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[pas]
[des corbeaux croassent]
[moteurs de machines au loin]
[Maurice] Ch�re Ida !
Que faisons-nous dans cette d�charge ?
Venez.
[frottements]
[cliquetis]
[Maurice] Je voulais que vous vous impr�gniez
des sons de cette symphonie m�canique.
�coutez.
J'�coute, j'�coute.
Vous voyez, �a recommence...
�a se r�p�te.
�a hypnotise.
Vous percevez ?
�a en devient presque douloureux.
Douloureux, oui, c'est le mot.
Vous voyez cette musique...
c'est la marche du temps qui avance.
�a, de la musique ?
Non.
[moteurs des machines]
Pas comme �a.
Non.
Ravel ?
[il soupire]
[moteurs] [musique douce]
Je ne peux pas.
[roulements de tambour]
[diff�rentes versions du "Bol�ro" de Ravel]
[r�veil]
[des cloches sonnent au loin]
[la m�re de Ravel chantonne] [piaillements d'oiseaux]
- Je vais �tre en retard, maman. - Non.
Voil�, c'est parfait. Tu seras pris, Maurice.
Tu crois ?
Ils vont se rendre compte de ce que j'ai toujours su.
On va reconna�tre ton excellence.
[petit rire]
Ta vie va changer.
On est presque pr�t.
[le moteur de la voiture d�marre]
[m�lodie guillerette]
[examinateur] Monsieur Ravel.
[Maurice joue une m�lodie rythm�e au piano]
[l�ger brouhaha]
[une porte s'ouvre]
[pas]
Sont �limin�s au premier tour, messieurs
Alavoine, Brizeux...
[un homme] Bon sang ! Encore rat�.
- Longeat... - Oh, mais non !
Ravel...
[m�lodie lointaine]
[le vent souffle]
[sa m�re] Tu aurais pu te tuer.
�a n'est qu'un prix, mon ch�ri.
Je m'en fiche de leur prix.
J'ai entendu une m�lodie orientale qui venait de la cour.
�a devait �tre le vent dans les tuiles.
Alors, je me suis approch� pour mieux entendre.
Et c'est idiot,
j'ai oubli� qu'on �tait au premier �tage.
Je te jure.
Je voulais pas mourir, maman.
Un jour, ces imb�ciles du jury
le regretteront.
[musique douce au piano]
[brouhaha]
[Cipa] Ah ! Maurice !
Le champagne est pas bon ?
Si, si...
Vous vous souvenez de notre rencontre ?
J'�tais gauche et empot�.
Non.
Vous �tes le seul � �tre venu vers moi
et � me tendre la main.
Je ne l'ai jamais regrett�.
Mais je regrette
que vous ne soyez pas rentr� dans la famille.
- Bonsoir. - Bonsoir.
- Ma s�ur aurait �t� heureuse. - Oh...
- Misia ne manque pas de maris. - Ah...
Madame Natanson, madame Edwards, madame Sert...
Madame Sert ?
Plus pour longtemps.
Jos� Maria a install� sa ma�tresse sous leur toit.
Misia fait la fi�re, mais...
�a ne peut pas durer.
Bonsoir.
- C'est une femme extraordinaire. - Bonsoir.
Emp�tr�e comme �a, dans l'ordinaire.
Pourtant, on voudrait la sauver d'elle-m�me.
D�cid�ment, vous �tes toujours aussi mordu.
Dommage que vous soyez mari� � la musique.
Je devrais la tromper de temps en temps.
Oui.
- Vous devriez. - [Maurice rit]
La Rubinstein, elle est o� ?
Vous n'avez pas vu la grande chose peinte ?
Elle vous attend.
Elle ne parle que de �a.
[musique classique au piano]
Maurice Ravel, je vous cherchais.
Vous vous cachiez derri�re cette colonne ?
Vous �tiez entour�e.
Vous atteindre est un parcours du combattant.
Vous avez un air...
Un air prodigieusement fringant.
Plus le temps passe, plus vous �tes jeune.
[il rit]
C'est vous qui �tes �ternelle.
Oh, le vilain petit flatteur gentil.
[musique classique au piano]
Za vashe zdorovie !
Savez-vous quoi ? Nous trinquons � notre collaboration.
Est-il vrai ?
Prodigieusement vrai,
car vous allez �crire la musique de mon prochain ballet.
Comme vous �tes dr�le.
On dirait un poussin tomb� du nid.
Ne soyez pas inquiet.
Je m'y prends � l'avance, car je sais qu'il vous faut du temps.
Mais quel ballet ? Vous avez une id�e ? Un argument ?
Argument...
Argument...
On s'en fiche, d'argument !
On verra plus tard.
Ce qu'il me faut, c'est du charnel.
De l'envo�tant.
De l'�rotique.
Moi, je sais qu'il y a �a
dans votre musique.
- �rotique ? - Oui, �rotique.
La sensualit� du sud,
le parfum des fleurs v�n�neuses...
Une Carmen moderne, quoi.
Votre m�re �tait bien espagnole ?
Basque.
Encore mieux.
Plus rare.
R�fl�chissez.
Non ! Ne r�fl�chissez pas. Composez.
[un homme] Bonsoir, Ida.
Quelle prodigieuse surprise ! Vous ici !
[brouhaha de conversations]
Trois Russes ?
Un blanc, un rouge et un juif.
Et trois Fran�ais, alors ?
- [Misia] Un mariage r�ussi. - Ah !
- Bravo. - Mais oui.
Le triangle est la seule vraie g�om�trie du couple.
- Mon fr�re ch�ri. - Misia.
Et mon ch�ri tout court.
Vous �tes encore l�, heureusement.
On danse ?
Vous savez que je danse comme un pied.
J'ai travers� tout Paris pour danser avec vous.
Allons, venez.
[musique douce au piano]
Vous voyez ? Ce n'est pas mal.
Vous me marchez � peine sur les pieds.
Votre �poux n'est pas ici ?
Non, il est � la maison avec Roussy pour le cours de langue.
Ne faites pas cette t�te, je ne suis pas jalouse.
Vous savez bien.
Vous avez chang� de parfum ?
Oui.
Shalimar.
Il vous va bien.
Du piment, mon petit Basque.
Du piment !
[elles rient]
[elles chantonnent]
[musique douce au piano]
Elle est amusante.
Oui. Un peu fatigante, parfois.
Les femmes amusantes sont rarement reposantes.
Non ?
[musique triste au piano]
[les musiciens accordent leurs instruments]
Ma�tre, les musiciens attendent.
Je sais, mais je ne peux pas.
Mais...
Enfin, Maurice, c'est une r�p�tition.
Personne vous en voudra pour vos chaussures.
Si, moi !
C'est vous qui avez oubli� vos souliers.
Oui.
Madame Revelot va les ramener de Montfort.
- J'�tais s�r de les avoir. - [il soupire]
Vous croyez que je perds la boule ?
Pas du tout. Cessez ces enfantillages et rejoignez l'orchestre.
Non.
[l'orchestre s'accorde]
Monsieur ! Monsieur, les voil�.
Ah !
Madame Revelot.
Merci.
Mais, asseyez-vous. Vous �tes essouffl�e.
Asseyez-vous.
Marguerite, servez-lui un verre d'eau.
Asseyez-vous.
Je ne veux pas vous perdre.
Merci.
Vous �tes s�re que ce sont les bonnes ?
[m�lodie douce]
[la m�lodie s'intensifie]
[la m�lodie s'arr�te]
Quoi ?
Qu'est-ce qu'il y a ?
Messieurs, je ne sais pas
si vous avez conscience de la pr�cision
que cette valse exige.
Vous devez garder un tempo absolument rigoureux.
Ne vous laissez pas distraire
par la m�lodie.
Surtout, n'anticipez pas l'emballement du crescendo final.
Je dois �crire une musique sans musique
pour que vous en ressentiez le rythme ?
On reprend � 96.
[l'orchestre se remet � jouer] [musique d'op�ra rythm�e]
Voil�.
Ce n'est pas la valse du bonheur, elle doit finir en catastrophe.
D'ailleurs, tout finit toujours en catastrophe.
Une ex�cution splendide, le crescendo final, bouleversant.
Vous avez lib�r� votre nature volcanique.
Un volcan de glace, alors.
Qu'est-ce qu'il s'est pass�,
tout � l'heure ?
Sur sc�ne, quand vous dirigiez ?
Ah oui, vous avez remarqu�.
Une esp�ce de trou.
�coutez, Maurice,
ce voyage en Am�rique, c'est vraiment pas raisonnable.
Bah...
Quitte � mourir, autant mourir en voyage.
Non, mais je ne plaisante pas.
Vous m'avez fait peur tout � l'heure.
Vous aviez l'air tellement perdu.
[il soupire]
Je crois que je me suis perdu dans ma propre musique.
Mais cela arrive, vous savez.
Ma valse m'est apparue comme �trang�re
et �a n'�tait pas d�sagr�able.
Comme...
Comme si j'�tais mort.
D�livr� de moi-m�me.
Peut-�tre qu'un jour,
vous apprendrez � aimer votre musique.
[tic-tac du r�veil]
[miaulement]
[m�lodie douce au piano]
[piaillements d'oiseaux]
[Maurice] Ma ch�re Ida.
Une id�e m'est venue.
Que diriez-vous si je r�orchestrais
pour votre ballet l'"Iberia" d'Alb�niz ?
Il me semble illustrer toutes les violences
et toutes les nuances de votre temp�rament.
[musique jazz rythm�e]
Si l'id�e vous s�duit,
je m'y plongerai pendant ma tourn�e am�ricaine.
[le chat miaule]
Dites-moi.
[musique jazz rythm�e]
[le chat miaule]
[sifflement du train]
[musique douce au piano]
[musique rythm�e au piano]
[applaudissements]
Certains me surnomment "l'horloger suisse", para�t-il.
Mais, il est vrai que pour livrer mes petites montres,
une longue p�riode de gestation est n�cessaire.
Je ne peux voir que progressivement
la forme et la trajectoire de l'�uvre � venir.
Apparently, they call him "the Swiss watchmaker".
But before he can deliver these watches,
he needs a long period
of gestation to see and feel the opera.
Je puis en �tre pr�occup� des ann�es durant sans �crire une note.
Mais lorsque l'id�e est apparue,
l'�criture se fait rapidement.
Je dirais que l'oiseau s'envole librement.
He can go for years
without writing a single note, but when the idea actually comes,
the little bird, so to speak, flies off.
Voil�.
That's it.
- M. Ravel, a photo, please? - [il acquiesce]
M. Ravel ?
Est-ce que vous avez d�j� entendu le jazz ?
[musique jazz douce] [sir�nes au loin]
["The Man I Love", de Louis Armstrong & Ella Fitzgerald]
# Someday you'll come along #
# The man I love #
# And he'll be big and strong #
# The man I love #
# And when he comes my way #
# I'll do my best #
# To make him stay #
# He'll look at me and smile #
# I'll understand #
# And in a little while #
# He'll take my hand #
# And though it seems absurd #
# I know we both #
# Won't say a word #
Is this your first time in New York?
- Yes. - How do you like it?
Oh...
Very much.
Where else have you been
in the States?
Hmm...
Boston, Cleveland, Chicago.
Oh! I'm from Chicago.
Where did you stay?
- [il souffle] - Yes.
- Yes? - [il acquiesce]
[musique douce au saxophone]
C'est une musique populaire assez simple.
Pas vraiment, c'est beaucoup plus complexe.
C'�tait une m�lop�e d'une beaut� puissante.
- Oui. - En rupture avec la ligne musicale,
mais il y avait une sorte d'ivresse m�trique.
Pardon, Maurice, je voulais pas vous interrompre.
Bonsoir, messieurs.
Bonsoir.
Misia.
Qu'est-ce qu'on boit ?
Qu'est-ce que vous faites � tra�ner dans les caf�s ?
Vous n'�tes pas en train de composer pour la Rubinstein ?
Vous l'avez vue ? Elle me traque !
Elle clame dans tout Paris
que vous allez lui livrer son ballet tr�s rapidement.
- Elle l'a annonc� dans la presse. - [il soupire]
Je n'en ai pas �crit une note.
- Pas une ? - Non, pas l'ombre d'une.
Elle ne vous inspire pas, notre belle exotique ?
Vous ne croyez donc pas aux muses ?
Non, je ne crois pas aux muses, je crois � la musique.
Je l'honore, je lui fais mes pri�res, mais...
elle me r�pond pas toujours.
[petit g�missement]
Peut-�tre devriez-vous prier ailleurs, alors.
Vous pensez que ces pri�res-l� seraient exauc�es ?
Vous ne le saurez jamais si vous n'essayez pas.
Allons vers les quais de Seine.
Et marchons jusqu'� ce que mon insomnie se dissipe.
- [petit rire] - On va marcher jusqu'� l'aube.
Que voulez-vous ?
Je d�teste le sommeil, il me le rend bien.
Marchons plut�t jusqu'au taxi.
Il va arriver beaucoup trop t�t, ce taxi.
Vous allez vraiment partir tout de suite ?
Il y a un autre homme dans ma vie et il est jaloux comme un tigre.
Si vous aimez les fauves, ouvrez un cirque.
Je n'aime pas que les tigres.
J'aime aussi les chats.
Mais vous les abandonnez en pleine nuit.
Je ne suis pas comme vous.
Je n'ai ni g�nie ni talent.
Ce que vous demandez � la musique, je le demande � l'amour.
Et il vous r�pond au moins ?
Vous n'avez pas assez confiance en la vie.
Osez !
On va mieux quand on ose.
25 rue Lamarck.
[moteur du v�hicule]
[sonnette]
[brouhaha] [musique douce]
- Bonjour. - Bonjour.
- Mesdemoiselles. - [toutes] Monsieur.
Monsieur Maurice.
Quel plaisir ! �a fait une �ternit�.
J'�tais aux Am�riques, figurez-vous.
- Aux Am�riques ? - [il acquiesce]
C'est fascinant.
Venez, vous allez tout me raconter.
[brouhaha lointain] [musique douce]
[brouhaha de conversations]
- Chut ! - [toutes] Chut !
# Quand Madelon Vient nous servir � boire #
# Sous la tonnelle on fr�le son jupon #
# Et chacun lui raconte une histoire #
# Une histoire � sa fa�on #
# La madelon pour nous n'est pas s�v�re #
# Quand on lui prend la taille ou le menton #
# Elle rit c'est tout le mal qu'elle sait faire #
# Madelon, madelon, madelon ! #
[cris et applaudissements]
[brouhaha]
Si vous voulez bien.
C'est inutile, je ne compte pas me d�shabiller.
- Du tout ? - Non.
- Vraiment ? - Vraiment.
Je suis trop jeune pour vous.
[petit rire]
D'accord.
Vous voulez quoi, alors ?
- Juste regarder ? - Non, attendez.
Venez vous asseoir.
J'aimerais que vous enfiliez ces gants
le plus doucement possible.
En les faisant chanter sur votre peau.
- C'est tout ? - Oui.
Non, doucement.
[frottements du gant sur la peau]
[Misia] Qu'est-ce que vous en pensez ?
- Que vous �tes belle. - Non, les gants.
- Ils vous plaisent ? - Beaucoup.
C'est du satin ?
Oui, c'est du satin.
Mon corsage aussi.
Vous �tes encore plus charmant quand vous rougissez.
C'est joli, cette couleur.
Vous me trouvez frivole ?
Non.
C'est s�rieux, la beaut�.
S�rieux comme l'enfance.
Bonsoir.
- Bonsoir. - Bonsoir, Maurice.
Mon mari.
Allons par l�, plut�t.
- Cipa ! - Ah !
Ma s�ur ch�rie.
Comment �a va, mon vieux ?
Doucement.
- Comme l'ambiance ici. - [ils rient]
Jouez-nous quelque chose pour r�veiller ces morts.
- Non. - Allez.
Le morceau que vous avez �crit pour moi.
Silence, s'il vous pla�t !
Sinon, je sors mon martinet.
[rires l�gers]
Chut !
[m�lodie douce au piano]
Comment vous viennent toutes ces beaut�s ?
Je ne dors pas.
Moi non plus et il n'en sort aucune merveille.
Je n'ai aucun m�rite.
La musique est dans ma t�te, c'est elle qui d�cide.
Elle a bon go�t, votre musique.
"La Belle aux Bois Dormant" ?
On joue ?
[m�lodie douce au piano]
�a ne va pas du tout.
Je ne sens aucune attraction entre vous, pas de chair.
Je suis s�r que vous n'avez jamais couch� ensemble.
Qu'est-ce que vous dites ?
Nous sommes de bons compagnons...
Retirez vos pattes.
Y a rien de plus rassurant
pour un mari comme moi qu'un homme comme vous.
�a veut dire quoi ?
Vous vivez
dans les sommets de l'art.
Un monde immat�riel.
Vous n'y connaissez rien.
Rien n'est plus concret que la musique.
[il rit]
Misia, ch�rie,
vous allez devoir rentrer seule ce soir.
Je pars d�ner
avec une petite actrice qui a grand besoin d'un protecteur.
Cet homme, mais quel barbare !
J'ai une excuse, je l'ai �pous� pour son argent.
- C'est la seule raison ? - Non.
Vous �tes pourtant une femme de go�t.
Les femmes de go�t peuvent se tromper.
Arr�tez de vous cacher derri�re vos bons mots.
Vous ne trompez personne que vous-m�me.
C'est vous qui dites �a ?
Ne vous aventurez pas sur ce terrain.
- Pour tromper, il faut savoir aimer. - Encore des pirouettes.
Je suis libre, vivante et je fais ce qui me pla�t.
Quand vous en serez l�, vous me donnerez des le�ons.
Vous pouvez vous dire que vous �tes heureuse.
On sait que �a n'est pas vrai.
Et alors ?
- Qu'est-ce que �a peut vous faire ? - Vous le savez tr�s bien.
Il vaut mieux nous revoir un autre soir.
Lorsque nous serons de meilleure humeur.
Vous nous trouvez un taxi ?
Je vous ram�ne chez vous ?
D�posez-moi rue du Bois, c'est sur votre route.
[Misia claque la porti�re]
Vous ne voulez rien d'autre ? Vraiment ?
Non.
Vous m'avez d�j� beaucoup donn�.
Tenez.
Merci.
Tu reviendras ?
J'esp�re.
[piaillements d'oiseaux]
[Ida] O� est-il ? Je veux le voir.
Mon Dieu ! Ida !
- Ida ? - Oui, le ballet.
Vous ne l'avez pas termin� ?
Je l'ai pas encore commenc�.
- Bravo. - Non, mais je bloque.
Je sais, c'est un cauchemar.
[Maurice chuchote] Elle m'a envoy� 10 lettres, 20 t�l�grammes...
Elle me harc�le depuis mon retour.
Si elle me voit m'occuper des oiseaux...
Elle va vous �triper.
Les femmes russes ont l'air placides,
mais quand elles veulent, elles sont terrifiantes.
Ce n'est pas pour vous d�plaire.
Vous me connaissez bien. Bon...
Restez ici, je reviens.
[Maurice soupire]
Ch�re Ida.
Merci, madame Revelot.
Mais quelle belle surprise !
Vous �tes toujours en vie, donc ?
Me voil� rassur�e.
Oui, je suis confus. Pardon, mais...
Quand on est immerg� dans une cr�ation, on doit...
se couper du monde, vivre en ermite.
On oublie le temps, les amiti�s, les gens...
Je me croyais inoubliable.
- Ah, �a... - [petit rire]
Et ce ballet...
Mon Dieu ! Euh...
Je dirais qu'il est en tr�s bonne voie.
Prodigieux.
Jouez-moi quelques mesures, comme �a, pour le plaisir.
Non.
D�sol�, mais je ne fais jamais �couter
un morceau en cours de composition. Ce serait comme...
Comme de recevoir des invit�s en chaussettes.
J'aime les hommes en chaussettes, c'est envo�tant.
Allez, quelques notes.
Juste quelques notes.
Je ne peux pas. Pas encore.
Si vous avez une panne, je peux le comprendre.
�a arrive aux hommes, les pannes, n'est-ce pas ?
M�me aux g�nies.
Je n'ai pas de panne.
- Pas du tout. - Si.
Mais...
L'orchestration se met en place,
j'ai les verticales,
et je suis en train de peaufiner les horizontales.
Apr�s, je vais �liminer tout chromatisme,
et me concentrer sur le t�tracorde inf�rieur.
�a prend du temps, mais c'est excitant, non ?
- Ah oui. - [il acquiesce]
Le t�tracorde inf�rieur.
Le son des origines, la fondation primitive...
Prodigieux !
[fracas]
Au commencement �tait le rythme...
la transe, l'an�antissement...
Et moi, je danse.
Et je danse.
[musique orientale douce]
Tout est pr�t.
Op�ra r�serv�.
G�n�rale octobre, r�p�titions septembre.
Dans un mois ? Il m'en faut au moins 4 ! Enfin 3.
Que diriez-vous de trois petits mois ?
Deux, pas une virgule de plus.
[le moteur du v�hicule d�marre] [cloches]
[cris des mouettes]
[musique douce]
Vous sentez cet air marin, salin, vivifiant ?
C'est celui de mon pays natal.
Vous y serez tr�s bien pour travailler,
dans votre pays natal.
[cris des mouettes]
Vous allez faire un ch�teau de sable ?
Non, je comptais me baigner, tout simplement.
Oui, bien s�r.
Je peux faire un ch�teau, si vous y tenez.
Toute distraction est la bienvenue.
Bon...
Commencez par m'aider � enlever ma m�daille.
Vous me l'avez offerte,
je veux pas la perdre dans les vagues.
[ressac]
C'est emm�l� dans vos cheveux.
D�m�lez, s'il vous pla�t.
[ressac]
Merci.
- Finalement, je vous accompagne. - Ah...
C'est dangereux de nager sans surveillance.
[musique douce]
Quoi ?
J'aime ce geste que vous faites.
- Ce geste ? Pourquoi ? - [il acquiesce]
Je ne sais pas.
Vous pourriez le refaire � l'infini, �a me plairait toujours autant.
Il faudra bien que �a cesse.
Oui.
Il le faudra bien.
Et apr�s ?
- Que se passera-t-il ? - Rien.
Il se passera rien, ce sera juste la fin.
La fin ?
- Ce sera triste, alors. - Non.
Pas forc�ment.
Apr�s la fin, tout recommence.
[Maurice s'en va]
[ressac]
[piaillements d'oiseaux]
[Cipa soupire]
J'ai une mauvaise nouvelle, Maurice.
C'est � propos de votre ballet.
Vous ne pouvez pas orchestrer "Iberia".
Les droits sont pris.
Comment �a ? Par qui ?
Par Enrique Arbos.
Arbos...
Je suis d�sol�.
J'ai eu son avocat au t�l�phone, y a rien � faire.
Bon...
[cris des mouettes]
Qu'est-ce qui se passe ?
Je dois rentrer � Paris.
Mais...
On vient juste d'arriver.
Restez tant que vous voulez, moi, je repars.
Maurice !
Vos souliers vernis !
[musique douce]
Vous connaissez Madame Volvodeskaya ?
Non.
Elle est prodigieuse.
Bonjour.
[madame Volvodeskaya parle en russe]
Madame Volvodeskaya est tr�s pr�occup�e.
Ah.
Venez, Maurice.
Elle dit que l'avenir se pr�sente mal pour notre ballet.
Elle dit que c'est foutu.
J'ai peur de m'�tre tromp�e sur votre compte.
Je ne connais pas cette dame et je me fiche des astres, Ida.
Moi...
Je crois � l'effort humain.
� quelque chose qui doit surgir, une id�e.
Elle est l�, tapie dans un coin. Il faut juste que je l'attrape.
C'est de la vodka ?
[madame Volvodeskaya parle en russe]
Za vashe zdorovie !
Za vashe zdorovie !
Au surgissement de cette id�e.
[bris de verre]
Madame Volvodeskaya pense
que seul un Russe peut arr�ter l'horloge du temps.
� propos, figurez-vous
que Stravinsky vient d�ner ce soir.
Il a une grande admiration pour vous, vous le savez.
C'est r�ciproque.
Je vous dis �a, car madame Volvodeskaya pense
qu'Igor pourrait me livrer mon ballet � temps.
[elle acquiesce]
Mais, rien ne vous en emp�che. C'est peut-�tre une bonne id�e.
Vraiment ?
- Vous m'y encouragez ? - Et...
D'apr�s cette dame,
combien de temps doit durer votre ballet ?
Je ne sais pas. Environ 20 minutes.
C'est beaucoup.
Quinze minutes ?
Ne m�gotez pas.
Dix-sept minutes ?
Entendu. 17 minutes au chronom�tre.
Il n'y a plus une seconde � perdre.
Il me faut cr�er la chor�graphie, r�p�ter,
r�p�ter...
�videmment, Ida. La r�p�tition, c'est la cl�.
[Maurice inspire fortement]
Je ne vais pas arranger l'�uvre d'un autre
comme une plante parasite.
Je vais composer une �uvre originale.
On est en Espagne, donc.
La plaza, le soleil qui tape, les talons, le zapatero.
Un fandango ?
Une s�villane !
[claquement de doigts]
[madame Volvodeskaya parle en russe]
Madame Volvodeskaya dit que c'est comme vous voudrez.
[claquement de doigts]
[tic-tac de l'horloge]
[Maurice �poussette la feuille]
[piaillements d'oiseaux]
[chocs]
[musique sombre] [vrombissement]
[vrombissement] [piaillements d'oiseaux]
[bruissement]
[tic-tac] [musique sombre]
[Maurice] Je suis pi�g�, je suis fait comme un rat.
Vous savez combien de temps
j'ai mis � composer la symphonie de Colette ?
Onze ans !
Entre la commande et la cr�ation, il y a eu la guerre.
Enfin... 17 minutes en 2 semaines.
Il faudrait que j'extraie de ma cervelle
plus d'une minute de m�lodie par jour.
C'est impossible. Inhumain !
Calmez-vous, Maurice.
Attention au malaise.
C'est pas du fond de votre lit que vous allez �crire ce ballet.
Je n'y arriverai jamais.
C'en est fait de ma carri�re.
C'en est fait de Maurice Ravel.
C'est peut-�tre pas un mal.
J'aurai le calme, les passions apprivois�es,
une paix infinie qui ressemblera � la mort.
[elle rit]
Bien s�r.
[tic-tac du m�tronome]
[accord au piano]
[tic-tac du chronom�tre]
[accord au piano]
[tic-tac du chronom�tre]
[orage]
[tonnerre]
[Maurice] Maman ch�rie, ne m'en veux pas, je t'en supplie,
d'avoir fait jouer mes pistons afin d'�tre engag�.
Je sais qu'ils servent g�n�ralement � se faire reformer,
mais que veux-tu ?
Je ne pouvais pas rester � l'arri�re,
alors que mes camarades et mon fr�re combattaient sur le front.
[il soupire] [moteur]
Ils n'ont pas voulu de moi dans l'aviation,
mais j'ai �t� affect� au service sanitaire.
[l�ger brouhaha]
[quelqu'un verse de l'eau]
[m�lodie douce au piano]
Aujourd'hui, j'ai vu un grand bless�.
Il ressemblait � un ange.
Le temps �tait suspendu.
Pour lui, dans la douleur
et pour moi, dans la musique.
Merci.
Vous aimez quoi, comme musique ?
- Moi ? - [il acquiesce]
Eh bien...
J'aime beaucoup ce que vous faites, mais...
Parlez sans crainte, je ne vais pas vous mordre.
Disons que...
J'aime bien aussi les airs � la mode.
Lesquels ?
Je ne sais pas, moi...
"Valencia", par exemple.
# Valencia #
[elle chantonne]
[elle imite un tambour] [il rit]
Oui, c'est frais. C'est charmant.
[ils chantent Valencia] [musique guillerette au piano]
# La, la, la, la #
# Valencia #
# La, la, la, la, la, la, la, la #
# Valencia #
# La, la, la, la, la, la, la, la #
[tic-tac] [une chouette hulule)
[piaillements d'oiseaux]
[m�lodie douce au piano]
[tapotements]
[cloches]
[m�lodie du "Bol�ro" au piano]
[tapotements]
Je l'aime bien, ce petit air.
Il fait chaud au c�ur.
- Vous trouvez ? - Ah oui.
[petit rire]
[m�lodie du "Bol�ro" au piano]
Vous ne trouvez pas qu'il a de la persistance, ce th�me ?
Oui. Comment allez-vous le d�velopper ?
Je ne compte pas le d�velopper.
Ou alors, pas comme d'habitude.
La m�lodie dure une minute.
Je vais la r�p�ter 17 fois et voil�.
J'aurai mon espagnolade.
- Vous allez la r�p�ter 17 fois ? - Oui, voil�.
�a risque d'�tre lassant, non ?
Non.
Enfin...
Lancinant, du moins.
Lancinant, oui.
Comme...
un effet d'hypnose en crescendo.
C'est int�ressant, non ?
Oui, oui, c'est int�ressant.
De l� � vous promettre un succ�s...
Bon...
Le succ�s, �a n'est pas rien, mais �a nous fait que des ennemis.
[m�lodie douce]
Il d�teste.
Non. Pourquoi dites-vous �a ?
�coutez, Lalo est un ami de mon mari,
disons un alli�.
Cette fois, il vous fera un bel article.
Pierre !
Misia !
- Vous connaissez Ravel ? - Oui.
Avez-vous �t� sous le charme ?
- C'est une jolie pi�ce. - Sublime.
Pas si mal men�e.
Admirablement.
Alors, vous allez l'�crire.
Balayez la mauvaise humeur de votre dernier article.
Tout de m�me.
L'influence de Debussy est trop criante.
Pardonnez-moi,
mais vous lui avez m�me vol� son pizzicato de la Sonate.
Je ne lui ai rien vol�
et ce quatuor date d'il y a plus de 10 ans.
Debussy vous aurait plagi� ?
Non, je dis simplement que...
Nous partageons un pizzicato, mais le mien est ant�rieur.
Une id�e appartient � celui qui en fait le meilleur usage.
Vous �tes un brillant technicien,
mais je vous crois incapable de produire la moindre �motion.
C'est ce qui fera toujours la diff�rence
entre la musique de Debussy et la v�tre.
Mais tant mieux si vous �tes sec, tout sec.
Vous lirez mon article d'un �il froid.
Bonsoir, Misia.
Enfin, Maurice, vous �tes fou !
- Vous avez une copie, au moins ? - Non.
[tic-tac rapides du r�veil]
- Mon Dieu, c'est insupportable. - Qu'est-ce qui est insupportable ?
Ce bol�ro, je n'arrive pas � m'en d�barrasser.
Il est dans ma t�te.
Il m'�puise, il... Il me poursuit, me poss�de.
Alors, il ne vous l�chera pas.
Chantez-le-moi.
Non, non. �a, non.
Vous m'avez dit que vous pouviez rien me refuser.
Bon...
Alors, si je vous ai dit une b�tise pareille.
[il fredonne la m�lodie du "Bol�ro"]
Voil� et apr�s, �a se r�p�te.
�a se r�p�te, �a recommence.
�a se r�p�te, �a continue,
et � un moment tout se d�traque, �a explose.
Et puis, c'est la fin.
Comme la vie.
- Donc une �uvre m�taphysique. - Oui.
Non. Je ne sais pas, je...
Moi, je le trouve insolent, cet air.
[elle fredonne l'air]
Oui ! Ent�tant.
Donnez-lui une chance.
[Maurice soupire]
- Qu'est-ce qui vous arrive ? - Rien, je...
Je me sens essouffl�. Faut que j'arr�te de fumer.
Votre petit c�ur est fatigu�.
Mon c�ur ? Oh...
�a m'�tonnerait.
Je m'en sers pour ainsi dire jamais.
[moteur de machines]
Vous allez mieux ? Vous �tes s�r ?
Je comprends qu'on s'�vanouisse dans un lieu aussi horrible.
Non, je cherchais l'endroit id�al
pour vous remettre ceci.
Donc, j'avais raison d'y croire.
C'est fatigant d'avoir toujours raison.
Pourquoi m'avez-vous fait venir dans ce trou � rats ?
Pour vous plonger dans l'esprit de ce ballet.
Je l'ai con�u comme une ode � la modernit�.
Une m�taphore du monde m�canique.
D'ailleurs, le d�cor pourrait �tre une usine, justement.
Une usine ? � l'op�ra ?
Oui.
C'est une id�e diabolique.
Diaboliquement prodigieuse !
Oui, je vois la sc�ne, je vois le moderne, le jamais vu.
Vous et moi, Ravel, c'est in�luctable.
C'est irr�sistible, c'est la r�volution.
["Bol�ro", de Maurice Ravel]
On est o�, l� ? Au bordel ?
Alors...
Quoi ?
Ce que j'en pense ?
Mais...
Je pense, ch�re Ida, que...
vous vous foutez de mon avis et j'en ai la preuve.
Qu'est-ce qui vous manque ?
Ah oui ! Votre usine.
L'usine, c'�tait un d�tail, une coquetterie bolchevique.
�a n'en valait pas la peine.
On en reparlera
quand les ouvriers iront � l'op�ra.
Vous devriez me remercier
de vous avoir �pargn� cette vulgarit�.
C'est vous qui parlez de vulgarit� ?
Vous qui avez transform� mon ballet en bacchanale,
en putain de Babylone !
Ce n'est pas votre ballet, mais le mien.
C'est moi qui l'ai command�.
Qui vous ait sauv� de vous-m�me
quand vous ne pouviez plus �crire une note.
[pas]
Quant � vous,
apprenez � lire une partition.
Le tempo doit �tre constant du d�but � la fin.
Constant !
Je vous demande de sortir, M. Ravel.
Pas la peine de demander.
On se demande comment �a a pu sortir de vous.
Le "Bol�ro" est une �uvre charnelle. La chair !
Vous connaissez ? Non, bien s�r !
Vous �tes aveugle � tout �a. Et sourd � vous-m�me, en plus.
Je vais joindre le directeur de l'op�ra,
je m'oppose � la cr�ation.
R�fl�chissez.
C'est tout r�fl�chi.
Vous aviez raison, ce morceau n'a aucun sens.
C'est un exercice de style, pas de la musique. Poubelle !
Vous exag�rez, Maurice.
[musique rythm�e] [brouhaha]
Voil�.
C'est bon, gardez vos sous.
Vous ne voulez toujours pas un peu de compagnie ?
Apr�s tout, pourquoi pas.
Je m'en occupe.
Attendez.
Apprenez-moi � danser, plut�t.
Mais y a pas de musique.
Y a toujours de la musique.
�coutez.
[musique douce au loin]
Vous entendez ?
Vous sentez bon.
On peut pas danser toute la vie.
[musique douce au piano]
Pourquoi pas ?
Vous �tes bien silencieux, aujourd'hui.
- [petit rire] - Vous aussi.
C'est aux hommes de distraire les femmes.
- Selon quelle loi ? - [petit rire]
Selon les lois de l'attraction universelle.
[petit rire]
[musique douce au piano]
�a vous d�pla�t ?
Non.
Vous pr�f�rez peut-�tre les hommes ?
Qu'est-ce que vous allez chercher ?
Alors, c'est moi qui ne vous plais pas ?
Vous savez bien que si.
Elle est douce, cette peau.
Il faudrait la laisser respirer de temps en temps.
Vous �tes vraiment unique, vous.
[petit rire de Maurice]
C'est un compliment ?
- [elle rit] - Peut-�tre bien, apr�s tout.
�a va sembler pr�tentieux, mais tous les hommes
veulent me s�duire.
Sauf vous.
�a vous pla�t que je n'essaye pas ?
Embrassez-moi.
Je pourrais vous embrasser et je vous mentirais
si je vous disais que j'en ai pas envie.
Mais �a...
N'importe quel homme peut le faire.
J'ai pr�f�r� composer de la musique pour vous.
�a me touche,
mais �a vous emp�che pas de m'embrasser.
Peut-�tre que si, justement.
[piaillements d'oiseaux]
Vous �tes un dr�le d'oiseau, Ravel.
On est pas pr�s de vous mettre en cage.
Parfois, �a ne me d�plairait pas.
[il imite le piaillement des oiseaux]
[Misia rit]
[ruissellement de la pluie]
[tonnerre]
[Maurice] Maman ch�rie,
Il pleut des cordes.
Depuis combien de temps n'ai-je pas eu une lettre de toi ?
J'ai demand� une permission,
et esp�re pouvoir te serrer dans mes bras apr�s les f�tes.
Le moral est bon.
M�me si je sens vivre la musique en moi
sans que je puisse la laisser sortir.
[piaillements d'oiseaux]
[tic-tac]
Maurice, c'est toi ?
Je t'attendais.
Je voulais pas m'en aller sans t'avoir revu.
Je suis l�, maman.
Je reste avec toi, maintenant.
Oui.
Maman ?
[musique douce]
Tout le monde vous attend, Maurice.
Je n'ai pas mes souliers, je ne les trouve pas.
Je vais les chercher.
Pourquoi on m'a pas dit qu'elle �tait malade ?
On m'a menti.
Elle avait fait jurer qu'on ne vous dise rien.
C'est �a qui est horrible.
Qu'est-ce que vous auriez pu faire � part vous torturer ?
J'aurais pu...
J'aurais pu... J'aurais d�sert�, voil�.
[cloches]
[propos inaudibles]
[sa m�re] On commence ?
R�fl�chis bien.
Alors...
Qui est-ce qui a d�couvert les Indes ?
- Magellan ! - Oui.
Quelle est la capitale du Venezuela ?
- Colombo ? - Non.
Voyons, Maurice...
- [Maurice adulte] Caracas. - Oui.
La date de la bataille d'Austerlitz ?
Hmm...
[Maurice adulte] Vers 1810.
En fait, je sais pas.
[petit rire]
Bon, une facile maintenant.
Mozart a compos� "Ah vous dirais-je"...
Oui, euh...
# Ah vous dirais-je #
Qui ?
Maman.
[piaillements d'oiseaux]
[m�lodie solennelle au piano]
[brouhaha]
[Cipa] On doit se pr�senter l'ann�e prochaine !
- Oui ! - [rires]
Mon cher Maurice !
F�licitations ! Oui, f�licitations,
car �chouer cinq fois au prix de Rome,
alors que vous �tes le compositeur le plus en vue,
c'est un tour de force.
- [tous] � Maurice ! - Vraiment.
[tous] � Maurice !
Que voulez-vous que je vous dise ?
J'ai toujours pr�f�r� les perdants. C'est eux qui ont du panache.
Les vainqueurs ont un air b�tement satisfait
ou faussement modeste qui m'horripile.
Alors...
� l'�chec.
- [tous] � l'�chec ! - [ils rient]
Vous comptez vous pr�senter une 6e fois ?
[ils �clatent de rire]
["Bol�ro", de Maurice Ravel]
[la musique continue au loin]
[une porte claque]
Revenez, Maurice.
Je ne peux pas.
C'est pas le ballet qui m'insupporte, c'est ma musique.
Faites-le pour moi.
["Bol�ro", de Maurice Ravel]
[applaudissements et ovation]
- F�licitations, M. Ravel. - Merci.
- Bravo, c'�tait magnifique. - Merci.
- Un chef-d'�uvre. - Merci.
M. Ravel, c'�tait divin.
Merci. Vous n'auriez pas une cibiche ?
Paris a adopt� votre chef-d'�uvre.
Le "Bol�ro", mon chef-d'�uvre ?
- Dommage qu'il soit vide de musique. - Oh...
- F�licitations, M. Ravel. - Merci.
- Non ! Pas lui. - M. Ravel ?
M. Ravel.
Vous n'�tes pas loin de m'avoir conquis.
C'est v�ritablement une musique int�ressante.
� la 1re �coute,
j'ai pens� que vous vous �tiez pas �puis� les m�ninges avec ce rythme.
[il fredonne l'air]
[il rit]
Mais j'admets, puisque seuls les imb�ciles ne changent pas d'avis,
que votre mani�risme syst�matique qui m'irritait tant,
donne �trangement � cette �uvre une dimension, comment dire...
Une dimension �rotique
dont je ne vous croyais absolument pas capable.
Merci.
Qui l'e�t cru, hein ?
J'ai lu votre dernier article
et je trouve que vous, en revanche, vous progressez tr�s peu.
[rire l�ger]
Bon... Bonne soir�e.
[Cipa rit]
[une femme] M. Ravel ?
Cher Ma�tre, votre musique
m'a �lectris�e.
Accepteriez-vous de me signer ce programme ?
Oui.
C'est quoi, ce gribouillis ? Vous avez bu ou c'est l'�motion ?
[petit g�missement]
[il frappe]
C'�tait merveilleux !
- [elle soupire] - Mille fois bravo, maestro.
Merci.
Eh bien, bravo.
Et pardon.
Je crains que nos natures placides
n'aient provoqu� quelques �tincelles superflues
et je regrette de vous avoir parl� trop gentiment.
Quant au "Bol�ro", j'admets qu'il y a sans doute l�
un petit quelque chose de prodigieusement sexuel
que je n'avais pas remarqu�.
S'il y a bien quelque chose que je d�teste,
ce sont les girofl�es, posez-les l�.
Alors...
Elle ne vous d�pla�t pas tant que �a, la petite putain de Babylone.
Ne soyez pas modeste.
On peut dire bien des choses de cette putain,
mais pas qu'elle est petite.
Vilain flatteur.
- [photographe] Par ici ! - [photographe] M. Ravel !
- S'il vous pla�t ! - Une autre !
- Par ici ! - Oui !
Encore une, s'il vous pla�t.
[brouhaha des photographes]
Encore une, s'il vous pla�t.
S'il vous pla�t, M. Ravel, par ici !
Vous �tes s�r de pas vouloir rejoindre la f�te ?
Ida va �tre d��ue.
Et vos admirateurs vous attendent.
C'est pas moi qu'ils veulent voir, c'est Maurice Ravel.
Et qui �tes-vous sinon Maurice Ravel ?
Pas grand-chose, je le crains.
C'est le succ�s qui vous rend triste ?
C'est possible.
Peut-�tre que les r�ves doivent rester des r�ves.
Votre �poux est rest� � la maison ?
Oui.
Sa bonne amie n'aime pas la grande musique.
D�cid�ment, vous n'avez pas de chance avec vos maris.
Ce serait peut-�tre diff�rent si vous m'aviez �pous�e.
Vous croyez ?
Qui sait...
Ah oui.
Nous aurions �t� le couple le mieux assorti de Paris.
[tic-tac du r�veil]
[le r�veil sonne]
[Maurice soupire]
[la tasse se brise]
[Maurice soupire]
Madame Revelot,
j'ai encore cass� une tasse.
J'ai bien peur d'avoir assassin� le service Haviland de maman.
- [Maurice] Marguerite... - Eh bien, oui, Marguerite.
Vous ne venez plus � Paris, donc on doit venir � vous.
J'en ai mis partout.
[il soupire] Quel empot� !
Vous aviez la t�te � la musique, comme toujours.
Oui, sans doute.
Oui, d'autant plus que Wittgenstein
m'a command� un concerto pour piano, figurez-vous.
- Paul Wittgenstein ? Le pianiste ? - Oui.
Je croyais qu'il avait perdu un bras � la guerre.
Oui, il l'a perdu, en effet.
Mais c'est pour �a. C'est pour �a !
Il m'a command� un concerto pour la main gauche.
- Rien que �a ! - Oui.
Je ne sais pas ce qui m'arrive, les m�decins non plus.
Je n'ai plus beaucoup de temps devant moi.
Ne dites pas de b�tises.
Pas � vivre, mais � composer.
J'ai de plus en plus de mal � transcrire la musique.
Je l'entends avec une grande clart�, mais au moment de la noter...
elle m'�chappe.
Ne soyez pas triste, Marguerite.
[petit rire]
Je crois fermement que la joie est plus fertile que la souffrance.
Et puis, la fin n'est pas pour tout de suite.
J'ai un concerto pour piano sur le feu, par exemple.
Ah oui ! Pour la main gauche.
- Vous me l'aviez dit. - Non, un autre.
Il est pour les deux mains et en sol majeur.
Comme le 17e de Mozart.
[petit g�missement]
[m�lodie rythm�e au piano]
C'est dr�le, la mont�e dans le 1er th�me,
on dirait l'inverse du "Bol�ro".
C'est ce que je voulais, un anti "Bol�ro".
J'ai l'impression que cette rengaine a aval� mes autres �uvres.
On ne me parle plus que de lui.
Le "Bol�ro"... "Bol�ro"... "Bol�ro"...
Comme si je n'avais rien pondu d'autre.
Voil� ce que j'aimerais.
Vous cr�ez le concerto,
on enregistre le disque
et on part le jouer dans une tourn�e mondiale.
Qu'est-ce que vous en pensez ?
[Ida] On peut savoir ce que vous racontez ?
Ida ?
Oui, Maurice.
Vous �tes l� depuis longtemps ?
Depuis que nous avons d�gust� l'excellente pintade de Mme Revelot.
[Maurice soupire]
�a ne va pas ?
[il soupire] Plus rien ne marche.
La machine est cass�e.
Si vous me confondez
avec cette ma�tresse d'�cole sans �ge,
c'est qu'il est temps pour vous de d�couvrir les bienfaits du repos.
Et si nous partions en voyage ?
Je connais des endroits plus propices � la relaxation.
Je n'ai plus beaucoup de temps, tout m'�chappe.
Les gestes, les mots, les notes...
Je vacille.
Non.
Je ne peux pas partir.
- [Ida soupire] - [m�lodie douce au piano]
[Maurice hal�te]
Et voil� !
Beau comme un astre.
Cipa ?
Mais oui, bien s�r.
[Maurice soupire]
�a me fait rudement plaisir.
�a fait longtemps !
Il me semble que �a fait tr�s longtemps.
Oui, en effet.
Alors, je vous embrasse.
Vous n'avez pas chang�.
Vous avez toujours votre beau, bon visage.
Ce bon visage qui me rassurait.
Mais venez, je vous en prie.
Nous devions aller au restaurant, vous vous rappelez ?
Ah oui, mais bien s�r.
C'est une excellente id�e.
Bon, allons.
Merci beaucoup.
Merci, madame Revelot.
[il sifflote l'air du "Bol�ro"]
D�cid�ment, il vous suit partout, cet air.
Comme la petite v�role.
Maurice, voyons...
Non, mais je plaisante.
Je lui en veux d'avoir mieux r�ussi que moi.
Il aurait pas r�ussi sans vous, quand m�me.
Parfois, je me le demande.
Qu'est-ce que j'ai fait ? Je n'ai rien fait.
J'ai perdu mon temps.
"Ravel...
"Vous voulez pas nous faire 9 minutes de ceci
"13 minutes de cela ?"
"Composez-nous quelque chose dans le style moldave ou espagnol
"ou antique."
Pour la main gauche, pour le pied droit, mais moi...
J'ai rien �crit de ce que je voulais �crire.
Vous pouvez pas dire �a. Vous �tes injuste avec vous-m�me.
De toute fa�on, la question ne se pose plus.
D'apr�s le neurologue,
je suis plus capable de transcrire la musique
que je ne peux plus composer, en somme.
Comment est-ce possible ?
[Maurice hal�te]
Alors �a, mon vieux, myst�re.
Une maladie tr�s rare.
[Maurice soupire]
Je suppose que je dois en �tre flatt�.
Il y a certainement un rem�de.
Ida me conseille de me faire op�rer.
Je ne sais pas si j'ai envie
qu'un chirurgien fouille dans ma cervelle.
Qui sait ce qu'il y trouverait.
En m�me temps,
qu'est-ce que vous avez � perdre ?
Pas grand-chose, en effet.
� part la vie, peut-�tre.
Ah ! La voil�.
Ida ?
Non.
C'est moi, Misia.
Au fait, vous avez oubli� vos gants dans le taxi, l'autre soir.
Du coup, c'est moi qui les ai.
Et...
Non, mais...
Je croyais pourtant...
Quel taxi ?
Bah, vous savez bien.
Non, peut-�tre que vous ne savez pas.
C'�tait quand ?
Dans quelle vie ?
Je ne me souviens pas.
Et si on allait au parc ?
Vous savez, celui avec le lac.
Oui.
[musique douce]
Vous avez failli m'embrasser, ici.
Vous vous souvenez ?
Pourquoi �tes-vous venue, Misia ?
Eh bien...
pour �tre avec vous.
Vous me manquiez.
Vous m'aimez donc un peu ?
Beaucoup plus que �a.
Mais alors, rien n'est impossible.
[cloches] [piaillements d'oiseaux]
Que faites-vous, Maurice ?
J'attends.
["Bol�ro", de Maurice Ravel]
Qu'est-ce que c'est ?
C'est de qui ?
C'est de vous.
C'est vraiment de moi ?
Oui.
C'�tait pas mal.
- [Marguerite] Votre valise est pr�te ? - Non.
- Mais nous ne sommes pas press�s. - Si, quand m�me, un peu.
Mais...
Vous n'avez pas besoin de tout �a pour l'h�pital.
Alors...
M. Ravel ! Attendez !
[madame Revelot hal�te]
Vous �tes bien aimable, Mme Revelot,
mais �a ne me servira pas � grand-chose.
Vous me les apporterez plus tard.
["Bol�ro", de Maurice Ravel]
[claquement de porti�re]
[la voiture d�marre]
[la musique s'intensifie]
[musique douce]
Sous-titrage EVA France ST'501
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