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LES FILLES D'OLFA

Dans ce film,

je vais essayer de raconter l'histoire des filles d'Olfa.

Olfa a quatre filles.

Les deux cadettes, Eya et Tayssir, vivent encore avec elle.

Les deux aînées,

Rahma et Ghofrane,

ont été dévorées par le loup.

OĂą est Olfa ?

Elle est arrivée ?

Elle est en route.

Quel stress !

Comme si c'était mon premier tournage. Incompréhensible.

Elle aussi, ça l'angoisse de me rencontrer ?

Elle t'a dit quelque chose ?

Elle veut voir les actrices qui vont jouer ses filles aînées.

Plus que moi ?

C'est bizarre.

Très bien.

Donc je stresse plus qu'elle.

Si j'ai bien compris,

je suis comme le personnage de Rose, dans Titanic.

Elle raconte son histoire,

et des acteurs vont jouer cette histoire.

Donc je suis Rose !

Mais dans Les Filles d'Olfa.

Ce n'est pas exactement ce qui va se passer.

Tu vas jouer dans le film, comme Eya et Tayssir.

Mais il y aura aussi une actrice,

pour jouer ton personnage dans les scènes trop dures.

Tu vas devoir ressentir tout ce que j'ai éprouvé,

ce que j'ai vécu avec mes filles aînées,

cette souffrance que j'ai endurée, la douleur de la séparation,

l'angoisse de me réveiller avec le souvenir de leur disparition.

Et ça risque de te rendre folle.

Tu sais, nous, les acteurs, on apprend Ă  mettre de la distance.

Se plonger totalement dans une histoire,

s'immerger dans une réalité inconnue,

ça peut être très déstabilisant.

Et c'est vrai que ça peut faire mal,

donc j'ai appris à me protéger.

Et si tu n'y arrives pas ?

Si le personnage s'impose Ă  toi ?

S'il t'ébranle, parce qu'il t'apparaît trop réel ?

Dans cette histoire, Kaouther ne va rien inventer,

tout est réel.

Et toi, ça peut te perturber.

Oui, je dois me protéger.

Eya et Tayssir,

vous allez, vous aussi, jouer vos propres rĂ´les.

Je vais vous présenter

les deux actrices qui joueront vos sœurs aînées,

Rahma et Ghofrane.

- Bonjour. - Bonjour.

Je reconnais Ghofrane.

Elle, c'est Ghofrane. Et elle, c'est Rahma.

C'est bien ça ?

Comment vous avez deviné ?

Ghofrane... Je vais vous dire.

Ghofrane a les cheveux bouclés, et elle est mince, elle aussi.

Et puis, elle respire la féminité, comme toi.

Et toi, tu ressembles Ă  Rahma. Et Ă  moi.

Pour moi, leur mère,

personne ne peut remplacer Rahma et Ghofrane.

- Tu crois qu'on va les remplacer ? - Jamais !

- Elle ressemble Ă  Ghofrane. - C'est vrai, il y a quelque chose.

Elle a le mĂŞme sourire.

Sur sa dernière photo, la ressemblance est frappante.

J'imagine que Kaouther avait cette photo.

Elle t'a bien choisie.

C'est surtout une question de caractère.

Très féminine.

Ghofrane est plus posée, c'est ça ?

Ghofrane me prend dans ses bras, pas Rahma.

Ghofrane s'assoit à côté de moi, pas Rahma !

Viens t'asseoir à côté de ta mère !

C'est ce qui va ĂŞtre douloureux, avec ce film.

On va tout revivre.

Ça va raviver les blessures.

C'est pas...

Je n'ai jamais pleuré leur disparition.

Je ne prononçais même plus leurs noms.

Je n'y arrivais pas.

Rien que dire "Rahma" et "Ghofrane",

ça m'évoque la catastrophe, le malheur, la douleur extrême.

- Ça va ? - Bonjour.

Kaouther m'a dit que c'était difficile, pour Olfa,

de voir "ses filles".

Elle s'est effondrée, elle n'arrivait plus à parler.

Bien, je vais donc prendre sa place.

- Je suis "maman". - Enchantée.

On commence par qui ? Rahma ou Ghofrane ?

- C'est Rahma. Elle avait quel âge, là ? - 15 ans.

Ouvre-le plus.

C'est bon, il est noué.

- Tu aidais souvent tes sœurs ? - Moi aussi, je le portais.

- Tu portais le voile ? - Oui.

Tu l'as mis à quel âge ?

8 ou 9 ans, peut-ĂŞtre.

Pour Ghofrane, c'est vraiment très réussi.

Et Rahma, c'est raté ?

Toi, c'est la personnalité.

C'est ton caractère qui est ressemblant.

Vous me faites vraiment penser Ă  elles.

Elles ont essayé le hijab, elles ont aimé et elles l'ont gardé.

Comme je te l'ai dit,

ma mère était une mère célibataire,

qui élevait plusieurs filles.

On était des proies faciles.

Dans un monde sans pitié.

Ma mère n'a eu que des filles. Notre père nous a abandonnées.

Souvent, les hommes voulaient s'introduire chez nous de force.

Ils essayaient de casser la porte !

J'étais la seule à pouvoir nous défendre.

"J'étais la seule à pouvoir nous défendre."

"J'étais la seule à pouvoir nous défendre."

J'étais jeune à l'époque.

J'avais 13 ans, peut-ĂŞtre 14, pas plus.

Mais j'étais courageuse.

J'étais convaincue qu'on ne devait pas se laisser faire, tu vois ?

"Tu vois ?"

"Mais j'étais courageuse.

"J'étais convaincue qu'on ne devait pas se laisser faire."

Je me suis mise Ă  la musculation.

J'ai fait de la musculation,

j'ai coupé mes cheveux comme un garçon,

je m'habillais comme un mec...

Je suis devenue un homme, pour protéger ma mère.

J'ai frappé nos agresseurs, tous.

Je les ai tous tapés !

"J'ai frappé nos agresseurs.

"Je les ai tous tapés !"

Je me comportais comme un mec.

J'étais devenue un mec.

Puis un homme a débarqué dans ma vie, et il m'a brisée.

Lors de ma nuit de noces...

Tu connais ces gens-lĂ , tu sais ce qu'ils attendent.

Doucement, Abderahmane, je vais pas m'envoler.

Vas-y doucement, s'il te plaît.

Doucement quoi ?

Non, je ne le suppliais pas.

J'étais ferme, je lui donnais des ordres.

Ça me revient, ma sœur est entrée.

Qu'elle soit maudite !

Elle lui a dit : "Laisse tomber le lit,

"fous-la par terre et coince-la dans le coin."

Et après ça, elle est ressortie.

Montre-moi, fais comme si tu étais ta sœur.

D'accord.

T'en es oĂą, Abderahmane ? T'as fini ?

Cette salope, elle a pas voulu se donner.

Qu'est-ce qui te prend, Olfa ? C'est quoi, ton problème ?

Vas-y, donne-toi.

Ou alors avoue-le, si t'as un problème.

Les gens attendent.

Tu veux un scandale ?

- Ta sœur t'a vraiment dit ça ? - Oui.

- Et après ? - Il m'a poussée sur le lit.

Lâche-moi !

Ferme ta gueule !

- Arrête ça. - Ta gueule.

Je te jure que tu vas pas me toucher.

Mais lâche-moi !

Et les gens qui attendent dehors ? Tu veux nous foutre la honte ?

Tu l'entends roter ?

Et alors ? Comme si tu le connaissais pas.

Fais pas chier et magne-toi.

Il m'a même pas regardée.

Écoute-moi, toi. Ma sœur, c'est une coriace.

Tu vois le coin ?

Coince-la et fais ton affaire.

T'as honte de rien, toi.

Les gens attendent, fais vite.

- Pas de scandale ce soir. - Dégage.

- T'es pas vierge ? - Si !

- Si tu l'es pas, dis-le. - Ça va, t'inquiète.

T'es pas ici pour t'amuser.

Bravo !

Allez, laisse-nous.

Et toi, prouve-lui ta virilité.

C'est bon, sors d'ici.

- Et toi, lève-toi. - Je me lève.

- Va dans le coin. - C'est bon, j'y vais.

Je vais dans le coin.

Tu veux faire ça dans le coin, on va y aller.

Vas-y, dans le coin.

Bas les pattes !

- Espèce de lâche ! - Sale conne !

- Sale petite... - Je vais te montrer, moi !

Tu veux de la virilité ?

- Je vais t'apprendre ! - Lâche-moi, salope !

Je vais t'apprendre la virilité !

Alors, t'es content ?

Vas-y, essuie-toi !

Tu peux venir.

Regarde.

Et elle a sorti le drap.

- Un drap taché de son sang ? - Oui, c'était son sang à lui.

Dehors, ils ont commencé à faire la fête, les youyous, les tirs de carabine...

Ils jubilaient, alors qu'il ne m'avait pas touchée.

J'entendais mes collègues à l'usine parler de leur mari.

Elles racontaient leurs aventures.

Moi, je n'avais rien à raconter, j'étais un peu jalouse.

Quand on regardait un film avec des scènes romantiques,

je lui disais : "Regarde, c'est mignon."

Et lui, il insultait l'actrice.

C'est une traînée, cette actrice.

Hend Sabri, une traînée ?

- Une grosse traînée. - Ah bon ?

Je t'aime tellement, je voudrais te mordre.

Moi aussi, je veux être une traînée.

Ça va.

Hésite pas.

Je peux pas, toute seule.

On doit le faire ensemble.

Désolé.

C'est logique !

- Me dévergonder seule ? - Je sais...

C'est toujours pareil. Vous, on vous insulte jamais.

Ta moustache, ça va pas.

Toi, quand tu joues ce genre de séquence,

personne ne t'insulte.

Moi, forcément, je suis une traînée.

C'est vrai !

Dans la vie comme dans les films.

Absolument.

Merde, alors !

Qu'est-ce que tu en penses, toi ?

Parfois, je lui disais :

"Je vais t'apprendre quelque chose. Dis : Je t'aime."

Dis-moi : "Je t'aime."

J'aimerais l'entendre. C'est joli, comme mot.

Faire l'amour, c'est aussi des préliminaires.

Des choses Ă  faire, Ă  dire.

Allez, quoi !

Mais ça, ça le dépassait. J'ai fini par lui interdire de m'approcher.

Vous ne couchiez qu'une fois par an, pour avoir un enfant ?

Oui, c'est à peu près ça.

Tu veux que je te dise quand ça nous arrivait ?

Quand j'avais pas un rond.

Si je voyais qu'il avait de l'argent, qu'il avait un peu travaillé.

Dans ce cas-lĂ , je me rendais.

Je me disais que je le méritais bien, cet argent.

C'était peut-être la seule raison pour laquelle on couchait ensemble.

Ghofrane !

Maman, papa est lĂ .

Rendors-toi. Ne bougez pas.

Ghofrane ?

Tu dors, Ghofrane ?

Tu m'ignores, comme ta mère ?

Vous dormez seules ?

Elle a fait entrer personne ?

ArrĂŞte, papa. T'as pas honte ?

Il le prononçait comment ?

Son accent ?

Il lui disait : "Ta mère dort toute pomponnée..."

- "Dort" avec quel accent ? - "Dort".

- Je lui montre, Tayssir ? - Oui, vas-y.

Il lui disait :

"Expliquez-moi donc,

"cette femme, endormie comme ça, à moitié nue,

"avec tout son corps offert, c'est pour qui, ça ?

"En tout cas, c'est pas pour moi."

Le père, pour moi,

c'est celui qui...

qui contribue à nous faire naître, par l'acte sexuel.

Super, merci beaucoup.

Il aurait mieux fait d'aller s'occuper autrement,

plutĂ´t que de me concevoir.

Il insultait maman, il nous réveillait.

Il réveillait Ghofrane pour la frapper.

- Pourquoi elle précisément ? - Parce que c'était l'aînée.

Elle nous protégeait.

Et puis elle était très proche de maman.

- C'était pour m'atteindre, moi ? - Exactement.

"Ah, cette nuit de..."

Cette nuit maudite.

Maman disait des gros mots.

Ah non, assez ! J'en ai marre de vos gros mots !

Je suis actrice, je peux inspirer les mĂŞmes sentiments,

sans gros mots.

- Non. - Comment ça, non ?

En Tunisie, quand on s'engueule, on jure.

Surtout chez nous. Ce langage, on l'a dans le sang.

Moi, je te parle de maintenant, de cinéma.

Mais il faut que ce soit réaliste.

En tant que spectatrice, je trouverais curieux qu'elle raconte tout

sans le moindre gros mot.

Les seules paroles qu'il a dites et qui ont marqué mon enfance,

c'est des gros mots.

"Vous êtes comme votre mère." "Bande de... je ne sais quoi."

"Si je vous chope..." "Vous allez mal tourner."

C'est ce que leur disait leur père.

Tu comprends ? Et moi, je leur disais :

"Vous entendez votre père ?

"Pour lui, ça ne fait aucun doute, vous finirez putes.

"Ne lui donnez pas raison !

"Dites-lui que vous ĂŞtes les filles d'Olfa.

"Et que les filles d'Olfa méritent l'excellence."

VoilĂ  !

J'avoue, la photo est trompeuse.

Ah, t'es d'accord !

- C'est vrai, ça prête à confusion. - Merci de le reconnaître.

Magnifique !

VoilĂ  la fameuse raie.

J'avais subi une opération à la jambe.

J'ai pris une photo en pensant utiliser une application de rayons X.

J'étais petite. En fait, c'était une simple photo.

Plus tard, ma mère l'a trouvée dans le téléphone,

et elle a cru qu'il s'agissait d'autre chose.

- Elle, elle a vu une raie ! - VoilĂ .

Elle a demandé qui avait pris la photo.

Rahma et Ghofrane ont dit que c'était Eya et moi

qui jouions avec le téléphone.

Moi, j'ai dit que je n'avais pris aucune photo.

Mais Eya, elle ne sait pas se défendre,

donc elle reste toujours silencieuse.

Tout le monde a cru que c'était elle.

Toutes mes filles savaient s'exprimer, sauf Eya.

Elles l'ont accusée, et elle n'a pas nié.

Je m'en souviens comme si c'était hier.

Je lui ai donné deux dinars, je lui ai préparé un sac

et je l'ai mise dehors, sous la pluie.

- T'avais quel âge ? - J'étais petite. Huit ans.

Ça s'est pas passé exactement comme ça.

Je pleurais : "Maman, je te jure, c'est pas moi !"

Elle m'a attrapée par le pull, elle m'a poussée,

et puis elle m'a balancé un sac rouge.

Elle l'a lancé dans ma direction, je l'ai pris en pleine tête.

Et puis elle m'a balancé les deux dinars.

Moi, je la suppliais : "Je te jure, c'est pas moi."

Il suffisait que vous disiez :

"C'est rien, maman, c'est juste une jambe."

- J'avais oublié. - Et quand elle t'a montré la photo ?

Quand j'ai vu la photo, moi aussi, j'ai vraiment cru que c'était "ça".

- T'avais oublié, toi aussi ? - Elle, non.

Non, je m'en souvenais.

Mais j'ai eu peur qu'elle me frappe pour avoir pris une photo de jambe.

Même dire la vérité, ça me faisait peur.

Cette scène, il va falloir que je la joue.

- Je vais les frapper toutes les deux. - Surtout moi.

Et mon travail, en tant qu'actrice, c'est de comprendre ta motivation.

De comprendre vraiment ce qui t'a fait sortir de tes gonds.

Pour toi, tout ce qui est relatif

au corps des femmes est honteux et obscène.

Notre corps, il faut le cacher, il faut le couvrir.

À mes yeux, mes filles s'étaient aventurées

sur un terrain dangereux.

De quel terrain tu parles ? C'est leur corps !

Laisse-moi finir.

Pour moi, cette photo, c'était une sonnette d'alarme.

Elles avaient l'esprit mal tourné.

Aujourd'hui, c'est une simple photo, demain, elles se dénuderont,

et ensuite, c'est les rapports sexuels.

On avait 8 ans et toi, tu pensais à ça.

Oui, c'est ce qui me faisait peur.

- Et elles avaient 8 ans ? - Oui.

Quand elle nous a accusées, j'en avais 8 et elle 6.

Elle craignait qu'on ait des rapports.

"Des rapports !" Franchement, quelle idée.

Ces questions, je me les posais pour mes quatre filles.

Tu es obsédée par le péché

et Dieu t'a donné quatre filles, à toi, si craintive !

T'imagines la galère ?

C'est le drame, je déteste les filles. Je ne voulais pas en avoir.

Ce que je comprends, c'est que pour toi, leur corps est dangereux.

Non, ça, pas question.

Le corps, c'est vraiment la ligne rouge.

C'est la propriété privée d'une seule personne.

- Le mari. - Oui, le mari.

Mais pourquoi tu considères que leur corps

est la propriété d'un type qu'elles ne connaissent pas encore ?

MĂŞme mon mari n'a pas le droit de s'approprier mon corps.

D'où ça te vient, ce cran ?

Parler de ton corps comme ça...

Mon corps n'appartient qu'Ă  moi.

Échauffement. Elles vont faire un foot.

C'est des mutantes !

- Allez, faites pareil. - Incapable de faire ça !

Dieu, délivre-nous !

Maintenant, on va rire un bon coup.

On expulse tout, pour mieux se concentrer ensuite.

- Tu voudrais manger quoi ? - Un poulet bien épicé.

Un poulet bien épicé ?

- Je vais voir ça. Et toi ? - Des cannellonis.

Des cannellonis ? C'est mignon !

- Et toi ? - Peu importe.

Allez, Ghofrane, joue le jeu !

Mamma mia, c'est trop bon !

Vous sentez comme ça pique ?

Elles jouaient Ă  ce jeu quand on n'avait rien Ă  manger.

Ghofrane était la plus difficile.

Elle n'acceptait rien,

rien ne lui plaisait.

Rahma, elle aimait tout. Une vraie paysanne !

Elle faisait cette mise en scène avec de la vaisselle vide,

ou avec des restes dont elles ne voulaient pas.

Elles rĂŞvaient Ă  de bons plats,

ça les amusait, et elles oubliaient.

Je me joignais Ă  elles, on rigolait bien.

Ça ne se limitait pas à ce qu'elles viennent de jouer.

En réalité, c'était plus spontané, ça finissait en rigolade,

on dansait, on chantait.

Ça fait partie de nos souvenirs les plus joyeux.

Les filles, vous en gardez le mĂŞme souvenir ?

À l'époque, le simple fait de jouer à ce jeu

nous permettait d'avoir le sentiment

qu'on avait accès aux choses

dont on était privées.

Toutes ces choses qu'on ne voyait qu'à la télé.

C'était Rahma, le moteur.

Ces moments festifs, c'était elle.

Pareil pour les drames.

Ses fĂŞtes tournaient toujours au drame.

Ou en raclée, comme à l'anniversaire de maman.

- Comment ça ? - Elle avait préparé

des petits bouts de papier Ă  lui lancer.

- Des confettis ? - C'est ça.

Elle les avait mis dans une bonbonnière, au-dessus de la porte.

Elle l'a rouée de coups. La pauvre, elle qui avait tout préparé.

Rahma porte mal son nom, la "clémence" !

Je la surnommais "malédiction", moi, pas "clémence".

- Tellement blessant ! - T'as vu ?

- Je te dis tout ce qu'elle m'a sorti ? - Allez !

Je te fais la liste, avec la mélodie.

Y en avait une...

"Espèce de bâtarde !"

"Pourvu que tu sois un ballon au milieu des garçons !"

"Je rĂŞve de voir ton sang couler sur le bitume !"

"Je veux qu'on m'apprenne ta fin au JT !"

"Une pouilleuse qui veut sortir avec des gars !"

"Tu sors, tu roules des pelles ! Tu crois que je le savais pas ?"

Attention, gros mot.

"T'as encore la merde au cul et tu veux avoir des mecs ?"

Ça me blesse, mais je ne le montre pas.

Je lui réponds comme ça.

Mais à l'intérieur, ça me révolte.

Si je pouvais... Désolée, hein, mais je voudrais l'étrangler.

Je te jure, ces phrases assassines, elles me tuent.

Le film me permet de m'exprimer.

Alors tu veux m'étrangler ?

Après le film, elle va me le reprocher.

- Bien sûr ! - Elle va te le ressortir.

J'ai pas terminé.

Je veux l'étrangler, lui dire : "Je suis pas comme ça !"

Viens, essaie !

Toi, tu n'as retenu que ça, "m'étrangler" !

T'as pas compris à quel point ça la blesse ?

Tu es égoïste, Olfa.

Ça la blesse ? Je comprends, mais c'est comme ça.

C'est un héritage de plusieurs générations, un patrimoine.

Point barre.

Combien de temps elles ont été majorettes ?

Environ quatre ans.

Ou trois... Oui, ça a duré. Plusieurs années.

Les week-ends, les vacances...

Elles ont commencé à quel âge ?

Elles n'étaient pas encore au collège. C'était au primaire.

Eya et Tayssir n'avaient pas...

Elles n'avaient pas commencé l'école.

Tout a changé après sa chute.

- "Dieu est unique." - Exact.

"Et Ben Ali est sans pareil."

Je m'en fous de Ben Ali. Je parlais de son époque.

C'est vrai que c'était la misère. Je parle de mon cas, bien sûr.

Mais au moins, on était toutes ensemble.

La révolution ne t'a pas volé tes filles.

C'étaient des filles de Ben Ali. Des filles bien.

Des filles de Ben Ali ?

Oui, des enfants de Ben Ali. C'étaient des filles bien.

Regarde ce qui s'est produit après son départ !

Le problème, c'est ceux qui ont gouverné ensuite.

Je sais bien, c'est ce que je dis.

Bonjour.

T'es belle.

Merci.

Et voilĂ  la boss.

On regarde des vidéos d'il y a 11 ans. Eya était grande comme ça.

Oui, je m'en souviens.

J'étais pas plus grande que ma veste.

Grandes comme ça. Tayssir et elle.

Grâce à la sécurité, l'humain s'élève

La sécurité fait le bonheur des enfants

Des jeunes et des moins jeunes

Le bonheur de nos mères

Et de notre chère Patrie

Au nom de Dieu,

cher peuple tunisien,

je m'adresse Ă  vous,

Ă  vous tous,

en Tunisie et à l'étranger...

Dégage !

Liberté !

Ce jour-là, je faisais le ménage chez une femme.

J'étais toute seule, je réfléchissais tout en nettoyant.

Quand je prends une décision, je me parle à moi-même.

"Je veux plus de ça.

"Les gens qui font cette révolution ne valent pas mieux que moi.

"Moi aussi, je peux révolutionner ma vie."

J'attendais que les enfants grandissent.

Pourquoi ? Pour mes filles ?

Elles se porteront mieux sans lui.

De toute façon, elles ne le voient jamais.

Il ne leur donne ni affection ni argent.

Il ne fait jamais rien avec elles. Il ne les emmène jamais à l'école.

"Il t'a bouffé ta jeunesse, pourquoi tu le supportes ?

"Tu peux vivre une nouvelle vie."

Et voilà, on est parties chez ma sœur.

Elle était surprise. Je lui ai dit : "Ça y est.

"La Tunisie a fait sa révolution. Moi, je fais la mienne."

Et j'étais à peine arrivée, ce jour-là,

que mon histoire avec Wissem a commencé.

Salut, Mohammed.

Il n'y a pas de Mohammed, ici.

Ah bon ?

Désolée, faux numéro.

À l'époque, les téléphones portables, c'était nouveau.

Avec les filles, on s'amusait à appeler des numéros au hasard.

Tu m'as mis dans la merde avec ma femme. Tu es qui, toi ?

Ta femme ?

Passe-la-moi, je vais m'excuser.

C'est bon, il n'y a pas de femme.

Mais tu es qui ?

Il m'a totalement ensorcelée.

Il a révélé en moi la femme, l'adolescente.

Je suis devenue débauchée, rebelle, une vraie ado.

J'ai tout fait.

Je me suis tout permis. Je voulais aimer cet homme.

Je voulais vivre tout ce que je n'avais encore jamais vécu.

Je t'aime.

Il s'était enfui de prison, durant la révolution.

Il lui fallait un endroit oĂą se cacher.

Moi, les policiers ne savaient rien de mon existence.

Personne n'aurait pu soupçonner que je cachais un fugitif.

Tu sais pourquoi il était en prison ?

Oui, pour un crime. Il a tué quelqu'un.

Il m'a tout dit. Il ne m'a rien caché.

Je savais tout.

Ce crime, ça ne t'effrayait pas ?

Pas du tout, je le voyais comme un ange.

Je ne lui trouvais aucun défaut.

Pour moi, c'était le plus beau, le plus viril,

le plus gentil, le plus adorable des hommes.

S'il avait tué quelqu'un sous mes yeux, je l'aurais aidé à cacher le cadavre.

C'est vrai.

On a vécu ensemble des aventures incroyables,

qui ne se racontent pas. Et je trouvais ça normal.

Ă€ sa sortie de prison, un ami lui a dit : "Il y a une vieille,

"une femme très vieille, mais nympho.

"Va la voir, donne-lui du plaisir, et elle te donnera ton argent de poche."

Il y est allé, et elle lui a donné 50 dinars.

Quelque temps plus tard, alors qu'on était dans la dèche,

il m'a demandé mon avis.

"La seule solution, c'est la vieille."

Je l'ai accompagné chez elle.

Elle venait de mourir, il y avait son cercueil Ă  la porte !

Je fermais ma gueule Ă  son sujet, pour maman.

J'aurais pu me venger de lui, trop facile.

En plus, c'était un boucher, il avait plein de couteaux à la maison.

Il prenait quoi ?

Tout.

Quoi ? Des pilules ?

Oui, des pilules, de toutes sortes.

Il devenait bizarre.

Les gens prennent des drogues pour kiffer, non ?

Lui, pas du tout.

Il n'arrivait mĂŞme plus Ă  contrĂ´ler son corps...

Il pouvait mĂŞme plus parler ?

Il n'arrivait plus à parler, il devenait comme ça...

Tout tremblant, l'air mauvais.

Ses actes devenaient mauvais, ses paroles aussi.

La première année avec Wissem, c'était bien.

On était petites.

On n'avait pas l'habitude que quelqu'un soit gentil avec nous.

Et lui, il l'était. En tout cas, on le pensait.

Après, il n'était pas pareil avec nous toutes.

Il était gentil avec l'une, et mauvais avec l'autre.

Et tout ça en cachette.

C'est-Ă -dire, "en cachette" ?

Par exemple, avec moi, il était gentil, doux.

Et c'est lui qui nous achetait Ă  manger. On n'avait pas grand-chose.

Mais c'était le copain de la mère, et aussi de ses filles, disons.

Quand il se lassait de la mère, il passait aux filles.

La nuit avec la mère, et la journée avec les filles.

Tu es en paix avec toi-mĂŞme ?

Tu as la conscience tranquille ?

Je ne t'ai jamais aimé.

Ce que j'ai aimé, c'est le bonheur dans les yeux de ma mère.

Rien d'autre.

J'ai cru que tu serais le père que je n'avais jamais eu.

Mais tu m'as fait haïr l'idée du père.

Elles t'ont fait quoi, Rahma et Ghofrane ?

Elle t'a fait quoi, Tayssir ?

"C'est ma fille, c'est ma préférée." Tu disais ça, menteur.

Aucun père ne devrait faire ça.

Pourquoi tu as fait ça ?

Je te déteste.

Je ne te le pardonnerai jamais.

Je te déteste.

On peut couper ?

Qu'est-ce qu'il y a ?

Il y a quelque chose qui me gĂŞne.

Tu peux me l'expliquer ?

Non. Ça va pas être une matière filmique.

Ça va être une discussion entre toi et moi, dehors.

On coupe, Kaouther ?

Bon, on peut bosser ?

Allez !

Non, il veut pas.

Dis-lui qu'on a besoin de cette scène.

Moi, j'en ai besoin pour que le public le voie.

Pour que les gens sachent qui est cet homme.

Je veux qu'il m'aide, qu'il considère ça comme un soutien.

Cette scène, je l'ai déjà faite avec un psy.

J'ai dépassé ça.

C'est pas nouveau. C'est pas la première fois.

J'ai fait cet exercice à l'hôpital, entourée de psys.

Et mĂŞme bien pire.

- LĂ , c'est un film. - Je sais, je l'ai bien compris.

Film ou pas, moi, j'ai dépassé ce stade.

Ne sois pas gênée.

Et qu'il n'ait pas peur, je sais ce que je fais.

C'est juste du dialogue. Il est acteur, il connaît ça.

Il n'a qu'Ă  se dire que je joue.

Dis-lui que c'est un dialogue que j'ai appris.

Je l'ai déjà dit, tout ça.

Tu comprends, Kaouther ?

N'ayez pas peur de moi ! Dis-le-lui.

Et toi, Tayssir ?

Non, c'est bon.

Normal. C'est juste que...

J'ai pas pu...

Je n'arrive pas à le détester.

Malgré tout ce qu'il m'a fait, j'y arrive pas.

C'est vrai que je suis fâchée. C'est vrai que je veux qu'il paye.

Mais j'arrive pas à le détester, c'est bizarre.

Peut-être parce que... Mon père, je le déteste pas non plus.

Et Wissem était plus qu'un père pour moi.

Petite, je le considérais comme un père.

Je n'aurais jamais imaginé ça de lui.

Et malgré tout, je n'arrive pas à le détester.

Il mentait à ma mère. Il lui racontait des salades.

C'est aussi ce qu'on veut lui prouver.

Pendant longtemps, maman nous a dit que Wissem

avait été notre victime.

Elle disait qu'elle l'avait perdu par notre faute.

C'est nous qui nous sommes perdues Ă  cause de lui.

C'est nous qui nous sommes perdues.

C'est ça, la vérité.

Mon amour se renouvelle

Mon amour se multiplie

Mon amour se renouvelle

Mon amour se multiplie

Je t'aime depuis si longtemps

Depuis le temps où tu étais enfant

Je t'ai aimée de tout mon cœur

Je t'ai aimée de tout mon sang

Je t'ai aimée de tout mon cœur

Je t'ai aimée de tout mon sang

Tu étais la flamme et moi le papillon

Tu étais la terre et moi le paysan

Tu étais la mer et moi le marin noyé

Je reviens toujours vers toi...

ArrĂŞte, je supporte pas !

T'es lĂ , Ă  nous montrer ton papillon !

Et tu oses te plaindre !

Je n'avais pas réalisé qu'elles avaient grandi,

jusqu'à ce que je divorce de leur père et que je parte vivre à Sousse.

On aurait dit d'autres filles !

Elles avaient changé, elles avaient grandi.

Moi, quand j'étais petite, quand mes seins poussaient...

J'avais honte !

Moi, ça n'a pas encore poussé !

Je ne voulais pas dormir dessus, j'avais peur qu'ils s'enfoncent.

Qu'ils se rentrent, que ça fasse des cavités.

Rahma et une cousine m'ont mis deux verres autour des seins,

ça a stoppé leur croissance !

J'avais 11 ans.

Mes sœurs se sont moquées de moi, au lieu d'être solidaires.

- Elles se moquaient de moi. - À cause des règles ?

Oui, parce qu'un jour,

j'avais mis la serviette Ă  l'envers, la colle en haut.

Et le coton en bas.

Quand je l'ai retirée...

- Je vous raconte pas ! - La douleur, j'imagine mĂŞme pas.

Je savais pas, moi ! Je l'ai retirée, les poils ont fait ce son...

Eya, il y a un homme !

Et alors ? Il fait son boulot !

Et en plus, c'est toi qu'il cadre.

Kaouther, faut que je te raconte quand j'ai découvert le...

Olfa, non ! Pas les coups !

Lâche-moi !

Mon pauvre papillon.

Je suis sexy, on me l'a dit

Ça va, maman ?

Quelle bande de pétasses !

Petite garce !

On n'a rien fait ! Rien du tout, je vous jure !

Lâche-le, maman !

Attends un peu, toi, tu vas voir !

Elle tenait un journal intime oĂą elle inscrivait tout.

Tayssir est venue me le montrer. Elle était très proche de Rahma.

En lisant, je découvre qu'elle parle d'un garçon, Onssi.

"Ta peau est douce comme celle d'un bébé, tes yeux ont le bleu d'un ciel d'été.

"Tu as été le premier à m'embrasser.

"Ton baiser a éveillé des choses en moi..."

Le mot "baiser" m'a rendue folle !

- Où est le mal dans tout ça ? - Elle dit qu'un garçon l'a embrassée !

Mais enfin, toutes les filles font ça !

Ça m'est égal. Moi, je veux pas.

T'as pas connu ça ?

Non. Et même mariée, il m'embrassait pas, le bâtard.

Je serais pas allée me remarier s'il m'avait embrassée.

Au lycée, on m'a dit : "Rahma est absente.

"On vous a envoyé une convocation."

Comment ça, absente ?

C'est là que les surveillants m'ont expliqué

qu'elle était devenue gothique.

Qu'elle venait maquillée en noir,

qu'elle frappait les autres élèves.

Et qu'elle faisait des trucs,

des rituels bizarres, des trucs choquants.

Je n'aime pas le nommer,

mais on disait qu'elle était une adoratrice de Satan.

Sataniste. Un mot que j'aime pas.

Pardon, maman !

T'as fait entrer Satan dans ma maison !

Le diable !

- Dans ma maison ! - Elle est déjà remplie de diables.

Au nom de Dieu !

Qu'est-ce qu'elle a, maman ?

Au nom de Dieu !

Dieu, protège-nous.

Quand maman travaillait en Libye, Ghofrane a pris ses aises.

Elle est sortie avec un gars qui avait une moto.

Mais elle pouvait pas monter sur la moto avec des poils longs comme ça.

Alors elle est allée s'épiler les jambes.

Ensuite, elle nous a reniées.

Elle disait qu'elle était fille unique, que sa mère travaillait à Dubaï,

qu'elle avait un château je ne sais où,

avec une piscine... Bref, elle avait tout.

La voisine qui s'occupait de nous était devenue la balance de maman.

- La gardienne. - La gardienne, oui.

Elle a raconté que c'était la bonne.

Le culot !

Un jour, cette dame a appelé maman.

"Revenez, votre fille est en train de déraper."

Elle a pris le premier bus.

Nous, on ne pensait rien faire de mal.

On trouvait qu'elle avait de jolis cheveux,

on voulait faire pareil.

Les filles, maman est lĂ .

Maman.

Sortez. Toi, tu restes.

Tu restes ici.

Ghofrane...

Ma fille.

Tes cheveux...

C'est nouveau ?

Attends un peu... Tu t'es épilée ?

- Tu t'es épilée, Ghofrane ? - Pardon, maman.

- Tu t'es épilée ? - Pardon, maman.

Tu t'es épilé les jambes, Ghofrane ?

Tu t'es épilé quoi d'autre ?

Réponds.

Tu es devenue une femme ?

Pendant que je travaille en Libye, toi, tu te relâches ?

Tu te prends pour une femme ?

Je suis désolée, maman.

Montre-moi. Montre-moi ce que t'as épilé.

Que Dieu me pardonne.

Je ne lui ai laissé aucune chance,

je ne l'ai pas laissée se défendre.

Elle s'était fait une coupe au carré.

Je lui arraché une touffe comme ça.

Dans ma main.

Je l'ai démolie, démolie.

Quand elle frappe, c'est pas juste deux gifles.

Elle y prend plaisir. Elle prend le tuyau du gaz,

elle le plie en deux,

et elle frappe, elle frappe.

On entendait l'air siffler, avec la force du mouvement.

Elle pleurait, elle me suppliait. Le voisin est venu pour la défendre.

Je l'ai frappé, lui aussi, et je l'ai viré.

Après le tuyau, j'ai pris le manche à balai.

Je l'ai mis en morceaux !

Quand elle a arrêté de bouger,

j'ai cru qu'elle était morte. Et j'ai arrêté.

Je sais que parmi vous, mes sœurs,

certaines ne portent pas le voile

et ne prient pas.

Certaines veulent se repentir mais elles n'osent pas venir nous voir.

On vous livre le hijab Ă  la maison !

À nos yeux, tu es la mère magnifique,

la mère vertueuse,

la tendre poitrine,

la mer immense, le don de soi.

Tu es aussi la précieuse épouse qu'on protège.

C'était un matin ordinaire, on apprend qu'il va y avoir un événement.

On va sur la place et on trouve une tente de prédicateurs.

On nous dit qu'ils vont distribuer des voiles intégraux.

Les femmes du quartier voulaient les prendre

et les revendre pour se faire de l'argent.

Une fille du quartier, une certaine Nessrine,

a dit Ă  Ghofrane d'aller se servir.

Elle est donc allée prendre un hijab.

Quand elle arrive sur place, un cheikh lui met le voile,

et se met à crier : "Elle est la lune", parce que ma sœur est belle.

Quand elle est rentrée, on s'est toutes moquées d'elle.

On lui a dit d'aller le revendre avant qu'il ne s'use,

sinon les gens refuseraient de l'acheter.

Mais elle n'a pas voulu l'enlever.

Quand Ghofrane s'est mise Ă  porter le voile,

on lui en a fait voir de toutes les couleurs.

C'est-Ă -dire ?

Rahma la traitait de chauve-souris.

"Batman ! Tu ressembles Ă  rien !"

Exactement.

"Regarde-toi, tes cheveux, ta beauté... Tu gâches tout.

"Avec qui vont sortir les mecs du quartier ?"

Regarde-moi ça, un vrai savon noir !

Je vais me taper cette vision tous les jours ?

Maman.

Maman, parle Ă  ta fille.

Lâche ta sœur.

J'ai honte ! Ça te plaît, toi ?

Oui, ça me plaît. Et tu devrais l'imiter.

Maman, le respect, c'est une mentalité. C'est un comportement.

Ça va ?

C'est normal.

Je n'arrive mĂŞme pas Ă  la regarder.

Tu avais quel âge quand Ghofrane s'est mise à porter le niqab ?

J'avais huit ans.

Et quand elle est partie, j'en avais 11.

Et tu étais comment à huit ans ?

J'étais horrible !

Comment ça ?

Une vraie mocheté !

Ça va.

- On peut reprendre, Kaouther. - Super, on y va.

Ça a commencé à se propager dans le quartier,

on voyait beaucoup plus de femmes voilées.

Deux semaines plus tard, Rahma est sortie faire les courses.

Elle portait un t-shirt avec une représentation de l'antéchrist.

C'est un t-shirt qu'elle portait souvent.

Ce jour-là, elle est rentrée dans tous ses états, en larmes,

et elle a demandé à Ghofrane de lui acheter un voile.

On a insisté pour qu'elle nous raconte ce qui s'était passé.

Un certain M. Mustapha, accompagné d'autres hommes,

lui avait barré la route et lui avait parlé de l'antéchrist.

Et ils avaient évoqué les châtiments de la tombe.

C'est surtout ça qui l'a effrayée, les châtiments de la tombe.

Alors elle a mis le voile, elle aussi,

mais elle est devenue bien plus radicale que Ghofrane.

- Vous me trouvez sexy ? - À mort !

Ă€ tomber par terre.

OĂą sont ses yeux ?

Baisse un peu ça.

Les voilĂ  !

Tu sais ce qui me choque ?

Avant la révolution, il n'y avait rien de tout ça.

Ni niqab, ni hijab, rien.

Si tu voulais porter le voile, c'était à la maison.

Sinon, la police t'emmenait.

Et tu recevais des coups de matraque.

Sous Ben Ali, avant la révolution,

mĂŞme le foulard, t'avais pas le droit.

Celles qui le portaient se faisaient arrĂŞter par la police.

On voulait imposer un modèle de la femme tunisienne,

comment elle doit ĂŞtre,

ce qu'elle a le droit de faire ou pas.

Si bien qu'à l'époque, porter le foulard,

c'était un acte de résistance,

une façon de s'opposer à l'ordre établi.

Comme avant la révolution, le hijab était interdit,

il est devenu une sorte de symbole de rébellion.

On est toujours attiré par l'interdit, en fait.

"Comment ça, pas de hijab ?

"Je vais me rebeller et le mettre, alors."

Et pendant la révolution, ma mère, ma famille,

et même moi, qui étais petite, on s'est dit :

"Allez, votons pour ceux qui aiment Dieu et revenons au hijab,

"ils connaissent mieux Dieu, ils régleront mieux nos problèmes."

Ils veulent façonner les femmes à leur manière.

Tracer notre chemin Ă  notre place

et modeler les femmes comme ils les imaginent.

Ni plus ni moins.

Ne pas nous laisser faire ce dont on a envie.

Comme des poupées qu'ils manipuleraient à leur guise,

qu'ils habilleraient comme ils veulent.

Le droit Ă  rien.

Par exemple, une fille comme toi qui a de beaux yeux,

elle le met sur le côté, ça devient attirant.

C'est pas péché ?

Si, mais je parle de celles qui le portent pour l'esthétique.

Et donc Rahma...

Elle baisse aussi ça.

- Elle le baisse comme ça. - Carrément ? Un tableau noir.

Pour que ses épaules ne soient pas dessinées.

Un bloc uni, rien ne ressort.

On ne doit discerner aucune forme ?

Rien. Ni main, ni pied, rien.

Et quand tu marches, tu dois tracer. Comme ça.

Sérieux ? En plus, je dois tracer ?

Comme ça, tête baissée, à grandes enjambées.

Pour Ghofrane, par contre, c'est comme ça.

On entend mĂŞme pas ses pas.

Et en même temps, ma chère Ghofrane, il faut faire ça avec tes yeux.

Montre-nous ces jolis yeux, Ghofrane.

Mais pourquoi porter le niqab, alors ?

Pourquoi ? Pour l'apparence, c'est un look.

C'était la mode, à ce moment-là.

Aujourd'hui, c'est les jeans déchirés. À cette époque, c'était le niqab.

Fashion !

Et une fois avec les sœurs, allez, on lève le niqab !

Normal, on se regarde,

tout va bien.

Vas-y, Ghofrane, lève le tien.

Vas-y.

Mon Dieu !

Leur réaction. "Mon Dieu ! Quelle beauté !"

- Ma sœur, que tu es belle ! - Dieu est grand !

Tellement belle que pour finir, elles lui baissaient le niqab.

Pourquoi ?

Les sœurs avaient peur que leurs maris passent et qu'ils la remarquent.

- Et qu'ils veuillent l'épouser ? - Ils peuvent avoir quatre femmes.

Une fille qui porte le niqab, on lui fait tout un rituel.

- Surtout si c'est une impie. - C'est quoi, une impie ?

Une putain.

Non, quand mĂŞme pas.

Comme vous m'avez vue tout Ă  l'heure.

Une femme qui ne prie pas,

qui ne suit pas les préceptes de la religion.

On lui fait une petite fĂŞte.

- Comment ça ? - Comme la remise des diplômes.

On l'habille et on lui chante une chanson.

- Laquelle ? - Je vous la fais.

Suivez-moi.

Ô ma sœur, ne te laisse pas corrompre par Satan

Le hijab est une obligation divine

Ô ma sœur, ils ont eu des mots ineptes

Ils nous disaient sombres comme la nuit

Ils se sont moqués du hijab

Moi, je l'adorais, Rahma.

C'était mon modèle, j'essayais d'imiter tout ce qu'elle faisait.

J'étais très proche d'elle, je l'admirais beaucoup.

Quand elle s'est voilée, je me suis voilée, moi aussi.

Eya ne voulait pas, au départ.

Quand je déjeunais avec Rahma et que Eya arrivait,

on la repoussait, on la traitait de mécréante,

et elle se mettait Ă  pleurer.

Quand elle voulait jouer avec nous, c'était pareil,

on la virait parce qu'elle n'était pas voilée,

et chaque fois, elle pleurait.

Finalement, on a eu gain de cause,

on l'a vaincue, elle a fini par se voiler,

juste pour vivre avec nous.

On lui en a fait voir de toutes les couleurs.

Quand elle a enfin mis le voile, on est devenues une famille de voilées.

Comme un petit Daech Ă  la maison.

Un grand salut à l'État islamique, notre État

Notre État vaincra

Et par le plus puissant

La charia vaincra

- C'est quoi, cette chanson ? - C'est pour la charia.

Un grand salut Ă  Baghdadi

Les flics vont débarquer.

Olfa, tu les as apprises oĂą, ces chansons ?

- Avec les filles. - Tu chantais avec elles ?

Absolument, j'ai tout fait avec elles.

J'étais très contente, au début, quand elles ont mis le voile.

Ça ne m'a pas gênée, au départ.

Et puis elles ont commencé à avoir honte de moi,

elles couvertes, et moi en pantalon.

Tu n'as pas honte ?

La vie a une fin, tu sais.

On finira tous lĂ -haut. Qu'auras-tu Ă  dire devant Dieu ?

Je ne suis pas dénudée ! Je porte un foulard.

Le foulard n'est pas suffisant. Dieu a dit de se couvrir le visage.

Et comment je bosse, sapée comme ça ?

Tu travailles pour ta vie ou pour l'éternité ?

Tu veux rĂ´tir en enfer ?

Tu bosses pas, toi !

Tu passes tes journées de mosquée en mosquée.

Moi, j'aide les gens, au moins, maman.

Commence par aider tes sœurs et ta mère.

Non. Mon cœur est plus pur que le tien.

- Tu connais quoi de mon cœur ? - Ça se voit à ton visage.

- Quelle langue de vipère ! - Rahma a frappé !

Je suis en train de t'avertir pour que Dieu t'épargne

lors du jugement dernier.

Que tu n'ailles pas brûler et frire en enfer.

Moi, je sais oĂą je finirai.

Dans le jardin d'Éden, là-haut, avec les Houris.

D'accord, et si je mets cette tenue, qui te nourrira ?

T'inquiète pas pour ça.

- Je bosse pas comme ça ! - Tu cherches des excuses, Olfa.

Tant pis pour toi, on verra bien ce que Dieu te réserve.

Porte-le si tu veux mais fous-moi la paix.

Les gens vont se moquer de toi.

Ils vont dire : "Les filles le portent, mais regardez la mère !"

On te traitera de débauchée.

Mais écoutez-moi cette pute !

Imagine, tu sors et une voiture te percute.

Être percutée et mourir, tu vois ?

Je ne te le souhaite pas, mais que fera Dieu ?

Tu me fais peur.

Ne l'écoute pas.

Tu finiras dans les bas-fonds de l'enfer.

Tu me fais vraiment peur, ma fille.

- Je le porterai. - Elle est dans le rĂ´le, au secours !

Tu lui répondais vraiment comme ça ?

- Elle est sérieuse, là. - Oui, totalement.

C'est une grande actrice.

Tu m'as fait peur. J'en ai la chair de poule.

Ça se passait comme ça, avec Rahma. Elle me convainquait par la peur.

Et je l'ai porté longtemps.

Elles ont trouvé le seul moyen de te dominer.

Avec la religion, avec Dieu.

Elles ont inversé le rapport de force.

En plus, c'est toi qui as commencé avec les interdits.

- Donc elles ont... - Laisse-moi te répondre.

C'est exact. Je leur ai appris à viser, et elles m'ont tiré dessus.

Je leur ai appris Ă  ĂŞtre fortes, et elles m'ont battue.

Elles ont su m'influencer.

Cette tenue, je ne l'aime pas.

Je la porte uniquement pour jouer cette scène.

Je ne veux mĂŞme pas me voir dans un miroir.

Mais quand ma fille s'habille comme ça, je me sens fière.

Je n'aime pas la façon dont Eya est habillée.

Je serais vraiment contente si Eya le portait, lĂ .

Tu ne veux mĂŞme pas te regarder dans le miroir,

et tu voudrais que je le porte pour te faire plaisir ?

J'ai peur pour vous.

Si elles avaient voulu sortir dans des tenues légères

ou si elles étaient restées dans le délire gothique,

en plus de sortir avec des mecs, tu les aurais laissées ?

Jamais !

Donc pour elles, le seul moyen d'ĂŞtre libres,

c'était d'emprunter cette voie.

Je t'aime.

Tu m'aimes ? C'est ça. Tu auras ce que tu mérites.

On est copines. Je suis ta sœur chérie.

L'amour n'a rien Ă  voir.

Ça fait déjà deux coups.

Deux coups.

Donne ton dos.

Donne ton dos !

- Merde ! - Tu joues avec Dieu ?

Quel Dieu ? Dieu pardonne, lui, et pas toi.

Tais-toi, Tayssir.

Dieu est clément, merde.

- 4, 5, 6... - Rahma, merde !

Quand on oubliait la prière, quand on la faisait en retard,

Rahma nous flagellait.

Selon la gravité du péché.

J'ai oublié les règles mais ça pouvait monter jusqu'à 50 coups.

Elle plaisantait pas, c'étaient de vrais coups.

Et quand Rahma commettait un péché,

elle s'autoflagellait comme ça.

Je me souviens, une amie de maman est tombée enceinte,

mais en dehors des liens du mariage.

Rahma a décidé d'attendre l'accouchement puis d'appliquer la charia.

La punition ? Lapidation.

Comment vous comptiez faire ?

La dame se serait défendue, non ?

On l'a pas fait, c'était dans l'imagination de Rahma.

Sur une place publique. Elle se voyait l'attacher Ă  un poteau ou un arbre.

- Donc elle imaginait tout le scénario. - Bien sûr.

Elle le lui disait en face : "Dès que tu accouches, on te lapide."

Elle ne pouvait pas le faire vraiment. Elle l'imaginait.

Il y a des lois dans ce pays, elle aurait été punie, mise en prison.

C'était surtout pour nous dire combien c'était mal.

Si on avait été dans un État gouverné par la charia,

cette femme aurait été lapidée.

S'il n'y avait pas les lois, ce serait le bordel.

Ce serait la fin.

Rahma vous dirait quoi faire Ă  coups de gifles.

On ne serait pas en train de tourner un film !

Dieu merci !

- Eya me fait penser Ă  moi jeune. - Elles se ressemblent.

Sur la photo, elle te ressemble.

Oui, Eya me rappelle ma jeunesse, elle est ma copie conforme.

Ma bouche !

Tu l'as marquée.

- Je t'ai vue, maman. - Quoi ?

Tu as fait glisser le foulard.

- Tu l'as vue ? Son foulard était là... - Tais-toi donc !

- Elle fait genre. - Je te jure, il a glissé tout seul.

C'est bon, laisse.

Une photo sans foulard, s'il te plaît.

- Mets-le sur tes épaules. - D'accord.

T'attendais que ça !

Je suis jolie comme ça !

Écoute-moi.

Tu portes un micro, les filles du son vont criser.

Il ne faut pas que tu le touches.

Laisse le voile comme ça.

Comme une écharpe Chanel.

Supposons que je sois ta vraie mère.

Tu m'accepterais comme mère ?

- Moi, en tant que Ghofrane ? - Non, ta vraie mère, à toi.

Elle serait bien obligée.

Est-ce que tu serais satisfaite de moi, comme mère, avec mon caractère ?

Toi, tu l'as choisie, ta mère ?

Qui parmi nous a choisi sa mère ? Si tu avais le choix...

On ne choisit pas, mais tu choisirais la même mère et le même père ?

Non.

VoilĂ .

Avec Rahma,

on avait l'habitude de regarder des vidéos.

Un jour, elle est tombée sur une vidéo, sur YouTube.

C'était un homme qui voulait essayer de passer une nuit enterré vivant.

On l'avait enterré avec une bouteille d'oxygène.

Il voulait passer toute la nuit dans la tombe.

En sortant le lendemain, il était en pleurs.

Il avait peur de Dieu.

Il pleurait, et Rahma pleurait encore plus.

Et moi, j'étais en mode : "Attends, je suis censée pleurer, là ?"

Elle voulait essayer, entrer dans une tombe.

Elle a adoré l'idée, elle a fait des recherches.

C'est devenu son obsession, elle voulait essayer, quitte Ă  y passer.

Certains rĂŞvent d'aller aux Maldives.

Ma sœur, elle, rêvait de passer une nuit dans une tombe.

Boum, boum, boum, la vérité sera révélée.

Elle est dans l'asile de fous, et Dieu pardonne tout.

Je suis le martyr.

Moi, je suis le fossoyeur. Trop de bol.

Moi, l'Ange de la torture.

Et moi, l'Ange du supplice.

Enterrons-la.

- Ça vous amusait, ce jeu ? - On s'éclatait.

Comme si on nous emmenait Ă  Disney.

Qu'est-ce qui vous plaisait ?

Tout ! C'est sympa, regarde, elle est morte, on l'enterre !

Rahma a inventé ce jeu pour nous dire que la vie ne vaut rien.

Quand on meurt, on emporte juste un linceul.

Seules nos actions comptent.

Du coton, dans ses deux narines.

Et dans ses deux oreilles.

- Et les trous en bas aussi, non ? - Oui.

On bouche tous les trous.

Attends...

Tu sais pas faire la morte ?

C'est la première fois que je meurs.

Que Dieu t'accorde Son infinie miséricorde.

Pardonne-moi si je t'ai fait du tort.

Repose en paix.

Vous pouvez embrasser votre sœur.

Beaucoup de filles portent le voile

par crainte de la torture dans la tombe.

C'est la chose la plus terrifiante, la plus épouvantable,

donc l'argument le plus persuasif.

La femme adultère, par exemple,

son vagin prend feu dans la tombe.

Ça flambe !

Elle cuit, elle flambe, tout ce que tu veux.

Mettez-lui un habit de feu !

Mettez-lui des chaussures de feu !

Dieu, aie pitié de moi !

J'aurais voulu ĂŞtre une pierre, pas une humaine.

Dieu, aie pitié, je ne savais pas que viendrait le jour du jugement.

Pardonne-moi, je ne savais pas.

Il est trop tard pour ça.

Cet épisode a eu lieu quand maman était en Libye.

On était chez ma tante.

Le fils de la voisine récitait le Coran, il avait une très belle voix.

Pendant le ramadan, on est allées les voir.

Le fils s'est mis à réciter le Coran.

Là, je vois Ghofrane, à l'entrée de la chambre.

Elle marchait sur la pointe des pieds,

comme si on l'étranglait en la traînant de force.

Elle est venue près de moi et s'est évanouie.

Seigneur, protège-nous du mal.

Lâche-moi !

Rahma est allée à la mosquée pour se renseigner sur l'exorcisme.

Et pour éviter que son voile ne s'enlève devant un exorciste homme,

on a trouvé une femme exorciste.

Lâche-moi ! Lâche-moi !

Sors de ce corps ! Que Dieu te maudisse !

Qui es-tu ? Sors ! Sors, ennemi de Dieu !

Nul ne peut nuire en Sa présence, le nom du seigneur te protège.

C'est vrai, tout ça, Ghofrane ?

Les hommes ne te suffisent plus, il te faut des djinns ?

Réponds-moi !

Ne sois pas brusque, il peut ĂŞtre violent.

Ta gueule, toi.

Dès que tu pars en Lybie, c'est le drame.

Je travaille comme un forçat, là-bas, et vous, vous me ramenez un djinn.

Je vais repartir en Libye.

J'y retourne.

Et je vais emmener les filles avec moi. On va toutes travailler lĂ -bas,

on va gagner un peu d'argent, et puis on rentrera.

Il n'y a pas de honte à être femme de ménage.

Il faut bien gagner sa vie honnĂŞtement.

Oui, j'ai fait de mes filles des femmes de ménage.

Sans diplĂ´mes, c'est tout ce qu'elles pouvaient faire.

Il n'y avait que ça, comme travail, en Libye.

En plus, je passais mon temps Ă  courir partout pour les aider

lĂ  oĂą elles travaillaient, avec Eya.

Je ne les ai jamais laissées faire des ménages épuisants.

Je ne pense pas avoir été injuste à leur égard.

Un jour, Ghofrane est venue me voir.

Elle m'a dit : "Pas la peine de venir m'aider demain,

"j'aurai peu de ménage à faire."

J'ai répondu : "D'accord." Elle m'a beaucoup embrassée, ce jour-là.

Je lui ai demandé : "C'est quoi, tous ces bisous ?"

Elle était souvent affectueuse, mais là, c'était trop.

Je lui ai dit : "ArrĂŞte, on dirait que je vais mourir."

Elle a répondu : "Je t'aime, maman."

Et elle est partie.

- Où est ta sœur ? - Je sais pas.

- Où est ta sœur ? - Dans ma poche. Ça se voit pas ?

Tu te moques de moi ? Tu fais la maligne ?

- Où est allée ta sœur ? - Elle est à Sabratha.

- Pour quoi faire ? - Elle a rejoint les frères.

Quels frères ?

Ramène-la, on rentre en Tunisie.

Ramène ta sœur. On rentre en Tunisie.

Elle reviendra pas, et je la rejoins.

Ramène-la, je te dis qu'on rentre.

- ArrĂŞte. - Je ne te frapperai plus.

Je l'ai suppliée, je me suis arraché les cheveux,

j'ai tout fait, en vain.

Elle avait un papier avec un numéro pour joindre sa sœur,

mais elle l'a avalé.

C'était le seul moyen de la retrouver.

Si elle m'avait donné ce numéro,

j'aurais pu appeler Ghofrane pour la dissuader.

Je l'aurais facilement convaincue.

Elle était très forte, tu n'imagines pas à quel point.

Elle incarnait le mal.

Pas une larme. Elle était même contente.

Elle était fière du départ de sa sœur.

Elle était...

Elle ne voulait pas céder.

C'est difficile à décrire.

Elle m'a privée de ma petite fille.

Tout est devenu noir, après le départ de Ghofrane.

J'ai détesté Rahma, ce jour-là.

Quand elle est partie à son tour, ça ne m'a rien fait.

Ghofrane n'a pas vu combien j'étais triste après son départ,

mais Rahma, elle, a vu ma détresse.

Ça suffit.

Faites-moi une faveur, arrĂŞtez-la.

Elle va rejoindre sa sœur.

J'ai toutes les informations.

Elle a tout planifié avec un passeur.

Il va lui donner de l'argent et l'emmener lĂ -bas.

Et elle veut emmener ses petites sœurs de huit et dix ans avec elle.

- Tu as quel âge ? - 15 ans.

Tu te prends pour une djihadiste ?

Et toi ?

J'ai jamais prétendu en être un. Moi, je travaille pour l'État tunisien.

- T'es fier ? Quel État ? - Parfaitement, je suis fier.

- C'est nous, l'État. - De quel État tu parles ?

Elle a prêté allégeance à leur État de Daech.

Leur soi-disant État, là.

L'État islamique, s'il te plaît !

L'État islamique.

C'est mon État. Notre État à tous.

Tu devrais étudier et penser à ton avenir.

- Je pense Ă  l'avenir de tout le monde. - L'avenir de tout le monde ?

Tu veux qu'on tranche des mains ?

Oui, qu'on tranche les mains, les tĂŞtes, les pieds.

Peu importe, tant qu'on applique la loi de Dieu.

Quelle ambition !

T'es un égaré, toi, réveille-toi.

À ta place, j'enlèverais cet uniforme.

Un uniforme souillé.

Pour mettre le niqab comme toi ?

T'es une femelle ?

Une femelle...

Tu vas voir.

- Je vais t'écraser. - Baisse ta main.

Que je baisse ma main ?

T'as pas le droit de me toucher.

- Enlève ta main. - Tu la fermes quand je parle.

Tu la fermes et tu baisses les yeux. Compris ?

- Enlève ta main ! - Baisse les yeux ! Ferme-la !

T'es contente, toi ?

Je vais te foutre au cachot.

Petite merde. Assieds-toi !

Assieds-toi.

Je vais te montrer Ă  quel point je suis un homme.

- Dégage, je dois parler avec ta mère. - Sors d'ici.

Sors, je te dis !

Vous voulez la vérité ? Je ne peux rien faire.

- Comment ça ? - Je ne peux rien faire.

C'est une blague !

- Vous espériez quoi ? - Appliquez la loi.

Justement, j'applique la loi. J'ai une procédure à suivre.

J'appelle le procureur, c'est lui qui décide de la garde à vue.

Si elle revient faire exploser ce commissariat, on fait quoi ?

MĂŞme si elle revient, je ne pourrai rien faire.

Vous avez informé le procureur de ce qu'elle raconte ?

Bien sûr, il sait tout.

Ils sont partout, avec des drapeaux. Ils prĂŞchent avec des haut-parleurs.

Le procureur les voit bien.

Alors qu'ils brûlent ce pays. Il n'y a rien à faire.

Le ministère de l'Intérieur a publié le 10 septembre 2015

des photos de terroristes recherchés,

dont les sœurs Rahma et Ghofrane Chikhaoui.

Rahma a quitté la Tunisie

avec un faux passeport,

pour la Libye.

Une fois arrivée,

elle épouse l'émir de Daech à Sabratha.

Noureddine Chouchane,

l'homme derrière les attaques terroristes qui ont récemment frappé la Tunisie.

C'est eux, les responsables, ils ont préparé le terrain.

Depuis cette maudite révolution, on n'a eu que des problèmes !

C'est lui qui a permis tout ça, l'ancien ministre de l'Intérieur,

qui a autorisé les imams à prêcher et à endoctriner mes filles,

parce qu'ils le faisaient dans des lieux publics !

Cette mère craint que ses deux filles, Eya et Tayssir,

ne rejoignent leurs sœurs dans les rangs de Daech.

Elles nous disaient que l'école laïque, c'est pas bien.

Elle me montrait sur Facebook comment ils entraînent les enfants.

Et elle nous faisait écouter

des chants sur le djihad.

À l'époque, après le départ de mes sœurs,

ma mère est passée à la télé, l'affaire a été médiatisée.

Le délégué à la Protection de l'Enfance a appelé ma mère

pour lui dire que Eya et moi étions en danger.

Nos sœurs risquaient de nous kidnapper,

il fallait nous protéger.

Il nous a placées dans un centre pour mineurs.

On est arrivées au centre en voiture.

Il faisait nuit, on ne voyait rien.

On est entrées par un grand portail,

et j'ai vu un homme barbu habillé d'un qamis

et une femme voilée, à l'intérieur.

J'ai cru que le chauffeur nous avait kidnappées

pour nous livrer Ă  Daech, avec Rahma et Ghofrane.

J'étais morte de peur,

j'ai serré la main de Tayssir pour fuir au moment où il ouvrirait la porte.

Parce que tu crois que je t'aurais suivie, peut-ĂŞtre ?

À l'époque, je n'avais qu'une envie, c'était rejoindre Rahma et Ghofrane.

J'aurais été trop contente de les retrouver.

C'est tout ce que je voulais, à l'époque.

C'était dur, la première nuit.

Oui, qu'est-ce que c'était pénible,

cette première nuit où tu dors loin de chez toi,

entourée d'inconnus, dans un lieu que tu ne connais pas.

Et tu ne sais mĂŞme pas pourquoi tu es lĂ .

J'ai fait un rĂŞve, ce soir-lĂ .

Ma mère était très vieille, et des gens la battaient.

Eya m'a réveillée parce que je hurlais et je pleurais.

Le lendemain, après le déjeuner, j'étais encore en sanglots.

On m'a emmenée chez le psychologue, toujours en train de hurler, de pleurer.

J'ai passé la moitié de la journée à crier, sans m'arrêter.

Imagine l'état dans lequel ce cauchemar m'avait mise.

C'est en voyant ma mère comme ça, dans le rêve,

que j'ai commencé à changer un peu.

Parce que dans mon rĂŞve,

elle finissait vieille et abandonnée à cause de Rahma et Ghofrane.

Rien qu'y repenser, ça me donne la chair de poule.

Je la revois piétinée par tout le monde.

C'était une nuit épouvantable.

Et c'est cette nuit-là que j'ai commencé à changer,

après avoir vu ma mère comme ça.

Au début, à notre arrivée au centre, on avait une éducatrice très coquette.

Dieu qu'elle était belle !

Dès qu'elle bougeait,

Tayssir lui disait : "Dieu n'aime pas ça."

Elle a pris sur elle, et puis elle a explosé :

"ArrĂŞte avec ton Dieu, laisse-moi travailler !"

Tayssir passait son temps à lui faire la leçon : "Dieu a dit..."

Je me croyais pistonnée par Dieu.

La petite protégée de Dieu.

Dieu n'accepte pas le manque de respect.

"Dieu n'accepte pas..." Sortez-la, ça lui reprend !

C'est vrai, en fait, à cette époque,

pour me défendre, je prenais Dieu pour prétexte.

Et quand j'ai "abandonné Dieu", comme ils disent...

j'ai trouvé une autre combine.

C'est devenu la Loi. On est passé de Dieu à la Loi.

Et lĂ , Eya m'a soutenue.

On s'est motivées et on s'est approprié les lieux.

C'était devenu notre centre.

C'était bien, franchement, malgré les défauts.

Pour moi,

le centre a été l'une des meilleures expériences de ma vie.

Pourquoi ?

Parce qu'avant d'aller au centre, j'étais sur une autre voie.

Ils ont changé ma vie.

Imagine si je n'étais pas allée au centre...

Ce film parlerait de notre disparition, Ă  nous toutes.

Bonjour Ă  tous.

J'aimerais d'abord évoquer notre frappe en Lybie.

Hier soir, en Libye, nous avons frappé un camp de Daech à côté de Sabratha.

Notre cible était Noureddine Chouchane, un Tunisien et leader associé à ce camp.

Les deux sœurs étaient à Daech en Libye et voulaient partir en Syrie.

L'attaque américaine sur Sabratha a mis fin à leur projet.

Rahma avait envoyé un SMS à sa mère

pour l'informer de la situation Ă  Sabratha.

JE RISQUE DE MOURIR. PRIE POUR MOI. RAHMA

Notre caméra a été la première à rencontrer Rahma et Ghofrane

dans la prison de Mitiga Ă  Tripoli.

Nous avons approché la brigade

qui a arrêté Rahma et Ghofrane

après l'attaque de Sabratha.

Ma fille a cinq mois. Elle est toujours Ă  Sabratha.

On ne me l'a pas ramenée.

Elle s'appelle Fatma.

- Quel âge a-t-elle ? - Cinq mois.

Ça fait deux jours que je ne l'ai pas vue.

S'il vous plaît...

Montrez-moi les photos.

Elle est comment ?

Elle est trop petite.

- Vous reconnaîtrez votre fille? - Oui !

Ma chérie !

Ne pleure plus, ma fille.

Elle a peur pour ses petits.

Tu sais, Kaouther, je suis comme elle. On dit qu'une chatte...

Non, ne griffe pas.

Elle a tellement peur pour ses petits qu'elle les mange.

Moi, j'avais tellement peur pour elles que je n'ai pas su les protéger.

Je ne les ai pas mangées, mais je les ai perdues.

J'ai tout raconté dans ce film,

pour rompre totalement avec le passé.

Parce que c'est un passé très douloureux.

Un passé qui a façonné ma vie et celle de mes filles.

Mais l'avenir me fait encore plus peur.

- Pourquoi ? - Ça m'effraie plus que le passé.

T'en as pas marre de la peur ?

Ce qui me fait peur, honnĂŞtement,

c'est que tout ce que m'a fait ma mère, je le reproduis.

Presque Ă  la lettre.

Pourquoi, Ă  ton avis ?

C'est une malédiction.

C'est comme ça que je l'explique à mes filles.

Comme elle te l'a dit, elle nous a fait subir

tout ce qu'elle a subi.

Ce n'est pas parce qu'elle est méchante, c'est simplement dans l'ordre des choses.

Nous faire subir la mĂŞme chose.

L'éducation qu'on a reçue de nos mères,

on la transmet toujours Ă  nos filles, et ainsi de suite.

Jusqu'à ce qu'arrive une génération

qui brise la chaîne.

Tu dois comprendre que cette génération, c'est celle-là.

La seule qui pourrait s'en sortir, c'est Tayssir.

Eya aussi, un peu.

Mais pour Ghofrane et Rahma, c'est trop tard.

Ghofrane, sa fille lui demandera des comptes.

Elle ne la laissera jamais en paix.

Sa fille ne connaît pas la rue, elle ne connaît pas le soleil.

La malédiction va se poursuivre.

J'aurais tant de choses Ă  leur dire.

Rahma...

Je ne me vois pas aimer qui que ce soit

d'un amour aussi fort que celui que j'ai eu pour Rahma.

Elle n'était pas seulement ma sœur, elle était tout pour moi.

Je l'aimais peut-ĂŞtre plus que mes parents.

Je l'aimais, vraiment.

C'est vrai que j'étais petite quand elle m'a laissée.

Mais malgré ce que j'ai traversé,

la plus belle période de ma vie

a été celle que j'ai passée avec Rahma.

Je voudrais lui dire : "Je t'aime tellement,

"je ne t'oublierai jamais."

Je n'arrive pas Ă  prononcer leur nom, c'est trop douloureux.

Je pleure en silence,

plutĂ´t que de me dire : "Rahma, Ghofrane, vous me manquez."

Parfois, je leur en veux trop.

Un jour, elles ont appelé de prison et Tayssir a pleuré.

Ça m'a énervée : "Pourquoi tu pleures ?

"Elles sont parties, c'est leur problème.

"Tu veux qu'elles reviennent nous gâcher la vie ?"

J'ai tellement regretté ces paroles.

Je ne vous raconte pas la nuit que j'ai passée.

Je m'en suis voulu Ă  un point inimaginable.

J'étais comme folle.

J'ai passé la nuit à m'arracher les cheveux.

Le matin,

je me suis cachée pour jeter mes cheveux arrachés.

Des poignées entières,

que je suis allée jeter en cachette.

Parce que j'avais dit du mal d'elles.

C'était égoïste de dire qu'elles ne devraient plus revenir.

Je sais que Ghofrane a une fille.

Je ne sais pas comment elle est.

Je veux juste leur dire :

"Cette famille qui vous a détruites, je ne la laisserai pas me détruire."

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