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Mon cher ami, me voici remis aux
dessins et aux pastels.
Il faudra faire dix fois, cent fois le même sujet.
J'ai beau me le répéter chaque matin, me redire qu'il faut dessiner de bas en
haut, commencer par les pieds,
qu'on remonte bien bien la forme,
qu'on ne la descend.
Machinalement, Je pars de la tête, hélas.
La peinture, c'est facile quand vous ne savez pas.
Quand vous savez, c'est très difficile.
Rien en art ne doit ressembler à un accident.
Même le mouvement.
Aujourd'hui, je ne veux plus voir que mon coin et le creuser,
pieusement.
L'art ne s'élargit pas.
Il se résume.
Si vous aimez les comparaisons, je dirais que pour produire de bons fruits,
il faut se mettre en espalier.
On reste là toute sa vie, bras étendus,
bouche ouverte, pour assimiler ce...
qui passent autour de vous et en vivent.
Tous ces jeunes gens qui voudraient nous faire croire que nous sommes vieux.
Nous sommes malades, nous avons des cheveux blancs, nous ne sommes plus
capables de faire la cour à une danseuse.
Mais quoi ?
Toute la vie n'est pas là.
David le peintre disait un jour, « Je ne sais pas ce que j'ai.
Les mains me tombent. Je ne peux plus rien faire.
J'ai la tête libre pourtant.
Je suis plein d'idées. Mes yeux se troublent.
Je n'entends plus. Mais qu'est-ce que j'ai ? Je ne comprends pas.
» Puis il s'affale sur une chaise et meurt.
Mais vieux ? Non, nous ne sommes pas vieux.
Nous voulons travailler.
J'ai beaucoup travaillé, la petite danseuse en cire que j'ai
pataugée d'abord.
Bon Dieu, je m'acharne à de la ressemblance et même
à quelque chose de plus.
Je lui ai fait un socle avec des linges trempés dans un plâtre plus ou moins
bien caché.
Tout est long pour un aveugle qui veut faire croire qu'il y voit.
Vous rappelez-vous un jour, vous disiez en parlant de je ne sais qui, qui
vieillissait, qu'il n'assemblait plus.
Ma vue n'assemble plus, ou c'est si difficile qu
'on est tenté souvent d'y renoncer et de dormir toujours.
Où est-il le temps où je me croyais fort ?
où j'étais plein de projets.
Je pensais à voir tout le temps ce que je ne faisais
pas, ce qu'on m'empêchait de faire.
Parmi tous mes ennuis, malgré mon infirmité de vue,
je ne désespérais jamais de m'y mettre un beau matin.
J'entassais tous mes plans dans une armoire dont je portais toujours la clé
sur moi.
J'ai perdu cette clé.
Tout vieillit en moi, à part le cœur.
Je me couche, parfois fatigué d'être seul.
Les danseuses ont cosi mon cœur dans un sac de satin rose,
du satin rose un peu fané,
comme leurs chaussons de danse.
Le cœur est un instrument qui se rouille s'il ne travaille pas.
Peut-on être un artiste sans cœur ? Si vous étiez
célibataire et vieux comme moi, vous auriez de ces
moments-là où on se ferme comme une porte.
Je vous demande pardon d'une chose.
qui revient souvent dans votre conversation, c'est d'avoir
été dur avec vous.
Je l'étais pour moi-même.
Vous devez vous le rappeler puisque vous me l'avez reproché.
Étonné de ce que j'avais si peu confiance en moi, j'étais dur avec tout
le monde.
par une sorte d'entraînement à la brutalité qui me venait de
mon doute et de ma mauvaise humeur.
Je me sentais si mal fait, si mal outillé, alors qu'il me semblait que mes
calculs d'art étaient si justes.
Je boudais contre le monde et contre moi.
Je vous demande bien pardon.
Si, sous le prétexte de l'art, j'ai blessé votre cœur.
La vie devient trop courte et c'est bien long de gagner de l'argent.
J'arriverai peut-être à la fortune au moment d'en avoir plus
besoin.
J'ai 88 ans.
Je vais descendre la pente.
Rouler, je ne sais où, enveloppé dans de mauvais pastels.
comme dans du papier d'emballage.
Je suis triste, quoique gai, ou le
contraire.
Croyez à mon insupportable amitié.
Degas.
Qu'est-ce que je vais dire à maman ? La journée a été
rude.
Le maître a demandé des évolutions difficiles.
C'était comme les combinaisons d'un casse-tête chinois.
J'en ai encore mal au dos et aux jambes.
À l'atelier,
M. Degas m'a complimenté pour ma pause, mais j'étais épuisée de fatigue.
Comme d'habitude, il racontait des bêtises.
Il était drôle.
Il s'est rappelé ma première visite.
Zoé m'avait amenée afin qu'il voit si j'étais assez bien faite pour poser.
Il a dit...
Je me souviens avoir été le premier à vous voir nu, mais vous ne vouliez pas
enlever votre chemise.
Zoé a dû vous l'arracher de force.
Vous aviez un air pudique, qui était charmant.
J'ai dit qu'il ne savait pas à quel point c'était terrible de se mettre nu
devant un homme.
Est-ce qu'un artiste est un homme ? A-t-il fait un haut sur les épaules ?
Vous étiez jolie, mais que vous posiez mal.
Impossible de vous faire creuser les reins.
Je lui ai rappelé qu'il me l'avait appris à coups de poing dans le dos.
Puis il m'a questionné.
Posez-vous toujours chez Monsieur Blondin ? Qui n'est pas blond du tout, n
'est-ce pas ? J'ai dit... Non, il a la barbe et
les cheveux noirs et frisés.
Est-ce un juif ?
A-t-il demandé ? J'ai dit que je ne savais pas.
Monsieur Degas déteste les Juifs.
Depuis l'affaire, c'est la guerre civile à tout moment.
C'est une race abominable, a-t-il dit violemment.
On devrait les enfermer dans des ghettos, ou les détruire tout à fait.
Il a ajouté.
Ils ont envahi la France, se faufilent partout,
prennent toutes les bonnes places.
Pendant les guerres, ces misérables rôdent sur les champs de bataille pour
détrousser les cadavres et achever les blessés.
Monsieur Degas m'a saisi le poignet, l'a serré de toutes ses forces en disant
Jamais je ne vais dans un magasin tenu par un juif.
Et si Zoé m'apportait des objets achetés aux juifs, je les jetterais
immédiatement par la fenêtre.
Il secouait mon bras comme si j'étais une de ces israélites détestées.
Je me suis tue.
J'avais peur d'avouer qu'en effet, M. Blondin était juif.
Il s'est mis à fouiller dans sa boîte de couleurs, m'a montré un bâton rose.
« Quelle est la couleur de ce pastel ? » Je lui ai dit la teinte ainsi que celle
de plusieurs autres.
Il m'a remercié, m'a dit d'aller me rasseoir.
Je suis retournée à ma place, toute émue.
Il est donc presque aveugle pour ne plus distinguer les couleurs.
Comment fait-il pour peindre ? J'ai vu son journal posé sur la table,
avec un grand dessin, moquant le capitaine Dreyfus.
Sans réfléchir, j'ai dit tout haut.
Après tout, et s'il n'était pas coupable ?
Monsieur Degas a bondi.
Il s'est planté devant moi en criant.
Est-ce que tu serais juif par hasard ? Alors ouste.
Habille-toi.
Fiche le camp.
Monsieur Degas m'a renvoyée.
Je crois bien que c'est pour toujours.
J'ai pas osé aller frapper à l'étage du dessous pour demander mes quatre francs
à Zoé.
Qu'est-ce que je veux dire à maman ?
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