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Je suis � Pekua Bay en Nouvelle-Z�lande,
devant la maison d'une vieille dame,
Hannah McKenzie.
Je la connais depuis toujours.
C'est une amie de mes parents, qui habitent � c�t�.
Enfant, je venais jouer dans le jardin de "Tante Hannah",
dans ces arbres.
Je savais peu de chose d'Hannah McKenzie.
Je savais que son mari �tait mort bien avant ma naissance.
Il y a un an, ma m�re m'a t�l�phon� :
je devrais passer voir Tante Hannah.
Elle avait conserv� de vieux films qui pourraient m'int�resser.
Je ne m'attendais pas � grand-chose.
D'apr�s Hannah,
c'�tait des films de famille tourn�s par son mari, Colin.
De vieux films d'amateur, pensai-je, que je d�poserais aux Archives.
Il y avait l� une vieille malle.
Elle contenait une collection exceptionnelle de films en 35 mm.
Des bo�tes rouill�es,
avec des noms �tranges comme "Warrior Season".
Des films inconnus.
� l'�poque, je ne pouvais pas mesurer l'ampleur de ma d�couverte.
Ces films, tourn�s entre 1900 et 1930,
sont l'�uvre d'un n�o-z�landais
qu'il faut compter parmi les pionniers de l'histoire du cin�ma :
Colin McKenzie.
Aux Archives, nous recevons beaucoup de films
tourn�s en famille.
Ces films ont un int�r�t historique,
ils renseignent sur la mode de l'�poque...
La collection de Colin McKenzie, en revanche, est exceptionnelle.
Peter m'a t�l�phon�
pour savoir si j'avais entendu parler
de Colin McKenzie.
Je ne savais pas grand-chose de lui.
J'avais lu son nom dans de vieux magazines,
mais aucune information s�rieuse.
En tout cas, on ne lui attribuait aucun film.
Nous avons eu de la chance de r�cup�rer ce film � temps.
Certaines bobines commen�aient
� se d�t�riorer.
Encore cinq ans, et le film
aurait �t� perdu � jamais.
Imaginez
qu'on d�couvre un jour un film comme Citizen Kane !
La d�couverte de cette collection, c'�tait aussi incroyable !
C'est un tr�sor. Des films d'une importance historique majeure,
pour la Nouvelle-Z�lande et le monde entier !
Ce cin�aste n�o-z�landais va compter
parmi les plus grands, comme Griffith.
Il est m�me infiniment meilleur, parfois.
Colin McKenzie n'�tait pour moi
qu'un nom lu dans un livre d'histoire.
Il signifiait tr�s peu pour moi
jusqu'� la d�couverte de ses films et les recherches qui ont suivi.
Je suis stup�fait.
C'est la principale d�couverte cin�matographique depuis 50 ans.
Ce g�nie m�connu, mort dans l'oubli,
entre d�sormais au panth�on
des grands artistes et des inventeurs du cin�ma.
Colin McKenzie est d'origine modeste.
Il na�t le 7 f�vrier 1888
dans un village de l'�le du Sud, Geraldine.
Son p�re, John McKenzie, a �migr� en Nouvelle-Z�lande en 1879.
En bon �cossais pragmatique,
il construit son foyer et sa ferme "� la dure".
Sa femme Ellen trouve la vie campagnarde rude,
mais elle est fr�re de ses fils, Colin et Brooke.
Colin, l'a�n�, studieux et introverti, est l'oppos� de son fr�re.
Mais les deux fr�res sont tr�s proches.
Du matin au soir, ils travaillent avec leur p�re
et leur avenir semble tout trac�.
Mais Colin n'est pas fait pour l'agriculture.
Ses go�ts le portent ailleurs.
Leur oncle, Albert Drury,
tient un commerce de bicyclettes � Timaru.
C'est dans son atelier
que Colin d�couvre sa passion pour l'invention m�canique.
Il y bricole souvent avec des outils et des pi�ces d�tach�es.
Son imagination a besoin d'un exutoire.
Au printemps 1900, il trouve enfin.
Le cin�ma ambulant est en ville !
C'est comme une illumination divine.
Son c�ur bondit.
Voil� ce qu'il veut faire,
et il va le faire !
Il suit le cin�ma ambulant
dans toute la r�gion.
Tandis que les autres enfants s'�bahissent
de ce qu'ils voient � l'�cran,
Colin, lui, contemple la machine qui fait ces merveilles.
Le projecteur !
Ce qui me fascine, dans ses premiers films,
c'est surtout leur c�t� technique.
Nous sommes en 1900, le cin�ma n'a que cinq ans.
� l'�poque, on ne s'ach�te pas une cam�ra au magasin du coin.
Colin n'a que 12 ans quand il fabrique sa premi�re cam�ra.
Il va remplacer la manivelle manuelle,
et m�caniser sa cam�ra avec ing�niosit�.
Quand Colin p�dale, la cam�ra tourne :
ce sont les premiers travellings !
Plus tard, pour m�caniser son premier projecteur,
il lui faudra bien plus qu'un p�dalier.
Qui aurait pens�
� entra�ner un projecteur � la vapeur ? Lui y a pens�, et �a a march� !
Il a eu l'id�e de fabriquer sa propre pellicule.
Il a fait bouillir des feuilles de lin
jusqu'� obtenir du nitrate de cellulose.
Pour la substance �mulsive, il utilisa des �ufs.
Pas les �ufs, les blancs d'�ufs !
Il utilisait le proc�d� � l'albumine utilis� au 19e si�cle
pour rendre les mat�riaux photo-sensibles.
Il avait adapt� ce proc�d� � l'image en mouvement.
Le probl�me, c'est qu'il fallait 12 �ufs
pour fabriquer une minute de film !
S'il s'en �tait tenu aux court-m�trages...
2000 DOUZAINES D'�UFS VOL�S !
Colin est pris en flagrant d�lit !
Il s'�tait mis en t�te de tourner le premier long m�trage du cin�ma.
Son p�re entre dans une col�re noire.
C'est un affront � sa dignit�.
Il d�truit tout le mat�riel de Colin.
Tout son �quipement fut d�truit,
sauf sa cam�ra, que sa m�re a eu l'intelligence de cacher.
� 50 km de l�,
quelqu'un r�ve aussi d'inventions extraordinaires.
Richard Pearse.
Au d�but du si�cle,
Pearse construit une machine volante rudimentaire
et fait plusieurs tentatives de vol.
Les exploits de Pearse font l'objet de conjectures et de l�gendes.
Certains pensent qu'il a vol� avant les fr�res Wright.
Mais il ne fut jamais prouv� qu'il soit parvenu � d�coller.
Jusqu'� aujourd'hui.
Parmi les films de McKenzie,
on a retrouv� un document stup�fiant.
Cette s�quence in�dite
est actuellement examin�e par le Smithsonian Institute.
Ce simple fragment de cellulo�d va r�crire l'histoire de l'aviation.
Peu avant le d�collage, Colin place sa cam�ra sur un chariot
et attend.
Ce film remarquable apporte une autre r�v�lation stup�fiante.
Cet homme, � gauche, a dans la poche un journal
que les proc�d�s num�riques nous permettent d'agrandir.
MARDI 31 MARS 1903
Le vol historique des fr�res Wright date du 17 d�cembre 1903.
Richard Pearse, fermier n�o-z�landais,
a battu les fr�res Wright de neuf mois.
Le plus dr�le, c'est qu'on voit sur les rushes
que Pearse se dirige tout droit sur McKenzie et sa cam�ra.
Son embard�e pour l'�viter s'est termin�e dans la haie.
Si Colin n'avait pas �t� l�,
il aurait pu voler bien plus loin et devenir c�l�bre.
Son p�re a confisqu� la pellicule
et lui a interdit
de se m�ler de cin�ma.
� 15 ans, Colin s'enfuit de chez lui.
La Nouvelle-Z�lande est un dominion en plein essor.
M�me les plus modestes ont droit au loisir,
et la plupart vont au cin�ma.
Les opportunit�s abondent pour un enthousiaste comme Colin.
En 1905, Brooke s'associe � lui
pour cr�er la "McKenzie Brothers Picture Company".
En filmant des d�fil�s, des mariages, ils amassent une petite fortune.
Mais Colin a d'autres ambitions.
Long de 84 minutes, "Warrior Season"
est le premier long m�trage de l'histoire du cin�ma.
Mais surtout, il apporte une innovation technique r�volutionnaire.
Le miracle du film parlant !
En 1908, apr�s trois ans de recherches,
McKenzie parvient � enregistrer et � synchroniser son et image.
Selon l'histoire officielle,
on entend Al Johnson chanter en 1927
et le son du bacon qui frit dans "Old Arizona".
Mais c'est la fin des ann�es 20. Or, en 1908, McKenzie
�tait parvenu � r�aliser ce film �pique,
� faire entendre les fusils et les fers des chevaux.
Il enregistre tout, tout passe. Il y a m�me des dialogues.
Il n'oublie qu'une chose :
tous ses sujets sont chinois.
Il les a enregistr�s sans penser � sous-titrer.
Erreur fatale !
Les spectateurs quittent la salle.
Ils ne comprennent pas un mot.
La nouveaut� les amuse un moment,
puis ils se lassent de ne rien comprendre.
D�senchant�, � court d'argent,
Colin abandonne ses exp�riences sonores.
D�laissant le son, il devient obs�d� par l'image.
Fin mars 1911, Colin parvient � cr�er une �mulsion
sensible � la longueur de l'onde lumineuse
et d'un effet tr�s proche de la couleur.
Seul obstacle : l'ingr�dient de base
est le Photinia aquifolium, une baie des �les tahitiennes.
Les deux fr�res s'embarquent aussit�t.
� Tahiti, ils ont r�alis�
une v�ritable prouesse chimique.
Ils ont fait bouillir les baies selon un processus chimique compliqu�
dans leur laboratoire, install� sous les palmiers.
En quatre mois et demi, ils produisent 22 secondes de pellicule.
Colin, impatient, se lance aussit�t dans des tests.
Dans cette s�quence �tonnante,
Colin s'exerce sur une sc�ne pittoresque.
Mais il perd son cadrage,
Il essaie de recadrer, en vain.
La pr�cieuse pellicule se d�vide.
Forts de leur avanc�e technique, les fr�res rentrent en Nouvelle-Z�lande.
Ils tentent leur chance aupr�s d'investisseurs.
Mais ils vont d�chanter.
Deux arrestations pour obsc�nit�
Le 9 juin 1912,
ils comparaissent devant la Haute Cour de Dunedin
pour "projection licencieuse".
Le jury, enti�rement masculin, d�lib�re pendant 37 heures
et r�clame plusieurs projections avant de rendre son verdict :
6 mois de prison
avec travaux forc�s.
� leur sortie, les fr�res retournent chez leur m�re, d�shonor�s.
Colin semblait avoir chang� :
jusque-l�, il s'int�ressait � l'aspect technique,
� la fabrication de cam�ras,
aux exp�riences sur le son, sur la couleur.
Pour la premi�re fois,
il s'int�resse � l'aspect artistique du cin�ma.
Il veut produire un film
qui soit porteur d'un message
et se tourne vers la source de tous les grands messages.
Colin est fascin� par un passage de la Bible.
Il d�cide de tourner un film de 20 minutes
sur l'�pisode de Salom� et saint Jean-Baptiste.
Dans son adaptation, libre et inventive,
Colin lui-m�me joue le r�le de Jean-Baptiste.
Brooke joue Narraboth, le beau capitaine de la garde d'H�rode.
Pour Colin, le plus difficile est de trouver sa Salom�.
Les jeunes filles ont �t� mises en garde
par leurs p�res, choqu�s par le scandale.
Et celles qui se pr�sentent ne font absolument pas l'affaire.
Puis un jour,
Colin voit Maybelle.
Il en a le souffle coup�.
Avant de comprendre ce qui lui arrive, il est amoureux.
Il ne se confie � personne.
Maybelle se r�v�le excellente actrice.
Elle et Brooke s'accordent � merveille.
Ils cr�vent l'�cran.
Subjugu�, Colin rapproche sa cam�ra toujours plus pr�s.
Il invente ainsi le gros plan.
Mais il reste pourtant aveugle devant l'�vidence :
Brooke et Maybelle sont tomb�s amoureux.
Cachant son amertume, Colin f�licite l'heureux couple.
Mais quelques jours plus tard, pr�textant la fatigue,
il suspend le tournage.
Il ne devait reprendre que bien plus tard.
La Grande Guerre r�veille un puissant sentiment patriotique
dans les colonies britanniques.
Les jeunes gens s'enr�lent pour servir le roi et la patrie.
Parmi eux, Brooke McKenzie,
qui a �pous� Maybelle trois semaines auparavant.
Colin, qui a les pieds plats, sera d�clar� inapte.
Il fait ses adieux � son fr�re, le c�ur lourd.
Avec la Premi�re Force Exp�ditionnaire N�o-z�landaise,
Brooke d�barque � Gallipoli le 25 avril 1915.
Il est arm�
d'un fusil, mais aussi d'une cam�ra l�g�re, fabriqu�e par Colin.
Ce film, in�dit,
est le seul tourn�
� Gallipoli par un n�o-z�landais.
La cam�ra de Brooke
s'attarde surtout sur le visage humain de la guerre.
Le 11 juin 1915,
Brooke est bless� par un tireur isol�, � Quinn's Post.
Transport� � dos d'�ne au poste de secours,
il succombe � ses blessures dans la nuit.
Maybelle, terrass�e par la nouvelle,
s'abandonne � la douleur.
Colin traverse sa p�riode la plus noire.
Victime d'une grave d�pression, il ne peut ni travailler ni dormir.
Il avait perdu son fr�re,
son associ� et son ami de toujours.
Ce fut un choc terrible pour lui.
Plus tard cette ann�e-l�, Colin McKenzie dispara�t.
On l'a vu � Lewis Pass, marchant seul vers les falaises...
Le 11 novembre 1918,
la Grande Guerre s'ach�ve.
Apr�s 3 ans d'absence, Colin McKenzie, de retour de la c�te ouest,
d�clare, � la surprise g�n�rale,
qu'il reprend le tournage de Salom�.
Mais le film sera une gigantesque �pop�e
de quatre heures avec des milliers de figurants,
un monument
� la m�moire de son fr�re.
Plein d'une ferveur �vang�lique,
Colin rassemble une petite arm�e de figurants
et remonte dans les collines.
Entre 1915 et 1918, il avait quasiment disparu,
laissant toutefois un indice parmi ses films :
une tr�s courte s�quence dat�e de 1917,
qui montre une sorte de chantier.
Il y a tout lieu de croire aujourd'hui
qu'il s'�tait retir� au fin fond du pays pour y construire
le plus grand d�cor artificiel jamais vu en Nouvelle-Z�lande.
Apr�s des jours de marche p�nible,
les figurants d�couvrent
avec stup�faction,
nich�e dans une vall�e retir�e,
de la taille de sept terrains de football, une vaste cit� biblique,
� l'image de l'ancienne J�rusalem.
Le d�cor du plus grand film jamais tourn� en Nouvelle-Z�lande.
D�but 1994, on d�cide d'entreprendre des recherches
pour localiser la cit� perdue de Colin McKenzie.
On pense � une zone tropicale et humide :
comment mieux cacher une telle cit� que dans la jungle ?
Elle est sans doute dans une vall�e encaiss�e.
On a rep�r� une vall�e isol�e, � trois jours de marche de Hokitika.
L'�quipe s'enfonce dans le "bush" de la c�te ouest,
derni�re zone foresti�re inexplor�e de la Nouvelle-Z�lande.
Le 22 f�vrier 1919
commence le tournage de la nouvelle version de Salom�.
Colin est pr�t pour la grande t�che qui l'attend.
Son esprit con�oit chaque d�tail du film,
avec une acuit� extraordinaire.
Maybelle reprend le r�le de Salom�.
Sa douleur s'est mu�e en �nergie cr�atrice,
et son interpr�tation est extraordinaire.
Apr�s 5 jours de tournage fr�n�tique, la production s'arr�te.
Colin est � court d'argent.
Les figurants, d��us, rentrent chez eux.
Colin promet de reprendre d�s qu'il aura trouv� des fonds.
Il va les trouver, gr�ce � une association insolite.
J'ai entendu parler de McKenzie
� la "Film Unit".
Il y avait un vieux type, Stan Wilson,
technicien du laboratoire.
On le disait un peu atteint
par les produits chimiques qu'on utilisait autrefois,
mais il �tait charmant, et racontait des histoires
sur les d�buts du cin�ma en Nouvelle-Z�lande.
Il �voquait souvent un certain McKenzie,
dont personne ne savait rien.
Stan Wilson �tait fils de riches commer�ants.
Il �tait clown et r�vait de devenir star du cin�ma muet.
En 1921, il propose � Colin de filmer
ses vaudevilles, contre r�tribution.
Le sc�nario prend un tour inattendu
quand une �coli�re entre dans le champ de la cam�ra.
J'ai d� aller lui dire, innocemment,
que je ne le trouvais pas tr�s dr�le.
Furieux, il m'a envoy� une gifle.
J'ai r�pliqu� par un bon coup dans les tibias !
Puis j'ai fondu en larmes et pleur� jusqu'� la maison.
Sur le coup, personne ne dit rien, mais � la projection, le lendemain,
la gifle provoque l'hilarit� du public.
Stan d�cide alors
que le th�me de la violence inflig�e � des innocents
serait au centre de tous ses sketches.
Stan est affligeant
comme acteur comique, mais il m�rite une place dans l'histoire
pour avoir utilis�, en collaboration avec Colin McKenzie,
la "cam�ra invisible"
pour la com�die muette.
Ses tours ne sont pas tr�s dr�les,
mais ils sont totalement spontan�s
et s�ment la surprise et le d�sarroi chez ses innocentes victimes.
Pour l'occasion, Colin a invent� la cam�ra-valise.
Ces sayn�tes, tourn�es en une seule prise,
ne d�tournent gu�re Colin du tournage de Salom�.
Ils parcourent le pays
et tournent un film diff�rent dans chaque ville.
"Stan � Taihape"...
Il est mont�, et projet� la semaine suivante
dans la salle municipale. Les deux associ�s se remplissent les poches.
Avec l'argent des vaudevilles, Colin peut retourner
� ses premi�res amours : le tournage de Salom�.
Arm� de 1700 livres gagn�s avec Stan,
Colin regagne sa cit� biblique avec les acteurs du film.
H�las, les cieux vont s'ouvrir
sur un d�luge qui semble interminable.
La c�te ouest bat ses records de pluie depuis trente ans.
En six semaines,
Colin ne tournera que trois minutes de film.
Seul rayon de soleil :
l'affection grandissante de Maybelle pour Colin.
Ses fonds �puis�s,
Colin doit reprendre sa collaboration
avec Stan.
L'�t� suivant, Colin retourne � ses collines, et � Salom�.
C'est l'�t� le plus chaud depuis trente ans.
Les figurants sont abattus par la chaleur.
Ils r�clament plus d'argent.
Il n'y en a pas.
� contrec�ur, Colin reprend sa seule activit� v�ritablement lucrative.
Mais un jour, � Buller, Stan y va un peu trop fort.
La journ�e commence normalement.
� midi, Stan a trouv� son rythme.
Mais � 15h30, il allait recevoir une rude le�on.
Il a rep�r� une nouvelle victime, un monsieur respectable, avec sa femme.
H�las, il n'a pas reconnu Gordon Coates, le Premier ministre.
Avec l'audace qui devait le servir bien plus tard,
Colin continue � filmer avec sa cam�ra-valise.
Stan s'�tait tromp� de lieu, de temps, et d'humour.
Mais Colin a film� l'�pisode
qui annonce l'affaire Rodney King.
Soixante ans avant qu'elle n'�clate,
il d�tient la preuve que les types des services secrets
ont tabass� le pauvre Stan.
"Stan � Buller"
sera leur plus grand succ�s commercial.
Stan, na�f qu'il �tait,
a cru que le succ�s du film tenait � son talent,
sans comprendre qu'il s'agissait
d'un document d'actualit� �tonnant
impliquant le Premier ministre et la police d'�tat.
Stan s'imagine d�j� � Hollywood.
Le film lui ayant valu une gloire �ph�m�re en Am�rique,
il croit qu'Hollywood va l'accueillir � bras ouverts,
qu'il sera le nouveau Chaplin.
Il ne sera qu'un anonyme de plus, venu qu�mander du travail.
C'est la fin de leur association lucrative.
Colin, secr�tement, n'en est pas f�ch�.
Sa vie priv�e prend un tour plus heureux :
le 4 d�cembre 1926, il �pouse Maybelle.
Regardez, une bouteille !
Elle est d'�poque, n'est-ce pas ?
La d�couverte de la bouteille encourage les chercheurs.
Une carriole abandonn�e les conforte dans leur enthousiasme.
Elle date de quand, � ton avis ?
Les d�couvertes continuent.
Peter, viens voir !
Il y a une route !
Apr�s des jours de recherches vaines,
cette route les m�nera-t-elle � la cit� perdue de McKenzie ?
Y a-t-il vraiment une route ?
Non, aucune raison qu'il y en ait une.
Les efforts de Colin pour financer Salom� seront infructueux.
Il s'adresse aux impr�sarios et aux industriels locaux, sans succ�s.
Enfin, le soutien dont il a tant besoin lui viendra d'Hollywood :
d'un producteur, Rex Solomon.
C'�tait un self-made man, devenu millionnaire
en vendant des Bibles !
Il �tait parfaitement sinc�re
dans sa foi et son int�r�t pour la religion et la Bible.
En 1929, ses studios, les "Majestic Lion Pictures",
tournent douze films par an,
tous sur des sujets bibliques.
Colin McKenzie conna�t la r�putation du financier
et d�cide de le rencontrer.
Ils se rencontrent par hasard :
Solomon est venu pour une exp�dition de p�che en Nouvelle-Z�lande.
McKenzie travaille � sa Salom� depuis cinq ans d�j�.
Le moment est propice.
Solomon, conscient des potentialit�s du film, d�cide de le financer
et met une somme cons�quente � la disposition de Colin McKenzie.
Un contrat informel est sign� :
Solomon accepte un budget total de 100 000 livres
et avance aussit�t un quart de la somme en liquide.
On engage 1.500 figurants,
recrut�s dans toute la r�gion.
Avec la foi d'un g�n�ral en campagne, Colin pr�pare ses figurants
pour la plus grande sc�ne de sa carri�re :
une bataille spectaculaire entre les troupes d'H�rode
et une arm�e populaire de fondamentalistes messianiques.
La s�quence engloutit � elle seule l'avance de 25 000 livres.
Mais Colin ne se laisse pas d�monter :
Rex Solomon est riche !
La Bourse de New York s'effondre !
En un seul jour d'octobre 1929,
Rex Solomon perd toute sa fortune.
Pour Colin McKenzie, c'est le d�sastre.
Mais cette fois, la chance sera de son c�t�.
Tandis que le capitalisme s'effondre � Wall Street,
le communisme fourbit ses armes.
Joseph Staline lance une vaste campagne de propagande.
Pour �tendre l'esprit r�volutionnaire � l'Occident capitaliste,
tout doit �tre mis en �uvre.
Ainsi, en 1930, Colin re�oit une d�l�gation du parti communiste.
Ces documents t�moignent
d'une transaction
qui eut lieu en octobre 1930
entre mon gouvernement et McKenzie :
les fonds
serviraient au tournage d'une grande fresque r�volutionnaire
illustrant la lutte des classes dans l'Antiquit�.
� la t�te d'une nouvelle arm�e de figurants,
Colin regagne sa cit� biblique.
Mais l'argent sovi�tique a son prix.
Colin sera contraint de supprimer
toutes les r�f�rences religieuses.
St Jean-Baptiste devient un dissident socialiste.
H�rode, un usurier fasciste.
Salom� est une prostitu�e qui renonce a son commerce
pour s'initier au collectivisme.
Colin d�testait la nouvelle version. Il la m�prisait
et la prenait � peine au s�rieux.
En v�rit�, il tournait deux versions :
une pour lui et une pour les sovi�tiques.
Cinq prises pour lui,
une seulement pour les sovi�tiques.
Le tournage est presque achev� quand Colin et Maybelle
d�couvrent avec bonheur qu'ils attendent un enfant.
H�las, s'ils savaient ce que l'avenir leur r�serve !
D�but 1931, Colin re�oit un t�l�gramme
de la "Palermo Motion Picture Company".
Les fr�res Palermo, des financiers v�reux
qui ont repris les biens de Solomon,
r�clament la livraison imm�diate de Salom�, encore inachev�.
Les investisseurs sovi�tiques
s'impatientent, tout aussi mena�ants.
Soumis � ces pressions redoutables, Colin se h�te de finir le film.
Sans manger ni dormir,
il �puise acteurs et techniciens.
Pour ne rien arranger,
les fr�res Palermo viennent chercher Colin en Nouvelle-Z�lande.
Pour les vingt derniers plans,
Colin fait travailler son �quipe 72 heures d'affil�e,
inconscient du stress impos� � Maybelle.
Avant le dernier plan, elle s'effondre.
L'accouchement se d�clenche pr�matur�ment.
On ne parvient pas � arr�ter l'h�morragie.
L'enfant, un gar�on, est perdu, et elle aussi.
Ils succombent dans les bras de Colin.
Colin est d�chir� entre la culpabilit� et le d�sespoir.
La culpabilit� envers Maybelle
et le d�sespoir d'avoir pay� aussi cher l'ach�vement de son film.
De plus,
il craint que les fr�res Palermo ou les Sovi�tiques
ne lui r�clament Salom�.
Il prend une d�cision radicale :
celle d'enterrer toutes les bobines du film
apr�s avoir enterr� sa femme et son fils.
� la mort de Maybelle, Colin n'a qu'une id�e en t�te : s'enfuir.
Le 27 juillet 1931,
Colin McKenzie quitte la Nouvelle-Z�lande pour toujours.
Il y a du ciment l�-dessous, regardez !
Regarde, Johnny, des marches !
� 120 km de toute civilisation, l'�quipe d�couvre
un gigantesque escalier,
des arches en ruines
et des colonnes effondr�es.
Et tout autour, les vestiges d'une structure monumentale.
Mais on mesure encore mal l'ampleur de la d�couverte.
Au comble de l'impatience,
les chercheurs attaquent l'�paisse v�g�tation
pour qu'elle livre ses secrets.
Une semaine plus tard, leur acharnement est r�compens�.
Colin d�barque dans la chaleur d'Alger en 1931.
Repaire du vice et de la corruption,
l'Afrique du Nord est id�ale pour qui veut se faire oublier.
� 43 ans, Colin McKenzie boit son premier verre d'alcool
et entame une d�ch�ance qui durera 5 ans.
Il aurait sans doute fini ses jours en prison ou � l'h�pital
sans un hasard de la destin�e.
En 1936, la garnison du Maroc espagnol
se mutine contre le gouvernement r�publicain.
Cette r�volte sera � l'origine de la sanglante guerre civile espagnole.
Les reporters se pr�cipitent sur les lieux.
Parmi eux, Colin McKenzie,
d�cid� � reconqu�rir sa dignit�.
Il n'est pas le seul N�o-z�landais en Espagne :
infirmi�re � Auckland, Hannah Simpson travaille pour la Croix-Rouge.
Colin, bless� par un �clat d'obus, n'avait besoin que de points de suture,
mais il est rest� l�.
Il m'intriguait. Il avait quelque chose de peu commun.
Nous avons �voqu� la Nouvelle-Z�lande, qu'il avait quitt�e depuis longtemps.
Et il s'est mis � me raconter toute sa vie.
Nous passions notre temps ensemble.
Il avait le double de mon �ge,
mais cela semblait sans importance.
J'avais rencontr� quelqu'un qui me comprenait
comme je le comprenais.
Il n'y aura pas de lune de miel. Le lendemain, Colin part pour le front.
Quel dommage que nous perdions sa trace, fin 1937.
Sur sa derni�re photo,
il est au milieu des soldats.
Nous avons contact� toutes les archives,
toutes les cin�math�ques
du monde,
le nom de Colin McKenzie n'appara�t nulle part.
Il a bel et bien disparu !
La cit� perdue de Colin McKenzie est enfin d�gag�e
de la jungle.
Les chercheurs sont �bahis par l'ampleur du projet.
Mais le site n'a pas encore r�v�l� tous ses secrets.
Sous les ruines d'un temple, on d�couvre l'entr�e d'un souterrain.
Il d�bouche dans une salle secr�te
dont la splendeur est digne des plus riches tombeaux �gyptiens.
De lourdes statues,
des costumes et des d�cors magnifiques,
des �p�es, des boucliers ouvrag�s,
intacts depuis 60 ans.
C'�tait l'entrep�t de McKenzie pour la production de Salom�.
Mais son plus beau tr�sor surpasse toutes ces merveilles.
La crypte rec�le des centaines de m�tres de pellicule,
dans des centaines de bo�tes.
Tout est l�,
toutes les sc�nes tourn�es par Colin pour Salom�.
Colin aurait voulu achever Salom�.
Il craignait tellement que les Palermo ou les Sovi�tiques
saisissent et mutilent son pr�cieux film
qu'il l'a enterr� sur un coup de folie.
Colin aurait voulu qu'on voie son film.
La d�cision est prise de restaurer Salom�,
sous la supervision de John O'Shea, doyen des cin�astes n�o-z�landais.
Interpr�ter ses intentions est tr�s difficile.
Le monteur rencontre toujours ce probl�me :
il doit r�pondre aux attentes du r�alisateur.
S'il �tait l�, il nous dirait ce qu'il veut.
Mais le monteur doit pouvoir deviner
ce qu'il voulait.
Gr�ce � la "New Zealand Film Commission",
le film est restaur� avec soin.
On organise une soir�e de gala pour ce film
hors du commun.
Mais trois jours avant la premi�re,
la saga de Colin McKenzie conna�t un dernier rebondissement.
Il y a six mois, nous avons demand� des images de la guerre d'Espagne
tourn�es sous le nom de Colin McKenzie.
Nous n'avions rien re�u
jusqu'� ce matin.
Cette bobine
a �t� confisqu�e par les fascistes � la bataille de Malaga, en 1937.
Oubli�e dans des archives depuis 60 ans,
elle est attribu�e � un cameraman du nom de C. McKenzie.
Au visionnage, ce matin, nous n'en croyions pas nos yeux.
Les minutes s'�coulent jusqu'� l'ordre d'attaque.
La bataille de Malaga sera l'une des plus meurtri�res.
On voit Colin derri�re les r�publicains,
qui chargent contre les fascistes de Franco.
Colin filme l'action, sans souci de danger.
Nouvel assaut. Un soldat tombe devant Colin.
Il pose sa cam�ra,
court l'aider,
vacille...
Les deux hommes sont tu�s.
Le 3 septembre 1995,
les professionnels du cin�ma et de la t�l�vision n�o-z�landais
f�tent un �v�nement exceptionnel.
Aucun film n'a connu pareil d�lai
entre sa conception et son ach�vement,
et je pense qu'aucun film
n'a invit� son public
� pareilles d�couvertes.
J'ai l'honneur de vous pr�senter la premi�re mondiale
de Salom�, de Colin McKenzie !
La premi�re sc�ne montre un groupe de femmes et d'enfants
qu'H�rode a condamn�s pour l'exemple.
Jean-Baptiste, furieux, d�nonce le massacre.
Salom�, belle-fille d'H�rode, l'observe.
Jean est bient�t arr�t�.
Salom� retrouve son amant, Narraboth,
capitaine de la garde d'H�rode.
JE VEUX VOIR JEAN-BAPTISTE
Au fond de sa cellule, Jean pr�che toujours contre H�rode
et ses funestes actions.
Il annonce la venue du Messie et la fin des usurpateurs.
TU AS D�TRUIT NOTRE AMOUR !
COURTISANE ! TU ME D�GO�TES !
�conduite par Jean-Baptiste, Salom� cherche revanche aupr�s du roi.
DANSE POUR MOI !
DANSE ET J'EXAUCERAI TOUS TES V�UX !
Jean s'enflamme.
Il incite le peuple � la r�volte.
Sa danse termin�e,
Salom� demande au roi d'exaucer son v�u.
JE VEUX LA T�TE DE JEAN-BAPTISTE !
H�rode doit tenir sa promesse.
IL EST INTERDIT
DE R�PANDRE LE SANG ROYAL !
�CRASEZ-LA !
L'Acad�mie se doit de reconna�tre
que McKenzie est l'un des grands cin�astes de notre temps.
Et je veux obtenir pour Salom� le titre de meilleur film.
Quel choc !
Nous pensions �tre les pionniers du cin�ma n�o-z�landais.
Mais ce film a �t� tourn�
50 ans avant
que l'id�e de r�aliser un long m�trage ne naisse dans ce pays.
On cite Lumi�re, Edison, Griffith,
au panth�on des pionniers du cin�ma.
Incontestablement, il faudra d�sormais faire une place
� Colin McKenzie.
Je pense que Colin, s'il vivait encore
et s'il voyait l'heure de film que nous avons tir�e de son travail,
serait enthousiasm�.
Il n'a jamais pu voir sa version de trois heures dans son ensemble
et je suis s�r qu'il aurait approuv� nos choix.
Colin �tait dot� d'un immense talent
et d'une imagination d�bordante.
Comme tous les �tres dou�s,
il avait en lui une fragilit�.
Il fuyait. Il a fui la col�re de son p�re,
fui de Nouvelle-Z�lande.
Et en un sens, enterrer son film,
c'�tait aussi fuir.
Mais tout cela ne diminue en rien
sa puissance
en tant que cr�ateur.
Sous-titrage TVS - GEORGES
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