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- Pour Lucien,
tout avait commencé avec de l'encre,
du papier et le goût de la beauté.
Orphelin sans héritage,
il avait dû apprendre un métier pour survivre.
Sa sœur Eve ayant épousé un imprimeur d'Angoulême,
il travaillait dans ce modeste atelier
en rêvant 'a une autre vie.
Aujourd'hui encore à Paris, tous ceux qui l'ont connu
se demandent comment son histoire a été possible,
dans quel mouvement du monde il a été emporté.
- Tiens.
- Je vais être en retard. - Mais non.
Ils vont rien te faire, tu sais.
Voilà.
- En attendant, marcher dans cette longue allée,
c'était comme accéder à un autre monde,
presque changer de pays,
jusqu'au château de Mme de Bargeton.
- Les invités arrivent, Mme la baronne.
- Merci.
- Supportant un mari
presque aussi vieux que son château,
elle se voulait protectrice des artistes, et mécène.
Un dimanche après la messe,
l'évêque lui avait recommandé un jeune poète
employé dans une imprimerie,
qui signait ses poèmes
du beau nom de Lucien de Rubempré.
- Ce qui a pris le plus de travail,
c'est de rendre la vitalité des pétales.
Vous voyez, au niveau des églantines ?
Également la peau des différents fruits...
- Laissez-nous, s'il vous plaît.
Merci, Lucien.
C'est un grand honneur.
J'ai eu peur que vous ne veniez pas.
- Votre mari sera présent?
- Pensez-vous.
Il ne lit que des traités de chasse et ne s'occupe que de ses chiens.
- Vous êtes très belle, madame.
- Chers amis, je vous remercie de votre fidèle présence.
Un jour, peut être,
quand un de nos protégés sera reconnu
et célébré,
nous pourrons dire : "J'ai assisté à ses débuts
"et cela m'avait ému."
Le jeune poète que nous accueillons
nous avait lu le mois dernier une ode biblique.
Notre Gazette des Lettres l'avait salué par ces mots.
"Quand un don éclatant apparaît chez un très jeune homme,
"c'est pour nous un nouvel espoir,
"un nouveau printemps de la vie.
"20 ans et déjà l'élan d'une œuvre.
"Pour lui, la poésie est
"une chose sacrée, une sorte de religion intime.
"Et nous savons respecter les esprits en qui Dieu met un de ses rayons."
Venez, monsieur, on vous attend.
(La besace, retirez votre besace.)
- Pour Elle.
Aimer,
Prier,
Chanter,
Voilà toute ma vie
Mortel, de tous ces biens Qu'ici-bas l'homme envie
À l'heure des adieux, Je ne regrette rien
Rien que l'ardent plaisir,
Qui vers le ciel s'élance,
l'extase de la lyre Ou l'amoureux silence
D'un cœur pressé contre le mien
Aux pieds de la beauté Sentir frémir sa lyre
Voir d'accord en accord l'harmonieux délire
Couler avec le son
Et passer dans son sein
Faire pleuvoir les pleurs De ces yeux qu'on adore
Comme au souffle des vents
Les larmes de l'aurore Pleuvent d'un calice trop plein
Je suis désolé.
- Ils ont des vies étroites, ils ne sentent rien.
C'était très beau.
- Pardon.
Je vous cherchais, madame. La marquise de Contades
voulait vous remercier.
Que voulez-vous qu'ils y comprennent?
- Et vous ?
Qu'en avez-vous pensé ?
- On ne pense pas ces choses-là, on les ressent, non ?
- Louise.
Un amour tel que celui que vous avez su m'inspirer,
je le croyais à la fois chimérique et interdit.
Interdit,
comme tout ce qui doit finalement triompher.
Chaque mot écrit me rapproche de vos lèvres.
Chaque livre de ma bibliothèque semble me parler de vous.
Depuis ce funeste après-midi, je n'ai pensé qu'à vous.
À vous, isolée parmi les ombres entre ces murs sans vie,
sans poésie, sans amour.
Il n'y a au monde que l'amour qui soit quelque chose.
Et l'amour, c'est comme le vent,
il nous emportera.
À vous, Louise.
Lucien.
- Elle prenait des risques fous pour le rejoindre,
inventant des fugues dans l'après-midi.
Elle guidait ses gestes, et déjà, il était moins maladroit.
- Cette comédie avec ma femme va-t-elle durer encore longtemps,
M. Chardon ?
- Je m'appelle Lucien de Rubempré.
- J'ai croisé autrefois vos parents, jeune homme.
Vous êtes le fils de Chardon,
petit pharmacien de la place de l'église.
Vous n'avez aucun droit de porter le nom de votre mère,
même pour signer vos ridicules poèmes,
aussi maniérés que votre petite personne.
- Vous ne connaissez rien à ces choses-là.
Retournez à vos chiens et à vos fusils.
Vous ne méritez pas une femme comme elle.
Vous avez gâché sa vie en la laissant dépérir.
-Non!
- Lucien ! - Monsieur!
- Chardon !
Et tous ces terrains m'appartiennent.
Je peux en chasser votre famille
à tout moment !
- Je ne veux pas vous voir souffrir, Louise.
Venez a Paris avec moi, le temps que cette affaire s'apaise.
Vous méritez de vous amuser un peu. Donnez-moi cette chance.
- Je ne voudrais pas que vous vous mépreniez.
L'amitié entre nous n'a besoin d'aucun autre sentiment.
- Je sais attendre.
- Aucun jeune homme libre
ayant plus de mille francs
n'est vraiment triste de quitter sa famille.
Le jeune poète imaginait la ville comme une déesse païenne,
les bras ouverts au talent et au mérite.
Mais que savait-il de Paris ?
- Je les ai pris pour le voyage.
Je pourrais peut-être vous faire la lecture ?
Je ne serai pas à votre charge.
Jamais.
Il est trop tard pour avoir peur.
- Ce sourire qui avait échappé à sa protectrice,
Lucien ne pensa pas à lui donner un nom.
Mais allaient-ils, elle et lui, au même endroit,
au même moment de leur vie ?
- Paris.
- Vous avez voyagé avec lui, seule, dans votre voiture ?
- Personne ne nous a vus.
- Comment avez-vous pu prendre un tel risque ?
- Vous avez promis de m'aider.
- Mais il y a des règles ici, les choses ne se font pas sans dégâts.
Vous portez un titre, vous êtes une femme rare.
Et lui, qu'est-ce que c'est ?
Imaginez qu'on l'apprenne dans Paris.
Certains refuseraient de vous recevoir.
- Je ne pouvais pas l'abandonner,
ce sera un grand poète.
Je l'ai toujours su.
- Il ne peut pas rester chez vous, Louise.
Comprenez-le.
- Pour éviter un scandale,
le prétendant malheureux
trouva un logement au jeune favori,
à quelques rues de Louise.
Mais quelques rues, quand on débarque des Charentes,
c'était déjà très loin.
- Je vous remercierai.
- Demain soir, vous nous accompagnerez a l'opéra.
Je vous présenterai comme mon protégé.
Disons un filleul.
Il faut empêcher tout malentendu
sur vos relations avec Louise.
- Je ne ferai rien pour la compromettre.
- À cette soirée, vous rencontrerez la cousine de Louise,
la marquise d'Espard.
Une femme très respectée dans le faubourg.
Le faubourg Saint-Germain, oui.
- Oui, j'avais compris.
- Voilà, le loyer est payé pour une semaine.
Vous avez de quoi survivre ?
- J'ai de quoi tenir jusqu'à trouver un éditeur.
D'ailleurs, j'ai déjà des contacts.
- Oh oui, j'imagine.
Je vous indiquerai un tailleur
où louer un habit de soirée.
Il s'agit de faire honneur à notre Louise.
- J'y compte bien.
Au revoir, monsieur.
- Pour mon frère, qui croit à l'aventure de la beauté.
- À Paris, l'aventure de la beauté
était aussi celle des produits de beauté,
dont les réclames illustrées s'affichaient partout,
comme un nouveau langage public.
Le monde avait changé
et Lucien ne savait rien de ce monde.
On voulait oublier la Révolution,
la Terreur et les guerres de l'Empire.
La France avait restauré le pouvoir de l'Ancien Régime
et de la noblesse de Cour.
On aspirait désormais a la réussite et a l'enrichissement personnel.
Alors, les jeunes provinciaux accouraient par milliers,
bien décidés eux aussi à se forger un destin,
mais loin des champs de bataille.
Dans tous les cas, s'il fallait rater sa vie,
il valait mieux la rater à Paris.
En une après-midi,
Lucien avait déjà dépensé 1570 francs.
De quoi vivre plusieurs semaines à Angoulême.
Mais ce soir-là, il fallait à tout prix
que Louise le regarde et l'aime à nouveau.
Toute une vie pouvait se jouer sur la première impression
donnée à cette haute société.
Et on le sait, la première impression est souvent la bonne.
Surtout quand elle est mauvaise.
- Monsieur ?
- Je n'ai pas de coupon mais je suis attendu.
- Vous êtes attendu ?
- Merci.
- Par la marquise d'Espard et le baron du Châtelet.
- Oui, mais vous n'avez pas de coupon. - Non.
- Merci. Mettez-vous sur le côté, s'il vous plaît.
- Mais on m'attend. - Vous n'entrez pas sans coupon.
Laissez passer les invités, merci.
Merci, monsieur.
- Ah, Lucien, on vous cherchait.
- Paris vous va bien, madame?
- Qu'avez-vous fait à vos cheveux ?
- J'ai voulu vous faire honneur.
- C'est une vraie réussite.
Allons-y.
- Lucien découvrit alors la célèbre marquise d'Espard,
qui aurait un rôle essentiel dans le drame de sa vie.
- Attendez-nous un instant, Lucien.
- Chère cousine. - Bonsoir.
Vous êtes ravissante.
J'aimerais vous présenter quelqu'un, si vous acceptez.
- C'est un filleul qui nous vient d'Angoulême.
Je vous présente la marquise d'Espard.
- Enchanté, madame.
Lucien de Rubempré, pour vous servir.
- Un filleul.
- En s'avançant vers les loges,
la marquise avait dit à sa cousine de province
qu'on ne tenait pas son mouchoir de cette façon.
Pas du tout.
Le bon goût, c'est-à-dire l'élégance,
tient à mille nuances de ce genre
que certaines comprennent aisément,
mais que d'autres femmes ne comprendront jamais.
- M. de Rubempré,
vous venez pour la première fois à l'opéra ?
- Cela se voit tant que cela, madame ?
- Prenez ce siège, vous aurez toute la salle sous les yeux.
- Elle est venue avec son coiffeur ?
- La mode d'Angoulême amuse toutes ces dames.
- Non, ma chère, ce n'est pas vous.
- Regardez, Louise.
Le baron est là.
Regardez, Louise, au deuxième rang.
- Dans ce monde d'apparat, les petites choses devenaient grandes.
Un geste malheureux,
un mot ou un regard perdent un débutant.
Un mauvais comportement est comme
un coup de couteau dans une toile,
une note dissonante dans un opéra.
Dans la salle,
il n'y avait que le jeune Lucien pour être captivé par les danseuses,
d'ailleurs fort académiques.
Pour ce public mondain,
le spectacle n'était qu'un mauvais moment avant l'entracte,
où la véritable comédie pourrait enfin reprendre.
- Très cher Nathan.
On vous cherchait. - C'est vrai ?
- Qu'avons-nous pensé du spectacle ?
- C'est vous que l'on regarde. Votre beauté éclipse la scène.
- Comme c'est gentil.
Je n'ai toujours pas reçu votre nouveau livre.
- Oui. Cela est prévu pour la fin de la semaine prochaine.
Avec des roses blanches pour me faire pardonner.
- Je vous présente ma cousine,
Louise de Bargeton. - Madame.
- Une grande lectrice, elle arrive des Charentes.
Délicieux, non ? - Tout à fait.
- Et M. Lucien de Rubempré,
un jeune poète jeté dans Paris.
M. Nathan est notre plus grand espoir littéraire.
S'il y consent, il pourra vous conseiller.
- Naturellement, je me ferai un plaisir d'aider monsieur.
- Louise ? Excusez-moi.
- Avez-vous déjà rencontré quelques éditeurs ?
- J'ai des adresses.
- Il y a Dauriat, Delaunay...
Nous pourrions prendre le temps d'en parler.
Si cela vous intéresse, il faut les rencontrer.
- C'est très gentil. - On ne refuse rien à la marquise.
- Excusez-moi, monsieur.
Passez-vous une bonne soirée ?
Moi, je n'ai jamais rien vu de pareil.
On se sent tout petit. - Qui est ce jeune homme ?
- Un écrivain célèbre. Je ne sais pas.
- Il y a beaucoup de choses que vous ne savez pas, Lucien.
- Discrètement, le baron du Châtelet avait fait le nécessaire
pour que circule dans les couloirs
le mensonge de Lucien sur sa particule.
Un roturier dans la loge de la marquise,
une des plus hautes figures de cette aristocratie restaurée,
c'était la promesse d'un scandale.
- Vous partez déjà ?
Louise ?
Louise !
- C'est un jeune poète que j'ai voulu aider.
- Et il vous remercie
en mentant sur son nom ?
- C'est le nom de sa mère.
- Il n'a donc aucun droit à porter un titre ou un nom.
- Je ne voulais pas vous compromettre.
- Me compromettre ?
Personne ne peut me compromettre.
Inquiétez-vous plutôt de ce que l'on dira dans Paris
sur vos relations avec lui.
J'ai vu des femmes bannies des salons pour moins que ça.
- J'ai compris.
- J'avais laissé l'argent dans le tiroir fermé à clé !
- Vous m'accusez ? J'ai même pas de clé !
- Personne d'autre n'est entré, l'argent a pas disparu !
- Je vous dis que j'ai rien touché !
- Lucien prit sa plus belle plume.
Une lettre sentimentale et naïve
pleine de cette sombre dignité
que l'artiste de 20 ans exagère souvent.
- Pouvez-vous donner cela à Mme de Bargeton ?
- Il ne sut jamais si Louise avait reçu sa lettre.
Ce tiroir mal rangé des sentiments,
il fallait le refermer.
- Je vous prie d'excuser mon retard.
Allons parler un peu plus loin.
- Vous craignez d'être vu avec moi ? - Non.
La police a installé des grands filets en travers de la Seine,
à la sortie de la ville.
Et vous savez pourquoi ?
Pour récupérer les corps des malheureux
qui se jettent d'un pont parce qu'ils n'ont plus rien
et qu'ils refusent de rentrer dans leur province.
Louise a fait une folie en vous mettant dans ses bagages.
Une folie de femme.
Si elle continue à vous voir, sa cousine
et tout le faubourg lui tourneraient le dos.
Elle se retrouverait sans rien ni personne.
Alors pensez un peu à elle.
Et à vous, M. Chardon.
- Je m'appelle Rubempré, monsieur.
- Rubempré ?
- Vous ne savez rien
de ce que nous avons partagé, elle et moi.
- Vous avez rêvé tout cela, tous les deux.
Tenez. C'est elle-même qui m'a demandé
de vous remettre ceci pour rentrer dans vos pénates.
- De l'argent ?
- Elle vous demande de ne plus venir la voir.
- Je ne vous crois pas.
- J'ai ajouté quelques billets car votre histoire est touchante.
Enfin, si l'on veut.
- Elle n'aimera jamais un homme comme vous.
Regardez-vous.
À Angoulême, on vous appelait "La Pintade".
- Rentrez chez vous !
- Dans le quartier des étudiants,
des âmes charitables ont indiqué a Lucien un restaurant a prix fixes
bien connu à l'époque.
Le pain y était à volonté
et la carafe d'eau gratuite.
La pomme de terre était reine du menu
et pour Lucien, depuis son humiliante soirée,
la seule aristocrate accessible.
À Angoulême,
Lucien s'était consacré aux grands auteurs.
Il ignorait tout de cette presse parisienne
insolente, son culte de la formule et ses provocations.
Il découvrait ce monde de papier vendu deux sous
où l'opinion se fait et se défait
dans un éclat de rire ou un cri de rage.
- C'est offert par la maison.
Excusez-moi de vous déranger,
mais vous êtes bien rédacteur dans un journal ?
- C'est possible, oui.
- J'ai été correcteur dans une imprimerie.
Alors, je pensais...
Si jamais vous aviez des travaux d'écriture ou de copie...
- Tu as déjà écrit ?
- Un recueil de poèmes dont on a beaucoup parlé à Angoulême.
Tenez.
Je vous ai apporté des articles.
- La fameuse Gazette d'Angoulême.
Impressionnant.
- J'ai besoin de travailler.
Cela paie bien, d'écrire dans un journal ? - Ça dépend.
Cette semaine, j'ai eu 300 francs mais j'ai tout dépensé.
- 300 francs par semaine pour des articles ?
- C'est beaucoup de travail.
- C'est beaucoup d'argent.
Qu'est-ce que c'est, ça ?
- Haschich. Avec ça, tout le monde a du talent. T'en veux ?
- Non, merci.
- Tu t'appelles comment ?
- Lucien...
de Rubempré.
- Étienne Lousteau.
- Le poète était encore assez innocent pour croire qu'à Paris,
le talent vous attirait forcément de la sympathie.
- Des poèmes sur les marguerites,
évidemment qu'elle a décampé, ta baronne.
- Le lendemain, comme un jeune rat
pressé de sortir de son trou,
il rendit visite à son nouvel ami
dans le quartier des journalistes, près des grands boulevards.
La grande presse parisienne était
représentée par des titres prestigieux
comme Le Journal des Débats ou Le Siècle.
Mais la loi avait permis l'apparition
de périodiques d'une ou deux pages
qui prenaient des noms provocateurs comme Le Corsaire,
Le Satan, ou encore Le Diable boiteux.
De sensibilité libérale,
ils ferraillaient sans relâche contre le gouvernement royaliste.
Lucien pouvait-il savoir que dans la presse,
chacun a besoin d'amis, comme un général a besoin de soldats.
- Faites place !
- C'est par ici, les Marguerites !
Viens !
Arrêtez les boulettes, vous avez des articles à rendre.
Assieds-toi, je t'en prie. Lamartine, va jouer.
Tu veux du champagne ? - Non, merci.
- Eh ben t'en auras quand même.
- Je t'ai apporté mon recueil.
- Je te donnerai des éditeurs, t'inquiète pas.
- Je m'inquiète pas.
- Ben si, tu t'inquiètes, là.
- Je voulais te dire,
je respecte énormément le métier de journaliste.
- Ah oui ? Et tu crois que c'est quoi, mon métier ?
- Vous rendez compte
des nouveaux livres et pièces, des nouvelles idées.
Vous éclairez les gens sur...
L'art...
Le monde.
- Mon métier,
c'est d'enrichir les actionnaires du journal.
Et au passage, de ratisser le plus possible.
- De ratisser ?
- Ratisser, absolument !
On se fait d'abord payer
par un directeur de théâtre pour écrire une bonne critique.
Ensuite, on va voir son concurrent
pour lui proposer d'en dire du mal. Et on fait monter les enchères
en écrivant dans des journaux différents
sous des noms différents.
Et ça tourne et ça tourne.
Et on ratisse, on ratisse.
Ça crie, ça pleure,
ça débarque ici avec des insultes ou des cadeaux.
Et la polémique est lancée. Pour eux, c'est le plus important.
C'est ce qui fait parler, donc vendre
tout ce que tu veux.
- Vous trouvez beaucoup de rédacteurs qui acceptent ?
- Le journal paie à la ligne. Et le jour même, t'as compris ?
Tu rends ton article le matin, t'es payé le soir même.
Les éditeurs, eux, ils te payent a six mois, quand ils te payent.
Moi, je suis arrivé de Dijon
avec une petite comédie en trois actes
que j'avais écrite dans ma campagne.
Chez moi, tout le monde me disait que ma pièce était géniale, magnifique.
Alors j'ai voulu la faire lire à des directeurs de théâtres à Paris.
- Que s'est-il passé ?
- Personne n'a voulu la lire.
- Pourquoi ?
- Tu les prends pour qui ?
Si t'as pas le pouvoir de leur rendre service,
tu les intéresses pas.
Si tu ne fais peur à personne,
tu n'intéresses personne.
Et pourtant...
j'étais bon.
Moi aussi, j'avais le cœur pur.
On va aller voir Dauriat.
- C'est qui Dauriat ?
- Un poème.
Si on me cherche, je suis chez Dauriat.
Et ce soir, chez Florine !
- T'es royaliste ou libéral ?
- Je suis libéral, comme nos financiers.
Toi aussi. Tu l'ignores encore mais t'es libéral.
Palais Royal, vite !
- À la fermeture de la Bourse,
une horde de jeunes gens
se déversait au Palais Royal.
C'était le carrefour des plaisirs de Paris.
Une sorte d'enclos protégé du regard de la rue
où la police n'entrait jamais
et où l'on venait goûter à toutes les aventures.
Autour des jardins,
les boutiques de mode, les perruquiers ou les attractions
cohabitaient avec les restaurants, les salles de jeux
et surtout les prostituées.
Il y avait 1500 malheureuses
qui racolaient jour et nuit dans les galeries.
Toutes avaient leurs noms, spécialités, horaires et emplacements précis.
On les appelait les hirondelles, les courtisanes,
les lorettes ou les castors.
Celles qui alpaguaient les passants depuis la fenêtre
s'appelaient les demi-castors.
On n'a jamais vraiment su pourquoi.
Professionnelles ou occasionnelles,
chacune avait son tarif et son nom affichés sur les colonnes,
entre deux annonces publicitaires.
Le corps des femmes était à vendre
et on avait compris qu'il pouvait faire vendre
tout et n'importe quoi.
- Voilà. Le ventre de la bête.
- C'est dans ce temple des commerces en tous genres
que les éditeurs avaient ouvert boutique.
- Tu le connais ? - On nous a présentés à l'opéra.
Il est célèbre, on m'a dit.
- Une baudruche royaliste. Regarde-le.
Il prend la pose, très content de son petit personnage.
Son nouveau bouquin est arrivé ce matin.
Je l'ai pas lu et je le lirai pas. Allez, viens.
Bonjour !
- Ses Marguerites à la main, Lucien allait entrer
chez un de ces grands éditeurs
dont il avait rêvé à Angoulême.
- Messieurs, bonjour.
- À l'origine marchand de fruits et légumes,
le plus influent d'entre eux s'appelait Dauriat
et il ne savait ni lire ni écrire,
ce qui était peu courant pour un éditeur.
Alors, on lui lisait les manuscrits et les contrats.
En revanche, il savait parfaitement compter.
- 3 000 ! Vous m'avez entendu ?
J'en ai fait imprimer 3 000 de son roman de malheur.
Encre, papier, reliure,
imprimerie, j'en suis déjà à 1500 francs.
1500 francs, vous m'entendez !
- Le livre est bon, il se vendra.
Les critiques sont excellentes. - Parlons-en !
Vous faites payer 150 francs la bonne critique, maintenant ?
On va aller jusqu'où comme ça ?
- Faut bien vivre. - 150 francs !
- Une bonne critique, ça se paie.
- Vous calculez ça comment ?
Au pif, à la parisienne ?
Vous allez me demander combien pour lancer Nathan ?
Et il est où, le divin enfant?
- Là. T'avais promis de tirer 4000 exemplaires
et tu refuses de payer la publicité ?
Ça sert à quoi ? - Tu plaisantes ?
J'ai payé Lousteau 200 francs pour un article à ta gloire
dans son canard. - Lousteau...
- 200 francs pour être en première page.
Vrai ou faux ? - Et Blondet alors ?
Tu devais payer Blondet, qu'il m'attaque et lance une polémique.
Pour l'instant, rien. Je fais comment sans polémique ?
Mais dites-moi,
comment on vend un livre sans polémique ?
- Il a raison, j'attendais l'attaque,
sinon je peux pas écrire.
- Escroc, va, escroc !
- Il a même pas ouvert le livre.
- Vous savez comme moi
que pour critiquer un livre, il vaut mieux ne pas le lire.
Sinon ça influence.
- Ce n'est pas de lui, c'est de Chamfort.
- Et alors ? Je défends l'esprit français.
- Vous pourriez le défendre en écrivant autre chose.
- Mieux vaut un bon mot plutôt qu'un mauvais livre, non ?
- Allez, on avance, les enfants, j'ai faim.
Bon, tu l'as lu ou pas ?
- Il l'a pas lu.
- Évidemment, je l'ai lu.
Par pure conscience professionnelle.
Par respect pour l'auteur.
- Alors on t'écoute.
- C'est un livre...
très particulier, on ne sait pas comment le prendre.
On tourne les pages,
les phrases veulent toutes vous séduire,
comme les filles que j'ai croisées
dans la galerie.
C'est comme un carnaval de mots, mis là...
On en parlait avec mon ami.
- Et c'est qui, celui-là ?
Vous écrivez où ?
- Lucien de Rubempré, monsieur.
- Vous l'avez lu, son bouquin ?
- Oui, je l'ai lu attentivement.
- Vous l'avez lu ? Vous aussi.
- Oui.
- Laissez-le parler.
Allez-y, exprimez-vous.
- On dit qu'un auteur doit avoir des choses à dire.
Je pense qu'il doit avoir aussi des choses à taire.
Or, dans le livre de monsieur,
comme l'a si bien dit Lousteau, tout est dit.
Tout s'exhibe.
Où est le mystère ?
- Le mystère, c'est celui de votre présence ici, M. Chardon.
Chardon, c'est bien ça ?
- Pour le dire simplement,
je trouve le livre de monsieur curieux de nullité.
- J'aime bien, ça.
- Très bien, le "curieux de nullité".
- Ma modestie me permet de rire de ce trait.
- Drôle de vertu, dès qu'on croit
en avoir, on n'en a déjà plus.
- Bien, on se revoit mardi, à 10 heures.
C'est Chardon ou Rubempré ? - Rubempré.
- Lucien vient vous soumettre un manuscrit.
- Non, ça suffit les écrivaillons, y en a partout.
- C'est un recueil de poésie très original.
- De la poésie ? Malheureux, ça se vend pas.
- J'ai rien lu de mieux depuis longtemps.
- Vous connaissez des gens qui achètent de la poésie ?
T'achètes de la poésie, Lousteau ? Non, surtout toi.
- Il travaille aussi à un roman... - Un roman ?
Y en a partout, pour quoi faire ?
- La littérature est toute ma vie.
- Les livres d'inconnus n'intéressent personne.
Ça se vend pas. - Il a raison.
- Je comprends pas. - Je ne publie
que des gens déjà célèbres, sinon y a trop de risques.
- Comment se faire connaître ? - En fréquentant des gens célèbres.
Trouvez-vous une maîtresse ou un ennemi célèbre.
- Il explique bien. - Un ennemi célèbre
qui vous insulte dans son journal.
Nathan, par exemple.
Ce serait un bon ennemi.
Le petit a besoin d'un ennemi,
ça t'amuserait ?
- Je suis au-dessus de tes moyens.
- On parlera de vous, ça fera monter votre cote.
- Monter ma cote ? - Parfaitement.
Monter votre cote, comme à la Bourse.
- Mais la littérature dans tout cela ?
- Oh, la littérature, ça entretient les illusions.
- L'ananas, monsieur.
- Moi, je ne crois plus qu'en l'ananas.
- L'ananas ?
- J'ai investi dans une plantation d'ananas a Meudon.
Il paraît que ça va être énorme.
L'ananas nous sauvera de la poésie. J'espère.
Allez, régalez-vous.
Nathan, viens voir. - Ça, c'est un grand éditeur ?
Cet épicier ?
- C'est le meilleur. Il t'a identifié, c'est déjà bien.
Maintenant, laisse bouillir.
- Lousteau, Lousteau !
On t'a dit pour Singali ?
- Les royalistes ont payé pour faire siffler ma chérie au théâtre.
- On paie pour ça ?
- On peut payer pour tout. C'est ça, le progrès.
- La maîtresse de Lousteau était une actrice connue sur le boulevard.
Et ce soir-là devait avoir lieu la première de sa nouvelle pièce.
Lucien allait vivre sa deuxième grande soirée parisienne.
- Tous les jours, des milliers de places se vendaient
le long de ce qu'on appelait "Le boulevard du crime".
Ces crimes étaient ceux commis sur scène, dans les pièces
qu'on jouait dans une dizaine de salles agglomérées,
entre deux spectacles de rue.
Le théâtre était le divertissement
le plus populaire et le plus rentable.
Théâtre des Funambules, Renaissance, des Variétés,
Déjazet, de Mme Saqui, des Italiens, ou théâtre de la Gaîté...
La concurrence était féroce entre les directeurs
et leurs méthodes impitoyables.
Il était courant de faire siffler le spectacle du théâtre voisin.
- Programme de théâtre. - Ça va pas ?
- Pour lancer une pièce, il fallait se protéger en achetant la critique.
On n'avait pas le choix. Question de survie.
Les jeunes journalistes faisaient la loi dans les théâtres
et tous les chantages étaient possibles.
Le boulevard était devenu leur terrain de chasse,
où ils pouvaient ratisser à volonté.
- Singali a fait venir des siffleurs, ça va être un carnage.
- Il est où ? - Si je le savais !
- C'est complet, messieurs-dames.
- Pour se protéger, les directeurs devaient souscrire
des centaines d'abonnements à ces journaux
et offrir des loges gratuites à ces critiques,
qui pouvaient les sous-louer et empocher l'argent.
Pour compenser ce manque à gagner,
les directeurs avaient de nouvelles sources de profit,
comme la vente de confiseries.
- T'étais où ? Ça va siffler ce soir.
- Matifat devait payer, il s'est passé quoi ?
- Je sais pas, mais si ça siffle, on est morts.
On s'en remettra jamais.
- Ça sifflera pas. Il est où, Singali ?
- Ben dans la salle !
- Le plus important, c'était de payer la claque.
Les applaudissements ou les sifflets que l'on achetait a des spécialistes.
Le plus connu de ces siffleurs s'appelait Singali.
Il avait descendu des centaines
de pièces, d'actrices et d'auteurs.
Tout le monde avait peur de lui
et ils avaient bien raison.
Vous vouliez détruire un concurrent? Payez Singali.
Vous vouliez un triomphe ?
Payez Singali, il s'occupait de tout.
Il avait monté sa petite affaire
où il entraînait ses équipes avant les spectacles.
- Attention.
- Des hommes et des femmes qui se mélangeaient aux spectateurs.
Impossible de les repérer avant la catastrophe.
On pouvait tout acheter à la carte.
Applaudissements légers, debout avec des bravos,
rires, rires aux éclats...
Ou au contraire sifflets, huées,
éventuellement jets de tomates...
Il n'y avait qu'à payer.
Pièce médiocre ou chef-d'œuvre ? Aucune différence.
L'important était de faire tourner sa boutique
en encaissant toujours plus.
Il avait réussi à faire la loi sur le boulevard.
Les gens du spectacle étaient à sa merci
et il les faisait tous passer a la caisse.
- Tiens, viens voir.
C'est le petit chauve.
Il est en train de préparer son coup.
- Ça va siffler ou pas ?
- Les comédiennes devaient acheter les applaudissements
et empêcher les sifflets payés par leurs rivales.
- On s'en occupe, vous inquiétez pas.
Vous serez merveilleuses.
- Démunies, elles devaient se trouver un riche protecteur
pour payer ce qu'on appelait leurs "frais de réputation".
La plupart du temps, c'était un commerçant du textile
ou de l'industrie des cosmétiques, alors en pleine explosion.
Les plus chanceuses
devenaient même égéries de marques de produits de beauté.
Ces marques qui achetaient des encarts dans les journaux,
rétribuant ainsi leur bienveillance
et des articles complaisants sur ces mêmes égéries.
Ces annonces rapportaient tellement aux journaux
que ces industriels allaient devenir en sous-main
les vrais patrons de la presse moderne.
Et les politiques l'avaient bien compris.
Ils étaient prêts a tous les arrangements
avec ces magnats,
pour éviter d'être attaqués dans leurs journaux.
Tout ce monde grenouillait dans la même flaque d'intérêts.
Mais encore au-dessus d'eux, au sommet de la pyramide,
il y avait la finance et les oligarques.
Les Laffite, Rothschild, Nucingen et toutes leurs intrigues à la Bourse.
Ce sont eux qui tiraient les ficelles
de toutes ces marionnettes.
La nouvelle aristocratie était celle de l'argent
et on n'était pas près de lui couper la tête.
Un jour ou l'autre, allez savoir,
un banquier entrerait au gouvernement.
- Parlons à ce Singali.
- Il a été payé, il faut le payer plus cher.
- En scène dans 10 min !
- Alors, on fait quoi ?
- Étienne ! Matifat est dans la loge. - Oui. Je reviens.
- Ils vont nous foutre la soirée en l'air.
Faut payer, on n'a pas le choix.
- Toujours payer. Ça va s'arrêter quand ?
- Y a des siffleurs, on a pas le choix.
- Alors, annulons.
- Non, on fait deux pages demain.
- Il faut payer, on n'a pas le choix.
- Bien sûr.
- Vous pouvez participer ? - Bien sûr, quelle question !
- À quelle hauteur ?
- Pas devant les demoiselles. À la hauteur de ma dignité.
- Très bien, nous allons payer.
Dites à Singali que l'argent arrive.
- Je le préviens. Allez, on est en retard !
- Merci, mon amour.
- Viens, on va s'asseoir au balcon.
- C'est bon, il a payé, on applaudit.
- Tu viens chez Florine ? - Pourquoi pas.
- Tu devais pas me remettre ton article, toi ?
- Je vous ai cherché partout chez Dauriat.
Je vous présente Lucien de Rubempré.
- Ah ! "Curieux de nullité", c'est vous ?
Votre formule a fait le tour des Galeries.
Vous écrivez quelque part ?
- M. Finot est le directeur du journal où j'écris.
- Où tu écris n'importe quoi.
On se retrouve chez Florine ?
- Je dois te parler! - Oui.
Sans faute.
- Lui, c'est un malin.
Il s'en est bien sorti de sa province.
Excusez-moi.
- Ça te gêne pas ?
Matifat et ta Florine.
- Non, qu'est-ce que tu veux.
C'est comme aimer une femme mariée. On apprend le partage.
Regarde bien.
Devant toi, tu as les 200 personnes les plus nocives de Paris.
Il y en a au moins la moitié qui veut ma peau.
Mais ils bougeront pas.
Et tu sais pourquoi ? - Non.
- Parce qu'ils ont peur.
- Ils ont peur de toi ?
- Du journal.
Ils ont raison d'avoir peur.
Avec toutes leurs combines.
Un jour, tu la recroiseras, ta baronne,
et tu liras la peur dans ses yeux.
Et ce sera beau.
- Ça va être un mariagemagnifico!
- Non, je ne l'épouserai pas.
- Elle ne l'épousera pas.
Jadis, dans un petit village espagnol,
dans les montagnes...
- Elle s'appelait Coralie et elle n'avait pas 20 ans.
Ses bas rouges sang
étaient devenus célèbres en une saison a peine sur le boulevard.
En la regardant, un désir profond
envahit Lucien de prendre ce monde à la gorge
et de le mettre à genoux devant lui.
- Bravo !
- Mesdames et messieurs...
Coralie et Florine !
- Bravo !
- Le rythme dans la peau !
- Où est-ce qu'elle est, la bouteille ?
Sers-toi à boire, je reviens.
- On revient.
- Y a plus de bouteilles ? - On est chez qui ?
- Florine, enfin chez Matifat. On s'en fout.
Ma pièce s'appelait "Assez de champagne".
Bon titre, non ? - Pas mal.
- Faut me rendre vos articles !
- Tiens, celui de Blondet à l'opéra. - Très bien.
Merci.
Alors, nous avons le Déjazet. L'Opéra, il est là.
Les Italiens, très bien. Les Variétés, c'est qui ?
- C'est là, c'est moi.
- C'est une critique ? - Non, un résumé.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Le journal de demain. Si tout le monde me rend son papier.
- C'est un ami de Lousteau ?
- T'es sûre qu'il aime les femmes ?
- En tout cas, il les regarde.
Il a quelque chose d'honnête.
- Fais attention à toi, ma chérie.
- Il ne s'agit pas de vendre
mais de s'associer avec le journal de Blondet.
Réunir nos deux titres et diviser les frais par deux.
En augmentant le prix des annonces,
on pourra baisser le prix de vente et trouver de nouveaux lecteurs.
- Plus il y aura de lecteurs, plus on vendra cher les annonces.
- Voilà. Tu vois quand tu veux.
- Qui financerait l'opération ?
- Dauriat, Camusot et moi.
Il faudrait un quatrième, mais je veux garder la majorité.
Ta Florine pourrait en parler à son parfumeur ?
- On va essayer.
- Tu serais rédacteur en chef.
Mais je garderais le contrôle éditorial.
- Je vais encore me faire des amis.
- Toi ? Tu paierais pour te vendre.
Qu'est-ce que c'est ? - Beignets d'ananas, monsieur.
- Merci.
- Tu vas pas voir Coralie ? Elle te cherchait partout.
- T'es souteneur aussi ?
- Je croyais que t'avais plus un sou.
Ah, ben voilà !
- Berthier, c'est toi qui écris sur la pièce ?
- Non, ma belle.
Ce soir, j'en ai jusque-là.
- Si on demandait à M. Lucien ?
Ça nous changerait de ces menteurs. Il en pense quoi, M. Lucien ?
- Ah oui.
Trouvez-nous une bonne formule, Lucien.
- Très bonne idée.
- Vous êtes obligé à rien, monsieur.
Mais ça me ferait rudement plaisir.
- Montre-nous, mon grand. Tu l'as vue, la pièce.
- Pourquoi pas ?
- Des effets de style faciles,
un enthousiasme de commande et le désir de séduire une fille,
c'est ainsi que Lucien écrivit son tout premier article.
- "L'intrigue s'est alors renouée
"et je l'ai laissée se renouer,
"mais je ne peux vous dire ce qui est clair et ce qui est obscur.
"La fille de Don José est là, représentée
"par une véritable Andalouse, et elle fait venir
"l'amour à la bouche.
"On a envie de sauter dessus la scène
"et de lui offrir son cœur."
Dis donc, pas mal !
"Elle sera ce qu'elle voudra être, elle est née pour tout faire,
"n'est-ce pas "ce qu'il y a de mieux à dire d'une actrice de boulevard ?"
Si.
"À la fin, on m'a demandé ce que valait la pièce..."
Qu'as-tu répondu, Lucien ?
- Qu'elle avait des bas rouges
et le visage d'un premier amour.
- Bravo.
Pas mal.
- Messieurs, à vos articles, à vos mensonges !
- Et le baron du Châtelet, vous connaissez ?
- Celui qui voulait être préfet des Charentes ?
- À Angoulême, on l'appelait "La Pintade".
Il est proche de la marquise d'Espard.
- Il aimerait bien.
Mais la d'Espard,
c'est un autre monde, les amis.
Premier cercle du roi, énorme influence.
- Il connaît du beau monde.
- Eux ne me connaissent plus.
- C'est la première fois que tu fumes ?
- Non.
- Les Marguerites...
Les Marguerites.
Ça va?
- Oui.
- Lucien !
Lucien ?
Ça Va pas ?
- Ce soir-là, peut-être en avait-il déjà trop vu,
trop bu, trop entendu.
Paris avait soulevé sa jupe pour montrer au jeune poète,
comme à un adepte digne d'elle,
sa monstrueuse nudité.
- Monsieur ! - Coralie !
- Réveillez-vous ! On se dépêche !
- Ouvre la fenêtre, regarde !
- Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je t'ai réveillée ? Viens voir, c'est un cadeau.
Je te l'ai pris rouge, comme tes bas, ma chérie.
- C'est pour moi ? Mais t'es fou !
- M. Camusot est dans la cour, il risque de monter.
Habillez-vous !
- Elle s'appelle Ruby.
Descends, on va aller au bois, il fait beau.
- Je vais lui parler. - Vous n'allez rien faire du tout.
- Allez ! Attends, je monte.
- Non, non!
Allez, vite.
Il ne va pas rester, bouge pas.
Mimi ?
- Ah, mon petit cœur.
Tu dormais pas ? - Non, je répétais.
- Bonjour, Bérénice. - Bonjour.
- T'es fou !
- Attends, je reviens. Bérénice !
Il faut être à quelle heure au théâtre ?
Il faudra passer chez Guérigny.
Tu t'en occupes ? Je vais te donner de l'argent.
Voilà, elles étaient là !
- Je les croyais avec vos costumes. - Bah non,
Je vais jouer un homme, le théâtre m'a donné des bottes,
mais elles sont trop grandes.
J'ai mis du papier journal, mais ça me fait mal.
Vous m'emmenez à mes répétitions ?
J'essaierai ma nouvelle voiture.
J'ai jamais eu de voiture, je sais pas comment ça se conduit.
- Je vais te montrer.
- T'es complètement fou.
- Je vais vous trouver des chaussures.
- Elle est attachée à cet homme ?
- C'est lui qui nous entretient.
Il nous a sauvées.
- Quelle comédienne.
- Je ne veux pas qu'elle perde tout à cause d'une amourette.
Vous chaussez du combien ?
- Ma très chère sœur, je vous écris peu et je m'en excuse,
mais à Paris, on ne voit pas le temps passer.
La vie y est d'une effrayante rapidité.
J' ai d'abord une nouvelle importante.
J'ai enfin rencontré un grand éditeur.
Il s'appelle Dauriat et il a exprimé un vif intérêt pour ma poésie.
Pour me consacrer pleinement à mon écriture,
j'ai dû prendre mes distances avec Mme de Bargeton
et ses mondanités sans intérêt.
Notre séparation l'a beaucoup fait souffrir,
mais je n'ai pas eu le choix.
Et sans argent, il est impossible de se faire une place.
Imaginez, j'ai déjà dépensé près de 1800 francs.
Je dois limiter mes dépenses si je veux survivre.
Paris est un étrange gouffre. On y dépense à tous propos,
même pour passer le ruisseau quand il a plu.
Mais on y fait des rencontres qui peuvent changer une vie,
vous précipiter dans les directions les plus inattendues
les plus lumineuses.
J'ai fait la connaissance d'un brillant rédacteur
qui m'a proposé d'écrire dans un journal très respecté.
Ne vous inquiétez pas.
Le journalisme ne m'empêchera jamais de rester concentré
sur ma poésie.
Lucien.
Réunion !
C'est le grand jour !
Messieurs.
Nous célébrons aujourd'hui l'union de nos deux chers journaux,
Le Corsaire et Le Satan.
Le journal s'appellera désormais
Le Corsaire-Satan.
Eh oui, il fallait y penser!
Et notre camarade Lousteau
en sera l'illustre rédacteur en chef.
- BRAVO !
- Lousteau, une des grandes consciences de notre temps.
Saleté, va !
À toi, Lousteau.
- Messieurs.
Prévenez les directeurs de théâtre,
les éditeurs,
les auteurs, les actrices, les commerçants, les musiciens,
le Pape si vous voulez,
que plus aucun article de ce journal ne sera vendu à moins de 150 francs.
- OUAIS !
- 150 francs l'article !
- OUAIS !
- Notre ligne éditoriale sera simple.
Le journal tiendra pour vrai tout ce qui est probable !
- Il y avait alors un mot précis pour définir une fausse information.
On appelait cela un canard,
car les fausses nouvelles à sensation
faisaient courir tout le monde, comme après des canards.
Pour faire l'événement,
un journal pouvait tout imprimer.
Vérité ou bobard,
on ne s'attardait pas à ce genre de détails.
Ils l'avaient bien compris, une fausse information
et un démenti, c'était déjà deux événements.
La seule vérité qui comptait
était celle des chiffres de vente du journal.
Alors, les fameux canards couraient librement dans Paris,
on ne savait pas encore comment les enchaîner.
- Oh ! Vive l'Empereur!
- Affairistes, commerçants, auteurs,
politiques et patrons de théâtre...
Tout le monde venait à la rédaction
pour acheter un article, faire circuler un ragot
ou offrir un cadeau intéressé.
- Papier ! - Une nouvelle industrie s'inventait,
celle de la presse d'opinion devenue presse commerciale.
- Papier !
- Le journal était une boutique qui vendait au public
des nouvelles de la couleur qu'il voulait.
Le but n'était plus d'éclairer le lecteur,
mais de flatter ses opinions ou plutôt de les inventer.
Les informations devenaient de banales marchandises
à fourguer aux clients, les abonnés.
- Papier !
- Certains journalistes devenaient des marchands de phrases,
des trafiquants de mots,
des courtiers qui s'imposaient entre les artistes et le public.
- Papier ! - Et Lucien apprenait vite.
Très vite. Sa plume avait la rage. Une rage de revanche.
Rumeurs, mots d'esprit moqueurs... En quelques jours, il avait écrit
des dizaines d'articles drôles et féroces
qui deviendraient sa signature.
- C'est pas beau ? Payé le jour même.
- Pas mal. - C'est pas fini. Eh oui !
C'est Coralie qui va être contente.
- Il reste du champagne ?
- Et t'avais quel âge ? - Je devais avoir 13 ou 14 ans.
- Et ta propre mère t'a donnée...
- Pas donnée, vendue !
Et quand j'ai découvert combien, j'ai vu que je valais pas grand-chose.
C'était une petite troupe, ils se sont occupés de moi.
Ils m'ont appris à danser.
- Et après ?
- Les messieurs ont commencé à me tourner autour
et j'ai vu des choses moches avec les autres filles.
Il y a eu beaucoup d'histoires.
- Et après ?
- À mes 15 ans, on m'a engagée
pour faire des spectacles de mime.
C'était la mode à Paris.
Puis voilà.
C'est comme ça que j'ai rencontré Florine.
- Merci.
- T'es beaucoup trop beau pour moi.
Tu vas me faire du mal.
Tu vas rencontrer une marquise riche et hop, plus de Coralie.
- J'ignorais qu'on pouvait faire l'amour comme ça.
- Quand je me donne, je me donne tout entière.
Sinon à quoi bon ?
Je sais que t'es pas comme eux.
Tu vas faire de grandes choses.
Je suis pas intelligente, mais je le sens.
Je sens ces choses-là.
- "Une pintade tenait dans son bec
"un os de seiche et des plus secs.
"Cette pintade "était d'Angoulême, au bord de la Charente.
"Que croyez-vous qu'il arriva ? Ce fut la pintade qui creva."
Notre ami le baron va adorer cet article.
- Lucien n'a pas écrit cela. - Il ne signe pas,
mais il y a son nom sur la page suivante.
Il a l'impudence de continuer à signer de Rubempré.
Est-il capable de raconter certaines choses
qui vous mettraient dans l'embarras,
ma chère cousine ?
- Il vaut mieux que cela.
- Vous croyez ?
- Il est mon remords.
- Eh bien alors adoptez-le, qu'on en finisse.
- Loin des salons,
Lucien continuait son apprentissage au journal.
Débordés par le nombre de livres reçus,
les rédacteurs présentaient à leur singe
les œuvres sur lesquelles ils devaient écrire.
- Alors, Stendhal ou Châteaubriand ?
- Selon les réactions du primate,
on décidait de soutenir ou d'assassiner une pièce ou un roman,
d'attaquer sans conscience le masque et la plume.
- Il a choisi !
- De toutes les façons,
tout se réglerait en faisant casquer quelqu'un.
Et à cette époque, les affaires étaient florissantes.
Les lecteurs toujours plus nombreux. - Hugo ou Byron ?
Byron !
- Pour répondre à la demande grandissante,
des ingénieurs allemands avaient créé la 1re machine a imprimer rotative.
Désormais, on pourrait imprimer 20 fois plus de pages à l'heure.
La diffusion allait ainsi passer de quelques milliers
à bientôt des centaines de milliers d'exemplaires
où les annonces publicitaires rapporteraient de plus en plus.
Des bureaux de publicité se créaient un peu partout
afin d'aider les industriels à trouver la bonne accroche
pour vendre aux lecteurs des produits
dont ils n'avaient généralement pas besoin.
Singali aussi devait passer à la vitesse supérieure.
Pour augmenter ses profits, il avait créé une curieuse machine
qu'il avait baptisée "La Machine à Gloire".
En tournant une manivelle,
on actionnait des petites plaquettes en bois
qui imitaient le bruit des applaudissements.
Il espérait qu'en entendant les faux applaudissements,
le public suivrait le mouvement mécaniquement.
- Quelle invention !
- Pour les sifflets et les huées, il avait prévu d'installer des cornets
cachés dans les recoins sombres des théâtres.
Finalement, il oublierait ses machines pour continuer a la main,
en bon artisan,
et garder un vrai contact avec le public.
Et, bien sûr, les artistes.
- Ah ! Cruel,
est-il temps de me le déclarer ?
Qu'avez-vous fait ?
Hélas ! Je me suis crue aimée.
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée.
Ne vit plus que pour vous.
Ignoriez-vous vos lois,
Quand je vous l'avouai pour la première fois ?
À quel excès d'amour...
- Monsieur le directeur. - Vous avez demandé à me voir ?
- Oui.
On se connaît ?
- Je sais très bien qui vous êtes.
- Vous allez auditionner beaucoup de comédiennes
pour le rôle ?
- C'est un rôle difficile.
Je n'ai pas le choix.
- On a toujours le choix.
Vous ne croyez pas ?
Mes amis, s'il vous plaît.
Mes amis.
À Coralie et à son premier grand rôle.
- T'en fais pas, toi aussi, tu vas jouer Racine.
Tu vas découvrir les sentiments.
- Vous avez de bien belles bottes, monsieur.
Il me semble les avoir déjà vues quelque part.
Non ?
Je donnerais tout ce que j'ai
pour qu'elle me regarde ainsi.
- Monsieur, acceptez que votre rôle se termine.
Elle n'a plus besoin de vous.
- Je veux qu'elle ne manque de rien.
- Pour moi, monsieur,
vous n'êtes personne.
- Comme il a dit cela.
- Vos articles me font rire, vous me rendez méchante.
- Tant mieux.
Madame.
Elle ne manquera de rien.
Bonne soirée, monsieur.
- Qu'une petite actrice du boulevard
ait décroché un rôle du répertoire
en faisait discrètement sourire plus d'un.
Le succès de ses articles et la conquête de Coralie
étaient deux triomphes à tourner une tête
moins jeune que celle de Lucien.
Il eut la maladresse d'afficher sa réussite et pire encore,
d'exhiber son bonheur.
Coralie emmenait Lucien dans toutes les soirées
et offrait à son journaliste les bons costumes
pour qu'il brille à son bras dans le Tout-Paris.
Elle voulait apprendre à Lucien à jouer avec la vie,
comme elle savait le faire sur scène.
Mais de l'art et de la gloire littéraire,
il n'était plus question.
- Bonsoir.
Je vous présente Mlle Coralie.
Vous ne la saluez pas
parce qu'elle est comédienne, c'est ça ?
On l'applaudit sur scène,
mais on ne la salue pas dans la vie.
- Cela suffit. - Une comédienne n'est pas
une femme assez convenable pour des gens comme vous ?
- Dites-moi, mon ennemi préféré, où en êtes-vous avec Dauriat ?
- Pour le moment, je dois gagner ma vie au journal.
Et je n'ai hérité de rien.
- Moi non plus.
- Vous n'avez même pas hérité d'un nom, M. Chardon.
- Je m'appelle Rubempré.
- Chardon ou Rubempré,
vos articles seront vite oubliés.
- Ça suffit, Lucien, on s'en va.
- Et vos ambitions littéraires, vous avez déjà renoncé ?
- Ne vous inquiétez pas.
- On s'en va. - Mademoiselle.
J'admire votre talent d'actrice.
Puis-je vous inviter à danser ?
- Excusez-moi, monsieur,
mais je n'ai plus le cœur à danser.
- Bonsoir, Louise.
- C'était elle ?
Elle est belle.
Elle n'a pas l'air très heureuse.
Pourquoi ils t'ont appelé Chardon ?
- Mon père s'appelait Chardon
et ma mère est née Amélie de Rubempré.
Et je veux porter le nom de ma mère.
- Ça change rien pour moi.
Tu as un seul nom.
Celui de mon amour.
Je suis malade, Lucien.
On appelle ça la phtisie des poumons.
Une sorte de tuberculose.
Il faut faire des belles choses.
Tout est pourri partout, tu trouves pas ?
Il faut se battre pour faire des belles choses.
- Je veux pas de votre poésie ! C'est de l'argent gaspillé.
- Lucien fait partie du journal, maintenant.
- T'essaies de m'intimider, petit bonhomme ?
C'est invendable, on va se ridiculiser.
- Il y en a beaucoup pour qui la littérature compte.
Un regard sur le monde, le goût de la beauté...
Même pour une poignée de lecteurs.
Même pour un seul lecteur.
- Un seul lecteur ?
- Mais vous êtes malade.
Je m'en fous de vos Marguerites.
En quelle langue il faut vous le dire ? Tiens, viens, toi.
Je dois te parler de Berthier. - Quoi ?
- Il commence à me courir, lui aussi. Merci.
Tiens, tu fais ça.
Fais ce qu'on a dit. Fais ton boulot. - Bien sûr.
- Il finira par les prendre, vos Marguerites.
- J'essaye de lui imposer mes conditions.
- Oui.
J'aimerais vous parler, Lucien.
Je connais vos textes.
Louise...
Elle a parlé de vous et d'Angoulême, l'autre soir,
avec beaucoup d'émotion.
Elle nous a lu certains de vos poèmes.
Il y avait des choses vraiment bien.
Vraiment.
C'est une femme blessée.
Elle ne vous veut aucun mal.
- Comment pourrait-elle me faire du mal désormais ?
En vous envoyant pour me piéger ?
- Ne voyez pas des ennemis partout.
- Vous n'avez pas d'ennemis ?
- Je me contente du nécessaire.
Ce que j'aime dans la vie, c'est la création.
Et vous aussi, je le sais.
Pour le reste, toutes ces magouilles,
ces palabres infinies,
ce n'est que du bruit, du vent.
Il nous faut apprendre à jouer avec tout ça.
- Lucien ?
On y va?
- À bientôt, j'espère.
- Tu veux te venger de Dauriat ?
C'est le livre de Nathan qui paraît mercredi.
Il a misé gros dessus. Très gros !
Amuse-toi.
- Nathan est venu me parler.
- Évidemment, il veut que tout le monde l'aime.
Il a peur de ce qu'on va écrire. Il a bien raison.
Il t'a parlé de l'amour de l'art ?
Il avait essayé le même coup avec moi.
Amuse-toi.
- Jalousé par beaucoup,
Nathan était devenu une figure en vue du milieu littéraire.
On enviait son insolente jeunesse et son style.
On se disputait son amitié
et son réseau d'influence chez les royalistes.
Même si certains ne voyaient en lui
qu'une fausse gloire faite à coups d'articles et de presse.
- Alors, ça avance ?
- Étienne, je peux pas dire de mal de ce livre.
Il a une force...
une émotion.
Il a un vrai talent, ce Nathan.
C'est inspiré,
sincère,
jamais convenu. - S'il te plaît !
- Je t'assure. Il a la bonne distance par rapport à son sujet.
Tiens, écoute la dernière phrase.
"Je n'espère plus rien et je commence à vivre."
On dirait du Corneille.
- Il l'a certainement piqué à Corneille.
- Comment en dire du mal ?
- On peut toujours dire du mal, c'est une forme d'esprit à prendre.
- C'est-à-dire ?
- Je vais te raconter une histoire.
Un jour, deux critiques sont sur une barque
sur le lac de Tibériade, en Terre sainte.
Soudain,
le Christ apparaît
et commence à marcher sur l'eau.
Un critique se penche vers l'autre et dit :
"T'as vu, il sait même pas nager."
Si le livre est émouvant, dis qu'il est complaisant.
S'il est classique, il est académique. S'il est drôle, il est superficiel.
S'il est intelligent, il est prétentieux.
S'il est inspiré, il est racoleur. Et puis tu déroules.
- Si le récit est bien construit, il est prévisible.
Si l'auteur a du style, c'est pour cacher
qu'il n'a rien à dire.
- Voilà.
Tu peux t'en prendre à la longueur aussi.
Ça fait toujours mal. Tout est toujours trop long.
Donc confus, pas maîtrisé.
On voit pas où l'auteur veut en venir.
Est-ce que lui-même le sait ?
- Si c'est maîtrisé, ça manque de folie.
- Oui, et si c'est fou, c'est incohérent !
Allez, on y va.
On va s'en occuper du Nathan.
- Son désir de se venger
des Dauriat, des Louise, d'Angoulême et du monde entier
tint lieu a Lucien d'inspiration
pour assassiner l'œuvre de Nathan.
Ce plaisir critique, sombre et solitaire,
est comme un duel avec un absent,
blessé a distance d'un trait de plume.
Et malgré la facilité et la vulgarité
de cet esprit moqueur,
il est souvent bien accueilli par certains journaux.
- "Alors dites à M. Nathan d'Anastazio
"de ne pas sauter d'un pont tout de suite,
"car il lui reste encore beaucoup de monde à décevoir."
C'est d'une mauvaise foi admirable. - Merci.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Je sais même plus si j'aime le livre.
- Ça n'a aucune importance. Ce qu'on écrit est oublié le jour même.
Ça finit par emballer le poisson.
- On peut aussi écrire des œuvres qui durent,
défendre des idées auxquelles on croit.
Nathan, j'en suis sûr...
- Arrête avec Nathan d'Anastazio ! C'est un pantin social.
- Comme nous.
- Comme nous, exactement.
Il va en crever, le gros Dauriat.
- Au matin, Lucien fit porter à Dauriat
le manuscrit de l'article contre le livre de Nathan.
Avant de le publier,
Lousteau et Lucien avaient voulu prévenir l'éditeur
qu'une cabale menaçait son poulain du moment.
- C'est Lucien qui signe ce torchon ?
- Évidemment.
- Lucien fit attendre une bonne heure le sultan de l'édition.
Il avait soi-disant une affaire urgente à régler.
- Je vous ai rapporté votre article.
Que c'est méchant.
Vous avez beaucoup progressé.
- Vous croyez ? - Hm hm.
Je suis un inculte, mais on m'a ouvert les yeux
sur la beauté de vos Marguerites.
Alors j'ai changé d'avis, j'achète vos poèmes.
- Je suis très embêté.
J'ai reçu d'autres propositions.
- Ah bah, j'imagine.
Ils doivent se battre pour éditer de la poésie.
Mais attention.
À partir du moment où j'achète votre livre,
vous faites partie de la famille,
cela veut dire que vous n'attaquerez plus jamais mes auteurs.
- Je dois garder mon indépendance.
- Votre indépendance ?
- J'ai acheté la moitié des critiques de Paris,
ne me parlez pas d'indépendance.
- Excusez-moi.
J'ai du travail. - Ah oui.
Vous appelez ça un travail ?
- Je vous raccompagne ?
Si nous faisons affaire ensemble,
je voudrais choisir le papier, a typographie et les illustrations.
- Oui. On m'a dit que c'était votre premier métier.
- J'étais orphelin, il fallait vivre.
- Oh, c'est très très émouvant.
Avez-vous pensé à en faire un roman ?
Ah oui ! L'orphelin d'Angoulême.
On le jette dans Paris, il perd pied, il se noie.
Et puis, pas idiot, il observe, il apprend.
Mais se souviendra-t-il qu'il avait de plus nobles ambitions ?
- Allons-y.
Dauriat ?
Avez-vous au moins ouvert mon manuscrit?
Je voudrais en avoir le cœur net.
- Laissez votre petit cœur en dehors de tout cela, jeune homme.
Vous avez des amis influents, des ennemis célèbres,
on parle de vos méchants articles dans Paris.
Ça y est, vous êtes sur la scène. Vous faites partie du spectacle.
- Du spectacle ?
- Et si maintenant, il me prenait l'envie
de dire du bien du livre de M. Nathan.
- 200 francs, payés comptant.
- Allons, 200 francs...
C'est beaucoup plus de travail de dire du bien.
Vous le savez. -Ah Oui!
Surtout pour un indépendant comme vous.
- Faites-moi une autre proposition.
- Alors, disons 250.
- Disons 500.
'500?
Personne n'est payé ce prix-là.
- C'est mon prix.
- 500 alors, avec une annonce sur a première page.
- D'accord.
Mais je le ferai pour rien.
Je le ferai par respect pour la littérature.
Dites-le à Nathan.
- Vous aurez besoin de lui comme il a besoin de vous.
- Cette fois, Lucien exprima l'admiration sincère
qu'il avait éprouvée pour ce roman
que sans doute il aurait voulu écrire.
Le lendemain, l'article élogieux de Lucien
paraissait comme promis
en 1re page du fameux Corsaire-Satan.
La polémique était lancée.
On s'enthousiasmait pour ce nouveau critique
capable de s'élever au-dessus des querelles partisanes
par goût de la beauté et sans arrière-pensée.
Événement incroyable, un député royaliste avait même
cité à la chambre une des formules de Lucien.
La comédie se jouait aussi dans l'hémicycle.
Désormais, le beau nom de Rubempré était sur toutes les lèvres.
Lucien était devenu un journaliste reconnu,
une figure parisienne,
avec tous les avantages liés a son nouveau statut.
- Eh bah dis donc.
Il a pas perdu de temps, les Marguerites !
- Vous êtes là.
On a tout fait à la dernière minute,
c'est pas encore fini.
- Ça va être long de payer tout ça.
- Camusot nous a obtenu six mois de crédit.
- Bravo.
- Où est Lucien ? - À l'étage.
Il prépare une surprise, on attend du monde ce soir.
Ça vous plaît ?
C'est la première fois que j'ai un endroit à moi.
- Félicitations. - Merci.
- Demandez le journal !
Le voici.
Le journal, monsieur.
Le journal, le journal, demandez le journal du jour.
Le journal, on en a des exemplaires. Le journal...
Le voici, c'est celui d'aujourd'hui même.
Allez-y, lisez-le ! Le journal.
Messieurs-dames, gloire au journal. - BRAVO !
- Le journal, monsieur ? - Bravo !
- Le voici !
Le journal, madame.
Et n'oubliez pas, lisez le journal.
- BRAVO !
- À Paris !
Et, et...
À nos amours !
- Je crois que le temps est venu de baptiser Lucien authentiquement.
Un genou à terre,
brave et fier chevalier sans peurs et sans principes.
- Sans aucun principe !
- Au nom
de la mauvaise foi,
de la fausse rumeur et de l'annonce publicitaire...
je te baptise journaliste.
- Bravo ! Bravo !
- Allez, allez, allez, allez !
C'est gratuit !
- Ouvrons à 50 francs, les amis.
- Les amis !
Y a pas d'amis !
- C'est une façon de parler.
Bon, vous voulez des jetons ou non ?
- Bien sûr qu'on veut des jetons.
- C'était drôle, non ?
- Très.
- Je ne pensais pas que vous viendriez.
- J'ai été touché par ce que vous avez écrit.
- Mais j'ai été sincère.
Comment s'annonce la sortie de votre livre ?
- Écoutez...
Bien. Mes amis royalistes me soutiennent,
ou du moins me le font croire.
Et grâce à vous, la presse libérale devrait m'épargner.
- C'est la littérature qui en sort gagnante.
- À charge de revanche.
J'apporte un message personnel.
De la part de Louise.
Je l'ai vue cet après-midi.
- Le journal prépare des attaques contre Châtelet
sa clique et leurs idées.
Je ne peux rien y faire.
- Mais Louise se moque de Châtelet et de la politique.
Elle voudrait vous revoir.
Elle court un grand risque en faisant ce geste.
Vous êtes la bête noire de ses amis.
- J'espère bien.
- Elle voudrait vous aider sur un point qui vous tient à cœur.
- C'est-à-dire ?
- Elle vous l'expliquera elle-même.
- Le rendez-vous avec Louise fut pris loin de tous les regards.
Ces regards qui avaient toujours condamné a mort
le couple de Louise et Lucien.
- Lucien. - Bonjour, Nathan.
- Comment allez-vous ? - Bien. C'est chez vous ?
- Ah non, nous sommes chez un ami.
Un homme discret, protecteur des artistes
chez qui je viens à l'occasion noircir un peu de papier.
- D'accord.
- Venez.
Elle vous attend, juste là.
- J'ai pensé à vous en voyant tous ces livres.
Vous aimez toujours la lecture ?
- C'est devenu mon métier.
- Je sais.
Je connais votre journal.
Je ne vous savais pas capable d'être aussi sévère.
Mais la Pintade du Châtelet nous a fait beaucoup rire.
Tout le monde lisait sa caricature sous le manteau.
- Je croyais que c'était votre ami. - Oui, je le croyais.
Je le croyais aussi
et j'ai compris qu'il m'avait joué la comédie.
Il voulait approcher ma cousine
pour qu'elle le pousse à la Cour.
Il est arrivé à ses fins.
Il va quitter Paris pour être
nommé préfet des Charentes.
Comme ça, il retournera là-bas.
On est peut-être condamnés à la province.
- Vous et moi, nous en sommes sortis.
- Quelle folie de partir ensemble.
J'étais perdue, Lucien.
J'étais seule.
Moi aussi, j'ai eu peur.
Et je vous ai fait du mal.
Maintenant, je voudrais apaiser votre rancœur et me faire pardonner.
Je peux vous aider à retrouver votre nom et votre titre.
Mais la seule manière d'obtenir une ordonnance du Roi
est de la demander en récompense des services rendus au Château.
- Quels services ?
- Lucien, arrêtez vos attaques contre nos amis.
Je connais votre histoire mieux que personne.
Les circonstances ont fait de vous notre ennemi,
mais profondément vous êtes un des nôtres.
Je le sais.
Souvent, la campagne me manque.
Je suis fatiguée de Paris.
Il y avait quelque chose de beau entre nous, là-bas.
- J'ai tout appris avec vous.
Jusqu'au chagrin.
- Comment va votre jolie fiancée ?
J'aimerais la voir jouer, on dit qu'elle est merveilleuse.
- Je suis très amoureux.
- Elle aussi aura droit à ses poèmes ?
- M. le Vicomte est sorti, il me prie de vous remettre cette lettre.
- Cher Lucien, beaucoup de grands hommes ont commencé en ayant deux noms.
Poquelin avant Molière, Arouet avant Voltaire,
Bonaparte avant Napoléon.
Le premier nom est comme la préface de l'autre.
Chardon ou Rubempré,
j'ai reconnu en vous cette passion qui est la mienne.
J'aimerais vous protéger des pièges de ce théâtre parisien
qui fait de nous des comédiens.
Lucien, je dois vous prévenir qu'en coulisse,
une grave crise se prépare.
Dans les cercles du pouvoir,
on annonce de nouvelles lois
pour étrangler la presse d'opposition.
Certains autour de vous
ont déjà commencé à se vendre en secret.
Vous valez mieux que ces gratte-papier sans foi ni loi.
Vous saurez comment agir.
Votre ami,
Nathan.
- Je lève ma bouteille au théâtre
et au journalisme !
- Viens avec nous, mimi.
- Il fait trop chaud !
- Alors... Il m'a été transmis
une demande d'étude généalogique concernant le titre de Rubempré.
- C'est le nom de ma mère.
- Votre père s'appelant?
- Je veux oublier ce nom.
- Selon cette note, vous avez des soutiens influents.
Et même très influents, la marquise d'Espard
et une baronne...
de Bargeton,
que je ne connais pas.
- Je tâcherai de ne pas décevoir leur amitié.
- Après une mise en l'état de vos quartiers de noblesse,
votre demande sera envoyée a M. le Garde des Sceaux,
qui transmettra à la Chambre du Roi,
avec un avis favorable ou défavorable.
- Combien de temps prendra cette étude ?
- Cela dépendra de la qualité
des documents retrouvés.
Et bien sûr, des preuves concrètes de votre ralliement à nos idées.
En attendant,
il me semblerait opportun que vous cessiez d'écrire
dans un journal hostile au gouvernement.
M. le Garde de Sceaux y sera particulièrement sensible.
- Je comprends.
- Prétextant des travaux personnels,
Lucien fit porter ses derniers articles,
mais ne se montrait plus au journal de Lousteau.
Il avait désormais, littéralement,
de plus nobles ambitions.
Déjà dangereusement endettée,
Coralie poursuivait ses folles dépenses
pour offrir à son journaliste
une panoplie de dandy et d'aristocrate.
- Épaule, 14.
- Elle avait appris que seuls les gens superficiels
ne jugent pas sur les apparences.
Costumes chez Staub rue de Richelieu, chemise de chez Mme Irlande,
cannes de chez Verdier, bottes de chez Farelli...
Il fallait acheter les griffes à la mode,
quel que soit le prix.
La question du costume est cruciale
pour ceux qui veulent paraître posséder ce qu'ils n'ont pas,
car c'est le meilleur moyen de le posséder plus tard.
- Voici M. le Comte de Rubempré.
- On l'a aperçu au bois avec la comtesse Coralie,
du théâtre français.
Elle va y jouer Racine et elle y est inouïe.
- D'ailleurs, elle doit aller répéter. Attends.
C'est une astuce d'acteur.
J'ai vu plein d'hommes élégants faire ça. C'est à la mode.
-Ah oui?
- Coralie aidait Lucien à se préparer,
mais n'était jamais conviée a ces fêtes aristocratiques,
qui refusaient toujours de recevoir une comédienne,
une fille des rues.
Elle restait seule avec Racine,
ce texte écrasant pour ses frêles épaules.
- M. le comte de Choiseul.
- Lucien voyait s'ouvrir à lui les portes des salons
dont il s'était cru banni quelques mois auparavant.
- M. Lucien Chardon.
Mme la marquise de Contades.
M. le baron du Châtelet.
- Excusez-moi, je reviens tout de suite.
Lucien !
- Son nouvel ami Nathan parraina Lucien
auprès des jeunes aristocrates riches et désœuvrés
qu'on appelait "Les viveurs".
- Lucien de Rubempré.
- Il fit une entrée remarquée auprès de cette caste
qu'il avait autrefois plus enviée que méprisée.
- Le duc Martin Lassalle, dit entre nous Jean-Lou.
- Mais aveuglé par le désir d'obtenir un titre,
voyait-il ce qui se creusait de froid
et d'inhumain dans leur sourire ?
- Voilà, nous sommes au complet.
Lucien écrit des choses excitantes,
un recueil de poésies qui paraîtra bientôt.
- Excusez-moi.
- Monsieur, que se passe-t-il ?
On me parle de vos Marguerites et je ne reçois pas vos poèmes.
- Le livre n'est pas encore paru.
- Louise me disait le contraire.
Alors vous ne m'oublierez pas ?
- Qui pourrait vous oublier, madame ?
- Venez avec moi, tout le monde veut vous connaître.
Le voilà.
Chose promise, chose due.
- Agacée par la nouvelle grâce parisienne de Louise,
la marquise d'Espard multipliait les attentions
pour s'attacher Lucien, devenu l'homme du moment.
- Vous le savez, cette maison aime les oiseaux rares.
Ce soir, ce sont deux jeunes poètes qui vont traverser notre ciel.
Messieurs, nous vous écoutons.
- Pour Elle.
- La Terre est au Soleil Ce que l'homme est à l'ange
- L'un est fait de splendeur l'autre est pétri de fange
- Toute étoile est Soleil Tout astre est paradis
- Autour des globes purs Sont les mondes maudits
- Et dans l'ombre où l'esprit Voit mieux que la lunette
- Le Soleil paradis Traîne l'enfer planète
- L'ange habitant de l'astre Est faillible et, séduit,
- Il peut devenir l'homme Habitant de la nuit
- Voilà ce que le vent m'a dit Sur la montagne
- Tout globe obscur gémit
Toute Terre est un bagne
- Où la vie en pleurant
Jusqu'au jour du réveil
- Vient écrouer l'esprit Qui tombe du Soleil
- C'est grand.
- Durant plusieurs semaines,
sa vie devint une longue fête entre deux mondes,
entre deux ivresses.
Et son succès ne fut pas moindre qu'au sein du journalisme.
Il se laissa entraîner par un courant invincible
dans un tourbillon de plaisirs et de dettes
toujours plus dévorantes.
Le jeu devint une passion qui lui permettait
de s'asseoir à la même table
que cette jeunesse dorée et d'en singer les manières
sans en avoir l'argent de famille.
Il vivait au jour le jour et parfois, il lui semblait que sa course
à un titre de noblesse n'était qu'un prétexte pour ne rien faire,
simplement jouir, profiter.
Nathan observait son rival préféré
dissiper son talent dans cette vie oisive,
loin de toute création.
Mais peut-être, quand on veut pouvoir tout écrire,
faut-il avoir tout vu, tout vécu...
pour un jour imposer au monde son illusion particulière.
- Et voilà, il y a celles-ci aussi.
On va aller jusqu'où comme ça ?
- Je t'interdis de lui dire quoi que ce soit.
Je ne veux pas l'inquiéter en ce moment.
S'il récupère son titre, il aura des protecteurs, une charge.
Tu ne connais rien de ces choses-là.
- Toi non plus, ma chérie.
- Lousteau !
Tu sors.
Tu sors !
Tu t'es permis de corriger mon article sur Ducange ?
- On savait pas où t'étais, Dauriat a payé.
- Ça veut dire quoi ?
Je suis plus libre d'écrire ?
- Dauriat a payé ! Il a payé, t'es sourd ?
- Je me fous que Dauriat ait payé.
J'en ai assez de tes petits trafics.
- Où sont tes articles ? T'as été payé.
Tu côtoies des marquises et tu joues les politiques ?
Tu trouves ça loyal ? Vis-a-vis du journal, des actionnaires ?
- Le journal va être vendu. On va tout perdre, c'est loyal ça ?
- Tu veux un procès ?
- Le journal va être vendu ou pas ?
- Les choses se vendent, t'y comprends quoi, toi ?
Tu débarques toujours d'Angoulême.
- Pour qui tu te prends, toi ?
- T'as même acheté un cheval pour faire guignol avec Nathan.
Avec tes gilets, tes bretelles à fleurs, t'es ridicule.
Et Coralie vient pleurer parce que vous êtes fauchés.
- Non, je te défends de parler d'elle !
- Sans nous tu serais rien ! T'entends ? Rien.
Un courant d'air.
Tu serais où sans moi ?
Au fond de la Seine.
- Bonjour, mademoiselle.
- Merci de me recevoir, madame.
Lucien ne sait pas que je suis ici.
Il m'a souvent parlé de vous.
Avec beaucoup de respect.
Je sais que vous n'êtes pas comme eux.
- En quoi puis-je vous aider ?
- J'ai lu ses poèmes d'avant. Il y avait de l'amour entre vous.
- L'amour de la littérature.
- Son livre n'est pas encore édité et il a déjà dépensé l'argent avancé.
Il n'a pas le sens de ces choses-là.
L'argent lui file entre les doigts. - C'est un artiste.
- Justement.
On m'a dit qu'il existait à la Cour commandes des officielles
pour aider les artistes royalistes.
Vous pourriez en parler à vos amis.
- Je peux me renseigner.
- C'est que cela presse un peu.
- En attendant, je pourrais mettre une somme à votre disposition.
Ce serait notre secret.
- Non.
Je crois au travail, madame.
On travaille et on est payé pour son travail, quel qu'il soit.
Je voudrais qu'il retrouve son inspiration,
son désir de faire des choses belles.
- Vous avez raison.
- Vous êtes une très belle femme.
J'envie vos manières et votre élégance.
Vous n'allez pas me le prendre ?
Parce que j'en mourrais.
- Elle est partie.
- Ne me dites pas que c'est une brave fille.
- Ils n'ont plus un sou.
- Comme prévu.
- Messieurs !
Messieurs, messieurs.
Le temps est venu de la restauration de cette belle et noble idée,
le journalisme.
Publions...
Publions un journal réellement intègre et responsable.
Soyons dignes
et honorables.
Jamais nous ne céderons à l'argent,
aux cadeaux intéressés, aux trafics d'influences.
Bref, à cette corruption
qui déshonore notre mission.
C'est pourquoi j'ai choisi ce titre :
Le Réveil.
Un réveil moral, social, politique et artistique !
Seuls...
Seuls nos lecteurs pourront nous acheter !
- Lui aussi très content de son petit personnage,
le directeur du Réveil serait impliqué plus tard
dans une affaire de trafic d'influences.
Il serait renvoyé devant la justice et traîné dans la boue par la presse,
tout en s'indignant de ces journalistes qui se posaient en juges.
Et si Le Corsaire-Satan libéral avait ses canards,
Le Réveil royaliste avait ses pigeons.
Des pigeons qui pouvaient s'envoler le matin de Paris
et arriver l'après-midi même à Londres.
Grâce à ce réseau de volatiles, la circulation des fausses nouvelles
vivait une accélération spectaculaire, elle aussi très profitable.
Lucien était payé à la ligne et Coralie à la recette.
Mais il n'avait encore rien écrit
et elle était toujours en répétitions.
Ils avaient donc de nouveaux invités
un peu raides : les huissiers.
- Je retournerai sur le boulevard montrer mes cuisses.
S'il faut, il faut.
C'est pas grave.
C'est pas ça, les choses graves.
Ça, vous pouvez pas nous le prendre.
T'inquiète pas.
- Il nous a trahis, ce fumier.
Il a signé avec les royalistes.
Avec les royalistes !
Ça suffit, maintenant. Il faut l'abattre.
Il faut taper là où ça fait mal, l'histoire de sa particule.
Ses retournements de veste. Son train de vie.
- Nathan. - Sa poulette.
- Attention, il est soutenu par la d'Espard.
- Tu te trompes.
Je pense qu'elle le méprise autant que nous.
Il y a rien de plus nocif que ces femmes-là.
Surtout la d'Espard.
- Comment j'ai pu aider ce minable ?
- Ça te rassurait, de jouer au grand frère.
Lui au moins a de l'ambition, t'as qui dans ta manche à part moi ?
T'as quoi ?
Les amis,
il n'y a pas d'amis.
- Avant la fin du jour vous me justifierez.
Adieu, madame.
- Ô ciel, quel discours ! Demeurez.
Prince, c'est trop cacher mon trouble à votre vue.
Vous voyez une reine éperdue,
Qui, la mort dans le sein, vous demande deux mots.
- Merci d'être venu si vite.
- Ça m'a l'air bien, tout ça.
- Ils vont s'en prendre à elle le soir de la première.
Ils vont descendre la pièce.
- Moi, j'ai entendu parler de rien.
- Combien tu veux ?
- Il paraît que t'es dans une mauvaise passe.
- J'ai l'argent pour te payer. Enfin, je l'aurai.
- J'ai confiance en toi, Lucien, mais les gens parlent.
- T'inquiète pas.
J'ai des protecteurs.
J'ai un nouveau journal.
- J'ai entendu, tu as changé de camp. Je vais pas t'en blâmer,
j'ai passé ma vie à me vendre au plus offrant.
- Je veux que ce soit une grande soirée.
- T'inquiète pas, maman est la.
On va lui faire un triomphe à ta princesse.
Tu sais que je l'ai vue débuter ?
Elle était mignonne.
- Berthier n'aura rien.
Entrez, entrez, Lucien.
Vous voulez boire quelque chose ?
Fermez les portes.
Lousteau dit que vous n'avez pas rendu plusieurs articles
qui vous ont été payés.
Payés cher, d'ailleurs.
Il veut vous envoyer les huissiers,
faire un scandale, un procès.
- Ce n'est pas ça qui lui donnera du talent.
- Ça, c'est pas faux.
Il a juré votre mort, lui aussi.
C'est un petit joueur,
un second couteau.
Non ?
Vous êtes toujours proche de la marquise d'Espard ?
- J'ai été reçu chez elle.
Oui.
- Impressionnant.
Alors j'aurai bientôt un service à vous demander.
Un service important.
Vous accepteriez ?
- J'ai besoin d'alliés.
Je connais votre influence. - Alors vous pourrez m'aider.
Je voudrais regrouper un journal,
un bureau de publicité et une agence d'information.
Former une sorte de groupe,
d'association.
Il va falloir trouver des financiers,
investir.
Comme disent mes amis anglais,
le libéralisme économique, ce sera la liberté du renard libre
dans un poulailler libre.
Je n'ai aucune envie de finir bouffé comme une volaille.
Vous non plus, je me trompe ?
- Non.
- Le pouvoir veut tout contrôler, tout empêcher, tout ralentir.
Ils ont peur de la nouvelle presse, du nouveau monde.
Ils n'y comprennent rien. Il faut les rassurer.
Je vais pas me fâcher avec vous et vos amis pour un...
guignol comme Lousteau.
Vous comprenez ?
- Oui.
- Je saurai être reconnaissant.
Alors je propose que...
vous me donniez quelques petits articles
satiriques à votre façon
pour nous payer ce que vous nous devez
et nous en resterons là, cela vous irait ?
- Si mon nom n'apparaît pas.
- Votre nom ? Quel nom ?
Chardon ou Rubempré ? On ne sait plus.
- Le jour même, Finot fit porter
à Lucien une liste de personnalités
qu'il devait attaquer.
Il en avait côtoyé certains
dans les différents salons qu'il avait traversés.
Qu'importe, sa plume courait sur le papier, anonyme,
comme séparée de lui-même.
Attaquer des hommes publics en étalant leur vie privée
faisait désormais partie des jeux du cirque journalistique.
En remettant 'a Finot
les petits articles anonymes qu'il lui devait,
Lucien se jetait dans la gueule du loup.
- Parfait.
Il a rien vu,
on le tient.
- À Lucien de Rubempré.
- Lucien !
- Viens, mon ami.
J'ai ton argent.
T'auras le reste demain.
- T'inquiète pas, on va lui faire un triomphe.
- Dans la vie de tous les ambitieux, il existe un moment terrible
où une puissance mystérieuse les soumet à de rudes épreuves,
à des punitions trop longtemps différées.
De tous côtés, les fils rompent ou s'embrouillent
et le malheur apparaît a tous les points.
Tout homme, à moins d'être né riche, a donc sa fatale semaine.
Et ce cruel moment était venu pour Lucien.
Il devait voir les hommes et les choses se tourner contre lui.
- Vous avez rejoint un nouveau journal qui défend nos idées ?
- C'est un ralliement tardif mais sincère, madame.
- On parle de Lucien pour devenir
rapporteur des débats à la Chambre.
C'est une chargé officielle fort bien rémunérée.
- Qui vous permettra de vous consacrer à vos travaux d'écriture,
à votre œuvre.
Et aussi à votre jeune et jolie fiancée,
on me dit qu'elle a un grand talent, n'est-ce pas, Louise ?
- C'est une très belle personne.
- Oui, elle est vraie, vivante. Elle vous plairait.
- Nous pourrions peut-être la recevoir.
Après tout, pourquoi pas ?
Et puis Nathan pourrait
faire paraître un portrait d'elle dans votre journal,
cela lancerait la pièce.
Elle va jouer Racine,
c'est méritant, c'est le sang de la France.
- C'est une très belle idée, madame.
- Racine aussi est né bourgeois, vous savez.
Et puis il a été anobli à force de génie
et d'intrigues.
- La compromission est de tous les siècles.
- Heureusement, il y a l'amour.
À l'amour.
- A L'AMOUR.
- Qu'ont-ils fait de nous, Lucien ?
- Je ne sais pas.
- Venez.
Je sais que vous en avez besoin.
Plus fort.
Plus fort, plus fort.
- L'argent donné par Louise
devait payer les applaudissements à la première de Coralie.
Singali avait promis à Lucien qu'il ferait trembler les lustres.
Tous les personnages qui avaient traversé sa vie parisienne,
sa comédie humaine,
étaient présents ce soir-là, costumés dans leurs habits du soir,
avec leurs belles figures comme masques,
dans ce théâtre du monde
où les pires gens ont souvent les meilleures places.
C'est tout une société qui s'était donné rendez-vous
pour le grand soir des amoureux.
- Merci.
- Prince,
c'est trop cacher mon trouble à votre vue.
Vous voyez devant vous une reine éperdue
Qui, la mort dans le sein, vous demande deux mots.
Vous craignez, dites-vous, de troubler mon repos ?
Et vos refus cruels, loin d'épargner ma peine,
Excitent ma douleur, ma colère, ma haine.
Seigneur, si mon repos vous est si précieux,
Si jamais je fus chère à vos yeux...
- Tout va bien ?
- Ça va être très beau.
- Au nom des dieux, madame... - Quoi ?
Vous craignez si peu de me désobéir ?
- Je n'ai qu'à parler pour me faire haïr.
- Je veux que vous parliez. - Dieux ! Quelle violence !
- Elle s'offrait tout entière,
exprimant une vérité de femme réellement amoureuse
sous son masque de comédienne.
Mais incapable d'affronter une salle dont elle sentait l'hostilité,
la froideur du public pouvait la glacer.
Les applaudissements étaient inutiles a son amour-propre,
mais indispensables à son courage.
- Quoi ? Une reine est suspecte
à l'Empire romain.
Il faut vous séparer, et vous partez demain.
- Nous séparer !
Hélas, Phénice !
- Eh bien, madame ?
- À force de sincérité,
la petite actrice devait trouver ce soir-la des accents inattendus...
- Après tant de serments...
- ...et même déchirants. - Titus m'abandonner !
Titus qui me jurait...
Non, je ne le puis croire :
Il ne me quitte point, il y va de sa gloire.
Contre son innocence
on veut me prévenir...
- Singali !
Singali !
Singali !
Singali !
- Fidèle à ses principes, Singali s'était au dernier moment
vendu au plus offrant, pour un bon prix.
- Lâchez-moi !
- Qu'était Lucien dans ce monde d'ambitions ?
Un enfant qui courait après les plaisirs de la vanité,
leur sacrifiant tout, changeant de lumière
comme un papillon, esclave des circonstances.
- Salaud !
- Sa conscience fut alors un impitoyable bourreau.
Le lendemain dans leurs journaux,
Lousteau et ses amis massacrèrent joyeusement la prestation de Coralie.
La meute était lâchée.
Mais pour qui se prend cette petite actrice ?
Prétendre incarner un grand rôle tragique
quand on passe sa vie à montrer ses cuisses ?
Que Coralie retourne aux bas rouges de sa vulgarité !
Pour humilier Lucien, il fallait jeter Coralie dans la machine,
la ridiculiser, la lapider en place publique...
Et ce n'était que le début.
Alors qu'il avait promis
que ces articles resteraient anonymes,
Finot avait étalé la signature de Lucien sous ses attaques
contre le Garde des Sceaux et les royalistes.
- Mais je me suis fait piéger ! - C'est bien votre signature ?
- Mais c'est un piège ! - Qui êtes-vous, monsieur ?
Une girouette ? Un courant d'air ?
Regardez.
L'ordonnance pour la récupération de votre titre.
Elle allait être signée de la main même du Roi.
- Ce document théâtralement brandi
n'était en vérité qu'un banal papier qui traînait.
Mais en le déchirant,
Lucien eut un instant l'illusion d'être maître de son destin.
Car jamais il n'avait sérieusement été question
qu'il puisse accéder au nom et au titre de ses chimères.
La marquise d'Espard avait inventé ce jeu cruel
pour amener Lucien à trahir ses amis.
C'était chose faite.
La trahison n'était pour rien, pour personne,
comme si le mal, se suffisant à lui-même,
ne poursuivait plus aucun but terrestre.
Le gouvernement royaliste fit voter de nouvelles lois contre la presse,
afin de museler l'opposition.
C'était la fin des petits journaux. La fin d'une époque.
- Je suis journaliste !
- Vous apprendrez à vous taire !
- La police découvrit les trafics des rédacteurs
et mit au jour toute une économie parallèle.
- Et la liberté de la presse ?
- La grande et digne presse
ne manqua pas d'exprimer son indignation envers ces pratiques.
Elle, bien sûr toujours si indépendante,
poursuivait sa mission sacrée pour éclairer ses lecteurs.
- Je voudrais du champagne.
- En brûlant leurs réserves,
le pouvoir espérait réduire au silence les petits journaux.
Que pourrait devenir un journal sans encre ni papier, ni imprimerie ?
Coralie resta digne dans la souffrance,
ses poumons dévorés par la maladie.
Sans un sou et rejeté par les journaux de tous bords,
Lucien faisait de vulgaires travaux d'annonces publicitaires
payés 10 francs pièce.
"Pour vous, madame. Nouvelle huile de Macassar,
"un parfum de paradis."
"Pour vos lessives, achetez le fameux savon à la violette,
"un printemps de la vie dans vos armoires."
"Achetez, achetez toujours plus...
"C'est un nouveau monde qui vous ouvre les bras."
Quelques semaines plus tard,
Matifat usa de son influence grandissante
pour que Florine reprenne le rôle de Coralie.
Il avait racheté le journal royaliste Le Réveil
et confié sa direction à Nathan.
La voix de Florine était blanche, le geste mécanique,
mais avec les applaudissements tarifés de Singali
et les critiques complaisantes, cela fit la blague.
Lucien n'eut pas les moyens d'offrir une tombe à Coralie.
Les concessions funéraires étaient inabordables
depuis que la spéculation immobilière avait touché jusqu'aux cimetières.
Le repos éternel avait son prix,
lui aussi.
- Je croyais que vous étiez mon ami.
- Je le suis, Lucien.
Je vous rends à l'écriture.
À ce que vous êtes.
Peut-être qu'un jour vous me remercierez.
Lucien devait quitter Paris,
rentrer chez lui.
Et c'est ce triste jour
que j'ai commencé à écrire son histoire.
L'histoire que je viens de vous raconter.
L'histoire
de ses illusions perdues.
Ce lac, il le connaissait depuis son enfance.
En rentrant dans l'eau glacée,
il ne savait pas s'il voulait se purifier ou mourir.
Il resta là un moment.
Il allait cesser d'espérer
et commencer à vivre.
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