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Zulu
On peut prendre place sur le fauteuil.
Et donc voici le texte.
Ça va être le nom du film ?
Oui, sans doute.
Bastien Regnier n'était jamais en retard.
Ce matin -là était ordinaire et le
jeune homme fut le premier à se
présenter au local du parti.
Il passa par l'entrée de service
puis actionna le rideau de fer qui
protégeait la vitrine.
C'était un garçon de 20 ans avec
un corps massif doté d'un cou
puissant que surmontait une tête
ronde aux cheveux rats.
Son visage exhibait un nez en
trompette, des joues rebondies
encore imberbe, des lèvres formant
une moue délicate, détails qui
laissaient croire que l'enfance ne
s'était pas encore entièrement évaporée.
Pourtant, à l'observer plus
longuement, on pouvait aussi noter
les regards en coin des petits
yeux bridés qui témoignaient d'une
conscience du monde déjà bien éprouvée.
Il entendit la grille s'arrêter.
La permanence départementale était
maintenant ouverte aux curieux.
Et son chef n'était pas arrivé.
Bastien ne s'agaçait plus de ses
retards systématiques mais restait
surpris qu'un homme aussi
méthodique qu'Eric Richermoz
puisse se montrer si négligent
quant aux horaires.
Le jeune militant profita de
l'attente pour s'acquitter de
tâches administratives.
Récemment promu et touché par la
considération qu'on lui avait
manifestée, il accomplissait son
travail de secrétaire de
circonscription avec Zelle.
Eric apparut enfin avec la bonne
humeur dont il était coutumier
quand il franchissait la porte du lieu.
Son subordonné retira ses affaires
pour lui laisser sa chaise et
attendit les consignes.
Comme l'élection présidentielle
approchait, Bastien fut chargé de
glaner des soutiens à Marine Le
Pen, la dirigeante et candidate du parti.
Oui bonjour, je suis M.
René Bastien, je voudrais parler à M.
Le Maire s'il est possible.
C'est raison personnelle.
De son côté, Eric se consacra à la
rédaction d'un communiqué de
presse que devait impérativement
valider le vice -président en personne.
Le premier était encore bredouille
quand l'autre reçut un message et
annonça Allez c'est bon, j'ai mes validations.
Il t'a validé ton communiqué ?
S'étonna Bastien tout épaté de
voir son camarade converser aussi
facilement avec le numéro 2.
Oui, fit Eric satisfait.
Bastien ressentit alors
brusquement combien le temps avait
passé depuis leur première
rencontre dans les rangs des
colleurs d'affiches.
A présent, Eric était le chef
départemental et il tutoyait les
grands du parti.
Et pourtant, se disait Bastien, il
s'est resté simple avec tout le monde.
Comme s'il devinait ses pensées,
son supérieur l'encouragea
gentiment à développer son savoir
-faire politique.
Des communiqués franchement, tu
devrais t'habituer à en faire
genre un toutes les deux semaines.
Mais j'ai essayé...
Parce que franchement avant ça me
prenait deux heures à faire, là
maintenant j'en fais un en 20
minutes, c'est la...
Quand tu connais les éléments de
fond, ça va très vite à la fin,
même ça peut aller en moins de
temps que ça.
Non mais je suis d'accord tu vois,
mais il se passe rien Amiens.
Tout à l'heure on se prend du
temps, on prend les pages Coé
-Picard Amiens, je t'assure qu'on
pourra trouver un truc.
Bonjour madame.
Bonjour monsieur.
Je vais vous prendre le Coé -Picard
puis un café s'il vous plaît.
Je trouve ça marrant.
Et tu t'y retrouves bien ?
Ah oui, oui tout à l'heure.
Et quand on te prête des pensées,
il n'y a rien de faux ?
Non, il n'y a pas de problème.
Pour l'instant j'ai...
Tout est bon pour moi.
Ok.
Eh bien, continuons.
C'est à cette période que sévit la
grande fièvre électorale qui
saisissait le pays tous les cinq ans.
Les controverses politiques
devenaient la matière principale
des conversations, d'autant que
l'issue du scrutin apparaissait incertaine.
La France était anxieuse, le
chômage persistait, l'économie
mondialisée bouleversait les
usages, des arrivées massives
d'exilés contrariaient le
quotidien, des attentats sanglants
cherchaient à semer l'épouvante.
La confiance des citoyens en leur
dirigeance était dissipée à mesure
des scandales politiques, et le
Front National, un parti que
beaucoup considéraient comme
dangereux, se présentait comme une
option à tenter absolument.
Bastien ne comptait pas ses heures.
Bonjour mesdames.
Marine Le Pen pour 2017.
D'accord.
Bonne journée mesdames.
On le voyait souvent sur les
marchés distribuer du matériel de
propagande avec la sérénité que
procure l'expérience.
Il militait depuis cinq ans déjà.
Bastien, tu peux faire la part en
arrière ?
Merci.
Ah c'est gentil, c'est gentil.
Il me paye le café, c'est déjà bien.
On attend un peu qu'il y ait des
gens qui passent.
Bonjour mesdames.
Marine Le Pen pour 2017.
Merci.
Une bonne journée.
Bonjour monsieur.
Marine Le Pen pour 2017.
Bonjour mon pote.
Une bonne journée monsieur.
Protégé des injures par sa foi
politique, exalté par la vague
d'adhésion que le Front National
avait soulevée lors des élections
précédentes, il s'était aussi
senti digne d'apparaître devant
une caméra, le temps de la
campagne, pour faire résonner la
musique du parti.
C'est bon, moi j'ai révisé mes
points, c'est bon.
Au début, sa hiérarchie veillait.
Des cadres n'étaient jamais très
loin à l'observer jouer la
partition et préféraient parfois
l'accompagner sur les tournages
pour être certains de voir bien
répercuter les arguments déchargés
de communication.
Eric s'était affirmé comme un bon modèle.
Face aux contradicteurs, Bastien
savait désormais garder son calme
et placer des arguments de poids
au bon moment pour surprendre
l'interlocuteur influencé par le
mauvais renom du Front National.
Mais bon, de toute façon, on peut
être pour ou contre, mais c'est au
peuple de décider.
À ce moment -là, on n'est pas
démocrate, mais je considère en
démocratie que le peuple a raison.
En France, il n'y a pas de montée
de l'extrême droite.
En France, on n'est pas d'extrême droite.
Ça fait des années qu'on milite
pour le Front, et le Front s'est
perpétué avec toujours le même
principe de patriotisme après
toutes ces années, même avec les
changements d'opinion dans le
parti, etc., mais l'idée même de
la patrie a toujours été quelque
chose de fort.
Heureusement qu'il y a eu des changements.
Oui, heureusement qu'il y a eu des changements.
Finalement, rassuré par les
capacités rhétoriques du jeune
homme et sa loyauté sans faille
envers les thèses du parti, le
Front national confirma Bastien
dans son rôle représentatif de la
jeunesse et du renouveau.
Et on le laissa agir tout seul.
Cette revendication de l'état
islamique qui affirme être
derrière l'attaque aux camions
-béliers d'hier soir à Berlin,
c'est par communiqué via son
agence de propagande que le groupe
djihadiste s'est manifesté vers 20h30.
Jacques Dibona, cette
revendication, est -ce que c'est la méthode...
Bastien ouvrit amplement à la
caméra les portes de son intimité,
empêchant cependant l'intrusion
dans les endroits où il thésait
son appartenance au Front national.
Son lieu de travail et son cercle familial.
Il n'autoriserait ainsi l'accès à
sa maison d'enfance que lorsque
ses parents partiraient en voyage.
Bastien Rainier avait grandi au
sein d'un petit village proche de
Beauvais, dans la ferme de ses
aïeux réhabilitée par ses parents.
Il aimait son terroir.
Enfant, les champs et les bois de
la campagne picarde qui
l'entourait l'avaient tant ému
qu'aujourd 'hui encore il
s'enlanguissait vite quand il
devait s'éloigner pour ses affaires.
Pendant l'adolescence, il s'était
exercé l'été au métier de
constructeur sur les chantiers de
son père qui dirigeait une grosse
entreprise de bâtiments.
Le baccalauréat en poche et malgré
des relations difficiles avec ses
parents, il avait choisi de
pousser la vocation en partant
étudier dans la faculté de génie
civil d'Amiens.
Il était resté vivre dans la
capitale régionale après son
départ de l'université.
Au moment où démarrait la
campagne, il venait de décrocher
un poste dans un bureau d'études.
Car désireux de marquer son
indépendance, il ne voulait pas
reprendre les rênes de la société
de son père.
Peu de temps après les premières
actions de propagande, ses
employeurs lui firent comprendre
qu'ils étaient au courant de son
engagement politique.
Sa période d'essai prenait fin, on
mit en avant son incompétence et
on le remercia.
Bastien se sentit à nouveau
victime d'une persécution.
Pendant sa scolarité, il avait eu
des altercations régulières avec
ses professeurs à cause de ses
opinions très manifestes, qui
avaient même motivé l'arrêt
prématuré de ses études.
Mais il refusait d'abandonner le
combat des idées.
Il mit un terme à une carrière
dans le secteur qui faisait la
fortune de sa famille.
Il confina ses actions militantes
sur Amiens et il décida de
réorienter son avenir
professionnel du côté de son
village d'enfance, dans ce qui
n'était au départ qu'un gagne -pain
d'étudiants, derrière le comptoir
d'un complexe de loisirs de la
zone industrielle voisine.
Ici, sa vie militante ne
présentait aucun danger de représailles.
Son patron votait pour le même
parti que lui et la politique
n'est pas un sujet de discussion
quand il s'agit de s'amuser avant tout.
Certains soirs, quand les clients
étaient partis, Bastien pouvait
disposer des lieux pour s'exercer
à sa passion, le jeu de laser
qu'il avait découvert à 12 ans
lors de l'anniversaire d'un ami.
Jeune adolescent, il avait été
instantanément séduit par
l'atmosphère de l'activité, aux
airs d'entraînement militaire, où
les joueurs, armés d'un fusil à
rayons lumineux et revêtus d'une
combinaison équipée de capteurs,
s'affrontent dans un labyrinthe
tapissé de graffiti, au rythme
d'une musique électronique assourdissante.
Bastien s'exerçait chaque semaine
au combat dans une équipe dont il
était devenu capitaine, en vue des
tournois qui réunissaient de temps
à autre les joueurs des quatre
coins de France.
Son pseudonyme, Hammers, choisi
quelques années plus tôt
conformément aux usages, était à
présent un nom reconnu dans le milieu.
Ouais.
On dirait que le laser c'est un...
C'est un truc très violent en fait.
En fait.
Comment vous le décrivez un peu ?
Parce que ?
Euh...
Entraînement militaire, armés d'un
fusil, entraînement au combat.
Entraînement au combat ?
Ouais, ils s'entraînaient chaque
semaine au combat.
En même temps, est -ce que c'est
pas les termes ?
Bah non.
Entraînement sportif, pistolet laser.
Un pistolet, c'est une arme.
Ouais mais c'est pas un fusil.
Ça c'est...
Après c'est mon côté président de
fédé qui parle.
Bastien créa une fédération
nationale pour tenter de hisser
l'activité au rang de pratiques sportives.
Muri par son expérience de
militant politique et la
fréquentation d'Éric Richermoz, il
sut profiter d'un tournoi qu'il
organisait pour présenter son
projet à un maximum de joueurs et
asseoir sa prééminence.
Aujourd'hui, c'est un jour un peu spécial.
Il y a un an, j'ai créé mon
association de Laser Quest, qui
est une association locale, comme
un club de foot, on va dire, mais
à l'échelle du laser.
Et aujourd'hui, j'ai l'honneur de
vous annoncer la création
officielle de la Fédération
Française de Lasertag.
Le projet d'amour s'intriguait.
Les joueurs venaient le questionner.
Nous, ce que t'attends juste,
c'est de créer une association et
de pouvoir s'inscrire à cette fédération.
Bastien avait appris à paraître
important pour convaincre.
Il répondait d'un air détaché.
C'est ça.
Pour le reste, c'est moi et la
fédération qui gère Europe.
Et pour les subventions, je
travaille avec des élus.
Et t'as eu un rapport avec ces
gens -là ou pas encore ?
Avec les élus ?
Ouais.
Moi, je suis très engagé en politique.
Je suis censé me présenter à la
mairie en 2020 à Amiens.
Et j'ai plusieurs personnes qui
s'y sont élus députés cette année.
Ils ont une enveloppe
parlementaire de 125 000 euros par
député par an.
Ils distribuent comme ils veulent.
Donc si je participe à leur
élection et si je les fais élire,
j'aurai une partie qui sera
attribuée à la fédération.
Ils m'ont promis entre 5 et 10 000 euros.
5 000 euros, je fais deux tournois
gratuits pour les joueurs.
Plus j'ai d'élus qui se sont
amenés à être députés, plus
j'aurai d'argent.
En contrepartie, il faut que je
bosse à fond pour les faire élire.
Voilà.
L'emploi du temps de Bastien se densifiait.
Les permanences au Laser Quest,
les démarches pour la fédération
sportive, la coordination des
militants politiques à sa charge,
les séances d'affichage ou les
tournées des boîtes aux lettres
occupaient ses journées et ses nuits.
La relation avec sa compagne en pâtit.
Des crises de plus en plus
fréquentes éclataient et
secouaient le couple.
Il était au fond très attaché à
elle, n'imaginait pas s'en défaire.
D'autant qu'il s'était donné pour
règles personnelles strictes de se
marier avant ses 25 ans.
Après avoir fréquenté depuis 5 ans
au moins celle qu'il épouserait et
d'avoir un fils avant ses 26 ans.
Sans elle, l'opération devenait insoluble.
Elle m'emmerde, confia -t -il à Eric.
Je me sens coincé.
Le secrétaire départemental se
montrait bon confident.
Et puisque Bastien était un homme
facilement conquis par les signes
d'affection, l'amitié pour son
chef s'en trouva renforcée.
Eric, quant à lui, semblait se
faire peu de tracas sentimentaux.
Il cultivait même une âme volage.
Son ambition l'occupait tant que
les activités amoureuses
paraissaient subalternes.
Il évoquait ses maîtresses avec un
détachement qui laissait Bastien
perplexe puis portait un toast à
la présidente.
À celle -là, il serait fidèle.
Eric convia Bastien à Paris.
Peu de temps auparavant, son
militant lui avait décrit ses
ambitions dans le milieu du laser
et comment se servir d'Internet
pour promouvoir la fédération.
Visiteur assidu de la plateforme
YouTube, Bastien pensait connaître
les recettes pour créer le buzz et
accroître sa notoriété.
Son chef l'avait écouté songeur.
Sur le réseau, le combat électoral
faisait rage.
Un autre candidat avait déjà fondé
une chaîne sur YouTube et
plusieurs centaines de milliers de
curieux s'abreuvaient chaque
semaine de son verbe.
Tandis que le joueur de laser se
vantait de connaître la clé des
buzz, Eric s'était dit qu'il
tenait là une bonne recrue pour
lancer la chaîne du numéro 2 du parti.
Ils se garèrent en banlieue pour
éviter de payer le stationnement
dans les quartiers chics et
empruntèrent le métro qui fila
vers l'Arc de Triomphe.
Et on ne l'a pas payé le métro.
Ça m'a marqué parce que moi, je ne
l'ai jamais pris.
Moi, je suis quelqu'un qui
respecte un peu les règles, etc.
Eric s'en bat les couilles.
Quand ils arrivèrent au pied de
l'immeuble où s'organisait la
campagne de la candidate, Eric
monta seul les annoncés.
Puis fit monter Bastien et
l'abandonna à nouveau sur le
palier du cinquième étage.
Quand on l'autorisa à entrer, le
militant Picard fut conduit à une
arrière -salle reconvertie en cafétéria.
Eric semblait tout à son aise.
Il distribua des viennoiseries à
Bastien et à l'assistant du numéro
2 en expliquant qu'il en apportait
toujours ici pour soigner ses relations.
Puis il disparut à nouveau,
laissant les deux autres mâchèrent
en silence.
Bastien s'efforçait de dissimuler
son trac, mais on percevait le
trouble quand il s'effleurait le
nez d'un tic nerveux.
Soudain, il vit le vice -président
du parti, Florian Philippot, qui
s'avançait vers lui.
Bastien, Florian, c'est le jeune
de la Somme qui est dans le bureau
fédéral qui travaille sur ta
chaîne YouTube.
Très bien, donc l'expert YouTube.
Voilà, on voit.
Bastien minimisa ses qualités,
mais le numéro 2 avait trop peu de
temps pour s'attarder en politesse.
« On y va ?
» demanda -t -il pour presser le mouvement.
Il refusa les chouquettes qu'Eric
lui présentait et, sur les
conseils de Bastien, s'installa
derrière le bar.
« Soyez décontracté comme si vous
étiez chez vous », précisa Bastien.
« Vous pouvez boire un café, ça
fera encore plus sympa.
Et même si vous abordez des sujets
sérieux, n'hésitez pas à plaisanter.
Quand les gens rient, c'est gagné.
» Philippot était un homme encore jeune.
Il avait rejoint l'équipe de Mme
Le Pen peu de temps après sa
sortie de l'Ecole nationale d'administration.
Il avait rapidement senti que le
mouvement manquait de cohésion interne.
Aussi avait -il mis en œuvre toute
sa science technocratique pour le
structurer et le transformer en un
des plus puissants de France.
Il avait insisté sur la formation
des cadres, renforcé le maillage
territorial et encouragé le
recrutement en mettant la jeunesse
à l'honneur.
Mais c'est à la stratégie de
communication qu'il apportait le
plus grand soin.
Pendant longtemps, le Front
national n'avait pas pris la peine
de masquer un fond xénophobe.
Les militants avaient pu exprimer
sans détour un rejet des étrangers.
Le fondateur, Le Penpère,
s'essayait au calembour, faisant
l'apologie des régimes génocidaires.
Il y avait eu aussi plusieurs
crimes racistes commis par des
affiliés du parti.
Certain que la mauvaise réputation
bloquerait toute progression
électorale, Philippot avait
renforcé ce qu'on nommait « des
diabolisations ».
On passait au filtre les messages
outranciers, on excluait l'école
porteur de haine, on misait sur la
convivialité et la bienveillance,
mais avec fermeté.
Ils enregistrèrent l'annonce
d'ouverture de la chaîne YouTube
et quelques commentaires sur l'actualité.
Bastien encourageait l'orateur en
acquiescent de la tête, en forçant
des sourires, et il osa le
tutoiement, qui s'imposa avec naturel.
N'hésite pas à faire une gestuelle
en même temps quand tu es les critiques.
« Jamais je n'aurais cru en
arriver là, pensait -il.
Je pouvais au mieux devenir
conseiller municipal et me voici
en train de diriger Philippot.
» À la fin du tournage, le numéro
2 demanda à Bastien s'il pouvait
s'occuper rapidement du montage,
car le rythme de la campagne s'intensifiait.
Bastien ne savait pas très bien où
trouver le temps nécessaire, mais
accepta sans hésiter.
Il consacra la nuit suivante à
l'assemblage de la séquence.
Et c'est finalement le lendemain
soir, peu avant la fin de son
service derrière le comptoir du
complexe LaserQuest de Beauvais,
qu'il créa le compte YouTube du
politicien et y déposa l'ouvrage achevé.
En revenant chez lui tard dans la
nuit, il reçut des messages d'Eric
qui l'incitaient d'un ton
préoccupant à regarder la vidéo.
Bastien constata alors que
plusieurs milliers de personnes
avaient déjà découvert le film.
Cela n'était pas prévu.
Personne ne devait en être informé
avant que la presse l'annonça le
lendemain matin.
Il scrutait, héberluait le chiffre
de fréquentation qui ne cessait de croître.
C'était un buzz.
Ou plus précisément un bad buzz,
car la première mouture de la
chaîne YouTube du numéro 2 était
moquée et conspuée par les visiteurs.
La réputation du parti y était
sans doute pour beaucoup, mais les
internautes commentaient aussi le
soin maladroit mis en œuvre pour
procurer un semblant d'intimité.
Il n'y avait rien dans la tasse
que buvait Philippot et
l'étiquette du prix trahissait un
achat fait pour l'occasion.
Que faire ?
Il appela Eric, qui contacta le
siège et l'ordre rappliqua sans
attendre par le canal hiérarchique inverse.
ne rien toucher.
Il serait plus désastreux encore
de retirer la séquence.
Peu importaient les commentaires d'ailleurs.
Un bad buzz restait un buzz.
Pour un homme politique, le
rappela Éric, la priorité est
d'être vu.
Les jours qui suivirent, la presse commenta.
C'était devenu un petit événement
de la campagne électorale dont
Bastien entendait parler jusque
dans les conversations des clients
du Laser Quest.
Une émission de télévision très
populaire s'amusa même à singer
les concepteurs de la séquence en
raillant l'étalage du mauvais goût.
Faisant fi des sarcasmes, Bastien
en tirait une grande fierté.
Son travail de militant anonyme
avait eu un impact décisif sur l'opinion.
Le numéro 2 lui ayant fait part de
sa satisfaction, il se sentait
dorénavant admis dans la caste des
influents du parti.
Éric introduisit Bastien dans la
haute cour du Front National.
Ce fut pour le jeune Picard la
découverte d'un monde nouveau.
Au fil de ses moments
d'exploration, sa personnalité
prit doucement ses aises.
Il avait d'abord semblé un peu
godiche, se fondant dans les
angles sans réussir à contenir les
petits ressautements nerveux de
son corps.
Mais depuis son poste
d'observation, comme il était doué
d'un esprit curieux et perspicace,
il s'imprégna vite des codes
informels qui régissent le jeu des
salons politiques.
Les cadres du parti étaient des
plus détendus.
Leur sourire, leurs gestes
attentionnés et solennels
révélaient l'habitude des petits
cercles, comme des grands messes.
Tous portaient des vêtements
parfaitement ajustés et
observaient les canons de l'élégance.
La pointe de la cravate au milieu
de la boucle de ceinture, la veste
non attachée ou par un seul
bouton, et les couleurs variant régulièrement.
« Car il ne faut pas apparaître
tous les jours dans le même
costard », expliqua Éric à
Bastien, qui n'en possédait qu'un seul.
Les gens de la presse se
repéraient à leur tenue
décontractée mais plus soignée que
les simples badeaux.
L'œil à guicheur, ils arboraient
ostensiblement stylo, caméra ou
micro pour se voir accorder le
crédit d'une entrevue et le
costumaient, l'air de rien, cachés
de ne pas rater l'occasion d'un
porte -voix.
Cette interdépendance cordiale
respirait néanmoins la méfiance et
le politicien devait faire la
publicité de soi en prenant garde
aux faux pas.
Tout prenait sens ici, l'habit, le
geste, le sourire, la main sur l'épaule.
Bastien était parfois déconcerté
par la pièce qui se jouait devant
lui et puis par moments, si Éric
l'invitait à entrer dans un
cercle, il retrouvait l'aisance du
capitaine à mœurs.
Il constatait alors avec
étonnement et une légère ivresse
que l'habit faisait le moine et
qu'en tirant un peu sur la
cravate, il y avait peut -être une
place pour lui parmi ces gens -là.
« Tu préfères laquelle ?
» « J'aime bien celle -là mais je
ne sais pas, je peux la mettre
dans les aisselles.
» « Tu passes les deux.
» « Là, aujourd'hui, tu veux
mettre laquelle ?
» « Celle -là, ça va.
» « Ça va très bien avec ça.
» « Celle -là sera plus facile à
mettre avec tes couleurs.
» « Ton costume est bien.
» « Mais le fait qu'il y ait un
noir et que tu sois tout le temps
en noir...
» « Après, il filme, je veux dire,
des trucs.
» « C'est un peu les...
» « Ouais, avec...
» Éric poursuivit son travail de formateur.
Il distillait à son élève les
préceptes du parfait politicien,
ce que l'expérience du terrain
apprend aux audacieux et qui ne
s'enseigne pas dans les grandes
écoles de la République.
Lui avait fait des études de
commerce et il avait vite compris
que le marketing appliqué à la
politique pouvait se montrer d'une
redoutable efficacité.
Bien qu'il ne montrait aucune
affinité notable avec la nature,
il avait créé un groupe de
réflexion portant sur l'écologie,
un domaine quasiment ignoré au
Front national, ce qui lui avait
permis de se distinguer en interne
et de développer son entrejambe.
Il avait goût pour les tableaux
comptables et la cartographie.
Afin d'optimiser ses chances de
succès électoral, il avait
délaissé la ville où se
concentraient les ambitieux et
s'était mis en quête d'une zone
rurale bien desservie, où son
parti réalisait de bons scores et
que le bureau central n'avait pas
encore réservé à un parachuté plus
puissant que lui.
Il avait visé le bourg de
Montdidier, proche de l'autoroute
et d'une gare permettant un accès
rapide à Lille, Paris ou Bruxelles.
Et c'est ici qu'il fut élu
conseiller régional peu après son arrivée.
Bastien comprenait vite les
tactiques de son chef, car il
avait lui aussi la fibre du commerce.
Pour rationaliser les actions de
propagande, il épluchait les
scores locaux des élections
précédentes et planifiait les
zones où envoyer les militants à
sa charge.
On est sur la seconde
circonscription, donc il n'y a pas
que Amiens.
Il y a aussi quelques villages aux
alentours, une vingtaine de
villages aux alentours à faire.
La priorité reste quand même
Amiens, puisque Amiens, quand on
fait 10 % de plus, c'est 15 000
voix de plus.
Donc c'est beaucoup plus important
que prendre 10 % dans un village
où il y a 50 habitants.
Cachy, il faut le faire.
Cagny, il faut le faire.
Cotonchy, il faut le faire.
Domartin, Droïe -les -Amiens.
Domartin, ça a été fait.
Domartin, ça a été fait.
Pendant quelques semaines, le
jeune Picard organisa avec entrain
le quotidien de la permanence
d'Amiens, tout en continuant de
fréquenter les zones de pouvoir.
Il retourna à Paris pour
superviser d'autres séquences
YouTube et visita le Parlement
européen de Strasbourg.
Il gagnait en assurance.
Et alors qu'il avait veillé à ne
jamais afficher son militantisme
dans l'Oise, son département
d'origine, il osait s'y montrer
lors d'une visite de Philippot.
Et pour la foule, intriguée par
son costume bien mis et son
accointance avec la célébrité du
jour, il dégageait l'aura toute
mystérieuse des hommes qui
touchaient les puissants.
Il n'a pas répondu à sa question.
Il a changé de sujet.
Bah allez.
Je suis politisé parce que voilà,
j'avais en 2011...
T'avais des idées.
J'avais mes idées.
T'as déjà parlé de politique avec
eux ou pas ?
Avec qui ?
Mais oui, sauf que je suis au
front, que je travaille pour
Florent Philippot, y a pas de soucis.
Ah, on l'a vu au débat.
Je sais, vous avez mon copain.
Tu sais que je connais quelqu'un
qui s'appelle vraiment comme ça ?
Comment ?
Florent Philippot ?
Ouais, et ça marche cette vidéo ?
Je te jure.
Je sais pas si c'est le même
Philippot ou s'il est écrit
pareil, mais je pense pas.
Et celui -là que j'ai vu, c'est un
adjoint Philippot.
Qui, le grand costaud, là ?
Ça, c'est son assistant parlementaire.
Et toi, t'es l'assistant de
l'assistant parlementaire.
Moi, je suis un copain.
Non, mais quand on a plus de
droits, ils peuvent nous embaucher
même si on n'a pas trop les idées.
Et on peut mythos sur les idées.
Euh, non plus.
C'est bon, c'est pas compliqué,
avant de poser de droits en question.
T'es patriote ?
T'aimes pas les Noirs ?
Toutes les fois, les Noirs.
Allez, on t'embauche.
Est -ce qu'il y a des gens Noirs ou
pas ?
Evidemment, à Abbeville, y a 50 %
des militants qui sont Black.
Bon, ça représente 10 personnes.
Y a pas que...
Est -ce que t'aimes bien les
Portugais ?
Alors, depuis la coupe d'Europe, non.
Du foot !
Non, mais faut lui dire...
Vous voulez pas virer les gens qui
sont déjà là ?
C'est ceux qui veulent arriver.
Non, mais parce que ma maman,
sinon, elle va partir.
Moi, j'ai pas lui dit, mais ils
vont pas faire un...
Comment ça s'appelle, les
Allemands ?
Une rafle ?
Ils vont pas faire une rafle ?
Ma maman rigole, en fait, avec ça.
Parce qu'à chaque fois, avec ma
mère, on dit...
Tu vois, ça y est, tu vas jeter du
pays !
Retourne dans ton pays !
Ça fait vraiment le vrai cliché, n'empêche...
T'aimes pas les Noirs ?
Allez, on t'embauche.
C'est vraiment un truc que j'ai
dit, en plus.
Mais j'étais bourré, déjà, non ?
Il vino veritas, comme on dit.
Non ?
Ça, c'est le genre de blague que
tout le monde dit n'importe quand.
C'est pas vraiment un fond de vérité.
Mais...
Il y a toujours un fond de vérité,
non ?
Sinon, on rigolerait pas.
Pourquoi il dit ça ?
L'hiver prenait fin.
Depuis quelques semaines, le
candidat des Républicains, favori
de l'élection présidentielle,
était empêtré dans un scandale
retentissant, semant le trouble
dans les pronostics et fortifiant
la marche de Mme Le Pen.
Le Front National de la Somme
continuait de mener une campagne
active pour sa chef.
Dans la salle des fêtes du petit
village d'Orémo, il organisait un
banquet pour présenter le candidat
Damien aux élections législatives
qui talonnaient le scrutin présidentiel.
Moyenne en 18 euros, chacun
pouvait prendre place et déguster
un menu copieux, apéritifs et
cafés compris.
Eric était le maître de maison, en
charge de l'ambiance conviviale
que le Front National veillait à
assurer dans tous ses regroupements.
Philippot avait fait l'honneur au
Savenu et garantissait une bonne
publicité à l'événement grâce à la
cohorte de journalistes qu'il
s'avait rametté.
On trinqua avec des cuirs colorés
la gloire de la dirigeante.
Puis Eric introduisit le candidat
à la députation.
C'était Monsieur de la Personne,
un candidat parisien à la
célébrité fameux, dégoté par un
Philippot désireux de rallier des
personnalités dans la bataille médiatique.
Certains disaient qu'il
deviendrait ministre de la culture
si Mme Le Pen était élue.
L'homme fit un discours lyrique
entre l'entrée et le plat dans
lequel il se prévalait de
lointaines racines picardes.
Il prit la défense des petits et
des faibles et accusa le
gouvernement de les avoir laissés
crever sur le bord de la route.
Bastien était présent ce jour -là.
Il pouvait se targuer d'être admis
à la table des vedettes et
célébrer un parti aujourd'hui plus
fort que jamais.
Pourtant il prenait part aux
réjouissances avec un air désabusé.
Les scènes dont il avait été
témoin lors des dernières réunions
du bureau départemental l'avaient écoeuré.
Quand il avait fallu désigner les
candidats aux élections
législatives, la cause commune
avait disparu au profit du chacun
pour soi.
Appâté par un poste prestigieux à
5000 euros par mois, la garantie
d'une retraite dorée, certains
n'hésitaient pas à poignarder
leurs frères d'armes dans le dos.
Les militants les plus anciens du
parti s'en prenaient au nouveau,
détaxés d'arrivisme.
Ils critiquaient la modernisation
incarnée par Filippo et son
protégé Richard Maus, lequel avait
dû étouffer la fronde et asseoir
son autorité en débarquant par
surprise dans une réunion de dissidents.
Bastien était sous le choc.
Voir sa famille s'entre -déchirer
et oublier l'essentiel, le combat
pour le pays, cela lui était insupportable.
Pour lui, dévouement patriotique
convoquait discipline et soumission.
Le balai des journalistes qui
tournaient comme des mouches
autour de Filippo ne le fascinait plus.
Ce comédien de Paris était
sympathique, mais il se souciait
bien peu des Picards, dormait à
l'hôtel et ne faisait même pas
semblant de vouloir s'installer
dans la région.
Ce jour -là, la salle vibrait comme
d'habitude aux inflexions des
orateurs, mais Bastien Reynier
n'arrivait pas à intégrer le
manège avec la joie de ses débuts.
Le costume commençait à lui peser.
En plus, apparemment, je ne sais
même pas ce qui se passe, mais
apparemment, il y a des histoires
encore ailleurs.
Tu te rends compte que la
politique, c'est comme ce qu'on en
parle, c'est que tous des pourris,
tous là pour des postes, que les
valeurs, les idées ne sont que des
arguments pour avoir un peu d'argent.
Un dénommé cantin faisait parfois
les frais de ses humeurs.
Ce garçon était apparu parmi les
nouveaux bénévoles que la position
de Mme Le Pen en tête des sondages
avait attiré.
Il était très empressé d'agir et
on lui avait donné à faire tout ce
qu'un militant de base doit connaître.
...
...
...
.....
A vrai dire, Bastien le tenait
pour un parfait nid -gou.
Et il ne ratait pas une occasion
de le remettre à sa place dans la
pyramide hiérarchique, exaspéré
par l'enthousiasme indéfectible
que l'autre manifestait en toutes circonstances.
Il n'y a plus de colle en bas.
Tu sais, le sac est là.
Il n'y en a plus que celui -là.
Où est -ce que t'avais...
Je m'en fous.
Ils sont où tes militants ?
Déjà, t'avais les filles qui
devaient arriver pour 9h.
Ils vont venir.
J'aurais dit à Nevers qu'elle
devait venir.
Bon, viens.
Va falloir qu'on parle avec Eric.
C'est quand même le truc qui est
mon poil.
C'est vrai que je l'avais
engueulé, le cantin.
J'avais oublié tout ça.
Je passe pour un salaud, du coup.
J'étais un salaud.
Avec lui ?
Je sais pas.
Tu trouves que tu passes pour un
salaud, à ce moment ?
Je sais pas.
J'ai l'impression.
Parce que...
Le pauvre gamin, on a l'impression
que c'est ça qui vient tout le temps.
Je fais que l'engueuler.
En même temps, il faisait des
conneries aussi.
Il me donne toujours 15 balles, en plus.
Un soir, Bastien entra de son
service au Laser Quest avec la
main meurtrie.
La douleur était encore vive.
Il avait tapé fort.
Il foutait un peu le bordel.
Un peu trop.
Du coup, je les ai dégagés.
Je leur ai dit qu'ils partent.
Ils m'ont dit qu'ils voulaient
être remboursés, qu'ils
partiraient pas comme ça.
Je leur ai dit que non.
J'avais aucune raison de les rembourser.
Qu'ils dégagent.
Point bas.
Je les ai foutus dehors.
Je fais ma caisse, tranquille.
Je vais fermer.
Ils m'attendaient dehors.
Ils me sont tombés dessus.
En me disant tu veux nous
rembourser maintenant.
Sinon, ça va mal se passer.
Je leur ai dit que je ne les
rembourserai pas.
Qu'ils n'avaient qu'à dégager.
Il a commencé à me pousser en me
disant tu vas nous donner tout ce
que tu as, ça va nous rembourser.
Le seul truc que j'ai, c'est les
papiers qui vont te ramener en Afrique.
Le mec m'a poussé.
Qu'est -ce que tu me veux ?
Ça m'a énervé.
Je l'ai frappé.
Je les ai explosés.
Tu les as explosés ?
Oui, complètement.
Je les ai défoncés.
Je ne suis pas de nature méchant.
Mais quand on me saoule...
Putain d'enculé.
Je suis horreur de l'aracaille.
Il se croit plus fort que tout le monde.
Deux jours plus tard, il hébergait
Eric à Amiens et lui racontait son aventure.
C'était des wesh, sans qui son
chef à demi -mot.
Bastien acquiesça et détailla
l'épisode, mais sans mentionner sa
provocation raciste.
Il t'a eu quoi ?
Je n'ai rien eu du tout.
Il m'a fini par terre.
Par contre, je me suis fait niquer
la main.
Tu te bats encore ?
C'est pas de ma faute.
C'est la légitime défense.
Tu te bats encore, soupira Eric en souriant.
Mais il ne le creusa pas davantage
et changea de sujet.
Il restait sur ses gardes car une
caméra les épiait.
Au Front National, seul Eric
connaissait les antécédents
violents de Bastien.
Il avait deviné un jour, suite à
une étourderie du Picard qui avait
fini par tout raconter.
Mais il ne devait rien dévoiler
car la formation prétendait
exclure ses membres au passé trouble.
Tout semble avoir pris naissance
au Collège du Saint -Esprit.
M.
et Mme Rény avaient choisi
d'inscrire leurs deux fils dans
cet établissement catholique de
Beauvais réputé pour son
enseignement d'excellence.
Et malgré ces efforts, les
résultats de Bastien ne se
montraient pas à la hauteur de l'institution.
Comme des professeurs menaçaient
les mauvais élèves de les renvoyer
vers les collèges publics où l'on
se retrouvait à ses risques et
périls au contact des couches les
plus défavorisées de la
population, Bastien craignait l'exclusion.
Et la conséquence, qui lui
semblait inéluctable, ratait sa vie.
L'angoisse le maintenait au lit.
Il s'inventait des maladies de
peur de se rendre en classe.
La crise contraignit les parents
Rény et à renoncer à
l'enseignement de Saint -Esprit
pour leurs fils cadets.
Bastien entra donc en quatrième
dans un collège public avec la
tête pleine de préjugés et la peur
au ventre de se faire tabasser par
ceux qu'il appelait les racailles.
Sa mère le déposait près de la
gare avant de filer au travail et
de là il rejoignait son collège à pied.
Un matin, il vit une bagarre.
Quand l'échauffourée prit fin,
Bastien Rény, quatorze ans, vint
féliciter l'un des combattants au
crâne rasé qui avait mis en fuite
des hommes au visage basané.
« Ça te dit de faire partie du
groupe ?
» lui demanda le gros costaud.
C'est ainsi que l'adolescent fit
son entrée au Picard Crou, un
groupuscule violent aux idées néo
-nazis qui se réunissaient dans
l'arrière -salle du bar l'irlandais.
Bastien était le Benjamin.
Les autres lui enseignèrent les
plaisirs simples des skinheads,
résumés par le sigle qui triplait
son initial, BBB, Pierre Baise Baston.
Il apprit à revêtir les habits
fédérateurs, chaussures
militaires, veste Harrington, polo
Fred Perry ou l'once d'âle et à
déceler les symboles cachés
évoquant le nazisme.
Il apprit à donner des coups et à
en recevoir.
Il se battait presque deux fois la
semaine, tantôt contre des fils
d'immigrés, tantôt contre des
groupes antifascistes, amateurs de
bagarres comme ceux du Picard Crou
mais du bord opposé.
Il en garda des cicatrices et une
dent nécrosée.
Il apprit à connaître l'histoire
des grandes mouvances skinheads
d'extrême droite.
Il s'imbiba du discours où il
était question d'honneur, de
patrie, de fidélité, de
s'enverser, de combat contre
l'invasion et la décrépitude.
Il apprit à croire qu'il faisait
partie d'une race supérieure.
Il revendiqua plus fort encore ses
origines régionales car elles
étaient le signe de sa pureté.
Un étranger pouvait devenir
français mais ne prétendrait
jamais être Picard.
Et il rendit hommage au
suprémaciste américain Hammer Skin
en choisissant son pseudonyme au
Laser Quest.
Ça me fait un peu flipper tout ça
quand même.
Parce que ?
En fait je me bats depuis des
années pour effacer mon passé de
skin et puis j'ai peur que ça réapparaisse.
C'est juste ça qui me fait peur.
Après le reste je m'en fous.
Mais après comme c'est raconté
dans l'histoire c'est raconté et
ça explique ma vie, ça explique
comment je suis arrivé au Front
National, ça explique tout ça donc
c'est logique.
C'est ce qui s'est passé.
On avait quand même une question
sur cette période parce qu'on a
découvert des vieux articles de
presse sur le collège Saint -Esprit
de 2009 je crois qui racontent un
événement impliquant un élève Oui
c'était moi.
C'est ça que tu veux dire, oui.
D'accord.
Donc c'était bien toi.
Comme tu n'en avais jamais parlé
pendant les entretiens, on ne l'a
pas écrit.
On se demande si on n'est pas
passé à côté de quelque chose.
Tu veux bien en parler ?
En gros c'est c'est un truc de ouf.
Il mettait des pressions mais
incroyables et une pression
terrible que je ne portais plus
c'était horrible, je me fermais
dans ma pensée que c'était que je
ne pouvais pas rater ça, qu'il
fallait que je bosse mais je n'y
arrivais pas, je bossais des
heures le soir je ne comprenais
pas, je n'y arrivais pas.
Et les conseils de classe les
enseignants me disaient que je ne
travaillais pas que j'étais une
merde en gros.
Mes parents m'engueulaient du
coup, parce que je bossais pas
assez, alors que je pouvais plus
en fait.
Du coup, j'ai pété un câble.
Je savais pas quoi faire.
Je suis rentré dans un moment
vraiment morbide.
Au même moment, aux Etats -Unis, il
y avait eu des jeunes qui avaient
fait des assassinats de grande
ampleur dans leurs collèges,
lycées, etc.
Sans vraiment savoir pourquoi, je
me suis dit qu'il fallait quelque
chose de pareil, que j'allais tous
les abattre.
J'ai préparé mon truc, j'ai
commencé à réfléchir à comment
j'allais faire, qui j'allais tuer
en premier, comment ça allait se passer.
Et un matin, je suis parti, fusil
à la main, avec un sécladeau
rempli de cartouches.
J'ai traversé mes champs en
direction de la synthèse.
Quand je suis arrivé devant la
synthèse, elle était entourée de gendarmes.
Mes parents avaient prévenu la
gendarmerie que je les avais fugués.
Les gendarmes sont venus.
Au départ, mes parents voyaient
qu'il manque le fusil.
Pour eux, dans ma tête, je vais me suicider.
La gendarmerie arrive, fouille mon
ordinateur, ils comprennent que je
vais attaquer la synthèse.
Quand je vois la gendarmerie, je
me rends compte que je suis en
train de faire une connerie.
La plus grosse connerie du monde.
Je jette mon fusil et je me barre.
C'est mes parents qui me
retrouvent, pas la gendarmerie.
Je ne sais pas quoi faire.
Comme j'avais l'habitude, je vais
au cybercafé et je m'enferme sur
les jeux, histoire de réfléchir à
ce que je vais faire.
Finalement, je n'ai rien commis.
Je me suis fait arrêter.
J'ai été amené à la gendarmerie
par mes parents.
J'ai été placé en famille
d'accueil pendant un an, du côté
de Grandvilliers.
J'ai été jugé à mes 18 ans.
J'ai été jugé coupable de port
d'armes illégales.
J'ai eu une amende de 250 euros.
Donc, tu as vécu un an en famille
d'accueil à Grandvilliers ?
Oui.
Ça explique des incohérences dans
ce que tu nous avais raconté.
Ton collège n'était pas à Beauvais ?
Non.
Tu te souviens, on t'avait appelé
pour ça.
Le nom de collège que tu avais
donné était à Grandvilliers et pas
à Beauvais.
Donc, tu étais au collège là -bas ?
C'est ça.
C'est à la gare de Grandvilliers
que tu rencontres les skinheads ?
En fait, il y a un membre de la
famille d'accueil qui était skinhead.
D'accord.
Tu te retrouves enfermé avec des
mecs qui, eux, savent ce que tu as fait.
Et qui te respectent, entre
guillemets, pour ça.
Et toi, tu ne sais pas ce qu'ils
ont fait.
Tu ne sais pas pourquoi ils sont là.
Toi, tu dis juste que tu es accusé
d'assassinat d'avoir essayé de
tuer 17 mecs.
Donc, tu sais ce que tu as fait,
tu sais la portée des choses que
tu as faites.
Donc, tu comprends ta place.
Mais eux, s'ils sont là, quel est
le truc terrible qu'ils ont fait ?
Et du coup, toi, tu as peur.
Tu as peur.
Du coup, il ne faut pas que ce
soit tes ennemis.
Il faut que ce soit tes alliés.
Du coup, tu commences à rentrer un
peu dans leurs conneries parce que
tu te sens protégé avec eux.
Parce que, du coup, tu n'as pas
cette peur.
Moi, j'avais 13 ans et demi quand
je suis rentré en famille d'accueil.
Eux, ils en avaient 16, 17, 18.
Ce n'était pas la même chose.
Moi, je n'étais pas un gamin bagarreur.
Moi, j'étais un gamin qui était
derrière mes ordinateurs, qui
était très content, qui faisait
mes petits trucs de côté, qui
jouait au laser le samedi.
C'était la vie normale, quoi.
Puis, tout a basculé dans ces
trucs -là.
Tout ce qui est écrit derrière,
après, il n'y a pas de choses fausses.
Le contexte de comment j'y suis
arrivé, comment est -ce que je suis
arrivé à Granvilliers et à
rencontrer les skinheads, c'est ce
que je vous ai caché.
Mais après, le reste est vrai.
Je reste enfermé, en fait, dans
cette idée que j'ai peur de la
racaille, que je m'inclus dans le
mouvement skinhead parce que, du
coup, j'ai face à moi quelqu'un
que je connais qui est dans le
mouvement, qui m'intimide mais
qui, en même temps, me rassure,
qui m'embarque là -dedans.
Je rentre dans ce délire un peu
patriote, fier de son pays, fier
de sa nation, fier de tout ça, à
me faire comprendre qu'aujourd
'hui, on est maltraités, que ce qui
nous arrive, c'est ce que l'autre
me disait.
Si toi, t'en es là, si ce qui
s'est passé, c'est à cause des
autres, c'est à cause des fuges,
c'est à cause de tous ces gens -là
qui font en sorte que des gens
comme nous finissent en prison.
Si tu regardes la racaille, eux,
ils restent pas longtemps, il va
falloir taper dessus.
Tout ce délire -là, c'est
finalement un peu...
Enfin, c'est pas vraiment écrit
comme ça, mais c'est l'idée que ça
donne, et c'est ce qui s'est
passé, en fait.
Pendant deux ans, le Picard Crew
avait pris en charge la colère de
Bastien Reynier.
L'adolescent avait acquiescé à des
théories paranoïaques et violentes.
Il avait revêtu les attributs
vestimentaires qui lui valaient
partout des regards désapprobateurs.
Au lycée, il vécut le dégoût
manifeste de ses professeurs comme
une injustice de plus.
Leurs remarques renforçaient ses
certitudes, et il ne supportait
pas de les entendre dénoncer
l'idéologie des partis d'extrême droite.
L'institution scolaire, qu'il
considérait dans son cerveau vexée
comme l'incarnation d'un pouvoir
injuste, s'acharnait fatalement
sur lui.
Ailleurs, un décalage se creusait
avec ses mentors.
Les néo -nazis avaient fait germer
sa conscience politique, mais leur
concept ne lui semblait plus très consistant.
Il voyait bien que les gars
cherchaient surtout un prétexte à
la bagarre pour occuper la journée.
Alors, tandis que l'école le
marginalisait et que la vacuité de
la violence s'imposait à lui, il
découvrit sur Internet les
discours de Mme Le Pen, et tout
lui parlait.
Il téléphona à la section de
l'Oise, on lui confia des tracts à
distribuer, et il commença à
militer en cachette.
Pour agir à sa guise, il proférait
chaque jour une multitude de
mensonges anodins, surtout à ses
parents, qui s'inquiétaient pour
tout depuis son geste de désespoir.
Mais il cachait aussi son nouvel
engagement au Skinhead, car cela
méprisait le Front National, jugé
trop tiède.
C'est le déménagement pour les
études qui signa les adieux
définitifs aux groupuscules, sans
risquer une ratonnade de déserteurs.
Il migra dans le département
voisin comme dans un nouveau
monde, et il put s'investir au
Front National de la Somme,
convaincu que la distance, puis le
temps, préserverait tous ses secrets.
Quand son labeur quotidien lui
laissait un répit pour penser,
Bastien ressassait les péripéties
des dernières semaines.
Il s'était pris au jeu du costume
politicien, mais les comportements
avides et sournois des cadres de
la Somme l'avaient dégrisé.
Le projet YouTube, on l'avait en
réalité très vite remplacé par une
équipe de communicants.
Avait -il objectivement la moindre
chance de percer aux côtés d'Erich
Hermos et consorts ?
Non.
Il n'avait pas de réseau, pas de
soutien, pas les manières.
Et avec un passé comme le sien.
Trop dangereux d'être au devant de
la scène.
La presse fouine.
Un collègue jaloux peut balancer
le morceau.
Son séjour chez les Skinheads peut
ressurgir, tôt ou tard.
Le Front National, désormais bien
inséré dans la République, ne
pouvait plus promouvoir des types
comme lui.
A l'heure de la dédiabolisation,
Bastien ne pouvait pas raconter
son histoire.
J'intégrais le fait que, pour
éviter des problèmes, il fallait
que je cache tout ça, qu'il
fallait que je fasse attention à
tout ça.
Mais...
Même si malgré tout, je suis...
Je pense à...
Au fond, être quelqu'un de bien.
J'espère.
Alors, qu'est -ce que tu penses de
ce texte ?
Euh...
C'est un bon montaf.
Le truc est bien, c'est nickel.
Après, on va voir ce que ça va
donner dans la vie.
Qu'est -ce qu'il sera comme
conséquences, tout ça.
Comment ça ?
Pour moi, est -ce que ça va changer
ma vie ou pas ?
Ou est -ce que ça va juste rien
faire, en fait ?
C'est juste une question que je me pose.
Mais c'est parti.
On...
On y va.
Donc, tout ce que tu nous as dit,
on le met dans le film.
Très bien.
Je pose la question, notamment par
rapport au coup du fusil, qu'on
s'est refusé à écrire, parce que
tu ne l'avais pas dit.
Mais...
Là, tu nous autorises à en parler.
Ah non, non, ça, non.
Il est l'heure de questions.
Ah oui, parce que là, tu nous en
as longuement parlé.
Et...
Ça, c'est pas possible.
Mais du coup, c'est...
On est obligé de...
de décrire le truc sans le
décrire, alors.
Mais très bien, un texte comme ça.
Avec les yeux si bleus, que je
croyais voir le ciel bleu.
Allez, tous ensemble.
Oh non, c'était les coraux.
Oh non, c'est le ciel bleu.
C'est le ciel bleu.
C'est le ciel bleu.
C'est le ciel bleu.
C'est le ciel bleu.
On peut s'applaudir.
Dans l'autocar qui conduisait le
groupe Picard à Lille vers l'un
des derniers meetings de campagne,
l'atmosphère était joyeuse et
Bastien y était pour beaucoup.
Il était le bout en train qu'on
aimait taquiner parce qu'on savait
que les plaisanteries seraient
reçues avec bonhomie.
Et c'était Nicolas, un militant
fraîchement débarqué d'un parti de
droite minoritaire qui subissait à
présent la pression des
carriéristes, car il avait été
retenu candidat au législatif dans
la deuxième circonscription d'Amiens.
Bastien avait éprouvé un peu
d'amertume de ne pas avoir été
choisi en récompense de ses
efforts quotidiens sur la ville,
mais sur le chemin du meeting, il
avait l'air étonnamment serein.
Le soulagement, peut -être, de
savoir que son passé resterait
caché au creux de son anonymat.
Pendant des années, il avait dû
sentir des regards lourds dans son dos.
Pour les gens qui le
fréquentaient, il n'avait plus été
que le gamin au fusil dont ont
commenté les mots et les gestes à
la recherche d'indices afin
d'affiner le verdict.
Ce jeune garçon est fou, dangereux
ou il est perdu.
Il avait dû se croire exclu de la
communauté des hommes à cause d'un
acte que personne ne comprenait.
Alors, dans la gaieté légère de ce
beau dimanche de printemps, la
camaraderie réchauffait peut -être
cette âme blessée.
Bastien devenu ambianceur du
voyage, la tendresse qu'il
percevait en retour dans les yeux
de ses compagnons valait toutes
les promotions.
Mais la raison de son humeur était
peut -être plus évidente encore.
Il avait rendez -vous avec Mme Le
Pen, celle qui avait converti son
mal -être solitaire en combat politique.
En descendant du car, Bastien
ressentit les frissons des grands jours.
Les fédérations du Nord n'avaient
pas eu de difficultés à rameuter
et de partout, militants et
curieux affluaient abondamment
vers la salle de spectacle.
Il y avait là, bien sûr, les
membres historiques, les adeptes
de Le Pen père, raciste assumé qui
avait dû apprendre à se modérer.
Il y avait des gens peu préoccupés
qui voulaient être là où le vent soufflait.
Mais il y avait surtout un peuple
inquiet, mais content de son sort,
déboussolé par un monde qui
tournait trop vite pour lui et en
panne de rêve.
Éric rejoignit d'autres jeunes
espoirs du parti dans un carré
réservé, laissant le convoi Picard
monter en haut des gradins sous la
conduite de Bastien, qu'on vit
bientôt agiter son drapeau bleu
-blanc -rouge et brailler comme sang
pour entraîner la foule.
Monsieur de la Personne se chargea
du préambule de sa langue fleurie.
Il s'était mis à dos les
travailleurs de l'art et du
spectacle et misait désormais son
avenir sur le parti.
Il y eut encore quelques discours,
un film de propagande, une
progression dramatique savamment
orchestrée et la dirigeante du
Front National fit son entrée sous
les vivants.
Bastien l'écouta religieusement.
On la vit souffler sur les braises
qui brûlaient en lui.
Elle lui parlait de la beauté
unique de son pays, de la sueur,
du sang, des larmes de ceux qui
l'avaient précédé et le jeune
militant se projetait dans les
rues du village de ses aïeux,
devenu le symbole de ce qu'il
nommait la France d'avant.
Ce pays idéal, couvert de clochers
pittoresques, gouverné par une
autorité puissante.
Ce pays glorieux d'où émergeaient
les figures tutélaires de Louis
XIV et Napoléon Bonaparte.
Ce pays ordonné, riche, admiré et
redouté, qui était cependant
difficile à placer sur l'échelle
du temps mais que Bastien situait
grosso modo à l'époque de ses
grands -parents.
Puis Mme Le Pen pointait les
élites qui se moquaient des
petites gens et qui entretenaient
un régime tourné à leur avantage.
Et on sentait alors Bastien
replonger dans ses années d'école,
dans ses colères contre les
professeurs qu'il jugeait
méprisants et contre une
institution qui n'avait pas su l'accepter.
Si j'étais parti, que mes parents
ne s'étaient pas rendus compte que
j'étais parti, mais que j'avais
posé mon arme et que je serais
rentré, il ne serait jamais rien passé.
Je serais resté au synthèse.
Et je ne sais pas ce que j'aurais
fait plus tard.
Est -ce que je me serais suicidé à
cause de la pression ?
Ce qui est sûr, c'est qu'il y
aurait eu un clash à un moment ou
à un autre.
Ça s'est fait plus tôt que prévu,
je pense.
Je regrette le geste en lui -même.
Mais maintenant, je ne regrette
pas les conséquences que ça a eues.
Parce que ça m'a montré que tout
ce petit monde un peu de la bien
-pensance au -dessus des autres, de
l'excellence, de l'élitisme, c'est
quelque chose que je ne voulais
pas, que je refuse, que je
critique beaucoup.
Et c'est pour ça qu'après, tout au
long de ma scolarité, je me suis
toujours battu contre
l'enseignement parce que je me
rendais compte qu'il y avait des
lois pour nous protéger, pour
montrer que les jeunes avaient le
droit de ne pas être d'accord avec
l'enseignement et que tu n'avais
pas à te faire insulter, mépriser,
rabaisser parce que tu étais un élève.
Il était sans doute moins démuni
que la moyenne des gens réunis ce
jour -là, mais la soif de revanche
semblait égale.
À la tribune, après avoir attisé
le narcissisme national et cajolé
la masse prolétaire, la candidate
développait maintenant sa critique
d'un système responsable de tous
les maux qui imposait sans
concession l'ouverture et le multiculturalisme.
Et en fait, c'est pour ça qu'à un
moment, ça n'allait plus aussi
avec le mouvement ce skinhead
parce que le problème, ce n'était
pas l'immigration en lui -même,
c'était tout, tout ce qui
existait, toute la bien -pensance
de la société actuelle qui faisait
qu'on était amené à être un peu
robotisé, à fonctionner dans un
seul sens et que si tu ne rentrais
pas dans le moule, on t'écartait.
Et bien tout ça, ça me saoulait.
Et les skins, à part se battre,
ils ne faisaient rien, alors qu'en
fait, il fallait justement rentrer
dans ce moule et d'exploser de l'intérieur.
La conclusion de l'oratrice était
sans appel.
Il fallait fermer les frontières.
N'en déplaise à certains, je le
réaffirme, il appartient aux
Français et à eux seuls de décider
qui rentre et qui sort de France,
qui s'y atteint et qui débarque.
Elle dénonçait le coup des
étrangers qui frappaient aux
portes de l'Europe et la foule lui
répondait par la formule cinglante
qui était devenue le cri
fédérateur de la campagne « On est
chez nous ».
Voici le peuple qui s'exprime, sûr
de son bon droit, les visages
maintenant déformés par la rage.
Jamais les cadres du parti
n'auraient osé proférer
publiquement ces mots -là, mais
engoncés dans leurs costumes
respectables, ils laissaient
échapper un sourire, amusés
d'entendre résumer si crûment deux
heures d'un subtil verbiage nationaliste.
Tous entonnaient à la Marseillaise
pour conclure deux heures de cérémonie.
C'était au moins la dixième fois
pour Bastien ce jour -là, mais il
communia avec une ferveur renouvelée.
Allons enfants de la patrie, le
jour de gloire est arrivé.
Le jeune militant était revigoré.
Il oublierait les impuretés de sa
formation, l'hypocrisie et les
bassesses des cadres qu'il avait
tant affectés quelques mois plus tôt.
Aux armes, citoyens, formez vos bataillons.
Cette déception personnelle avait
maintenant laissé toute la place à
un furieux désir de vaincre.
Qu'un sang impur abreuve nos sillons.
Bastien ne portait plus l'habit
des politiciens depuis qu'il avait
pris conscience qu'il ne serait
jamais admis parmi les cadres.
Mais Eric le convoqua en costume.
Aussi il enfila l'uniforme, car la
victoire s'obtient avec une armée
au pas.
A Montdidier, son chef lui annonça
le programme.
Il fallait procéder à un contrôle
inopiné dans les bureaux de vote
des environs.
On aurait repéré des marques
discrètes sur les bulletins du
parti qui entraînaient la nullité
s'ils étaient utilisés.
Bonjour.
En tant que président du bureau,
j'ai quand même le droit de vous
demander ce que vous cherchez.
Oui, mais j'ai le droit de ne pas répondre.
Allez, j'en ferai un, monsieur.
Bastien obtempérait sans sourciller.
D'aussi il est ferme comme un
garde du corps.
Mais au fond de lui -même, comme il
le confirait ensuite, il était
gêné par le procédé qui lui
apparaissait brutal, presque
irrespectueux vis -à -vis des
opérateurs du scrutin.
Il craignait de récupérer
l'étiquette du garçon violent qui
lui avait trop longtemps collé à
la peau.
Les deux militants arpentèrent une
demi -douzaine de bureaux sans y
déceler d'irrégularité.
Le chef prévit de conscience de
son comportement agressif et
adoucit le ton.
On va essayer de se rattraper, je
vais être poli.
Bonjour.
Ça se passe bien ?
Bonjour.
Il utilisa alors largement son
sourire séducteur et son adjoint
soulagé se réjouit de le voir
renouer avec les fondamentaux de
la dédiabolisation.
Courtoisie, érudition et tolérance.
Au revoir, madame.
Au revoir.
Merci beaucoup.
Bonne journée.
C'est génial qu'il nous filme en
train de manger un kebab parce que
ça dédiabolise maintenant.
A mes yeux, être au FN c'était pas
du tout être dans un parti violent.
Je savais ce que c'était le parti
violent parce que je l'ai vu.
Donc moi, être au FN c'était faire
de la politique politicienne.
Être derrière un bureau, un bureaucrate.
Mais la violence, c'est pas
forcément physique.
Il y a les idées aussi qui peuvent
être violentes.
Et tu peux t'en rendre compte.
En distribuant des tracts, que tu
t'es forgé une sorte d'armure qui
te protège des insultes.
Ça te questionne pas ?
Bah, je me suis forgé.
Oui, mais tu dis pour moi, le FN
c'est pas violent.
Pourquoi ça déclenche ce type de
réaction chez les gens alors ?
Bah parce que t'es obligé de...
Bah parce que justement, les gens
ont cette image de refuser de voir
évoluer les choses.
Bastien, tu es quelqu'un qui aime l'histoire.
Oui je sais.
Il me semble que dans n'importe
quelle activité, l'histoire, le
passé, ça a de l'importance.
C'est le chemin par lequel on
arrive au présent.
Le présent, il en garde des traces.
Oui, bien sûr, je suis d'accord.
Et ça te pose pas de problème, le
passé du FN ?
Ça m'en a jamais...
Enfin, moi j'ai vraiment pas le
contexte de violence aussi poussé
que ça.
À mes yeux.
Parce que moi, se faire insulter
sur un marché, c'était de la rigolade.
C'était pas...
Le Pen.
Le Pen.
Le Pen.
Le Pen.
Le Pen.
Le Pen.
Putain, 23 -23.
C'est incroyable.
C'est incroyable.
À l'annonce des résultats, Bastien exultait.
Le FN n'avait jamais été aussi
proche du pouvoir.
Mais Eric le retrouva et doucha
son optimisme.
Les chiffres du parti étaient en
deçà des prédictions des sondages
et de nouvelles estimations le
plaçaient deuxième.
Il faudrait redoubler d'ardeur
pour espérer retourner la
situation à leur avantage.
Faut pas dire ça.
Lisez bien, c'est pas très long
les éléments de langage, donc
lisez bien.
Presse internationale, je vous
fais confiance.
Quand je dis vous, c'est les trois gens.
Les deux hommes rentrèrent à la
permanence départementale dont
Eric interdit l'accès à la caméra
qui suivait Bastien.
Il avait appris que des militants
avaient parlé au journaliste sans
son autorisation et rappela son
équipe à l'ordre.
Personne ne répond à la presse
sans avoir eu ma validation expresse.
Et ça c'est valable de tout temps,
pas qu'en campagne électorale.
Quand quelqu'un est ici, ou quand
quelqu'un milite sous les couleurs
du front, sa parole ne lui
appartient plus.
Quand la presse fut autorisée à
entrer, Eric s'exprima longuement
au micro.
Puis une journaliste souhaita
également interroger des militants
de base.
Allez -y, mais j'ai faut...
Je vous sens pas chaud.
Si, salut Banqui, mais je...
Tout le monde n'a pas le rôle de
porte -parole, forcément.
Tu veux pas répondre, Nico ?
Je l'ai déjà fait, moi.
Non, moi je veux pas quelqu'un d'officiel.
Un de vous, quoi.
Allez -y, par contre, je veux qu'il
soit personnel.
Madame ?
Répondre à quelques questions ?
C'est juste pour avoir votre point
de vue.
Finalement.
Non, j'ai pas envie.
Bruno, vas -y, va.
Et c'est finalement Quentin qui se
lança, causant l'émoi parmi les
cadres, car il s'en prenait
régulièrement aux étrangers.
Alors Nicolas appliqua le
protocole, il vint se placer aux
côtés du militant, prêt à
intervenir le cas échéant.
En sortant de la permanence,
Bastien croisa une partisane de M.
Macron, qui revenait d'avoir fêté
la qualification de son candidat.
Le prenant pour le jeune chef
local, elle voulut débattre et
critiqua vivement l'approche
discriminatoire du Front National.
Ce qui est triste à dire, c'est
que vous basez sur deux points des
144 engagements.
Ah non, je me base sur le fait
d'avoir visionné pas mal de
meetings de Mme Le Pen.
C'est quand même un point de l'engagement.
Oui, mais je me base là -dessus, je
me base de ce que nos citoyens me
disent sur le terrain, de ce
qu'ils ont retenu de votre programme.
Oui, mais c'est ça qui est triste.
Je parle d'écologie, je parle de
toutes ces choses -là, des choses
bien plus importantes.
Parce que moi, j'étais à un dîner
hier soir avec des indécis pro
Marine Le Pen, où ils me disaient
tous « il y en a marre de ces
Arabes ».
Oui, mais voilà, à un moment, il
faudra peut -être dire aux médias
aussi d'arrêter de dire ça, parce
que nous, on récupère tous ces gens.
Quand on a quelqu'un qui rentre
dans la permanence du Front et qui
dit « ouais, on va dégager tous
ces Arabes », je lui dis «
écoutez, monsieur, vous allez
sortir, parce que c'est pas du
tout le programme d'ici ».
Affublé d'un costume respectable,
Bastien Régnier n'hésitait pas à
se présenter comme un rempart
contre le racisme.
En politique, il n'y a pas de
délit de publicité mensongère.
Il usait d'un vocabulaire
sophistiqué, récitait les éléments
de langage du parti et
complimentait son adversaire avec
un fair -play de sportif, persuadé
sans doute d'être aussi
bienveillant que le personnage
qu'il incarnait.
D'accord, ok.
Bon, écoutez, je vous souhaite une
bonne soirée.
Vous avez l'impression de ne pas
du tout croire ce que je vous raconte.
Non, je n'y crois pas, parce que
j'ai eu mal à partir en civil avec
les autres et ils n'étaient pas sympas.
Ils ont cru qu'avec ma tête de
gauloise, ils pouvaient me
raconter n'importe quoi sur l'Europe.
Mais je vous souhaite une bonne soirée.
Au lendemain du premier tour, la
France se réveillait comme sonnée
d'une grande nuit d'ivresse.
Les partis politiques encore
puissants hier étaient anéantis.
Le favori du scrutin, monsieur
Macron, était un homme mystérieux
qui avait fait une percée
fulgurante avec un programme vague
et le Front National, 45 ans après
sa création par un groupuscule
néofasciste aux seules fins de
s'implanter sur le terrain
électoral, atteignait la finale de
l'élection présidentielle.
Monsieur Macron, justement, avait
annoncé sa venue à Amiens où il
devait rencontrer les
syndicalistes d'une usine en grève.
Mais l'entrevue se déroulait en
ville et Éric perçut vite la
faille dans sa stratégie de communication.
Il décida donc d'envoyer ses
troupes au piquet de grève munies
de banderoles et de viennoiseries
à offrir aux ouvriers afin de
manifester leur présence sur le
terrain même de la lutte.
Arrivé aux abords du site,
constatant que de nombreux
journalistes étaient déjà sur
place, Éric affina la manœuvre et
ordonna à sa troupe de dissimuler
tous signes d'appartenance au
Front National.
Les ouvriers pourraient se sentir
utilisés à des fins publicitaires.
Bastien, qui portait fièrement
l'affiche de la candidate, la
rangea dans une voiture.
Quentin conserva replié sa
banderole de soutien estampillée
des logos du parti.
Et Pierre, qui arborait un t -shirt
« Je suis marine » détournant le
slogan apparu deux ans plus tôt
dans l'émotion d'un attentat, le
revêtit à l'envers.
C'est donc à Cognito qu'ils firent
leur entrée sur le piqué de grève.
Bastien avait bien compris que la
violence n'était plus efficace
pour prendre le pouvoir.
« C'était valable autrefois,
autant des chemises noires »
disait -il parfois, sans qu'on pût
établir avec certitude s'il
condamnait les actions musclées
des adeptes de Mussolini ou s'il
regrettait les possibilités de l'époque.
Aujourd'hui, il fallait manier
habilement la communication
médiatique pour gagner la guerre
de l'opinion.
Alors, après avoir observé son
chef montrer la marche à suivre,
la petite troupe du Front National
se lançait dans la discrète
opération d'infusion des esprits.
Il s'agissait d'apporter sans trop
de lourdeur leur soutien à la
grève dans les reportages des
journalistes et dans le cœur des ouvriers.
Patriotisme, défense des
travailleurs français, c'était
facile ici pour Bastien, fier de
mettre en avant ses années passées
sur les chantiers.
J'ai pas du tout le pouvoir, Quentin.
Hein ?
J'ai des parties interdites, Quentin.
Je sais.
J'aurais rien pu te faire.
J'aurais rien pu te faire pour me bloquer.
Bon, ben, écoute.
On peut arrêter d'aller à côté,
quand même.
T'as honte qu'ils n'y se passent
pas trop de comédie ?
Ouais, je vais aller à côté.
Qu'est -ce que je te dis ?
Oh, c'est pas bon, c'est malade.
Pourquoi ?
Parce que toi, t'as des diplômes,
tout ça, pour...
De quoi ?
T'as des diplômes, tout ça, pour
monter en politique.
Moi ?
Ouais.
J'ai qu'un bac, mec.
D'accord.
C'est bon, me parle pas comme ça.
Mais moi, je cherche pas à monter
en politique.
J'en ai rien à foutre, moi, d'être élu.
Tu sais, moi, je me bats pas pour ça.
Moi, je me bats juste pour quelqu'un.
Pour Marine.
Y a pas le reste, toi.
Moi, c'est ça.
Marine a branlé.
Moi, ça m'étonne quand même.
Mais ça va pas être dur, on va gagner.
On va gagner.
Oui, on va gagner.
Il voulait être certain que la
suite fut enregistrée par une caméra.
Après avoir partagé les saucisses
de l'amitié, les militants
restants firent semblant de partir.
Ils demeurèrent confinés de
longues minutes dans une voiture à
l'abri des regards, puis en
sortirent l'air préoccupés.
Pierre, qui avait remis son tee
-shirt à l'endroit, dut le
retourner à nouveau.
Mais il fut vite consolé de ne pas
pouvoir clamer bien haut sa dévotion.
Car il se vit bientôt embrasser
son idole qui venait de débarquer.
Bienvenue.
Merci d'être là.
C'est un plaisir.
Madame Le Pen fut accueillie par
les ouvriers stupéfaits et
profondément émue de voir une
vedette politique s'intéresser à
leur sort.
Les militants Picard trottaient autour.
Ils lançaient des slogans à tue
-tête pour entraîner la foule à
faire de même.
Puis Eric organisa une séance de photos.
Comme une caméra de cinéma ne vaut
pas grand -chose pour celui qui
aime la vitesse, il s'était assuré
qu'au moins une chaîne
d'informations continue fut présente.
Ce qui permit à l'invité surprise
d'apparaître à la télévision dans
tout le pays, aux côtés des
grévistes de terrain, et de
partout susciter le doute dans les
esprits émotifs des dernières
heures de la campagne.
Au revoir Marine !
Très vite, l'éventualité d'un
revirement de situation affola l'opinion.
Plus tout à fait certaine de
connaître le gagnant.
T'es content ?
Merci.
Et t'as vu ce qu'a dit Attali ce
matin ?
Il a dit que le Whirlpool c'est
une anecdote.
Attali le soutient de Macron, qui
a dit ce matin que le Whirlpool
c'est une anecdote.
Là Macron qui est vert de rage en
voyant les images de Marine.
Il a dit que vous étiez des
militants politiques.
Là il va passer.
Il va passer ?
Il va pas être reçu comme Marine,
ça c'est clair et net.
Et lui son inclurement c'est de
dire que vous êtes des militants,
alors que des militants il y avait
une bière s'il vous plaît.
Des militants, on était 7 ou 8
militants du front, tout le reste
c'était que des employés.
C'est important d'en parler.
Oui bien sûr je vais rentrer moi,
je vais être le leader aujourd'hui.
Merci.
Au Laser Quest, Bastien suivait
les événements en direct sur
l'écran réservé aux
retransmissions des matchs de football.
Et il se délectait de voir
l'adversaire lutter en vent
contraire grâce au travail
remarquable de son commando.
Et il rêvassait.
Encore quelques coups comme celui
-ci et les portes du pouvoir
s'ouvriraient à sa cause.
Putain.
Enculé.
Et je croyais beaucoup à
l'abstention aussi.
J'étais un peu déçu.
Ok.
Mais t'étais prêt à recommencer à
ce moment -là ?
De toute façon, oui.
Tant que les idées ne sont pas au
pouvoir, j'arrêterai pas.
Tant que les idées ne sont pas au
pouvoir, t'arrêteras pas ?
Oui.
Le Front National n'avait pas gagné.
Mais certains en partie n'y
voyaient que du positif.
Il y a des faits qui ont un goût
de victoire.
Dans toute l'histoire de France,
ça fait extrêmement longtemps que
le mouvement national n'a jamais
eu autant de voix.
Et aujourd'hui, on fait plus de 11
millions de voix à cette élection
derrière Marine Le Pen.
Le meilleur est à venir.
Ailleurs dans le monde, les scores
des nationalistes gonflaient.
Les nouveaux prêcheurs d'autorité
pouvaient maintenant s'exprimer
sans retenue en donnant gage de démocratie.
Leur point de vue s'installait
dans l'ordinaire.
Bastien avait travaillé à répandre
cette idéologie.
Il avait défendu le programme de
son parti, affiché ses mots, obéit
sans broncher à tout ce que lui
demandaient ses chefs.
Notre héros était alors un petit
soldat de l'extrême droite.
Trop droit pour grimper dans la
hiérarchie ou trop conscient de la
fragilité de son dossier et de ses chances.
Il semblait insignifiant.
Il ne voulait surtout pas
apparaître comme un danger, très
angoissé de ne pas plaire.
Il voulait être sympathique.
Et c'est une foule de petits
soldats sympathiques comme lui,
qui partout en Europe et au -delà,
fortifiaient les nationalistes du
Nouveau Siècle jusqu'à parfois les
mener au pouvoir.
Mais ce jeune partisan d'une
idéologie de fermeture nous avait
confessé des secrets.
Il tentait peut -être de changer
sous nos yeux.
Et quand nous lui avions remis la
première version de ce texte et
qu'il nous avait confié une pièce
fondamentale de son parcours de
violence, il avait finalement
accepté, avant de nous quitter,
que le film raconte l'intégralité
de son histoire.
Dis -moi la question que je me pose.
Est -ce que je suis un connard, du
coup ?
Madame Le Pen avait saccagé en
direct la dédiabolisation lors du
débat de l'entre -deux -tours en se
montrant trop hargneuse et
empêtrée dans les sujets techniques.
Elle entra dans un silence
réparateur le temps que s'estompe
l'euphorie des gagnants, puis
entreprit le toilettage de sa
formation pour repartir à la
conquête des urnes.
Philippot fut tenu pour
responsable de la déroute.
Des cadres du Front National
critiquèrent avec virulence ces
propositions de technocrates qui
avaient englué la campagne.
Poussé vers la sortie, le
politicien s'en alla dupliquer ses
concepts dans un parti tout neuf
qu'il nomma Les Patriotes, un nom
prévu pour le ravalement du Front
National, dont il avait su
s'emparer in extremis.
Il emporta aussi dans ses valises M.
Delapersonne, terrassé lors des
législatives et dont nul ne
voulait plus.
Éric Richermose ne se laissa pas
abattre par le résultat des présidentielles.
Il combattit avec vaillance pour
devenir député.
Il sillonna la région afin de
s'afficher partout.
Choisit sa suppléante pour sa
ressemblance avec Mme Le Pen.
Et il poussa l'obsession de
dédiaboliser jusqu'à parsemer ses
tracts de petits chœurs
accompagnés des mots « Je vous
aime ».
Mais lui aussi fut battu.
Resté conseiller régional, il
quitta son appartement de
Montdidier, s'installa à Paris et
se consacra à développer le parti
de l'ex numéro 2 revenant de temps
en temps en Picardie pour se
montrer sur les marchés.
La plupart des militants de la
Somme s'évanouirent dans la vie civile.
L'excitation de la campagne
n'agissait plus sur eux et les
deux partis les oublièrent.
Jusqu'à ce que les affaires
électorales requièrent qu'on aille
chercher leur nom dans les
fichiers pour pallier les petites besognes.
Bastien continua à servir
assidûment sa formation jusqu'aux
législatives avant d'être rattrapé
par la pause estivale.
Il revint habiter sur Beauvais où
il se consacra pleinement au Laserquest.
Il développa sa fédération mettant
à profit tout ce qu'il avait
appris pendant la course au pouvoir.
Son nouvel habit de sympathique
président d'association de loisirs
le comblait.
Il voulut demander son ancienne
compagne en mariage mais
l'occasion ne vint jamais et il
reçut de moins en moins de ses nouvelles.
Quand survint la querelle des
chefs il fut déchiré entre Madame
Le Pen qu'il avait fait venir à la
lutte politique et Philippot qu'il
connaissait personnellement.
Il suivit Éric par fidélité et
quitta le Front National pour
entrer dans un parti qui reniait
sa filiation.
Il fut nommé responsable des
Patriotes du département de l'Oise
un poste qu'il investit avec ardeur.
Quand il découvrit le film qui
détaillait sa vie il s'interrogea
de nouveau si son destin s'en
trouverait changé et il repartit
coller quelques affiches.
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