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[mélodie intrigante]
[mélodie épique]
[mélodie inquiétante]
[narrateur] Il est des tragédies qui exigent une terre prédestinée.
Au drame qui va se jouer ici,
seul l'Afghanistan pouvait servir de théâtre.
L'Afghanistan, hérissé de montagnes géantes,
et pourtant carrefour de l'Asie Centrale.
L'Afghanistan, jalonné par des ruines sans nom,
hanté par les souvenirs des premières tribus aryennes,
des phalanges d'Alexandre le Grand, des fidèles de Bouddha,
des guerriers de l'Islam et hordes terribles de Gengis Khan.
Ici, la légende se mêle à la réalité
et l'être surnaturel entre tout naturellement dans l'existence.
[mélodie épique]
La passe du diable.
Ce cavalier mongol qui de nos jours chevauche à travers l'Hindou Kouch,
est sans doute le personnage essentiel du drame qui commence.
Faut-il voir en lui un simple voyageur comme on en voit sur les pistes afghanes,
ou plutôt un messager des puissances inconnues ?
Le messager du destin.
[silence]
[mélodie inquiétante et cris]
Cette ruée, cet assaut, cette mêlée, c'est le bouzkachi.
Le jeu consiste à enlever de terre le cadavre d'un bouc décapité.
Après lui avoir fait parcourir un vaste espace, à le jeter au but.
Mais la meute des cavaliers rivaux, des tchopendoz, tel est leur titre,
harcèle et attaque sans répit celui qui tient la dépouille velue.
[mélodie dramatique]
[hennissement]
Mokhi !
Mokhi !
[narrateur] Mokhi est un des meilleurs tchopendoz.
Peut-être le meilleur. Aujourd'hui, la chance n'est pas avec lui.
Rhalil, ami fidèle, se penche sur Mokhi.
"Je ne peux plus bouger. Ma jambe est morte."
[mélodie épique]
Débarrassé de son plus dangereux rival,
Uroz gagne le bouzkachi.
[cri de joie]
[acclamations]
[mélodie joyeuse]
Mais au milieu de la foule déchaînée, le cavalier au turban noir est impassible.
Il ne regarde ni le vainqueur, ni le vaincu,
il suit des yeux un enfant, Rahim, le frère cadet de Mokhi.
[mélodie douce]
Blessé dans son corps, blessé dans son orgueil,
Mokhi ne sent plus la selle de cuir et de bois.
C'est une charge pour le cheval de son ami.
Le cheval de Mokhi, c'est son petit frère qui le ramène.
Qu'ils rient, qu'ils chantent, ses amis du village,
et c'est justice.
Les habitants de ces régions, hommes simples et rudes,
ne sont pas tendres pour la malchance, pour la défaite.
[rires]
Dans sa yourte, le père de Mokhi écoute les bruits de la fête.
Est-ce pour saluer la victoire de son fils ?
"Mais le voilà, ce fils !
Ce géant, ce champion !
L'honneur de la famille ! Maudit soit-il !
Le maladroit, l'incapable, l'indigne !"
Dans le village, la fête retentit
et chante la gloire d'Uroz.
[mélodie joyeuse et entraînante]
Uroz a reconnu le petit Rahim, mais l'enfant est passé
sans un regard pour le vieux champion.
Rahim va trouver l'homme qui seul peut guérir Mokhi.
Sous sa yourte, Mokhi peut enfin montrer sa souffrance.
C'en est fini pour lui du bouzkachi royal, à Kaboul.
Mais voilà celui qui fait des miracles.
Le guérisseur que Rahim est allé chercher.
L'enfant se penche sur son grand frère pour qui il a une admiration
et une tendresse passionnée.
Des sentiments que l'on montre peu dans ce monde si rude.
Mokhi ne veut pas laisser voir sa peine.
"Occupe-toi de mon cheval."
Rahim obéit.
Avant de quitter la yourte, il regarde désespérément le guérisseur.
La seule chance qui reste à Mokhi de courir le bouzkachi pour le roi
est entre les mains de cet homme.
Dans les écuries du village,
les palefreniers fêtent la victoire d'Uroz et lui offrent un fusil d'honneur.
Rahim dédaigne ces réjouissances.
Il ne pense qu'à soigner le cheval de son frère. C'est sa consolation,
sa fierté.
[ils parlent arabe]
"Va donc apporter ces œufs à ton frère."
Les rieurs sont du côté d'Uroz.
[mélodie joyeuse et entraînante]
La haine de l'enfant s'aiguise contre le vieux tchopendoz.
Ah, s'il pouvait venger son frère !
Il n'est qu'un berger de la steppe qui retourne aux troupeaux de son père.
[mélodie douce et joyeuse]
Troupeaux qui sont la richesse et la gloire du nord de l'Afghanistan
car la toison qui couvre ces béliers, ces moutons, ces agneaux,
c'est de l'astrakan. Et le plus beau du monde.
[mélodie douce et épique]
Le père de Mokhi et le père d'Uroz sont venus choisir un bélier
parmi les plus précieux.
[il parle arabe]
Celui-ci est superbe. Le gouverneur sera content.
Chaque année, à Maïmana, chef-lieu de la province,
le gouverneur donne une réception aux tchopendoz
qui partent ensuite à Kaboul pour le bouzkachi royal.
Le bélier sert de trophée à cette fête.
À travers les collines où se déroulent les travaux d'automne,
les tchopendoz se dirigent vers Maïmana,
au rendez-vous du gouverneur.
[mélodie épique]
Les paysans les saluent le long de la route.
[salutations en arabe]
Les tchopendoz sont l'orgueil de ce peuple.
On les acclame, on les fête.
Lorsqu'ils passent dans les villages, on leur offre des pastèques.
Jamais Rhalil ne résiste à la tentation.
Les tchopendoz qui forment l'équipe de la province
reçoivent du gouverneur de Maïmana l'uniforme qu'ils porteront devant le roi.
Une casaque sur laquelle est cousue, en guise d'écusson,
une peau d'astrakan.
[conversations mêlées]
[mélodie entraînante]
[chant]
Un festin suit la remise des casaques.
Le gouverneur a convié, avec les tchopendoz,
les principaux notables vêtus de leur chapan les plus beaux.
[conversation en arabe]
Les convives font honneur à l'abondance du repas.
Riz préparé de 20 façons différentes, agneau rôti, laitage caillé,
confiture à la graisse de mouton, fruits magnifiques.
Le gouverneur doit résoudre un problème.
Mokhi, malgré sa chute, est-il capable de courir le bouzkachi royal ?
Rhalil s'est endormi, accablé de nourriture.
Il ne pourra défendre son ami.
Le gouverneur décide : Mokhi n'ira pas à Kaboul.
Un autre tchopendoz le remplacera.
Il charge Uroz de porter la nouvelle à Mokhi.
Dans le village, les enfants aussi ont leur fête.
Montés sur des ânes, ils se disputent la peau d'une chèvre
dans une parodie de bouzkachi.
[cris de joie]
[mélodie entraînante]
Parmi les concurrents, Rahim est le plus acharné et violent.
Il a l'honneur de son frère à venger.
[mélodie douce]
Mokhi a reconnu Uroz et ses amis.
Il sait qu'ils lui apportent son verdict.
Il doit maîtriser son impatience.
La dignité, la politesse, l'hospitalité commandent avant tout.
[il parle arabe]
"Qu'on apporte le thé !"
[mélodie entraînante]
Au bouzkachi d'enfants, Rahim a remporté la victoire.
Il reçoit pour récompense un bélier gris, symbole de chance.
"Comme ton frère va être content de ta victoire, Rahim."
Uroz a fait connaître la décision du gouverneur.
"Quoi ? Mokhi n'irait pas à Kaboul
avec les autres tchopendoz ? Ce n'est pas juste."
[conversation animée en arabe]
L'instant est mal choisi, Rahim.
Qu'importe à Mokhi un bouzkachi de gamins quand on lui interdit le bouzkachi royal !
Avant d'être exclu de l'équipe, Mokhi demande à passer une épreuve.
Il la veut, il l'exige !
[mélodie dramatique]
Les juges de Mokhi sont rassemblés.
Le gouverneur de la province, les chefs de villages et de tribus,
tous des hommes d'expérience.
Jeunes, ils étaient des cavaliers d'élite. Ils seront sévères, impitoyables.
Mokhi le sait.
Dans toute l'assistance, il n'y a qu'une anxiété égale à la sienne,
celle de Rahim.
"Mokhi, montre-nous si ta jambe est guérie."
[percussions]
[acclamations]
"Montre-nous ta souplesse."
"Que l'on égorge un bouc", a demandé l'un des juges.
[percussions]
"Montre-nous ta force."
[encouragement en arabe]
[percussions]
"Tu es toujours un grand tchopendoz, Mokhi."
Le gouverneur déclare que Mokhi reprend sa place
et qu'il ira à Kaboul.
Rahim sera aussi un grand tchopendoz.
"Tchopendoz, si ton père le permet !"
[mélodie joyeuse et entraînante]
[il siffle]
[mélodie douce et intrigante]
[il parle en arabe]
Mokhi va partir pour Kaboul.
Il sera absent de longues semaines et en guise d'adieu,
donne à Rahim une leçon de bouzkachi.
Rahim est heureux. Son grand frère, son idole,
lui montre comment on devient un champion.
"Est-ce que je ne suis pas un vrai tchopendoz ?", demande Rahim.
"Tu le seras un jour, si tu m'écoutes."
[il parle arabe]
Rahim ose avouer son rêve.
"Emmène-moi à Kaboul."
[il parle arabe]
Mais le frère aîné a passé l'âge des chimères.
"Alors j'irai tout seul", dit Rahim.
[Mokhi rit]
Le rire de Mokhi ne fait qu'affermir l'enfant dans son dessein.
"Je serai à Kaboul avant toi."
"Et l'argent ?"
"J'en trouverai."
Mokhi continue à se moquer de lui.
"Bien sûr. Bien sûr. Rendez-vous à Kaboul !"
Rendez-vous à Kaboul…
Le cavalier au turban noir écoute.
Il sait combien le destin utilise la force des sentiments
et la naïveté des cœurs pour tisser sa trame.
[chant]
La route de Maïmana à Kaboul passe par la mosquée de Mazâr-e Charîf.
La foule se presse autour du tombeau d'Ali, le quatrième calife.
Les musulmans de toutes les sectes vénèrent ce sanctuaire
de l'Asie Centrale.
[silence]
Mokhi, Uroz et leurs amis
se sont arrêtés devant la mosquée et se recueillent,
mêlés à la masse des fidèles, avant de poursuivre vers la capitale.
[prière en arabe]
[mélodie féérique]
Les dévotions sont achevées.
En dernier hommage au sanctuaire et pour gagner à leur cause
la protection d'Ali le Saint,
les cavaliers font le tour de la mosquée.
[mélodie épique]
Les cavaliers se regroupent à la sortie de la ville.
À travers les montagnes, ils vont commencer leur longue descente
vers Kaboul.
[mélodie douce]
La décision de Rahim est prise.
Il ira à Kaboul lui aussi.
Pour payer son voyage, il vendra son bélier gris.
Il faut trouver au bazar l'acheteur le plus favorable.
[mélodie douce et entraînante]
Mais le bélier, comme s'il avait senti le projet de Rahim,
veut retrouver son jeune maître.
[mélodie intrigante]
Un petit villageois ne voit pas souvent tant d'abondance et de merveilles.
Voilà les bonnets de fourrure, la coiffure glorieuse.
La toque des grands cavaliers.
Tandis que le bélier a trouvé au bazar ce qui l'attire le plus,
Rahim réunit toute sa fortune, quelques afghanis,
pour acheter le bonnet prestigieux.
Rahim, te voilà déjà sous l'auréole du tchopendoz.
[bêlements]
[mélodie intrigante]
Égaré dans le caravansérail,
à la recherche de son jeune maître,
le bélier porte-chance a disparu.
Et, vainement, Rahim le cherchera.
"Mon bélier ? Vous n'avez pas vu un bélier gris ?"
Personne n'a vu ton bélier, Rahim. Personne.
Sauf peut-être ce fumeur, dans l'ombre du labyrinthe,
éternel voyageur qui semble s'attacher aux traces de l'enfant.
[mélodie douce]
Cherche ton bélier, Rahim.
Ce n'est pas seulement après lui que tu coures.
Il était ta chance, il était ton foyer.
Il était la yourte et la steppe natale.
[brouhaha]
Près du bazar, dans un caravansérail,
deux chameaux de Bactriane s'affrontent.
Dans le nord de l'Afghanistan,
les combats de chameaux sont un spectacle favori, national.
Rahim, fasciné, s'est mêlé à la foule.
Avec l'insouciance propre à son âge, il semble oublier son bélier
et son désespoir.
[brouhaha]
Rahim sent tout près de lui une présence.
Cet inconnu peut-être a-t-il retrouvé son bélier ?
"Non. Et cela n'a aucune importance.
L'important est que tu ailles à Kaboul."
"Comment irais-je ? Je n'ai plus d'argent."
"Viens avec moi. J'y vais aussi."
[brouhaha]
Le combat terminé, Rahim a suivi sans hésitation l'étranger.
Merveilleuse confiance des enfants.
Mais de quoi aurait-il peur ?
Cet homme n'est-il pas un voyageur ordinaire
et qui discute âprement le prix de leur transport ?
[mélodie entraînante]
[mélodie épique]
Uroz et Mokhi vont en tête de leur troupe.
Pour l'instant, ils ont oublié leur rivalité et l'épreuve qui les attend.
Ils longent les murs démantelés d'une immense ville.
Bactres, fondée par les généraux d'Alexandre le Grand,
et qu'on appelait autrefois la Mère des cités.
De la poussière, des ruines, des civilisations,
les artisans qui s'efforcent d'extraire le salpêtre,
voilà tout ce qu'il reste d'un empire immense.
Savent-ils seulement, ces rustiques centaures,
que leurs ancêtres, menés par Gengis Khan,
ont fait de Bactres ce monceau de décombres.
À bord du camion qui roule dans la nuit,
la grande aventure commence pour Rahim.
Pour aller des steppes du nord au plateau central où est Kaboul,
il faut traverser l'Hindou Kouch,
immense barrière de monts déserts.
Tout est neuf pour Rahim, le petit berger des steppes.
Comme le monde est vaste, beau et terrible.
Les pluies d'automne ont gonflé les torrents.
Le pont s'est rompu sous les flots déchaînés.
Pour que le camion continue, il faut des jours de labeur.
Le chef des cantonniers explique cela aux voyageurs.
Il y a bien des sentiers de montagne, mais ils sont dangereux
et déserts.
Il faut être bien équipé pour les affronter.
Rahim va-t-il manquer son rendez-vous de Kaboul ?
Aucun obstacle ne semble inquiéter son étrange compagnon.
Prends ton sac, Rahim.
La route sera longue et dure.
[mélodie inquiétante]
Par d'autres gorges étroites,
Mokhi chevauche avec les tchopendoz.
C'est à pied maintenant que Rahim affronte la montagne.
Il faut vaincre la fatigue, il faut vaincre la peur.
Il faut rejoindre Mokhi.
[mélodie épique]
Au milieu du jour, les cavaliers arrivent en haut d'un col.
En bas, s'ouvre une vallée.
Dans cette vallée, s'étire une file d'hommes et de bêtes en marche.
C'est une caravane de nomades. Elle appartient à une puissante tribu
qui habite aux confins de l'Afghanistan et de l'Inde.
Ces Pachtounes indomptables ont résisté à toutes les invasions.
Ils forment la race maîtresse du pays. La race de ses rois.
[percussions]
[mélodie épique]
Les cavaliers des steppes, homme d'un autre sang,
vont fatalement croiser les Pachtounes.
Ils vont essayer de passer sur le chemin le plus haut.
Celui que suivent les nomades.
Si l'on veut être digne du respect et mériter la chance,
il faut toujours prendre les pistes de crête.
[mélodie épique]
Cette croyance est commune aux Ouzbeks et aux Pachtounes.
Qui cèdera la place ?
La querelle éclate, mêle et disperse les deux troupes.
Écrasés sous le nombre, les tchopendoz ont dû céder la place.
Mauvais présage.
Le soir approche.
Rahim et son compagnon arrivent à un campement de nomades.
Les vagabonds éternels se montrent intraitables
quand leurs superstitions sont en jeu
et pour les plus pauvres,
le voyageur perdu est toujours un invité de Dieu.
Cette hospitalité donne confiance à Rahim.
Il montre son jouet prestigieux, le bonnet de tchopendoz.
Il révèle le but de son voyage, le bouzkachi royal.
Pour les enfants qui l'entourent, c'est un grand personnage que Rahim.
Comme elle est douce, la chaleur de la tente.
Rahim pense à sa yourte, à ses amis.
C'est le même thé, ce sont les mêmes rires.
"Si nous dormions ici ?"
"Impossible."
"Tu as rendez-vous à Kaboul. Souviens-toi."
Pour la première fois, Rahim se sent pris d'une vague
et pesante inquiétude.
Il lui a semblé entendre dans la voix de son compagnon
un accent implacable.
Il a eu peur de l'expression inhumaine qu'il a cru voir soudain
sur le visage sans merci.
[mélodie douce]
Pour atteindre l'autre versant,
il faut monter à plus de 4 000 mètres.
Rahim, le petit paysan, avance lentement,
douloureusement, le pal lourd.
Ce n'est plus avec confiance.
Ce n'est plus avec amitié qu'il considère celui qui le précède.
Pourquoi cet homme si dur l'a-t-il pris sous la protection ?
Pourquoi le mène-t-il dans l'âpre montagne sans repos, sans pitié ?
Le chemin de Mokhi, lui, est sans péril.
Chaque année, les tchopendoz refont les mêmes étapes.
[mélodie épique]
[mélodie douce]
Réfléchis bien, Rahim.
Il est temps encore.
Qui est-il, ce voyageur infatigable qui prépare le feu ?
D'où vient-il ? Que veut-il ?
Malgré le pain partagé,
Rahim ne se sent plus en sécurité avec l'homme aux yeux immobiles.
Peut-être a-t-il aperçu, derrière la figure humaine,
une face sans âge et un masque sans vie.
Il songe alors au nom que porte le voyageur des solitudes.
Azraël. L'ange du dernier jour.
Pour un instant, Rahim comprend que cet homme ne peut donner d'amitié,
de secours, à personne.
"J'en ai assez ! Je n'irai pas plus loin.
Je veux revenir chez moi, tu entends ?
Réponds-moi.
Je ne te suivrai plus."
[mélodie dramatique]
Rahim a marché au hasard dans la terreur et la solitude.
Sur un piton abrupt, une ville surgit.
L'accès en est difficile. Peu importe à Rahim.
Il a besoin de retrouver la présence, la parole et la vie des hommes.
[cri]
Il faut… Il faut qu'il atteigne ces murailles.
Il peut encore. Il doit redresser son destin.
La ville, c'est le refuge.
Le salut.
Il y pénètre.
Au lieu du mouvement et du tumulte humain,
il ne trouve qu'un amas désert et silencieux de ruines.
La Ville Rouge.
Gengis Khan en fit le siège.
L'un de ses petits-fils fut tué au cours du combat.
Quand il prit la citadelle, il n'y laissa pas subsister un seul être.
Tout fut exterminé.
Depuis lors, rien n'a de voix dans la Ville Rouge,
sauf la plainte du vent
et rien n'y bouge, sauf la pierre qui s'effrite.
[silence]
Azraël ! Azraël !
Azraël !
Azraël !
[mélodie douce et inquiétante]
[mélodie angoissante]
[mélodie épique]
Celui auquel Rahim voulait échapper a ouvert les bras à l'enfant épouvanté.
Il sait, lui, Azraël, combien est vaine la révolte,
comme la paix devient facile pour celui qui se livre à son destin.
[mélodie douce]
Dors bien, Rahim.
Tout, maintenant, est écrit.
Je me prosterne devant ta majesté, Seigneur.
Je m'anéantis devant ta puissance.
Je ne sais plus que j'existe quand j'ai prononcé ton nom.
La prière est la même pour les rudes cavaliers.
[mélodie épique]
Après avoir longtemps marché,
Azraël et Rahim arrivent au bord d'un plateau.
À 3 000 mètres, ils découvrent un paradis.
Sous leurs pieds, taillés dans le roc, des bouddhas veillent sur la vallée.
Ces statues colossales ont vu affluer, il y a près de 20 siècles, les pèlerins.
Et pour les moines, 12 000 cellules furent creusées dans la falaise,
reliées entre elles par un labyrinthe de couloirs et grottes.
[mélodie douce]
[mélodie dramatique]
Depuis toujours, la vallée de Bâmiyân est une voie qui mène des steppes mongoles
au cœur de l'Afghanistan.
Mokhi et ses compagnons sont obligés de la suivre.
Azraël et Rahim également.
Tandis que Rahim et son guide y parviennent par les sentiers,
les cavaliers, eux, arrivent par le fond de la vallée, par le village.
[mélodie intrigante]
Rahim appelle son grand frère.
Mokhi, si près et si loin, et qui va continuer sa route.
"Pourquoi te hâter, Rahim. L'heure est déjà écrite
où tu retrouveras ton frère."
[percussions]
Mokhi ! Mokhi !
[percussions]
[Mokhi rit]
[percussions]
Le bonheur, le rêve que l'on croyait saisir,
le voilà qui s'enfuit.
[mélodie douce et triste]
[mélodie épique]
Azraël ! Azraël !
"Viens vite !"
"Tu n'as plus besoin de moi. Je suis fatigué, sans argent.
Ne crains rien. Prends la route."
[mélodie douce et triste]
[mélodie triste]
Rahim a marché, droit devant lui, sur la grande route de Kaboul,
mais il y a encore des lieues et des lieues à faire.
Rahim est épuisé. Rahim n'en peut plus.
Sa fatigue est si profonde qu'il accueille sans réagir un miracle.
Une voiture comme il n'en a jamais vu, féérique, s'arrête.
"Où vas-tu ?" "À Kaboul."
"Monte. Je t'y conduirai."
L'homme est un haut fonctionnaire de la cour.
La voiture appartient au souverain.
Le petit berger des steppes roule vers la capitale
dans une automobile du roi.
Les bannières de prière flottent sur la tombe étrange
où repose un grand Saint.
Qu'il soit favorable aux tchopendoz.
C'est leur dernière étape avant Kaboul.
[mélodie épique]
[mélodie joyeuse et intrigante]
La voiture royale glisse dans la nuit d'Asie.
Rahim va rejoindre Mokhi.
Il a échappé au pouvoir d'Azraël.
[mélodie féérique]
Les tchopendoz descendant des montagnes
découvrent enfin Kaboul derrière sa grande muraille.
[mélodie entraînante]
Kaboul, la grande ville, la ville du roi.
Mais pour y pénétrer, il faut attendre encore.
Le canon dira l'heure du rassemblement pour le défilé solennel.
Les cavaliers de Maïmana se préparent.
Ils passent leurs casaques de gala qui ne sert qu'au bouzkachi royal.
Il faut soutenir l'honneur de la province.
En cet instant où s'achève le long voyage,
la grande ville s'offre comme une proie aux cavaliers mongols.
Les anciens disent aux jeunes les merveilles de la capitale.
Il faut être aussi beau que possible.
"Oh, Tursen ! Oh, patriarche !
Même toi tu veux être à la hauteur de l'événement !
Qu'y a-t-il dans cette poudre que tu prises ?"
[explosion]
Pendant que les tchopendoz se hâtent,
la voiture royale passe devant le terrain
où va se dérouler demain le grand tournois.
[explosion]
[brouhaha et klaxon]
Rahim découvre avec la capitale un monde nouveau.
Des arbres, une rue goudronnée,
les fiacres à deux roues qu'on appelle gadi.
[mélodie joyeuse]
En vérité, Kaboul a de quoi étonner le petit paysan.
Les autocars russes y voisinent avec les caravanes
et de grandes avenues asphaltées ont éventré les vieux bazars.
Dans les rues renouvelées de Kaboul,
règne toujours la rigueur de l'Islam.
Les femmes passent comme il y a des siècles,
recouvertes du tchadri traditionnel.
Même voilées de la sorte,
elles n'ont pas le droit d'assister à un spectacle public.
Aucune d'elles ne peut suivre la foule qui s'assemble pour le défilé.
[mélodie entraînante]
Menés par un officier, prince du sang royal,
les tchopendoz des trois provinces font leur entrée solennelle dans la ville.
[mélodie entraînante]
[moteur de voiture]
La voiture s'arrête devant le palais royal au moment de la relève de la garde.
Rahim est arrivé. Son cœur déborde de joie et de reconnaissance.
Il lui reste quelques afghanis.
"Non, Rahim. Sa majesté le roi t'offre le voyage."
Rahim est seul dans la grande ville inconnue.
Un instant, il se sent désemparé, effrayé.
Mais une musique joyeuse arrive jusqu'à lui.
[mélodie joyeuse et entraînante]
[mélodie joyeuse et entraînante au loin]
[mélodie joyeuse et entraînante]
Mokhi !
Mokhi !
C'était donc vrai, ce rêve !
Défiler dans Kaboul avec Mokhi, avec les tchopendoz !
Les tchopendoz arrivent au camp que le roi a fait préparer pour eux.
Chaque équipe a son podium, sa tente de parade.
Ici, les tchopendoz de Mazâr-e Charîf, veste verte et culotte pourpre,
là, ceux de la province du Catagon, au chapan rayé.
Enfin, les cavaliers de Maïmana, aux casaques brunes.
Rahim se sent maintenant un vrai tchopendoz.
Dans le camp, il est chez lui.
La course à travers la poussière de Kaboul lui a donné soif.
Il va d'un pas assuré vers l'outre remplie d'eau fraîche.
Mais Uroz est là. L'homme des traditions.
Il n'a rien pu faire quand Mokhi a pris Rahim en croupe.
À présent, sa colère éclate.
Un gamin impudent ne boira pas à l'outre des tchopendoz !
Il se croit tout permis parce qu'il est le frère de Mokhi !
Le grand tchopendoz a entendu son nom et marche vers Uroz.
"Tu n'as pas le droit de toucher à mon frère."
"Et qui m'en empêchera ?"
L'équipe rivale se moque de ses adversaires.
Ils sont ravis de voir les deux champions en venir aux mains.
Il est temps que l'arbitre intervienne.
"Uroz a raison. La place d'un enfant n'est pas ici."
Rahim se réfugie à l'autre bout du camp, parmi les chevaux.
Rahim !
Mais les palefreniers le chassent.
Ils ne sont pas des gardiens d'enfants.
[percussions]
Dans la ville en fête, Rahim a trouvé le chemin du stade
où, à la veille du bouzkachi, se déroulent les jeux traditionnels.
[mélodie épique entraînante]
La violence du spectacle fascine Rahim.
[acclamations]
Le premier jour de fête est terminé.
Les hommes reprennent leur travail et dans les vieux quartiers de Kaboul,
les artisans peinent à leurs métiers éternels.
[coups métalliques]
Rahim passe devant eux.
Pour lui aussi, la fête est achevée.
Il est à Kaboul, mais seul.
Chassé, humilié, et par lui, Mokhi a été atteint
dans son honneur.
[mélodie douce]
Tous les Afghans, des enfants aux vieillards, aiment les armes,
même les plus ordinaires.
Est-ce uniquement cela qui force Rahim à s'arrêter,
fasciné devant cet étalage,
et qui l'a inspiré par un désir plus précis ?
Il ne sait sans doute pas quel est le sentiment qui le pousse,
mais il lui faut ce couteau.
[cris]
Rahim n'a pas été assez rapide et adroit.
Toute la meute est à ses trousses.
Elle va l'atteindre.
Mais la chance est avec lui.
Ou plutôt la gourmandise.
Les gâteaux répandus ont sauvé Rahim.
Mais il ne croit pas encore à sa sécurité.
Il cherche un refuge plus profond.
[mélodie douce et inquiétante]
Et c'est de lui, maintenant, que l'on a peur.
Dans le camp des tchopendoz, c'est la veillée d'armes, ce soir.
Les gens de Mazâr-e Charîf sont confiants.
L'inquiétude habite les cavaliers de Maïmana.
La querelle de leur meilleur champion n'est pas de bon augure.
Mokhi n'a pas paru aux côtés d'Uroz.
La nuit sera longue pour les tchopendoz.
[mélodie douce et joyeuse]
La nuit est longue pour Rahim.
Il rôde dans le bazar des étrangers.
Rahim est seul, chassé, loin de Mokhi.
Il cherche un coin pour dormir.
Rahim se sent pareil à un chien perdu.
Tout cela par la faute d'Uroz !
Les musiciens peuvent jouer,
ils n'amolliront pas le cœur de l'enfant.
Demain, c'est le grand jour.
Sur le terrain de Bagrami, les tchopendoz sont prêts.
Chaque équipe s'affronte du regard.
Uroz dit à Mokhi : "J'ai un cheval de rechange,
s'il le faut, prend le mien."
Mokhi n'est pas seul à entendre ces paroles.
Que fait là, tout près,
le mystérieux compagnon de Rahim ?
Le voyageur des solitudes.
À qui vient-il signifier l'échéance de son destin ?
[acclamations]
[mélodie guerrière]
En selle, tchopendoz !
Voilà Zaher Shah, roi d'Afghanistan.
Voilà le souverain sous les yeux de qui vous allez combattre.
[brouhaha]
[trompette]
L'étendard que les cavaliers de Mazâr-e Charîf ont emporté l'an dernier
est remis à un officier.
Chaque équipe se jure de mériter la gloire du trophée.
Autour de la bête décapitée,
les tchopendoz se mettent en place.
Sur les collines, la foule frémit.
[brouhaha]
[roulements de tambour]
[mélodie épique]
Le bouzkachi royal a commencé !
Il a fallu que se perpétuent de siècles en siècles
des hommes rompus aux acrobaties équestres,
insensibles aux coups et aux périls,
et des chevaux d'une résistance et d'un courage indomptables
pour que le jeu des guerriers de Gengis Khan, sauvage et magnifique,
se déroule de nos jours sur le haut plateau de Kaboul.
Mokhi ! Mokhi !
Mais Rahim est trop loin pour bien voir le combat.
Il doit descendre des collines à travers la foule.
[mélodie épique]
[mélodie épique et inquiétante]
[mélodie intrigante]
[mélodie épique et inquiétante]
[sirène d'ambulance]
L'enfant arrive là où attendent les palefreniers.
Où l'on garde les chevaux de rechange et l'ambulance.
Pour qui celle-ci vient-elle de partir ?
Rahim ne le sait pas.
Il aperçoit deux amis d'Uroz qui viennent se rafraîchir.
Uroz… L'ennemi dont le cheval de rechange est là,
derrière le camion. L'enfant le connaît bien.
Les grands chevaux de bouzkachi sont aussi fameux que leurs cavaliers.
Uroz est assez riche pour posséder deux montures.
C'est un avantage insupportable qu'il a sur Mokhi.
Il ne faut pas qu'il revienne en vainqueur au village.
Une sangle coupée. "Tu vas voir, Uroz,
comment se payent les injures !"
[sirène d'ambulance]
On peut bien chasser Rahim, tout lui est égal à présent.
À cause de cela, il ne voit pas quel cavalier a ramené l'ambulance.
[mélodie dramatique]
Mokhi est sain et sauf. Son cheval seulement a été blessé.
S'il a accepté le transport,
c'est pour aller plus vite jusqu'aux montures de rechange.
Mokhi va prendre le cheval d'Uroz.
Rahim, qui ne sait rien du pacte de son frère avec Uroz,
voit avec stupeur et épouvante
Mokhi retourner à la mêlée sur ce cheval dont il a entaillé la sangle.
- [mélodie dramatique] - "Arrête, Mokhi !"
Mais Mokhi ne peut pas l'entendre.
Mokhi !
[cri]
[sirène d'ambulance]
[mélodie lente et dramatique]
Sur le cheval d'Uroz, la sangle a tenu. Mokhi est vainqueur !
Il ignore le sort de Rahim. L'ivresse du triomphe éclate.
Les yeux du voyageur des solitudes
se posent un instant sur l'un et l'autre frère.
Les destins sont accomplis.
[cris de joie]
[mélodie douce et dramatique]
La foule passe à travers les tombes.
La grande poussière de l'Asie recouvre le passé
et voile l'avenir.
[mélodie lente et épique]
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