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- Te souviens- tu, Broudier, comment les choses ont commencé ?
Nous avions la même nourrice. Dieu ait son âme, à la vieille garce.
Elle vidait 2 bouteilles de blanc chaque jour.
C'est avec son lait,
avec son lait imprégné de sancerre et de pouilly- fuissé,
que nous avons goûté pour la 1re fois aux délices de l'ivresse.
Les liens du bon vin sont aussi forts que ceux du sang.
- J'ai rencontré Huchon
lors de la visite de la reine de Roumanie.
Bénin et moi agitions des drapeaux sur le parcours du cortège.
Une fois celui- ci passé,
les rues s'étaient vidées et il ne restait qu'un garçon
désemparé au milieu de la chaussée, comme tombé de la voiture royale.
Aujourd'hui encore, Huchon, je suis persuadé que tu es
le fils naturel d'une reine indigne qui t'a abandonné là.
- Oh non, je te jure.
- Ne proteste pas. Notre amitié est née d'un conte de fées.
- Pour Lamendin,
il n'y eut rien de miraculeux.
Bénin, Broudier et moi- même étions à peine âgés de 10 ans.
Nous venions de lire Les Trois Mousquetaires.
Nous voulûmes être 4. Lamendin fit l'affaire.
- Étrange
qu'il fallût attendre longtemps pour rencontrer Omer.
Nous t'avions rêvé, Omer, avant de te connaître.
Souvenez- vous de nos 17 ans. Nous dessinions
sur le thème "Si le nez de Cléopâtre…"
Nous avions fait un long nez.
Puis la face du monde changea, car tu entras, Omer,
bizut égaré, et nous poussâmes un cri femelle.
Cléopâtre, c'était toi.
- Lesueur, ce jour- là, tu étais le seul à paraître habillé.
- Bonjour.
- Bénin disait qu'elle était fausse. Broudier pariait le contraire.
Je fus nommé arbitre.
Notre amitié est née d'une farce, mon vieux Lesueur.
Tu étais digne de nous.
- Comment tu t'appelles, toi ? - Lesueur.
- Et Martin, souvenez- vous.
Sous l'uniforme des fusiliers marins,
en pleine manœuvre, nous étions riches de jeunesse
et de gloire. Jamais 2 sans 3. Vous connaissez l'histoire.
Il ne nous manquait qu'un 3e don du ciel.
Ah, Martin !
- Excusez- moi.
- L'excuser ? Mais comment donc ? Désormais, nous étions sept.
Ce qui était proprement fabuleux.
Sept comme les sept douleurs.
Sept comme les jours de la semaine.
Sept comme les Sept Merveilles du monde.
Sept comme les 7 péchés capitaux.
- Sept comme les 7 collines de Rome.
- Sept comme les 7 vaches maigres.
- Et pourquoi pas les vaches grasses ?
- Sept comme le 7 de trèfle.
- 7 comme les 7 fléaux.
- 7 comme les saints sacrements.
- Sept comme les 10 doigts de la main.
- 7 comme les 3 pyramides.
- 7 comme les 10 commandements.
- 7 comme les deux pigeons.
- 7 comme les 400 coups. - Et 7 comme les 5 continents.
- C'EST TOUT À FAIT TON PORTRAIT.
- Inutile de vous le dissimuler,
nous étions en passe de devenir puissance mondiale.
- Restait à subir l'épreuve de l'adversité.
- "L'adversité" ? Ah ! Quelle aubaine !
- ...pour répondre oui.
- NON.
- DÉMISSION ! DÉMISSION ! DÉMISSION !
DÉMISSION !
DÉMISSION ! DÉMISSION !
- Non, ce n'était pas le radeau
De la méduse, ce bateau
Qu'on se le dise au fond des ports
Dise au fond des ports
Il naviguait en père peinard
Sur la grand- mare des canards
Et s'appelait Les Copains d'abord
Les Copains d'abord
Ses fluctuat nec mergitur
C'était pas de la littérature
N'en déplaise aux jeteurs de sort
Aux jeteurs de sort
Son capitaine et ses matelots
N'étaient pas des enfants de salauds
Mais des amis franco de port
Des copains d'abord
C'étaient pas des amis de luxe
Des petits Castor et Pollux
Des gens de Sodome et Gomorrhe
Sodome et Gomorrhe
C'étaient pas des amis choisis
Par Montaigne et La Boétie
Sur le ventre, ils se tapaient fort Les copains d'abord
Au moindre coup de Trafalgar
C'est l'amitié qui prenait le quart
C'est elle qui leur montrait le nord Leur montrait le nord
Et quand ils étaient en détresse
Que leurs bras lançaient des.O..
On aurait dit des sémaphores
Les copains d'abord
Au rendez- vous des bons copains
Y avait pas souvent de lapins
Quand l'un d'entre eux manquait à bord
C'est qu'il était mort
Qui, mais jamais, au grand jamais
Son trou dans l'eau ne se refermait
Cent ans après, coquin de sort Il manquait encore
*- Après la rupture du pont de Saint- Flavien,
qui n'a provoqué aucune perte en vies humaines,
l'émotion reste vive parmi les usagers.
Une question est posée: où sont et qui sont les responsables ?
Le gouvernement est décidé à frapper fort,
par voie de référendum.
Orgueil et réussite de la technique française,
ce pont avait été inauguré en juillet dernier.
Le ministre des Travaux publics
avait lui- même procédé à la pose de la 1re pierre.
- Ben, celui- là, c'est pas un fin maçon.
Comme ministre, je peux pas dire.
Mais comme maçon, il vaut pas un pet de lapin.
Je travaillais
comme ça quand on m'a viré.
- Monsieur a raison.
- Vous êtes maçon, monsieur ?
- Entrepreneur.
- J'irai travailler chez vous. - Il y a faute grave.
Cette pierre ne pouvait pas tenir.
Plus de mystère: le responsable est ici,
devant nous.
- Il pose, le responsable.
- Vous êtes maçon ? - Contremaître.
- Criminel ! Assassin !
- Vous êtes maçon ? - Oui. Criminel !
- Moi aussi, je suis maçon.
Qu'on l'arrête !
- C'est un scandale. - Vous êtes maçon ?
- Oui. Ceux qui l'ont élu osent demeurer dans cette salle !
- BRAVO, MONSIEUR.
- Moi, je… Je.…
- Maçon ? - Apprenti.
- À la France unie !
- Vidangeur ! - Criminel !
- C'est un scandale !
- J'accuse.
- Et voilà !
Arrachez les groupes à leur torpeur.
Faites- leur violence.
- À la France unie !
- Remuez- vous !
- J'ai dit "vidangeur”.
Et je note, vidangeur dangereux, dangereux vidangeur.
- Je suis un homme libre !
- Les copains !
Sauve qui peut !
- DÉMISSION ! DÉMISSION !
DÉMISSION ! DÉMISSION !
- Omer ? - Broudier ?
- Bénin ? - Lesueur ?
- Martin ? - Huchon ?
- Ce soir, nous avons 10 ans de moins.
- 20 ans de moins.
- 100 ans de moins. - Ça me rajeunit.
- Jadis, nos victimes étaient de moindre importance.
Mais ce soir, un ministre.
- Je ne me souvenais pas que c'était si facile.
- Trop facile.
- Comment ? - Je dis "trop facile"
J'aurais aimé qu'il soit de chair et d'os.
Devant cet écran,
j'ai personnellement été saisi d'un sentiment de lâcheté.
- Si t'as honte, dis- le. - Bénin veut gâcher notre joie.
- Moi, gâcher la joie de quelqu'un ?
Mensonges, diffamations, calomnies ! Je ne renie rien de cette soirée.
Elle m'a mis en appétit. Voilà.
- Bénin est peut- être moins stupide qu'il n'y paraît.
Il doit bien exister des ministres de chair et d'os.
- Mais où ?
- Faux problème. Là n'est pas la question.
- Où est- elle, alors ? - Partout.
Traquer la sottise, c'est l'essentiel.
- Comment ça ? - En seriez- vous encore
à l'âge des monômes et des farces d'étudiants ?
Nous avons atteint l'âge des chefs- d'œuvre.
Entreprenons l'indispensable mise en relief de l'imbécillité
par une démonstration de fait.
Passons aux faits !
Agissons fort et sans discernement.
Happons l'innocent, l'indifférent, l'ahuri.
Éveillons- les à l'indignation, à la révolte.
Dressons le pilori de la sottise.
Contre le crime, soyons des meurtriers.
Mes amis, nous serons immortels,
OU NOUS NE serons pas.
Et pour cela, nous avons 3 semaines de vacances devant nous.
- Messieurs, Mozart.
Il joue La Flûte enchantée, de Mozart.
Tout de même, 3 semaines, c'est court.
Frapper.…
Où ? Quand ? Comment ?
- Simple question de talent.
- L'affaire est dans le sac. - Propose.
- C'est à Bénin, de proposer.
- C'est pas le tout de dire. Il faut parler.
- Comme ça ? À jeun ?
- Puisque je te dis que non !
Il n'y a qu'à les regarder !
Patron ! - Oui, monsieur ?
- Venez. On a besoin de vous.
- Allons.
On voudrait savoir si vos pichets tiennent le litre.
Monsieur au nez rouge prétend que oui.
Moi, je prétends que non. Il y a un pari engagé.
- Monsieur, faites excuse,
mais c'est le monsieur qui a le nez rouge qui est dans le vrai.
Ils tiennent le litre.
- AH ! - Pardon.
Pardon ! J'ai demandé à notre sympathique limonadier
un simple avis.
Mais comme arbitre,
je le récuse.
Il serait juge et partie.
Nous payons ses pots comme des litres.
Il nous conseille de les boire comme des litres.
Soyons francs. Votre intérêt est de doter ces godets
d'une capacité légendaire.
- OH !
- Qu'on m'apporte un litre,
un litre vrai, un litre naturel,
un litre de verre de marque, authentifié par une maison sérieuse.
Un litre de Pernod, par exemple.
Et vite, bien entendu.
- Je vais chercher ça. Mais…
- Amenez- vous !
- Pauvre Bénin. Ce qu'il peut être soûl, quand même.
- Il n'y avait pas de Pernod vide. Je vous amène
un litre blanc qui fera l'affaire.
- Qu'est- ce qui me prouve qu'il tient le litre, votre litre blanc ?
- OH !
- J'en ai pas d'autre.
- Vous venez peut- être de fabriquer votre litre blanc exprès.
- Oh ! - Tiens ! Ça serait pas bête, ça.
- Ça suffit !
- J'ai une idée. - On t'écoute.
- Patron, remplissez- moi 2 pichets.
- Pour quoi faire ?
- La capacité de mon estomac est de 2 litres exactement.
Je vais donc absorber deux de ces pichets,
et si mon ventre est ballonné,
je me tiendrai pour battu. - AH !
- Martin, prête- moi ta main
et n'en abuse pas.
- C'est pas le tout de tenir, il faut contenir.
- Patron,
un calva.
- C'est pas vrai !
- Je dois être honnête jusqu'à la limite de mes forces.
Il se pourrait que mon estomac soit actuellement plein,
et là, j'aurais perdu mon pari.
- Mais enfin, Bénin !- Ne.…
Nous allons donc voir
si la dernière goutte fait déborder le vase.
Messieurs, c'est là votre dernière chance.
- Le bouton. - Quoi, "le bouton" ?
- Le bouton.
Le bouton !
- T'as perdu ton pari. - Ça prouve rien.
Vous ignorez le caractère facétieux des boutons.
- TU AS TROP BU. - J'ai trop bu, moi ?
- La vérité, patron !
- "La vérité" ? M. Bénin est soûl.
- Et la loi ?
- La loi demande qu'on l'expulse.
- "La loi” ?
- C'est quelque chose ! J'ai jamais vu ça !
Des clients comme ça, c'est quelque chose !
- Nous pouvons souscrire aux lois qu'on n'applique jamais.
"Il est interdit d'interdire…"
- La porte.
- "J'en appelle à la postérité", comme disait Courteline.
D'ailleurs, il vous dit merde.
- La loi, c'est la loi.
- Bravo. C'est très bien.
- Oh, mais dis donc ! Hein ?
- Ça y est, me voilà parti. J'en ai jusque- là !
- À la santé de Bénin ! - Le vin lui donne des idées absurdes.
- Quand il boit, il est bon à tuer.
- Je l'ai dit: "C'est pas le tout de contenir…”"
- Hein ? - Non.
- À Bénin !
- Boire.… Boire sans Bénin.
- À la rigueur, on peut considérer
que Bénin a bu sans nous.
- Mais sous notre regard. Un regard d'indulgence, somme toute.
- Avec notre agrément.
- Il y a une part d'injustice dans notre attitude.
- Sacré Bénin.
- Messieurs.
Mozart.
Il joue La Flûte enchantée, de Mozart.
- Messieurs, je vous préviens que la prochaine fois que…
- Qu'avez- vous à rire ?
- Monsieur Bénin ! - Pas vous !
Ah non ! Pas vous !
- Il est 2 h 45... Ça y est, c'est reparti.
- Notez que je vous considère comme des mufles,
et que si j'en avais le loisir, je vous casserais la gueule.
- Voyons, Bénin ! - Je n'en ai pas le loisir.
Je sais où nous devons frapper.
- "Frapper" ? - Frapper.
Auriez- vous oublié ? Votre seul but serait- il de vous soûler ?
- Mais toi- même… - Dans l'ivresse, je cherche le génie.
Et voilà qu'il vient de se produire
un événement incroyable.
- NON...
Je suis allé au grenier.
- AH ?
- Et qu'ai- je vu dans ce grenier ?
- QU'EST- CE QUE TU AS VU ?
- Qu'est- ce que vous allez voir ? - Une carte de France.
Un tel spectacle ne vous aurait pas laissé indifférent.
J'ai vu 89 départements
rangés l'un à côté de l'autre d'une façon incroyable.
Tout cela m'a révolté.
89 départements qui ont des dents.
89 départements qui ont des pointes, des épines,
des crêtes, des lames, des tenons, des crochets,
des griffes, des ongles, des crocs.
Et qui ont aussi des fentes, des fissures, des crevasses,
des creux, des trous.
89 départements
qui s'engrènent, s'ajustent, s'emboîtent…
Et qui s'accouplent comme une bande de cochons.
Et, chose étrange,
au milieu de chaque département,
il Y a un œil.
Un œil rond, véritablement ahuri.
Et vous êtes frappés par ces yeux à l'expression indéfinissable,
mais qui me semble provocatrice.
Je parle de l'œil nommé Ambert
et de l'œil nommé Issoire.
Regardez leurs regards.
- OH !
OH ! OH !
OH ! OH !
- OH ! OH ! - Alors là, attention !
Alors là, attention !
- J'estime qu'en nous narguant de la sorte, Ambert et Issoire.…
- Craignez, Ambert. Tremblez, Issoire.
- Sus à Issoire.
- Mort à Ambert.
- À bas l'Auvergne ! - L'Auvergne n'existe pas.
- L'Auvergne est une escroquerie !
- Pas d'insultes inutiles. Agissons.
Donnez- moi Ambert au téléphone.
- J'ai pas l'inter.
- Ah ! C'est comme ça ?
Allo ? Passez- moi Ambert. Ambert.
La ville d'Ambert. Vous êtes sourd, ou quoi ?
De la part de Bénin. C'est personnel.
Alors donnez- moi Issoire. Mais vous êtes emmerdant !
Donnez- moi Ambert et Issoire ou changez de métier.
- Ces localités nous ont insultés.
- Nous portons plainte contre Ambert et Issoire.
- Continuez et j'appelle la police.
- Ici Broudier, et que ça vous serve de leçon.
Puisque c'est ainsi, nous ferons justice nous- mêmes.
Ambert et Issoire périront dans les flammes.
Nous irons un jour y foutre le feu.
Voilà une bonne chose de faite.
Le feu à Ambert. - Les flammes, les flammes.
- Alors là, messieurs…
Mozart.
Il joue La Flûte enchantée, de Mozart.
- Arrivons avant eux. - Où ça ?
- À Ambert.
- En tant que prof de géographie… - Professeur agrégé.
- Ambert et Issoire.…. ?
- Issoire, sous- préfecture du Puy- de- Dôme.
- On le sait. - Pas moi.
- 11600 habitants,
église romane, fabrique de dentelle.
Ambert, sous- préfecture… - Encore ?
- 7500 habitants, dont 6200 agglomérés.
- C'est du propre.
- Spécialité ? - Terrine de volaille aux truffes,
crêpes au jambon…
- Il n'y a rien à boire ?
- Vin de Saint- Pourçain, de Vermenton,
et divers crus locaux.
- Rien que de penser au vin,
j'ai la vessie pareille à un hérisson furieux.
Ah ! Alors, vous êtes bien d'accord ?
Il faut étudier la chose. Étudier, chiader et pignocher.
- Ensemble ou séparément ?
- La tête de Lamendin me donne de l'anémie cérébrale.
- Moi, le nez d'Omer, ça…
- Alors séparément. On se retrouverait dans 3 jours,
avec chacun un projet qu'on mettrait aux voix.
- Il faudrait y aller.
- On se retrouve sur place ? - Quelle "place" ?
- Celle de la mairie d'Ambert. - Sur la place, devant la mairie.
- Sur la place devant le milieu de la mairie d'Ambert.
- Ambert.
Il joue Les Copains d'abord, de Georges Brassens.
- Je ne vois pas ce qu'on pourrait faire.
- Non, ce n'était pas le radeau
De la méduse, ce bateau
Qu'on se le dise au fond des ports
Dise au fond des ports
Il naviguait en père peinard
Sur la grand- mare des canards
Et s'appelait Les Copains d'abord Les Copains d'abord
- Ça t'ennuie, qu'on se soit rencontrés sur la route ?
- C'est la route d'Ambert. C'était fatal.
- Je te demande si ça t'ennuie.
- Quand j'étais gosse, le soir, avant de m'endormir,
je me voyais traversant une forêt à cheval
avec mon meilleur ami.
- Le cheval a une démarche cahotante et ses sabots font du bruit.
Ce soir, je chante les louanges du progrès.
Le vélo nous permet une chose que les imbéciles trouvent absurde:
entendre le silence.
Tiens.
- Nous renouvelons l'horizon à chaque tour de roue.
- L'horizon est inépuisable, mon vieux.
Je pense vraiment que la Terre est ronde.
- Ce soir, le monde est pur et propre comme un chien baigné.
- Oui. Nous devrions tout regarder à travers le filtre de notre amitié.
- Je te dédie le chant de ma roue libre dans cette descente.
Allez !
Broudier ? - Oui.
- Je porte en moi deux certitudes.
- Oh non ! Lesquelles ?
- D'abord, celle d'être éternel, qui est peut- être trompeuse.
Et ensuite, celle d'être heureux.
- Oui. Qui est irréfutable.
- Messieurs dames. Vous cherchez une chambre ?
- Oui.
- Une pour chacun ? - Qui.
- J'aurai pas ça. Mais j'ai une chambre à 4 lits.
- C'est ce qu'il nous faut.
- Eh ben, suivez- moi.
- Oh, bon Dieu ! - Attention, il y a une marche.
- Oh là là ! - Là, il faut se baisser.
- C'est admirable. - N'est- ce pas ?
- Nos vélos sont en sécurité ?
- Et le paquet ? - On n'y touchera pas.
Je vais vous monter un grog.
- T'as commandé un grog, toi ?
- Non. Et toi ? - Moi non plus.
- Nous n'avions pas plus
réclamé cette auberge.
- Preuve que cette soirée est bénie.
- Te souviens- tu d'une autre soirée pareille à celle- ci ?
Je repense au point culminant d'une balade énorme
que nous fîmes l'autre année.
On baignait dans la même splendeur
qu'aujourd'hui.
Je sais bien que si j'étais seul, ce ne serait pas pareil.
Quand tu es là,
j'ai des garanties de première importance.
Au fond, on ne sait pas ce que c'est que l'amitié.
On n'a écrit que des sottises, là- dessus.
- J'ai plus de grog.
Alors j'ai monté du guignolet.
- AH BON ?
EH BEN, ALORS...
ALLONS- Y POUR LE GUIGNOLET.
- Et pour dîner ?
- Alors là, j'ai rien du tout.
Pour dîner, j'ai rien. J'ai que des œufs et du lard.
- Une omelette au lard.
- Il y a aussi un restant de confit d'oie,
mais j'en ai que 2 pots.
- Comme qui dirait, chacun un.
- Avec du pain de campagne. On a du pain de campagne, par ici.
C'est qu'on n'est pas à Paris. C'est comme le fromage.
C'est du chavignol et du chèvreton.
Pour le camembert, il y a un supplément.
- Ben, d'accord pour le supplément.
- Et pour le canard aussi, il y a un supplément.
La purée de marrons, c'est pas cher.
- C'est pas cher et ça cale.
- La truite en gelée,
c'est bien pour commencer, mais après ?
- Après, il faut finir.
- J'aurai qu'un méchant bout de clafoutis et des crêpes fourrées.
- Il nous faudra des cure- dents ?
- Vous pouvez nous tailler des allumettes ?
- Bon.
Je m'en vais vous préparer tout ça.
Si vous avez besoin de quelque chose la nuit, il y a une sonnette
à côté du 3e lit.
Le 2e en venant de la porte.
- AH BON.
- Mais elle marche pas.
- AH !
- Le cor de mon défunt pend au mur.
Poussez un coup
dedans.
Broudier imite le son de la trompette.
Les cabinets sont au fond du jardin.
- MERCI.
- Vous avez un vase sous le 1er lit.
Mais remplissez- le qu'à moitié. Il a une fente dans le haut.
- BON.
- Pardon, madame.
Un petit coup pour vous appeler, mais ne vous dérangez pas
si nous exécutons La Marche des chasseurs à pied.
La Marche des chasseurs à pied est jouée à la trompette.
Cor.
- Oui ? - Broudier ?
- Tu m'expliques ton projet ?
- Non.
- Tu vas frapper
à Issoire
ou à Ambert ? - Je ne dirai rien.
J'ai rendez- vous, tu as rendez- vous, on a rendez- vous
samedi à minuit devant la mairie d'Ambert.
J'y serai, je parlerai.
- Tu peux me dire.
Je te dirai le mien qui n'est pas moche, crois- moi.
- Maintenant, je veux casser la croûte.
- Il doit pas faire froid, à bicyclette.
- Ben, non. - Et vous venez de loin, comme ça ?
- On vient d'Amsterdam.
- "D'Amsterdam" ? Ben alors, vous êtes des coureurs.
- Je suis Wansen Berbeng, recordman du Tourmalet.
Mon camarade, Santos Cacao, champion d'Amérique latine.
On s'entraîne pour le 1000 km en 24 heures.
C'est bien dur.
- Oh ! Dis donc ! Vous allez monter la côte, alors ?
- S'il y a une côte, on va la monter. Elle est dure ?
- Si elle est dure ? Du 15 %.
Oh, oh ! Bon. Je vais aller voir ça, moi.
Ça, je vais aller voir ça. Ho !
- Ils vont grimper la côte.
Pierrot, viens voir ça.
T'es un spécialiste.
Tu vois, ils veulent grimper la côte.
Mais arrivez donc, bon sang !
Mettez- vous là. Voilà. Ça y est. Les voilà.
- Hé, Bénin, je descends, moi.
- MESSIEURS DAMES.
Quelqu'un chantonne.
- Il doit y avoir une route qui rejoint la nôtre.
N'est- ce pas un cycliste, cette silhouette à l'horizon ?
- Je parierais plutôt pour un chanteur. Écoute.
- C'est un chanteur cycliste. - C'est un chanteur cycliste barbu.
- C'est un chanteur cycliste barbu pressé.
- Qui craint la chaleur.
- Il te l'a écrit ? - Il est en bras de chemise.
Un homme en chemise, barbu, qui aime la musique.
Qui cela peut- il être ? - Landru.
- Un homme en sueur. - Lesueur.
- Lesueur !
- Lesueur ! - Lesueur !
- Lesueur !
- Bénin ! Broudier !
- Sacré Lesueur ! - Ah, Bénin !
Mon vieux Broudier.
- Où vas- tu, Lesueur ?
- Vers la mairie d'Ambert.
- Tiens ! Nous aussi.
- Allez, en route. - Tu as un projet ?
- J'en ai un.
- Non ! Bénin, tu nous embêtes.
Personne ne doit rien dire de ses projets
avant la réunion samedi soir à minuit. Tu le sais.
- Puis- je lui demander quel air il chantait ?
- Voyons, c'était le prélude de Parsifal.
- Ah.
Il chantonne le prélude.
Huchon joue La Flûte enchantée, de Mozart.
- Oui ?
- Billet, s'il vous plaît.
"Aller Ambert." Merci, monsieur.
- Ce billet est ma propriété personnelle.
De quel droit y faites- vous des trous ?
- Comment ? - S'il s'agit d'un caprice,
je regrette d'y avoir cédé.
S'il s'agit d'une manie, vous êtes un dangereux monsieur.
- Mais, monsieur.… - Eh ben, fermez la porte !
- Je connais cet air.
- Cet horizon est bath.
- Dans mon pays,
c'est ça, la plaine.
- Ça y est ! - Quoi ?
- Ambert !
Ah !
Ah !
Ah ! Ah ! Ah !
À moi, Auvergne !
Ah !
- Ambert ! Ambert !
- Escargots pour tout le monde.
- Mouton Rothschild 47, pour commencer.
- Hé ! Pour Ambert, c'est par là.
- Ah !
- Ah non. Ça rentre pas.
- Vous avez des œufs durs ?
- Il n'y a pas d'erreur. C'est ici.
- "Ici", mais où ? - Serait- ce là la mairie d'Ambert ?
- C'est bien la mairie d'Ambert.
- Dans ce cas, où est le milieu de la façade de la mairie ?
- La mairie d'Ambert a des façades partout mais pas de milieu.
- C'est un piège.
- Nous allons tourner l'un derrière l'autre. Et si ce milieu existe,
nous y passerons nécessairement.
- Dans quel sens ?
- Dans le sens inverse des aiguilles d'une montre.
- La façade doit être
de l'autre côté.
- Mais il n'y a pas de "côté".
- C'est absurde. C'est un édifice de dimension considérable,
constitué de plusieurs coupoles accouplées.
- Bon. Ben, voilà le cycle accompli. Tournons en sens inverse.
- Pourquoi un demi- tour ?
- C'est en cherchant les Indes par la route de l'Ouest
que Christophe Colomb découvrit l'Amérique.
- Cette mairie auvergnate est d'influence nettement byzantine.
Huchon joue La Flûte enchantée.
- HUCHON.
- HUCHON.
- Et Martin ? Où est Martin ?
- Trois...
Quatre voix pour le projet Broudier.
2 voix pour le projet Omer.
Le projet Broudier est adopté avec ceux de Bénin et Lesueur.
- C'est scandaleux ! - CHUT.
- C'est la règle démocratique.
- Ce visage fessu ne lâche, comme il est naturel,
rien qui n'ait été longuement digéré.
Maintenant, nous écoutons nos trois élus.
- Moi, j'opère demain à l'heure de la grand- messe,
dans la cathédrale de cette ville.
- Et moi, vers les 17 h à Issoire.
Il faudra que je parte tôt et que je sois accompagné.
- Moi, je compte agir dans une heure au plus.
Je réclame une petite escorte.
- Bien.
Omer ? - Nous ne serons jamais assez.
Si encore Martin était là…
- Martin s'est égaré, comme d'habitude.
- Avait- il de la famille ?
- Non. Martin est l'exception qui confirme la règle.
Il est né dans un chou.
- Non. Martin est à l'hôtel de France,
à 100 m d'ici, et il surveille un colis
que je lui ai demandé de m'apporter.
Je demande à Lamendin et Omer de m'accompagner.
- Et nous autres ? - "Vous autres" ?
Allez prendre l'air du côté de la caserne d'ici une heure.
- Broudier.… l'accolade.
Merde !
- Merde !
- Merde !
- Merde !
- J'ai rien fait !
- Martin ! - Martin !
- Martin ! - J'ai rien fait !
- Mais alors, Martin !
Allez, au travail.
Martin ? Martin, la valise.
- 3 costumes sombres,
un complet bleu,
3 manteaux noirs.…
- Où est ma petite boîte ? - Elle est là.
3 parapluies…
- 3 chapeaux.
- Omer, tu es grand. Tu mettras celui- là.
- D'accord.
Messieurs, ce ministre
n'a jamais été un exemple pour personne,
c'est pourquoi je le prends pour modèle.
Omer ? - Oui.
- Tu es grand et maigre et tu as un faciès d'alcoolique.
Tu seras attaché militaire.
- Quel grade veux- tu ? - Ben, colonel.
- Non, commandant. Tu seras le commandant, et moi, le ministre.
- D'accord.
- La Légion d'honneur pour Omer ? - Qui.
- Et moi ? - Tu auras droit au ruban rouge.
- Omer a…
- Toi, tu es directeur de cabinet. Pas trop d'élégance.
On remarque en toi une descente de cervelle dans les fesses.
- Charmant !
Broudier ? - Appelle- moi
"M. le ministre".
- Cette erreur aurait des conséquences.
- À partir de maintenant, notre farce n'est plus une rigolade.
- C'est pas tout de se vêtir, il faudrait que je m'habille.
- Martin, tu es mon secrétaire particulier.
Je t'appellerai "Martin".
- Bien, M. le ministre.
- Regardez- moi.
Lequel de nous deux est l'autre ? Suis- je ministre ou est- il Broudier ?
La nuit emportera tous les doutes.
- BIEN, M. LE MINISTRE. - M. le ministre.
- C'étaient pas des amis de luxe
Des petits Castor et Pollux
Des gens de Sodome et Gomorrhe
Sodome et Gomorrhe
C'étaient pas des amis choisis
Par Montaigne et La Boétie
Sur le ventre ils se tapaient fort Les copains d'abord
- On approche, je le sens.
L'odeur de la caserne me revient comme un souvenir nauséeux.
Humez cette haleine, flairez ce vaste pet…
Regardez.
- Broudier.…
j'ai la trouille. - Moi aussi, figure- toi.
- Et toi, Lamendin ?
- Je fouette.
- Vous confondez. C'est le trac, tout simplement.
- QUOI ? - Le trac.
C'est bon signe.
- Martin… Nous t'aimons.
Allons- y.
Sentinelle ? Appelez- moi le sergent de garde.
- Sergent ? - Qui.
- Sergent ! Venez voir, sergent.
- Tu peux pas te débrouiller seul ?
Attendez- moi, je reviens.
Quoi ? Qu'est- ce qu'il y a ? Quoi, "sergent” ?
- Sergent,
qu'on aille me chercher le colonel et les deux chefs de bataillon.
J'attendrai ici. - Bien, monsieur le…
- À la gare ! Garde à vous !
- Non, non, non.
Pas de bruit, pas de sonnerie. Personne ne doit être averti
avant l'arrivée des officiers.
- Rompez les rangs.
- Non, merci. Nous allons nous promener dans la cour.
Ça marche, ça marche. Je jouis comme une chatte.
Ce sergent, c'est un rempilé. Ils m'en ont assez fait voir.
Imaginez cette caserne accroupie et tout ce qui s'y prépare.
Qu'est- ce qu'il y a derrière ces murs ?
- Quoi ? - Les copains ?
Ils sont là, c'est sûr. Ils nous espèrent…
- C'est pas le tout d'espérer… - Martin, arrête.
- Chut.
- Le colonel ?
- Ou l'un des commandants: Membre ou Pucemange.
- Quoi ?
- Ben, oui. Ce sont leurs noms. L'annuaire vous le dira.
Membre ou Pucemange.
- Quoi ?
M. le ministre, j'ai accouru. Je ne dormais pas.
Je poursuis des études de balistique.
- Commandant Membre ? - Non…
- Commandant Pucemange, alors ? - Qui.
Et voici précisément le… - Membre.
Nous achèverons les présentations plus tard.
Je veux seulement vous dire, messieurs,
le réconfort et la satisfaction que nous procure votre présence
à cette heure et en ces lieux. N'est- ce pas, messieurs ?
N'est- ce pas, Martin ?
- Oui. Je suis très content.
- Ah ! Justement.
- M. le ministre, je suis confus, honoré… J'ai fait diligence.
Permettez- moi… - Je connais ces messieurs.
J'ai étudié leurs dossiers. Permettez- moi à mon tour:
M. le directeur général Chambot- Durtin.
- Ça colle.
Le commandant de Saint- Brie.
- Ça marche.
- Mon secrétaire particulier, M. Martin.
- Je sais.
- Voilà. C'est dans la poche.
Maintenant, mon colonel, si vous le voulez bien,
nous allons commencer notre tournée par les cuisines, par exemple.
- C'est.…
C'est que les clés des cuisines ne sont pas entre nos mains.
- Ah ! Où sont- elles ?
- Avec l'officier de semaine.
- Où est- il ?
- Euh…
- Eh bien…
- Il est chez lui, M. le ministre.
- Non, non, non.
- Parfait ! Qu'on aille le chercher.
- Je donne les ordres.
- Ces édicules, ce sont bien des waters ?
- Oui. Des waters de nuit.
- Ah. Voyons un peu.
- Les hommes peuvent s'y rendre à couvert.
- Excellent dispositif.
- Eh bien, nous allons visiter un de ces waters de nuit.
Vos hommes ont la diarrhée, à ce que je constate.
- Certains, M. le ministre. Certains.
Ceux qui précisément font usage des waters de nuit.
Le jour, la consistance des matières est en général excellente.
An Louable.
Et le fonctionnement des pédales est satisfaisant ?
- Euh… Les "pédales" ? - Qui.
- Ah oui, oui. Oui, j'imagine.
- Mais constatons, voulez- vous ?- Ah.…
- Parfait, parfait.
- Et la chasse d'eau ? - "La chasse d'eau" ? Mais.…
- Permettez, mon colonel.
- Très bien.
Parfait, parfait.
Eh bien…
Votre impression, mon cher directeur ?
- Mon "impression”, M. le ministre ? Mon Dieu, elle n'est pas défavorable.
Il existe des choses plus sales et le matériel me semble en bon état.
Je regrette simplement
que ces vérifications aient été fictives et non réelles.
- Ah !
- Il serait souhaitable qu'un des messieurs ait…
- Permettez- moi, M. le ministre. N'allons- nous pas un peu loin ?
Nous nous éloignons des réverbères
et la lumière est indispensable. Non ?
- Oui. Merci, Martin. Merci.
Ah !
- M, le ministre, j'ai couru. Nous allons pouvoir…
- C'est regrettable. Le temps nous presse.
Je suis au regret…
Et les cuisines, nous venons de les visiter par l'absurde.
À contrario, si j'ose dire.
Bon. À présent, quelque chose de plus grave
qui va solliciter notre attention et votre zèle.
Ce que nous allons vous demander répond à un souci actuel,
pressant, du Conseil des ministres.
- Ah !
- Messieurs.
L'exercice qui va se dérouler, car il s'agit d'un exercice,
ne pourra sans doute pas passer inaperçu à cette heure de la nuit.
Il importe pourtant que la population n'en soupçonne pas
la véritable nature.
Veillez à faire démentir tous les bruits qui pourraient courir
et les feuilles locales qui en parleraient.
- Il s'agirait d'une opération de police ?
- La police est une affaire de préfet, pas de ministre.
- Je vous en prie. Il n'y a pas de sots métiers.
J'aurais besoin de lumière. Que ce soldat ne reste pas là.
- Qui va tenir la chandelle.… la lumière ?
- Permettez. Rompez, mon ami.
- Martin, ma serviette. - M. le ministre.
- Ah, ah.
Voici donc le thème de la manœuvre à laquelle je suis chargé d'assister
et dont vous assurerez l'exécution.
"Pendant la nuit, des conspirateurs armés
"ont réussi, à la faveur de complicités,
“à s'emparer de la sous- préfecture et de l'hôtel de ville.
"Pour être maîtres des communications,
"ils tentent d'occuper l'hôtel des postes et la gare.
"Le colonel, prévenu,
"donne immédiatement l'alarme à ses troupes.
"Il les envoie sur les points importants
"et les fait agir avec vigueur et rapidité."
- "Vigueur et rapidité."
- "Des cartouches à blanc seront distribuées.
"50 hommes avec un brassard blanc et munis d'armes de fortune
"figureront les conspirateurs."
Il est.…
- 2 h 30.
- On ne s'approche pas ?
- Il fallait qu'ils s'habillent, qu'ils marchent…
- Je connais Broudier.
Il pousse souvent les choses trop loin.
Ils se sont fait coincer à la dernière seconde.
Et il n'y a rien à fiche pour réveiller une ville pareille.
- Mozart ? - Mon cul.
- Parfait. - On s'est fichus dedans.
On peut pas réveiller un mort. - Avançons tout de même.
- C'est pas une ville, c'est un ossuaire.
Du caveau de famille !
Nom de Dieu ! C'est bath. J'ai jamais été si heureux.
- Tu crois que c'est vrai ?
- Ça y est ! Le pétard est allumé !
- Avancez ! Avancez !
- À gauche ! Gauche !
- Droite, droite.
- Un, deux ! Section, halte !
En avant, marche !
- Garde à vous !
En avant.
- Gaffe.
- Ils ont quelque chose aux bras ?
- Des brassards blancs. Ça se corse, les gars.
Broudier a du génie.
- Fusil ? - Revolver.
- C'est maigre.
- Des brassards blancs et des revolvers,
une section figure les émeutiers.
- Et les autres ? - Les forces de l'ordre.
Tu vas voir cette pagaille !
- OH, OH !
- Pas par là.
Oh, oh, oh.
- Oh, mais c'est parfait.
- Regâche.
- Ça y est. Ambert réagit.
Ambert ressuscite.
- Un mort qui ressuscite, ça faisait longtemps.
Broudier a bien fait les choses.
- Mais qu'est- ce que c'est ?
- Une explosion ? - C'est pas le gazomètre ?
- Vous voyez bien qu'ils ont un gazomètre.
- Taillons- nous.
- C'est le 14 Juillet ?
- Personne ne viendra nous chercher là.
- Ah, c'est épatant. - Sacré Broudier.
- Ça, c'est très bien. C'est très réussi.
- Alors là, messieurs, Mozart.
Il joue La Flûte enchantée, de Mozart.
- Ils ont alerté l'aviation ?
- Ça va mal tourner. - Que doit penser Broudier ?
- Il renifle le chahut avec des grognements d'aise.
- Hum !
- Broudier ! - Appelez- moi "M. le ministre".
Je me sens chef d'État. J'ai déchaîné le conflit
et je ne peux pas l'arrêter. - Moi non plus.
- Le jour va se lever.
- Si Bénin n'est pas là dans 5 minutes,
il sera judicieux de nous tirer pour éviter d'être pris.
- Ambert existe d'un jet.
- Les copains !
Oh ! Oh, les copains !
Broudier.…
- Plus tard. Plus tard, les compliments.
Ah !
Prenez, mon brave. C'est pour le dérangement.
Et allez, hop.
- C'étaient pas des anges non plus
L'Évangile, ils l'avaient pas lu
Mais ils s'aimaient toutes voiles dehors
Toutes voiles dehors
Jean, Pierre, Paul et compagnie
C'était leur seule litanie
Leur credo, leur confiteor Aux copains d'abord
- Mes bien chers frères, apprêtez- vous à une douce surprise.
Le père Latuile,
l'orateur éminent et le docte théologien,
le confident des princes de l'Église, le père Latuile est parmi nous.
Hier encore, nous ignorions son retour de Rome.
Aussi concevez- vous quels furent notre étonnement
et notre confusion
quand il nous fit ce matin l'honneur de se présenter à nous
et nous exprima le désir de prendre la parole
au cours de la grand- messe.
Mes bien chers frères,
c'est la pure doctrine romaine,
c'est la voix du successeur de saint Pierre
qui va parvenir jusqu'à vous.
Comme moi, vous resterez confus de l'honneur qui vous est fait.
Mais je suis sûr que vous vous en montrerez dignes.
- Bénin, tu t'es fichu dans un sacré pétrin.
Il faut y aller franco, sinon c'est Waterloo.
Amen.
Mes frères…
Si seulement j'apercevais les copains.
Mes frères, Notre Seigneur Jésus- Christ a dit quelque part
que ceux qui savent comprendre comprennent.
Paroles mystérieuses, paroles inquiétantes.
Depuis 19 siècles que la science des docteurs s'applique
F a pénétrer les préceptes divins,
ceux- ci nous sont devenus familiers par la lettre,
mais nous restent trop souvent encore étrangers par l'esprit.
Qu'est- il de plus regrettable
que le spectacle de certains fidèles
plus préoccupés d'une observance formelle
que d'une compréhension profonde des lois du Seigneur ?
C'est ainsi, mes bien chers frères,
que la pensée et l'action chrétienne de notre pays
se sont comme hypnotisées sur certains points de morale,
je dirais même sur certains scrupules de mœurs,
au point de combattre et d'annihiler ce que j'appellerais
la circulation de la vérité et la pulsation de la vie.
Précisons notre pensée.
Il est incontestable
qu'au rebours de la plupart des autres religions,
le catholicisme moderne a fait de l'impureté
un vice fondamental,
et de la pureté la vertu la plus précieuse,
la plus céleste,
celle dont le parfum est le plus recherché de Dieu.
Mon expérience de confesseur
me permet d'avancer
que bien des vierges
s'imaginent avoir tout offert de leur âme
sous le prétexte loyal mais trompeur
qu'elles n'ont rien donné de leur corps.
Jusqu'où, mes frères, n'est- on pas allés dans cette voie ?
On ne s'est point contentés de réprouver
les effusions les plus naïves, les plus innocentes.
Le mariage lui- même est devenu suspect.
Et les devoirs qu'il comporte ne sont acceptés
qu'avec une méprisante réticence.
Est- ce donc là
l'enseignement du Christ,
qui fit de l'amour la vertu par excellence ?
Du Christ.…
qui fut l'ami indulgent de la pécheresse Madeleine.
Du Christ.…
qui a résumé sa doctrine dans ces deux préceptes:
aimez- vous les uns les autres,
croissez et multipliez.
Oui, mes frères.
Il est temps de réagir contre cette fausse morale,
de dénoncer cette hérésie.
Dieu créa l'homme et la femme.
Il les a pourvus d'organes
pour accomplir ses vues sur l'humanité.
Secondons- Le, mes frères.
Notre paresse à marcher sur la voie du Seigneur
serait d'autant moins excusable qu'ici, le devoir
se confond avec le plaisir.
Qu'une épouse ne vienne pas me dire:
"Mon père, j'ai de la bonne volonté,
"mais mon mari ne montre aucune hâte."
Je répondrais:
"À qui la faute ?
"Le remède n'est- il pas entre vos mains ?
"Quand la nuit
"vous offre l'intimité de la couche,
"quand votre beauté s'abandonne au contact,
"certains mouvements,
"certains gestes
"n'iront- ils pas donner le branle
"à des familiarités fécondes ?"
Qu'un époux ne me dise pas: "Je suis plein de zèle,
"mais ma femme est d'une invincible froideur."
Je lui répondrais: "Dieu vous a confié un champ.
"Ne vous contentez pas d'un labourage nonchalant
"des superficielles. Le sol est ingrat.
"Je vous l'accorde.
"Mais Dieu voulait doubler votre mérite."
Avez- vous vu un enfant s'amuser avec une boule de neige ?
Il la saisit,
la pétrit, la masse,
y promène et y enfonce les doigts.
La neige fond et se couvre de gouttelettes.
Aurez- vous moins de savoir- faire ? Aurez- vous moins de patience ?
Puis je me tournerai vers les filles
qui ont mûri dans le célibat. Je leur dirai:
"Cessez de vous prévaloir d'une virginité.
"Vous blâmez l'œuvre du Créateur. Changez vite de conduite.”
Il est un peu tard pour certaines.
Mais les autres, les autres,
n'ont plus un instant à perdre.
Que l'année ne s'achève point sans un effort
pour se hausser à une vie vraiment chrétienne.
Enfin, je m'adresserai aux jeunes gens,
garçons et filles.
Jeunes filles, craignez l'humiliation du célibat.
Favorisez les desseins de Dieu.
Vous toutes, j'aime le croire, aspirez aux saintes extases
de la couche.
Ne souffrez aucune entrave à votre vocation.
Et vous,
jeunes hommes,
comme Moise,
comme Moise, vous portez la verge miraculeuse
qui fait jaillir l'eau du rocher.
Montrez que vous estimez
ce privilège à sa juste valeur.
Ah, jeunes hommes, j'aimerais que votre fougue
ne sût pas se contenir.
J'aimerais que vous prissiez Dieu, ici,
comme témoin de votre impatience.
Ah, mes frères ! Oserons- nous
renouveler les naïfs transports des 1ers chrétiens ?
Retrouverons- nous la ferveur des agapes,
où garçons et filles,
hommes et femmes, possédés par l'amour, se jetaient dans les bras
les uns des autres,
et confondant leurs baisers…
- Hé !
- Hé !
- Hé, Joe ! Regarde.
- 17 h à Issoire.
- "Inauguration de la nouvelle statue de Vercingétorix.
"1943: le monde civilisé est en flammes.
"Les barbares transforment nos ferrailles en acier victorieux.
"Des œuvres d'art sont démantelées
"et nourrissent les hauts fourneaux teutons.
"Issoire fournit aussi sa contribution à l'impôt métal.
"Et Vercingétorix tombe sous les coups des envahisseurs.
"Des années durant, ce cheval clamera sa solitude,
"et en appellera au retour de son maître.
"Or sa voix est entendue par un sculpteur
"philanthrope qui, négligeant tout salaire,
"annonce à la municipalité
"qu'il est prêt à replacer le héros à cheval,
"sur son cheval.
"L'inauguration se fera dimanche dans l'enthousiasme renouvelé
"des débordements ancestraux."
Eh bien…
Si tout va bien, ça doit être la foire à Issoire.
- OH !
- Stop.
- Où est- il, ce jeune et généreux sculpteur ?
- Je ne sais pas.
- Non ! Vous le verrez cet après- midi.
- "Cet après- midi." - Ah !
- Tu fais quoi ?
- Ah ! Oh !
- Oh !
*- Merci. 1, 2, 3. Vercingétorix, Vercingétorix.
- Quand il dit: "Te voici, Vercingétorix", hop.
"Te voici, Vercingétorix, hop.
*- Vercingétorix, Vercingétorix. Ça marche ?
- Ça ne peut pas réussir.
- Pas sûr. Il a fait ça chez les forains,
quand il était dans la purée.
*- M, le préfet, messieurs,
mesdames, mes chers concitoyens,
l'édification…
.…du monument.…
l'édification de ce monument.…
Musique d'opéra.
*- Messieurs dames, nous nous excusons de l'interruption
due à une défectuosité technique.
Voici un bref résumé des paroles supposées de M. le député.
*Bienvenue aux autorités. Cette initiative.… Dévouement.
Édification monument, tout cœur.
Vive Issoire ! Vive la République ! Vive la France !
Et vive la Gaule ! Et puis voilà.
*Nos lignes réparées,
voici la suite du discours du député.
*- C'est pas moi.
- À vous.
*- Passons
à celui qui doit être le héros de cette fête.
Qui est ce héros ?
Qui est- il, cet enfant de l'Auvergne ?
Qui es- tu, héros ?
Qui es- tu, enfant de l'Auvergne ?
Allons, surgis des profondeurs de l'histoire,
dévoile- nous ta noble stature et ta barbe de preux.
Gloire à toi,
car...
te voici, Vercingétorix.
Fanfare militaire.
- Oh ! Ce que c'est réussi !
Oh ! Ce que c'est vivant !
C'est craché !
Il ne lui manque que la parole.
*- Te voici, Vercingétorix.
Du haut de ton cheval, tu nous mèneras au bon combat.
Ah ! Il me semble entendre ta voix rude
nous exhorter à la lutte. Tu nous dis:
"Mes enfants, je suis mort pour la liberté,
"pour le droit des peuples.
"Avec ma sueur et mon sang, j'ai posé les bases de la démocratie."
- C'est faux !
J'ai jamais dit ça.
Et ne me tutoies pas.
Lope, tête de chou !
- Quoi ? - Arrête des boniments !
Débarrasse !
Fous le camp, je te dis. Plus vite que ça !
Pourquoi on me regarde ?
Parce que j'ai pas de cravate ? Attendez que je vous décolle le cul
de vos chaises.
- Au moindre coup de Trafalgar
C'est l'amitié qui prenait le quart
C'est elle qui leur montrait le nord
Leur montrait le nord
Et quand ils étaient en détresse
Que leurs bras lançaient des.O..
On aurait dit des sémaphores Les copains d'abord
Au rendez- vous des bons copains
Y avait pas souvent de lapins
Quand l'un d'entre eux manquait à bord
C'est qu'il était mort
Qui, mais jamais, au grand jamais
Son trou dans l'eau ne se refermait
Cent ans après, coquin de sort Il manquait encore
… m
- Martin !
Martin !
Alors, Martin ?
- Oui ?
- C'est quoi ?
- Dis- moi, t'es sûr de ta route ?
- Oui. - Ça monte de plus en plus.
- La maison est au sommet. T'y arriveras pas en glissant.
- Elle existe ? - Quoi ?
- La maison forestière. - J'ai la clé.
On a traversé la moitié de la France.
- Moi, je sais pourquoi.
- J'ai mes raisons pour vous avoir traînés
du Puy- de- Dôme à la Côte d'Or.
- Moi, je.… Je sais bien.
- Rien n'est laissé au hasard.
Encore ?
- Le saint- péray !
- LE SAINT- PÉRAY !
- On t'avait dit de pas marcher au soleil.
- On aurait pas dû le confier à Martin.
- Déchargeons- le.
- Partageons les bouteilles.
- Je porte les assiettes !
- J'ai 4 bouteilles, le sel, le lard…
- Moi, la vaisselle et la viande.
- Moi, le saucisson, les saucisses et les cure- dents
- Mais il faut décharger Martin.
- BON. BON.
- T'en veux ?
- Quant à moi… - Oh ! Attention.
- Quant à moi, je vous demanderai…
d'explorer le sentier pour y trouver des herbes.
- Attention, les têtes.
- Le veau Vercingétorix dont la recette m'est venue hier…
- Oh !
- ...demande une foule d'ingrédients qui me manquent:
du thym, une branchette de serpolet, une feuille de menthe,
un rien de fenouil…
- On n'a pas oublié la tondeuse ?
- Continuez tout droit.
- Mes pieds sont trempés.
- Quand t'auras goûté l'eau, tu ne râleras plus.
Les roches lui donnent un goût.
- Là, je me moque de son goût.
- Le veau.…
- Pas si vite, Huchon. Attendons…
Mais.… Et Martin ?
Où est Martin ? - Derrière moi.
Martin ? Il était derrière moi il y a deux minutes.
Martin ?
- MARTIN !
- Il y avait un ravin, sur la droite.
- J'y vais. - Laisse.
Martin ?
Martin ?
Martin ?
Martin ?
Oh ! Martin ?
Martin ? Martin ?
Eh ben ?
- J'ai glissé. J'ai glissé.
- Oh, les copains, par ici !
- Martin ?
- Eh ben ? - Doucement.
- Ben, mon Martin ? - Quoi ?
- Qu'est- ce qui t'est arrivé ?
- J'ai glissé.
- Sacré Martin, va !
Huchon joue La Flûte enchantée, de Mozart.
- Je suis dans l'embarras.
- On est là pour t'aider.
- Vous savez, les discours…
- ...sont l'expression naturelle du mensonge.
- Si des choses ne sont pas dites ce soir,
elles ne le seront jamais.
Mes amis, si le mot "solennité" a encore un sens,
il n'y a rien eu dans ma vie et dans la vôtre
de si solennel que ce repas.
Songez donc qu'à l'heure actuelle,
nous pourrions être au bloc à manger des haricots.
- En y pensant, c'est une idée agréable.
- Accordons- nous un frisson de sécurité.
- Il y a 8 jours, Ambert et Issoire retentissaient de vous.
Vous sapiez les fondements de la morale de la société
et du Puy- de- Dôme.
Tandis que vos victimes cherchent l'ombre de la main
qui les terrassa,
vous buvez et mangez
au cœur de la forêt.
Entendez- vous ?
- Qui, moi ?
- Entendez- vous, derrière les montagnes,
se lamenter les généraux, les évêques
et les corps constitués ?
- Oh si, oh si.
- Vieilles canailles !
Ce que les hommes ont de sérieux, de sacré,
on en a fait des objets de plaisir.
- On a restauré l'acte pur.
- Attila, Napoléon l'ont fait avant.
- Sans aptitude ni continuité.
- Personne, hormis Dieu le Père,
n'a jamais eu entre les mains
les pouvoirs que nous donne le ciment de l'amitié.
- Vous êtes maçon ? - Contremaître.
- Je suis Maçon. - Moi aussi.
- Vous êtes maçon ? - Apprenti.
- Et demain ?
- Oui. "Et demain ?" - Demain, nos vacances s'achèvent.
Omer, tu retrouveras ton bureau, Lamendin, ses élèves,
Lesueur, ses pinceaux,
Martin, ses éprouvettes
et nous tous, la grisaille de la ville.
C'est inadmissible.
Je vous propose, moi, Bénin, de façonner l'avenir à notre manière.
Parle, Martin.
- Voilà. Je pense que…
- Martin qui pense ?
- Martin a l'instinct du chercheur.
On l'a sous- estimé.
- Oui. Je possède…
- Il a découvert dans son laboratoire
une substance quasi miraculeuse.
- En mettant du…. Le.…. ?
- S'il explique, vous ne comprendrez rien.
- Ha ! Ha ! C'est…
Non, non ! Je pourrais très bien m'expliquer de visu.
Nous sommes à 2 pas des sources de la Seine.
Suivez- moi.
- C'est la 1re fois qu'il nous fait marcher.
- D'après mes calculs, un sachet trempé
dans le fleuve donne aux eaux grises
la teinte de la joie.
- Il nous prend pour des Ambertois ou des Issoiriens.
- Demain, Paris sera traversé d'un fleuve inhabituel.
- Nous allons répandre la joie, notre joie.
- Venez. Là !
- Des bateaux, j'en ai pris beaucoup
Mais le seul qui ait tenu le coup Qui n'ait jamais viré de bord
Mais viré de bord
Naviguait en père peinard Sur la grand- mare des canards
Et s'appelait Les Copains d'abord Les Copains d'abord
- Omer ?
- Broudier ? - Bénin ?
- Lesueur ? - Martin ?
- Huchon ? - Lamendin ?
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