All language subtitles for 05 La Nouvelle Vague de L'Occupation

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Original subtitles

Imaginez que vous etes au cinema.

Commencons par les sujets qui fachent.

Oui, Lara a tenu des propos antisemites,

notamment sur Simone Veil.

Et ces propos sont absolument impardonnables.

Gilles Perrault me faisait remarquer

qu'il les a dits

19 ans

apres avoir cesse de travailler,

alors que d'autres metteurs en scene

ont derape, quelquefois tout aussi gravement,

entre 1936-1937 et 1944,

a une epoque

ou emettre des idees comme ca

avait des consequences beaucoup plus graves.

Mais quand meme, ca ne peut pas excuser

de tels propos.

La majeure partie de l'oeuvre de Lara

contredit ses prises de position

et les principes du Front national, qu'il avait rejoint.

Il aurait ete amusant, pittoresque,

de leur projeter Tu ne tueras point,

un des seuls films sur et pour l'objection de conscience,

ecrit et tourne en pleine guerre d'Algerie.

Lara s'endetta pour realiser ce film,

qu'il fut oblige, pour des raisons de censure,

de tourner en Yougoslavie.

Ce qui explique en partie les defauts de l'oeuvre.

Et puis, a cote de ca,

il y a Le Journal d'une femme en blanc.

Ce film,

qui est un plaidoyer pour l'avortement,

bien longtemps avant la loi Veil,

Simone Veil

que Lara va attaquer de maniere ignoble plus tard,

et qui va faire, dans sa loi,

ce que le film reclame.

On pourrait peut-etre avant, si on avait le courage

de repondre a celles qui nous interrogent...

Il faut aux femmes des enfants qu'elles attendent

dans la joie, dans l'esperance,

et j'ai honte de ce petit ventre saccage par cet avortement

que je n'ai pas su prevenir.

Sur Le Journal d'une femme en blanc,

un film ecrit par Jean Aurenche et Rene Wheeler,

Michel Cournot avait ecrit un article magnifique

dans L'Observateur.

"Ce film enonce la verite sans accommodement ni mesure.

"Des que l'auteur d'un film lutte pour une cause,

"chacun de ses mots renvoie a un fait vrai.

"Autant-Lara vient de me montrer un hotel meuble,

"effrayant d'exiguite et de crasse,

"dans lequel une femme n'a pas voulu faire un enfant.

"Apres avoir filme cet hotel qui explique bien des choses,

"Autant-Lara me montre la jeune avortee

"dans la chambre d'hopital ou elle va mourir.

"Je la regarde, cette jeune femme.

"Je regarde son oreiller propre,

"le mur blanc, la grande fenetre,

"et je comprends, a ce moment, par la force d'une image simple,

"qu'elle dort pour la 1re fois dans une chambre propre.

"Il faut qu'elle se soit fait avorter, qu'elle vienne mourir,

"pour coucher dans des draps blancs,

"entre des murs blancs."

Le film comprend d'autres surprises.

Je ferai ma these sur la contraception.

Tu trouveras pas un patron qui l'accepte.

J'ai un an devant moi. Ils changeront peut-etre d'idee, les patrons.

Peut-etre, mais ils te le diront pas.

La medecine officielle, ma fille.

Il y aura peut-etre la Nouvelle Vague de la medecine.

Il ne faut pas confondre le cinema et la medecine.

Il faut que ce soit doux et tendre.

Ne monte pas plus que ca.

Donc aucune durete. C'est une fille au grand coeur.

Il faut qu'elle sorte ce coeur et cette tendresse

avec une grande simplicite.

Une femme en blanc se revolte me parait encore superieur.

C'est un film plus austere, plus tendu,

et il beneficie du tournage en province.

Il oppose, de maniere tres, tres reussie,

la beaute de certains exterieurs

avec la violence de cette histoire,

le conservatisme des institutions,

le conservatisme des hommes,

le conservatisme du corps medical,

et il le fait avec une honnetete

tout a fait remarquable.

Le role, cette fois, n'est plus tenu par Marie-Jose Nat.

Elle est remplacee par la remarquable Danielle Volle.

Il y a des moments dans ce film, qui est ecrit par le seul Aurenche,

qui sont uniques

dans le cinema francais de l'epoque.

Par exemple, cette scene de diner.

Tuer l'enfant d'une femme rubeolique,

1 fois sur 4, on se trompe.

On tue un enfant qui naitrait sain de corps et d'esprit ?

Oh, et puis le 1er devoir du medecin,

c'est le respect de la vie humaine,

si precaire et si peu enviable qu'elle puisse paraitre.

Je prolongerai un cancereux longtemps,

et j'ai peu de chance de le sauver.

Et un enfant mal foutu, je le supprimerais,

quand nous pourrions un jour ameliorer son etat ?

C'est absurde.

C'est aux parents de decider.

Du sort de l'enfant ? Jamais de la vie.

Et plus encore a la mere.

"A la mere" ? Pourquoi ?

C'est elle qui le porte,

et portera ce malheur toute sa vie.

Vous ne parlez pas en medecin.

Le second film est d'une autre essence.

Il est plus important. C'est beaucoup plus grave.

Et on va beaucoup plus loin.

Les donnees ne seront pas les memes,

et ce film sera plus difficile que le 1er.

Jusqu'ou allez-vous plus loin ?

Jusqu'ou on peut aller.

Vous etes une feministe.

L'enfant appartient a sa mere. Allons, dites-le.

Je n'emploie pas le mot "enfant".

Je ne crois pas que ce germe de vie soit une personne humaine

et je ne crois pas qu'il ait une ame immortelle.

Croyez-vous en avoir une, vous, mademoiselle ?

Non.

Je me considere comme...

en tout cas, comme quelqu'un de frondeur

et quelqu'un qui dit

des verites qui ne sont pas toujours bonnes a dire.

Evidemment, c'est difficile a imposer

dans le concert de conformisme ambiant

et dans ces restrictions continuelles apportees a la liberte d'expression.

Nous sommes la au coeur des contradictions

de Claude Autant-Lara.

Et Dieu sait s'il y en a.

C'est un homme qui n'a cesse de repeter, dans ses interviews,

qu'un film sans venin etait un film ennuyeux.

et qui a pourtant reussi

des portraits de jeunes filles qui sont parmi les plus nuances,

les plus delicats, les plus fins,

de tout le cinema de cette epoque,

qui a tourne des scenes d'amour

qui sont tout a fait pudiques et tres elegantes,

et adopte

un propos tres feministe,

qui perdurera dans ses films. Regardez Le Mariage de Chiffon.

Tu sais, puisqu'il faut nous separer,

sache que tu m'as rendue tres heureuse pendant ces 10 annees

passees ensemble.

Je n'ai rien, non, vraiment rien a te reprocher.

Emporte un petit souvenir de moi.

- Mon petit Chiffon. - Un vrai,

que j'ai toujours porte

et qui ne te quitterait pas.

Il ne me quittera jamais.

Ce sont...

Tes boucles d'oreilles ?

Tu veux que je les porte ?

Tu m'obligeais a les porter.

- Moi ? - Oui. Tu ne te souviens pas ?

J'avais 11 ans. Tu m'en avais fait cadeau.

Tu voulais me les voir aux oreilles

pour la 1re communion.

- C'etait gentil, non ? - Non. C'etait mechant.

Tu m'avais emmenee chez un bijoutier

qui m'a fait l'effet

d'un bourreau. - Oh ! Simplement ?

Et si on te percait les oreilles avec une aiguille sale et un bouchon ?

C'est vrai. Je me souviens.

Et puis...

elles sont affreuses, ces boucles.

Tu n'as jamais eu

beaucoup de gout.

- J'avoue que... - Tu les mettras

dans ton portefeuille, ta bourse ou apres ta chaine de montre.

Et si on te demande ce que c'est,

tu repondras n'importe quoi.

Mais tu te rappelleras

que ces boucles ont ete 2 fois l'occasion de ma peine :

le jour ou tu me les as donnees et le jour ou je te les ai rendues.

Quand je suis revenue a Paris,

c'etait la zone d'Occupation, la, c'etait complique, la vie,

Jeanson me dit : "Tu arrives bien.

"On va tourner un film.

"C'est un film pour toi. Pour personne d'autre."

- "Ah. Et c'est ?" - "Le Mariage de Chiffon."

Et alors Jeanson et Aurenche, qui me connaissaient, me disent :

"Ne crache pas dessus. Va voir Autant-Lara.

- "Tu le connais ?" - "Non. Je ne l'ai jamais vu."

"Alors tu vas le voir."

Et Henri Jeanson me dit : "C'est un con,

"mais il a du talent."

Je suis allee voir Lara, qui m'a recue...

J'ai cru qu'il allait me taper, tellement il etait aimable.

Comme une furie, il m'a dit : "Je ne veux pas de vous."

Ca commencait bien.

Eh bien, si je vous epousais,

j'aurais peur de vous tromper. C'est sans-gene, de dire ca,

mais il le faut. C'est pas que vous me deplaisiez,

mais j'ai jamais eu envie de vous epouser.

Quand j'ai lu ca, j'ai dit : "On verra bien."

Alors j'ai attendu,

et puis j'ai vu revenir Lara avec sa casquette.

Il avait toujours sa casquette.

Il m'a dit : "Bon. Ben on va faire des essais.

"On verra bien."

Il m'en a fait faire.

Vous ne pouvez pas savoir le nombre d'essais.

Sous la pluie, tombant dans la boue.

N'importe quoi. Et puis il m'a eue.

Et quand elles prennent un mari,

elles ne savent meme pas lui faire cuire un pot-au-feu.

C'est en voyant Douce,

notamment la scene de la visite chez les pauvres,

qui fut coupee sous l'Occupation,

que j'ai eu envie de travailler avec Jean Aurenche et Pierre Bost.

Je te quitte en te souhaitant un joyeux Noel

et a ton mari.

Joyeux Noel !

Je prierai Dieu qu'Il vous garde en vie longtemps,

longtemps, pour le bien des pauvres gens.

Je te souhaite la patience et la resignation.

Qu'est-ce qu'il faut vous souhaiter ?

Souhaitez-lui l'impatience et la revolte.

J'ai eu envie de rencontrer...

des gens

qui avaient ecrit en 1942

les mots "impatience" et "revolte",

"patience" et "resignation".

J'ai eu envie de les connaitre.

Douce est un film apre,

dur, qui se verra decerner la cote 6

par la Centrale catholique,

la plus severe : "a proscrire".

Meme dans Douce, des la 1re scene,

qui est absolument bouleversante,

on voit ou vont les sympathies

de Lara et d'Aurenche.

Vous le voyez souvent ?

Tous les jours.

Est-ce lui qui vous recherche ou bien vous qui allez vers lui ?

- Nous vivons sous le meme toit. - Un parent ?

Non.

Un familier ? Un ami ?

Non.

Y a-t-il une difference sociale entre vous ?

Oui.

Une difference assez grande

pour rendre le mariage impossible ?

Un domestique ?

Cet amour ne vous apportera pas le bonheur.

C'est ici-bas et sans tarder que vous trouverez votre enfer.

Si c'est avec lui, d'accord.

On est seul, en enfer, sans espoir et sans aide.

- Je vous conjure de reflechir. - C'est reflechi.

Meme dans cette durete, dans cette aprete,

on sent une tendresse

pour le personnage de Douce,

pour le personnage de son pere.

Comme sa jambe tape fort, des qu'il fait noir.

Vous l'entendez ?

Ca ne vous fait pas peur, la nuit ?

Quand j'etais petite,

j'avais peur de lui a cause de sa jambe.

Pauvre papa.

Que joue extraordinairement bien Jean Debucourt.

Savez-vous par qui a ete ecrit ce livre ?

Par un officier d'artillerie.

Comme on se trompe sur les gens.

Moi aussi, j'ai ete officier d'artillerie pendant la guerre.

Oh non.

Non, meme pas.

Vous savez, je n'ai pas reussi grand-chose,

si ce n'est ma fille, peut-etre, Douce.

Mais a part Douce,

non, vraiment, j'ai tout manque.

La guerre, par exemple.

D'abord, je l'ai perdue.

Et je n'ai pas reussi a y laisser la jambe que je devais perdre.

Remarquez que ce personnage

d'infirme, d'eclope,

est un des nombreux personnages d'hommes diminues,

d'hommes mutiles,

qui sont une des caracteristiques du cinema francais

sous l'Occupation.

Comme si la defaite, la deroute

qu'avait subies la France

avaient pousse les auteurs

a montrer, dans le cinema,

une masse de personnages malades, infirmes.

Comme votre jambe tape fort, pere.

Je marche aussi doucement que je peux.

Mais la nuit, tout prend une plus grande resonance.

Je changerai le caoutchouc.

Les femmes les remplacaient.

Le feminisme, qu'on sent dans tous les films de l'Occupation,

va perdurer dans les oeuvres de Lara.

Allez-y, mademoiselle.

Autre contradiction de Lara, c'est quelqu'un qui, sur le plateau,

hurlait, criait,

tempetait... Il jouait en meme temps que les acteurs,

ce qui avait prodigieusement enerve Gabin,

qui lui avait dit : "Va au fond du plateau."

Il faisait les gestes avec eux.

Mais il a reussi de merveilleuses scenes de comedie.

Tout ce qui entre par cette oreille s'en va par l'autre.

Et entre les 2 oreilles,

ca vous reste pas un peu ?

Sitot que le penitent a le dos tourne, c'est envole.

C'est une grace que le Bon Dieu nous fait.

Autrement, avec ce qu'on nous raconte...

Dites votre confiteor.

Je me le rappelle plus.

Alors commencez votre confession.

Depuis 20 ans, mon pere...

Vous vous etes pas confessee depuis 20 ans ?

Non, mon pere.

Ca va etre long.

D'abord, donnez-vous un coup de peigne.

Comme avez-vous eu l'idee d'etre danseur

avec une tete pareille ?

Je n'ai jamais oui dire qu'on dansat avec sa tete.

Ca va bien. Venez.

Ma cousine, je vous presente votre maitre a danser.

- M. L'Iroquois. - M. Loriquet.

Qui est venu d'Orleans tout expres pour vous.

Madame, mademoiselle.

Mon cousin vous a mis au courant ?

Oui. Il s'agit, je crois, d'un mariage.

Non. D'un bal.

Et vous desirez danser le pas des Patineurs.

Non. Le quadrille des Lanciers.

Mais dites-moi, monsieur,

vous avez la musique ?

J'ai toutes les musiques, madame. La-dedans.

Aie ! Ca commence bien.

Connaissez-vous le quadrille ?

Je vais me le rappeler, monsieur.

Au fait, savez-vous danser ?

J'ai les jambes un peu raides,

mais l'essentiel de l'enseignement, c'est la voix. La voix.

Ah, ah ! C'est ca.

C'est parfait.

Julien Sorel n'a pas tue,

mais il a voulu tuer.

C'etait quelqu'un

qui pouvait avoir un decoupage

un peu guinde, un peu raide.

Il n'a pas les idees percantes de Carne a l'epoque Prevert.

Il n'a pas le lyrisme de Gremillon,

l'invention extraordinaire de Renoir

ou l'acuite de Decoin. Ce style

peut paraitre academique, surtout dans ses films en couleur,

qui sont sureclaires,

et alors, de ce cote-la, tres demodes.

Il peut aussi avoir des idees fulgurantes,

aeriennes.

Dans Le Mariage de Chiffon, il y a brusquement

une serie de travellings, dans une maison vide,

pendant qu'on entend un dialogue en off.

Je lui avais ecrit, a Lara, ca.

Il m'avait repondu qu'il les avait improvises.

A cause du producteur, les acteurs manquaient.

Vous etes jeune. 50 ans, par la.

Un peu moins.

Oh, mais pour moi, vous etes jeune.

J'en ai 76.

Si ca ne vous fait rien, vous monterez seul.

Il pouvait aussi avoir des intuitions revolutionnaires.

Il fut le 1er a utiliser l'Hypergonar

du professeur Chretien,

ce qui allait devenir le Cinemascope,

pour une adaptation de Jack London, Construire un feu.

L'Etat francais refusant de croire a cette invention

la laissa partir aux Etats-Unis, ou elle fut achetee par la Fox,

qui nous revendit par la suite les objectifs.

Le style de Lara se rigidifia un peu

apres Le Diable au corps.

Il me disait : "Jeudi,

"je tourne le plan 51 a 10 h,

"un travelling de 12 m."

"Mais, Claude, s'ils veulent marcher plus vite, plus loin ?"

"Ils ne peuvent pas."

Je ne comprenais pas cette maniere de tout codifier a l'avance.

Cela guinde, parfois, la mise en scene,

mais sans jamais etouffer le ton personnel de Lara,

dans ses meilleurs films,

ni les idees visuelles audacieuses

elaborees avec la complicite de Max Douy :

les decors stylises, quasi inexistants,

dans les rues de La Traversee de Paris,

remplacees souvent par des draps noirs.

J'ai les yeux partout.

- Quoi ? - Rien.

Tu veux une pipe ?

Pas au travail. On sent pas le plaisir.

C'est a toi, les pipes.

Je t'en offre une.

Ben, j'en veux pas, si tu comprends.

Mlle Amelie d'Avranche est-elle chez elle ?

Au 1er, au-dessus de l'entresol.

Ou les plans

d'une stupefiante virtuosite

dans Occupe-toi d'Amelie.

Il y a un plan qui est phenomenal.

Quand on en parlait avec Max Douy,

il se souvenait encore du numero.

Il disait : "Je crois que c'est le 34.

"C'est le plan 34."

Dans le meme mouvement, on passe du cinema au theatre.

C'etait une idee revolutionnaire.

Et le film est totalement revolutionnaire.

Cette adaptation de Feydeau,

qui a enerve les heritiers,

qui l'ont interdite pendant longtemps,

etait incroyablement audacieuse.

C'est un film qui temoigne d'une joie,

d'une invention tellement constante,

qu'on peut le compter parmi les chefs-d'oeuvre de Lara.

On ne peut pas abandonner Lara sans evoquer ses parents.

Je crois que c'est la que reside la cle, peut-etre,

de son caractere, de son personnage.

Son pere etait un architecte tout a fait repute,

avec la complicite de sa femme.

Comedienne. Comedienne.

Tenez, je vous avais apporte ca, justement...

C'est son 1er prix de comedie, en 1895.

Apres, elle est entree a la Comedie-Francaise,

societaire et vice-doyenne.

Elle a ete la 1re societaire de la Comedie-Francaise

affiliee a la CGT.

En 1921. Imaginez le scandale que ca a ete dans Paris.

Et elle est partie dans des conditions extraordinaires.

Mes parents ont dit : "Mettons en action

"tous les principes pour lesquels nous nous sommes battus."

Alors ils ont fait construire rue Lepic

un theatre de 120 places

dans lequel ils ont entame, pendant 25 a 30 ans,

une espece de lutte pour le nouveau theatre.

Ils ont monte un certain nombre de pieces,

je crois de... Les 1res versions des pieces de Paul Claudel,

des pieces de Courteline, enormement d'avant-gardistes russes,

de pieces de Maiakovski.

Donc tout un theatre extraordinairement audacieux,

et ils se sont ruines, car les entrees etaient gratuites

et c'etait interdit aux critiques.

Cette experience a beaucoup marque Claude Autant-Lara,

qui s'est frotte a ces textes.

Ca explique l'amour de la langue

qu'il a conserve dans tous ses films.

Mon petit.

La chasse va bientot ouvrir,

alors je suis passe au chateau.

C'est vrai, tu as un chateau.

Tu aurais le tien, si tu avais de la cervelle.

Je prefere pas de cervelle. Qu'est-ce que tu cherches ?

On voit rien. La lumiere...

Ne te fatigue pas, il n'y en a plus.

Ah ?

Le courant est toujours coupe ?

Pas toujours, mais de nouveau.

Je suis abonnee aux coupures.

Anne-Marie, du feu.

Tu as des allumettes ?

Oui, tiens.

Ca ne te fait pas honte que ta soeur ramasse du bois ?

Non. C'est deja une espece d'effort vers le travail.

Oh, mais, monsieur mon frere, nous travaillons.

- Ah... - Pour le Grand Bazar.

Oui, oui... Je sais, je sais.

Vous devez etre exploitees.

Forcement, quand on travaille.

L'avoir range

dans les tenants de la qualite francaise est ridicule.

Cette expression "qualite francaise" signifie

des techniciens impeccables, sans personnalite.

Or la personnalite de Lara, on la devine,

on la sent dans ses films.

On la sent dans la plupart des scenes.

En tous les cas,

dans les films qui sont ecrits avec Aurenche et avec Bost.

Martin !

Oh, merde !

Excusez-moi, mais c'est...

- Grandgil. - Oh oui ! Je me rappelle.

Oh ben, Grandgil !

Toujours les valises ?

Ah oui ! Celles des autres.

Au revoir.

Au revoir.

Il est des cineastes que j'ai redecouverts

a plusieurs reprises au fil des annees.

Rene Clement est de ceux-la.

Comme si sa versatilite, son brio,

son invention visuelle

se retournaient contre lui.

Quand on parle d'un de ses films,

on oublie souvent ceux qui les precedent.

J'ai encore lu, ici et la, a propos des Maudits,

des articles le definissant

comme l'un des piliers de cette qualite francaise.

"Cinema mis en scene de maniere conventionnelle

"et sans reelle ambition."

"Un cinema de studio pilote par la production

"et l'ecriture scenaristique."

Sans ambition, Les Maudits,

Monsieur Ripois,

Jeux interdits ?

En studio, La Bataille du rail,

Au-dela des grilles,

Plein Soleil ?

Je me souviens de la decouverte de Jeux interdits,

film qu'il etait de bon ton de critiquer,

au cinema Le Demours, rue Pierre-Demours.

Les 1res sequences me clouent sur mon fauteuil :

l'exode, le mitraillage des refugies.

Tout cela me parait admirablement

mis en scene.

Quand Brigitte Fossey decouvre ce qui est arrive a ses parents,

j'entends une spectatrice s'ecrier derriere moi :

"Pauvre petite, ils ont tue son chien."

J'apprendrai plus tard par Jean Aurenche,

chose jamais dite,

que Jeux interdits etait un sketch, a l'origine,

que le producteur, Robert Dorfman,

faute de trouver de l'argent pour les 2 autres episodes,

decida de transformer en long-metrage.

Et Clement filma

avec un brio, une fluidite, une invention incroyable

les nouvelles scenes plusieurs mois apres,

avec une nature,

avec des enfants qui avaient change.

Et personne ne s'en apercut jamais.

Voila une preuve eclatante de son talent de metteur en scene.

Des escargots.

Il y a aussi La Bataille du rail.

Film de resistance,

film exemplaire, film pionnier,

tourne avant la fin de la guerre avec des acteurs amateurs.

Et la 1re partie de Au-dela des grilles,

avec cette idee brillante,

"autobiographique", m'avait dit Jean Aurenche,

de cette rage de dents dont souffre Gabin

dans un pays dont il ne parle pas la langue.

"Dentista" ?

Chez Clement,

la virtuosite technique a aussi un sens.

Dans ses meilleurs films,

on cotoie l'abime.

Dans Les Maudits, on le cotoie physiquement

avec ce sous-marin qui se cache sous l'eau.

Et moralement, tous sont en train de tomber

dans le gouffre.

Par la. Tout droit.

Prenons ce plan inoui des Maudits,

a une epoque ou le Steadicam n'existe pas.

Il nous plonge en un mouvement au coeur d'un univers oppressant

ou cohabitent les rancoeurs,

les haines, les rivalites.

Avancez plus loin.

C'est fait avec une camera extremement lourde

qu'on avait agrafee sur le dos de l'operateur,

qui marchait en marche arriere.

Quand on rentrait dans une cabine,

on ne pouvait plus faire entrer l'acteur.

Resultat : on etait enfermes.

Alors la camera racontait ca aussi. C'etait gagne, a ce point de vue.

Pari etonnant que de filmer, si tot apres la guerre,

cette galerie de crapules, de collabos.

Il n'y a que 3 personnages sympathiques.

C'est audacieux, dans la description de certains personnages :

l'homosexualite de Michel Auclair.

Et la mort de Dalio

est un des grands moments de l'oeuvre de Clement.

Non.

Non.

Alors ? Ca y est ? C'est loue, cette boutique ?

Non. Il faut que tu viennes.

Pourquoi ?

Pour signer.

Je sais pas signer.

Tu feras une croix.

- C'est la loi. - Ah, alors respect a la loi.

Gervaise,

belle adaptation de Zola, sous-estimee,

est une autre demonstration de brio,

aussi bien dans l'accident de Coupeau...

Mets les fers, bougre de faineant.

Oh, merde !

...que dans la memorable scene du dejeuner,

filmee a la grue,

dans des recadrages si fluides.

Ca, c'est une dame !

- Ses cuisses ! - Elle s'est pas engraissee

en lechant les murs,

celle-la. - Qui c'est qui la coupe ?

C'est pas difficile, tu tires dessus.

Les morceaux sont toujours bons.

Non. Pas toi.

- Tu sais pas. - Alors qui ?

M. Poisson. Il a l'usage des armes.

Avec des personnages memorables, comme M. Poisson.

Ce gendarme fait claquer les vessies de maquereau sous ses bottes.

Elle etait belle,

celle-la, hein ?

Bonne occasion

de rendre justice a Lucien Hubert, formidable comedien de second plan.

Son pere a ete tue, et puis sa mere.

Ben, que veux-tu que j'y fasse ?

Quelques annees plus tard, ce sera le choc de Monsieur Ripois,

film incroyablement en avance sur son temps,

qui anticipe sur les methodes de tournage de la Nouvelle Vague.

Le meilleur role de Gerard Philipe.

Et tout a coup, Plein Soleil, qui n'a pas pris une ride.

Le choc de l'affrontement, entre un Delon, genial,

et Maurice Ronet.

Accroche le foc !

La.

A propos,

vous n'avez pas songe a me tuer, en sortant

du youyou ?

Pas en sortant du youyou,

mais une fois ou deux auparavant.

Ah...

La, vous m'interessez.

Qu'est-ce que vous dites ?

Rien. On rigole.

C'est pour ca que vous avez pris mes releves de banque.

- Exactement. - Vous me tuez, vous voila riche.

On ne peut rien vous cacher.

Ce dernier a tellement de force et de presence

qu'il continue a exister, a peser sur les scenes,

sur Ripley,

apres sa mort,

grace au regard de Clement, qui rend organique, physique,

cette histoire de possession.

En jouant sur les accessoires,

valises, sacs,

que trimbale sans cesse Delon

et qui deviennent presque des personnages,

tout comme les costumes.

Ou il nous a joue la comedie,

ou il s'est tue.

L'entrebaillement d'une armoire dans un hotel de pauvres

revele une veste que nous sommes les seuls a voir

et qui nous renvoie a la mort de Ronet.

L'esthetisme de Clement n'exclut jamais le spectateur.

Je peux quitter Rome ?

Tant que vous restez en Italie...

je ne vois pas d'inconvenient.

Rene Clement m'a appris a jouer la comedie,

a me mouvoir devant une camera,

et une science particuliere chez Rene Clement

et qui est merveilleuse pour un acteur, c'est le regard.

Pour Rene Clement,

tout doit se passer dans les yeux, le regard.

C'est une chose extraordinaire qu'il m'a apprise.

Clement, qui pratiquait la voile, sait filmer la mer

et le voilier,

sait trouver les angles,

utiliser toutes les possibilites du decor.

On peut expliquer ses echecs

par une inadequation entre son talent et les materiaux qu'il choisit.

Aurenche, qui l'admirait, me disait :

"C'est un insecte qui fait son nid avec le meme talent,

"la meme application dans du sapin

"et dans de l'acajou.

"Je ne sais pas s'il y voit une difference.

"Certains de ses nids qu'il a fabriques

"sont des demeures princieres."

Un jour, Jouvet m'a dit : "Tu sais, ce gars-la,

"c'est un type dans le genre de Dickens."

C'est la meilleure definition de Clouzot.

Surtout, dans Quai des Orfevres,

il y avait une verite et...

un cote populiste,

dans le bon sens du terme,

qu'on ne retrouve que dans certaines grandes litteratures.

Jouvet vous a identifie a Dickens.

Je savais pas.

"Un peintre de personnages."

J'aime beaucoup Dickens.

La remarque de Jouvet est assez percante.

Il faut se rememorer que la durete du propos de Dickens

frappait ses contemporains,

tout comme celle de Clouzot.

Pourtant, comme l'a si bien montre Chesterton,

cette durete, cette aprete

etaient impregnees de compassion,

une compassion que l'on retrouve chez l'auteur du Corbeau.

Compassion qu'on a souvent refuse de voir

pour se polariser sur la noirceur du propos.

Pourtant, regardez avec quel respect Clouzot met en scene

cette histoire d'amour avec une infirme.

Oui, je boite.

Et apres ?

On a eu un accident de voiture, mon frere et moi, gamins.

Histoire d'amour unique dans le cinema de l'epoque.

Est-ce que ca m'empeche d'etre belle ?

Ca empeche les hommes d'avoir envie de moi ?

Ca vous empeche d'avoir envie de moi ?

Bonsoir, Denise.

Je peux tout de meme pas vous denoncer quelqu'un au hasard.

Tu diras ca a ta femme et a tes 3 gosses.

Regardez comment il filme Pierre Larquey

oblige de denoncer.

Je vous fais bien mes excuses, madame,

mais on n'est pas les plus forts.

Et les blessures du personnage de Jouvet.

Vous l'aimez, votre gosse.

C'est tout ce que j'ai rapporte des colonies. Avec le palu.

15 ans de brousse. Ah, les vaches !

Regarde-moi ca, s'il ecrase.

Il travaille bien. Sauf en geometrie. La, il est pas champion.

- Il veut faire quoi, dans la vie ? - Aviateur.

A son age, j'etais comme lui, et j'ai atterri a Sidi Bel Abbes.

Sergent chef.

Dans le livret du DVD americain du Salaire de la peur,

le grand romancier Dennis Lehane,

Mystic River,

analysait remarquablement ce qui faisait la force

et l'originalite de Clouzot.

"La distance que prend Clouzot avec ses personnages

"traduit un melange complexe, etrange,

"de mefiance et d'amour.

"Dire que Clouzot est antitout

"peut paraitre juste a premiere vue,

"mais de maniere superficielle."

Mario !

Mario !

"En gommant dans le point de vue toute trace de subjectivite,

"on retire jusqu'au moindre stigmate de sentimentalisme.

"Mais cette suppression du sentiment n'empeche pas l'empathie.

"Ou plutot, dans ce vide ainsi cree,

"nous, spectateurs, sommes forces de decider

"de notre capacite d'empathie et vers qui nous pouvons l'exercer."

Superbe texte, qui s'applique

si bien a ces chefs-d'oeuvre, Le Corbeau, Quai des Orfevres

ou Le Salaire de la peur.

Notamment a cette 1re partie du Salaire,

qui fut mutilee aux Etats-Unis.

Le film attendit 2 ans avant de sortir,

car il etait juge trop anti-americain.

Times Magazine ecrivit meme

qu'il s'agissait d'"un des films les plus malefiques jamais tournes".

Clouzot y montrait, avec des decennies d'avance,

la destruction des cultures indigenes,

l'humiliation des hommes,

le massacre de la nature,

le viol du sol et de la terre

par les multinationales.

Et cette ouverture qui annonce celle de La Horde sauvage.

Sauf que Clouzot ajoute 2 touches supplementaires :

le gamin, qui revient apres que le vendeur soit parti,

et le vautour.

Et Dennis Lehane,

decouvrant enfin la version integrale, ecrivit :

"Rien ne m'avait prepare a un tel assaut sismique.

"Voila un film qui se tient seul comme un des plus grands exercices

"de tension cinematographique jamais grave dans la pellicule."

Attends, Mario.

Attends. Je vais la degager.

Attends.

Attends...

- Arrete. - Tire-toi de la, bon Dieu !

- Tire-toi de la ! - Je peux pas.

Je peux pas !

- Mario ! - Mais tire-toi de la !

Mais bon Dieu, arrete !

Mario, arrete !

Les scandales, Clouzot connaissait.

Le Corbeau avait reussi a regrouper contre lui,

dans une alliance improbable,

les conservateurs, les catholiques du MRP

et les communistes,

Joseph Kessel et Georges Sadoul.

On y parlait d'avortement.

Le medecin refusait d'aller a la messe.

Vous nous accompagnez pas a l'eglise ?

Je ne suis pas croyant.

Je m'en doutais. Vous avez la securite de l'athee.

On cherchait en vain un heros positif,

cher a l'esthetique du realisme socialiste.

Enfin, quand vous rencontrez une mauvaise bete...

J'en rencontre une chaque matin dans ma glace,

accompagnee d'un ange.

Vous croyez que les gens sont tout bons ou tout mauvais.

Vous croyez que le bien, c'est la lumiere

et que l'ombre, c'est le mal ?

Mais ou est l'ombre ?

Ou est la lumiere ?

Ou est la frontiere du mal ?

Savez-vous si vous etes du bon ou du mauvais cote ?

Quelle litterature !

- Il n'y a qu'a arreter la lampe. - Arretez-la.

Ah, vous vous etes brule.

Vous voyez, l'experience est concluante.

Lors d'une campagne haineuse,

on inventa les pires mensonges.

Ce film, disait-on, voulait discrediter la France.

Il avait ete distribue en Allemagne

sous le titre de Une petite ville francaise.

Ce qui est totalement faux.

D'abord, la Tobis, societe de distribution,

l'avait refuse, parce que trop noir.

Et en plus,

son certificat d'exportation n'avait jamais ete signe.

Encore une.

Et celle-ci, une carte postale anonyme.

Il y en a meme pour la poste restante.

Des ma 1re vision,

j'avais senti que cette soi-disant apologie de la delation

disait exactement le contraire

et que beaucoup de spectateurs l'avaient compris des l'epoque.

Ce que me confirma Gilles Perrault.

Vous ne semblez pas etre conscient de notre mission.

Quoi qu'il en soit,

une lettre qui nous est confiee doit etre remise a son destinataire.

Grandeur et servitude postales.

Celle-ci est pour moi. Je la prends.

S'ajoutait aussi le fait, seul element veritablement a charge,

que Clouzot avait accepte de diriger

le departement scenario de la Continentale,

une societe allemande creee a la demande de Joseph Goebbels

et dirigee par l'enigmatique Alfred Greven,

lequel avait conditionne le redemarrage du cinema francais

au fait que sa societe puisse fonctionner.

On peut se demander si Clouzot aurait du accepter.

Mais une fois nomme,

on ne trouve rien a lui reprocher,

ni dans sa conduite, ni dans ses propos,

ni dans le choix des sujets.

Il protege des scenaristes juifs,

comme Jean-Paul Dreyfus, alias Jean-Paul Le Chanois,

comme Jean Ferry, alias Jean Levy.

Il protege des actrices juives.

Clouzot a ete...

l'animateur

de toute la production

de la Continentale.

Si on regarde la production de la Continentale,

il n'y a rien a lui reprocher a cet egard.

On ne peut pas distinguer la Continentale

du reste de la production francaise de l'epoque.

Non. On pourrait meme dire qu'elle etait superieure.

Elle avait d'ailleurs des tas de raisons d'etre bonne :

elle beneficiait de tres grands metteurs en scene

et des plus grands acteurs.

A la Liberation,

il est d'abord condamne a une interdiction a vie

d'exercer son metier

et le film est interdit.

Mais comme l'a montre Rene Chateau,

sous la pression de cineastes comme Jacques Becker,

pourtant proche du parti communiste,

de scenaristes comme Pierre Bost et Henri Jeanson,

la peine se trouve reduite a 2 ans.

Citons justement Jeanson, qui ecrivit

au president des Ecrivains resistants,

Armand Salacrou :

"Mais, mon cher Armand, tout le monde sait tres bien

"que Clouzot n'a pas ete plus collaborateur

"que toi, tu as ete resistant."

Et dans son celebre pamphlet, Coco contre Corbeau,

il comparait le film de Clouzot

a des oeuvres de Zola, de Mirbeau,

qui avaient subi aussi les foudres de la censure.

On voit que le pessimisme de Clouzot avait de quoi s'alimenter.

Mais comme le remarque Dennis Lehane,

"Il ne nous dit pas : 'Regardez comment le monde est laid',

"mais plutot, 'Regardez ce que nous en avons fait.'"

Fais-lui sa morphine.

Pourquoi ? A une ordure pareille ?

Tu n'es pas curieux ?

Voila un homme comme nous.

Il a une tete,

des yeux,

un coeur pareil au notre.

Une femme, des enfants

a qui il caressait les joues pendant ses permissions.

Et cet homme-la, pendant 4 ans, a torture un tas de gens.

Tous les jours, comme on vient au bureau,

il a enfonce dans de la chair

des choses qui coupent,

qui brulent.

Et tu ne veux pas comprendre ?

Non. Ca m'interesse pas.

- Je veux pas y penser. - Tu as peur de savoir.

Pas moi.

Cela explique aussi pourquoi ses films continuent a nous toucher.

Leur durete nous parait ni abstraite, ni plaquee.

T'es la, papa ?

- Que fais-tu la ? - Je viens te chercher.

Il fait froid. Il y a plein de neige, dehors.

A l'ecole, on a fait un bonhomme. Bonjour, messieurs.

Assieds-toi. Que je ne t'entende plus.

Alors, ou on vous a vole

votre bagnole ? - Je sais plus.

J'ai la tete qui tourne.

Ca doit etre le froid.

Mets donc un peu de charbon dans le poele.

On gele, ici.

Il n'y a plus de charbon.

Clouzot laisse toujours une marge a ses personnages.

Il est tres interessant de le voir repondre a Panigel, la-dessus,

quand on essaye de lui faire dire que Blier est un peu meprisable,

et qu'il sourit et dit...

C'est certainement un faible.

Lache ?

Et violent ?

Colereux.

Jenny, tiens-toi un peu.

Quoi ? Leon me montrait une chanson.

Avec les gestes ?

Quelle mentalite !

Tu ne sais pas qu'a Marseille, on chante avec les mains.

Sur les cuisses de ma femme ?

- Il battait la mesure. - Oh, laisse-le dire.

Ce freluquet est jaloux d'un vieux museau comme le mien ?

C'est flatteur.

Impressionnant d'imbecillite, mais flatteur.

- Je suis pas jaloux. - Alors tu me fais un affront.

Nous avons tous certaines obsessions,

mais je prefere de beaucoup

un garcon qui a certains vices et qui est indulgent

qu'un monsieur qui est vertueux et intolerant.

Dans la fin de son oeuvre, j'ai envie de revenir sur Les Espions,

si mechamment decrie a sa sortie.

"Clouzot a fait Kafka dans sa culotte", ecrivait Jeanson.

- C'est ici, les cingles ? - La clinique psychiatrique, oui.

On l'a quand meme trouvee, votre boite.

He, monsieur,

on est arrives.

Ben, ca alors !

Il est vide, votre taxi.

Quand on revoit le film,

on s'apercoit qu'il vaut mieux que ca.

Son ton insolite, son humour noir

ont pris un coup de jeune,

anticipant sur la bande dessinee

l'atmosphere paranoiaque a la Enki Bilal,

ou un quotidien aux apparences banales

se decale, se charge de menaces.

Des rues d'une banlieue chic semblent truffees de pieges,

de presences inquietantes.

Je peux emprunter votre petrolette ?

Mais bien sur, Louis.

La patronne est partie avec sa 2CV.

Il faut que j'aille chercher le pain.

On le traque dans sa clinique.

- J'en ai pour 1 minute. - Je connais vos minutes.

- A Berlin, en 1940... - Et Forsyth, 1951.

On va pas remettre ca.

Son cabinet est envahi par d'etranges patients.

Vous vous connaissez ?

Entre vieux malades, on a beaucoup d'occasions

de se rencontrer.

Sam Jaffe et surtout Peter Ustinov sont succulents.

Je suis malade.

- De quoi souffrez-vous ? - Moi, je ne souffre pas.

Ce sont les autres, qui souffrent.

Je suis cleptomane.

- "Cleptomane" ? - Oui. Je barbote.

Mais surtout des petites choses, des enveloppes vides, des...

Pardon.

Des enveloppes vides, des stylos, des choses comme ca.

Rien que les stylos,

j'en ai, a la maison, plus de 150.

Alors, nous disons ?

Pardon ?

Ah ! Kaminsky. Avec un K.

Michel

Kaminsky.

Cleptomane...

Chroniqueur radiophonique.

Mais faute d'un personnage central interessant,

le propos devient peu a peu abstrait et conceptuel.

Michel Cournot

a ecrit sur le tournage des Espions un livre cocasse et magistral :

Le 1er Spectateur,

dialogue comme du Pinter,

qui nous rend la folle exigence, la passion de Clouzot

proche, si proche.

Ecoutez-le parler a son ingenieur du son.

Cela donne un monologue qui est peut-etre

ce qu'on a ecrit de plus beau sur le metier de cineaste.

"Tu sais ce qu'est le metteur en scene ?

"Le 1er spectateur."

"- Le 1er spectateur ?" "- Oui."

"Pendant que je suis la a gueuler, comme tu dis,

"je suis en meme temps assis, creve,

"en fin de semaine,

"au dernier rang d'un petit cinema de Poitiers ou d'Angouleme.

"Pas tres chauffe, ce cinema.

"J'ecoute cette histoire dont j'ignore la fin,

"je vois entrer ces types que je ne connais pas.

"Je les distingue tant bien que mal,

"de loin,

"sur un ecran un peu passe.

"Des gens toussent. Il y en a toujours qui toussent.

"J'ai des ennuis d'argent. Ma femme est a cote de moi.

"Je n'aime pas sortir seul.

"On comprend mieux les films, parait-il, quand on est 2.

"Et puis il y a une phrase que je n'entends pas,

"car une voiture passait.

"Et mon spectateur de Poitiers,

"mon film l'a lache une seconde.

"Moi, je l'ai senti.

"Moi, l'emmerdeur.

"Dans ce studio,

"avec les millions qui defilent,

"je suis tous les jours, a cote de la camera,

"le 1er spectateur.

"C'est ca, le metteur en scene,

"la peau des gens."

Sous-titrage : ECLAIR

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