je ne crois pas que vous soyez méchante.

Vous vous êtes laissée entraîner par faiblesse à l'autorité à un acte infâme.

N'est-ce pas par la contrainte que vous m'avez menti.

Que vous avez consenti à cette union ? - Oui, Monsieur.

Eh bien apprenez que ma raison et mes principes ne sont pas ceux de tous mes contemporains.

Ils répugnent à une union sans inclination.

Je vous rends votre liberté.

Vous pourrez garder mon nom et vous habiterez où vous le désirerez.

Réfléchissez et faites-le-moi savoir.

Monsieur.

Désignez-moi le recoin le plus obscur de votre maison

où vous permettrez que votre femme habite.

J'y resterais sans murmure.

Madame, vous n'avez pas compris. Vous êtes libre.

Je ne serais vraiment libre que lorsque vous pourrez juger de ma conduite.

Que lorsque vous pourrez lire au fond de mon cœur et voir combien je déteste le mensonge.

Je serais libre le jour où vous verrez combien mes fautes passées sont loin de moi.

Madame, je vous crois sincère.

Si jamais il est sorti de ma bouche

une parole qui vous ait humiliée,

je m'en repens, Madame.

Soyez assurée

que plus jamais

ma femme n'entendra un mot qui puisse la blesser.

Mais je peux me dérober pour jamais à vos yeux.

Parlez, je vais...

Votre bonheur n'est point perdu. Vous pouvez m'oublier.

Madame, je vous ai pardonné. Je vous l'ai dit.

Je vois que vous n'en croyez rien.

Madame.

Madame !

Madame, relevez-vous.

Madame la Marquise, allons.

Madame des Arcis.

Attendez-moi. Je reviens tout de suite.

Madame !

- Vous quittez Paris ?

Eh bien Madame. Est-ce Madame de La Pommeraye qui vous envoit m'espionner ?

Vous plaisantez, Marquis ?

Vous savez que je suis une amie de la Baronne.

Et nul besoin de vous espionner.

Les rumeurs sont si pleines de détails.

Marquis, apprenez à me connaître.

Mon amitié avec Madame de La Pommeraye ne fait pas de moi sa complice.

Et sachez que vos malheurs ne me réjouissent guère.

Ma femme et moi quittons Paris pour mes terres.

Nous y resterons jusqu'à ce que nous puissions reparaître ici sans conséquence pour elle ou pour moi.

Une nouvelle affaire en chasse une autre.

Soyez patient, Marquis. On vous oubliera.

Merci, Madame.

Ah, j'oubliais.

Si vous voyez encore Madame de La Pommeraye,

remerciez-la.

La remercier ?

En se vengeant, elle m'aura rendu le plus grand des services.

De quel service voulez-vous parler ?

Le plus beau qu'on puisse rendre à deux êtres, Madame.

Ce serait bien sot d'accuser le ressentiment de Madame de La Pommeraye.

Sans lui, je n'aurais jamais rencontré ma femme.

Je suis passée chez la Baronne la semaine dernière.

Ah tiens. Comment se porte-t-elle ?

Très bien.

Il y a longtemps que je ne l'ai vue.

Habite-t-elle toujours le même hôtel ?

Ah oui. Celui en face du Marquis des Arcis.

Ah, c'est bien ça.

D'ailleurs, je l'ai croisé ce jour-là.

Qui donc ?

Eh bien, le Marquis.

Ah bon !?

Vous vous êtes adressés la parole ?

Je suis peut-être trop curieuse,

mais vous êtes mon amie.

Il partait se retirer dans ses terres.

Il était sur le point de monter dans sa voiture

et il est venu me saluer.

Était-il seul ?

Sa femme était avec lui ?

Non.

J'ai entendu dire que sa femme l'accompagnait.

Je me souviens bien. Il était seul.

Les gens ne savent plus quoi inventer pour alimenter les rumeurs.

Il était seul. Aussi seul que vous l'êtes ici chez vous.

Il aurait pu être avec sa femme que cela n'aurait rien changé pour moi.

Mon cœur est en paix.

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