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Original subtitles

CHAPITRE 2 LES LETTRES DE GATTO

JEUDI 11 NOVEMBRE

11 novembre,

jeudi.

Cher Smith, me voilà installé à l'hôtel.

Le Grand Hôtel Plaza,

chambre 333, 3e étage.

Oui, Smith,

je t'entends rire d'ici.

Ce n'est pas le grand luxe.

Ici, les hôtels s'appellent "Plaza"

quand ils sont sur une place.

Imagine plutôt un énorme cube plein,

un énorme bloc de béton,

une sorte de coffre-fort géant dans lequel je suis enfermé.

Couloirs lugubres,

lumières blafardes, meubles d'il y a 40 ans.

Rien à voir avec les hôtels Plaza que tu connais.

C'est un autre monde, très différent du tien.

Mais moi, je me sens bien ici.

Presque comme un moine dans un monastère.

Tu te demanderas ce que je fais ici.

La réponse est évidente, Smith.

Guasco.

Dès que j'ai su que ce maudit chacal était en charge, j'ai craint le pire.

Je l'ai trouvé tout joyeux,

entouré de ses nouveaux acolytes, comme un cacique.

Tu connais Guasco.

A peine arrivé quelque part, il fait tourner tout le monde autour de lui.

J'ai presque dû insister pour voir la scène de l'incident.

Il insistait :

"Tout est sous contrôle."

J'ai juste pu voir l'arbre quelques minutes.

"Les gars doivent bosser."

Le psychopathe manipulateur habituel.

Il m'a bien fait comprendre que c'était lui, le chef,

lui qui gérerait l'affaire

et que je m'occuperais des instances annexes.

A lui l'événement central,

à moi les annexes et les histoires parallèles.

A lui la gloire.

A moi l'ombre de la chambre 333 de l'hôtel Plaza.

Alors me voilà, Smith.

Enfermé une fois de plus dans une chambre

avec un mystère à résoudre.

Comme toujours.

Voilà la situation.

Personne ne sait comment l'auto est arrivée là.

Un des gauchos de Guasco répétait : "C'est de la sorcellerie",

et on serait tenté de le croire.

Mais tandis que les grues de Guasco descendaient la voiture,

plusieurs personnes ont surgi des champs voisins.

Comme des somnambules, comme hallucinés.

On aurait dit des poules dans un enclos quand le renard rôde.

Ils étaient devenus fous.

Une analyse approfondie a montré qu'ils voulaient rejoindre l'auto.

Elle était à eux et ils voulaient poursuivre leur voyage.

J'ai aussitôt compris que ces fous et la voiture dans l'arbre

étaient des phénomènes liés.

Et que pour comprendre tout ça, il fallait les étudier eux.

Ils étaient présents, Smith.

Et c'est probablement ce qu'ils ont vu

qui les a rendus fous.

Aussi étrange que ça paraisse, eux seuls connaissent le secret.

Ils sont les pièces clés du casse-tête

dans lequel je me retrouve plongé du jour au lendemain.

A vrai dire,

ce ne sera sûrement pas facile d'en tirer quelque chose.

Il faudra attendre.

Très vite, la situation s'est encore compliquée.

Dans un haras entouré de chevaux

et assez éloigné de l'endroit où sont apparus les fous,

on a trouvé un Italien

ne présentant d'autre signe de démence qu'une complète amnésie.

Il disait ne pas savoir où il se trouvait ni pourquoi.

Son espagnol était rustique et extravagant.

En entendant le nom du lieu où il se trouvait,

il dit ne jamais en avoir entendu parler.

Idem avec le nom de la province, et même du pays.

Le paysage lui rappelait des endroits où il était allé,

mais c'était en Italie, en France, en Suisse

et dans d'autres pays d'Europe.

Ce personnage m'a intrigué plus que les autres.

Comme on le comprenait mal, on a demandé un italophone.

Une femme de l'équipe de Guasco s'est avérée être une paléolinguiste

experte en phénomènes linguistiques.

Elle s'est entretenue longuement avec l'Italien

et a conclu qu'il parlait un dialecte du nord de l'Italie

dans lequel elle a détecté des archaïsmes

voire même des tournures du 18e siècle.

Elle s'est dite intéressée par le cas

et a promis d'y consacrer du temps.

Elle a passé près d'une heure avec lui.

L'Italien, à côté d'elle, semblait très à l'aise.

Et, pour être honnête, il en était de même pour elle.

Si on n'avait pas su,

on aurait dit un couple

en plein tête-à-tête amoureux.

Pour l'heure, on a emmené mes 4 fous et l'Italien

dans un asile à l'extérieur de la ville.

Et devine quoi, Smith.

Dans la répartition,

j'ai hérité de l'Italien

et des 4 fous.

Ce crétin de Guasco répétait :

'Les 4 fous de Gatto, les 4 Gatto fous !'

Je le déteste.

Et voilà, Smith.

Un nouvel asile de fous pour ma collection.

Je n'y suis pas encore allé.

Demain, la directrice passe me prendre.

Une certaine Magdalena ou Margarita.

Comme tu vois, ce n'est que le début.

On n'y comprend rien et ça va prendre du temps.

Soyons patients.

Affectueusement,

Gatto.

VENDREDI 12 NOVEMBRE

Allô ?

Oui, on m'a prévenu. J'arrive.

SAMEDI 13 NOVEMBRE

DIMANCHE 14 NOVEMBRE

LUNDI 15 NOVEMBRE

15 novembre.

Lundi.

Cher Smith,

Nombreuses nouvelles.

Il y a un nouveau personnage dans l'histoire.

Il n'a pas encore de nom et j'en sais peu sur lui.

Il n'est pas très intéressant,

mais il m'a absorbé ces derniers jours.

Et je suis encore loin de comprendre qui il est

et quel rôle il joue dans tout ça.

Commençons au début.

Vendredi matin, Guasco m'appelle.

L'examen de la voiture les a conduits à la conclusion

qu'il manque quelqu'un.

Qu'aucun des 4 fous n'est le conducteur

ni le propriétaire.

Que celui-ci n'apparaît nulle part.

Comme si la Terre l'avait englouti.

Et je dois découvrir qui c'est.

Je lui dis : 'Et les fous ?'

il me dit : 'Ça, c'est plus important. Tout en dépend. '

Il dit qu'il m'envoie un carton avec des choses.

Les affaires du type.

Du moins, il le pense.

2 heures après, j'ai le carton.

Il contient des livres, une carte

et un carnet plein de notes.

Un carnet rouge.

Ce carnet rouge, Smith,

c'est ma vie depuis 4 jours.

Il se présente comme un journal.

Un journal de voyage.

Apparemment, ce type et les autres

ont passé plusieurs mois sur les routes de la province,

sans qu'on comprenne bien pourquoi.

A ce que je comprends, ça a à voir avec des arbres.

Au début, il est sans cesse question d'arbres :

lapachos, chênes, ceibos, jacarandas...

Comme si le type et ses acolytes faisaient un inventaire,

prenaient des photos ou un truc dans le genre.

Que fait-il avec les arbres ?

Le but n'a pas l'air scientifique.

Et je ne sais pas si ses compagnons partagent son obsession

ou s'ils l'accompagnent sans but précis.

Les autres n'ont pas l'air très intéressés par les arbres.

Mais pour notre homme, c'est une idée fixe.

Il en parle comme si c'était des personnes.

Ils le mettent en colère ou le fascinent."

- Bon, on est prêts ? - Je suis prêt.

- Quoi ? - Je suis prêt !

- Quoi ? - Je suis prêt !

Bon, profitons du vent.

Y a le son ?

Ici ou là,

disséminées au milieu des notes,

apparaissent des scènes qu'on dirait de films,

mais rien dans les notes n'indique qu'il s'agit d'un script

ou d'un genre de script.

Sans être un spécialiste, je doute

que ce genre de notes servent à organiser un tournage ou autre.

C'est la 5. La 5.

Belombra, 3, 5e ! Prêt ?

Je ne crois pas qu'on fasse un film comme ça.

En plus, il s'agit de situations qui ont lieu dans d'autres pays,

au Canada et dans les forêts d'Amérique du Nord.

Pourquoi un type qui filme ici

s'intéresserait à des sujets aussi lointains ?

Pour moi, ce sont des scènes qu'il a vues à la télévision

dans les innombrables hôtels où il a passé la nuit

et qu'il a notées pour une raison quelconque.

Des scènes d'horreur et de suspense

de film de série B des années 50 ou 60.

Une ineptie.

- Prêts ? - Je dirai quand couper !

Seulement elles deux !

Seulement elles deux !

Je ne veux pas discuter.

Voyons. Là.

Mets-le là, ce dont on...

- Le ruisseau ? - Y a pas de micro.

Les autres, non ! Ça suffit ! Les autres s'en vont !

- Je fais quoi ? - Tu restes tranquille !

Là, on voit les filles, OK ?

Parfait. Allons-y.

Tu te tais et tu t'en vas.

Viens là. C'est toujours pareil avec toi !

Fais ton boulot, dirige !

J'en peux plus. Emmène-les. Emmène les deux qui tournent pas.

Plus loin, ses notes sont de plus en plus énigmatiques.

Il fait de plus en plus souvent référence à 4 femmes.

Parfois il les appelle "les filles",

et parfois "les sorcières".

Et ça ? Pourquoi elle a ça ?

Pourquoi ? Enlève-lui !

Avance.

Restez là.

Regardez droit devant, OK ?

Je vous demande le silence.

Tu y vas quand je te le dis.

Quand je te le dis !

On tourne. Vous pouvez stationner là-bas ?

Restez là.

Pourquoi tu portes ça ?

Enlève-le.

Laisse, ça se voit pas.

Comment ça, "Laisse" ?

Attention, y a encore cette voiture !

Allez, clap, il faut filmer, il va pleuvoir.

Son ? Caméra ?

Ça tourne, silence s'il vous plaît !

Vous pouvez vous taire ?

Le clap a pas fait de bruit.

On verra en postprod. Vite, il va flotter.

Vite ! Vite, allez !

Sa relation à elles n'est pas très claire.

On voit qu'il y a de la confiance,

qu'il a passé du temps avec elles,

et qu'elles l'ont parfois accompagné dans ses voyages."

Monte ! C'est bon ?

Tout droit vers la dépression.

Tout droit vers la dépression !

Elle a pas compris.

Tout droit vers la dépression !

La dépression !

Là où la colline descend !

On ne sait pas quelle fonction elles ont dans ses activités.

Ses sentiments envers elles ne sont pas clairs non plus.

Parfois il semble fasciné, les aimer et penser à elles comme à des fleurs.

Parfois il semble souffrir, les détester,

en avoir peur, être épuisé, dévasté par elles.

A gauche !

A gauche, à gauche !

Non !

- De l'autre côté ! - A droite !

- De l'autre côté ! - Droite ou gauche ?

A gauche !

Vous pouvez apprendre où sont la droite et la gauche ?

- Avance ! A droite ! - Dépêche-toi !

- C'est où, la droite ? - De l'autre côté !

Laisse-la aller où elle veut !

Il ne dit jamais leur nom, ne se réfère à aucune en particulier,

comme si les 4 étaient une seule chose,

comme s'il avait la même relation avec les 4.

Exactement la même. Tu comprends, Smith ?

A un moment, j'ai essayé de les individualiser,

de détecter les particularités de chacune.

Je les ai appelées A, B, C et D.

Ça n'a servi à rien. C'était pareil.

Parfois il semblait parler de A et il parlait de C.

Parfois il disait de B des choses qu'il disait plus loin de D.

Tu vois le problème, Smith ?

Ce n'était pas sa femme, sa maîtresse, sa voisine et sa tante.

Rien de la sorte.

Les 4 étaient la même chose.

Les 4 étaient une.

Qui sont-elles, Smith ?

Et qui est cette espèce de sultan qui semble leur avoir voué sa vie ?

Quel est cet étrange mystère, Smith ?

Dis-moi la vérité. Il y a de quoi devenir fou, non ?

A propos de fous...

Le lendemain, le Dr Mónica Market est venue...

Müller,

et elle m'a emmené à l'asile.

Elle m'a raconté son histoire.

Elle était arrivée comme interne à 18 ans.

Elle voulait rester quelques mois

puis partir dans une ville offrant de meilleures perspectives d'avenir.

En arrivant, elle a eu l'impression d'entrer en prison

et d'être l'unique prisonnière.

Elle s'est dit : "C'est l'endroit le plus triste du monde.

"Je ne peux pas rester ici.

"Demain, je demande mon transfert."

Mais le premier jour a passé

et elle s'est dit : "Je fais les 3 mois que je dois faire et je me tire.

"3 mois, pas un jour de plus."

Elle a passé ces 3 mois en comptant les jours.

Et le dernier jour, inexplicablement, elle a décidé de rester.

"Ne me demandez pas pourquoi", m'a-t-elle dit.

'Je me suis juste dit : 3 mois de plus. '

Et après ces 3 mois, il y en eu 3 autres, puis 3 autres.

Elle est là depuis 20 ans et ne songe plus à partir.

"Je trouve toujours ça triste, mais c'est devenu ma vie", dit-elle.

"C'est chez moi, plus que n'importe où ailleurs."

On est arrivés, on dirait.

C'est le pavillon 1. Secteur expérimental.

C'est là que sont vos patients.

Allons les affronter, alors.

C'est vrai qu'elle est comme chez elle,

parmi ces fous et ces pavillons fantasmagoriques.

Elle semble heureuse.

Venez, ils sont là.

Je vais vous les montrer.

A l'intérieur, elle me montre les fous de l'auto.

C'est une scène très particulière.

Si tous semblent souffrir d'un même trouble psychiatrique

déclenché par une émotion violente,

il se manifeste différemment chez chacun.

L'un d'eux, un type à grand nez de 50 ou 60 ans,

souffre de délire

et se déplace avec des mouvements saccadés

similaires à ceux d'un grand oiseau.

Un autre, un gars robuste et trapu,

souffre d'une étrange forme de crétinisme non-congénital

et d'oligophrénie.

Son visage semble figé en une grimace effrayante

comme les Oni, les fameux démons japonais.

Mais en dépit de son apparence menaçante,

le fou en question a un comportement doux et aimable,

et recherche un contact amical avec les animaux et les plantes.

A l'opposé, le troisième

souffre d'une étrange manie paranoïde

qui lui fait donner sans cesse des ordres

à des subalternes qu'il est seul à voir

et affronter des ennemis et des menaces également invisibles.

Le dernier, victime d'une étrange forme de stupeur nerveuse,

semble vissé à son fauteuil roulant,

mais l'examen physique a montré que rien ne l'empêche de marcher

et qu'il n'y a recours que par une étrange obsession.

L'individu, plongé dans la mélancolie la plupart du temps,

ne semble soulagé que sur le fauteuil,

et le médecin, après une série de tentatives,

à fini par se résigner à cette étrange monomanie

qui semble le rendre si heureux.

D'après elle, les premiers jours,

ils s'étaient montrés farouches et méfiants,

et ils avaient même tenté de s'enfuir.

Sans succès.

Maintenant, selon elle,

ils sont plus calmes, mieux adaptés,

presque heureux.

Finalement, elle m'emmène voir l'Italien.

De façon subtile, imprécise,

elle se transforme quand elle parle de lui.

Elle montre un enthousiasme absent quand elle parle des autres fous.

Mais elle devient aussi plus distante,

plus prudente, comme si elle gardait un secret.

On observe un moment l'Italien à travers le miroir sans tain.

Elle a raison.

Il n'a pas l'air fou.

Ses mouvements n'ont pas la raideur grossière et machinale

des schizophrènes ou des psychotiques.

L'Italien est gracieux et même élégant.

Je suggère au médecin : "Un cas de mélancolie foudroyante ?"

Regardez...

Me dit-elle.

C'est déjà arrivé avec 3 infirmières.

Elles sont toutes folles de lui.

Un cas de satyriasis compulsif ?

Peut-être.

Ou peut-être juste un homme attirant.

Je te jure qu'elle a dit ça, Smith.

En blaguant ou sérieusement, mais elle l'a dit.

Pas la peine de faire la blague, Smith.

Je la fais pour toi.

Gatto sent le roussi.

Voilà où on en est, Smith.

Ça sent le roussi.

Ici, il est 9 h et je dois continuer à chercher mon personnage disparu.

La moitié d'un carnet rouge et un tas de livres m'attendent.

Je vais m'y mettre.

Salue ta belle épouse de ma part.

Bien à toi,

Gatto.

PS : ils ont passé l'autre jour à la télé

une émission sur les plantes carnivores.

Ils ont parlé des népenthès géants de Nouvelle-Zélande.

Tu as participé à cette recherche, non ?

Tu imagines la coïncidence ?

Gatto.

Salut !

MARDI 16 NOVEMBRE

Salut !

Salut.

Qui es-tu ?

Je m'appelle Gatto.

Salut, Gatto.

Tu sais qui je suis ?

Tu es Susana, non ?

Non, non, pas du tout.

Vénus.

Vénus. Oui.

C'est bien...

Oui...

Gatto, tu vas me faire un bisou.

Non, je ne crois pas, non...

Si, tu vas me faire un bisou.

Merci, mais non, je ne vais pas te faire de bisou.

Si, tu vas me faire un bisou. Tu vas me faire plein de bisous.

MERCREDI 17 NOVEMBRE

JEUDI 18 NOVEMBRE

Jeudi.

Cher Smith,

Ta lettre m'a fait un immense plaisir

et m'a beaucoup aidé.

Comment fais-tu pour toujours avoir une longueur d'avance, tout savoir ?

Tu as une boule de cristal ?

Tu me connais au point de deviner chacun de mes mouvements ?

Je me félicite que nous soyons amis.

Le jour où tu seras contre moi, je serai perdu.

Comme tu l'as imaginé,

je suis retourné à l'asile le lendemain.

J'y suis allé tôt, sans prévenir le médecin.

Pour voir les choses de mes propres yeux,

car je sentais qu'elle me cachait quelque chose.

J'étais là-bas à l'aube

et il m'est arrivé un des trucs les plus bizarres de ma vie.

Tu as raison, Smith,

on ne joue pas avec les fous.

T'as une clope ?

Oui, bien sûr.

On m'appelle "La Gringa". Et toi ?

Comment on t'appelle ?

Pardon ?

Et toi, comment on t'appelle ?

Je n'ai pas de surnom.

Comment on t'appelle ?

Je n'ai pas de surnom.

Je m'appelle Gatto.

On t'appelle "Le Gâteau".

Non, non... Gatto, c'est mon nom.

Moi, on m'appelle "La Gringa".

T'as une clope ?

Tu l'as dans la main.

Tu te rends compte de qui tu es ?

Tu es quelqu'un de très particulier.

Ton expérience est très particulière.

De quoi tu parles ?

Tu as entendu parler du dieu Mercure ?

Oui, bien sûr.

Le dieu Mercure est très particulier.

C'est un dieu très intéressant.

Il est super intéressant.

Tu le connais ou pas ?

Mercure, bien sûr...

- Le messager des dieux. - Le messager des dieux.

Ça me tue.

Ça me tue.

Il est super intéressant.

Donne-moi une clope, Mercure.

Comme ça, je suis Mercure ?

Tu es Mercure.

Tu es le dieu Mercure.

Hé !

Qu'est-ce que tu fais là ? Qu'est-ce qu'on avait dit ?

Qu'est-ce qu'on avait dit ?

J'avais envie de fumer et je lui ai demandé une clope.

Tu l'as, ta clope.

Allez, à la douche.

Non, pas la douche,

non, non, non, non... Une clope.

Si tu vas à la douche, tu auras une clope. Allez.

Allez, à la douche ! Allez !

Docteur Olsen ! Vous allez à la douche, maintenant.

Un, deux, trois.

Comment elle vous a appelé ?

Moi ?

Mercure.

Ça fait un mois qu'elle est sur les dieux.

Tout allait bien,

et puis elle a lu un livre sur la mythologie grecque

et elle a disjoncté.

Maintenant, elle croit que tous les fous sont des dieux.

Elle leur a donné des noms à tous.

Allez lui sortir ça de la tête, maintenant.

Ah, bien...

OK.

L'infirmière m'a raconté l'histoire de La Gringa.

Elle s'appelle Brenda Olsen et était anthropologue.

Elle a passé 20 ans en Amazonie parmi les réducteurs de têtes

et a écrit le traité le plus complet à ce jour

sur les croyances religieuses des peuples amazoniens.

De retour au pays, elle s'est spécialisée en racines médicinales,

enregistrant ses transes mystiques.

Elle a commencé à mélanger les racines à des feuilles et des résines

de plantes européennes et américaines.

D'un de ces voyages... elle n'est pas revenue.

J'ai bavardé avec l'infirmière pour aborder le sujet de l'Italien.

En vain.

Elle continuait sur La Gringa et ses dieux.

Apparemment, tout a commencé avec une méchante infirmière

très jalouse, très autoritaire,

grande adepte des commérages et de la vengeance.

Une infirmière que tous craignaient.

Apparemment, à l'époque, La Gringa

lisait un livre de mythologie générale

de Graves ou de Grimal,

et a commencé à accuser l'infirmière de se conduire comme la déesse Héra,

fille de Saturne et épouse de Zeus.

Bientôt, elle est passée de "ressembler à" à "être" Héra.

Elle a convaincu tous les fous et attribué à chacun le nom d'un dieu.

Artémis,

Dionysos,

les trois Grâces,

Éole,

Mars,

Pan,

Héphaïstos,

Apollon...

Le processus maniaque était sans limites.

Un vieux kiné était Zeus.

Un obscur et triste hématologue, Pluton.

Une jeune femme qui travaillait comme pompier, Minerve.

Certains étaient plus arbitraires que d'autres.

Le type qui nettoyait la piscine était Neptune.

Celui qui livrait l'eau gazeuse 2 fois par semaine, Uranus.

J'ai fini par demander Vénus,

s'il n'y avait pas de Vénus.

Elle a paru inquiète.

Il n'y a pas de Vénus ?

Si.

Où est passée cette salope ?

Un problème ?

Walter ! Tu as vu Susana ?

Oh, Susana est perdue !

Fais pas le malin !

Quelle cata...

Si elle s'enfuit et arrive jusqu'en ville, c'est la cata.

- Vénus ? - Oui, venez avec moi.

Susana !

Gatto, venez avec moi.

Et voilà.

Tout le monde ferme les yeux.

Et après...

ils viennent se plaindre.

Et la responsable, c'est moi.

Pendant quelques heures, j'ai cherché Vénus avec l'infirmière.

Je pensais la faire parler facilement.

J'ai demandé si l'Italien était un dieu aussi.

Au début, elle a fait l'idiote.

Je l'ai laissée faire et elle a fini par parler.

"La toubib n'est pas folle.

"Elle le veut pour elle seule."

La toubib n'est pas folle. Elle le veut pour elle seule.

En quel sens ?

Ne me fais pas parler.

Je déteste les ragots.

Venez par ici.

Asseyez-vous là.

On va...

vous ausculter un peu.

Bon, très bien.

Déshabillez-vous, s'il vous plaît.

Très bien...

Voyons...

Vous allez vous lever et vous tenir droit.

Très bien...

Voyons...

Ouvrez la bouche.

Respirez...

Tu peux nous laisser une seconde ?

Juste une seconde...

Excusez-moi.

Mirta...

C'est moi, Mónica. Ouvre.

Mirta, ouvre.

L'infirmière m'a décrit une succession d'orgies,

de jeux amoureux qui duraient toute la nuit,

de prouesses athlétiques de luxure et de péché.

L'Italien a apparemment initié une révolution érotique à l'asile

et il n'y a pas une femme qui n'ait eu de rapport sexuel avec lui

ou l'intention d'en avoir.

Elles rêvent toutes de lui,

jouissent de lui

et se le partagent démocratiquement.

Et l'Italien se prête avec plaisir à ces fêtes.

Comme s'il était heureux de pouvoir toutes les divertir.

Comme s'il était un jouet qu'elles ont choisi

et dont elles se servent à leur guise.

Avec le Dr Miller, c'est autre chose.

Selon l'infirmière, elle est folle amoureuse de l'Italien,

ne pense qu'à ça

et fait tout pour le séparer des autres femmes de l'asile,

folles ou saines d'esprit.

Visiblement, l'infirmière est jalouse et dit ça par dépit,

mais je sens qu'une part de ce qu'elle dit est vrai.

On peut pas travailler dans ces conditions.

Après, on vient me voir... Tout le monde rejette la responsabilité,

personne assume rien.

Quand elle m'a laissé seul pour aller chercher Susana ailleurs,

j'étais épuisé, Smith.

Je suis resté assis sur un banc avec la tête qui tournait,

comme un adolescent

qui vient de finir de lire un roman picaresque du 18e siècle.

J'en avais assez de l'asile psychiatrique

et je voyais la chambre d'hôtel comme un refuge, presque un paradis.

A côté de l'Olympe des fous,

de l'Italien libertin et ses amantes,

les histoires de ce pauvre inconnu,

avec ses arbres et ses 4 petites amies,

me semblaient presque sorties d'un conte de fées.

Mais là aussi, il y avait des choses étranges.

J'ai d'abord découvert

que les notes du type allaient jusqu'à une date particulière.

Le 21 septembre.

Le jour du printemps.

Après ça, une série d'absurdités sur les arbres,

de mots décousus...

de gribouillages

qui, pour une raison quelconque, me faisaient penser à une fourmi.

Ensuite, le style du journal change

et de nouveaux problèmes se posent.

En relisant les notes de l'inconnu,

je découvre qu'apparaissent dans le carnet rouge des noms

et, à côté, des lieux.

Des noms de personnes, souvent étrangers,

et à côté, des adresses.

Route numéro tant, kilomètre tant...

Et à côté, parfois, des chiffres.

20. 30.

70. 100.

Je découvre qu'il y a, parmi les affaires envoyées par Guasco,

une carte.

Je la déplie.

Et devine ce que je trouve.

Oui, tu as deviné.

Les mêmes noms et les mêmes lieux notés.

"OK", me dis-je.

"Ça change la donne.

"Un business louche ?

"Un trafic de quelque chose ?"

Je passe 2 heures à analyser les noms,

chercher une piste, essayer de déchiffrer quelque chose.

Je trouve enfin la solution.

Pas de trafic, pas de mystère.

Le type pratique juste l'achat en ligne de livres d'occasion

et profite de ses vagabondages pour acheter des livres pas chers.

Internet, Smith,

Internet.

La carte, les noms étrangers,

les noms espagnols,

sont juste les lieux où il va chercher les livres,

le nom du vendeur, le nom de l'auteur.

Voilà à quoi il passait le temps entre 2 arbres.

Voilà ce qu'était cet idiot ?

Un collectionneur de livres sur Internet ?

A défaut d'autre piste,

je me mets à suivre la trace des livres que ce guignol achetait.

Au début, ce sont des livres scientifiques sur les arbres.

Guides, manuels de botanique, livres techniques...

Puis il passe aux livres sur les superstitions.

Propriétés curatives, arbres magiques, ce genre de choses.

Il a une brève période livres de sorcellerie,

magie et occultisme,

mais ça lui fait peur.

Dans le carnet, il y a beaucoup de notes sur le sujet,

mais il ne va jamais très loin.

Il ne fait qu'effleurer la surface.

Tétragramme, carré magique,

quelques incantations,

bref, des choses que toi et moi avons vues des centaines de fois.

Beaucoup de Cyprien de Carthage, de Paracelse,

et ce genre de littérature pour amateurs.

Il piste la sorcellerie dans les textes classiques :

Pline, Dioscoride,

"L'Ane d'or" d'Apulée,

le 8e églogue de Virgile,

le "De Divinatione" de Cicéron,

l'épisode d'Erichtho dans "La Pharsale",

Saint Isidore de Séville

et Raban Maur.

A un moment, il rapporte d'étranges expériences avec les livres

et les gens des petites villes qu'il traverse,

comme s'il voulait trouver quelque chose en eux,

comme si les 2 mondes,

celui des villes et celui des livres,

étaient liés d'une manière quelconque.

Je vais lui demander.

Attendez-moi là.

Ça n'a pas de sens.

Il faut attendre leur pause déjeuner ou...

ils font pas la sieste ?

S'il te plaît, va...

Va leur demander d'arrêter.

Ça n'a pas de sens.

Ça n'a pas de sens.

Dis-lui de tenir sa cigarette plus haut.

Dis-lui...

On enregistre quand même.

Je vais lire un texte.

Je vais lire, et vous regardez directement la caméra.

D'accord ?

Ça va pas. J'enregistre, mais ça va pas.

Tu filmes le clap ?

C'est un son inutilisable.

Pharsale, épisode Erichtho, 1. Caméra ?

Vous pouvez arrêter une minute ?

2 minutes maximum.

- Action ! - C'est trop sombre.

Vous avez fait le clap ? J'enregistre pas.

On va utiliser le son de la caméra. Son caméra !

"Ces rites criminels, ces noirs enchantements,

"la farouche Erichtho, les avait abandonnés comme trop doux

"et avait porté les secrets de son art à un plus haut degré d'horreur.

"Elle s'était interdit la demeure des vivants

"et pour être plus chère aux dieux des morts,

"elle habitait parmi des tombeaux

"dans l'asile même des ombres chassées de leurs couches.

"Ni l'air qu'elle respire, ni le ciel dont elle jouit,

"ne l'empêchent d'entendre

ce qui se passe chez les mânes et dans le conseil infernal.

"Sur le visage de cette femme impie, qu'un jour serein n'éclaira jamais,

"une maigreur hideuse se joint à la pâleur de la mort.

"Ses cheveux mêlés sur sa tête sont noués comme des serpents.

"C'est lorsque la nuit est la plus noire et le ciel le plus orageux

"qu'elle sort des tombes désertes

"et court dans les champs déserts pour aspirer les feux de la foudre.

"Ses pas imprimés sur la terre brûlent le germe des moissons fécondes.

"Elle souffle, et l'air qu'elle respire en est empoisonné.

"Elle ne daigne pas adresser aux dieux du ciel des vœux suppliants :

"aux premiers accents de sa voix, ils se hâtent de l'exaucer

"sans jamais lui donner le temps de redoubler le chant magique.

"Mais a-t-on conservé dans la pierre ces corps

"dont le principe humide est tari,

"et dont la substance est durcie et desséchée,

"elle exerce sa fureur sur eux,

"plonge ses mains dans leurs yeux, arrache leurs prunelles glacées,

"ronge la pâle dépouille de leurs mains décharnées.

"Elle rompt avec ses dents le nœud fatal

"et le lacet des pendus, dévore les cadavres,

"ronge la croix,

"déchire les chairs

"battues par l'orage ou brûlées par les feux du soleil.

"Elle arrache les clous des mains des crucifiés, boit le sang corrompu

"qui dégoutte de leurs plaies,

"et si la chair résiste aux morsures,

"elle s'y suspend.

"Si on laisse

"étendu sur la terre un mort privé de sépulture,

"elle accourt avant les oiseaux et les bêtes féroces,

"mais elle n'a garde d'employer ses mains ou le fer à déchirer sa proie.

"Elle attend que les loups la dévorent,

"et c'est de leur gosier avide qu'elle se plaît à l'arracher.

"Le meurtre ne lui coûte rien, sitôt qu'elle a besoin de sang frais

"ou, pour ses rites funèbres, d'une chair vive et d'un cœur palpitant.

"Elle déchire les entrailles d'une mère et en arrache un fruit prématuré

"pour l'offrir à ses dieux sur l'autel brûlant.

"Toute mort est à son usage :

"de la joue éteinte des adolescents, elle enlève le duvet tendre,

"de celui qui meurt dans la virilité, ce sont les cheveux qu'elle ravit.

"Elle assiste

"à la mort de ses proches,

"se jette sans pitié sur le mourant,

"feint de lui donner le dernier baiser et lui tranche la tête

ou lui entrouvre la bouche,

"et attachée au palais,

"elle murmure sur ses lèvres éteintes

"et lui confie les noirs secrets

"qu'elle fait passer aux ombres du Styx,

"qu'elle fait passer aux Enfers."

- Coupez ! - C'est bon ! Merci. Bien.

Ça a marché ?

- On voit le réflecteur. - Quoi ?

Le son est inutilisable.

Très bien. Merci.

Ça suffit.

C'est bon.

- Et le réflecteur ? - On le voit.

Alors c'est pas bon.

- On l'enlèvera au montage. - Pourquoi il était là ?

Le son est bon ?

Non, inutilisable.

Comment ça ?

Je te l'ai dit avant.

Vous avez pas dit "Son" ni fait le clap,

y a un chantier à côté...

Pourquoi on a filmé si le son n'était pas bon ?

Remercie-moi d'avoir enregistré le son quand même.

C'est n'importe quoi, ce qu'on fait depuis 3 jours...

A quoi bon avoir un ingénieur du son si le son est nul ?

C'est ce que je dis.

Pourquoi tu veux du son puisque ce sera en voix-off ?

A dire vrai, Smith,

je ne comprends pas ce que cherche notre homme avec ces jeux.

De toute façon, ça ne dure pas.

Visiblement il n'arrive à rien

ou il en a marre.

Alors il se plonge dans la littérature fantastique.

Il dépense une fortune.

Il accumule tout ce qu'il peut.

"Le Château d'Otrante", "Melmoth",

"Vathek",

"Le Moine", "Manuscrit trouvé à Saragosse",

plusieurs livres de Nodier et de Cazotte,

Chesterton, Stevenson,

Edgar Allan Poe, Hoffmann,

Chamisso, "Les Mille et une nuits",

Ann Radcliffe, Sheridan Le Fanu,

un peu de Jules Verne

un peu de Gautier, de Nerval, Meyrink,

"La Nourriture des dieux" de Wells,

"Le Horla" de Maupassant,

les contes de terreur de Conan Doyle,

plus de Buzzati que de Calvino, pas mal de Gogol.

Il tombe sur un lot de Machen et l'achète.

Il lit "Les Trois Imposteurs",

"La Terreur", "Le Grand Dieu Pan",

"Le Peuple blanc".

Pendant une semaine, il ne fait qu'acheter des livres de Machen.

Jusqu'à ce qu'il en trouve un qui change tout.

Allô ?

Ah, euh...

Dites-lui que je descends bientôt.

Non, pardon, dites-lui que je descends tout de suite, oui.

Vendredi 19 novembre

"Pendant une semaine, il ne fait qu'acheter des livres de Machen.

"Jusqu'à ce qu'il en trouve un qui change tout."

"Smith, entre hier et aujourd'hui, il s'est passé des choses.

"Je ne sais pas si je dois reprendre où j'en suis resté ou avancer..."

Pendant une semaine, il ne fait qu'acheter des livres de Machen.

Jusqu'à ce qu'il en trouve un qui change tout.

Le livre en question est une traduction de Machen

des mémoires de Giacomo Casanova.

Casanova, Smith.

Le célèbre aventurier vénitien,

connu pour ses innombrables conquêtes amoureuses,

ses escapades d'un pays à l'autre de l'Europe du 18e siècle.

Espion, joueur professionnel,

expert en divination et en cabale.

Bref, Casanova.

Tu sais qui est Casanova, Smith.

Inutile de te l'expliquer.

Le fait est qu'avec ce livre,

notre oiseau devient obsédé par Casanova.

Il lit la traduction de Machen en entier

et commence à chercher des livres de Casanova partout.

Il marque les livres, les annote, les souligne.

Il en retranscrit des pages entières.

C'est comme s'il était jusqu'ici confronté à un problème

et que l'apparition de Casanova apportait la solution.

Je veux essayer d'être précis sur ce point, Smith.

J'ai lu et relu les notes de notre benêt sur les textes de Casanova,

j'ai vu les phrases et les passages qu'il a soulignés.

Qu'en ai-je tiré ? Pas grand-chose.

Juste quelques trucs.

Il ne souligne aucun des grands moments de la vie de l'aventurier.

Aucun de ses hauts faits.

Ni son évasion de la prison des Plombs,

ni ses amours avec Henriette,

ni ses rencontres avec Voltaire ou Mozart.

Rien de tout ça.

Des petites phrases isolées,

des choses dites en passant, des petits commentaires personnels,

des moments d'émotion ou le chevalier de Seingalt s'expose un peu,

se montre fragile, vulnérable voire triste.

Ces petites failles

font jubiler notre homme.

Il souligne plusieurs fois, ponctue de points d'exclamation

et d'encouragements.

"Vas-y ! Oui ! C'est ça ! Bien !"

Comme si Casanova était un boxeur

et lui, le vieux plein d'expérience qui l'entraîne.

Jusqu'à ce qu'une chose se produise.

Une chose importante pour cette histoire.

A ce que je comprends, dans sa poursuite de Casanova,

après des semaines à acheter livres bon marché,

éditions de piètre qualité et traductions douteuses,

notre homme trouve quelque chose qui l'enthousiasme.

Dans le carnet, à côté de la ville et du nom en question,

il écrit : "Je l'ai trouvé".

Dans une petite ville, dans un dépôt-vente perdu,

apparaît un livre en français.

Un grand livre assez cher,

dans lequel il aspire à trouver quelque chose.

Qui n'apparaît pas dans les autres.

Dès qu'il l'a entre les mains,

il vérifie que c'est bien le bon.

Il trouve vite ce qu'il cherche.

Le passage est marqué de grands signes,

entièrement souligné,

et à côté, écrit en gros, on lit le mot "Eureka".

Il est connu des spécialistes de l'œuvre du Vénitien

comme "L'Épisode des araignées".

J'ai fait des recherches, Smith.

C'est un épisode peu connu et rarement publié,

qui disparaît ensuite mystérieusement des anthologies.

Tous les experts de Casanova qui l'ont lu soulignent son importance.

C'est, disent-ils, ce qui ressemble le plus à une fable

ou à une morale de toute la vie du libertin vénitien.

D'autres, de nombreux autres,

disent que c'est apocryphe,

que Casanova n'aurait jamais écrit une chose pareille

et que c'est pour ça que le fragment a cessé d'être publié.

En voici un résumé.

C'est comme ça, ou à peu près.

De passage à Budapest,

Casanova rencontre une comtesse roumaine ou russe

nommée Fifi,

qui attire immédiatement son attention.

Il est déterminé à la conquérir.

Grâce à quelque ruse qu'il n'y a aucun intérêt à raconter,

il réussit à la rencontrer seule.

Il essaie de la séduire.

Elle semble attirée par lui, mais au dernier moment se refuse à lui.

Le lendemain, au lever du soleil,

elle part en voyage.

Désespéré, dépité, il part vers l'ouest, vers l'Italie.

En chemin, à Trieste, il assiste à une représentation théâtrale.

Là, il s'éprend de l'actrice principale,

connue comme "La Colombetta",

célèbre pour sa réputation de courtisane et d'amante experte.

La Colombetta remarque sa présence.

Après la représentation, elle lui fait parvenir une mèche de cheveux.

Casanova brûle de passion et de désir.

Il va la voir dans son boudoir.

Elle l'attend, dévêtue, disposée à se donner à lui.

Elle l'encourage à l'aimer, à la limite de l'impudence.

A la fin,

elle se refuse à lui, lui dit qu'elle n'est pas libre

et qu'elle ne sera sienne

que s'il l'aide à se débarrasser de quelqu'un

dont le nom ne doit être révélé.

Elle lui donne une lettre et une adresse

en Rhénanie ou en Alsace.

Casanova, fou d'amour,

accepte.

Il part aussitôt.

Il traverse les Alpes en plein hiver.

En pleine tempête, il se réfugie dans une taverne.

Il y passe une semaine.

Buvant le jour et dormant dans une étable.

Casanova s'occupe à décrire la vulgarité des habitués,

ses sentiments, la solitude et la réclusion.

Seule semble le ranimer la vision d'une jeune serveuse

que tous appellent "Mausi".

Casanova la compare à une fleur dans un marécage.

Un cygne parmi les vautours.

Une étoile qui brille en pleine tempête.

Rapidement,

Mausi devient sa proie.

Elle s'occupe de lui,

lui apporte de l'eau, de la bière, du pain, du fromage.

Casanova se rend compte qu'elle ne connaît rien de l'amour.

Et il prend son temps,

certain de la faire sienne à tout moment.

Mais les jours passent, et le moment n'arrive pas.

Au moment de partir, Casanova découvre que c'est lui

qui est fou amoureux de la petite serveuse,

et non l'inverse.

Elle, au dernier moment,

refuse de lui sacrifier sa vertu

et lui dit de revenir.

Qu'il ne pourra la posséder que s'il revient.

Quelques jours plus tard, en Bohème,

Casanova est dévalisé par des bandits de grand chemin.

Une fois de plus, comme si souvent, il est ruiné.

Il erre sans but dans une plaine grise et déserte.

Au loin, il commence à entendre des coups de canon

et découvre qu'il est en Silésie, tout près de la ligne de feu.

Il se réfugie dans une petite garnison polonaise près du front.

Là, il rencontre le colonel qui la commande,

le légendaire comte Brinecki.

Celui-ci, bien sûr, connaît le nom de Casanova

et l'invite à jouer au pharaon dans la tente des officiers.

Dans la tente, pendant la partie, il rencontre la fille du colonel,

la comtesse Brinecka.

La fille du colonel est différente de toutes les femmes qu'il a connues.

Et il dédie plusieurs pages de ses mémoires

à l'émotion et à la stupeur

avec lesquelles il la regarde évoluer,

fumer, parier et jurer comme un homme.

Casanova repère un danger.

Brinecki veille jalousement sur sa fille,

sans la quitter des yeux une seconde.

Ce n'est pas la première fois que Casanova se heurte à un père

ou un mari jaloux.

Malgré cela, le moment de la faire sienne n'arrive pas.

Casanova relate une série de rencontres au milieu des bivouacs,

charmantes et colorées,

mais qui ne mènent à rien.

Il arrive toujours quelque chose.

Chaque fois, le conte Brinecki pointe son nez au mauvais moment.

Arrive le soir où la garnison doit partir.

Le comte a gagné.

Elle s'éloigne irrémédiablement.

Casanova se jure de parcourir l'Europe jusqu'à la faire sienne.

De prendre les armes si nécessaire.

D'aller à la guerre si nécessaire.

Casanova se découvre à la limite de ses forces.

En un mois, il est tombé 4 fois amoureux.

4 fois, il a été sur le point de triompher.

4 fois, la proie lui a échappé au dernier moment.

Il décide de retourner à Fifi.

Il chevauche durant 3 jours et 3 nuits jusqu'à Budapest.

Quand il arrive, Fifi n'est pas là.

Il ne trouve qu'une lettre d'elle lui disant de venir la voir à Venise.

Comme nul ne l'ignore, pas même Fifi,

Casanova ne peut entrer à Venise après son évasion de la prison.

Il décide donc de l'attendre à Bolzano et de l'enlever.

A Bolzano, il loue un palais princier

qui lui coûte 30000 sequins.

Là, il attend Fifi qui n'arrive jamais.

A la place, apparaît La Colombetta,

en tournée avec sa troupe.

Casanova retrouve instantanément le feu perdu.

La Colombetta le tient complètement sous son charme.

Il prépare le moment de leur union avec délicatesse, minutie

et la subtile précision d'un horloger.

Au moment décisif, quand le feu est sur le point de le consumer,

quand le banquet est prêt,

quand sa virilité est un fauve prêt à fondre sur sa proie,

La Colombetta, avec une quelconque excuse,

se refuse à lui.

Et ainsi de suite, ad nauseam.

Inutile de raconter toutes les aventures qui s'ensuivent.

Il suffit de dire que durant des mois voire des années,

Casanova vit asservi,

fou d'amour pour ces 4 dames,

desquelles il n'obtient que promesses.

Un baiser,

une lettre promettant une passion éternelle,

et guère plus.

Au milieu de ce tourbillon,

l'aventurier déclare que de toutes ses années galantes,

il n'a jamais tant souffert,

mais n'a jamais ressenti non plus tant de désir ni vécu si intensément.

Finalement, après des années d'amours épiques et frustrées,

Casanova découvre la vérité.

Les 4 dames, les 4 sources de sa félicité et de son infortune,

se connaissent.

Elles font partie d'une société secrète de sorcières

appelée "Les Araignées".

Durant toutes ces années,

l'infatigable séducteur n'a été pour elles qu'un instrument,

un messager,

l'outil inconscient de leurs méfaits.

Il n'a jamais compté.

"Je n'ai jamais rien été pour elles", confesse Casanova.

"Moi qui ai toujours eu le premier rôle,

"je n'étais pour elles qu'un personnage secondaire,

"un figurant,

"un détail".

Et c'est juste là,

après cette phrase,

que notre inconnu a écrit à la main, en gros :

"Eureka".

"Eureka" quoi, Smith ?

"Eureka" quoi ?

Je continuerai à t'écrire demain.

Il est tard, et j'ai encore tant de choses à te raconter.

Je n'ai même pas abordé le mystère principal.

Je ne te dirai qu'une chose, Smith.

Je crois avoir trouvé un exemplaire Ullmann.

Tu as bien lu.

Ne me demande pas d'où il sort, mais je suis sûr qu'il est authentique.

Comme tu vois, nul ne sait où tout cela va nous mener.

SAMEDI 20 NOVEMBRE

Oui.

Je voudrais envoyer un télégramme.

Oui.

Institut de Recherches Paranormales du Potomac,

Washington DC.

Docteur Carlos Smith.

Écrivez :

"Smith, j'ai besoin de toi. Stop.

"J'ai besoin que tu viennes. Stop.

"Je crois qu'il s'agit d'un code 4. Stop.

"Je répète, code 4. Stop.

"Signé Gatto."

S'il vous plaît. C'est urgent.

J'attends l'appel, merci.

Allô ?

Oui...

Quoi ?

On l'a trouvé ? Vous êtes sûrs que c'est lui ?

Oui.

J'arrive.

Pardon...

Pardon.

Bon...

Bon...

Bon...

Bon... Ça y est.

Voilà "Une Partie de campagne"

puis "Les Prisonnières", et ça y est.

C'est fini.

C'est fini.

Ah, une chose.

Dans l'épisode 5, les filles n'apparaissent pas.

Elles reviennent dans le suivant.

C'est un peu bizarre, mais bon...

Sur le moment, ça nous a paru intéressant.

Bon, je vais y aller.

Bon, ce fut un plaisir de vous avoir avec nous pendant...

toutes ces heures.

Voilà.

Bon...

A la revoyure, comme on dit parfois.

Ciao.

ÉPISODE 5

ÉPISODE 6

Nous restâmes un long moment à la regarder.

Elle ne ressemblait à rien de ce que nous connaissions.

La petite métisse respirait fort, comme si elle voyait le diable.

La mère de la Fille me regarda, effrayée.

Qu'est-ce que c'était ? D'où venait cette étrange machine

pareille à un insecte métallique géant ?

Jamais, dans les années qui suivirent cette aventure,

je ne revis pareille chose.

Finalement, la machine parut bouger.

Lentement, ses cheminées se mirent à lâcher une épaisse vapeur noire.

Puis vint un long vrombissement semblable à celui d'une locomotive.

En quelques minutes, la machine se couvrit de fumée,

jusqu'à masquer ses cheminées, ses palans

et son complexe système de poulies.

Quand la fumée se dissipa, la machine n'était plus là.

Mes compagnes et moi restâmes silencieuses un long moment.

Finalement, la Créole, comme si elle était... (illisible)

nous encouragea à continuer.

Allons-y, dit-elle. Je n'aime pas ces montagnes.

J'aimerais arriver au fleuve avant le coucher du soleil.

Vers 6 h du soir, nous nous arrêtâmes pour manger.

La métisse et sa mère disaient que c'était un lieu sacré, un sanctuaire.

Ça me rappelait des monuments mégalithiques

que j'avais vus enfant sur les côtes de Cornouailles, dans le sud.

Nous décidâmes de passer la nuit, là.

La mère de la métisse gardait un visage sévère, préoccupé et inquiet.

Cette nuit-là, je dormis à peine.

La mère de la fille aussi.

Elle resta vigilante toute la nuit, attentive au moindre murmure,

entendant des choses qu'aucune de nous ne percevait.

Son ouïe s'était adaptée au silence

durant ces innombrables nuits à craindre l'arrivée des sauvages.

Finalement, tandis que les autres dormaient, elle me chuchota :

"J'entends l'eau. Le fleuve n'est pas loin."

Vers midi, le fleuve apparut enfin.

Là eut lieu un épisode marquant.

Quand nous traversâmes,

tel un comité d'accueil, apparurent 2, 3, 4 chevaux.

Ils vinrent nous accueillir, amicaux,

et nous ne pûmes que les considérer comme un heureux présage.

Ils nous accompagnèrent pendant un bon moment.

"Ça y est", me dit la jeune Créole. "On a traversé, on est sauvées.

"C'est fini."

Après une ou deux heures,

nous trouvâmes un bassin où nous baigner.

La petite Créole ne voulait pas, pudique,

comme si elle craignait de se déshabiller devant nous.

La joie finit par vaincre la peur

et nous nageâmes toutes les 4 ensemble un long moment.

Le soir, nous atteignîmes la dernière colline.

Devant nous apparut, immense, la plaine,

les premiers villages, les champs cultivés, le monde connu.

Derrière nous, les montagnes, et derrière, le terrible Désert.

Le moment était venu de nous dire adieu.

Mère et Fille continuèrent vers le Quartier Général.

Je les vis s'éloigner comme 2 petits points blancs.

Que sera-t-il advenu d'elles ?

Et ces créatures dans leur ventre, issues du même père ?

Une de ces histoires si fréquentes sur ces terres cruelles.

La Créole semblait terrifiée.

Elle dit qu'elle essaierait d'atteindre Pergamino,

où, selon elle, elle avait encore de la famille.

Quelques années plus tard, elle retourna dans le Désert.

Je restai longtemps à regarder l'horizon.

Une étrange mélancolie que je tentai de chasser apparut

et resta là comme un nuage noir durant des mois.

J'avais passé 10 ans dans le Désert, parmi les sauvages,

loin de tout ce que j'aimais et en quoi je croyais.

"On n'oublie jamais le désert", m'avait dit une des vieilles du camp

dans les premiers jours de ma captivité.

Aujourd'hui, tant d'années après, vieille et près du feu,

je comprends que cette pauvre femme avait raison.

Au bout d'un moment, je partis aussi.

"Souvenirs d'une Anglaise prisonnière dans les plaines d'Amérique du Sud",

de Sarah S. Evans,

Thomas Stone & Co. 1900.

Adaptation : Florence BRESKOC

Sous-titrage : HIVENTY

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