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Si cette trop solide chair
pouvait fondre,
se dissoudre
et s'�vaporer en ros�e,
si l'Eternel, par un commandement,
n'avait interdit qu'on se tue...
O Dieu.
Combien fastidieux, rassis,
plats et st�riles
me semblent les usages de ce monde.
Pouah !
C'est un jardin non d�sherb� qui est mont� en graine.
Une nature grossi�re et rance
y r�gne seule.
En arriver l� !
Pas deux mois qu'il est mort,
non, pas m�me deux !
Un roi si excellent, qui �tait � celui-ci
ce que Hyp�rion est � un satyre,
et aimait tant ma m�re
qu'il ne laissait pas le vent effleurer rudement son visage.
Dois-je m'en souvenir ?
Fragilit�,
ton nom est femme.
Un petit mois, pas m�me us�s les souliers
qui suivirent le corps de mon p�re.
Telle Niob�, en pleurs...
Elle, m�me elle...
Une b�te d�pourvue de raison
e�t port� le deuil plus longtemps.
Mari�e � mon oncle.
Le fr�re de mon p�re,
mais aussi diff�rent de lui que je le suis d'Hercule.
En moins d'un mois,
quand le sel de larmes menteuses
irritait encore ses yeux, elle se mariait.
Tr�s coupable h�te, si leste � se glisser
dans les draps de l'inceste.
Ce n'est pas bien, rien de bien n'en viendra.
Je vous salue, seigneur.
Content de te voir bien portant, Horatio,
si j'ai bonne m�moire.
Lui-m�me, pour vous servir.
Mon bon ami, pr�f�rons ce mot.
Que fais-tu loin de Wittenberg ?
Tu repartiras bon buveur.
Je suis venu aux fun�railles de votre p�re.
Ne te moque pas de moi, mon camarade.
Tu es venu au mariage de ma m�re.
Il a suivi de pr�s.
Economie, Horatio. Les r�tis des fun�railles
ont �t� servis froids � la table des noces.
Plut�t voir au ciel mon pire ennemi
que d'avoir connu ce jour-l�.
Horatio, mon p�re.
Je crois voir mon p�re.
O�, seigneur ?
Avec les yeux de mon imagination.
Je l'ai vu, une fois.
Un noble roi.
C'�tait un homme. A tout bien regarder,
je ne reverrai pas son pareil.
Je crois l'avoir vu cette nuit.
Vu ? Qui ?
Le roi, votre p�re.
Calmez votre stupeur et pr�tez une oreille attentive
au r�cit de ce prodige.
Parle !
Au milieu vide de la nuit,
la forme de votre p�re m'appara�t,
imposante, passe devant moi.
Je connaissais votre p�re.
Comme ces deux mains.
Tu as vu son visage ?
Avait-il l'air mena�ant ?
Pein�, plut�t.
- P�le ou rouge ? - Tr�s p�le.
- Les yeux fix�s sur toi ? - Sans cesse.
- Ne lui as-tu pas parl� ? - Il n'a pas r�pondu.
Mais � un moment, il a lev� la t�te
et s'est avanc�, comme pour parler.
A ce moment, le coq a chant�.
A ce son, il s'est �loign� � la h�te et a disparu.
Tr�s �trange.
Sur ma vie, honor� seigneur, c'est vrai.
J'aurais voulu �tre l�.
- Cela vous aurait stup�fait. - Oui, sans doute.
- Il peut revenir. - J'en suis s�r.
S'il prend l'aspect de mon noble p�re,
je lui parlerai,
d�t la gueule de l'enfer m'ordonner de me taire.
Seigneur, il vient.
Anges, porteurs de la gr�ce, d�fendez-nous !
Que tu sois esprit du bien ou d�mon,
apportant l'air du ciel ou des bouff�es d'enfer,
d�sir de mal ou charit�,
tu viens sous une forme si troublante que...
je veux te parler.
Je t'appelle...
Hamlet...
roi,
p�re, ma�tre du Danemark.
Dis-moi pourquoi, corps sans vie,
tu reviens sous la lune p�le
rendant la nuit hideuse, et nous, jouets de la nature,
tu nous agites atrocement de pens�es
qui d�passent nos �mes. Pourquoi ?
Dans quel but ? Que devons-nous faire ?
Ecoute-moi bien.
L'heure est presque venue pour moi
de retourner au tourment des flammes sulfureuses.
- Pauvre spectre ! - Ne me plains pas.
Pr�te une oreille grave � ce que je vais r�v�ler.
Parle, je dois t'entendre.
Et tu dois me venger,
quand tu auras entendu.
On a proclam� que, dormant dans mon verger,
j'ai �t� piqu� par un serpent.
L'opinion du Danemark
est sordidement abus�e par ce faux r�cit de ma mort.
Mais sache, noble jeune homme,
que le serpent qui �ta la vie � ton p�re
porte aujourd'hui sa couronne.
O mon �me proph�tique !
Mon oncle ?
Cette b�te incestueuse, adult�re,
avec son astuce de sorcier, ses dons perfides...
Sale ruse et sales cadeaux, qui peuvent ainsi s�duire !
... gagna � ses d�sirs honteux
ma reine, qui semblait si vertueuse.
J'abr�ge.
Je dormais dans mon verger,
comme toujours l'apr�s-midi.
Dans ce moment de paix, ton oncle se glissa,
avec une fiole pleine d'un suc mortel
et il versa dans mes oreilles la liqueur l�preuse,
si ennemie du sang de l'homme
qu'elle court, vif-argent,
dans les ruelles du corps,
et, avec une vigueur brutale,
fait figer et cailler, tel vinaigre dans le lait,
le sang fluide et sain !
Ce qu'elle fit au mien.
Ainsi, dans mon sommeil,
par la main d'un fr�re,
ma vie, ma couronne, ma reine
me furent �t�es, fauch�es !
En pleine fleur de mon p�ch� !
Sans confession, jet� devant mes juges,
charg� de toutes mes fautes !
Horrible, plus qu'horrible !
Si tu n'es pas d�natur�,
ne le supporte pas.
Emp�che le lit royal de Danemark
d'�tre souill� par la luxure
et l'inceste maudit !
Mais, quelle que soit ta fa�on d'agir,
n'entache pas ton esprit,
que ton �me n'invente rien contre ta m�re.
Abandonne-la au ciel,
et laisse les �pines qu'elle porte en son coeur
la percer et la d�chirer.
Adieu.
Souviens-toi de moi.
O, l�gions c�lestes !
Terre !
Quoi d'autre ?
J'y ajoute l'enfer ?
Honte !
Tiens bon, mon coeur,
et vous, mes nerfs, ne vieillissez pas soudain,
mais tenez-moi ferme encore.
Me souvenir de toi ?
Oui, pauvre spectre,
tant que la m�moire aura sa place sur ce globe �gar�.
Me souvenir de toi ? De la table de ma m�moire,
je balaierai tous les souvenirs ordinaires,
tous les dictons des livres, toutes les formes,
les impressions pass�es que ma jeunesse y a copi�es.
Ton commandement seul vivra
dans le livre, dans le volume de mon cerveau,
pur de toute mati�re vulgaire.
La plus perfide des femmes !
Salaud !
Maudit et souriant salaud !
On peut sourire et �tre un salaud !
Au moins, c'est ainsi au Danemark.
Ainsi, mon oncle,
vous y voil�.
Maintenant,
ma devise.
C'est : "Adieu, adieu, souviens-toi de moi."
Je l'ai jur�.
Quelles nouvelles ?
Prodigieuses !
Dites-moi !
Tu vas parler.
Pas moi, seigneur !
Qui l'aurait cru ? Tu te tairas ?
Oui, par le ciel.
Pas un salaud dans tout le Danemark
qui ne soit un fourbe complet.
Nul besoin d'un fant�me pour nous le dire.
Tr�s juste, et sans plus d'explication,
je dis : s�parons-nous.
Pour ma part, j'irai prier.
Ce sont des paroles sauvages.
Je regrette qu'elles t'offensent.
- Il n'y a pas d'offense. - Si, il y en a une !
Une offense grave ! Cette vision...
c'est un honn�te fant�me.
Je peux te l'assurer.
Ton d�sir d'en savoir plus, t�che de l'�touffer.
Mon ami,
une petite requ�te.
Ne r�v�le jamais ce que tu as vu.
- Jamais, seigneur. - Jure-le.
Est-ce toi qui le dis ?
Etrange prodige !
Comme � tout �tranger, fais-lui bon accueil !
II y a plus de choses au ciel et sur terre, Horatio,
que n'en r�ve
ta philosophie.
Mais reprenons. Au nom du ciel,
si �trange et bizarre que semble ma conduite,
ne montre jamais que tu en sais plus sur moi. Jure !
Gr�ce...
- Gr�ce... - Et piti�...
dans ton besoin...
t'aident.
Calme.
Calme, esprit troubl�.
Mon ami,
avec tout mon amour je me remets � toi,
et ce qu'un pauvre homme comme Hamlet
peut t'exprimer d'amour et d'affection,
je te le donne, si Dieu le veut.
Mets les doigts sur tes l�vres, je t'en prie.
Ce temps est d�traqu�.
Quel malheur que je sois n� pour le r�parer.
Mon cousin Hamlet,
et mon fils.
Un peu plus que parent, moins que proche, pourtant.
Encore ces nuages, au-dessus de toi ?
II n'en est rien, je suis trop au soleil.
Cher Hamlet,
chasse cette couleur nocturne, et regarde
en ami le roi de Danemark.
Ne reste pas, paupi�res baiss�es,
� chercher ton noble p�re dans la poussi�re.
C'est le sort commun, ce qui vit doit mourir,
emport� par la nature dans l'�ternit�.
- C'est le sort commun. - Mais s'il l'est,
pourquoi te semble-t-il si particulier ?
"Semble" ?
Non, il l'est.
Je ne connais pas "semble".
Ce n'est pas mon seul manteau d'encre, ch�re m�re,
ni l'habit officiel d'un noir solennel,
ni le souffle violent d'un soupir forc�,
ni la rivi�re fertile au bord de la paupi�re,
ni une longue mine d�sol�e,
ni toutes les formes, modes et figures du chagrin
qui me montrent au vrai.
Il n'y a l� que du "semble", des actions qu'on peut jouer.
Mais...
ce que j'ai en moi
d�passe l'apparence.
Le reste n'est que parure, costume du malheur.
C'est un trait louable et doux en vous
de rendre � votre p�re ces devoirs de deuil,
mais vous savez que votre p�re avait perdu son p�re,
et celui-ci avait perdu le sien.
Le survivant, par obligation filiale,
montre un temps respect et chagrin,
mais s'obstiner dans l'affliction
est un ent�tement impie,
une faute contre les morts, la nature,
la raison, dont le th�me commun
est la mort des p�res,
et qui toujours crie, du premier corps
jusqu'au mort d'aujourd'hui :
"ll doit en �tre... ainsi."
Nous vous en prions, jetez � terre cette vaine douleur
et regardez-nous comme un p�re.
Votre projet de retourner �tudier � Wittenberg
est tr�s contraire � notre d�sir.
Nous vous en prions, nous vous y plions, restez ici,
pour le r�confort de notre oeil,
premier de notre cour, cousin,
et notre fils.
Ne laisse pas ta m�re prier en vain.
De gr�ce, reste avec nous.
Ne va pas � Wittenberg.
Je ferai de mon mieux pour vous ob�ir.
Aimable et gracieuse r�ponse.
Soyez au Danemark comme nous-m�me.
Oph�lie, qu'y a-t-il ?
P�re, j'ai eu si peur.
De quoi, au nom du ciel ?
J'�tais en train de coudre dans ma chambre,
lorsque Hamlet, le pourpoint tout d�fait,
sans chapeau, les bas chiffonn�s,
tels des fers aux chevilles,
p�le comme sa chemise, claquant des genoux,
l'air pitoyable,
comme sorti de l'enfer pour me raconter des horreurs.
Fou d'amour pour toi ?
P�re, je ne sais pas, mais vraiment j'en ai peur.
Qu'a-t-il dit ?
II m'a prise par le poignet, serrant fort,
puis s'�carte de la longueur du bras,
et, l'autre main au-dessus des yeux,
se met � scruter mon visage
comme s'il allait le dessiner.
Il est rest� longtemps ainsi.
Enfin, secouant un peu mon bras
et hochant trois fois la t�te
de haut en bas,
il a pouss� un soupir si piteux, si profond,
qu'il semblait le briser tout entier
et emporter sa vie.
Apr�s quoi, il me laisse
et, la t�te tourn�e par-dessus son �paule,
paraissant s'orienter sans ses yeux,
il passe la porte sans leur aide
et jusqu'au bout,
il les garde fix�s sur moi.
Offre-toi plus ch�rement, sinon,
sans abuser du tour de phrase,
tu m'offriras un march� de dupes.
Il m'a importun�e de son amour d'honorable mani�re.
Oui, tu peux parler de mani�re, vas-y.
Et il a appuy� ses paroles
d'� peu pr�s tous les serments du ciel.
Oui : des pi�ges � b�casse.
Lui as-tu parl� durement, ces temps-ci ?
Suivant vos ordres, j'ai repouss� ses lettres
et refus� qu'il me voie.
Cela l'a rendu fou.
C'est cela m�me,
le d�lire de l'amour,
une fureur qui se d�truit elle-m�me,
et m�ne la volont� � des actes extr�mes,
comme toute passion qui nous accable.
Je vais trouver le roi. La chose doit �tre connue.
Tu es p�re de bonnes nouvelles.
Vraiment ? Soyez s�r, cher souverain,
que je mets mon devoir comme mon �me
au service de Dieu et de mon gracieux roi.
Et je crois bien
avoir trouv� la cause m�me de la folie de Hamlet.
Dis-le-moi. J'ai h�te de l'entendre !
II me dit, ch�re Gertrude,
qu'il a trouv� la source du d�sordre de votre fils.
Rien d'autre que l'essentiel :
la mort de son p�re, et... notre mariage pr�cipit�.
Bien, allons plus loin.
Mon souverain, madame, je serai bref.
Votre fils est fou.
Ce que j'appelle fou.
Car s'il faut d�finir la folie,
qu'est-ce, sinon n'�tre que fou ?
Mais passons.
Plus de mati�re, et moins...
d'art.
Madame, je jure que je n'use d'aucun art.
J'ai une fille,
tant qu'elle est mienne,
qui, par devoir et par ob�issance, notez-le,
m'a donn� ceci.
"A la c�leste
"idole de mon �me,
"la plus magnifi�e des beaut�s, Oph�lie."
Une vilaine expression. "Magnifi�e", c'est mal dit.
Mais �coutez.
"En son admirable sein blanc", etc.
Elle a re�u �a de Hamlet ?
Patientez, je lis fid�lement.
"Doute que l'astre soit de feu,
"doute du soleil et du jour,
"que la v�rit� soit un jeu,
"jamais ne doute de mon amour."
Ob�issante, ma fille m'a montr� ceci,
et plus : ses avances,
quand, comment, o�, tout m'est venu � l'oreille.
Comment a-t-elle re�u son amour ?
Pour qui me prenez-vous ?
Pour un homme fid�le et honorable.
Je m'y efforce.
Voyant ce br�lant amour,
j'ai prescrit � ma fille
de lui fermer sa porte,
de refuser messages et cadeaux,
ce qu'elle fit, tirant profit de mes conseils,
et lui, repouss�, j'abr�ge,
tomba dans le chagrin, ensuite dans le je�ne,
de l� dans l'insomnie, la faiblesse,
puis l'�garement, et, d�clinant encore,
dans la folie o� il divague maintenant
et qui tous nous d�sole.
- C'est ce que vous pensez ? - C'est tr�s plausible.
S'est-il trouv� une fois, j'aimerais le savoir,
o� j'aie affirm� "c'est ainsi", et qu'il en f�t autrement ?
- Pas que je sache. - Sinon, s�parez ceci et cela.
Si le hasard me guide,
je trouverai la v�rit�,
m�me cach�e au centre de la terre.
Comment en savoir plus ?
Parfois, il marche des heures dans cette salle.
En effet.
A ce moment, je lui l�che ma fille.
Vous et moi, derri�re une tenture. Observez.
Le pauvre vient par ici. Il lit.
Je vous en prie, partez tous deux.
Je vais l'aborder.
Comment va mon bon seigneur Hamlet ?
Bien, Dieu merci.
Vous me reconnaissez ?
- Tu es poissonnier. - Pas moi, seigneur.
J'aimerais te savoir aussi honn�te homme.
Honn�te, seigneur ?
Etre honn�te, au train o� va le monde,
c'est �tre un sur dix mille.
C'est bien vrai, seigneur.
Car si le soleil engendre des vers dans un chien crev�,
la charogne est bien bais�e.
As-tu une fille ?
En effet.
Evite-lui de marcher au soleil.
Concevoir est une chose b�nie,
mais comme ta fille peut concevoir...
Mon ami, prends-y garde.
Qu'en dites-vous ?
II en revient toujours � ma fille.
Il ne m'a pas reconnu. Il m'a pris pour un poissonnier.
Il n'est plus l�.
Dans ma jeunesse, il est vrai,
j'ai souffert des affres de l'amour, c'�tait tr�s proche.
Que lisez-vous ?
Des mots.
- De quoi est-il question ? - Entre qui ?
Ce que vous lisez, �a dit quoi ?
Des calomnies.
Ce gredin d'auteur satirique dit que...
les vieillards ont des barbes grises.
Que leur visage est rid�...
que de leurs yeux coulent l'ambre et la gomme de prunier,
qu'ils ont une abondante p�nurie d'esprit
et le jarret tr�s faible.
De toutes mes forces,
je crois cela, mais trouve malhonn�te de l'�crire,
car vous-m�me seriez aussi vieux que moi
si, tel un crabe, vous marchiez � reculons.
Bien que ce soit folie,
elle a de la m�thode.
Si vous vous mettiez � l'abri de l'air ?
Dans ma tombe ?
En effet, on y est � l'abri de l'air.
Comme ses phrases parfois sont denses.
La folie a souvent de ces bonheurs
que la raison et le bon sens ont du mal � produire.
Je le laisse
et vais m�nager une rencontre entre lui et ma fille.
Seigneur, je prends humblement cong� de vous.
Vous ne pouvez, monsieur,
rien me prendre dont je sois plus heureux de me s�parer.
Except� ma vie.
Vieux idiots ennuyeux.
Tr�s cher seigneur !
Mes excellents amis ! Rosencrantz !
Guildenstern ! Comment vont mes camarades ?
Comme d'ordinaires enfants de la terre.
Heureux de ne pas �tre trop heureux.
N'�tant pas le pompon sur le bonnet de la Fortune.
Ni la semelle de son soulier ?
Vous vivez pr�s de sa taille, au centre de ses faveurs ?
Dans son intimit� !
Rien de plus vrai, c'est une putain.
- Des nouvelles ? - Le monde se fait honn�te.
Alors le jour du Jugement est proche.
Mais la nouvelle est fausse.
Une question plus pr�cise.
Qu'avez-vous fait � la Fortune,
qu'elle vous envoie en prison ici ?
- Le Danemark est une prison. - Alors, le monde aussi.
Une excellente,
pleine de cachots, de cellules, d'oubliettes,
le Danemark �tant des pires.
Je ne le pense pas.
Alors, ce n'en est pas une pour vous.
Car rien n'est bon ni mauvais,
que par l'effet de notre pens�e.
Pour moi, c'est une prison.
Votre ambition en fait une. Votre esprit y est � l'�troit.
Confin� dans une coque de noix,
je m'y sentirais roi d'un espace infini,
si je n'avais pas de mauvais r�ves.
Mais,
nous parlons entre amis, pourquoi �tes-vous
- � Elseneur ? - Pour vous voir, rien d'autre.
Mendiant que je suis, je suis pauvre m�me en mercis.
Merci quand m�me.
Un merci, bons amis, qui ne vaut pas un demi-penny.
Ne vous a-t-on pas fait venir ?
Est-ce une visite libre ?
Votre propre choix ?
Soyez francs avec moi.
- Que devons-nous dire ? - Tout, sauf la v�rit�.
On vous a fait venir.
Il y a comme un aveu dans vos regards
que votre pudeur ne peut masquer.
Le roi et la reine vous ont fait venir.
Dans quel but ?
A vous de me l'apprendre.
Mais je vous en conjure,
par notre camaraderie, notre commune jeunesse,
les obligations de notre amiti� jamais d�mentie,
et par
ce qu'un autre saurait invoquer de plus cher,
soyez directs et francs : vous a-t-on fait venir ?
J'ai un oeil sur vous. Si vous m'aimez, ne cachez rien !
On nous a fait venir.
Je vais vous dire pourquoi.
J'anticipe sur votre aveu.
Le secret d� au roi et � la reine n'y perdra pas une plume.
J'ai depuis peu, pourquoi je ne sais pas,
perdu toute gaiet�,
abandonn� tout exercice,
et de fait, mon humeur est si pesante
que ce superbe �difice, la terre,
me semble un promontoire st�rile.
Ce dais magnifique, l'air, regardez,
ce bon firmament qui nous domine,
ce toit majestueux
orn� de flammes d'or
n'est rien d'autre � mes yeux
qu'un infect et pestilentiel
amas de vapeurs.
Quel chef-d'oeuvre qu'un homme !
Si noble en sa raison,
infini dans ses facult�s, sa forme et ses mouvements,
si exact et si admirable.
Par l'action si semblable � un ange,
par la pens�e si semblable � un dieu.
La beaut� du monde, le mod�le des animaux !
Et pourtant, pour moi,
qu'est cette quintessence de poussi�re ?
L'homme ne m'enchante pas.
Ni la femme,
m�me si votre sourire le laisse entendre.
Je ne pensais rien de tel.
Pourquoi rire quand je dis : "L'homme ne m'enchante pas" ?
Je pensais, si l'homme ne vous enchante pas,
au triste accueil que vous ferez aux com�diens.
Nous les avons d�pass�s.
Ils viennent ici offrir leurs services.
Celui qui joue le roi
sera le bienvenu.
Mais mon oncle-p�re et ma tante-m�re se trompent.
En quoi, seigneur ?
Je ne suis fou que de nord-nord-ouest.
Quand le vent vient du sud,
je distingue le faucon d'une grue.
Seigneur, j'ai des nouvelles.
Les acteurs sont arriv�s.
Bienvenue, ma�tre. Bienvenue, bon ami.
Allons, une tirade, tout de suite.
Un �chantillon de ton talent. Une tirade passionn�e.
Laquelle, seigneur ?
Je t'ai entendu en dire une, dans une langue inconnue.
Elle n'a jamais �t� jou�e, ou une seule fois,
car la pi�ce ne plaisait pas � la foule.
Du caviar jet� au commun.
Mais il y a un passage que j'aimais entre tous.
Le r�cit d'En�e � Didon,
et surtout quand il parle du meurtre de Priam.
Si tu l'as en m�moire, commence ici.
C'est trop long !
Nous l'enverrons couper, avec ta barbe.
Il lui faut des blagues, quelque paillardise,
ou il s'endort.
Continue.
Viens-en � H�cube.
Voyez s'il n'a pas chang� de couleur.
Il a des larmes dans les yeux.
Je t'en prie, assez.
C'est bien.
Je te ferai dire le reste bient�t.
A ce soir. Soyez les bienvenus � Elseneur.
Quelle b�te brute, quel esclave je suis !
N'est-il pas monstrueux que cet acteur,
dans une pure fiction, dans un r�ve de passion,
puisse si bien soumettre son �me � sa pens�e
que tout son visage bl�mit,
les larmes aux yeux,
l'air tout �gar�,
la voix bris�e, toute son attitude
se conformant � son id�e !
Et tout �a pour rien.
Pour H�cube !
Qu'est-elle pour lui, ou lui pour H�cube,
qu'il aille pleurer sur elle ?
Que ferait-il
s'il avait les motifs de jouer la passion
que j'ai, moi ?
II noierait la sc�ne de larmes,
cr�verait les tympans du public de tirades atroces,
il affolerait le coupable, �pouvanterait l'innocent,
confondrait l'ignorant et frapperait de stupeur
les yeux et les oreilles.
Mais moi,
vaurien veule et mal tremp�,
je me morfonds,
Jean de la Lune, insensible � ma cause,
et je ne peux rien dire,
non, m�me pour un roi,
dont la personne et la vie
ont subi une odieuse d�faite.
Suis-je un l�che ?
II faut croire que j'ai un foie de pigeon,
je manque du fiel qui rend l'oppression am�re,
sinon, d�j�
j'aurais engraiss� les vautours des tripes de cette crapule.
Au travail, mon cerveau.
J'ai entendu dire
que des coupables, assistant � une pi�ce
ont, par l'astuce de la mise en sc�ne,
�t� si frapp�s dans l'�me
qu'ils ont sur l'heure proclam� leur forfait.
Car le meurtre, bien qu'il n'ait pas de langue,
trouve pour parler
une voix miraculeuse.
Je vais faire jouer � ces acteurs
quelque chose qui ressemble � la mort de mon p�re
devant mon oncle.
J'observerai son air, le sondant jusqu'au vif.
Qu'il bronche seulement,
je saurai ce que j'ai � faire.
L'esprit que j'ai vu est peut-�tre un diable,
et le diable sait prendre une forme s�duisante.
Peut-�tre, dans ma faiblesse et ma m�lancolie,
car il a tout pouvoir sur ces esprits-l�,
qu'il me trompe
pour me damner.
Il me faut des faits plus convaincants.
La pi�ce est le pi�ge
o� je prendrai la conscience du roi.
Doucement. La belle Oph�lie.
Nymphe, dans tes pri�res souviens-toi de mes p�ch�s.
Mon bon seigneur.
Comment va votre honneur apr�s tous ces jours ?
Je vous remercie humblement.
Bien.
J'ai des souvenirs de vous
que, depuis longtemps, je d�sire vous rendre.
Je vous en prie, reprenez-les.
Pas moi. Je ne vous ai jamais rien donn�.
Mon cher seigneur, vous savez bien que si.
Et avec eux des mots d'un langage si doux
qu'ils rendaient ces objets plus pr�cieux.
Leur parfum s'est perdu, reprenez-les.
Car pour un noble esprit,
le don le plus riche devient pauvre
quand le donneur est sans piti�.
Etes-vous vertueuse ?
- Etes-vous belle ? - Que voulez-vous dire ?
Que si vous �tes vertueuse et belle,
votre vertu ne doit pas faire commerce de votre beaut�.
La beaut� a-t-elle meilleur commerce qu'avec la vertu ?
Certes.
Car le pouvoir de la beaut�
fera plus vite de la vertu
une vieille pute
que la force de la vertu n'am�nera la beaut�
� lui ressembler.
C'�tait jadis un paradoxe,
mais aujourd'hui
notre �poque le v�rifie.
- Je vous ai aim�e jadis. - C'est vrai, seigneur.
Vous me l'avez fait croire.
Vous n'auriez pas d� me croire.
Je ne vous aimais pas.
Je n'en fus que plus tromp�e.
Entre au couvent.
Veux-tu donner le jour � des p�cheurs ?
Je suis banalement honn�te,
mais je pourrais m'accuser de choses telles
qu'il vaudrait mieux
que ma m�re ne m'e�t pas mis au monde.
Je suis tr�s orgueilleux,
vindicatif,
ambitieux,
j'ai plus de crimes en r�serve que d'esprit pour y songer,
d'imagination ou de temps pour les ex�cuter.
A quoi bon des �tres comme moi,
rampant entre ciel et terre ? Nous sommes de fieff�s coquins.
N'�coute aucun de nous.
Va ton chemin
vers le couvent.
- O� est votre p�re ? - A la maison.
Qu'on l'enferme � double tour,
qu'il ne fasse pas l'idiot ailleurs
- que chez lui. - Ciel cl�ment, aidez-le !
Si tu te maries, voici une peste pour ta dot :
sois chaste comme glace,
pure comme neige, tu n'�viteras pas la calomnie.
Au couvent. Va !
Ou s'il faut que tu te maries, �pouse un sot.
Les sages savent quels monstres vous faites d'eux.
Au couvent, et vite ! Adieu.
J'ai entendu parler de vos fards.
Dieu vous a donn� un visage,
et vous...
vous vous en faites un autre.
Vous fr�tillez, trottinez, z�zayez,
faites des mines et feignez la candeur.
Allez, j'en ai assez.
Cela m'a rendu fou !
Je dis qu'il n'y aura plus de mariage !
Ceux qui sont d�j� mari�s, sauf un, vivront.
Les autres...
resteront comme ils sont.
Au couvent, va.
L'amour ?
Ses sentiments ne vont pas dans ce sens.
Et ce qu'il dit, m�me un peu d�cousu,
ne sent pas la folie.
Sa m�lancolie couve quelque chose,
et je crains d'en voir �clore quelque danger.
Pour l'emp�cher, j'ai d�cid� ceci.
Il partira sans d�lai en Angleterre.
Peut-�tre les mers, les pays diff�rents,
chasseront-ils la chose dans son coeur
sur laquelle son esprit bat sans cesse
� en perdre la mesure.
Je crois que l'origine de son chagrin
fut un amour d�daign�.
Quel noble esprit boulevers� !
Du prince, du soldat,
du savant, l'oeil, la langue, l'�p�e,
l'espoir et la fleur de ce beau royaume,
le miroir de l'�l�gance, admir� de tous,
point de mire des regards,
tomb� si bas !
Et moi, des femmes la plus rejet�e et mis�rable,
qui ai go�t� le miel et la musique de ses serments,
je vois maintenant cette noble
et souveraine raison
d�truite par le d�lire !
Malheur � moi,
d'avoir vu ce que j'ai vu, de voir ce que je vois !
On joue une pi�ce ce soir devant le roi.
Une sc�ne rappelle ce que je t'ai appris
sur la mort de mon p�re.
Observe mon oncle.
Mes yeux seront riv�s sur son visage.
Puis nous comparerons nos impressions.
S'il se d�robe tant soit peu pendant la pi�ce,
je rembourse.
Comment va notre cousin Hamlet ?
Excellemment, ma foi.
Comme le cam�l�on
nourri de vent et gav� de promesses.
�a ne nourrit pas un chapon.
Ces paroles m'�chappent.
A moi aussi.
Les acteurs sont pr�ts ?
lls vous attendent.
Viens t'asseoir pr�s de moi.
Non, voici un m�tal plus attirant.
Vous entendez ?
Puis-je me mettre entre vos genoux ?
- Non, seigneur. - Je veux dire : ma t�te
sur vos genoux.
Vous avez cru � une goujaterie ?
Je n'ai rien cru.
Jolie pens�e, se mettre entre les jambes des filles.
- Quoi donc ? - Rien.
Vous �tes bien gai.
Dieu, ton grand farceur ! Que faire, sinon �tre gai ?
Regardez comme ma m�re a l'air joyeux,
et mon p�re mort il y a deux heures.
- Deux fois deux mois. - Si longtemps ?
Le diable et moi, nous portons le deuil.
Mort depuis deux mois et pas encore oubli� ?
II y a espoir que le souvenir d'un grand homme lui survive
la moiti� d'une ann�e.
Je dois te quitter, cher amour.
Ma puissance de vie
renonce � op�rer.
Tu vivras apr�s moi
sur cette belle terre.
Honor�e,
bien-aim�e,
et puisses-tu trouver
- un �poux aussi tendre... - Ne dis pas la suite !
En aimer un autre serait te trahir.
Si je prends un second �poux, que je sois maudite !
Qui en prend un second
a tu� le premier.
Absinthe am�re.
Une seconde fois je tue mon �poux
quand mon second mari m'embrassera au lit.
Si elle se parjure apr�s cela !
Laisse-moi ici un instant.
Que le sommeil te soit doux,
et que jamais le malheur ne nous s�pare !
La pi�ce vous pla�t ?
La dame fait trop de serments, � mon avis.
Mais elle tiendra parole.
Tu connais l'intrigue ?
II n'y a rien d'offensant ?
Tout est pour rire.
Du poison pour rire. Pas la moindre offense.
- Quel est le titre ? - "La Sourici�re." Comment ?
C'est une m�taphore. Cette pi�ce
montre un meurtre commis � Vienne.
Gonzago est le nom du duc, sa femme est Baptista.
Vous allez voir, c'est une sale histoire.
Mais qu'importe ?
Votre Majest� et nous, qui avons la conscience libre,
�a ne nous atteint pas.
Qu'il bronche, le cheval boiteux.
Nous, nous marchons droit.
Voici Lucianus,
le neveu du roi.
Il l'empoisonne dans le jardin pour lui prendre ses �tats.
L'histoire nous est parvenue dans un excellent italien.
Vous allez voir comment l'assassin
se fait aimer de la femme de Gonzago.
Effray� par un tir � blanc ?
Comment se sent mon seigneur ?
Arr�tez la pi�ce !
Donnez-moi de la lumi�re.
Mille livres que le fant�me avait raison !
Tu as vu ?
- D�s qu'on a parl� de poison ? - Je l'ai remarqu�.
Musique !
Car si le roi n'aime pas la com�die,
c'est qu'il ne l'aime pas, pardi.
Seigneur, un mot, s'il vous pla�t.
Toute une histoire.
La reine, tr�s afflig�e, m'envoie vers vous.
Vous �tes le bienvenu.
Cette courtoisie n'est pas de bon aloi.
Faites-moi une r�ponse sens�e,
j'accomplis l'ordre de votre m�re.
Sinon, pardon, je m'en vais et j'en ai fini.
Je ne peux pas...
vous faire une r�ponse sens�e.
Mon esprit est malade.
Toute r�ponse que je peux faire est � vos ordres.
Ou plut�t � ceux de ma m�re. Venons-en au fait.
Ma m�re ?
Elle dit ceci.
Votre conduite l'a frapp�e de stupeur.
Merveilleux fils, qui peux �tonner une m�re !
Mais qu'y a-t-il derri�re cette admiration maternelle ?
Elle d�sire vous parler chez elle avant votre coucher.
Nous ob�irons...
f�t-elle dix fois notre m�re.
Autre chose ?
Seigneur, vous m'avez aim� autrefois.
Je vous aime encore, par ces voleurs.
Quelle est la raison de votre trouble ?
Vous verrouillez votre prison en cachant vos peines � un ami.
Je manque d'avancement.
Le roi vous a d�sign� pour lui succ�der !
Pourquoi me tourner autour et me mettre sous le vent
comme pour m'attirer dans un pi�ge ?
Si mon z�le est trop t�m�raire,
c'est que mon amour est maladroit.
Je ne comprends pas.
Voulez-vous jouer
de cette fl�te ?
Je ne sais pas.
Je vous en prie.
- Croyez-moi, je ne peux pas. - Je vous en supplie.
Je ne sais pas en jouer.
C'est aussi facile que de mentir.
Contr�lez ces trous avec les doigts et le pouce,
soufflez avec la bouche,
et elle parlera une excellente musique.
Voici les trous.
Je ne peux en tirer aucune harmonie,
je n'y connais rien.
Voyez dans quel m�pris vous me tenez !
Vous voulez jouer de moi,
avoir l'air de conna�tre mes touches,
arracher le coeur de mon myst�re,
me faire sonner de la plus basse � la plus haute note,
mais toute la musique,
la voix admirable de ce petit instrument,
vous ne pouvez pas les faire parler.
Me croyez-vous plus facile � jouer qu'une fl�te ?
Appelez-moi l'instrument que vous voudrez,
vous pouvez me faire grincer,
mais vous ne saurez jamais jouer de moi.
Dieu vous b�nisse, monsieur.
La reine voudrait vous parler, tout de suite.
Voyez-vous ce nuage,
qui a presque la forme d'un chameau ?
Par la messe, on dirait un chameau, c'est vrai.
On dirait plut�t une belette.
- Il a le dos d'une belette. - Ou une baleine.
- Une baleine, tout � fait. - Bien, j'irai voir ma m�re,
tout � l'heure.
Ces pitreries me poussent � bout !
J'irai, tout � l'heure.
Je vais le dire.
Tout � l'heure, facile � dire.
Laisse-moi,
ami.
Voici l'heure sorci�re de la nuit
o� les cimeti�res b�illent
et l'enfer souffle la contagion sur ce monde.
Je pourrais maintenant boire du sang chaud
et commettre un acte si amer
qu'il ferait frissonner le jour.
Mon crime est infect.
Il pue jusqu'au ciel.
Il porte en lui la premi�re,
la plus ancienne mal�diction,
le meurtre d'un fr�re.
Prier, je ne peux pas,
malgr� mon d�sir et ma volont�.
Ma faute est plus forte que ma forte intention.
Comme assign� � un double travail,
je reste � me demander par lequel commencer
et n�glige les deux.
Si cette main maudite
�tait plus grosse qu'elle-m�me du sang d'un fr�re,
n'y a-t-il pas de pluie au ciel
pour la laver blanche comme neige ?
A quoi sert la mis�ricorde,
sinon � affronter le visage du crime ?
La pri�re n'a-t-elle pas
cette double force
de nous retenir au bord du gouffre,
ou de nous pardonner apr�s la chute ?
Je rel�ve la t�te.
Ma faute est pass�e. Mais quelle pri�re
pourrait me convenir ?
"Pardonne mon meurtre ignoble" ?
lmpossible,
puisque je jouis encore de ce qui m'a pouss� � tuer :
ma couronne, mon ambition
et ma reine.
Peut-on �tre pardonn�
et garder le fruit de son crime ?
Dans les courants corrompus de ce monde,
la main dor�e du crime peut bousculer la justice,
et on voit souvent
le butin criminel lui-m�me
acheter la loi.
C'est diff�rent l�-haut.
L�, pas de marchandage.
L'acte appara�t dans sa vraie nature
et nous sommes forc�s,
dent � dent, front � front, face � nos crimes,
de les reconna�tre.
Alors ?
Que reste-t-il ?
Essayer ce que peut le repentir ?
Que ne peut-il pas ?
Mais que peut-il,
quand on ne peut pas se repentir ?
Mis�rable �tat !
Sein noir comme la mort !
Ame englu�e, plus tu te d�bats,
plus tu t'enfonces.
Au secours, anges !
Donnez l'assaut !
Pliez, genoux r�tifs,
et toi, coeur aux cordes d'acier,
sois tendre comme les nerfs d'un nouveau-n�.
Tout pourrait aller bien.
Ce serait le moment.
Il est en train de prier,
et maintenant,
je le fais.
Et il va au ciel. Voil� ma vengeance.
Voyons �a de pr�s. Une canaille tue mon p�re,
et moi, son fils unique,
j'envoie cette canaille au ciel.
C'est le payer, le r�tribuer, non me venger.
Il a pris mon p�re brutalement,
le ventre plein,
tous ses p�ch�s �panouis, vifs comme le mois de mai,
et son bilan, qui le conna�t, sinon le ciel ?
Pour ce que nous pouvons en penser,
pour lui, il est lourd.
Serai-je donc veng�
si je le prends alors qu'il purifie son �me,
quand il est pr�t et m�r pour le passage ?
Rentre, �p�e,
attends un moment plus horrible.
Quand il sera ivre, endormi,
fou de rage,
dans le plaisir incestueux de son lit,
au jeu, � blasph�mer, dans une action
qui n'ait pas le moindre go�t de salut.
Alors, un croche-pied,
que ses talons frappent le ciel,
et que son �me soit aussi damn�e
et noire que l'enfer,
o� elle ira.
Ma m�re m'attend.
Ce rem�de
ne fait que prolonger tes jours malades.
Mes mots s'envolent,
ma pens�e
reste � terre.
Parole sans pens�e
jamais n'atteint le ciel.
Il arrive.
Dites-lui son fait,
que ses frasques vont trop loin,
que vous avez fait �cran
entre un grand feu et lui.
Je me tais. Je serai l�.
Je vous en prie, soyez ferme.
Je vous le promets, n'ayez pas peur.
Retirez-vous, je l'entends.
Eh bien, m�re, qu'y a-t-il ?
Tu as fort offens� ton p�re.
M�re, vous avez fort offens� mon p�re.
R�ponse de sot.
Question de perfide.
M'as-tu oubli�e ?
Non, par la croix. Vous �tes la reine,
femme du fr�re de votre mari,
et, pour mon malheur, vous �tes ma m�re.
Je vais t'envoyer qui saura te parler.
Asseyez-vous.
Vous ne bougerez pas
avant que je ne vous tende un miroir
o� voir le fond de votre �me.
Que veux-tu faire ? Tu ne vas pas m'assassiner ?
Au secours !
Quoi, un rat ?
Un ducat qu'il est mort !
- Qu'as-tu fait ? - Je ne sais pas.
Est-ce le roi ?
Geste insens�, sanglant !
Sanglant, et presque aussi mauvais
que tuer un roi et �pouser son fr�re.
Tuer un roi ?
C'est ce que j'ai dit.
Et toi, espion born�, triste cr�tin,
je t'ai pris pour plus haut que toi.
Trop de z�le ne va pas sans danger.
Adieu.
Subis ton sort.
Cessez de vous tordre les mains et asseyez-vous !
Que je vous torde le coeur.
J'y parviendrai, s'il est fait d'une �toffe p�n�trable.
Qu'ai-je fait, que tu �l�ves le ton
si brutalement contre moi ?
Un acte qui efface
l'aimable rougeur de la pudeur, traite la vertu d'hypocrite,
enl�ve la rose
du front de l'amour innocent et y met une pustule,
fausse les voeux du mariage comme un tricheur.
Un acte
qui de tout engagement arrache l'�me m�me,
r�duit la religion � des mots. Le ciel s'embrase.
Et cette terre compacte et solide,
l'aspect sinistre comme avant le Jugement,
a la naus�e d'y penser.
Quel acte,
qui gronde et tonne d�s qu'on le cite ?
Regardez...
ce portrait,
et celui-l�.
Ils montrent l'image de deux fr�res.
Regardez
quelle gr�ce r�gnait sur ce visage.
Le front de Jupiter,
l'oeil de Mars, qui menace et ordonne,
l'allure du messager Mercure
se posant sur une colline qui caresse le ciel.
Un ensemble, une forme,
o� chaque dieu avait mis son sceau
pour dire au monde : voici un homme.
C'�tait votre mari.
Regardez ce qui suit.
Voici
qui est votre mari,
comme un �pi moisi g�tant la sant� de son fr�re.
Avez-vous des yeux ?
Avez-vous pu quitter cette belle montagne
pour aller pa�tre dans ce bourbier ?
Avez-vous des yeux ?
N'appelez pas �a de l'amour, car � votre �ge,
l'ardeur du sang s'apaise,
elle est humble et suit le jugement.
Et quel jugement irait de �a � �a ?
- O honte ! - Hamlet, ne dis plus rien.
Tu tournes mes yeux
au-dedans de mon �me,
et je vois l�, si noires,
des taches que rien n'effacera jamais.
Mais vivre
dans la sueur puante d'un lit graisseux,
mijoter dans la pourriture,
se c�liner, faire l'amour
- dans une bauge infecte ! - Ne me parle plus,
ces mots sont des poignards dans mes oreilles.
- Plus rien, cher Hamlet ! - Un assassin, une canaille,
un esclave qui ne vaut pas le vingti�me
de votre ancien mari, une caricature de roi,
un coupe-bourse du pouvoir,
qui vola le pr�cieux diad�me et l'empocha !
- Assez ! - Un roi de chiffons !
Sauve-moi, couvre-moi de tes ailes, fant�me c�leste !
Que veux-tu ?
H�las, il est fou.
Viens-tu gronder ton fils qui tarde,
laisse passer le temps
et oublie ton ordre urgent et terrible ?
- Parle ! - N'oublie pas.
Je ne viens qu'aiguiser
ta volont� presque �mouss�e.
Regarde.
Ta m�re reste interdite.
Place-toi entre elle et son �me qui lutte.
La pens�e est plus forte sur les corps plus faibles.
Parle-lui, Hamlet.
Qu'avez-vous, madame ?
H�las, toi, qu'as-tu,
� fixer ton oeil sur le vide,
� tenir des discours � l'air incorporel ?
Cher fils, sur le feu de ta fi�vre
verse une fra�che patience.
Que regardes-tu ?
Lui !
Regardez sa p�leur, ses yeux qui brillent.
Sa forme et sa cause,
pr�chant aux pierres, pourraient les animer.
Ne me regarde pas.
Ce geste de piti� pourrait changer mes fermes intentions.
Ce que je dois faire perdrait sa vraie couleur :
des larmes au lieu de sang.
- A qui parles-tu ? - Vous ne voyez rien, l� ?
Non, rien du tout.
Pourtant je vois tout ce qui est.
Et vous n'avez rien entendu ?
Non, rien que nous-m�mes.
Regardez !
Regardez-le qui s'enfuit !
Mon p�re, v�tu comme de son vivant !
Regardez, il sort par le portail !
Tout cela est forg� par ton cerveau.
Ces �tres sans corps,
le d�lire excelle � les cr�er.
Mon pouls, comme le v�tre,
bat avec calme
et sa musique est aussi saine.
Il n'y a pas de folie dans ce que j'ai dit.
Mettez-moi � l'�preuve,
je redirai tout, alors que la folie gambaderait.
Ne vous flattez pas de l'id�e
que non votre faute, mais ma folie parle.
Cela ne fera que recouvrir l'ulc�re d'une peau,
laissant un pus infect ronger tout l'int�rieur.
Confessez-vous.
Repentez-vous du pass�, �vitez l'avenir,
n'�tendez aucun fumier sur le chiendent.
Tu as fendu mon coeur en deux.
Rejetez-en la mauvaise moiti�, vivez plus pure avec l'autre.
Bonne nuit.
Quand vous d�sirerez �tre b�nie,
je vous demanderai de me b�nir.
Pour ce seigneur, je me repens.
Mais le ciel a voulu me punir par lui,
et lui par moi, en faisant de moi son bourreau.
Je me charge de lui,
et r�pondrai de la mort que je lui ai donn�e.
Encore un mot.
- Que dois-je faire ? - Rien de ce que je vous dis.
Laissez le roi bouffi vous tirer dans son lit,
vous pincer comme une fille,
vous appeler sa souris,
et, pour quelques baisers puants,
tripotant votre cou de ses doigts maudits,
vous faire d�baller toute l'affaire :
qu'en v�rit�,
je ne suis pas fou,
mais fou par ruse.
Vous devriez le lui dire.
Car pourquoi une reine belle, s�rieuse,
sage, cacherait-elle au crapaud, � la chauve-souris,
au matou, de si pr�cieux secrets ?
Qui agirait ainsi ?
Contre tout bon sens,
ouvrez le panier sur le toit de la maison,
laissez les oiseaux s'envoler,
et comme le singe de la fable,
grimpez dans le panier et cassez-vous le cou.
Si les mots sont faits de souffle
et le souffle, de vie,
de ma vie, je ne soufflerai mot de ce que tu m'as dit.
Ce conseiller est maintenant bien tranquille,
bien muet et bien grave.
Lui qui �tait dans la vie
un idiot bavard et m�chant.
Allons, monsieur,
finissons-en avec vous.
Bonne nuit, m�re.
O� est Polonius ?
A souper.
O� ?
Non pas l� o� il mange,
mais l� o� il est mang�.
Un congr�s de vers politiciens s'occupe de lui.
Le ver est seul empereur du bien manger.
Engraissant les cr�atures pour nous,
nous nous engraissons pour les vers.
Roi gras et mendiant maigre
ne font que varier le menu :
deux plats, mais pour une seule table.
- Tout finit l�. - H�las !
Un homme peut p�cher
avec le ver qui a mang� un roi,
et manger le poisson qui s'est nourri du ver.
- Que voulez-vous dire ? - Rien.
Qu'un roi peut passer dans les tripes d'un mendiant.
- O� est Polonius ? - Au ciel.
Envoyez-y voir.
Si votre messager ne le trouve pas,
cherchez-le � l'autre endroit vous-m�me.
Mais s�rement,
si vous ne le trouvez pas dans le mois...
vous le flairerez en montant l'escalier.
Allez voir.
Il vous attendra.
Cet acte,
pour ta propre s�curit�,
qui nous est ch�re, autant que nous afflige
ce que tu as fait,
doit t'�loigner d'ici aussi vite que le feu.
Pr�pare-toi.
Le bateau est pr�t, le vent propice, on t'attend,
tout est pr�t pour l'Angleterre.
C'est ainsi,
si tu connaissais nos intentions.
Un ch�rubin les voit.
Mais bon, cap sur l'Angleterre.
Adieu, ch�re m�re.
Ton p�re qui t'aime.
Ma m�re.
P�re et m�re sont mari et femme.
Mari et femme sont une seule chair. Donc :
m�re.
Etre ou ne pas �tre.
C'est la question.
Est-il plus noble pour l'esprit
de souffrir les coups et fl�ches d'un destin injuste
ou
de prendre les armes contre une mer de troubles
et, s'y opposant,
d'y mettre fin ?
Mourir...
dormir, rien de plus,
et par un sommeil dire qu'on met fin
aux maux du coeur et aux mille blessures de la chair.
Dissolution ardemment souhaitable.
Mourir,
dormir,
dormir, r�ver peut-�tre...
Oui,
c'est l'obstacle.
Dans ce sommeil de mort, ce qu'on peut r�ver,
chass� le tumulte de vivre,
doit nous arr�ter.
C'est cette pens�e
qui prolonge la calamit� de la vie.
Qui supporterait le fouet, les injures du temps,
les torts de l'oppresseur,
l'insolence des fiers,
les peines de l'amour rejet�,
les retards de la loi, le d�dain du pouvoir,
le m�pris que le m�rite doit subir des canailles,
quand on pourrait s'en �chapper
d'un simple coup de lame ?
Qui porterait ce fardeau,
g�mir et suer, accabl� par la vie,
si la peur de quelque chose apr�s la mort,
ce pays inexplor�
d'o� aucun voyageur ne revient,
ne troublait la volont�,
nous faisant pr�f�rer les maux qui sont les n�tres
� d'autres dont nous ne savons rien ?
Ainsi
la conscience fait des l�ches de nous tous,
la couleur premi�re de la r�solution
d�p�rit � l'ombre blafarde de la pens�e,
et de fi�res et vastes entreprises,
� cette id�e,
d�tournent leur cours
et perdent jusqu'au nom d'action.
S'il vous pla�t de partir.
Cap sur l'Angleterre.
De cet instant,
que mes pens�es soient de sang
ou ne vaillent plus rien.
Seigneur,
nous savons ce que nous sommes,
mais ne savons pas ce que nous serons.
Je vous prie, ne parlons plus de cela,
mais si on vous demande ce que cela signifie, dites ceci :
par Dieu et par la charit�,
h�las ! Quelle honte !
Les gar�ons le font � chaque occasion.
Par saint Dard,
ils sont � bl�mer.
Elle dit :
"Avant de me culbuter,
"tu as promis de m'�pouser."
Et lui : "Je l'aurais fait,
"par le soleil l�-haut,
"si tu n'�tais venue dans mon lit."
J'esp�re que tout ira bien.
Nous devons �tre patients.
L�-dessus, je vous remercie de vos bons conseils.
Bonne nuit, mesdames.
Mes douces dames, bonne nuit.
O Gertrude !
Les malheurs ne viennent pas seuls, en �claireurs,
mais en bataillons.
D'abord le meurtre de son p�re,
puis le d�part de votre fils,
violent auteur de la mort du bon Polonius,
Oph�lie s�par�e d'elle-m�me et de son clair jugement,
enfin,
pesant seul autant que le reste,
son fr�re est en secret revenu de France.
Il rumine ces faits inou�s,
s'enferme dans les nuages,
l'oreille infect�e
de r�cits venimeux sur la mort de son p�re.
Ch�re Gertrude,
c'est comme une mitraille qui, en bien des endroits,
m'inflige des morts superflues.
Roi mis�rable,
- rends-moi mon p�re. - Calmez-vous, bon La�rte.
- O� est mon p�re ? - Mort.
- Pas de sa main ! - Qu'il questionne.
Comment est-il mort ?
Ne jonglez pas avec moi. Au diable l'all�geance !
Je la voue au plus noir des diables !
La conscience, la gr�ce, au fin fond de l'enfer !
Je d�fie la damnation. J'en suis au point
que je suis indiff�rent aux deux mondes.
Advienne que pourra.
Mais j'aurai veng� mon p�re !
- Qui vous arr�tera ? - Ses ennemis.
Vous parlez en bon fils
et en vrai gentilhomme.
Que je suis innocent de la mort de votre p�re
et que j'en suis tr�s vivement �mu,
ce sera clair � votre jugement comme le jour � votre oeil.
Bon La�rte,
celui qui a abattu votre noble p�re
en voulait � ma vie.
Oph�lie, tendre soeur.
Ne reviendra-t-il plus ?
Je ne peux que pleurer en pensant
qu'on l'a mis dans la terre froide.
Mon fr�re le saura !
lls l'ont port�
t�te nue dans la bi�re,
lire-lire-lonlaire.
Et sur sa tombe,
plus d'une larme a coul�.
Dieu te garde, ma colombe.
Voici du romarin,
c'est pour le souvenir.
Je t'en prie, amour, souviens-toi.
Et des pens�es,
en guise de pens�es.
Des fleurs de fenouil et des ancolies.
Voici du souci pour vous,
et un peu pour moi. On l'appelle herbe du pardon,
le dimanche. Il faut porter votre souci diff�remment.
Voici une marguerite.
Les violettes se sont fan�es quand mon p�re est mort.
On a dit qu'il a eu une bonne fin.
Ne reviendra-t-il plus ?
Non, il est mort.
Va � ton lit de mort.
Il ne reviendra jamais.
Sa barbe �tait blanche comme neige,
couleur de lin ses cheveux.
Il est parti,
parti, rien ne sert de pleurer sur lui.
Dieu ait piti� de son �me.
Et pour toutes les �mes chr�tiennes, je prie Dieu.
Dieu soit avec vous.
Fi�vre,
dess�che mon cerveau !
Larmes sept fois sal�es,
br�lez le sens, le pouvoir de mes yeux.
Par le ciel, ta folie sera pay�e d'un poids tel
qu'il affolera notre balance.
O, rose de mai,
ch�re enfant, tendre soeur, douce Oph�lie !
Ciel, l'esprit d'une jeune fille peut-il
�tre aussi mortel que la vie d'un vieil homme ?
Adieu, seigneur.
J'ai des paroles de feu qui flamboieraient,
mais cette folle douleur les �teint.
- Quelles nouvelles ? - Des lettres, seigneur.
De Hamlet.
Qui les a apport�es ?
Des marins.
Laisse-moi.
"Haut et puissant,
"sachez qu'on m'a d�barqu� nu sur le sol de votre royaume.
"Demain, je demanderai � voir vos yeux royaux,
"et, demandant d'abord votre indulgence,
"je vous conterai ce qui a occasionn� mon soudain...
"et plus encore �trange retour."
"Nu."
En post-scriptum, il ajoute :
"Seul."
Un malheur marche sur les talons de l'autre,
tant ils se suivent vite.
Votre soeur s'est noy�e, La�rte.
O� ?
Un saule pousse au travers d'un ruisseau,
ses feuilles refl�t�es dans le miroir de l'eau.
Elle fit l� des guirlandes fantastiques
de coucous, d'orties,
p�querettes et orchis sauvages,
qu'on nomme aussi plus cr�ment,
et que les vierges appellent doigts d'hommes morts.
Elle voulut pendre aux branches sa couronne,
un rameau envieux se brisa.
Avec ses troph�es d'herbe, elle tomba
dans le ruisseau en pleurs.
Ses habits d�ploy�s
la soutinrent un moment, telle une sir�ne,
fredonnant des bribes de vieux airs,
comme indiff�rente � sa propre d�tresse
ou telle une cr�ature n�e pour cet �l�ment.
Mais cela ne pouvait durer : ses habits,
lourds de leur eau,
tir�rent la pauvre de son chant m�lodieux
vers une mort fangeuse.
Elle est donc noy�e ?
Qui b�tit plus solide que le ma�on,
le constructeur de bateaux, le charpentier ? Le fossoyeur.
Ses maisons durent jusqu'au Jugement dernier.
Cet homme n'est pas conscient de ce qu'il fait ?
II chante en creusant une tombe.
A qui est cette tombe ?
A moi.
Je le crois, car tu es dedans.
Vous n'�tes pas dedans, elle n'est pas � vous.
Moi, on ne me met pas dedans, pourtant elle est � moi.
Pour quel homme creuses-tu ?
- Aucun homme. - Bon, pour quelle femme ?
- Aucune femme. - Qui y reposera ?
Une qui fut femme, mais elle est morte.
Pointilleux, le croquant.
Parlons pr�cis, ou l'�quivoque nous perd.
Depuis quand es-tu fossoyeur ?
Entre tous les jours de cette ann�e-l�,
j'ai commenc� le jour
o� feu le roi Hamlet
a vaincu Fortinbras, roi de Norv�ge.
- Quand �tait-ce ? - Vous ne savez pas ?
Le premier idiot vous le dira.
Le jour o� est n� le jeune Hamlet,
le fou qu'on a envoy� en Angleterre.
Et pourquoi l'a-t-on envoy� en Angleterre ?
Parce qu'il �tait fou.
Il y retrouvera ses esprits. Sinon, c'est pas grave l�-bas.
Pourquoi ?
�a ne se verra pas.
L�-bas, ils sont tous aussi fous que lui.
Comment est-il devenu fou ?
De fa�on tr�s bizarre, dit-on.
Comment ?
En perdant l'esprit.
- Dans quel �tat �tait-il ? - Au Danemark.
Chut !
Qu'on la mette en terre.
Que de sa chair belle et sans souillure
naissent des violettes.
Pas d'autre c�r�monie ?
Ne fera-t-on rien de plus ?
Rien de plus.
Sa mort est suspecte.
On profanerait le service des morts
en chantant un requiem pour elle
- comme pour une �me en paix. - Pr�tre hargneux,
ma soeur sera parmi les anges quand, en bas, tu hurleras.
Des fleurs pour une douce fleur.
Adieu.
J'esp�rais te voir �pouser mon Hamlet,
fleurir ton lit nuptial, douce enfant,
non d�corer ta tombe.
Qu'un triple malheur
tombe trente fois
sur la t�te maudite dont l'acte cruel
te priva de ton subtil esprit.
Retenez la terre un moment,
que je la serre encore dans mes bras.
Versez maintenant votre poussi�re
sur le vivant et sur la morte, jusqu'� faire une montagne
plus haute que le vieux mont P�lion
ou la cime c�leste de l'Olympe bleu !
Qui est celui dont le chagrin parle avec cette emphase,
dont la plainte conjure les �toiles
et les arr�te, saisies d'effroi ?
Le diable emporte ton �me !
Tu pries mal !
S'il te pla�t, enl�ve tes doigts de ma gorge !
Je ne m'emporte pas, mais je peux �tre dangereux,
tu serais bien avis� de me craindre. Ote ta main !
J'aimais
Oph�lie !
L'amour de quarante mille fr�res
ne peut �galer le mien !
Que feras-tu pour elle ?
- Il est fou, La�rte. - Mon Dieu, laissez-le !
Tu veux pleurer ? Te battre ?
Te lac�rer, manger un crocodile ?
Moi, je le ferai ! Tu viens ici pour geindre !
Me braver en sautant dans sa tombe !
Sois enterr� vif avec elle, et moi aussi !
Tu parles de montagnes ? Qu'on les entasse sur nous,
jusqu'� ce qu'aupr�s de notre amas br�lant,
Ossa ne soit qu'une verrue !
Si tu veux vocif�rer, je braillerai aussi fort que toi !
C'est folie pure.
La crise va le tenir quelque temps.
Je t'en prie, bon Horatio,
veille sur lui.
Peu importe.
Hercule lui-m�me aura beau faire ce qu'il pourra,
le chat miaulera,
le jour du chien viendra.
J'ai des mots � te confier.
Rosencrantz
et Guildenstern
filent vers l'Angleterre.
Sur eux, j'ai beaucoup � dire.
Une divinit�
donne forme � nos plans, m�me mal �bauch�s.
C'est certain.
Dans mon coeur, une sorte de combat
m'emp�chait de dormir.
Montant de ma cabine,
envelopp� dans mon caban, dans le noir,
je t�tonne � leur recherche,
je les trouve,
prends leur ballot,
Je ne crois pas. Je gagnerai aux points rendus.
L�, je trouve,
tra�trise royale,
l'ordre formel qu'� la lecture du pli,
sans perdre un instant, m�me pour aiguiser la hache,
on me coupe la t�te.
Est-ce possible ?
Voici l'ordre de mission.
Prends ton temps pour le lire.
Me voyant pris dans la nasse de ces bandits,
je m'assois,
j'invente un nouvel ordre de mission.
Je l'�cris avec soin : une demande pressante du roi,
� l'Angleterre, fid�le tributaire,
pour qu'aussit�t le message connu,
et sans peu ou prou s'attarder � d�lib�rer,
les porteurs de la pr�sente
soient mis � mort sur-le-champ,
sans confession.
Quel roi est-ce l� !
N'est-ce pas agir en conscience
que le repayer...
de ce bras ?
C'est se damner que laisser ce chancre faire pire.
D'Angleterre,
- il saura bient�t la v�rit�. - Bient�t.
L'intervalle est � moi.
Et un homme ne vit que le temps de dire "un".
Hamlet revient.
Qu'�tes-vous pr�t � faire
pour vous montrer fils de votre p�re, en actes
- plus qu'en paroles ? - Lui couper la gorge
- � l'�glise. - La vengeance ne doit pas
avoir de limites.
Mais, bon La�rte, faites donc ceci :
restez dans votre chambre.
Au retour de Hamlet, nous ferons louer votre adresse,
vous mettrons face � face en pariant sur vous deux.
C'est un �tourdi,
choisissez une lame d�mouchet�e et d'une botte,
- vengez votre p�re. - Je le ferai,
et dans ce but,
j'enduirai mon �p�e.
J'ai achet� un onguent si mortel
que si je l'�corche � peine,
il peut mourir.
Durant l'assaut, vous aurez chaud,
et quand il voudra boire,
je lui aurai pr�par� une coupe � cette fin.
Qu'il y trempe les l�vres,
et m�me s'il a �chapp� au venin de votre lame,
notre but est atteint.
Le roi
a pari� que La�rte, en douze reprises, ne portera pas
trois touches de plus que vous.
Il a pari� douze contre neuf.
Epreuve imm�diate,
si vous daignez r�pondre.
A cette heure, j'ai coutume de me promener.
S'il pla�t au roi, apportez les fleurets.
Vous perdrez ce pari.
Je ne crois pas. Je gagnerai aux points rendus.
Mais tu ne sais pas le mal que j'ai, pr�s du coeur.
Peu importe.
Ce n'est que sottise.
Alarme qui troublerait une femme.
Si votre esprit est r�ticent, ob�issez-lui.
J'irai dire que vous n'�tes pas pr�t.
Rien du tout. Nous d�fions les augures.
Une providence sp�ciale d�cide de la chute d'un moineau.
Si c'est maintenant, ce n'est pas � venir.
Si ce n'est pas � venir, ce sera maintenant.
Si ce n'est pas maintenant, cela viendra pourtant.
Etre pr�t, tout est l�.
Puisque aucun homme ne sait ce qu'il laisse,
qu'importe de partir plus t�t ?
Laissons.
Venez, Hamlet.
Prenez cette main.
Accordez-moi votre pardon.
Je vous ai fait du tort.
Mais pardonnez, en gentilhomme.
L'assistance le sait, vous l'aurez appris,
je suis afflig� d'un grave �garement.
Ce que j'ai fait, qui a heurt� votre nature, votre honneur,
je le proclame ici... �tait de la folie.
Hamlet a-t-il fait du tort � La�rte ?
Jamais Hamlet.
Si Hamlet est enlev� � lui-m�me,
et, n'�tant plus lui-m�me, offense La�rte,
ce n'est pas Hamlet qui agit.
Hamlet le nie.
Qui commet l'acte, alors ?
Sa folie.
S'il en est ainsi, Hamlet est du parti des offens�s.
Sa folie est l'ennemie du pauvre Hamlet.
Monsieur,
devant cet auditoire, je nie tout mal pr�m�dit�.
Consid�rez, dans vos g�n�reuses pens�es,
que j'ai tir� ma fl�che par-dessus la maison,
et bless� mon fr�re.
Je suis satisfait
dans ma nature de fils,
qui m'incitait � la vengeance.
Mais en termes d'honneur,
je ne veux pas de r�conciliation.
Les fleurets, allons.
Un pour moi.
Je serai mouch�, La�rte.
Face � mon ignorance, votre habilet�,
telle une �toile dans la nuit noire, brillera.
- Vous vous moquez. - Non, par cette main.
- Vous connaissez l'enjeu ? - Fort bien.
Votre Gr�ce a mis� sur le plus faible.
Je ne suis pas inquiet. Je vous ai vus tous deux.
Jugement.
Une touche. Tr�s nette.
Reprenons.
Arr�tez.
A ta sant�, Hamlet.
Donnez-lui.
Mettez-la de c�t�. D'abord, cette reprise.
- Et l� ? - Touch�, je l'avoue.
Notre fils va gagner.
- La reine boit � ta fortune. - Vous �tes bonne.
- Gertrude, ne buvez pas. - Mais si, seigneur.
Pardonnez-moi.
Tout � l'heure.
Cette fois, je le touche.
Hamlet,
tu es mort.
Aucun rem�de au monde ne peut t'aider.
Tu n'as pas une demi-heure � vivre.
L'instrument de la trahison est dans ta main,
d�mouchet� et envenim�.
Ce coup abject s'est retourn� contre moi.
Comme une b�casse, je suis pris � mon propre pi�ge.
Ta m�re est empoisonn�e.
Je n'en peux plus.
Le roi !
Le roi est le coupable !
Mon cher Hamlet...
La coupe !
Je suis empoisonn�e !
Tiens, incestueux,
meurtrier, maudit Danois,
suis ma m�re.
Il doit en �tre ainsi.
Je meurs, Horatio.
Malheureuse reine, adieu.
Vous qui p�lissez et tremblez � voir cette infortune,
qui restez muets, public de ce drame,
si j'avais le temps... Ce cruel sergent, la mort,
est implacable dans son arr�t...
Je pourrais vous dire...
Mais qu'il en soit ainsi.
Je suis mort. Tu vis.
Fais de ma cause un juste r�cit aux insatisfaits.
N'en croyez rien.
Je suis un ancien Romain plus qu'un Danois.
- Il reste du poison. - Donne-moi la coupe.
Par le ciel,
je l'aurai.
Quel nom bless�, si tout reste ignor�,
vais-je laisser derri�re moi !
Si tu m'as jamais tenu dans ton coeur,
prive-toi encore un instant de bonheur,
et dans cet �pre monde, respire encore et souffre
pour dire mon histoire.
Laisse-moi.
Le reste est silence.
Traduction : Eisenschitz - Louit
Sous-titrage TVS - TITRA FILM
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