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ÉPISODE 3 (Acte 3)
À BRUXELLES
Dis à Kurt de se préparer.
EN AMÉRIQUE DU SUD
TROIS HEURES AVANT
QU'ELLES ARRIVENT
POUR LES TUER
LES TUEURS
il était maigre, grand et silencieux,
paraissait toujours tranquille et était toujours attentif.
En voyant sa photo dans le dossier, elle le trouva séduisant.
Une des filles du recrutement lui dit :
"Pense à James Bond. Une sorte de James Bond."
Mais non, il n'était pas comme James Bond.
James Bond attirait l'attention partout où il allait.
Lui, au contraire, aimait être invisible.
C'était quelqu'un de subtil, élégant,
qu'elle n'entendit jamais élever la voix,
jurer ou insulter qui que ce soit.
James Bond fonçait dans des voitures de sport,
skiait et pilotait des hors-bord.
Lui aussi pouvait faire tout ça,
mais toujours comme une obligation.
Il n'aurait jamais fait la course
avec une fille dans les virages de Monte-Carlo.
Il était sobre dans tout ce qu'il faisait,
et il était clair que, pour lui, toutes ces bêtises
n'étaient rien de plus qu'un travail.
James Bond ne cessait de boire ses fameux Martini
ou de déboucher du champagne français,
ou ce genre de choses.
Lui, au contraire, elle l'avait rarement vu boire,
et quand il buvait, il savait s'arrêter,
n'allait jamais trop loin.
Pareil avec les femmes. Rien.
Il était pudique et distant, presque un moine.
Il était un peu mélancolique
et semblait toujours en train de penser à autre chose,
de réfléchir.
Et s'il y a une chose que Bond n'est pas,
c'est bien un penseur.
Malgré le temps qu'ils passèrent ensemble, elle ne vit qu'à la fin
qu'il était en fait aimant et doux,
et qu'il n'était ni un saint
ni un robot contrôlé à distance par un expert de la NASA.
Quand elle le découvrit,
il était trop tard pour faire quelque chose,
sa tête était mise à prix dans la moitié des pays de l'Europe
et il était mort.
A l'époque, le monde se divisait en deux.
Chaque camp disait avoir raison,
que s'il gagnait, tout irait mieux
et que tout le monde serait plus heureux et libre.
Et chaque camp avait ses tueurs.
Eux étaient avec les bons.
Le fameux "Monde libre",
la moitié respectable du monde.
Ils tuaient des communistes pour que les gens de la vieille Europe
continuent à porter des jeans et des T-shirts de Mickey,
à regarder des femmes nues dans la revue Playboy,
à danser en discothèque et à mâcher du chewing-gum,
et surtout pour que certains puissent devenir millionnaires
en vendant des cigarettes, des pneus, du savon ou des vis.
Voilà pourquoi ils tuaient des gens.
Voilà, au fond, ce qu'était leur monde libre.
Mais aucun d'eux n'y pensait, et nous ne devrions pas non plus,
car ce n'est pas le moment de parler politique
mais de l'histoire d'amour entre deux tueurs.
Une de ces histoires où deux collègues
ou deux amis passent leur temps ensemble,
et tout le monde pense qu'ils sont amoureux, sauf eux.
Ce genre d'histoire, mais avec des tueurs.
Le genre d'histoire où on les voit et où on se dit :
"Tôt ou tard, ils finiront ensemble.
Tôt ou tard, ils se rendront compte."
Mais le temps passe, la vie continue, et eux aussi.
Et peu à peu, sans s'en apercevoir, ils s'éloignent,
il devient trop tard, et soudain, ça leur échappe.
Et longtemps après, peut-être, l'un d'eux y pense et se rend compte,
ou peut-être même pas, et cela se perd,
irrémédiablement, comme si ça n'avait jamais existé.
Et le monde tourne la page et passe à autre chose.
Ça, mais avec des tueurs.
Ils travaillèrent ensemble pour la 1re fois en Bulgarie, en 75 ou 76.
301 était Amanda et lui, Angel.
Il fallait liquider un banquier libanais
qui finançait un genre de mouvement nationaliste.
La 1re scène a lieu dans un aéroport
et il y en aura beaucoup d'autres dans des aéroports.
Jamais de grands aéroports pleins d'agents,
de gens qui regardent et informent.
Toujours des aéroports de petites villes,
où personne ne se soucie de grand-chose.
Ils se virent pour la 1re fois dans un de ces aéroports de province.
Elle arriva la première et alla l'attendre.
Elle ne l'avait jamais vu en photo, ni rien.
"Inutile", lui avait-on dit.
"Il aura un imperméable,
"tu le reconnaîtras."
"Le vol Aeroflot 222 en provenance de Sarajevo arrivera porte 3."
Ils étaient censés être un couple de jeunes mariés,
et lui, un agent d'assurances international,
ou quelque chose comme ça.
Ils passèrent la journée à roucouler,
à s'embrasser, à faire du tourisme
jusqu'à ce que les espions se lassent de les suivre.
Ils allèrent voir la mer Noire, le musée d'histoire,
le musée de la révolution,
les boutiques d'antiquités et le vieux marché.
Ils restèrent à regarder les musiciens de rue
à la porte de la cathédrale
et se prirent en photo avec un joueur d'orgue gitan et son singe
qui leur offrit une carte porte-bonheur et une fleur.
Au coucher du soleil, ils prirent une calèche jusqu'à l'hôtel
où ils avaient réservé des chambres.
Le concierge leur dit qu'elles n'étaient pas prêtes,
qu'ils pouvaient attendre en bas,
que l'hôtel se chargerait de leurs bagages
le temps de finir de les nettoyer.
Ils firent ce qu'on leur dit,
et tandis que les espions fouillaient leurs valises,
ils se soulèrent au champagne bon marché dans la salle à manger
où on leur avait préparé une réception de bienvenue.
Ils restèrent jusqu'à minuit passé
à échanger des secrets, des petits poèmes,
des vers osés et des confessions intimes.
Quand ils virent que les espions étaient plus fatigués qu'eux,
ils montèrent.
NE PAS DÉRANGER
301 continua le jeu plusieurs minutes.
Quand la comédie fut presque terminée, il revint.
Ils se regardèrent. Tout s'était bien passé.
Il se mit au lit et s'endormit aussitôt.
Elle ne put fermer l'œil de la nuit.
Elle resta là, immobile,
à le regarder dormir comme s'il ne s'était rien passé.
Le lendemain matin, ils quittèrent la chambre.
Il l'emmena jusqu'à un petit port où l'attendait son contact,
l'embrassa sur la joue et disparut.
A compter de ce jour, ils travaillèrent toujours ensemble.
Une ou deux fois par an, pas plus, trois au maximum.
En 78, ils tuèrent un diplomate communiste à Stockholm.
En 80, dans les Alpes,
ils firent sauter le véhicule d'un couple de l'ETA.
En 81, ils en étranglèrent un autre à Budapest.
La même année, à Kiev, ils firent sauter la tête d'un Anglais
qui avait déserté, ou qui allait déserter,
ou dont quelqu'un pensait qu'il allait déserter.
Le numéro était toujours le même : les jeunes mariés heureux,
l'aéroport de province, les câlins, la chambre d'hôtel.
301 changeait de nom, mais lui était toujours "Angel".
Aucun d'eux ne se rappelait le nombre exact de gens tués.
Ils étaient nombreux et très différents,
mais ils se confondaient,
comme les femmes dans la mémoire d'un don Juan.
Ils se connaissaient par cœur.
Et souvent, l'un disait ce que l'autre s'apprêtait à dire
avec les mêmes mots.
Ils n'étaient guère démonstratifs,
et aucun ne pensait qu'il pourrait y avoir quelque chose entre eux.
Il n'y avait pas la place pour ça.
Cela avait été réglé dès la première nuit.
Les règles étaient simples :
romance le jour, la nuit, rien.
Elle l'avait compris dès le début,
dès le 1er baiser, et même dès le 1er aéroport.
Cet homme n'était pas un Casanova.
Plutôt un comptable, un administratif.
Atterrir, embrasser, tuer, et retour chez soi.
Une fois, au début,
elle se dit : "M'a-t-il seulement remarquée ?
"A-t-il du sang dans les veines, ce foutu androïde ?"
Mais elle pensa aussitôt : "Attention, ma petite.
"Sors-toi ces bêtises de la tête.
"Tu n'as plus 16 ans, et ce jeu est dangereux.
"Alors tourne-toi et compte les moutons."
Avec le temps, la question disparut,
et elle s'endormait souvent avant lui.
En fait, ils s'endormaient en même temps,
comme des frères et sœurs,
ou comme deux vieux.
Mais une année, en 80 ou 81, tout changea.
Elle arriva avec plusieurs jours d'avance
et personne ne l'attendait à l'aéroport.
Elle passa plusieurs jours seule à s'occuper des services secrets.
Et ce n'était pas en Europe de l'Est, mais sous les tropiques,
dans une colonie française des Caraïbes.
Et quand son partenaire arriva enfin,
ce n'était pas Angel.
C'était Mac the Knife.
Mac the Knife était une star.
Allemand, Alsacien ou Lorrain, allez savoir.
C'était un des tueurs les plus célèbres du monde.
Hautain, arrogant, imbu de lui-même,
jouissant d'une réputation incomparable.
Extrêmement cher.
Et célèbre briseur de cœurs
dont on disait qu'il avait séduit des femmes de présidents
et pas moins de 5 reines.
C'était une légende.
Les filles du recrutement rêvaient de lui comme des adolescentes.
Et si ça n'avait été top secret,
elles auraient mis sa photo sur leur bureau
comme si c'était Julio Iglesias.
Et voilà qu'on lui avait assigné à elle.
Tous les filles l'enviaient.
Elle avait droit à Mac the Knife.
Le scénario aussi fut différent cette fois.
Pas de jeunes mariés.
Ils devaient tuer un certain Bobó,
un révolutionnaire africain qui se vantait
d'avoir tué plus de Noirs que Mobutu et plus d'Européens qu'Amin.
301 était une journaliste de France-Presse.
Bobó l'avait vue à une soirée et voulait la rencontrer
pour une interview à l'ambassade où il était réfugié.
Et il l'attendait avec impatience, parfumé,
vêtu de ses plus beaux atours.
Cette nuit-là, ils couchèrent ensemble et Mac the Knife, bien sûr,
offrit une prestation digne des annales.
Mais le lendemain matin,
301 regarda ce crétin blond
avec qui elle s'était vautrée durant des heures
et le trouva répugnant.
Elle pensa : "Qu'est-ce que je fais là ?
"Je n'ai pas envie d'être ici. Je n'ai pas envie d'être avec ce clown.
"Si la Terre pouvait l'engloutir,
"si les Russes pouvaient l'enlever et l'envoyer au Cirque de Moscou
"pirouetter avec les acrobates et les ours qui dansent.
"Je veux partir d'ici. Je veux juste partir d'ici."
Voilà ce qu'elle pensait.
Mais elle ne pensait pas ou n'osait pas penser :
"Je n'ai pas envie d'être ici mais d'être avec lui. Avec Angel.
"Où es-tu, espèce de lopette ?
"Pourquoi m'as-tu abandonnée ?
"On était censés former un duo.
"C'est qui, ce superhéros qu'on m'a envoyé à ta place ?
"Où es-tu ? J'ai envie de te voir, collègue.
"Tu me manques."
La fois suivante, ce fut étrange.
En arrivant à l'aéroport, elle se demandait :
"Qui va venir ? Est-ce que ce sera lui ?"
En le voyant, elle eut envie de sourire et de l'étreindre
mais elle ne le fit pas.
Tout fut différent, dès le départ.
Ils n'eurent pas à jouer les époux.
Ils étaient collègues de travail, ne dormaient pas ensemble.
Ils passèrent la journée à attendre,
à se faire passer pour deux bons Européens bien-pensants.
Elle remarqua qu'il était bizarre, il avait quelque chose.
Il était nerveux, faisait des blagues, ne la regardait pas en face.
A un moment, elle aurait même juré qu'il rougissait.
Quelque chose d'imperceptible avait changé.
"Serait-ce que lui aussi...?"
pensa-t-elle, mais elle s'arrêta là,
comme devant une porte.
La soirée fut presque insupportable. Ils se parlèrent à peine.
Elle avait envie de dire ou faire quelque chose, n'importe quoi,
mais elle ne dit rien une fois de plus.
Ils allèrent se coucher, chacun chez soi,
et elle ne put fermer l'œil.
A nouveau, après toutes ces années.
Le lendemain, ils firent le travail.
Il fallait tuer un Palestinien,
une sorte de leader islamique très en vogue en Europe
que les magazines comparaient à Che Guevara
pour son côté jeune et sexy.
Ils passaient pour des journalistes.
De Life, Paris Match, ou une revue de ce genre.
A l'époque, ça se faisait encore.
Les guérilleros aimaient faire la couverture des magazines,
avec de gros titres,
à parler et pester contre l'Occident.
Elle regardait Angel et pensait :
"il est nerveux.
Il pense à autre chose."
Mais elle coupa court.
"Arrête, idiote.
Concentre-toi ou tu finiras flottant dans la mer Morte."
Une heure après, ils tuèrent le type d'une balle dans la tête.
Fin de l'histoire.
Fin de l'histoire.
Elle le vit cacher le corps,
l'arroser d'essence et revenir à la jeep.
Il resta là un moment, immobile,
se retourna finalement vers elle et la salua.
Elle lui répondit.
Elle leva la main et, bien qu'il ne la voie pas,
sourit.
Elle lui sourit.
Puis elle lui tourna le dos et se mit à marcher.
Elle marcha une heure dans le désert
jusqu'à ce qu'un hélico de l'armée la prenne et la dépose en Israël.
Puis un avion pour Istanbul, une semaine à Istanbul,
et un autre avion pour Paris.
Ils ne se revirent jamais.
A partir de là, tout devint de plus en plus clair.
Elle le sentit venir.
Elle resta plusieurs mois sans se montrer.
Le coup du Palestinien sexy
avait fait beaucoup de bruit.
Les journaux du monde entier en avaient parlé.
Et ils continuaient à poser des bombes dans les cafés pour le venger.
Alors elle prit ça comme des vacances.
Elle lut des revues, étudia l'anglais, fit de l'aérobic.
Elle alla visiter un musée.
Mais toujours sans nouvelles d'eux un an plus tard,
elle sut que tout était fini.
Elle ne savait pas trop quoi faire.
Soudain, elle était libre.
Libre et sans emploi.
Que fait une tueuse internationale quand elle n'a plus de travail ?
Rien, sûrement. Par où commencer ?
Malgré tout, peu à peu, elle reconstruisit sa vie.
Elle avait de l'argent et pouvait faire ce qu'elle voulait.
Acheter une maison au Portugal, en Grèce ou dans les Dolomites,
ou un voilier, ou une Alfa Romeo de sport,
ou partir au Népal laver ses péchés dans un monastère de lamas.
Mais elle ne fit rien de tout ça.
Elle ne fit rien du tout.
Elle resta chez elle à attendre quelque chose.
Jusqu'à ce qu'un jour, ça arrive.
Un jour, le téléphone sonna. Un numéro que personne n'avait.
Pas même ses anciens employeurs ni les filles du recrutement.
Une voix, d'homme ou de femme, lui dit quelques mots.
Ces mots indiquaient une heure et un lieu à l'extérieur de la ville.
Quand elle y arriva, elle reçut un autre appel
lui donnant un autre lieu et une autre date.
Il y a un jeu, comme ça,
que tout le monde connaît.
Ça s'appelle la chasse au trésor.
Elle joua à la chasse au trésor pendant plusieurs jours,
d'un lieu à l'autre, d'un téléphone à l'autre,
suivant les indications comme une idiote.
Jusqu'à ce que la chasse se termine.
Le dernier endroit était trop romantique,
d'un romantisme presque vulgaire.
Le lieu idéal pour un rendez-vous dans un roman du 19e.
Elle crut qu'il lui faisait une blague et rit un peu,
puis elle cessa de rire car elle trouva une lettre.
Une lettre de lui, écrite de sa main.
Et à ce moment-là, elle qui avait tué des dizaines de gens,
étranglé des gens, poignardé des gens de sang-froid,
empoisonné des gens,
tiré dans la tête de gens à bout portant,
elle eut un nœud à l'estomac et se dit qu'elle avait peur,
qu'elle ne pouvait pas la lire, qu'elle ne pouvait continuer.
La lettre lui était adressée à elle, à son vrai nom,
qu'elle n'avait pas entendu depuis l'école
et que personne de son ancien travail ne connaissait, encore moins lui.
Et c'était une lettre d'amour.
Pas avec des choses comme "Je t'aime"
ou "Je t'ai toujours aimée et je t'aimerai toujours",
ou "Tu es la femme de ma vie",
ni rien de tout ça.
Non, mais celui qui avait écrit cette lettre
avait pensé à elle et l'avait regardée comme nul autre,
la connaissait comme nul autre ne l'avait connue jusqu'ici.
Cette lettre parlait d'elle.
Pas comme d'une aventurière ou d'une héroïne,
qui conduit dans le désert avec un turban dans les cheveux,
saute d'un train en marche,
regarde impassiblement les balles siffler au-dessus de sa tête,
se balance à une corde au-dessus d'un précipice, saute en parachute,
ou traverse un marécage couverte de sueur et de boue.
Elle parlait d'elle s'habillant pudiquement de dos
dans des centaines d'hôtels différents,
tous identiques, tous aussi tristes.
S'habillant de dos, ou en pyjama,
ou sortant du bain.
D'elle dans les aéroports, l'attendant,
dans des centaines d'aéroports de par le monde,
l'attendant, debout, solitaire,
plantée là comme une enfant.
D'elle s'amusant, faisant des blagues,
drôles, qu'elle ne se rappelait pas avoir faites,
ou émue par quelque chose,
un lever de soleil en montagne ou sur la mer,
émue sans qu'elle lui dise rien.
Caressant un chien,
faisant des trucs qu'elle faisait sans s'en apercevoir,
qu'une femme ne lui ressemblant pas faisait, mais qui en fait était elle.
Et la lettre parlait de lui aussi.
A côté d'elle, à la regarder, toujours,
en silence, à la regarder marcher, dormir,
parler.
Et de lui sans elle, aussi, pensant à elle,
se souvenant d'elle durant les longs mois où ils ne se voyaient pas,
roulant à toute vitesse,
nageant dans la mer ou visitant un pays lointain
pour voir s'il pouvait la retrouver un peu,
si ce vaste monde fascinant
pouvait la lui ramener un peu,
et si quelque chose d'elle
apparaissait quelque part.
Elle lut la lettre et la relut.
Elle pensa la détruite mais la garda
et passa une semaine sans parler à quiconque.
Elle eut envie de pleurer et finit par pleurer.
"Il a toujours été là", pensa-t-elle.
"Plus que moi. Plus que quiconque."
Et 3 semaines ou un mois plus tard,
elle réalisa que c'était une lettre d'adieu,
ou plutôt un testament, ou un avertissement.
Qu'il lui disait adieu, mais qu'il lui disait aussi
"Fais attention !"
Que leurs anciens employeurs savaient tout,
qu'ils connaissaient cette lettre avant même qu'il ne l'écrive,
qu'ils n'avaient plus besoin d'eux,
qu'ils allaient le tuer ou l'avaient déjà tué,
et qu'ils la tueraient aussi.
"Toujours à mes côtés", pensa-t-elle. "Toujours avec moi."
Elle se dit qu'elle aurait aimé l'embrasser, au moins une fois.
Elle téléphona, se procura un passeport suisse
ou suédois et disparut.
Casterman eut du mal à la trouver.
Quand elle apparut enfin, ils parlèrent longtemps.
Ils parlèrent affaires, banalités,
avant de se mettre d'accord.
Au bout d'un moment, elle se décida.
"Et lui ?" dit-elle presque avec peur.
"Comment il va ?"
Malgré son sang-froid et son sale caractère,
il ne sut que répondre.
Finalement, il la regarda avec toute la tendresse dont il était capable.
"Ne vous en faites pas pour lui. Tout va bien."
EN AMÉRIQUE DU SUD
POUR LES TUER
ELLES VIENNENT POUR LES TUER
QUELQUES MINUTES AVANT QU'ELLES VIENNENT POUR LES TUER
"I 111 Radio Vallimanca vous donne l'heure...
"6 h du matin.
"Pression 1120 millibars.
"Humidité 50 %."
LA TAUPE
"Ce lugubre empire est le lot des perdants." Dryden
D'abord il y a la terre.
Cela avant tout,
la plaine blanche, infinie.
Des lieues et des lieues semi-désertes
s'étendant comme une mer ou une galaxie,
démesurées, désespérées, comme un abîme.
Des lieues et des lieues sans rien ou presque,
sans hommes... ou presque.
Parfois, au loin, une lumière, une maison,
une usine chimique,
un hangar, un moulin.
Pire encore, plus solitaire encore.
Et ce, sur des centaines de milliers de lieues,
presque un tiers du monde.
Et avant tout, cette étendue de terre sale et triste.
Les usines tristes et sales de Moscou,
les fermes tristes et sales d'Ukraine,
L'Oural triste et sale.
Tristes et sales, les plaines de la Volga, la Caspienne solitaire
et les monts Altaï,
apparaissant au loin comme des tours.
Et puis, comme une plainte infinie, la Sibérie,
lointaine comme le hurlement d'un loup,
lointaine même quand on est là, lointaine et seule,
comme ces ermites effrayants qui vivent dans des grottes.
La Sibérie, s'étendant comme une maladie sur tout le continent,
sur des lieues et des lieues, un tiers du monde,
s'étendant tellement qu'il y a des montagnes au sud
et des mers gelées au nord
qu'on croirait là pour la freiner,
mettre une limite à tant de saleté et de tristesse.
La Sibérie, blanche comme les fantômes,
comme la feuille où on écrit un testament
ou une sentence de mort, blanche comme les yeux d'un aveugle,
comme la peau d'un mort,
comme un squelette abandonné durant des siècles,
comme la neige qui tombe
et tue le peu qu'il reste du printemps,
blanche comme une robe de mariée oubliée dans une armoire,
comme le marbre d'un temple païen où personne ne reviendra,
comme le verre de lait
servant à empoisonner une jolie femme,
comme la stèle d'un homme puissant et injuste,
comme la lune reflétée dans les yeux d'un loup
qui hurle de faim, de désespoir et de tristesse.
Avant tout, cela.
D'un côté du ring, cela.
Et puis il y a elle.
De l'autre côté du ring.
Elle, c'était l'agent 50.
Une des 15 personnes les plus importantes
des services secrets du Parti.
Une des 30 espionnes les plus puissantes du monde.
Pourtant sa vie ressemblait à celle d'une quelconque secrétaire.
Elle avait son bureau, austère et gris, au 5e étage du "Centre",
le nom donné à Moscou à l'organisation rassemblant indics,
espions et tueurs.
A part une ou deux fois par an, sa vie était toujours la même.
Elle arrivait, s'asseyait à son bureau,
sa secrétaire apportait le thé et les 1ers rapports.
- Excusez-nous... - Installez-vous.
Voyons ce qu'on a aujourd'hui...
Ici.
Ici.
6e étage.
Ici.
Stockholm.
Stockholm.
Elle lisait : "Agent 741, ambassade d'Angola,
"signale transactions bancaires."
Elle ordonnait : "Au 4e étage."
Elle lisait : "Agent 112, Bern,
demande moyen communication sûr pour transmettre infos importantes."
Elle décidait : "2e étage."
C'était tout.
450 hommes vivaient sous son contrôle,
cachés, éparpillés dans le monde entier,
sous de faux noms, et mentaient
sans savoir que leur sort se jouait dans ce bureau de Moscou.
C'était le jeu.
Ils appelaient ça "Réseaux" et le plus drôle,
c'est qu'aucun ne savait bien ce qu'il faisait.
Chacun faisait une partie, empoisonnait quelqu'un,
prenait une photo, un paquet,
volait des documents.
Mais personne ne comprenait
à quoi et pour quoi servait chacun de ces actes.
Cent ans plus tôt, Karl Marx en avait parlé
et dit que c'était très mal.
Peu importe.
Karl Marx avait beau être Karl Marx,
il ignorait tout de l'espionnage, et de suivre les ordres
et d'obéir sans poser de questions.
En revanche, son armée de robots comprenait ça très bien.
Quelqu'un commandait.
Elle commandait.
Si elle se trompait, si elle disait "3e étage"
au lieu de "5e étage",
ils étaient morts.
"La voilà, ta guerre froide", pensait Casterman.
"Une guerre de bureaucrates, de réceptionnistes,
"d'archivistes, de traducteurs.
"Une guerre de bureaux.
"Tout se décide ici.
"Ici se décide si quelqu'un gagne ou perd."
Elle le savait bien.
Elle savait que c'était sa guerre et qu'elle en était un soldat.
Elle avait un entraînement militaire, elle était colonel,
avait été sur le terrain en Afghanistan et en Laponie.
Au diable tout ça.
Ce n'était pas une guerre de boy scouts.
Sa place, c'était ce bureau, ce secrétariat,
cette routine, 4e étage, 3e étage.
Elle était un garde, une sentinelle,
son champ de bataille était le monde
et elle devait juste s'assurer que rien n'aille de travers,
que tout aille bien.
"Que d'autres sautent en parachute ou volent des microfilms.
"Moi, de cette pièce, je livrerai ma bataille."
Camarade,
vous devriez regarder ça.
Jusqu'à ce qu'un jour, tout aille mal.
Il en arrive beaucoup.
Vraiment beaucoup...
Elle arriva, comme toujours.
La secrétaire lui apporta tout, comme toujours.
Mais au lieu des rapports de routine,
où Untel a dit ça et Untel a demandé de l'argent,
elle lut autre chose.
Ce qu'elle vit,
c'est l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques
humiliée,
devenue la risée de tous les espions du monde.
Elle vit en quelques secondes
toute sa stratégie de contre-espionnage couler,
en miettes, et tourner dans les toilettes de l'Occident,
au milieu d'horribles rires triomphants.
En moins d'une heure, 40 rapports arrivèrent,
tous confidentiels, tous très graves.
Agents tués, réseaux démantelés,
missions avortées, documents disparus.
Que s'était-il passé ?
Comment la malédiction pouvait-elle frapper partout
en même temps ?
C'était une catastrophe, un coup de maître.
Ce n'était pas les petits agents
mais l'élite, la fine fleur du service,
effrayés comme des enfants,
les taupes de Washington, Paris, Londres, de l'ONU,
de Genève qui écrivaient.
Ce n'était plus les rapports laconiques
mais des appels à l'aide désespérés en plein effondrement.
L'Effondrement.
C'est sous ce nom que ce jour resta dans les annales du Centre de Moscou.
Le jour de l'Effondrement, le jour où tout partit en vrille,
le jour où la fête se termina pour nous,
où nous perdîmes la guerre.
Ce furent les jours du protocole de Minsk.
Ce fut l'ordre qui apparut dans toutes les ambassades russes,
maisons de la culture russes,
bureaux de coopération franco-soviétique,
ou germano-soviétique,
ou britannico-soviétique.
Et dans tous les autres nids d'espions du monde.
Le protocole de Minsk. Cela signifiait :
"C'est fini.
"Disparaissez. Ne laissez aucune trace. Brûlez tout.
"Abandonnez tout ce que vous avez en cours.
"Ça n'a plus d'importance.
"Nous sommes tous morts."
Qu'est-ce que je fais ?
Qu'est-ce que je fais ? A quel étage je les envoie ?
Camarade...
Je peux partir ?
La scène suivante a lieu un mois
ou un mois et demi après l'Effondrement.
Le lieu : le bureau de l'amiral Ratnikov,
la plus haute autorité du contre-espionnage du Soviet Suprême.
L'agent 50 attend.
L'Effondrement a causé la pire crise dans les hautes sphères du Parti
depuis l'affaire du coton dans les années 70.
Beaucoup ont changé de camp,
et cette entrevue pourrait être sa sentence de mort.
Ratnikov n'arrive pas, il la fait attendre.
Il n'y a que sa casquette et sa veste d'amiral sur un fauteuil.
Le bureau est élégant,
différent de tous les bureaux du régime.
Pas de portait de Lénine, ni de Gagarine,
ni de Molotov, ni de Brejnev.
Et sur le bureau, pas de stylo français, de montre suisse
ou de tabac anglais.
Juste le buste d'un héros de la marine russe,
Makarov ou un autre.
Et une photo de Ratnikov
en marin comme s'il faisait partie de l'équipage du cuirassé Potemkine.
C'est tout.
Ça et un immense Neptune derrière,
comme pour dire :
"L'homme de ce bureau est un homme de mer, d'action,
"qui connaît le danger et a déjà vu la mort en face.
"Pas un employé de bureau de merde comme toi. Fais attention."
l'agent 50 le sait.
Elle éprouve plus d'impatience que de peur, mais elle a un peu peur.
Finalement, Ratnikov apparaît.
Au début, il est gentil.
Il l'appelle par son nom que, bizarrement, il connaît.
Il lui dit de ne pas l'appeler amiral ou camarade
mais de l'appeler par son nom.
"Appelez-moi Raiko", lui dit-il.
Ratnikov est estonien, un des premiers Estoniens
à avoir un poste important au Présidium,
et il semble vouloir montrer qu'il reste un type simple,
un Balte cordial et bon enfant,
que Moscou ne l'a pas changé.
Ils bavardent un moment,
il parle de sa famille,
de ses sorties en voilier en famille.
"Il me torture", se dit-elle.
"Il sait qu'il va me tuer et me parle de voilier.
"Espèce de sadique."
Au bout d'un moment, nonchalamment, il aborde le sujet.
"Bon", lui dit-il,
"vous savez que cette histoire nous a donné un sacré mal de tête."
l'agent 50 tremble intérieurement.
Bon, vous savez que cette histoire nous a donné un sacré mal de tête.
Dans la marine, on a une expression, vous savez ?
"Se lever avec des palourdes sur la quille."
Vous saisissez ? C'est dur à expliquer,
mais ça vous garantit une bonne migraine
et une journée à faire le travail
le plus agaçant qu'on puisse imaginer.
Eh bien, je crois que depuis ce jour, on se réveille tous les matins
avec des palourdes sur la quille.
Mais bon... On dit aussi ceci dans la marine :
"Trop de plumes pour le pauvre albatros."
Vous comprenez ?
Trop de plumes, camarade,
pour que ce genre de choses
ne finissent par arriver tôt ou tard.
On a pratiquement mille hommes là-bas, sur le terrain.
Difficile de tous les connaître
ou d'être sûr qu'il n'y en a pas un qui ment depuis le début.
Il y a trop d'esprits pervers fonctionnant en même temps.
"Trop de plumes pour le pauvre albatros !"
Ce n'est que là
que l'agent 50 saisit où il veut en venir.
Ratnikov, rusé comme un renard, le remarque.
Je vois que vous me comprenez.
Eh oui...
Tout semble indiquer qu'il y a un loup dans la bergerie.
Qu'il est là depuis un certain temps
et qu'il a fini par nous mordre
pendant notre sommeil.
Il faut bien dormir, à un moment.
On a tous besoin de dormir à un moment,
n'est-ce pas, colonel ?
2 heures plus tard,
l'agent 50 sortait dans la rue, dans le froid de l'automne.
Elle était arrivée à la mi-journée, et la nuit commençait à tomber.
Les nuits devenaient plus longues
et il avait déjà commencé à neiger.
Mais elle ne pensait ni à la neige, ni au froid, ni aux nuits.
Elle ne pensait qu'à une chose. Un mot.
Un nom.
Boris.
Dites-moi une chose, colonel.
Le nom de Podgorov vous dit quelque chose ?
Andrei Stepanovich Podgorov ?
Boris, peut-être ?
Bien sûr, c'est un nom très répandu, n'est-ce pas ?
Voyons... Andrei Stepanovich Podgorov.
Capitaine de la 10e division parachutiste.
Diplômé du renseignement militaire au centre d'entraînement de Grozny
en 81 et, tiens donc...
recruté pour le Centre à Minsk,
le 2 mars 1982 par vous-même, colonel.
Nom assigné : Boris.
On ne peut pas tous se les rappeler, n'est-ce pas ?
C'était donc ça. Un certain Boris,
un type que personne n'avait jamais remarqué,
s'était glissé dans le Centre comme un fantôme,
comme un reptile silencieux que nul ne soupçonnait.
Il était resté là, invisible, pendant 3 ans,
accédant à toutes les informations sous leur nez,
tranquille, dormant, attendant.
Boris !
Elle ne l'avait vu qu'une fois, dont elle ne se rappelait rien.
Un grand type blond, lui avait dit Ratnikov.
"Vous avez parlé 30 min dans une gare.
"C'est tout.
"On le voit très bien ici. C'est votre signature, colonel."
"C'est tout", pensa-t-elle.
"Il y en a eu des centaines comme lui.
"Des centaines de grands blonds dans des gares."
A l'époque, sa vie consistait à rencontrer des types
dans des gares pour qu'ils deviennent espions.
Lequel était Boris ?
Lequel de tous ces blonds
avait poignardé dans le dos la Cause des peuples ?
"Ça, colonel, c'est à vous de le découvrir",
avait dit Ratnikov.
"Oui, colonel. Nous voulons que vous le trouviez."
Mais, amiral...
Nous voulons que vous le trouviez.
Nous aimerions lui poser quelques questions.
Vous l'avez vu.
Personne d'autre que vous ne semble l'avoir vu.
Nous le cherchons depuis un mois, en vain.
Désolé, colonel.
Nous n'avons pas le choix.
Est-ce qu'on a...
Oui.
Nous sommes certains qu'il est toujours ici.
Ici à Moscou ?
Ici en Russie.
C'est là que commence la partie fantastique de ce récit.
Elle, qui était jusqu'ici une bureaucrate,
a reçu l'ordre de retrouver un homme
caché quelque part sur un territoire immense.
Elle fait quelques pas, dans le soir qui tombe déjà.
"Par où commencer ?" se demande-t-elle.
"Par ici ?
"Par là ?"
Et elle sait que, où qu'elle regarde,
elle a devant elle 22 millions de kilomètres,
plus de 300 millions de gens.
Et un seul d'entre eux est Boris.
Au début, la chose a encore un sens.
Elle est toujours un agent en mission secrète.
Elle agit de façon logique et ordonnée.
Elle dresse une liste de gens, de contacts,
et se propose de les interroger un par un.
Durant des mois, elle va d'un endroit à l'autre,
de Leningrad à Vladivostok,
des quais crasseux d'Odessa aux ports du nord.
Comme une détective
qui va de maison en maison
chercher, renifler, poser des questions.
Elle travaille sans relâche, sans perdre un jour.
Mais quelques mois plus tard, sa liste de suspects épuisée,
elle n'a toujours rien.
Personne n'a vu Boris.
Personne ne le connaît ni n'a entendu parler de lui.
Elle continue.
Elle rédige une autre liste et continue de voyager.
Elle va de plus en plus loin.
Elle va dans le Caucase, à Baku,
dans des villes perdues d'Ossétie et de Bessarabie.
Elle parcourt des montagnes, des chemins venteux,
des villages quasi médiévaux
où la révolution ne semble pas être passée.
Et Boris n'est nulle part.
Quand elle n'a plus de noms, elle refait une liste
de personnes toujours plus improbables et éloignées.
Au fond, elle sait que ces noms sont de moins en moins importants,
que personne ne lui dira rien,
que l'important est de continuer à chercher.
Au bout de 8 ou 9 mois de recherche, commencent les trains.
L'agent 50, la fillette qui, des années plus tard,
deviendrait l'agent 50, avait appris à l'école
que le réseau ferroviaire de l'Union soviétique était si vaste
qu'en mettant les voies bout à bout,
on ferait 5 fois le tour de la Terre.
Le fait est que quand elle n'a plus de ville à vérifier,
elle commence à chercher la taupe dans les trains,
et peu à peu, les trains deviennent sa vie.
Peut-être se dit-elle :
"Puisque je l'ai vu dans une gare,
"c'est peut-être là que je le trouverai."
Peut-être ne se dit-elle pas ça
et monte-t-elle dans le 1er train sur une intuition
ou parce que quelqu'un lui dit un truc, ou simplement 'parce que',
sans se douter que ce paysage ferroviaire
deviendra bientôt sa vie.
La 1re année passe,
puis une autre, et une autre,
et sa chasse devient de plus en plus irréelle.
La taupe est quelque part, toujours là, et elle le sait.
Et la pourchasser à travers l'interminable steppe
est tout ce qui lui reste,
comme si rien avant n'avait jamais existé.
Rien, juste le paysage soviétique
s'étendant sans fin derrière la vitre du train.
La neige, les rivières gelées,
les maisons de bois comme dans les tableaux de Bruegel l'Ancien.
Les immeubles qui dorment, immobiles,
comme des ours qui hibernent et qu'il ne faut pas déranger.
Les gares la nuit, vides, lunaires, qu'on ne voit que quelques secondes,
entre veille et sommeil, et qui se confondent avec les rêves.
Et les usines, les cheminées, les centrales nucléaires,
et la fumée, toujours au loin, comme un fantôme.
Comment sont ces années ?
A quoi pense-t-elle tout ce temps ?
Parfois elle pense à Boris.
Elle pense :
"Sait-il que je le cherche ?
"Que rien d'autre n'existe dans ma vie que lui
"et cette succession de champs, de déserts et d'arbres pelés ?"
Avec le temps, ces wagons,
ce compartiment et cette fenêtre deviennent sa maison,
son refuge.
Comme si le train était un hôtel de province
où elle serait cachée, attendant,
regardant par la fenêtre, à l'abri de tout.
Jusqu'au jour où le train s'arrête dans une gare quelconque,
et elle, distraite, regarde par la fenêtre le paysage habituel,
les quais enneigés, les contrôleurs,
les passagers sur le point de monter.
Ce qu'elle ignore, c'est que l'un d'eux est Boris
et que dès qu'elle le verra, elle le reconnaîtra comme si c'était hier.
La scène a lieu dans une gare solitaire
dont on ignore le nom, qui importe peu
et que même l'agent 50,
si elle vit toujours, a dû oublier.
L'important, c'est que dans cette gare,
l'attend la taupe.
D'abord, elle ne fait rien.
Elle reste immobile pendant des kilomètres,
incapable de bouger.
A un moment, Boris se lève,
ouvre la porte de son compartiment, la regarde
et s'assoit face à elle.
Entrez.
Son regard n'est pas menaçant.
Plutôt aimable, comme s'ils étaient de vieux amis
ou d'anciens amants qui se revoient longtemps après.
Boris la tutoie et l'appelle par son nom.
"Comment vas-tu, Natalia Alexandrovna ?
"Tu me cherches depuis longtemps, n'est-ce pas ?
"Eh bien me voilà. Je suis là."
Je suis celui que tu cherchais.
Tu me hais ? Je ne crois pas.
Tu n'éprouves plus rien pour moi à ce stade.
Mais laisse-moi te dire un truc, au cas où.
Tu aurais tort de me haïr.
Tu aurais tort, Natalia.
Tu sais pourquoi ?
Parce que même si tu ne le crois pas, on est pareils.
On est identiques.
On n'existe plus.
Ni toi ni moi.
On n'existe plus.
Et il y a autre chose.
Rien de tout ça n'existe plus.
Ni la guerre froide, ni la cause pour laquelle tu te bats,
ni la nation à laquelle tu as donné ta vie.
Tout ça disparaîtra, Natalia.
Si vite que tu n'y croiras pas quand ça arrivera.
Ils ont gagné.
Avant que tu t'en rendes compte,
le monde sera peuplé de leurs affiches et de leurs bruits,
dansera sur leur musique et mangera leur nourriture.
Tu sais quoi ?
Ils seront heureux.
Ils n'éprouveront ni douleur, ni humiliation, ni peine.
On ne leur manquera pas, Natalia.
Ils nous oublieront.
Et pas dans 100 ans, 50 ans ou 10 ans...
Demain.
Demain nous aurons disparu.
Nul ne se souviendra
qu'on leur a disputé le monde durant un siècle,
que paysans et ouvriers les ont combattus d'égal à égal
avec leurs propres armes.
Avec leurs propres armes.
Que le drapeau qui a flotté durant un siècle sur la moitié du monde
n'était ni celui d'une maison impériale, ni un aigle, ni des épées,
mais une faucille et un marteau.
La faucille et le marteau des usines et des terres agricoles.
On aurait pu gagner, Natalia.
On en était près. Mais on a perdu.
Et plus personne ne pensera à nous.
Descends du train.
Ton voyage n'a plus de sens.
La partie est finie.
Peu après, un mois voire moins,
l'agent 50 quitte la Russie pour ne plus revenir.
Quelque part, à un moment qu'il est inutile de raconter,
apparaît Casterman.
EN AMÉRIQUE DU SUD
AU MOMENT PRÉCIS
OU ELLES ARRIVENT POUR LES TUER
A BRUXELLES
ÉPISODE 4
Ils sont là. Depuis toujours.
Depuis bien avant nous.
Ils nous ont vus arriver.
Ils ont vu chacun de nos progrès et de nos erreurs.
Comme une vieille commère.
Ou un couple de vieux qui voient les nouveaux voisins arriver,
enthousiastes, et faire ingénument,
pour la 1re fois, ce qu'eux-mêmes font depuis des siècles.
De méchants vieux.
Voilà ce qu'ils sont. De méchants vieux.
Qui regardent par la fenêtre en pensant :
"Vous verrez...
"Vous verrez..."
CHAPITRE 1 LE PRINTEMPS
"Mardi 13 septembre.
"Ça fait cinq ans aujourd'hui qu'on a commencé à filmer."
Six. Six ans.
"Ça fait six ans aujourd'hui qu'on a commencé à filmer.
"Une petite fête est prévue,
"bien que l'ambiance..."
Non. "Une petite fête est prév...
"Une petite fête est prévue,
"mais l'ambiance avec les filles est un peu tendue."
- Attends, je sais plus... - "En plus..."
"En plus, j'ai invité la nouvelle productrice
"à faire sa connaissance."
"Leur connaissance." "A faire leur connaissance."
"A faire leur connaissance." Au pluriel.
"En plus, j'ai invité la nouvelle productrice...
"En plus, j'ai invité la nouvelle coproductrice
"à faire leur connaissance."
Mais...
"Je ne sais pas si c'était une bonne idée.
"J'espère qu'il n'arrivera rien.
"Que tout se passera bien.
"J'espère que tout se passera bien.
"Qu'il n'arrivera rien.
"Que la paix règne."
Coupez.
Il faut vraiment que les musiciens répètent maintenant ?
- Je voulais enregistrer. - Je sais pas.
- Non, allez, parce que... - Je sais pas !
- Je peux demander... - Je sais pas.
Je suis en train d'écrire.
- Je fais quoi ? - Je sais pas !
"Je sais pas, je sais pas",
ça fait une semaine que j'entends ça.
Pareil pour moi. "Je sais pas". M. Je-sais-pas.
C'est marrant, "M. Je-sais-pas"...
C'est trop demander ? Juste un peu de précision,
de marge pour voir les choses, évaluer la situation, soupeser...
- Ça se dit, "soupeser" ? - Je suppose.
Je "suppose" qu'on dit "soupeser". On dirait une allitération.
- C'est du cidre ou du champagne ? - Du cidre.
Franchement, je préfère le cidre. Je sais pas pourquoi on le déprécie.
On aurait pu apporter des verres.
Là, ça n'a aucun goût.
Champagne ou cidre, c'est pareil.
Le niveau baisse. Y a plus de budget ?
T'as qu'à lui dire.
On dirait un club de quartier.
Je te le dis. C'est l'improvisation permanente.
Et avec ce truc du Canada, ils m'ont prise par surprise.
J'ai dû regarder dans le "Je sais tout" des enfants.
Les musiciens répètent à l'étage au-dessus.
Par là, en haut des escaliers.
- Tu connais "Je sais tout" ? - C'est lui, l'auteur.
- Très drôle ! - Oui, M. Je-sais-tout.
Tout, sauf ce qu'on doit faire la semaine prochaine.
"Je sais rien", ça devrait s'appeler.
Excellent ! "Je sais rien", et lui serait M. Je-sais-rien.
"Je sais rien", de José Je-sais-pas.
- Vous pouvez arrêter ? - Je sais pas.
- Dans les autres épisodes... - Commencez pas !
...il y avait un script.
Ça fait quoi ? 4 ans, qu'on a commencé ?
6 ans aujourd'hui.
On régresse, c'est de pire en pire.
L'accordéoniste, tu peux aller avec les autres ?
- Dis-lui. - Oui, une seconde.
Il dira "Je sais pas".
- Y a un truc écrit ! - Ah oui ?
- Oui, vaguement. - Vaguement.
Une ébauche... Ça prend du temps, et dernièrement
je voyage beaucoup.
- Oui. - Dernièrement ?
On est pas des Indiennes dans le 6 ?
Non, des prisonnières. Ça, c'est autre chose, une Indienne du Canada.
- 2 Indiennes, c'est beaucoup. - Pas 2 Indiennes !
- Une Indienne et une prisonnière. - Ça, ça va là.
Une Indienne et une Blanche.
- Avec un arc et des flèches ? - Quoi ?
- Je sais pas encore. - Tu sais pas ?
- Je sais pas encore ! - Pardon... Ça va, comme ça ?
- Je sais pas ! Ça va ? - Il manque des sangles.
- C'est ça. - On te demande pas ton avis.
- On dirait la mère et la fille. - N'exagère pas...
On peut essayer de gommer la différence.
- Voilà, c'est ça ! - Comment ?
- Avec un marchepied, une caisse... - Quoi ?
- On est censées marcher. - C'est pas sûr.
On va ressembler à des robots...
R2D2...
Pardon... T'es sérieux, là ?
- Oui, c'est une idée. - Une idée ?
Oui, une idée, un essai.
- Le costume est réussi. - C'est un costume d'homme.
- C'est une idée ! - Je joue un homme ?
Je sais pas, ça m'a paru drôle. C'est une idée, un essai.
On n'a plus le même humour.
Excuse-moi, on a des scènes avec elle ?
Je sais pas encore.
On doit lui parler ? Elle dit qu'elle sait pas.
Moi non plus. Je réfléchis.
C'est une Indienne ou elle est déguisée ?
Je suis une Indienne.
On est des Indiennes dans le 6, non ?
J'y réfléchis.
C'est une Indienne ou elle est déguisée ?
- Ça change quoi ? - Ce que ça change ?
On s'adresse pas à elle de la même façon.
- Je suis une Indienne ! - Elle fait pas très indienne.
- Y a des dialogues ? - En quoi je parle, en indien ?
Non. C'est où ? Au Canada ? Français.
- Encore ? - Ah non, pas français !
Il y aura des dialogues ? Ils vont être écrits ?
- Je sais pas. - Où en est le script ?
C'est une "ébauche".
J'ai besoin de savoir. S'il faut apprendre le français...
- Je ne crois pas ! - Ça suffit pas.
- Alors, pas de français ! - On aura un script à un moment ?
Ça recommence !
Calmons-nous un peu. Voyons... On pourrait pas se réunir demain
pour essayer de définir...
Je peux pas, demain.
Pourquoi ?
- Je pars. - Comme d'hab' !
Tu peux pas partir un autre jour ? On a besoin d'un script.
Je voyage pas pour le plaisir, je travaille.
- A quoi ? - A ça.
- Comment ? - Comment ? En filmant !
En filmant quoi ?
- Des arbres. - Des choses pour le film.
- Des arbres ! - Entre autres, des arbres.
Tu réalises que depuis un an, tu fais que ça ?
Pourquoi ?
Dis-leur, au lieu de regarder ton téléphone.
Des lapachos !
Et il faut absolument les filmer maintenant ?
Oui, tu peux pas nous filmer d'abord ?
Non. C'est simple, c'est le printemps. Le printemps !
La floraison ! Ils fleurissent maintenant,
ils attendent pas. On doit les filmer en fleurs.
Moi non plus, j'attends pas.
Tu peux attendre plus qu'un lapacho.
Tu parles sérieusement ?
Tu préfères filmer un arbre que nous filmer, nous ?
Je parle du printemps !
Je m'en tape, du printemps !
Tu peux comprendre que c'est un peu choquant
de voir que tu préfères clairement filmer un arbre plutôt que nous ?
- Ne soyez pas ridicules. - Un arbre !
C'est ridicule de devoir expliquer ça.
Au printemps a lieu ce qu'on appelle la floraison. Les arbres...
On sait ce que c'est,
on n'a pas besoin que tu nous expliques ça,
mais de parler de "L'Araignée".
Parlons-en. Qu'est-ce qu'il y a ?
Ce qu'il y a ?
Occupe-t'en. Ça fait 5 ans qu'on est dessus.
Plus de 5 ans !
6 ans exactement aujourd'hui.
- 6 ? - 6.
- 6 ! - Bon anniversaire.
Essayez de comprendre, c'est pas un manque d'engagement.
C'est un épisode fantastique,
une histoire fantastique dans laquelle il y a des arbres.
Et les arbres fleurissent au prin...
Et revoilà le printemps !
- Ça sonne. - J'y vais.
Attends.
- J'ouvre ? - Attends que je leur explique.
Tu leur as rien dit ?
Dit quoi ?
- T'es fou ou complètement idiot ? - J'allais leur dire et...
Dire quoi ?
Tu peux nous expliquer ce qui se passe ?
Oui, calmez-vous. D'abord, calmez-vous.
Pour ça, il va falloir nous expliquer ce qui se passe.
Du calme. La personne qui arrive va intégrer le projet.
"Intégrer le projet" ?
- Parle ! - Elle s'appelle Violeta et va...
- Violeta ? - C'est une productrice ?
- C'est une sorte de... - Productrice.
Qui va nous apporter une aide...
- Une aide ? - Bizarre.
Ça n'a rien de bizarre, c'est juste quelqu'un
qui intègre le projet de façon désintéressée
avec les meilleures intentions !
Je vous demande juste de ne pas créer de tension
ni faire de scène.
Traitez-la bien.
Ne lui faites pas passer un mauvais moment !
Bonjour.
Bonjour, bonjour ! Comment ça va ?
- Salut. Violeta... - Oui, on sait.
- Quoi ? - Que tu t'appelles Violeta.
- Il y a un problème ? - Non...
- Je tombe mal ? - Pas du tout.
- Je peux revenir... - Non...
- Je vous interromps ? - Oui. On discutait.
Gentiment.
Du film.
- "L'Araignée". - Je sais.
Violeta intègre le projet...
Je ne sais pas. Peut-être.
A quel titre ?
- En tant que... - Productrice.
- Productrice ? - Quel genre ?
- C'est un terme très général. - Productrice générale ?
Oui. Pour mener à bien le projet. Tu leur as rien dit ?
- Si, vite fait. - Non, rien du tout.
C'est bizarre.
- J'allais leur dire quand... - Dis-moi... Violeta, c'est ça ?
Oui, Violeta... Et toi, qui peux-tu être ?
- Moi ? - Oui.
Une des personnes qui filment "L'Araignée" depuis 6 ans.
6 ans pile aujourd'hui.
6 ans, c'est énorme !
Dis-moi, Violeta, quel serait exactement ton rôle ?
Oui, c'est pas très clair...
Ne vous en faites pas, car si je décide de participer...
- C'est pas sûr ? - C'est fort probable.
Si le projet ne me convient pas ou si je ne leur conviens pas...
- Pourquoi tu leur conviendrais pas ? - Ça peut très bien arriver.
Ça m'étonnerait...
Pardon, on t'a interrompue. Tu disais que ton rôle...
- Si tu décides de participer... - Tu allais nous parler de ton rôle.
Si tu décides de participer.
J'allais dire que mon rôle serait invisible pour vous.
Invisible ?
Ça veut dire quoi, un rôle invisible ?
- Qu'on ne se croiserait pas. - C'est pas tout à fait ça.
- On se croiserait pas ? - On n'aurait pas de raison.
Je te suis pas.
Tu travaillerais sur le film mais sans nous croiser ?
- Comment tu ferais ? Tu sais que... - Quoi ? Dis-moi.
C'est juste qu'on apparaît beaucoup dans le film.
- Dans toutes les scènes. - Dans toutes ?
Pardon ?
Oui, je demande. Dans toutes ?
- Oui, presque toutes. - Toutes.
Qu'est-ce qui se passe ?
J'avais cru comprendre que...
Que quoi ?
Qu'il y avait des scènes où vous n'apparaissiez pas.
Excusez-moi...
Qu'il y en avait même beaucoup, dernièrement.
- C'est ce que j'ai entendu dire. - Quoi ?
Ça... Que le script n'était pas si...
- Les filles ! - Si quoi ?
- "Que le script n'était pas si..." - Rien...
Pas si centré sur vous...
T'as entendu ça ?
Tu me l'as dit.
Non, elles apparaissent dans presque tout le...
il m'a raconté... une partie de l'histoire.
Vraiment ?
Une intrigue fantastique que j'ai trouvée intéressante.
Une intrigue fantastique ?
- Avec des arbres. - Des arbres ?
- Vous n'y figuriez pas mais... - Minute ! C'est des ébauches.
Rosa, je peux te demander un truc ?
- C'est à moi que tu parles ? - Oui, t'es là pour faire quoi ?
- A ce stade, c'est pas très clair. - Pour aider !
- A quoi faire ? - En tout cas, je suis pas là pour...
Rosa, tu réalises qu'on supporte ça depuis 6 ans ?
- Si tu m'appelles encore Rosa... - Du calme...
- Je viens faire mon boulot. - C'est-à-dire ?
Je suis pas sûre de devoir en discuter avec vous.
Je donne pas d'explications à mes actrices.
- Tes actrices ? - On serait tes actrices ?
En général, c'est l'inverse.
Oui, l'inverse. Je vous donne pas d'explications.
- On se calme ? - C'est vous qui m'en donnez.
Voyez-vous ça.
Oui, c'est vous qui me demandez la permission.
- Sans blague ? - Oui.
S'il vous plaît...
- J'ai rien à faire ici. - Là-dessus, on est d'accord.
J'ai rien à faire ici
et je ne dois d'explications ni à toi,
ni à toi... ni à toi...
Allons...
Vas-y, repointe ton doigt sur moi.
Tu veux ?
- Vas-y... - Pointe-le sur moi, tiens.
Tu veux que je fasse ça ?
- Retouche-moi... - Tu veux ?
- Recommence. - Ça te plaît pas ?
Non, les filles ! Voyons, voyons...
Les filles, voyons, arrêtez ! Arrêtez !
- Quelle conne ! - Fous-la dehors !
Venez par là, bon sang !
On discute, c'est tout. Ça devait... Tout devait bien se passer !
Je suis vraiment désolé. C'est une erreur.
Y a pas d'erreur. C'est bien comme ça.
Va filmer tes arbres.
Je m'occupe d'elles.
L'Araignée
Journal de tournage
Carnet nº2
Journal de voyage
Jeudi 15 septembre
"Hier, tôt le matin,
"nous sommes enfin partis
"avec l'équipe
"à la recherche des arbres."
"Nous étions tous remplis d'un sentiment vital...
"de soulagement,
"d'euphorie...
"De liberté."
"Enfin...
"de nouveau sur les routes."
"En route."
"Sans obligations."
"Sans bureaucratie."
"Sans entraves."
"Sans elles."
"Le problème, ce n'est pas elles.
"Le problème, c'est la rigidité...
"la routine...
"la tension permanente qu'elles génèrent."
"La sensation de toujours être en faute."
"De toujours avoir tort."
"De toujours mal faire."
"J'insiste :
"Ce n'est pas elles, le problème."
"Ou bien si ?"
"Et si elles avaient raison ?"
"Si c'était vrai que je préfère les arbres ?"
- Tu peux pas ? - Non, c'est...
Les deux.
- C'est à contre... - Non, l'arbre est sombre, là...
Mais c'est à contrejour, je dois choisir l'exposition.
- Choisir ? - C'est un contrejour.
Soit j'ai la silhouette de l'arbre, soit le soleil est surexposé.
Dommage.
- Celui-là ? - Oui.
Bon. Filme l'arbre et la voiture qui passe derrière.
Pano de droite à gauche.
Non, non.
Pas de pano.
Filme l'arbre. Et la voiture derrière.
- Avec un pano. - Non, sans pano.
- Mais... - Non, sans pano.
- Mais j'ai pas les 2 dans le champ. - Mais si.
La voiture derrière et l'arbre devant.
Un arbre et une voiture qui passe derrière.
- Tu parles du grand arbre à droite ? - l'arbre... L'arbre qu'on filme.
Je l'ai pas dans...
Pourquoi tu fais ça avec le focus ?
Je teste.
Mais il faut qu'il soit...
On peut pas avoir l'arrière-plan et le premier plan nets ?
- Non, tout est flou, là. - Non, l'arrière-plan et...
Tu filmes ?
Je teste, parce que ça fait un truc bizarre.
Mais tu filmes ?
Oui, ça filme. Mais je teste juste un truc.
- Bon, d'accord. Caméra... - Vas-y.
Clap !
- Va à droite, à droite. - A ta gauche !
A ta gauche !
Vas-y !
Clap !
Platanes, 2 !
Sors !
Sur le côté, sur le côté !
Tu filmes ?
- Oui, mais il est dans le champ. - Sors du champ !
Action !
A l'arbre ?
- Hein ? - Tu dis "Action" à l'arbre ?
Ce chêne.
Quel chêne ?
Le chêne qui est là. Quel chêne veux-tu que ce soit ?
Pas celui qui a la... Celui de derrière.
Mais c'est pas un chêne.
Pas un chêne ? Bien sûr que si, c'est un chêne !
- On dirait un eucalyptus. - C'est un chêne !
Prêt ?
"Caldén, acacia,
"peuplier, araucaria
"eucalyptus"
Maintenant !
Chênes, une, 2e.
"Chênes, jacaranda,
ceibos, lapachos"
"Pins parasols, cyprès, platanes, sureaux
"noyers, belombras, talas, épines de Jérusalem, lapachos,
caroubiers, caldén, acacia, peupliers, araucarias, eucalyptus"
20 septembre.
Un épisode étrange.
Aujourd'hui, à l'heure de la sieste,
on s'est arrêtés filmer les arbres sur la place d'un village.
Pour la séquence de l'invasion.
Les troncs se dressaient comme des tentacules.
Comme les pattes d'un calamar géant.
Soudain, sur un tronc, on a remarqué une forme étrange
qui semblait sortir de l'arbre.
Et qui, pour une raison quelconque,
me faisait penser au client d'un bar intergalactique de film de SF.
Je le filme.
Soudain, sur un arbre proche,
je vois une autre tête, rappelant celle d'un singe hurleur
et le type qui crie sur le tableau de Munch.
Je le filme.
Soudain, on commence à se sentir observés.
Regardant autour, on découvre des visages,
des yeux,
des formes humaines sur tous les arbres.
Ils étaient là, silencieux, nous regardant en secret.
Au début, ça nous a terrifiés.
Puis on a compris qu'ils n'étaient pas méchants.
Quel leurs visages étaient aimables, sages et pacifiques.
On pourrait même dire mélancoliques.
Fatigués d'être toujours là, à regarder passer le monde.
On a filmé 2 ou 3 heures,
puis on a dit adieu aux arbres humains
et repris la route.
"Votre message :
"Chère Violeta, tout se passe très bien.
"On a déjà filmé tout un tas d'arbres.
"Et même des arbres humains !"
Envoi message
Message envoyé à Violeta
"Super !
"Et les lapachos ?
"Tu tires bien parti de la floraison ?"
21 septembre.
Jour du printemps.
Aujourd'hui, on est partis en quête des fameux lapachos.
Vers le nord, près du fleuve où il y en a en abondance.
Mais au début, on n'a pas trouvé grand-chose.
Un isolé, au loin, dans un champ.
Un autre sur la place d'un village.
Mais chaque fois, ils s'avéraient décevants.
Comme s'ils ne se livraient pas entièrement.
On les voyait splendides,
mais à travers l'objectif, c'était autre chose.
Une chose bien pire.
Ça te va ? J'ai les cimes et le fleuve.
Non.
Ça se voit pas comme la...
"Nous arrivons finalement dans une ville...
"au bord du fleuve...
"dont on nous a parlé
"comme de la 'capitale des lapachos'."
Non, non, pas ce pont.
Je vire le pont ?
Oui, oui. Mais y a un truc dans l'arbre qui...
Je le filme quand même.
"Un sentiment d'échec."
- L'arbre vert... - Ça rehausse la couleur du lapacho.
Non, ça ne...
"Je découvre que filmer des arbres est difficile."
Cacho ! Cacho !
Non...
"Les images ne sont jamais aussi puissantes que l'arbre vu en vrai."
- Vas-y. - Il est bien, lui.
"Il y a toujours quelque chose qui manque."
Le vert contraste bien avec le lapacho.
Fais voir.
Non.
Non quoi ?
"Il y a toujours quelque chose qui manque, qui se refuse,
"qui reste insaisissable."
Non, non.
Je fais quoi ?
Voyons... Voilà ! C'est comme ça que ça devrait être.
Je bougeais juste la caméra...
Non, mais voilà, c'est ça ! C'est ça !
- On bouge la caméra... - Voilà ! C'est ça !
Mais après, ça se verra...
"ils sont traîtres, comme s'ils ne voulaient pas être filmés."
Non.
C'est les voitures qui te gênent ou l'angle ?
Tout.
"Méfiants, sournois, mesquins."
- Celui-là... - Non.
"Capricieux comme des starlettes de télévision."
Non.
"Vicieux."
Pour moi, c'est bien, là. On voit bien la couleur...
Non, fais voir, excuse-moi... Vers le bas. Voilà...
Là... Je peux toucher ça ?
- Oui. - Voilà...
Oui, mais non... Non.
Là, la fleur est mieux, mais le fond est moche.
Non, non, non, non...
"De méchants vieux."
- Ça contraste mieux. - Fais voir.
Attends, j'essaye un pano.
Voyons...
Non. Non, non.
Vas-y, toi.
Non, non, mais... Voyons.
Non, non, non.
Non.
"Et soudain..."
Là, c'est bien. il faut juste que ces gens s'en aillent.
Je peux regarder ?
Avec ou sans la poubelle ?
- Je leur dis de partir ? - Non, non.
- Hé ! - Non, non, chut...
"La solution."
T'es sûr qu'ils vont partir ?
Non, non, attends, attends. Vire la poubelle.
La poubelle.
Celui en orange, on dirait qu'il est là exprès.
Je peux leur dire.
Voilà...
Sous des arbres, on a vu des types en tenue de travail.
Sans doute engagés pour élaguer ou tondre. Ou autre.
Ils se reposaient.
Sans rien faire.
Et c'est là que...
Les lapachos sont apparus. Ils étaient là.
Et il m'est arrivé une chose terrible.
J'ai eu une révélation.
J'ai eu une révélation, et là, il faut faire attention.
Sinon on commence à penser, penser, et on écrit n'importe quoi,
et on finit dans la peau d'un fou ou d'un raseur.
Et il ne s'agit pas d'ennuyer quiconque.
Encore moins de se lancer dans un traité de cinéma,
disant que la figure humaine ceci, le paysage cela...
Je dirais juste que si on filme quelqu'un près d'un arbre,
il se passe quelque chose. Et quand on filme l'arbre seul, non.
Certains diront :
"Tu as inventé la poudre."
Je dirai : "Oui.
"J'ai inventé la poudre."
LAC KASHWAKAMAK
QUÉBEC. TERRITOIRE DU CANADA.
Laisse-moi parler. Je sais comment la prendre.
Vous n'apprenez plus à lire, on dirait.
Il est écrit :
"Frappez avant d'entrer ".
Ou vous ne parlez pas français ?
Entrez.
Pardon,
on pensait qu'il n'y avait personne.
Il n'y a presque personne.
Ils sont tous partis.
Ils ont tout emporté.
Il ne reste que moi.
- Docteur, on est les agents... - Oui, je sais.
Je vous attendais.
Vous venez me voir au sujet des codes 2.
Les cas de...
Les cas de M. St Hillaire et de Reine de l'Air.
Les 2 épisodes de la semaine dernière.
Deux codes 2 en une semaine, c'est trop.
On n'a jamais vu ça.
L'enquête est en cours.
Le bûcheron est un type peu fiable.
Il boit et c'est pas la première fois qu'il sort ce genre d'histoires.
- Quant à la petite chamane... - Reine de l'Air.
- Reine de l'Air... - Agents !
Ce ne sont pas des histoires.
C'est la réalité.
Deux codes 2 en une semaine, c'est trop.
Un niveau d'activité jamais enregistré jusqu'ici.
Pardon, docteur, qu'entendez-vous par "activité", exactement ?
Code 2 :
activité ambulatoire voire agressive.
Jusqu'à récemment, ça n'arrivait qu'une fois par an. Une fois !
Et toujours avec des bouleaux ou des sapins.
Jusqu'ici, jamais avec des pins.
Si la rébellion atteint les grandes forêts de pins,
nous sommes perdus.
Vous parlez sérieusement ? Vous parlez de...
Je parle très sérieusement.
Ils sont là depuis toujours.
Depuis bien avant nous.
Ils nous ont vus arriver.
Ils ont vu chacun de nos progrès et de nos erreurs.
Comme une vieille commère.
Ou un couple de vieux qui voient les nouveaux voisins arriver,
enthousiastes,
et faire ingénument pour la 1re fois,
ce qu'eux-mêmes font depuis des siècles.
De méchants vieux.
Voilà ce qu'ils sont.
De méchants vieux qui regardent par la fenêtre en pensant :
"Vous verrez...
"Vous verrez..."
Vous parlez comme si c'était...
Une guerre.
C'est une guerre.
Et on est en train de la perdre.
Et ?
Je suis pas sûr.
Fais voir.
Je sais pas si ça fonctionne ou si c'est nul.
C'est nul.
Alors ?
C'est une histoire fantastique. Ça appartient au genre fantastique.
C'est pas ça, le problème.
C'est qu'à ce stade du récit, le truc des plantes est...
"Too much".
Oui. Le spectateur a déjà vu trop de scènes
où le même procédé se répète ad nauseam.
Le fantastique perd de sa force car ça devient un truc.
- Ça devient un artifice. - Un masque.
Une solution ?
Voyons...
Alors... On travaillait avec un schéma double.
- D'accord ? - Oui.
Comme ça.
- Oui, l'araignée, on sait ! Et ? - Laisse-le parler.
On est là.
Il nous manque donc 3 pattes de l'araignée.
Je dirais pas 3 mais 2,5. 2,5.
- Depuis hier, on a bien avancé. - Ça suffit !
- 3. - 3.
- 3, et tu n'as pas d'idées. - Qui aient un rapport.
C'est pas ça.
- C'est bon. - La relation est pourrie.
Vous exagérez.
Et quand bien même, comment le faire comprendre à ces sorcières ?
- T'inquiète. - C'est le problème.
- Exactement. - Les sorcières ?
Oui. La situation est bloquée.
Elle est bloquée.
Attendez. Je ne dirais pas ça.
Les actrices sont devenues un problème.
Si je te le demande de but en blanc :
qu'est-ce que tu as vraiment envie de filmer ?
Y a pas de réponse unique.
Si.
- Que veux-tu que je te dise ? - La vérité.
- Qu'est-ce que tu veux entendre ? - La vérité.
- Vous voulez que je réponde... - Des arbres.
Ne soyez pas ridicules.
Bon, d'accord, des arbres.
Mais entre les arbres et toi, y a les sorcières. Les sorcières.
Qui t'obligent à leur inventer des scènes.
Exactement.
Des scènes superflues qui n'intéressent personne.
"Qu'aucun spectateur ne peut tolérer..."
"A ce stade."
- Toujours pareil. - Toujours pareil.
Alors ?
Je comprends.
- 3 parties. - Structure en 3 parties.
Je comprends pas !
Y a 2 parties. Les araignées ont...
Oublie les araignées.
Maintenant, il y a 3 parties. Note.
"Trois parties"
Ça ne ressemble plus à une araignée.
Pardon, mais ça ressemble dangereusement à une fourmi.
Une fourmi !
- Oui, il a raison, c'est une fourmi. - Y a qu'à changer le titre.
- Pour "La Fourmi" ? - Pas de fourmi. 3 parties.
Je m'explique.
Si on n'a que 2 parties,
les histoires qui les composent doivent avoir une cohérence.
On est d'accord ?
OK, "Cohérence".
Cohérence, continue.
Il doit y avoir un rapport avec les histoires précédentes.
Une différence mais une similitude.
Par exemple,
si la 1re histoire parle de vampires et la 2e de ballerines,
la 3e doit être équidistante des 2 autres,
et parler de braqueuses de banque ou d'arnaqueuses.
Et ainsi de suite.
- "Ballerines". - Ce qui nous mène où on en est.
A inventer des scènes débiles
d'arbres ambulants au Canada qui n'intéressent personne.
C'est un piège mortel, ça ne fonctionne plus.
- C'est pas bon ? - Non, apparemment, ça va pas.
Ah, OK.
Mais si on divise l'araignée en 3 parties,
ça nous donne la possibilité de trouver une façon
d'échapper aux sorcières.
Échapper aux sorcières...
C'est bien, non ?
Comment ?
En les trompant.
"En les trompant."
On trouve une excuse quelconque.
Par exemple,
on leur dit qu'on a découvert que les araignées ont 3 parties.
- 3 parties... - Oui, comme une fourmi.
Oublie la fourmi.
Et donc, le film doit forcément avoir 3 parties aussi.
Note.
Ah non, je l'ai déjà mis là.
Ça implique une 3e partie.
Et là, tu leur dis le plus important.
Cette 3e partie doit être conceptuellement différente.
"Conceptuellement".
Oui.
Les histoires ne peuvent plus ressembler aux précédentes.
Il doit y avoir un changement.
Conceptuel.
Je l'ai déjà mis.
Écris "Intéressant".
"Intéressant".
- "Intéressant". - OK.
Par exemple, un film sur elles dans lequel elles n'apparaissent pas.
- Ça, c'est intéressant. - Intéressant.
- C'est une bonne idée. - Non.
- Non ? - Elles n'accepteront jamais.
- C'est irréalisable. - De la folie pure.
- Inimaginable. - Bon...
- Qu'elles apparaissent, mais peu. - Voilà.
Qu'elles soient hors-champ,
constamment évoquées sans jamais apparaître.
"Evoquées".
- Constamment. - Mentionnées.
"Mentionnées".
- Constamment aussi. - Voilà.
- T'as dit quoi, avant ? - Un truc de champ.
- Hors-champ. - Ah, hors-champ.
- Hors du champ. - Hors-champ.
- Avec "du" ? - Non.
OK, hors-champ.
Voilà ce qu'on va faire.
Tu inventes une histoire, peu importe le sujet,
pourvu que les sorcières n'y apparaissent pas,
qu'elles soient juste évoquées, mentionnées ou hors-champ.
Oui, pas dans le champ.
Et là, arrive l'univers des arbres ou ce qui te chantera.
Des arbres, mais pas dans le champ. On est d'accord ?
Je suis perdu. Je dois inventer une histoire ?
Oui, n'importe quoi.
- N'importe ? - Une histoire.
Qui relève du genre fantastique.
Corman.
- Robert Corman. - Richard Corman.
Le problème, c'est que là, ça me vient pas facilement.
Fais un effort.
Raconter une histoire. Le cinéma, c'est l'art de raconter une histoire.
C'est pas si facile.
- Une histoire d'un livre. - C'est encore mieux.
- D'un livre ? - Oui, d'un livre.
- D'un livre ? - Un bon livre.
L'adaptation...
- D'où je sors le livre ? - Regarde sur Internet.
- Internet ? - Oui.
Tu verras, y a de tout.
J'ai jamais fait ça.
- C'est super, y a de tout. - Tu serais surpris.
Des livres sur Internet. OK.
Internet.
"Livres sur Internet".
Histoire fantastique, livres sur Internet,
hors-champ, et adieu les sorcières.
- C'est pas mal. - Impeccable.
Je suis pas sûr de comprendre le plan.
Fais ce qu'on te dit, tu comprendras.
- C'est un leurre. - Un leurre.
- Un hareng rouge. - Un machin rouge.
On gagne leur confiance.
- On les achète. - Et après, on les trahit.
L'ennemi croit gagner mais il est dupé.
Je ne dirais pas ça en ces termes.
Tu devrais.
Ces termes sont les termes.
Non, c'est pas une guerre.
Si. Et on est en train de la perdre.
Votre message :
"Violeta, on a pris quelques décisions concernant le film.
"Je crois que tu avais raison à propos des actrices.
"Il faut que je réfléchisse."
"Pour l'instant, nous allons procéder à quelques changements de structure.
"Ça ressemblera plus à une véritable araignée !"
Envoi message
Bonjour.
Bonjour.
- Vous avez des chambres libres ? - Oui.
12 bungalows...
Tous disponibles.
On est 5. Un pour 5, s'il vous plaît.
- Les 5 ensemble ? - Allez-y.
Y a pas grand monde, on dirait.
Les routes ont changé.
Tenez.
Vous pourriez nous préparer du café ?
Bien sûr.
Merci. Excusez-moi.
Ils sont là.
"Ça me plaît."
"Moins ces sorcières apparaissent, mieux c'est !"
"Hé hé hé hé"
- Oui. - Voilà le café.
Merci.
Votre message :
"Hé hé hé. Au bûcher les sorcières !"
Envoi message
Message envoyé à Violeta
"Hé hé hé. Au bûcher les sorcières !"
En route. En route !
Allez, en route !
J'y vais.
Quelle heure il est ?
9 h 30.
On a peu de temps.
- Allons-y. - Allons-y.
On sait pas quoi faire ?
Vérifie la bougie.
La bougie.
C'est la dernière fois !
Tu sais pas réparer ?
Si vous savez pas réparer, pourquoi on prend la voiture ?
Cette bougie se répare pas.
Ça m'étonnerait que ce soit la bougie.
- Voilà une voiture. - Tant mieux.
On est sauvés.
Gatto, vous êtes à 200 m de l'endroit indiqué.
"Domaine Les Casuarinas
"Chemin adj. à route 332. 2, 5 km. Droite"
Gatto, vous êtes à 150 m de l'endroit indiqué.
Gatto, vous êtes à 100 m de l'endroit indiqué.
Gatto, vous êtes à 50 m de l'endroit indiqué.
Gatto, vous êtes à 10 m...
Gatto, l'endroit indiqué se trouve à votre droite.
Gatto, vous avez dépassé de 10 m l'endroit indiqué.
Gatto, vous avez dépassé de 50 m l'endroit indiqué.
Gatto, vous avez dépassé de 100 m l'endroit indiqué.
Gatto, vous êtes à 50 m de l'endroit indiqué.
Gatto, vous êtes à 10 m de l'endroit indiqué.
Gatto, l'endroit indiqué se trouve à votre droite.
Gatto, l'endroit indiqué se trouve à votre droite.
Gatto, l'endroit indiqué se trouve à votre droite.
A droite, non. A gauche.
Stop !
Partez, vous ne pouvez pas rester là.
C'est l'Institut qui m'envoie. Je suis Gatto.
Je viens étudier le phénomène.
Partez, vous ne pouvez pas rester là.
Je vous dis que l'Institut m'envoie étudier le phénomène.
Je suis le Pr Gatto.
Personne n'entre ici.
Bon... Vous devez travailler pour la Fondation, non ?
Je dois d'explications à personne.
Vous travaillez pour la Fondation, pour Guasco.
Vous faites partie de l'équipe de Guasco, non ?
Oui.
Et il vous a dit de ne pas me laisser entrer.
De laisser entrer personne.
Appelez Guasco.
Dites-lui que le Pr Gatto est là.
Il vous dira de me laisser entrer. Allez-y.
Me dis pas quoi faire.
Premièrement, je ne vous tutoie pas.
Deuxièmement, je vous dis quoi faire.
Si vous ne voulez pas déclencher un conflit
entre l'Institut et la Fondation, obéissez.
J'ai fait 8000 km pour étudier le phénomène.
Et je ne partirai pas sans l'avoir étudié. D'accord ?
Oui, Cacho.
Y a un Gatto, là.
Vas-y, entre...
Gatto.
- Gatto ! - Ça va, Guasco ?
T'as eu du mal à entrer, hein ?
C'est un dur, Cacho. Il laisse entrer personne.
Ça va, mon pote, depuis le temps ?
Sacré bordel qu'on a là, hein ?
Ecoute, Guasco, je vais être franc avec toi. Et direct.
- Je ne t'aime pas. - OK.
Tu ne me parais pas fiable. Tu me déplais.
OK, OK...
Si on doit travailler ensemble, que ce soit de façon respectueuse,
agréable et claire.
OK, gros. OK.
Par exemple, "Gros", non.
- OK. - "Gros", non.
- Gatto. - Gros Gatto ?
- Guasco, je suis sérieux. - Je te charrie...
Je vais te présenter. James !
C'est Gatto, un vieux copain. Il est envoyé d'en-haut.
Je m'appelle Nash.
James Nash ?
Le James Nash ?
Exact.
J'admire votre travail.
Merci.
L'ingénieur Rojo, un autre ami.
- Oui, c'est un honneur. Gatto. - Rodolfo Rojo.
Il manque Pichuco. Pichuco !
- Oui ! - Le voilà.
Qu'est-ce qu'on a ?
On est dessus. il y a quelques trucs.
- Rien pour l'instant. - Qui l'a découvert ?
Un type qui loue le champ à côté.
Il a passé un appel radio.
On ne peut y aller qu'à cheval.
Des épiphénomènes ?
Non, que des rumeurs, rien de concret.
Capteur le plus proche ?
- Colonel Velázquez, à 200 km. - C'est loin.
- Trop loin. - Il ne capte rien.
- Quelle espèce, le spécimen ? - Eucalyptus Obliqua.
On m'avait dit un chêne.
Ils te disent un truc, et c'en est un autre...
- C'est un eucalyptus. - Regarde !
- Tu connais Pichuco, non ? - Oui.
- Ça va, Gatto ? - Bien.
T'as l'air en forme. Alors, Washington DC ?
- Tu as mesuré ? - Oui.
Et ?
C'est bon.
"C'est bon" ?
L'ingénieur a les chiffres.
- Vous pouvez me les donner ? - Lesquels ? il y en a beaucoup.
Commençons par les radiations.
- Assez élevées. - C'est-à-dire ?
Au-dessus du seuil. Presque au niveau du 2e.
- Pas de résidu ectoplasmique ? - Non, c'est pas un esprit frappeur.
- C'est sûr. - Comment vous pouvez en être sûrs ?
En voyant, vous comprendrez.
- On est sûrs et certains, Gatto. - Classé comme...?
"Incident thaumaturgique indéfini ou inconnu".
I.T.I.
- I.T.I. - E.T.
Bon, messieurs,
d'après ce que vous me dites, il s'agit d'un code 3.
Si c'est un code 3, il faut prévenir l'Institut, c'est eux qui...
Du calme, c'est pas un code 3, Gatto.
C'est pas un code 3, Gatto. Rien à voir avec un code 3.
T'as jamais vu ça, Gatto.
Conduisez-moi.
Allez-y, c'est un de ces eucalyptus.
Bonne chance !
Gatto.
Un code 3 !
Pauvre Gatto...
À SUIVRE
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