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VENDREDI
Je l'avais déjà repéré plus tôt dans le parc.
Il était assis seul, perdu, n'ayant nulle part où aller.
J'ai rebroussé chemin.
J'avais décidé de l'inviter chez moi,
pour qu'il se réchauffe.
J'espère ne pas aller trop loin, lui dis-je.
Je pris son manteau et lui proposai un bain chaud.
Ce n'est pas un problème, lui assurai-je.
J'essayai de savoir son nom,
son adresse,
s'il avait une famille, des amis,
mais il n'était pas ce que l'on appelle un brillant orateur.
En fait, je commençai à penser qu'il était muet.
De toute façon, je parlais pour deux.
Tu es un skinhead.
C'était une évidence.
J'en connais un bout sur les skins,
crois-moi si tu veux.
C'est un genre de passe-temps pour moi.
Voire même une obsession.
Tu sais,
je suis coiffeur.
J'ai une clientèle très dévouée.
On peut dire que je me débrouille pas mal.
Mais j'ai quelques problèmes.
Depuis que j'ai découvert les skinheads,
je n'ai plus le cœur à l'ouvrage.
Et maintenant, où en suis-je ?
Le crâne rasé,
c'est la seule coupe qui me semble faire sens.
J'ai envie de balancer toutes mes brosses,
peignes, ciseaux, shampooings...
tout sauf ma tondeuse électrique.
J'ai pourtant appris à m'en servir !
Mais je perds tous les clients
qui ne s'imaginent pas rasés.
J'ai commencé des recherches,
acheté des livres, pour étudier les skinheads.
Je n'approuve pas toujours leurs convictions mais
je n'ai jamais été très engagé.
Je crois que c'est plus,
pour moi, une question d'esthétisme,
tu me suis ?
Je suppose que l'on pourrait disserter.
Tu sais parler, non ?
Ça va le bain ?
Tu t'es réchauffé ?
C'est assez chaud pour toi.
Je peux faire bouillir de l'eau.
Je devrais te laisser tranquille.
Que dire de plus ?
Que fais-tu ?
Je... Je t'ennuie, c'est ça ?
La fumée te dérange ?
Je vais l'éteindre.
Je prends des cours d'approche musicale.
J'écoute au moins une heure de musique par jour.
Je l'ai enfermé dans la chambre d'ami.
Je croyais que c'était ce qu'il voulait.
SAMEDI
... Envoyés en pension ou à la DDASS.
Ils n'étaient pas préparés,
ils étaient concentrés sur leurs propres désirs
qui avaient été créés, entretenus, perpétués par...
le capitalisme. Ils refusent de perdre cette mentalité.
Ils refusent de
comprendre la nécessité de la lutte collective, du partage,
et, du coup, ils fuient. Que faire ?
On a dû te demander maintes fois mais j'aimerais te la poser
moi-même... Te demander.
Es-tu opposé au capitalisme ?
Je sais que c'est une question très naïve.
C'est la plus drôle que j'ai entendue !
Ici, on se demande comment les noirs peuvent être modérés
dans une société violente, une situation violente ?
Chaque révolutionnaire noir doit être modéré, prendre du temps.
Comment justifier ça ?
Une mère dont l'enfant est coincé dans un incendie...
Comment le sauver modérément, comment le sauver peu à peu...
si je vois un ami ou un camarade se faire attaquer par les fachos
à la mitraillette, la dynamite, je ne peux pas être modérée
et demander aux fachos de faire une pause
en attendant de savoir comment je vais réagir.
Et toutes ces histoires de non-violence, ça a vraiment
foutu la merde dans les esprits de ce pays.
Quand j'examine...
la question de la non-violence, j'en conclus toujours
que toute personne qui prend la non-violence comme philosophie,
comme doctrine, assume qu'il adopte celle du suicide,
car quand, en Afrique du Sud,
ces milliers d'Africains, hommes femmes et enfants sortirent
et manifestèrent contre l'apartheid,
et le gouvernement...
Où est ma caméra ?
des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants furent mitraillés,
on devrait en tirer une leçon.
On devrait comprendre que la non-violence ne peut que...
Voilà ma mitraillette.
C'est un test pour mon nouveau film,
"Les Filles du SLA" ?
Je fais l'essai pour tous les rôles,
Tanya, Emily, Camilla...
Pourrais-tu regarder la caméra ?
Très bien. Merci.
Tu peux enlever tes lunettes ?
J'adore ton nouveau look. Il est tellement...
révolutionnaire !
Peut-être une nouvelle, Tanya la punk ?
D'accord les filles,
Pensez kidnapping ! Pensez révolution !
Pensez à l'importance de ce rôle !
Oh, c'est Angela Davis, ma foi.
Quand elle a fait la une de Life
et des avis de recherche du FBI.
Cela devrait vous inspirer !
Ah, salut. Où étais-tu passé ?
Je ne t'ai pas vu. Ton lit n'est pas défait.
- C'est une longue histoire. - Je m'inquiète de mon frérot.
Que s'est-il passé ?
J'ai rencontré ce mec au parc
et il m'a invité chez lui.
Il est seul et a un truc avec les skinheads.
J'y suis allé !
- Il ne s'est rien passé. - T'es mieux quand on te cogne !
Il m'a fait couler un bain et m'a mis au lit.
Je me suis échappé par la lucarne,
et je suis venu te voir. Et voilà, je ne sais pas...
- Tu as joué le mauvais garçon ? - Non ! Je suis là !
Bon, tais-toi !
Dis-moi la vérité.
Que s'est-il vraiment passé ?
C'est pas grave. Assieds-toi.
Je fais des essais.
Est-ce que je peux en faire aussi ?
Tu pourrais en être.
Allez, les filles. On se prépare.
Au boulot. On s'assoit.
Tu peux jouer Kujo, l'amant de Tanya.
Remonte tes cheveux. Silence, ça tourne.
Tu dois enlever tous tes vêtements,
et tu dois essayer de convaincre ces filles,
mais ne bouge pas.
Ne t'inquiète pas, personne ne fera attention à toi,
de toutes manières.
Enlève tes fringues.
Allez, je veux finir cette bobine.
Allez, enlève ta chemise.
T'inquiète pas pour la cigarette.
Merci pour avoir enfin travaillé avec moi et pas contre.
Tu les as vraiment convaincues.
Maintenant, tu dois te déshabiller.
T'enlève tes fringues, je finis et c'est tout.
A quoi sert d'avoir un frère ? Allez !
Espèce de gros clown !
Une minute, je demande un truc à mon frère.
Et alors, avec ce mec ?
Rien. Il a dit que je pouvais rester là gratuitement.
Trois fois par jour. Je plaisante.
T'as fait ta chose, hein ?
Ton truc.
Ta chose.
Quelle chose ?
Chose ?
La chose ? Il fait ça depuis qu'on est mômes,
il arrête de parler.
Pas un mot pendant des jours. Les parents devenaient dingues.
Il le fait encore. Il mendie en se faisant passer pour muet.
C'est bizarre, non ?
C'est ça, sa chose.
Et ce mec, c'est un monstre ?
Qu'est-ce qu'il veut de toi ?
Comment ça ?
C'est louche un pédé qui branche les skins.
Tu sais ce que je pense des skins. Je ne te comprends pas.
Je te l'ai déjà dit. C'est con.
Tu veux que je me fasse pousser une crête.
On peut changer de sujet ?
Voici Beverley. Elle joue dans mon film.
Allez, embrasse-moi.
Et après, tu vas te mettre un anneau dans le nez ?
Te laisser pousser la moustache et les pattes ?
Aller chez Boots ?
Acheter un caniche ?
Ce serait toujours mieux que d'être skin, tu crois pas ?
Je veux dire qu'être pédé c'est déjà un plus.
Viens ici !
Tellement mignon !
Je n'avais pu l'enfermer mais convaincu de rester une nuit.
Je pourrais peut-être en tirer quelque chose au matin.
Cette nuit-là,
ignorant qu'il s'était échappé,
j'ai fait un rêve.
DIMANCHE
Evidemment, il s'était enfui avant que je ne lui parle.
Il avait dû partir avant qu'on ne s'inquiète de lui.
LE LENDEMAIN
Le style des skins est smart, propre et coriace.
Un uniforme précis qui revendique leur identité.
Les jeunes qui adoptent ce style
rejettent les fanfreluches et accessoires féminins
des étudiants en art et des hippies aux vêtements
rappelant une origine prolétarienne.
Ils portent des habits résistant aux bagarres.
Qui resteront nets et repassés
et se distingueront dans la foule.
Une grosse veste kaki, un jean d'ouvrier costaud,
et des bottes de chantier remplissent cette fonction.
Les boots cirées coquées sont un signe de reconnaissance
et une arme précieuse.
La coupe de cheveux montre aussi qui vous êtes
et le groupe auquel vous appartenez.
On compare souvent les skins aux Marines
mais la coupe du skin c'est pas une vraie brosse,
rasé sur les côtés et plat sur le dessus.
La longueur de la coupe est contrôlée par l'épaisseur
du sabot en plastique blanc de la tondeuse électrique.
Il y a 4 épaisseurs de sabot :
Du 1 pour la plus courte au 4 pour la plus longue.
On peut nuancer la longueur entre l'avant et l'arrière.
Les cheveux longs étant la marque des hippies, on savait
que les nouveaux marginaux auraient les cheveux courts.
La tonte a aussi d'autres avantages.
Lors d'une bagarre,
l'adversaire ne peut s'accrocher à rien.
Un autre avantage pratique est que c'est facile à laver.
C'est aussi pratique au travail.
Les skins portent rarement la barbe ou la moustache.
Il faut être rasé de près.
Mais quelques skins ont des pattes longues
jusqu'à la mâchoire inférieure.
Les cheveux rasés font penser aux condamnés,
aux camps de prisonniers et à l'armée.
C'est exactement cette image
que les skins veulent cultiver.
Le rejet des institutions n'est pas propre aux skins,
c'est le fait de toute jeunesse prolétaire.
Etre skin n'implique pas forcément une rupture familiale.
Les mères raffolent des cheveux courts.
Les pères adorent le style net et travailleur.
Contrairement aux familles des marginaux bourgeois,
les familles des skins les soutiennent,
leur donnent de l'argent et font bouclier
contre l'école et la police.
Les skins vivent généralement chez leurs parents.
Oi fait des purges rituelles contre tout ce qui dépasse,
on les cloue au mur.
On a tendance à dégager les impuretés
comme le rock post-punk, mielleux et prétentieux,
le bizarre, les voix de synthèse,
les sons purement électroniques,
et tout ce qui flirte avec une imagerie sexuelle ambigüe.
Toutes ces souillures ont été lavées
selon les bonnes vieilles habitudes de provoc de Oi.
Les contre-cultures sont bourrées de contradictions.
Bien qu'elles soient toujours liées
à un certain type de politique,
cette alliance est inégale et transitoire.
Il existe des skinheads qui sont fascistes.
J'ai rencontré des skins
qui reconnaissent avoir été membres
d'un parti d'extrême droite.
Les vrais skins sont moins cohérents que le stéréotype.
Les contre-cultures ne règlent pas les problèmes matériels.
Elles les résolvent symboliquement
et le symbole seul
ne suffit pas à combler la brèche des contradictions.
Les Docs sont des bottes militaires à grosses semelles.
Elles sont l'élément essentiel de l'uniforme du skin.
Tout skin qui se respecte n'a pas les Docs sales.
Les bottes d'un vrai skin sont propres et cirées.
Si on porte un jean, il est roulé sur le haut des Docs.
Le treillis, lui,
est enfilé dans les bottes.
Car on doit toujours bien voir les Docs.
On tolère deux couleurs, noir ou rouge sang,
et 5 modèles.
Aux USA, on les appelle 6, 8, 10, 12 ou 14 trous à œillets.
Je préfère à l'anglaise :
plus simplement 6, 8, 10, 12 ou 14 trous.
Les 8 trous sont hautes d'environ 20 cm,
je préfère mes 14 trous noires qui font 25 cm.
La plupart des skins sont fiers de leur propreté.
En dehors de leur hygiène intime ils sont fiers de leur look.
Je ne connais pas un skin aux chaussettes trouées.
UNE SEMAINE PLUS TARD
Je m'inquiétais pour mon frère,
il fallait que j'aille voir son nid d'amour.
Pourquoi je m'en soucie ?
C'est tellement compliqué.
Je pense que l'on vient d'une famille normale
des parents crétins et deux enfants brillants et homos.
Il devrait voir un psy comme tout le monde
afin de gérer sa rivalité fraternelle.
Je ne veux pas d'un flic pour frère.
Il serait bien plus heureux avec un gentil pédé.
Si t'es skin, t'es con, si t'es homo, t'as bon.
C'est une devise simple pour les mômes.
Quelle galère d'être la grande sœur.
Il est jeune et mignon. Il pourrait tous les avoir.
Il est mal parti et ne veut pas m'écouter.
J'ai ma caméra avec moi, si le pire empire.
Je pourrais toujours faire des plans.
Je le moderniserai en 90, Patty Hearst version punk.
Agnès Varda a dû commencer comme ça.
J'aurais dû apporter mes bombes de peinture.
Ces trains sont vraiment déprimants.
Regardez-moi ces murs vierges !
On devrait y faire les graffiti des Black Panthers.
J'espère qu'il fait des trucs compromettants à filmer.
Combien de fois peut-il se déshabiller dans un film ?
Qu'est-ce que ça peut faire ? Je m'en bats les couilles.
Surprise ! Voilà ton gros plan.
Si la vie est un film, un jour tu reverras ce plan
en regrettant ton coiffeur.
Tu veux jouer dans le film, mais y a pas de rôle pour un skin.
Les skins sont trop proches des néo-nazis pour fasciner
une nouvelle jeunesse révolutionnaire.
Alors que veux-tu devenir,
un skin ou une star ?
Réponds-moi, Doc Marten.
Mets ça.
Allez, viens par ici.
Toi et moi on va parler un peu de frère à sœur.
Tu passes ton temps à m'appeler, à me prier,
à me demander de jouer dans mon film.
Tout ce que je te demande, c'est de te laisser pousser la crête.
T'as peur de la caméra, gros dur ?
Si tu veux faire partie de ma vie, tu dois faire mon film.
Dis-moi la vérité, frère ou sœur,
qu'y a-t-il entre vous deux ?
Tiens, prends une cigarette.
Alors quoi ? Vous l'avez déjà fait ?
Avez-vous, tu sais, baisé ?
Mais, je suis un skin !
Naïf !
Et alors ?
Qu'est-ce que tu veux dire ?
C'est bien pour ça que t'es toujours là.
Mais les skinheads ne...
Tout le monde est pédé.
T'as pas encore compris ?
Le monde entier est pédé. T'as pas compris ?
En parlant de pédé...
Voilà les emmerdes !
Que se passe-t-il ? Qui est-ce ?
Et que faites-vous ?
Que se passe-t-il ?
Alors ?
Je suis sa sœur. Et lui est aussi pédé que toi.
Et il t'aime bien.
Et il parle, il sait. Alors faites connaissance.
J'ai un film à faire.
Beaucoup de choses sont arrivées depuis ce jour dans le parc.
Mon poupon de skin et moi, on est ensemble,
je remercie sa sœur,
avec qui j'ai sympathisé.
C'était un peu maladroit au début,
mais j'avais trouvé quelqu'un à aimer.
On s'est bien lâchés pour une 1e fois.
Je voulais l'avaler comme du beurre de cacahuète.
Quand je l'ai invité, ce jour-là,
j'avais peur de me faire dégager en touche.
Mais j'ai vite découvert que ce n'était pas un vrai skin,
qu'il était capable d'aimer,
et ça nous a aidés.
J'ai ressorti ma vieille caméra super-8
que j'avais balancée dans un placard
pour immortaliser notre première fois.
C'était un peu frustrant pour nous deux
car je devais m'occuper de la caméra.
Mais ça en valait la peine.
Je savais que je ne le montrerais jamais à personne.
C'était...
bien trop personnel.
J'avais l'impression que le monde entier regardait,
et se moquait de moi.
Je pense que tout a bien tourné pour mon frère.
Son coiffeur lui a taillé une crête et lui une pipe.
C'est bien mieux d'être pédé que lesbienne.
Je n'ai jamais fini mon film.
Personne n'a voulu me financer.
J'ai eu des problèmes avec les flics à cause des tags.
Je vais bientôt devoir quitter la ville.
Je ne sais pas ce qui va se passer.
Je ne peux pas rester là.
Je reviendrai peut-être.
Sûrement la semaine prochaine.
Adaptation : Dominique Welinski
Sous-titrage Titra Film Paris
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