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Musique intrigante
-Là , il va pleuvoir toute la journée. On reporte pas, on y va maintenant.
Moi, en tout cas, j'y vais.
J'y vais, OK ? C'est parti, allez. Tenez-vous prĂȘts.
Vrombissement du moteur
Choc Crissement des pneus
Cris et aboiements
On tape sur la voiture.
On frappe. Cris
-Recule ou je te frappe !
-Vas-y, on se rassemble !
-Casse-toi !
-Casse-toi, toi !
Viens, viens !
Casse-toi, je te dis !
On ferme le portail.
-Fermez la porte !
Fermez la porte, putain !
Cris au loin
Bris de verre
Cris au loin
-Ils font le tour !
Allez fermer de l'autre cÎté.
-Allez, on y va !
Allez, allez !
Allez, allez, allez !
-Aidez-nous ! Aidez-nous !
Cris
Respiration forte
Cris au loin
-Ouais !
Dégage. Dégage !
Gémissement
-Coupe l'eau, coupe l'eau ! -Coupez !
-La rampe ! Tu le fais exprĂšs ?
-J'ai trébuché ! -T'es dans le champ !
-Mais d'oĂč il sort ? -C'est le rĂ©alisateur du making of.
-Mais il est complÚtement débile, ma parole. T'as vu ça ?
C'est le fils de qui encore ?
-De personne. C'est quoi, le rapport ?
-Le rapport ? Je le supporte pas.
-Attends, t'énerve pas. -"T'énerve pas", comment ?
-On relance ? -Bah oui, on relance.
-OK, on va la refaire !
-Comment ça ? -Oui, je sais, je sais.
La déco, sur les barricades, s'il vous plaßt.
Je sais. C'est la derniÚre avant la pause déjeuner, promis.
Promis. -On est pris pour de la merde !
-Allez, la déco, on se bouge, s'il vous plaßt.
-On se remet en place, s'il vous plaĂźt !
-C'est quand, la cantine ? -On va manger aprĂšs, promis.
Corentin, la voiture ! Super.
Moritz, lĂ -bas !
Moritz, allez, on se dĂ©pĂȘche !
-Allez, en place, s'il vous plaĂźt.
-Oh, les gars ! -En place, lĂ !
-On était OK. On est partis pour 40 jours.
-T'es pas le chef ! -Faut arrĂȘter de faire la gueule.
On arrĂȘte de rĂąler, oh !
-Ăa fait dix fois qu'on la fait !
-Non, pas le temps d'aller aux toilettes.
-T'as parlé au réalisateur ? -Impossible. Il est jamais tout seul.
En plus, il est hyper vénÚre.
-Ta place est lĂ -bas !
T'es dans le groupe porte, toi.
-Allez, on accélÚre.
Brouhaha
La pluie, c'est bon ?
Tout le monde est en place.
On peut y aller.
-C'est bidon quand Nadia ouvre la porte de l'intérieur.
-Non, c'était bien. -Ne dis pas non.
-Je te jure que c'était bien. -Les fringues, c'est bidon.
Les filles, les fringues, ça va pas du tout.
On dirait un prof de SVT.
Je suis avec des ouvriers. On y croit pas.
La scĂšne, elle marche ou pas ?
-Elle marche. -Elle marche ?
-La scĂšne, elle marche de ouf.
-Non mais c'est bidon. C'est bidon quand elle ouvre la porte.
-C'est bien. -Je te dis c'est bidon, arrĂȘte !
Comment tu t'appelles ? Truc...
Il est oĂč, Jeff ? -Avec le groupe portail.
-Je peux te prendre une clope ? -Ouais.
-Merci, t'es un amour.
Je te paye un paquet demain. Bravo, les gars.
Bravo, c'était chanmé.
-Combien de fois on la fait ? -Je sais pas.
Jeff, juste une question.
Ăa s'est vraiment passĂ© comme ça ? -De quoi ?
-Une fille est entrée et a ouvert la porte ?
-Je sais plus. -En vrai, on avait les clés.
Depuis le départ, on les a.
-C'est vous qui avez ouvert la porte ? -OUI.
-Merci, les gars.
Brouhaha
Attendez, s'il vous plaĂźt.
Simon, les gars m'ont dit :
"Ăa marche pas, Nadia qui ouvre la porte."
-Quoi ? -C'est laborieux. Ăa prend deux ans.
On est là comme des cons. C'est à nous de défoncer la porte.
On te la défonce en deux minutes. -Oui mais elle fait quoi ?
-Je sais pas. Elle est lĂ , elle regarde.
Présente pas tous les personnages tout de suite.
Puis ça fait pas collectif. Elle prend elle-mĂȘme l'usine.
-C'est compliqué de changer. -Mais non !
Croyez-moi, ça prend deux minutes. On tente une prise.
-OK, ouais. On essaie ça.
-OK, on essaie ça. On fait une comme ça.
Alain, remettez-vous en place.
-On laisse tomber ce plan-lĂ .
-Nadia, t'es pas dans ce plan. -OK.
-HĂ©, mais il pleut, les gars. Allez !
On va jouer la vraie pluie. En place, moteur !
Moteur, s'il vous plaĂźt !
-On va tourner. Tenez-vous prĂȘts. -Moteur !
Ăa va pas durer, moteur ! -Poussez-vous.
-C'est juste une averse. Profitons de l'averse !
Moteur ! -Attendez, attendez !
-Moteur ! -J'ai pas dit "ça tourne" !
-Elle va s'arrĂȘter, moteur !
Musique classique entraĂźnante
Choc puis crissement de pneus
Cris
Gémissements d'effort
Cris
-Coupez !
-Alors ?
Voilà , ça, c'est du collectif ! Hein ?
LĂ , je suis dans le film !
Cri et rire joyeux
-BONJOUR. -Merci.
Brouhaha
-Bon appétit. -Oh, vous faites quoi ?
Non, non, je suis désolé !
Non, vous pouvez pas rester ici. C'est pas la tente pour la figuration.
C'est pour l'équipe technique. Faut quitter les lieux.
-On va oĂč, nous ? -Allez, hop, on y va !
-Vous avez des parapluies ? -Non, j'en ai pas. Allez, venez.
Allez, hop, on y va. Venez, venez !
Allez, hop, venez, venez !
Brouhaha
Petits gémissements
-Bonjour.
-Je mange pas lĂ , je suis figurant.
-On s'en fout. Mange, si tu veux.
Bonjour. -Salut.
-Pourquoi t'avances pas ?
-Je mange pas lĂ . OĂč est le rĂ©alisateur ?
-T'as pas vu Simon ? -Il est sur le plateau.
-Vous pouvez avancer ? (-Merci.)
Pardon.
Vous savez oĂč est le rĂ©alisateur ? -Je sais pas.
Outil électrique
-Excusez-moi.
Excusez-moi, pardon.
Vous savez oĂč je peux trouver le rĂ©alisateur ?
-Chez la directrice de production.
-C'est oĂč ? -En face de la cantine.
-OK, merci beaucoup.
Je cherche le bureau de la directrice de production.
-LĂ -bas, au fond du couloir. -OK.
Respiration forte Brouhaha
On frappe.
-Ouais.
-Bonjour. Pardon de vous déranger.
Je... VoilĂ .
J'habite dans la cité, en face. Je voulais vous donner ça.
Je me suis inscrit comme figurant pour ça.
C'est mon premier scénario. Je l'ai jamais fait...
Ce serait pour avoir votre avis. J'adore vos films, je les ai tous vus.
Si vous pouvez me dire ce que vous en pensez.
J'ai mis mon numéro de téléphone dessus, merci. Pardon, au revoir.
-D'oĂč il sort, celui-lĂ ?
-Ă son costume, il fait un vigile.
-Pourquoi il fait pas le making of ? L'autre est une catastrophe.
-Mais arrĂȘte avec ça. Les making of,
personne les regarde. -Pourquoi on le vire pas ?
C'est le fils de qui encore ?
-Je sais pas. Ăa a aucune importance.
Il soupire.
Qu'est-ce qui va pas ?
T'as du budget, une équipe géniale, une histoire forte, des comédiens super.
-Tu le trouves super, Alain ?
-Alain ? -Il est crédible
en ouvrier ?
-Carrément, à fond. -Non, il est nul.
Il en fait des caisses. -N'importe quoi.
-Pourquoi je l'ai pris, celui-lĂ ?
-Tu l'as pris pour financer ton film.
Sonnerie visio
Ah ben tiens, notre producteur.
Elle décroche.
Salut, Michel.
-Salut, Viviane. -Je suis avec Simon.
On est sur haut-parleur, il t'entend.
-Alors, cette premiÚre matinée ?
-Qu'est-ce que tu fous ? Tu viens pas ?
-Si, on arrive. On monte dans le train.
-"On" ? Qui ça, "on" ?
-Avec Boule et Bill. Je les attends gare de Lyon.
-Pourquoi ? On a pas besoin d'eux.
-Visite de courtoisie, quoi.
Et ils veulent te reparler d'un truc dans le scénario.
-On vient juste de commencer. On va pas reparler du scénario.
-Ils ont un petit souci avec la fin.
-Un petit souci avec la fin ? Quoi ?
-Rien de grave, t'inquiĂšte pas.
Ils arrivent, je te laisse. On se retrouve tout Ă l'heure.
Bips
-Boule et Bill ?
-C'est le surnom qu'on a donné aux coproducteurs.
-Ce truc de scénario, c'est quoi ?
-J'en sais rien, moi ! Je te jure.
-S'ils viennent le premier jour, c'est qu'il y a un gros problĂšme.
Je les connais. Ils se déplacent pas pour rien.
-Mais moi, je m'en fous. Tu sais quoi ?
Ils peuvent dire ce qu'ils veulent, je change pas une ligne du scénario.
Il soupire. Putain...
-Allez, allez, allez !
Allez !
Cris VoilĂ !
VoilĂ !
Ouais !
Allez, venez !
Venez !
-Coupez. -Fin de journée ?
OK, c'est une fin de journée. Merci, c'était super.
Merci, Nadia. On raccompagne les comédiens en loges.
Simon, Viviane t'attend pour aller Ă l'hĂŽtel.
-Je la rejoins directement là -bas. -OK, ça marche.
Moritz, dis Ă Viviane que Simon la rejoint Ă l'hĂŽtel ?
Propos inaudibles de Moritz
-OĂč il est, le gars du making of ? -Jules ?
-C'est ça. -Je crois qu'il est à la table régie.
-Messieurs de la pluie,
déconnez pas, faut pas remballer.
Je dois faire des sons seuls de pluie. Je veux avoir une pluie propre.
-Toi, viens. J'ai besoin que tu filmes un truc.
-Moi ? -Oui, toi.
-C'est pas fini, la journée ?
-Si mais je voudrais que tu filmes une réunion avec les producteurs.
-OK. Ils sont au courant ?
-Non, justement, on va les prendre par surprise.
-Ăa fait partie du making of ?
-Non écoute, laisse tomber. C'est pas grave.
File-moi ton matos. Je vais me débrouiller tout seul.
Le local des figurants ?
Brouhaha
HĂ©, vous pouvez appeler le gars, lĂ ?
Non, pas toi. Toi, lĂ , lui, lui, lui.
Toi, oui, viens. Viens voir.
-Oui ? -Tu saurais te servir d'une caméra ?
-Oui, je pense.
-Tu pourrais filmer un truc ? -Bien sûr. Quand ?
-Là , maintenant, tout de suite. -OK, bien sûr.
-J'arrive. -Super, oui.
-Commence le service Ă la pizzeria Ă ma place.
-Ta sĆur est au courant ? -Je la prĂ©viens.
Merci, tu me sauves la vie.
Pardon pour le retard.
-HĂ© !
Ăa va ? -Ăa va, oui.
-Ăa va, Simon ? -Ăa va.
-Bonjour, je suis l'avocate du studio.
-CarrĂ©ment, vous ĂȘtes venus avec votre avocate.
-Euh, il fait quoi, lui, avec la caméra ?
-Il fait une sorte de making of décalé, un journal de bord.
Je pensais que ce serait... intéressant,
enfin, assez marrant de filmer cette réunion.
-Explique-nous. Pourquoi filmer cette réunion ?
On est venus discuter dans un bon esprit.
-Si c'est un bon esprit, oĂč est le problĂšme ?
-Il y a aucun problĂšme.
-Alors, Simon, cette premiÚre journée,
c'était comment ? -Eh beh, c'était bien.
-Et ton acteur ?
T'as vu cette bombe ? Il est dément, non ?
-Ouais. -Ouais.
-Parfait.
Il rit.
-OK, Simon, nous, on est hyper contents d'ĂȘtre sur ton film,
hyper contents de la derniÚre version du scénario.
On est sĂ»rs que ça va ĂȘtre canon.
On a quand mĂȘme un problĂšme avec la nouvelle fin.
-La nouvelle fin ? -Ouais.
-Je comprends pas. Quelle nouvelle fin ?
-Bah si...
La fin qu'on a reçue la semaine derniÚre.
-Je sais pas ce que vous avez reçu, mais la fin, elle a jamais changé.
-Ah si. Si, si, si, si. Si, si.
On a lu un film avec des ouvriers qui gagnent contre leurs patrons
et qui récupÚrent leur usine en autogestion.
Là , ils perdent tout, sont évacués, brûlent leur machine
par désespoir. Enfin, c'est pas...
-C'est ma fin, telle qu'elle est dans mon scénario qui n'a jamais changé.
Il rit.
-LĂ , faut nous expliquer.
-Vous expliquer quoi ? Vous n'avez pas compris quoi ?
Tout est clair. -Qu'est-ce qui est clair ?
-Eh ben, y a eu plusieurs versions,
avec pas mal d'aller-retours comme souvent,
jusqu'à cette derniÚre version que vous avez reçue.
OĂč est le problĂšme ?
-Le problÚme, c'est qu'on a financé un film
avec une fin optimiste, hyper positive.
LĂ , c'est plombant. On a envie de se tirer une balle.
-Regarde, Simon.
On délire pas.
Regarde ce que nous, on a lu y a six mois.
-Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
J'ai jamais écrit ça, moi. Jamais.
-OK. Si c'est pas Simon qui l'a écrite, c'est qui ?
-Mais si, Simon, c'est nous.
C'était quand tu voulais faire une comédie sociale.
-J'ai jamais voulu faire ça.
-Mais si, y a eu tous ces mois de travail.
Tes ouvriers devaient jouer leur propre rĂŽle.
Tu m'as convaincu que ce film devait ĂȘtre une tragĂ©die.
Et il a raison, ça va ĂȘtre magnifique.
Tu vas faire un classique, un Antigone, un Hamlet...
-OK, OK. - Richard III !
-On comprend. C'est sympa, tout ça, la tragédie, le cinéma social
et les ouvriers qui jouent leur propre rĂŽle.
Mais si y a des spectateurs en salle, c'est mieux, non ?
-Je vois pas en quoi
une tragĂ©die empĂȘcherait les gens de se rendre en nombre dans les salles.
Les gens aiment qu'on leur parle d'eux. C'est cathartique.
Les producteurs rient.
Ben oui !
-Non mais... Non, pardon, mais on s'en branle de cathartique, lĂ .
On vous parle de gens qui ont des vraies galĂšres,
qui vont voir des films pour oublier leurs soucis.
De la secrétaire qui, pendant sa pause déjeuner,
va au cinéma et veut qu'on lui raconte une belle histoire.
C'est pour elle que nous, on bosse.
-Peut-ĂȘtre qu'Ă un moment donnĂ©, elle en a un peu marre qu'on lui serve
la mĂȘme guimauve. -Mais non !
-Peut-ĂȘtre qu'elle a un pĂšre ou un grand-pĂšre
qui a vĂ©cu les mĂȘmes humiliations que ses ouvriers
et peut-ĂȘtre
que ce film va la réparer.
-Mais non, elle se sentira pas du tout réparée.
Elle se sentira plombée, point barre.
Et du coup, elle recommandera pas le film Ă ses copines.
C'est comme ça que marche, le succÚs.
Faites-nous confiance. On fait ça toute la journée.
-Ouais, mais faut savoir de quoi on parle.
On est pas aux Ătats-Unis, ici.
Les auteurs ont droit de faire ce qu'ils veulent.
Donc si Simon ne veut plus de cette fin, il ne veut plus de cette fin, point barre.
-J'en ai jamais voulu, de cette fin ! -Attends, Simon.
Tout le monde se calme.
Personne est contre toi, ici.
Nous, y a six mois, on a lu un scénario qui était... bouleversant. OK ?
Les gens pleuraient en comité de lecture.
Avec cette fin, tu tiens enfin ton succĂšs.
C'est ça qu'on veut pour toi.
-Mais c'est pas mon problĂšme.
Je veux juste faire mon film, c'est tout.
-Et si on faisait deux fins comme dans La Belle Ăquipe, quoi ?
AprĂšs, on voit celle qui convient le mieux.
Y a un petit surcoût, mais ça peut le faire, Viviane, non ?
-Non. Non.
On a déjà évoqué cette possibilité. Nos boss ont clairement dit non.
Ils veulent des garanties. -Quelles garanties ?
Je dois tourner votre happy end ?
C'est ça ? -C'est pas un happy end.
-Mais oui, c'est ça. Sonnerie loufoque
-Ah, pardonnez-moi.
C'est un appel que je dois prendre.
Désolé. -Mais Michel !
-Continuez un peu sans moi. Je reviens. -Bon, alors...
-Oui, allĂŽ ?
-On fait quoi ?
-Ăcoutez-moi, les ouvriers dont je parle ont vĂ©cu un enfer.
Leur usine a fermé, ils ont tout perdu.
50 ans de travail pour certains, une vie entiĂšre.
Et derriÚre eux, toute une région a coulé.
Des commerces, des écoles ont fermé.
Des gens se sont retrouvés sur le carreau.
C'est pareil 100 kilomĂštres plus loin, et 100 kilomĂštres plus loin.
C'est partout la mĂȘme chose !
Des gens écrasés, humiliés par un capitalisme violent.
Cette histoire nous dépasse.
On peut pas la changer pour faire un peu plus de pognon.
Alors désolé, les gars, je change pas la fin.
-On est désolés, mais il s'agit plus
d'une question artistique mais d'une question juridique.
Mes clients estiment que vous avez fait un faux pour les tromper.
Ils pourraient intenter une action en justice.
Ils ne le feront pas. C'est pas dans leur pratique.
Ils vous demandent de remettre le scénario tel qu'il était
quand ils l'ont validé.
Sinon, ils se retirent du projet.
-Et sans indiscrétion, ça représente combien, votre apport ?
-Un million d'euros. -Et Marquez est
au courant ? -Oui, il a déjà reçu une mise en demeure.
Il se racle la gorge.
On ouvre une porte.
-Alors, ils sont lĂ , les deux ? -Et alors !
-MĂȘme pas tu prĂ©viens. Rien ! -Attends.
-Ăa va ou quoi ?
-T'es beau lĂ ! -C'est vous. Alors, la fin ?
-T'es au courant, toi ?
-Oui, deux semaines qu'ils me tannent avec ça.
-Non non, ben écoute, rien, statu quo. Simon veut pas bouger.
-Il fait comme il veut, c'est lui le chef. Moi, j'y vais.
-Tu dĂźnes pas avec nous ?
-Si, mais je vais voir Jeff. Je vais lui prendre des fringues. Ă toute.
-C'est bon, on peut y aller ?
-C'est exceptionnel, ça.
C'est exceptionnel. On prend ça ? -Oui.
-On peut tout prendre ? -Oui, prenez tout. J'allais tout donner.
-Ouah, c'est parfait. C'est passé, c'est nickel.
Ăa, c'est gĂ©nial aussi. On prend.
Ouah, c'est une pépite. C'est exceptionnel, ça.
Ăa, c'est une trĂšs belle piĂšce.
Je lui ressemble, hein ? Hein ?
Je ressemble Ă ton mari ? -Pas vraiment, non.
-Si, si, c'est bien.
-Dis-moi, je pensais Ă un truc.
Jeff, il a fait une grosse dépression, en fait, quand ils ont perdu l'usine ?
-Il était pas au top mais il était pas en grosse dépression.
-Quand mĂȘme, il a pensĂ© Ă la mort. Il a pas tentĂ© de se suicider ?
-Il a jamais pensé à la mort.
-Parce que t'es revenue ?
-Revenue de... ? -Tu l'avais quittĂ©, quand mĂȘme.
-J'ai jamais quitté Jeff.
C'est ton réalisateur. Il a inventé ça pour son histoire.
-Pourquoi il aurait fait ça ?
-Pour que tu te tapes l'actrice de 25 ans.
Elle descend l'escalier.
-Allez, on se casse.
Ăa sent bon. T'as fait quoi Ă manger ?
-Risotto. -Oh là là , c'est mon plat préféré.
Ăa va, les enfants ? -OUI.
-Avec quoi tu l'as fait ? -Les champignons qu'on a ramassés.
-Je peux goûter ? -Bien sûr.
-Merci. -Je suis le roi du risotto.
-Mmh ! -Ah !
-Oh, ce qu'il est bon ! Il est bon, le risotto de papa.
-Vous voulez rester manger ? -Ouais, avec plaisir.
-Tu dois rejoindre les producteurs.
-Rien Ă foutre. On va pas se faire un gastro avec deux tĂȘtes de cul.
On va manger un risotto en famille.
Pardon, les enfants. -Deux tĂȘtes de cul !
-Je me suis emballé, désolé.
Les enfants, dites pas... -"TĂȘte de cul".
Elle rit. -Je vais me faire engueuler.
C'est moi qui joue papa au cinéma. -Et Cathy, elle fait quoi ?
Elle boit de la biĂšre ? -Ouais.
C'est fou, elle est visionnaire. -Ta gueule.
-Je rigole. -Ouais, c'est drĂŽle.
-Tiens. Tu m'amĂšnes ton assiette ? -Oui, pardon.
Musique douce au piano Brouhaha
-Est-ce que vous pouvez remettre ça au monsieur qui vient de passer ?
Merci. -Oui.
-Ăa fait 20 minutes que je te cherche.
-Je t'attendais pour aller au resto. -Tu parles !
Tu m'as planté avec les deux connards et tu t'es barré. T'es qu'un lùche.
J'en reviens pas !
T'as réécrit mon scénario dans mon dos sans m'en parler !
T'as menti Ă moi, au studio. T'es une crevure !
-Oh, Simon, je suis désolé.
Ils auraient pas dû avoir cette version du scénario.
C'est mon assistante. Elle a totalement merdé.
Au lieu du plan de financement,
elle a balancé toutes les piÚces jointes.
Y a trois mois, elle était encore esthéticienne.
-La moindre assistante de production a bac +5.
Ton problĂšme, c'est les femmes, pas l'argent.
-Tu veux que je me coupe les couilles ? -Non, arrĂȘte les conneries.
T'aurais dit quoi quand ils l'auraient découvert ?
-Rien ! Tu sais comment ça se passe.
S'il est réussi, personne trouve rien à redire.
On braque le pognon, sinon on fait de la merde.
-De quoi tu parles ? On braque rien du tout.
On a perdu un million d'euros en un jour.
Sans cet argent, on arrĂȘte le tournage.
-Non, non, non, on arrĂȘte rien du tout.
J'ai 300 000 euros dehors. On est en pleine mer, on fonce.
-On fonce ? On fonce oĂč ? On fait comment ?
-Tu fais rien. -Je dis quoi à l'équipe ?
-Tu dis rien. Tu fais comme si tout va bien.
Tu tournes. Je retourne Ă Paris trouver des financiers.
Avec ton scénario et ton casting, ça va se bousculer.
T'inquiĂšte pas. On va au restaurant avec Boule et Bill.
-Tu vas bouffer avec eux, toi ?
-Bah oui. -Moi, j'ai pas faim. Je vais me coucher.
-Je leur vends ton prochain film. Une idée ? -Non, j'ai pas d'idée.
Il ferme la porte.
J'ai tourné une seule journée. Tu te rends compte ?
Je suis complÚtement épuisé. Je sais pas comment je vais tenir.
-Concentre-toi sur ton tournage.
Marquez va trouver une solution.
-Il va rien trouver du tout. Il est foireux.
Il fait plus la différence entre la réalité et ses mensonges.
J'en peux plus de ses conneries.
Il continue comme si le monde avait jamais changé.
Il est fini et je vais couler avec lui.
Pourquoi je l'ai pas quitté depuis tout ce temps ?
-Tu le quitteras jamais, tu le sais. -Pourquoi tu dis ça ?
-T'as besoin de lui. -J'ai besoin de lui ?
Tu plaisantes ? C'est lui qui a besoin de moi ?
-Tu peux pas t'en passer. C'est ton bandit.
-Qu'est-ce que tu veux dire, mon bandit ?
-Il fait les sales coups. Tu gardes les mains propres.
-Ah oui ? C'est comme ça que tu vois les choses ?
-Oui. -T'es dure.
-Excuse-moi. On se rappelle ? J'ai pas fini ma journée, moi.
-Tu me manques.
Vous me manquez.
Je laisse des messages aux enfants. Ils répondent pas.
-Ils me répondent pas non plus.
-Sauf que tu les vois tous les jours. Ils vont bien ?
-Oui, ils vont trĂšs bien.
Elle tape sur son clavier.
-Viens avec eux ce week-end.
-Pas sûr qu'ils acceptent. Ils ont toujours des trucs de prévus.
-Et toi ?
-Moi ? -Oui, tu voudrais pas venir ?
-Ce week-end, je peux pas. -Le week-end prochain.
-Non, aucun week-end. Je viendrai pas.
Il soupire.
Simon...
faut qu'on arrĂȘte.
Faut qu'on arrĂȘte de faire semblant.
-Faire semblant de quoi ?
-Six mois qu'on dit qu'on se sépare. Tu fais comme si de rien n'était.
Elle soupire.
Quand tu rentres, on s'organise.
On peut plus continuer comme ça. -Ce qui veut dire ?
-Je vais chercher un appartement. -Je suis pas d'accord.
-T'es pas d'accord avec quoi ? -Pour que tu prennes un appartement.
-Mais je... je n'ai pas le choix.
-Tu décides tout, toute seule, comme tout depuis qu'on est ensemble.
-Si tu veux décider, t'as qu'à partir.
-Oui, mais... -Vas-y, décide.
-Je ne veux pas qu'on se sépare.
-Qu'est-ce que tu racontes ?
Y a que ton travail qui compte. On existe pas.
-C'est faux. Vous ĂȘtes ce qui compte le plus pour moi.
Sans vous, je m'effondre.
-T'y crois mĂȘme pas.
-Tu le sais.
-Pff.
Ăcoute, tu m'Ă©puises. Je peux plus te porter.
-Moi, je peux te porter.
-Non, c'est pas vrai.
Tu peux mĂȘme pas te porter toi.
-Je comprends absolument pas ce que tu dis.
-Ăa a plus aucune importance.
J'ai 72 heures de garde dans les pattes.
J'ai encore des mails. Faut que je réponde à tout ça.
Laisse-moi tranquille. Je t'embrasse et bon courage.
-Je t'embrasse fort. Elle raccroche.
Il soupire.
Brouhaha des clients
Sonnerie de portable
-AllÎ ? -C'est Simon, le réalisateur.
-Oui, deux secondes.
Brouhaha des clients
Un problĂšme ?
J'ai laissé la caméra à la réception. -J'appelle pas pour ça.
Je voudrais te remercier et m'excuser. -De quoi ?
-De te faire entrer dans le cinéma par cette réunion répugnante.
C'est les égouts. C'est pas tout le temps comme ça.
-Non, moi, je pense rien.
C'Ă©tait trĂšs instructif. Ăa me faisait plaisir de pouvoir vous aider.
-Tu sais, aussi... j'ai réfléchi.
Je crois que c'est une bonne idée, ce journal de bord.
Ce tournage va ĂȘtre une vraie galĂšre, une galĂšre sans nom.
Peut-ĂȘtre mĂȘme mon dernier film.
J'aimerais bien garder une trace.
Ăa t'intĂ©resserait de faire ça ?
-Quoi ? Un making of ?
-Peut-ĂȘtre plus qu'un making of. -Y a pas dĂ©jĂ quelqu'un qui fait ça ?
-Si, un nul, un pistonné. Je vais lui donner un rÎle d'ouvrier.
Il sera content de faire l'acteur et de plus en glander une.
Donc tu serais d'accord ?
-Grave. Ouais, ouais, ouais, carrément.
-Il faudra que tu sois lĂ tous les jours.
Tu travailles pas ?
-Si, au resto avec ma sĆur. Mais je vais m'arranger avec elle.
-Rendez-vous Ă 9h, demain matin.
-Super, demain, 9h, je serai lĂ . Vous pouvez compter sur moi.
Merci, merci.
Ă demain.
Il souffle.
Ah, putain de merde.
Brouhaha des clients
-Tu fous quoi, c'est pas prĂȘt ? -Elles ont cramĂ©. Je relance.
-T'arrives avec deux heures de retard et tu fais n'importe quoi ?
-J'ai eu un appel important.
Le réalisateur veut que j'y retourne pour faire le making of.
-Le quoi ? -Le making of, le film sur le film.
-Tu sais faire ça ? -C'est pas compliqué. Tu filmes tout.
-Tu vas y aller tous les jours ? -Oui, c'est tous les jours.
-T'as pas dit que tu pouvais pas ? -Non, t'es dingue.
-Pourquoi ? -Je veux faire ça absolument !
Ăvidemment que je vais le faire. Je vais jamais dire non !
-Comment je fais ici sans toi ?
-Ludo fera les midis et moi, les soirs.
-Non, on n'a pas les moyens. -Je vais lui filer du cash.
-Du cash ? Quel cash ?
-Ce que je vais gagner sur le tournage ! Laisse-moi me concentrer !
-En prioritĂ©, on devait les empĂȘcher d'emmener la machine en Pologne.
On l'a fait.
De quelle maniĂšre on l'a fait !
Un grand bravo à vous tous parce que vous avez été héroïques.
Maintenant, la vraie question,
c'est de savoir...
Est-ce qu'on décide d'aller encore plus loin ensemble ?
Est-ce qu'on décide de reprendre l'usine
et de devenir nos propres patrons ?
Prenez votre temps.
Parce que si c'est le cas,
y aura des sacrifices.
Y aura pas de salaire.
Pendant un certain temps, vous verrez pas vos familles.
Le combat sera long. Y aura aucun cadeau de la part des patrons.
Par contre, une chose est sûre.
C'est ma conviction.
Si on reste tous ensemble, si on reste tous unis,
si on fait bloc,
on gagnera Ă la fin.
Alors qui est d'accord, ici,
pour faire une SCOP ?
Qui est d'accord, ici,
pour reprendre l'usine en autogestion ?
Musique classique entraĂźnante
Brouhaha
Cris et applaudissements
Tondeuse électrique
Sonnerie visio
On décroche.
-Salut.
-Ah, Simon. Ăa fait plaisir de te voir. Comment vas-tu ?
-Je suis avec Viviane. Elle arrive pas Ă te joindre.
-Salut. -Ah, salut, Viviane.
Bon alors, comment ça se passe ?
-Bien, ça va. On avance.
-T'as trouvé un repreneur ?
-Non. Pourquoi ? -Parce qu'on attaque
la troisiÚme semaine, que je dépense beaucoup trop
et qu'il faut prendre des décisions maintenant.
-T'inquiÚte. Un mec a l'air trÚs accroché.
On attaque la négo lundi.
-T'as dit ça la semaine derniĂšre. C'est le mĂȘme ?
-Non, c'est vrai, cette fois-ci.
-Attends, c'était pas vrai, l'autre ?
-Non, si, si.
Si, mais je veux dire, c'est que...
Avec lui, je suis plus proche de conclure.
-OK, et s'il vient pas, on fait quoi ?
-Au pire, j'ai un groupe de médias du Qatar.
-C'est quoi, cette histoire, encore ? -J'ai pas pu t'en parler.
C'est les types que j'ai rencontrés au festival de Berlin.
Ils sont trÚs intéressés pour entrer en production en France.
Avec eux, on sera pas emmerdé par les subtilités du scénario.
Ils comprennent pas un mot de français. Vous bilez pas.
Dans 15 jours, c'est réglé.
-15 jours ? Mais c'est n'importe quoi !
Dans 15 jours, on aura pratiquement fini le tournage.
-Non mais 15 jours... C'est une façon de parler.
Je suis en retard. Un taxi m'attend. J'ai une réunion.
-Une réunion à 7h du matin, en robe de chambre ?
Il raccroche.
Il a rien, il bluffe.
-T'es sûr ?
-Mais oui, 100 % sĂ»r. Je le connais par cĆur.
Il soupire.
-Ăa va pas ? -Non, ça va pas.
-OĂč sont tes mĂ©docs ? -J'en ai plus.
-Oh, merde !
Simon se sent pas bien. Quelqu'un a du Lexomil ? Du lithium ?
Du Cognac ? -Ă part de la coke, j'ai rien.
-Ăa veut dire qu'on tourne pas, lĂ ?
-Quelqu'un a quelque chose ?
Jusque-là , on vous a protégés, mais c'est plus possible.
Y a 15 jours, le principal financier nous a lùchés.
On a perdu un million d'euros et on n'a pas trouvé de repreneur.
Il faut baisser le coût du tournage, sinon on n'ira pas au bout.
On va pas tout trouver tout seuls. Sans vous, on n'y arrivera pas.
Je toucherai pas aux salaires, c'est promis.
Mais on pourra plus payer les majorations :
plus d'heures de transport, de nuit et plus d'heures supplémentaires.
On va mettre un maximum de gens dans des gĂźtes, des villages vacances...
Enfin, vous aurez le choix.
La premiĂšre question est pour les chefs de poste.
Vous ĂȘtes d'accord pour continuer malgrĂ© les conditions ?
-Bien sûr. -Vous nous prenez un peu en otages.
-Nous oui, mais nos équipes, aprÚs...
-La deuxiÚme question concerne vos équipes.
Vous pensez qu'ils joueront le jeu ?
-Je vais leur parler. A priori, c'est bon.
Ă part le chef machino peut-ĂȘtre.
-Dans ces conditions, il serait volontaire pour partir ?
-Faut voir avec lui. S'il part, il m'en faut un aussi bon.
-Oui, mais ça, on trouvera.
Et vous ? -Ben moi, mon équipe,
on a vite fait le tour.
Ma perchman, tant qu'elle a Ă boire et Ă fumer, elle s'en fout.
Petits rires -Nous, y a pas de problĂšmes.
-Et vous, à la déco ? -Y aura aucun problÚme.
Ils sont contents d'ĂȘtre lĂ . Ils adorent Simon, le projet.
Ils feront les efforts qu'il faut.
-Y en a qui seraient volontaires pour partir ?
-Comment ça ? -Je dois alléger
la masse salariale. Ils sont sous contrat.
Je peux pas les virer. Il faut des volontaires.
-Pourquoi ? Ils sont contents d'ĂȘtre lĂ .
-C'est pas que toi. Globalement,
faites tous le tour de vos équipes
pour voir les volontaires pour quitter le tournage.
-Mais on les remplace par qui ?
-On les remplace pas ! Je baisse la masse salariale.
-Mais qui fait le travail ?
-Au pire, on prend des mecs du coin.
-Des mecs du coin ?
-Ben oui, des gars du coin qui pointent Ă PĂŽle Emploi.
-Les fameux "gars du coin".
-Et les acteurs vont faire
des efforts aussi ? Vous allez les mettre chez l'habitant ?
-Alain habite déjà quasiment chez Jeff. -Pas faux.
-On va leur demander
de faire les mĂȘmes efforts. -Ăa veut dire quoi ?
-On leur demandera de mettre une part de leur cachet en participation.
On va appeler les agents.
On s'en occupe. -Ouais.
-On est d'accord que tout ça tient
si personne ne nous balance Ă l'inspection du travail.
-Bon, c'est fini ?
-Alors il faut nous promettre de plus faire d'heures sup.
Simon, tu peux t'y engager
maintenant qu'elles sont plus payées ?
-T'en penses quoi ? -J'en pense
qu'en l'état, c'est impossible de s'engager.
Les journées sont pleines à craquer. J'ai plus aucune sécu nulle part.
-Faut couper dans le scénario. -Bah oui.
-La scĂšne du cimetiĂšre ?
-Oui.
Oui, pas de problÚme. -On l'a pas coupée depuis longtemps ?
-Simon l'a remise juste avant le tournage.
-Elle est pas au plan de travail. -On a décidé de la tourner à l'arrache.
-Ăa change rien. C'est pas une coupe.
Il faut alléger le plan de travail.
-On la coupe ? -Non, ça n'allÚge pas.
-Si, si, on la coupe ! Simon, arrĂȘte.
On peut s'y mettre sérieusement ? -Je suis sérieux.
T'en penses quoi, de la scĂšne du cimetiĂšre ?
-Moi ? -Oui.
-Ce que j'en pense en vrai ? -Oui, en vrai.
-Je la trouve cheloue.
-Cheloue ? Tu peux développer ?
-Bah cheloue, dans le sens...
je la trouve pas dans l'esprit du film.
-C'est important qu'il parle Ă son pĂšre.
-J'en ai pas eu besoin. J'ai compris sans.
-C'est pas une histoire de comprendre. C'est un ressenti, une métaphore.
C'est la fin d'un monde. Ils enterrent leurs illusions.
-Intéressant, mais c'est nous qui nous enterrons.
Donc on peut s'y remettre ?
-Alors, la scĂšne de Jim et Oudia
dans la voiture, quand ils vont Ă la banque.
Tu peux pas arriver directement Ă la banque ?
-OK, mais on le met oĂč, le dialogue ?
-Tu le coupes ou Ă la banque quand ils attendent le rendez-vous.
-Bonne idée. La scÚne de la voiture,
c'est une grosse économie de temps de tournage.
Simon soupire. -Oui, OK.
-Pourquoi on la vire pas, cette scĂšne de la banque ?
C'est pas spécialement sexy,
deux clampins assis face Ă un type en cravate.
Ils peuvent raconter ça aux autres
dans la scĂšne suivante. -Mais non !
Le grand capital leur claque la porte au nez.
Il faut ĂȘtre avec eux. C'est le cĆur du film.
C'est le début de leur rapprochement. C'est pas important, ça ?
-Celle de la collecte au supermarché ?
-Oui, ça, c'est une bonne économie.
-Oui, ça, c'est bien. -Non, ça, c'est dommage.
-Tu veux rien couper, quoi.
-Mais si ! -Alors quoi ?
Quelles scĂšnes ?
-Quand l'avocat leur explique pour la SCOP, l'autogestion...
C'est un peu long. -C'est un tunnel.
C'est imbitable. J'ai jamais rien compris.
-T'as rien compris ?
-Je m'y connais en droit du travail. Si j'y comprends rien,
qui va comprendre ?
-J'arrive pas à me concentrer, je vais voir ça tout seul
ce soir dans ma chambre d'hĂŽtel, voilĂ .
Simon claque la porte.
Font chier. Ils font tous chier, rien Ă foutre.
-La direction refuse d'intégrer votre projet de reprise aux négociations
et la justice a mĂȘme validĂ© leur plan social.
-Non, t'abuses, Mansour ! -C'est pas moi qui abuse.
Je suis Ă la retraite.
Je pourrais ĂȘtre dans le Sud, sous les palmiers.
Mais je suis lĂ pour vous.
Tu te prends pas la tĂȘte avec moi, mais avec ces connards de patrons.
-Ils cherchent à nous épuiser.
-C'est mort, ils vont jamais lĂącher cette usine.
-Rien n'est perdu. On va faire appel de cette décision.
-Ăa va durer combien de temps, l'appel ?
-Difficile Ă dire. Ăa peut aller jusqu'Ă six mois.
Protestations -Attends, attends, attends.
Six mois sans salaire ? Vous plaisantez ? C'est de la folie.
-C'est comme ça, les grÚves. On attend et on se bat.
-On peut plus ĂȘtre patients.
On est tous pris Ă la gorge.
-Désolé, mais Marie et moi, on va pas pouvoir tenir.
On est deux Ă travailler ici.
On a pas de salaire qui rentre, rien.
On a les crédits, les factures, la maison, la voiture.
On peut pas s'en sortir, c'est impossible. Encore un mois
comme ça, et c'est à la rue qu'on finit avec nos gosses.
-Je suis au fond du trou, lĂ .
Protestations
-En vrai, vous m'hallucinez tous, lĂ .
C'est fou ce que vous faites, là . On a fait tout ça pour ça ?
-ConcrĂštement... -Non, deux secondes. Laisse-moi finir.
Regardez-moi dans les yeux. On a pris l'usine pour rien ?
EmpĂȘchĂ© la machine de partir pour rien ?
On a subi les surveillances,
on a subi les violences, les fausses promesses
pour arrĂȘter maintenant comme ça ?
Faut pas craquer maintenant.
Parce que lĂ , vous voyez pas qu'ils sont...
LĂ , il font tout pour qu'on lĂąche l'usine.
Ils nous amĂšnent lĂ oĂč ils veulent.
-ConcrĂštement, on fait quoi ? Qu'est-ce qu'on fait ?
On parle de familles qui vont ĂȘtre Ă la rue, c'est pas rien.
On parle d'enfants qui ont besoin de manger.
-Moi, je parle de tenir. -Et moi, de bouffer.
-Tout le monde est dans le mĂȘme problĂšme.
Si on n'est pas capables de tenir lĂ , jamais on la tiendra l'usine.
-On est là depuis le début.
Faut aller jusqu'Ă la fin, assumer. -Ăvidemment.
Les gars, je vous le dis... Juste un truc
pour arrĂȘter les rĂȘves, tout ça :
c'est ça, ĂȘtre patron.
Ătre patron, c'est assumer les risques. -Mais arrĂȘte, arrĂȘte !
Tu mélanges tout. On prend tous des risques.
-Oui !
-On a pas du tout besoin de leçon, merci, ça va.
Il faut qu'on trouve un systÚme plus équitable
qui permette Ă chacun de tenir.
Il faut qu'on mette tout en commun : les cagnottes, les aides...
Ceux qui ont des gosses doivent recevoir plus.
Ceux qui ont un conjoint qui travaille à l'extérieur, un peu moins.
Quand on dirigera l'usine, on fonctionnera de la mĂȘme maniĂšre.
On retirera pas de salaire aux malades, on répartira les heures sup
en fonction des besoins de chacun,
on prendra les risques ensemble. -OUAIS !
Cris et applaudissements
-On va devenir des ouvriers libres !
Plus solidaires !
-Coupez ! Coupez !
C'est n'importe quoi.
-Pourquoi tu coupes ? C'était super.
-Tout le monde improvise. -On a pas fini.
-On improvise pas. Le scénario ?
Tu peux me passer ton scénario ?
On improvise pas du tout.
Alain, on dit exactement ce qui est écrit.
-C'est pas la Bible non plus. Franchement, on est pas au mot prĂšs.
-C'est pas la Bible, mais c'était trÚs bien.
-Non. La seule chose trĂšs bien, c'est Mansour qui a des trucs cool Ă dire.
Mais quand Nadia prend le lead, j'y crois pas.
-On a fait des dizaines de lectures. On était d'accord.
-Mais c'est pas les lectures !
On est dans le vrai site, avec les vrais ouvriers.
On est sapés comme eux. Pour moi, c'est du réel.
C'est pas du chiqué, ce que je fais. Moi, mon personnage, c'est un connard.
Je suis un connard qui engueule tout le monde.
Et je suis désolé, Jeff, je ne te fais pas honneur.
-Tu veux quoi ?
Que je te cadre tout le temps ? Ătre seul ?
-Ce n'est pas un truc d'ego. -Non, bien sûr.
-Rien Ă voir. Je suis Ă 100 % dans ton film.
Je le vis de l'intérieur depuis le début !
-Dans ce cas, tu saurais que c'est une histoire collective,
que tu dois laisser exister les autres.
Oui ou non ? -Tu peux pas me dire ça à moi !
C'est moi qui te parle de collectif.
Le réel, oui d'accord, mais on fait du cinéma.
Faut embarquer les gens, le public.
Pour l'instant, je suis pas embarquĂ©. Vous l'ĂȘtes ?
Vous ĂȘtes embarquĂ©s ?
Dites-moi, vous ĂȘtes embarquĂ©s ?
Qui est embarquĂ© ? Vous ĂȘtes embarquĂ©s ?
Vous l'ĂȘtes pas. Tout le monde se fait chier.
Ăa, c'est la rĂ©alitĂ©. -Mais personne ne se fait chier.
-Si. -Moi, je dis si on se fait chier.
-Je vais te le dire calmement. Le public ne va pas comprendre.
Il ne va pas comprendre que je me fasse écraser comme une merde.
Donne-moi une phrase, que je puisse contre-attaquer.
-Pardon ? Ah non, non.
Simon, ça suffit.
Tu cĂšdes pas. Pas une petite phrase en deux prises.
Tu sais que ça va devenir un monologue et à la fin, il sera seul.
Tu le sais, Simon. Laisse-moi exister.
-Elle s'en fout du film. -Ferme ta gueule. Ferme...
ta putain de gueule !
ArrĂȘte de prĂ©tendre que tu dĂ©fends le film, les ouvriers !
En vrai, y a que ta gueule qui t'intéresse !
T'es peut-ĂȘtre une grosse vedette, bravo,
mais t'es surtout un énorme fils de pute !
T'es une merde !
Respiration haletante
Putain... -Simon, moi, je te le dis,
j'espÚre véritablement que t'as filmé, parce que c'était exceptionnel.
Nadia, c'est tout ce qu'on te demande de faire.
Pourquoi tu le fais pas ? Elle bave, elle pleure.
-Putain !
-Vous avez enregis... Tu te barres, vraiment ?
Tu te barres ? Putain ! Ben écoute, c'est réglé,
si elle est partie.
-Nadia, ouvre-moi, s'il te plaĂźt.
Je suis désolé. C'est le bordel, ce tournage.
J'ai trop de trucs dans la tĂȘte, j'ai trop de pression.
Il frappe. Ouvre-moi.
C'est mieux si on se parle à l'intérieur, non ?
Bon, Nadia, à partir de maintenant, ça va changer.
On préparera bien les journées. On fera des mises en place.
Hein ?
On va arrĂȘter le n'importe quoi, je te promets.
Nadia.
Nadia, j'ai toute l'équipe, là , sur le dos, hein.
J'ai la pression sur le blé, tout ça.
On peut pas planter une journée en plein milieu.
C'est pas possible, on a pas les moyens. Tu comprends, ça ?
Tu sors ou pas de ton putain de car-loge, j'en ai rien Ă foutre !
Ouvriers, patrons, techniciens, vous me faites chier !
Alors démerdez-vous, je me casse, fin de journée.
-Attends, Simon ! Tu fais quoi, lĂ ?
-Je rentre Ă l'hĂŽtel. -Comment ?
-Ă pied. -Ah bon ?
Nadia ?
Vous me trouvez Nadia. Elle est pas dans sa loge.
Moi, je rattrape Simon.
Simon, attends !
-Nadia ! -Nadia, oh oh !
-Nadia !
Nadia !
Cris et applaudissements
-Nadia !
Nadia !
-Oh, Nadia !
Nadia, t'es oĂč ?
Nadia !
Nadia !
-Je te laisse ?
-Non, s'il te plaĂźt, reste.
Elle soupire.
T'as pas une cigarette ?
-Non, désolé.
-Il dit quoi, Simon ?
Il est fou de rage ? -Il est rentré à l'hÎtel.
-Oh, putain, c'est pas vrai...
Mais c'est horrible. Pourquoi je lui fais ça ?
Il doit me détester, là . -Non, t'inquiÚte.
Ă ce jeu-lĂ , Alain te bat largement.
-Il me rend dingue. J'ai envie qu'il meure.
Il rit.
J'en ai tellement rĂȘvĂ©, d'avoir un rĂŽle comme ça.
J'ai galéré des années pour ça et il me gùche tout.
-Il gĂąche rien du tout. Tu vas ĂȘtre super.
Tu as dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas.
Tu vas devenir l'héroïne de ce tournage.
-Je peux te poser une question ? Un truc m'intrigue.
Comment on passe de figurant à réalisateur du making of ?
-J'ai rien fait de spécial. C'est un coup de bol.
Je me suis inscrit comme figurant pour donner mon scénario à Simon.
-T'as écrit un scénario ? Tu veux faire du cinéma ?
-Ouais, depuis que je suis petit.
J'y pense, je regarde des films tout le temps.
Je prends la tĂȘte Ă tout le monde. On se fout de ma gueule, mais j'y crois.
-T'as jamais rien tenté ?
-Si, je suis parti Ă Nantes aprĂšs mon bac
pour faire des études de cinéma.
C'était pourri. Y avait que des plans galÚres.
Je voulais partir Ă Paris.
Mon pÚre est tombé malade. Ils sont partis avec ma mÚre.
Ma sĆur s'est retrouvĂ©e seule au resto. Il a fallu que je l'aide.
Depuis, je suis coincé là .
Pour vous, c'est un décor de film. Moi, c'est toute ma vie.
LĂ -bas, c'est lĂ oĂč j'ai grandi.
LĂ -bas, c'est lĂ oĂč j'allais Ă l'Ă©cole.
Et ça, la grande tour, là ... -Mmh ?
-C'est lĂ oĂč j'habite maintenant.
-Tu vois l'usine de chez toi ?
-Mmh.
Brouhaha au loin
C'est bon, t'es sauvée. Tout le monde remballe.
-On peut attendre un peu ? Je veux croiser personne.
-Tu fais comment pour rentrer Ă l'hĂŽtel ?
-T'as pas une moto ?
Vrombissement du moteur
Ouah.
Je veux pas rentrer Ă l'hĂŽtel.
-Quoi ? -Je veux pas rentrer Ă l'hĂŽtel !
Musique classique majestueuse
-Ăa s'est passĂ© juste lĂ .
Au début, ils s'engueulaient pour une histoire de téléphone portable.
Et ils ont commencé à s'engueuler de plus en plus fort.
Mon pote a fait semblant de se barrer,
puis il est revenu et il a jeté une pierre.
Sauf que ça a frappĂ© l'autre mec en pleine tĂȘte.
Il s'est effondré au sol.
Ăa pissait le sang de partout. J'ai dit Ă mon pote de se barrer.
J'ai appelé les pompiers. J'ai essayé de m'occuper de l'autre type.
Mais il est mort avant que les secours arrivent.
Dans les mois qui ont suivi, je restais avec mon pote
et je lui disais que c'était pas de sa faute,
qu'il avait pas à culpabiliser, que c'était un accident.
Il voulait rien savoir.
Il a commencé à ...
Ă faire des petites conneries, des conneries de plus en plus grosses.
Il s'est fait attraper une premiĂšre fois,
une deuxiĂšme fois,
jusqu'Ă ce qu'ils le mettent en taule.
Et lĂ -bas, il s'est pendu dans sa cellule.
-C'est ça, ton scénario ?
-Oui.
Enfin, j'ai changé.
J'ai écrit que c'était sa copine qui était avec lui.
J'aimerais bien que tu joues ce rĂŽle-lĂ .
Respiration forte
Musique classique tragique
-Et ton film, comment ça va ?
-Les techniciens sont énervés. Les acteurs font n'importe quoi.
Moi, j'essaye de couper dans mon scénario.
J'y arrive pas.
C'est un cauchemar.
Je me demande si je vais pas rappeler le studio
et tourner leur fin.
-T'en es incapable. T'es incapable
de faire la moindre concession.
-Papa, c'est quoi, la fin du studio ?
-C'est un happy end complĂštement neuneu.
-C'est super. On en a marre, de ces films français déprimants.
-Fais des films d'action avec des meufs trop bonnes.
La mĂšre rit.
-Ăa te fait rire ?
-Je veux voir tes films d'action avec des meufs trop bonnes.
-T'es la seule meuf trop bonne que je connaisse.
-C'est le plus beau compliment que tu m'aies fait.
-J'ai plus de cachets. Tu me renvoies une ordonnance par mail ?
-Non, ça marchera pas.
Mais je te la ferai envoyer de l'hĂŽpital.
-Et si tu venais me l'apporter toi-mĂȘme ?
-J'ai que ça à faire, 400 kilomÚtres pour une ordonnance.
-Ah oui, qu'est-ce que t'as Ă faire ? T'as un amant ?
Elle rit.
-Si seulement... -Ah !
Allez, balancez le dossier, les enfants.
C'est qui, l'amant de maman ? Un ami de la famille ?
-Pitié, vous allez pas recommencer ?
-Ăa vous concerne un peu, quand mĂȘme.
-Non, mais franchement, t'es vraiment lourd.
-T'es vraiment trĂšs lourd.
-HĂ©, non ! Les assiettes.
ArrĂȘte de manger dans ta chambre ! -ArrĂȘte !
Je dois aller voir des copains. Bisous, je t'aime.
-Non, ton assiette !
-Non, je dois me dĂ©pĂȘcher.
-Je les trouve bizarres. -Qui ?
-Les enfants. Ils me racontent rien.
-Bah, faut dire, tu t'intéresses pas beaucoup à eux.
-T'es glaciale.
C'est horrible.
Tout peut pas s'arrĂȘter comme ça. Rien a existĂ© ?
Nos échanges, nos conversations, nos sentiments...
L'amour, quoi.
C'était des mensonges, tout ça ?
-T'arrĂȘtes ? Mais non, c'Ă©tait pas des mensonges.
-Pourquoi on se sĂ©pare ? -Mais arrĂȘte de dire...
Je veux plus avoir cette conversation à travers un écran !
Tu rentres et on discute. ArrĂȘte !
On frappe. -Simon ?
(-Chut !) -Ăcoute, je suis avec toi.
Je veux que tu saches que je suis ton allié.
On est pas loin de faire vraiment un petit chef-d'Ćuvre, un petit bijou.
Je suis derriĂšre toi.
Ă tout instant, quand tu veux, oĂč tu veux, on peut se parler.
N'hésite pas à me solliciter.
Parce que je suis ton associé, je suis ton partner .
On m'a jamais proposé de rÎle comme ça.
L'eau de la douche coule.
Ah, t'es sous la douche ?
OK, bah écoute, je repasse dans dix minutes.
Il soupire.
-Nadia, c'est... C'est Alain.
Ăcoute, je tenais Ă m'excuser pour tout Ă l'heure, vraiment.
Parce que j'ai été une merde, voilà . J'ai été une vraie merde.
J'ai honte. J'aurais jamais dû te parler comme ça.
Et y a rien qui justifie sur la planĂšte
de parler comme ça Ă un autre ĂȘtre humain.
Donc je tiens sincĂšrement Ă m'excuser.
Et en vrai, je veux vraiment qu'on fasse la paix.
Déjà , c'est important pour nous.
C'est aussi important pour le film. On doit croire Ă cette histoire d'amour.
"Tu m'annonces ça comme ça ? Tu me quittes ?
"Franchement t'es... C'est dégueulasse."
"On existe plus pour toi. Y a que l'usine."
"Tu sais trĂšs bien que c'est faux !
"Je pense Ă vous, tout le temps. Je pense Ă nous.
"Si j'étais seul, j'en aurais rien à foutre de partir en Pologne."
"Si ça continue, tu vas tout perdre."
"Mais quoi ? Qu'est-ce que je vais perdre ?
"Je vais rien perdre du tout. L'usine, je l'ai pas perdue."
"Tu comprends pas."
"Quoi ? Qu'est-ce que je comprends pas ?"
Il frappe.
"De toute façon, l'usine, on l'a pas perdue, loin de là .
"ArrĂȘte avec ça ! Tu m'achĂšves."
-Putain, t'as vu l'heure ? Tu veux baiser ?
-Non, je veux bosser.
-Non, tu fais chier. -Fais-moi bosser mon texte.
Il soupire.
Il sonne.
Salut. Ăa va ? -Tu veux quoi ?
-Jeff est lĂ ? -Bah oui.
-Super. Faut qu'on répÚte la scÚne de demain.
Je reste pas longtemps. Elle souffle.
Des semaines que je me bats pour vous,
que je me bats pour toi, pour nos enfants.
Et tu m'annonces que tu me quittes comme ça ?
Franchement, c'est dégueulasse.
-On existe plus. Y a que l'usine.
-Non, je t'interdis de dire ça ! D'accord ? C'est faux !
Je pense tous les jours Ă vous !
Je veux qu'on puisse rester ici tous ensemble !
Seul, je m'en foutrais d'aller au fin fond de l'Europe.
-Si ça continue comme ça, tu vas tout perdre.
-Non, ne dis pas des choses que tu ne connais pas.
J'ai pas encore perdu l'usine.
-Tu comprends vraiment rien. -Alors quoi ?
Qu'est-ce que je comprends pas ? Quoi ?
-C'est terminé. Je veux plus, je peux plus.
-Mais tu veux quoi ? Tu veux me tuer ?
Ne me quitte pas. Sans toi, je suis rien.
Bordel de merde ! -OK, OK, OK !
-Wouh ! Ils rient.
C'Ă©tait pas mal. T'en penses quoi ? -HonnĂȘtement ?
-Ouais. -T'es obligé de crier tout le temps ?
-Mais bien sûr. Putain mais t'as raison mille fois.
Il faut que je la fasse plus intérieure.
Ăa sera plus impactant. Bien sĂ»r, Ă©videmment.
Il crie. -Vous pouvez faire moins de bruit ?
Les enfants essaient de dormir en haut ! -Je suis désolé.
C'est ce qu'on s'est dit.
Je vais en faire une moins criĂ©e, plus intĂ©rieure. Ăa sera plus straight.
Tu veux pas me donner la réplique ? On sonne.
On est Ă un stade...
-C'est quoi encore, ce bordel ?
-Je suis désolé, j'espÚre pas vous déranger.
Je voudrais parler rapidement Ă Jeff.
-Il est dans la cuisine avec Alain. -Merde.
-Je te cherche depuis deux heures. T'Ă©tais oĂč ?
-Je suis là . -Mais ça va ?
-Oui, ça va. Bonsoir, Jeff.
-Salut. Tu veux boire un truc ?
-Non, je t'en prie.
Je voudrais te parler de quelque chose d'important.
-Je t'écoute.
-Oui, vas-y, on t'écoute.
-Je suis Ă deux doigts de tourner la fin du studio.
-C'est quoi, leur fin ?
-Tout est bien qui finit bien : l'usine est pas délocalisée,
les ouvriers la récupÚrent en autogestion.
-C'est ce qu'on voulait. -Oui.
-Pourquoi pas. Si ça peut donner de l'espoir aux gens,
c'est peut-ĂȘtre pas plus mal. -T'en penses quoi ?
-Moi, je préfÚre que le film raconte ce qui s'est vraiment passé.
Mais si tu décides de changer la fin, je te suis.
-Et les autres ? -Ils te suivront aussi, t'inquiĂšte pas.
-Merci. -Je t'en prie.
-J'y vais. Bon, Ă demain.
-Attends, Simon. Vous ĂȘtes sĂ©rieux, les deux, lĂ ?
-Quoi ? -Fais pas ça. Non, je suis désolé.
On va pas se faire plier par deux connards
qui connaissent rien au cinéma, à la vie des ouvriers.
Je suis désolé, tu bouges pas une ligne. Tu ne changes rien.
C'est une putain de tragédie que t'as écrite,
et c'est une putain de tragédie qu'on va tourner.
Musique dramatique Cris
...
Il soupire.
Cris
...
-Aujourd'hui, t'es OK pour me dire des vrais trucs ?
-Tu m'as demandé de parler de moi
et de mon travail. C'est pas si simple mais bon, je vais essayer
d'ĂȘtre honnĂȘte,
mĂȘme si je sais plus trop ce que veut dire le mot "honnĂȘte".
-C'est toi qui m'as demandé de faire ton portait !
-Oui, ça, c'est vrai.
Mais en fait, c'est assez difficile de parler de soi.
-Est-ce que ça a encore du sens de parler des ouvriers aujourd'hui ?
-Quand je pense à mon scénario,
je suis un peu comme mon personnage principal.
Je suis le capitaine d'un bateau à la dérive.
Je porte mon projet comme un fardeau.
Et je me sens seul, souvent seul.
Mais cette solitude fait partie du contrat. Je l'accepte.
Maintenant, je l'accepte.
Il expire.
Quelqu'un approche.
Respiration forte
-Aide-moi, au lieu de filmer.
-Non, continue à filmer. C'est la vérité, ça.
Sur mes premiers films, je faisais le mĂȘme rĂȘve.
J'arrivais sur le tournage, le matin. Y avait personne, nulle part.
Dans les loges, sur le plateau...
Et je criais : "OĂč vous ĂȘtes ? OĂč vous ĂȘtes ?"
Et c'était tellement angoissant que ça me réveillait.
Musique psychédélique
Cris d'oiseau
-C'est ça, ton making of ?
-Ouais. Enfin, c'est une premiĂšre version.
-C'est n'importe quoi.
-Comment ça ?
-Non mais je veux dire, tu mets aucune image de l'équipe, du tournage.
-C'est normal. Je fais plutÎt un portait de cinéaste.
-Mais tu peux pas montrer que ça.
-Pourquoi pas ?
-Ben c'est pas ça, un tournage !
-Ah ben si, pardon.
C'est la solitude d'un metteur en scĂšne, son combat face aux autres.
-Mais non, pas du tout.
C'est un chef d'orchestre, un meneur d'une troupe.
-Non, c'est un homme seul.
-Qu'est-ce que tu racontes ? Intéresse-toi un peu aux autres.
Plein de gens nourrissent l'histoire du metteur en scĂšne.
Ouvre les yeux.
Aurélie la cantiniÚre, tu lui as parlé ?
Elle a une vie incroyable.
Ou Jeff. C'est un type brillant. Il est profond.
Ou le gardien. Heureusement qu'il était là .
Il m'a sauvé la vie, m'a ouvert la porte du toit...
Et tu peux continuer. Un film, c'est une aventure collective.
-C'est naïf, comme pensée.
Un gardien, une cantiniĂšre, un acteur, tu peux le changer.
-On est pas que des marionnettes dans les mains du grand créateur.
-Pardon, si t'as pas le réalisateur et le scénario,
t'es rien et tu restes chez toi.
-Bon, je vais y aller.
Elle ouvre la porte puis la referme.
-Tu vas oĂč ? -Je rentre Ă l'hĂŽtel.
-Attends, je te ramĂšne. -Je vais prendre un taxi.
-Y a pas de taxi ici. -J'en appelle un.
-On est pas dans le centre de Paris.
-Tu crois que j'ai toujours vécu dans le centre de Paris ?
-Attends, reste encore un peu.
Je te cuisine un truc.
On boit un verre et aprĂšs, je te ramĂšne.
Respirations fortes
-Je...
J'ai un mec. Pardon, je peux pas.
-OK, pardon.
Je savais pas. Crois pas que je profite de...
-Tais-toi.
-Alors, c'est qui, ton amoureux ?
C'est un acteur connu ?
-Non.
C'est un mec de mon quartier. On est ensemble depuis le lycée.
-Ah oui, donc c'est une grande histoire. -Ouais.
Surtout longue.
Ăa n'en finit pas.
J'ai essayé de le quitter, j'y arrive pas.
Je suis trop attachée à lui.
Trop de vécu, c'est...
C'est compliqué.
-Salut. -Salut.
-Pardon, je suis en retard.
Alors, jour 24 ?
-Jour 24 : l'équipe est épuisée. Tous des zombis.
Je me sens mieux.
Je pense pour la 1re fois qu'on va aller au bout de ce film.
Et en plus, grĂące Ă mes insomnies,
j'ai lu un trÚs bon scénario, cette nuit.
-Ah bon ? Ăa parlait de quoi ?
-D'un jeune mec qui habite une cité prÚs d'ici.
-T'as lu mon scénario ?
-Ouais.
Sans arrĂȘt, d'une traite.
J'ai adoré.
J'ai mĂȘme ressenti une pointe de jalousie.
La jalousie du type qui se sent fini.
Direct, simple, sincĂšre. Tout ce que je suis plus capable de faire.
C'est sur mon meilleur pote.
On devait faire du cinéma ensemble. Il m'a lùché.
-Il t'a lùché ?
-Ben il s'est suicidé.
-Ah oui ? Comme dans le scénario. -Mmh mmh.
-T'as raison de t'accrocher.
Tu feras ce film. Et t'en feras d'autres, t'es fait pour ça.
Radio Sonnerie visio
...
-Ah.
C'est pas trop tÎt. Je t'ai laissé je sais pas combien de messages !
-DĂ©solĂ©, j'Ă©tais hyper mal. J'ai fait des examens pour le cĆur.
-Ah bon ? Et ça va ?
-Oui, ça va, t'inquiÚte. T'es avec Simon ?
-On dort pas encore ensemble. Pourquoi ?
-Personne veut du film. Je vais pas arriver Ă refinancer.
Les caisses sont vides. Je suis interdit bancaire.
Demandez Ă l'Ă©quipe de terminer sans ĂȘtre payĂ©e.
-Mais t'es sérieux, là ?
-Oui, j'ai pas d'autres solutions.
-Et Simon est au courant ?
-Bah non.
Dis-lui, toi. Il le prendra mieux.
-Non, jamais de la vie. Je vais rien dire.
Monte dans le train et viens parler Ă tout le monde.
-Je regarde les horaires de train et je te dis quand j'arrive.
-Bon, demain, c'est les prud'hommes.
Ăa sera le moment de vĂ©ritĂ©.
Vous passerez un par un devant les patrons
et ils chercheront à vous intimider, à vous déstabiliser
et à vous faire craquer par tous les moyens, et pour ça...
ils vont encore augmenter les primes.
Ils seraient prĂȘts Ă monter jusqu'Ă 100 000 euros.
Chuchotements d'étonnement
Pour continuer,
on a besoin de se compter.
Qui part en prenant la prime ?
-Soyez courageux.
Au moins, soyez honnĂȘtes, les gars.
On n'a pas fait tout ce combat pour pas ĂȘtre honnĂȘtes.
Donc qui va prendre la prime ? Dites-le.
-Mehdi et moi, on va la prendre.
On a fait nos calculs. à deux, ça fait 200 000 euros.
Ăa nous laisse de quoi rembourser nos dettes,
mettre des sous de cÎté et monter une petite affaire.
-OK.
Bon courage pour votre petite affaire. Qui d'autre ?
-Moi aussi, je vais la prendre.
-OK. Qui d'autre ?
-Moi aussi, je vais la prendre.
J'y crois plus.
C'est voué à l'échec.
-Moi, je la prends.
100K, c'est pas rien.
Je me barre en vacances, je taffe six mois.
Rires jaunes
-Vous avez raison, rigolez, c'est drĂŽle.
-Moi aussi, je vais la prendre.
-Tu la prends, toi ? -Oui.
Je suis Ă deux ans de la retraite, et j'en ai marre de me battre.
Je suis fatigué.
-OK, qui d'autre, les gars ? Allez.
Ben c'est fini, les gars, alors.
Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?
Bravo. Bravo Ă tous.
Ils ont gagné.
En acceptant les primes, vous nous achevez.
Je vous le dis, et Mansour...
si tu peux appuyer, Ă 30, ils nous laisseront jamais l'usine.
Vous le savez trĂšs bien. -Comprends-nous.
-Non, non, non. -C'est énorme, pour nous !
-Je veux que tu comprennes un truc.
-Tu crois quoi ? On fait comme on peut.
-Comme on peut de quoi ?
Vous craquez, pour 100 000 balles !
On s'est battu des mois pour cette usine !
-T'as pas le droit de nous culpabiliser. C'est dégueulasse !
Protestations
-Ne me dis pas que j'ai pas le droit.
Je vous dis la vérité, vous avez pas envie de l'entendre.
Je comprends.
Mais ça, c'est la vérité, ce que je dis.
Donc on a fait des mois de combat pour rien,
et je vous le dis, ceux qui acceptent les primes, c'est des collabos.
Protestations C'est des lĂąches.
Et ça, c'est la vérité aussi.
-Putain, mais tu t'entends, lĂ ?
Comment tu nous casses les couilles ! C'est incroyable.
-Je te casse les couilles ? -Ouais !
C'est tout ce que t'as Ă me dire ? Ăa fait des jours que je suis lĂ !
Que je veille, jour et nuit !
Pour sauver l'usine ! Je te casse les couilles ?
Trouve des arguments. Tu me chies Ă la gueule.
-Tu te rends pas compte Ă quel point tu nous mets la pression.
C'est impressionnant. On se débarrasse d'un patron, on en a un autre.
C'était pas le but du jeu.
-C'est moi, le problÚme ? -Bien sûr que c'est toi.
-Vous aussi, vous pensez ça ?
-OUI. Brouhaha
-C'est moi, le problĂšme ?
Bonne nouvelle : y a plus de problĂšme. Je me casse.
Hein, démerdez-vous.
Il claque la porte.
-Franchement, vous ĂȘtes injustes.
C'est grĂące Ă lui si on est lĂ aujourd'hui.
Si la direction vous rallonge vos primes, ce sera aussi grĂące Ă lui.
Vous y penserez quand vous serez le cul bien au chaud.
-Tu nous soûles !
C'est la dictature ! Vous ĂȘtes pires qu'eux.
-Qu'est-ce que tu veux ? Mais tu m'emmerdes !
Vas-y, monte ta petite affaire. Vous allez devenir quoi ?
Des petits patrons
dans une zone commerciale avec les banques au cul.
-Ferme ta grande gueule ! Elle la gifle.
Gémissements d'étonnement
Elle soupire.
Huées et sifflements
Respiration forte
Fermeture éclair
Respiration forte
-Tu vas vraiment partir ?
C'est pas une blague ?
Jim, sans toi, c'est fini.
Y a plus rien.
-Je suis fatigué.
Ma femme m'a quitté. Je vois plus mes enfants.
Je veux me mettre devant la télé, penser à rien.
-ArrĂȘte.
T'as pas le droit de faire ça.
Pour toi.
Pour tout le monde. T'as pas le droit de nous lĂącher maintenant.
(S'il te plaĂźt.)
(Reste.)
-Coupez.
Magnifique.
-Monte-moi le projo.
Il est dans le champ. -Vous en avez encore pour longtemps ?
-T'as l'air de bien aimer l'embrasser.
-T'es sérieux ?
Je fais juste mon travail.
Brouhaha
Tu cherches quoi, lĂ ?
-Je cherche rien. -Si, vas-y, dis.
Qu'est-ce qu'il y a ?
-Ăa fait deux jours que tu m'Ă©vites, qu'on se voit plus.
On passe plus de soirées ensemble. Je me demande ce qui se passe.
-Mon mec est lĂ .
Il est comme un ouf, il sent un truc. Il me lùche pas, je suis désolée.
-Allez, faut y aller.
-Nadia, excuse-moi. On est prĂȘts.
-Ouais, j'arrive. -Merci.
-On se retrouve dans ma loge en fin de journée.
-Super, Nadia est lĂ . On va pouvoir se remettre en place.
Des petits raccords rapides.
-Caméra tourne, annonce. -62/2, premiÚre.
Clap -C'est clapé.
Elle soupire.
-Ăcoute... Ils rient.
-T'as pas le droit de nous lĂącher.
-Pardon.
Allez, vas-y. -Allez.
-Je suis fatigué.
Elle rit.
-On se dĂ©pĂȘche. On n'a pas deux jours.
-Attends, c'est une catastrophe.
-Putain !
ArrĂȘte, non mais...
-On est nuls.
-S'il vous plaĂźt, restez dedans. -On se lance direct.
Respirations fortes
Musique classique tragique
Circulation d'un train
-T'es oĂč ? Je t'ai pas vu sur le quai.
Je suis garée en double file. Je t'attends sur la passerelle.
Me dis pas que t'as pas pris le train !
T'es vraiment un fils de pute !
Oui, salut. Michel est avec toi ?
Si, il était sur le tournage. Je pensais qu'il était reparti ce matin ?
Ah.
Bon, je suis désolée, il faut que je te laisse.
Salut, c'est Viviane. Passe-moi Michel.
Fais pas chier, il est avec toi ! Passe-le-moi !
ArrĂȘte maintenant ! Il est forcĂ©ment avec toi !
Putain mais vous me faites tous chier !
Brouhaha au loin
-Excuse-moi. Elle est oĂč, Nadia ? -Elle est rentrĂ©e Ă l'hĂŽtel.
Léger brouhaha
"Hasta siempre" (Carlos Puebla)
-Nadia, c'est Joseph. Je suis en bas, au pot de la déco.
Je t'attends.
On chante "Hasta siempre".
-Pardon, pardon.
Tu peux arrĂȘter de jouer, s'il te plaĂźt ?
Je vous interromps pas longtemps.
Tu peux aller chercher toute l'équipe ? Je dois leur parler.
-OK.
Approchez, s'il vous plaĂźt. Viviane veut vous parler.
HĂ©, les gens du fond, venez !
Brouhaha
S'il vous plaĂźt, venez. Viviane a un truc Ă nous dire.
-DĂ©solĂ©e de vous couper dans votre petite fĂȘte.
On en a pas pour longtemps.
On a une décision importante à prendre
pour demain matin et la suite du tournage.
Alors, la situation est la suivante :
les comptes sont bloqués, les caisses vides
et je n'ai plus aucun moyen de vous payer.
Brouhaha
-Qu'est-ce que t'essaies de nous dire ?
-Soit on finit le film sans ĂȘtre payĂ©s, soit on rentre demain matin.
Je sais, dit comme ça, c'est un peu violent,
mais on a aucun autre choix. C'est un cas de force majeure.
-Ăa concerne aussi cette semaine
qu'on a pas encore touchée ?
-Vous avez pas compris. Y a plus rien.
Je peux plus sortir un rond.
-Deux semaines gratos, genre ? -On a des garanties
de les toucher un jour ? -Non, aucune.
Marquez a disparu dans la nature. Je suis toute seule à gérer.
-C'est du chantage.
-Non ! -C'est dégueulasse !
-C'est la vérité. Je suis comme vous, moi. Je suis à poil.
Donc, qui est OK pour finir le film sans ĂȘtre payĂ© ?
-Les gros salaires, ça peut passer.
Mais y a plein de gens
qui peuvent pas se permettre de perdre deux semaines de salaire.
-Non, non, non.
Je bosse pas gratos, par principe.
-Moi non plus. Déjà qu'on m'a viré mon assistante y a deux semaines.
Je suis pas bénévole. -Voilà , tu vois.
-On comprend tout ça et on respecte les positions de chacun.
Mais là , il faut prendre une décision maintenant.
Donc je propose qu'on vote.
-Vous nous prenez Ă la gorge !
Laissez-nous le temps d'en parler.
-Si on veut tourner demain matin, il faut prendre une décision ce soir.
-Simon, tu dis rien ? T'as rien Ă nous dire ?
-Qu'est-ce que tu veux que je dise ? J'ai envie de finir.
Mais je peux forcer personne.
-Moi, je continue, Simon.
Brouhaha -EspĂšce de trou du cul, va !
-LĂšche-cul ! C'est un connard.
-Nous aussi, on finit.
-Le club des lÚche-culs. -On va pas y passer la soirée.
Qui est OK pour continuer gratos ? -Non !
-On continue. -On a compris.
OK, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit.
C'est rĂ©glĂ©, on arrĂȘte ce soir.
-Vous rigolez ou quoi ?
Ăa fait des semaines qu'on se dĂ©fonce. On va pas s'arrĂȘter !
-Et les ouvriers, qui va leur dire que c'est fini, demain matin ?
C'est la 2e fois qu'ils se retrouvent sur le carreau.
Vous assumez ? -C'est quoi, cette culpabilisation ?
-C'est pas de la culpabilisation. -Si.
On est comme les ouvriers. On se fait planter.
Qui va annoncer quoi Ă qui ?
Vous allez leur annoncer, vous. Non, je sais pas.
-Il a raison. Ce que tu fais, Simon, c'est aussi dégueulasse
que ce que tu dénonces.
-Stop, stop, on arrĂȘte la discussion.
Désolé, on aurait jamais dû vous demander ça.
On arrĂȘte et on reprendra quand on pourra vous payer.
-Bah voilĂ ! -Merci.
-Vous avez pas honte de vous comparer Ă des ouvriers ?
Vous mesurez votre chance ? J'ai fait l'usine Ă 16 ans.
Les 1 200 balles, c'est pas par semaine que je les gagnais.
Je me suis défoncée pour quitter cette vie,
j'ai acheté ma cantine, fait des films pas payés,
et on s'en fout car on a la chance d'ĂȘtre lĂ .
-Elle a raison.
On est des artistes ou pas ? -Ouais, toi, t'es un artiste.
Je porte des trucs lourds. J'ai le dos pété.
On me demande jamais mon avis. C'est pas grave.
Mais arrĂȘtez avec les discours Ă la con.
-Vous ĂȘtes des gogols, je vous le dis. Tous.
Je fais aussi partie de ce film. Je peux parler ?
Vous ĂȘtes en train de saboter un grand film.
Vous ĂȘtes tous des gogols.
On arrĂȘte pas un film pour deux semaines de salaire.
Vous empĂȘchez un artiste de faire son film.
-T'es un ouf. Deux semaines, t'es sur quelle planĂšte ?
C'est énorme, deux semaines.
Donne ton cachet.
-Tu veux savoir combien je suis payé, moi ?
Je suis payé en participation, mon pote.
Si le film fait zéro balle, je touche zéro balle.
Je travaille gratos. -Ah, pardon !
Mais comment tu fais ? Tu vas me faire chialer.
Tu prends une plaque par film.
Il est pas capable de payer un coup Ă boire. Radin !
Vas-y, paie nos salaires. Viens pas me faire la leçon.
-J'ai payé mon coup ! -Me fais pas la leçon.
De quoi tu parles ? -Ferme ta gueule.
-Pardon ? De quoi tu me parles ? -Ferme ta gueule.
-Tu me dis pas "ferme ta gueule". -T'es un petit nuisible.
Cris
-ArrĂȘtez, oh !
-Et toi, arrĂȘte avec ta camĂ©ra de merde !
On est pas dans une télé-réalité à la con !
Coup Vous faites chier !
Vous faites tous chier avec vos discours Ă la con !
Vous faites chier ! Coup
Je vais vous balancer aux prud'hommes !
-Il est taré.
Gémissement de douleur
-Je suis désolé.
-Non, t'inquiÚte, ça va.
-Encore une idée à la con, ce making of.
-Ăa risque d'ĂȘtre le seul film Ă l'arrivĂ©e.
-Tu crois ? -Il l'a dit, tout s'arrĂȘte ce soir.
C'est ce que t'as dit ? -C'est ce que j'ai dit.
-Ăa peut pas s'arrĂȘter Ă une semaine de la fin.
Y a forcément une solution. Tu vas trouver.
-Oui, y a une solution.
-Ăa va ?
-File tes clés de voiture. -Pour quoi ?
-Je rentre Ă Paris. Je dois parler Ă ma femme.
-Non, c'est hors de question.
Je veux convaincre l'équipe de finir. Faut que tu sois là .
-Je fais l'aller-retour dans la nuit. Je serai lĂ demain.
-Regarde ton état. Hors de question que tu prennes la route seul.
Ou toi, tu l'accompagnes.
-J'ai pas mon permis voiture.
-Bon OK, t'es viré. -Je suis bénévole.
-Comme nous. -Je vais trouver quelqu'un
pour t'emmener.
Une voiture klaxonne.
Il soupire.
Une voiture klaxonne.
(-Oh, putain...)
T'as vu que tu te fais doubler par toutes les voitures ?
à ce rythme, on est pas arrivés avant 3 jours.
Bon allez, arrĂȘte-toi. J'en peux plus.
-OĂč ? -Sur la bande d'arrĂȘt d'urgence.
-LĂ , ici ? Mais c'est interdit. -Je t'en pose, des questions ?
ArrĂȘte-toi. Clignotant
Circulation dense
Pousse-toi, allez, dégage.
Un camion klaxonne. Allez.
Klaxon
Respiration forte Musique rap forte
...
... Il frappe.
...
(-Tu fous quoi ?) (-Toi, tu fous quoi ?
(Y a tout qui part en couille. Le tournage s'arrĂȘte.)
-Quoi ? -Le film s'arrĂȘte ce soir, c'est fini !
(-Ăa va pas !) (-J'en peux plus de te savoir enfermĂ©e.)
(J'ai envie de hurler.) (-Je sais, je sais.)
(-Non, s'il te plaĂźt, arrĂȘte ! ArrĂȘte...)
-Il se passe quoi ? -On t'a rien demandé.
-Qu'est-ce qu'il a, lui ? -Rien. Rentre chez toi.
-C'est quoi, l'histoire entre vous ? -T'as pas compris ?
-Pas compris quoi ? -Ferme ta gueule, t'es pas le bienvenu.
Faut te le répéter ? -Laisse tomber.
-Qu'est-ce qu'il a avec sa tĂȘte ? -Il est bourrĂ©.
-Tu me veux quoi ? -T'es un boulet, mec !
Elle ose pas te le dire ! -J'ai jamais dit ça ! T'es un malade !
-Vas-y, viens. -Non, stop, stop ! Mais arrĂȘte !
Toi, tu rentres dans la chambre. Rentre.
Toi, tu dégages. Casse-toi. Vas-y, rentre !
Rentre chez toi. Allez, vas-y. Bouge, bouge !
Connard, va !
... Respiration forte
...
Nadia ferme la porte.
Respiration forte
Brouhaha des clients
-Excuse-moi, c'est la derniĂšre fois.
-J'ai raté le rendez-vous de ma vie.
-Ăa va ? On t'a laissĂ© 20 messages.
-Je suis là maintenant. -Tu t'es blessé ?
Attends, je regarde. -Me touche pas !
-Vivement que ce tournage se termine.
-Ăa va pas se terminer. -Qu'est-ce que tu racontes ?
-C'est pas ma vie, les pizzas ! Je veux faire du cinéma.
-ArrĂȘte, tu vas te prendre un mur.
T'as dĂ©jĂ essayĂ©. -Vous m'en avez toujours empĂȘchĂ©.
-On a rien empĂȘchĂ© du tout. -Si !
Vous voyez pas plus loin que cette vie de merde !
Tu comprends ça ou pas ? -Non, je comprends pas.
Je comprends pas pourquoi t'es méchant. -J'étouffe !
J'Ă©touffe ! J'en peux plus d'ĂȘtre ici !
J'ai pas envie de passer ma vie comme vous,
dans cette putain de pizzeria ! Les clients arrĂȘtent de parler.
Musique classique mélancolique
(-C'est moi.) (-Qu'est-ce que tu fais lĂ ?)
(-Ăa va ?) (-T'as fini ?)
-Je fais juste l'aller-retour. Je suis venu pour te voir, te parler.
J'ai décidé de rappeler le studio et de tourner leur fin.
-Pourquoi tu fais ça ?
-Parce que j'ai perdu.
Le grand capital a gagné.
Donc faut accepter sa défaite.
Mais ça n'a aucune importance.
Je me suis laissé bouffer par ce tournage en pensant
que ça allait s'arranger entre nous.
Plus le temps passait, plus...
J'ai l'impression qu'on se perdait,
que je te perdais.
Je veux pas te perdre.
Je veux qu'on se donne une derniĂšre chance,
qu'on passe du temps ensemble,
qu'on se laisse pas envahir par le cinéma.
Je pourrais arrĂȘter si tu me le demandais.
-Je te demanderais jamais une chose pareille.
C'est toute ta vie.
-Non, ma vie, c'est vous.
C'est toi.
-C'est trop tard. On s'est perdus.
C'est fini.
Elle sanglote.
On frappe.
-J'arrive. Attends dans la voiture.
-OK, mais on y va. -Oui.
Il ouvre la porte.
Il la referme.
-Vous voulez conduire ? -Non, ça va.
Je peux te poser une question ? -Ouais, bien sûr.
-Une question qui me tracasse depuis le début du tournage.
T'es le fils de qui, en fait ?
-Comment ça ?
-Qui t'a pistonnĂ© pour ĂȘtre sur ce film ?
-Personne. J'ai juste déposé mon CV à la production et on m'a rappelé.
-Tu veux dire que t'es le fils de personne ?
-Si, je suis le fils de mes parents.
Respiration forte
Ăa va pas ?
-Ăa va pas.
Ăa va pas du tout.
Tu peux sortir dĂšs que tu vois une station-service ?
-C'est pas grave. Ăa arrive de se tromper.
-C'est trÚs grave. On peut bousiller une vie comme ça.
-Mais non. Je suis super content de tourner dans votre film.
C'est une super expérience.
Il ouvre la vitre.
Respiration forte
Musique classique dramatique
-J'ai eu l'avocat.
On a perdu.
Faut qu'on ait libéré l'usine demain matin au plus tard.
Il soupire.
Faut que je l'annonce aux autres.
Franchement, je sais pas comment faire.
-Alors ça finit demain, l'histoire.
-Ouais.
-On va pas se laisser mourir comme ça.
Hein ?
Respiration forte
Elle renifle.
Elle soupire.
-Allez, allez, y en a encore.
Brouhaha
-Allez !
C'est bon, y en a assez.
Reculez.
Moteur de la machine
Grésillements
Explosion
Crépitement des flammes
-Coupe.
-C'est coupé, merci.
T'as tout ? -Oui.
-C'est une fin de séquence, une fin de journée, une fin de tournage.
C'était le dernier plan des ouvriers.
Cris et applaudissements
Il rit.
Cris et applaudissements
-Bravo !
-Bravo, hein.
On y arrive toujours.
-Ce coup-ci,
j'ai vraiment cru que ce film aurait ma peau.
-Personne peut avoir ta peau.
T'es un lion, toi. T'es un phénix.
-Maintenant, tu peux me le dire.
Comment t'as trouvé le fric pour qu'on puisse finir le tournage ?
-J'ai rien fait. T'as tout fait.
J'ai profité de ton hospitalisation pour mettre le film en sinistre
et j'ai grappillé 300 000 euros aux assurances.
T'as pu finir comme tu veux. T'es un génie.
-C'est toi, le génie. Le génie du mal.
-Ouais, plains-toi. Tu vas faire des films pendant 20 ans.
-C'est le dernier. J'arrĂȘte, moi.
Ăa m'a bouffĂ©.
Je suis au bout.
-Ah bon ? -Si, si.
Je veux m'occuper de moi,
de ma vie.
Vivre.
-N'importe quoi.
On arrĂȘte pas le cinĂ©ma. Personne. On meurt sur scĂšne, nous.
T'as calculé tes points retraite, par curiosité ?
T'as que dalle.
Je te donne pas six mois avant de te faire chier comme un rat mort.
C'est une drogue dure, le cinéma.
Brouhaha
-Non, non, sors !
-Je sors tout ?
Si tu me dis pas, je peux pas faire.
-Oh, Joseph ! Viens, viens !
Mec, tout le monde m'a dit que t'avais écrit un scénario de fou.
C'est vrai, ça ?
Quel Ăąge a ton personnage ? -18 ans.
-Vieillis-le un peu. -Pourquoi ?
-Parce que je te le joue, mon pote.
Prends mon numéro à la production. Tu m'appelles.
On s'en parle sérieusement. -OK.
-OK ? Fais pas le timide.
-Non, OK. -Allez, ciao.
Toi, c'est fini ?
Tu me lĂąches ? -Oui.
-T'es vraiment chiée. -Ouais.
-Tu le regretteras. -Bisous, ciao.
Bonne vie. -HĂ©, vas-y !
T'as raison, gare-toi derriĂšre le buisson.
Tu voulais pas te garer derriĂšre l'arbre ?
Il frappe.
-Ouais ?
-On m'a dit que tu partais tout de suite.
-Je peux pas rester, désolée. Faut que je file.
-Je voulais pas ne pas te reparler avant que tu t'en ailles.
-T'as bien fait.
-Ăa y est, c'est fini.
Ăa fait bizarre. -Mmh.
Tu sais ce que tu vas faire aprĂšs ?
-Je vais Ă Paris, essayer de trouver du travail sur des tournages
et trouver un producteur pour mon film. -Ah !
Et tu sais oĂč dormir ?
-Des gens de l'équipe ont proposé de me dépanner.
-T'hésites pas, y a de la place chez moi.
-OK, j'hésite pas.
Je suis désolé pour la derniÚre fois. Je sais pas ce qui m'a pris.
-Je l'ai quitté.
Musique classique douce
Brouhaha au loin
-1, 2, 3, allez, on descend !
Musique classique entraĂźnante
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