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Remets-toi.
Monsieur le professeur, je vous présente mon camarade, Berlioz.
Moi, je vous présente Nécomucène, du moins ce qu'il en reste, décédé d'une
congression pierreuse.
Pardonnez-lui son accueil un peu froid.
Bonjour.
Salut. Bonjour.
C'est toujours aussi drôle.
Alors, jeune homme, vous prétendez faire ce métier sans avoir la vocation ? Je ne
vois pas ce que la vocation a à faire avec ce genre de plaisanteries. Eh bien,
par exemple, elle aide à les accepter.
Excusez-moi.
Au reste, je ne prétends à rien.
Et surtout pas à faire ce métier.
Dans ce cas, que faites-vous ici ? J'obéis.
À qui ?
Que fait votre père ? Médecin.
Tiens.
Et vous pensez qu'il serait fier de vous ? J'ai d'autres moyens de le rendre fier
de moi.
Malheureusement, il ne s'y refuse.
D'autres moyens ? Ah, oui, je vois.
Poète, certainement. Ou auteur dramatique.
Peintre maudit.
Musicien. Tiens.
D'habitude, les musiciens s'adonnent aux mathématiques de préférence à l'anatomie
?
C'est votre affaire, à vous et à votre père.
Moi, j'enseigne et n'oblige personne.
Peut-être l'ignorez-vous, mais la médecine aussi est un art.
Eh oui, un art.
Il y faut du talent.
de la passion, de l'imagination, et même plus.
Beaucoup de courage.
Il est probable qu'il vous manque encore une de ses qualités, mais laquelle ?
Quant à ses tâches, pensez à la blouse du
peintre ou du sculpteur.
Le sang vous paraîtrait-il une matière moins noble que l'huile ou l'argile ?
Alors, allons, messieurs. Faites une place à M.
Berlioz.
Bien.
L'appareil de Sivial et le roi d'Ethiol va vous permettre de broyer les calculs
qui infectent cet organe. Ça va ? Ça va.
Évidemment, l'ennui de tout cela, c'est qu'il faut opérer sur un sujet décédé.
La médecine peut guérir, elle ne ressuscite pas.
Ce privilège étant réservé à Dieu le Père...
sous le nom de Miracle.
Qui veut poursuivre ? Vous permettez
? Vous êtes capable de ne pas trembler ? C'est la seule chose que j'aimerais
savoir. Bien.
Il conviendrait d'utiliser une sonde qui permettrait d'opérer sur un sujet
vivant. Malheureusement, cet instrument reste encore inventé.
Eh bien, ce n'est pas le courage.
Pardon ? Je dis, ce n'est pas le courage qui vous manque. Mais vous m'avez fait
peur. Si je fais peur aux médecins, qu'en sera-t-il donc de mes malades ?
Ah, bravo, monsieur Berlioz. Le scepticisme est la marque des vrais
artistes. Monsieur le professeur, je ne suis destiné au mieux qu'à venir grossir
le nombre déjà effarant des mauvais médecins.
Alors parlez d'art à mon propos.
Mais je ne parle pas de médecine, monsieur Berlioz.
Je parle de musique.
C'est insupportable ! On n
'a
plus un rond, je me suis payé un macchabée de 18 francs. Plus un kilo de
harangues.
Hector !
Ça va pas ? Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu t'es battu ? Réponds ou quoi ? Tu
saignes comme un bœuf.
Je sors de l'opéra.
Fils de génie.
Tu vois pas le rapport ? Foutu médecin.
Pardon. Va réviser ta physiologie des émotions et fous-moi la paix jusqu'à ce
que tu la saches par cœur.
On dit que la musique a de si les meubles.
Quel est le crétin qui a dit ça ? La rumeur publique.
Tu m'excuseras mais pour moi c'est pas un argument décisif.
Merci.
Tu cherches quelque chose ? Apparemment. Je ne te propose pas de t'aider. Bien tu
as tort.
Ah non, non, non, surtout pas, surtout pas. Ne touche à rien.
Dis-moi plutôt ce que tu as fait de mes partitions.
Lesquelles ? Mes partitions que je notais ce matin.
Est-ce que je sais, moi ? Je n'ai pas touché.
Vous avez posé là, j'en suis sûr, c'est toujours pareil.
Dès que tu te mêles de quelque chose...
Hector ! Hissa, qu'est-ce que c'est ?
Alors,
qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que tu veux que ce soit ?
Bon, tu me laisses la
place maintenant.
J'ai du travail, tu le vois bien. Ça fait des heures que tu es assis là,
chacun son tour, non ? Hector
! Quoi encore ? Tu crois vraiment que tu es facile à vivre ? Non.
Mais moi, je ne t'empêche pas de dormir.
Tu m'empêches de travailler.
Mon macchabée, si je ne le finis pas demain ou après-demain, ça fera 18
francs de foutu. Ça dure trois jours, un cadavre, pas plus.
Erreur. Quand on est mort, c'est pour toujours.
Et puis tu as le temps de te plaindre.
Je pourrais t'assommer en jouant du trombone.
Ou de la contrebasse, au moins du piano.
Pas du tout. Moi, pour faire de la musique, je n'ai besoin que de mes
oreilles.
Vite, mets-moi vite une clé dans le dos. Quoi ? Une clé dans le dos.
Pour l'instant, il m'a ordonné que c'est radical.
Ça au moins, c'est de la médecine.
Mais non, puisque ça n'est pas dangereux.
Je me couche.
Robert, j'abandonne.
Quoi donc ? La médecine, l'anatomie, la charcuterie.
Tu es fou.
Et ton père, ta famille ? Deux solutions.
Ou bien je leur écris,
Ce sera long.
Ou bien je vais les voir.
J'affronte l'obstacle.
Enfin réfléchi.
Tu te vois face à ta mère, tu risques de la tuer. Mais non, puisque je ne serai
plus médecin.
Que veux-tu que je te dise ? Rien.
Rien du tout et ce sera parfait.
C'est la séance de dissection qui t'a... Oui, ça, ça et bien d'autres choses.
L'opéra, Iphigénie.
Gluc, tout.
Tout est arrivé d'un coup.
Mais ça couvait depuis longtemps.
C'est vrai que l'anatomie me révulse.
Je parlais de charcuterie tout à l'heure.
J'en demande pardon aux charcutiers.
Eux, au moins, ils font des saucisses ou du boudin.
Nous, rien.
Ce que j'ai compris, c'est qu'en médecine, je serais toujours médiocre.
Aïe !
Ça va mieux ? Ça passe.
Dis-moi, la physiologie des émotions, c'est bien beau, mais tout de même,
comment Iphigénie peut provoquer une hémorragie ? Je n'en sais rien.
Mais ce que je sais, c'est qu'en musique, je ne serai jamais médiocre.
Ah bon ? Tu pars quand ?
Tu te souviens d'Estelle ? Estelle qui ? Estelle, la nièce de Madame Routier.
De Mélan, où nous allions en vendange.
C'était... en 1816 ou 17.
J'avais 13 ans.
Elle en avait 18.
Et alors ? Alors, alors rien.
J'étais amoureux.
C'est tout.
Eh bien, je crois que le temps n'efface rien.
Tu veux dire que tu l'aimes encore ? Mais ne ris pas.
Ce jour-là aussi, je saignais du nez.
Alors, comment expliques-tu ça ? Rien ne peut s'expliquer avec toi. Tu es
complètement fou.
Allez, moi je dors.
Après tout, demain matin, tu auras peut-être changé d'idée.
J'ai changé d'idée.
Quoi ? Tu ne pars plus ?
Si. Alors ? J'ai changé deux fois.
Ça ramène au point de départ.
Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez ! Descendez-vous là !
Je suis né le 11 décembre 1803 à la côte Saint-André, très petite ville de France
située dans le département de l'Isère.
Le site en est riche, doré, verdoyant et possédant je ne sais quelle majesté
rêveuse, accrue encore par la ceinture de montagne qui la borne au sud et à l
'est.
Inutile de dire que je fus élevé dans la foi catholique, apostolique et romaine.
Cette religion, charmante depuis qu'elle ne brûle plus personne, a fait mon
bonheur pendant sept années entières.
J'étais à cet âge un véritable saint. Saint au point d'entendre la messe tous
les jours, de communier chaque dimanche et d'aller dire à mon directeur de
conscience « Mon père, je n'ai rien fait ». C'est très bien, mon enfant.
Continue.
Conseil qui convenait fort bien à ma paresse originelle et que je devais
suivre pendant plusieurs années.
Je fis ma première communion le même jour que ma sœur est née, ici même.
Tu es malade ?
Qu'est-ce que tu as ? C'est ma chanson.
Redresse la tête en arrière.
On ne se met pas dans des états pareils quand on est grand.
D'ailleurs, ce n'est pas une chanson, c'est de la musique.
La musique n'est pas faite pour pleurer.
Sois sage maintenant.
Qu'on va penser de nous ? Pleurer comme ça bêtement quand tout le monde nous
regarde ? La
musique n'est pas faite pour pleurer.
Pauvre papa.
Pauvre musique.
Hector, tu sors ? Dans quel état es-tu ? Aidez-moi.
Mais qu'est-ce qu'il y a, maman ? Je ne sais pas. J'ai l'impression qu'elle ne m
'a pas reconnu.
Ce n'est rien, c'est un malaise.
Je connais ça.
Tu en as déjà soigné ? Non, j'en ai déjà subi.
Je vais prévenir papa.
Tous les gens t'ont vu passer comme ça dans la rue.
Fait comme un voleur.
Sans chaussures, sans cravate, sans nagote.
Il me restait tout de même ma chemise et mon pantalon.
Adèle, voyons.
Mon ami, évite de parler à présent. Il faut rester calme.
À toi, à présent.
Donne-moi ton diagnostic.
Je ne suis pas médecin.
Tu le seras.
Un jour.
Je ne vois rien, je ne sais rien.
Je ferai un médecin détestable. Il faut se résigner.
D'ailleurs, à ce propos... Eh bien, mais c'est parfait. Au contraire, tu ne vois
rien parce qu'il n'y a rien à voir. Le cœur est excellent.
Il s'agit d'un simple choc émotionnel.
On ne me prendra-t-on jamais au sérieux dans cette maison ? Faut-il que je meure
? Mais non, mais non. Chacun sait que tu souffres d'insuffisance hépatique.
Cela n'a rien à voir avec ton présent malaise.
Voilà ce que je voulais dire.
Pour le reste, Hector nous arrive... En quel état ? Hector nous arrive avec sa
science toute neuve.
Sa connaissance des plus récentes découvertes médicales.
Sa fréquentation des plus éminents professeurs.
N'est-ce pas, Hector ? Où est-il
? Sorti.
Comme ça, sans un mot ? Il a dû penser qu'on ne l'accueillait pas les bras
ouverts.
Tu crois ? Hector !
Alors Estelle vermeille comme la fleur de l'aiglantier, penche son visage vers
Némorin, Némorin s'approche en tremblant, baisse les yeux, se met à
genoux, et ses lèvres effleurent à peine le vif incarnat de la joue d'Estelle.
Pourquoi riez-vous ? Cette question.
Parce que je suis heureuse.
Vous n'aimez pas voir des gens heureux ? Ça dépend.
Et de quoi je vous prie ? Est-ce moi qui vous rend heureuse ?
Vous êtes un drôle de petit bonhomme.
Je voudrais savoir.
Quand je vois des gens qui s'aiment, un homme et une femme, qui marchent
ensemble dans les champs ou qui restent cachés seuls dans les bois des heures et
des heures, que peuvent-ils donc se dire ?
Peut-être qu'ils s'aiment, justement.
Comme ça ? Simplement ? Ils disent cela comme ça ? Et comment le
diriez-vous, vous-même ?
Je ne sais pas.
Essayez.
Je ne suis peut-être pas digne de vous inspirer.
Je vais donc quitter pour jamais
Mon doux pays,
ma douce amie
Loin d'eux, je
vais traîner ma vie
Quelle est cette chanson ? L'aimez-vous ? Elle vous ressemble
C'est moi qui l'ai écrite L'aimez-vous ?
M'aimez-vous ? Oh là ! Comme vous mélangez les choses !
D'abord, je ne vous crois pas.
Cette musique n'est pas de vous.
Estelle, devant vous, je ne peux pas mentir.
Et devant les autres ? Oh, alors là ! Puis,
il y a là des paroles qui ne me plaisent guère.
Ah oui ?
Pourquoi quitter pour jamais ? Pourquoi aller traîner ma peine ? Pourquoi des
pleurs ? Pourquoi des regrets ? Je ne sais pas.
C'est parce que j'aime la tristesse. Estelle !
Estelle.
Estelle ! Estelle ! Attendez.
Mais votre oncle m'appelle.
Qu'il attende. Ne bougez pas.
Juste une seconde.
Estelle ! Estelle !
Enfin. Où faut-il venir te chercher ? Que signifie cette fuite ? Et d'abord, c
'est arrivé à l'improviste.
Hector, je suis tolérant, tu le sais, mais explique-toi.
Nous aurons beaucoup à parler, père.
Et je compte en effet beaucoup sur ta tolérance.
Mais plus tard...
Je préfère toilette avant que de me rencontrer dans un miroir.
Il ne s'agit pas de piquer systématiquement les parties malades,
mais de trouver des points du corps, souvent fort éloignés, répartis sur ce
qu'on appelle les lignes de force vitale.
La première chose est de déterminer les lignes.
Quant au nom d'acupuncture, il est un peu barbare, mais...
Qu'en pense-t-on à la faculté ? À la faculté, on écoute, on enregistre, et le
jour de l'examen, on répète le tout.
Mais on ne pense jamais.
Ou alors à toute autre chose.
Peut-être au sacrifice que nous faisons pour toi ?
Je dois dire, Hector, que j'attendais de toi plus de compréhension.
Et de chaleur aussi.
On ne peut te parler sans courir le risque d'une réplique cinglante.
À quoi rime ce long voyage si ce n'est pour nous informer de tes études ? Et de
ton avenir ? J'y viendrai.
Eh bien, venons-y ! Je ne suis pas disposé pour l'instant.
Nous aurions dû tuer le Vaugras pour ton retour.
Malheureusement, nous sommes vendredi.
Ce n'est pas un sujet de plaisanterie.
Je t'en prie, Nancy.
Je voulais simplement faire sentir à Hector que nous sommes heureux de le
revoir. C'est à lui d'être heureux.
C'est lui qui retrouve sa famille, il me semble.
As-tu au moins été rendre tes devoirs à notre curé en arrivant ? Mère, il y a
des années que j'ai quitté l'école des curés. Je n'ai donc plus de devoirs à
leur rendre.
Hector.
Pardonnez-moi.
Je suis très fatigué. Permettez que je me retire.
Je n'aurai pas trop de la nuit pour me refaire une humeur agréable.
J'ai l'intention d'aller à Mélan demain.
Je partirai avant le déjeuner.
Ne m'attendez pas.
Mélan ? Pourquoi Mélan ?
Moi, je sais.
Ses pensées étaient pures comme des sources.
Ses désirs n'avaient pour objet que la félicité des autres.
Simple, douce, franche, sensible, elle ne distinguait pas le bonheur de la
vertu. Florian, Estelle et Némorin, chapitre 1.
Estelle.
Mon cher neveu, je faisais mes adieux à Mademoiselle Duboeuf. Je dois rejoindre
Grenoble et sa garnison.
Au revoir, Hector.
Rentre-vous.
Et Mélan ? Je ne vais plus à Mélan.
Pourquoi as-tu voulu m'accompagner ? Tu souffres ?
J'étouffe.
Et tant toi ?
Nancy.
Oui ? Tu aimes toujours la musique ? Bien sûr.
Alors écoute.
J'écoute.
Et tu n'entends pas ? Oh non.
Tu vois bien que je ne suis pas comme tout le monde.
Pourquoi ris-tu ? J'imagine un monde où tout le monde serait comme toi.
Ce ne serait pas monotone ? Il n'y aurait ni vrai ni faux, ni juste ni
injuste, ni bien ni mal.
Comment veut-on que j'accepte un destin commun ou banal ? Comment veux-tu qu'on
m'y contraigne plus longtemps ? Contraigne ? Que veux-tu dire ? Cette
musique que tu n'entends pas, je ne peux plus la garder en moi.
C'est une véritable charge d'explosifs.
J'exploserai toute la terre avec moi.
J'ai pris ma décision.
Qu'est-ce que tu as encore imaginé ? Rien.
Je n'ai rien imaginé.
Seulement, j'ai constaté, j'ai constaté et décidé, une fois pour toutes et en
pleine connaissance de cause, je ne serai pas médecin. Je ne serai pas
médecin. Non, rien à faire. Je serai musicien. Je serai musicien parce qu'il
faut que je sois musicien. Parce que je ne peux pas faire autre chose que d'être
musicien. Parce que tout me fera crever d'ennuis, de dérision, de désespoir,
sauf d'être musicien.
Mais tu es fou.
Fou d'orgueil, d'égoïsme.
As-tu pensé à père, à mère, à nous tous ? Quoi ? Quoi, vous tous ? Quel mal vous
ferais-je ? Mais, Hector, je ne sais pas.
Tous ces gens que tu rencontreras, des acteurs, des actrices, des chanteurs,
des... Des chanteuses, des musiciens, des peintres, et même, même
des poètes.
Horreur et damnation !
Ma parole, vous auriez honte de compter Shakespeare dans votre famille.
Mais Hector, il y a la considération, les gens.
Ma petite sœur.
J'ai découvert qu'il existait une nouvelle race d'imbéciles, une de plus.
Ceux qui ne jurent que par la musique, la poésie et tous les arts, mais n'ont
que mépris pour les musiciens, les poètes et tous les artistes.
Ils les excommunient, les promettent à l'enfer. Si au moins ils avaient le
courage de nous conduire eux-mêmes jusqu'à la jôle ou à l'échafaud, mais
non. Le curé de notre village me dénoncera comme suppôt de Satan et puis
un jour, il jouera ma musique sur son harmonium sans honte ni remords.
Tu me comprends, toi, j'en suis sûr.
Enfin, tu me comprendras plus vite que les autres.
Il ne faut pas que tu en parles à père ni à mère.
Mais je ne suis venu que pour le faire.
Alors laisse-moi parler la première.
Non, non, non, c'est impossible.
Tu n'auras pas ma conviction, mes certitudes.
Tu crois que je ne t'aime pas assez pour cela ? Enfin une femme qui m'aime.
Et il faut que ce soit ma sœur.
Alors laisse-moi faire.
Je préparerai le terrain, j'arrondirai les angles. Après quoi tu pourras t
'expliquer calmement, sans passion.
Et sans courage.
Comment sans courage ?
Parce que j'aurais fui l'obstacle ? Non, je vais plaider moi-même, moi seul, avec
ma foi et ma passion, justement.
Mais tu vas les tuer.
Toujours les grands mots.
Non, n'insiste pas.
Il s'agit de moi, de moi seul, et j'agirai seul.
Sans détour et sans hypocrisie.
Je n'arrive pas à débloquer le frein. Tu veux aller voir une seconde ?
Je
parlerai la première et tout sera réglé à ton arrivée.
Quelle famille !
Hector ! J'ai à te parler.
Je sais.
Assieds-toi.
Ta sœur m'a fait part de ton projet.
Nancy m'a mal compris.
Ce n'est pas de projet qu'il s'agit, mais d'une décision ferme.
Eh bien, c'est une décision à laquelle je m'oppose formellement.
Père, je pèse mes mots.
Mon penchant pour la musique est unique, total, absolu.
Il m'est impossible d'envisager que je ne retournerai pas à Paris pour m'y
livrer totalement.
Il faudra pourtant te faire à cette idée.
Tu ne retourneras pas à Paris.
Comment ? Tu m'as parfaitement compris.
Ah non ! Je t'ai bien entendu, mais compris non. Oh non !
Voyons, tu as été le père le plus attentif, le plus affectueux, le plus
compréhensif. Alors ne me laisse pas croire que j'ai eu tort.
Souviens-toi, j'avais douze ans à peine, dans ce même grenier où tu m'as trouvé
hier. Je refuse de me souvenir d'autre chose que de ceci.
Tu étais un garçon brillant, travailleur, intelligent.
Tu nous donnais de grandes satisfactions par ton application et ton sérieux.
Nous avions placé en toi les plus grands espoirs.
Nous n'admettrons pas que tu les réduises à néant sur un coup de tête.
Ce n'est pas un coup de tête. N'insiste pas.
Songe plutôt qu'au cas où l'autorité paternelle serait devenue pour toi une
notion vide de sens, tu te placerais toi-même dans une situation matérielle
extrêmement difficile.
En un mot, tu me couperais les vivres. Évite d'employer ces termes vulgaires.
Ils sont pourtant parfaitement adaptés à cette situation.
Je sais que tu peux être blessant.
Inutile de m'en donner une nouvelle preuve.
Il n'était pourtant pas dans ta nature d'être aussi intraitable sur le bonheur
de tes enfants. Précisément.
Pourquoi aurais-je changé ? J'y vois l'influence de certains esprits dévots
et bornés.
Et cela me rend doublement triste.
Mais triste...
Nous nous sommes tout dit en attendant le fruit de tes réflexions.
Mes réflexions ne porteront jamais d'autres fruits.
C'est pas très joli.
Comprends-tu, il ne s'agit pas seulement de souffler, de bouger les doigts. Il
faut aussi apprendre les notes et travailler, travailler beaucoup.
Mais moi, je veux bien travailler.
Je t'apprendrai.
La musique est une chose sérieuse et fort belle.
Si tu montres quelques dispositions, nous ferons venir un professeur.
Eh bien, faisons-nous des progrès.
Monsieur, je suis heureux de vous voir.
Sachez qu'il me devient inutile, voire impossible, de poursuivre ces leçons
avec votre fils.
Pourquoi donc ? Serait-il si paresseux ? Nullement, monsieur.
Mais ce serait ridicule. Il est aussi fort que moi.
Quel est donc cet air bizarre ?
Je
ne sais pas.
Comment tu ne sais pas ? Tu inventes ? Oui.
Eh bien, mais c'est très bien.
Seulement, il ne faut pas faire n'importe quoi.
Quand on invente, il y a aussi des règles à respecter.
Des lois qu'il faut apprendre et appliquer.
Moi, je veux que ce soit beau, c'est tout. C'est encore plus beau en
appliquant les règles.
Mais papa, mais si j'applique les règles, ce ne sera plus le même air du
tout.
Pas tout à fait, non.
Alors moi, c'est cet air-là que j'aime. Je ne veux pas le changer.
Hector ne dîne pas ? Notre conversation l'aura sans doute contrariée.
Je suis heureuse que tu sois comporté en véritable chef de famille.
J'en suis moins satisfait que toi.
Ah.
Voilà qui est étrange.
Non.
J'ai l'impression d'avoir commis une bien mauvaise action.
Certes.
Faute d'accomplir ses devoirs religieux, on ne distingue plus le bien du mal.
Que Dieu t'éclaire, mon pauvre ami.
De grâce, laissons Dieu et les curés à leurs affaires.
Je consens.
J'ai passé la nuit sans dormir une seconde.
J'ai pris mon parti.
Je consens à te laisser étudier la musique à Paris.
Mais pour un temps seulement.
Et si ces études ne te sont pas favorables... Mais elles le seront.
Si ces études ne te sont pas favorables, tu te décideras, je l'espère, à prendre
une autre voie.
Mais... Tu sais ce que je pense des artistes médiocres.
Ce serait pour moi une humiliation mortelle de te voir confondu dans cette
foule d'individus inutiles.
Pardonne-moi, je suis stupide de bonheur.
Calme-toi, calme-toi.
Hector, comme les idées de ta mère diffèrent sensiblement des miennes sur
ce chapitre, je n'ai pas jugé à propos de lui apprendre ma nouvelle décision.
Je te demande, pour nous éviter des scènes pénibles, de garder le silence.
Et de partir discrètement.
Et dès que possible.
Mon château bruyant.
Qu'est-ce que j'ai fait de mon château bruyant ? Un salon.
T'as donné son accord ? Son accord ? Quel accord ? Mais qu'est-ce qu'on me
cache ici ? Qu'est-ce qu'on est en train de m'amigancer ? Mais rien, rien. Je
rentre à Paris, voilà tout.
J'en aurai le cœur net.
Mère !
Allez,
si vous partez.
Mais vous pouvez toujours me tutoyer, mère.
Votre joie déplacée m'indique que votre père est revenu sur la décision que nous
avions prise à votre égard.
Est-ce exact ? Je pense qu'après cette
décision raisonnable, le père en a pris une autre plus raisonnable encore, en
effet. C'est cela, il favorise vos projets extravagants, coupables.
Eh bien, moi, je n'aurais pas ce reproche à me faire.
Je m'oppose, je m'oppose fort amenement à cette folie.
Le bonheur ou le malheur, peu importe, je veux dire l'accomplissement d'un
être, l'épanouissement d'une vocation, mais maman, ça ne peut jamais, jamais
être une folie.
Pas oublier de ses dons, laisser éclater ses talents.
Demande à Dieu que tu connaisses si bien.
C'est lui rendre grâce.
C'est le glorifié.
Crois-tu que Dieu s'occupe des racontards et des ragots qui
empoisonnent les sacristies et les ouvroirs des dames patronesses ? Je veux
être tel que Dieu m'a fait, même si je ne crois pas en lui.
Hector, je t'en supplie, Hector, tais-toi.
Écoute, écoute-moi, je te conjure de ne pas persister dans ton erreur.
Je te supplie.
Je ne peux plus supporter cette scène. Non, je reste. J'attends
un mot.
Je l'implore.
Non.
Je me refuse.
Malheureux, tu peux voir ta mère à tes pieds sans te laisser fléchir.
Eh bien, pars ! Pars ! Pars ! Va te traîner dans les forges de Paris ! Va
déshonorer notre nom ! Nous faire mourir de honte et de chagrin ! Oh, mais je
quitterai cette maison ! Je quitterai cette maison jusqu'à ce que je t'ai
oubliée !
Je venais de laisser ma mère tout en là.
J'apercevais les clochers, les murs, les tours où j'avais passé mon enfance.
Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions.
Que m'arriverait-il au terme de mon voyage ? Je devais rentrer dans ma
patrie pour y changer de misère, pour y être tout autre chose que ce que j'avais
été.
Ces études de médecine pour se consacrer à la musique ont donc rentré à Paris.
C'est lourd, n'est-ce pas ? Vous permettez ? C'est lourd, mais ça peut s
'arranger. Quand vous aurez joué avec votre violoncelle toutes les notes qu'il
peut produire, vous verrez qu'il sera beaucoup plus léger.
Vous devriez essayer le concerto de Boccherini. Vous n'aimez pas ? Moi non
plus.
Moi non plus, mais il y a dedans des kilos de triple croche.
Je suis arrivée.
Vous allez dire que je le fais exprès, mais moi aussi.
Et où est donc votre instrument, alors ? Je suis organiste à Saint-Sulpice.
Non, ça n'est pas vrai. Je ne connais que la guitare et le tambour.
Mais ce qui est vrai, en revanche, ça, je vous demande de le croire.
Hé, vous ! Vous, là-bas ! Moi ? Oui, vous. Vous ne savez pas que c'est
interdit ? Qu'est-ce qui est interdit ? De passer par là. Cette entrée est
réservée aux femmes.
Pourquoi ? Elles le mènent aux toilettes ? Ne faites pas le malin, monsieur, et
prenez l'entrée de la rue Bergère comme tout le monde. Et que je ne vous y
reprenne pas.
Pouvez-vous m'en dire la raison ? Monsieur Cherubini en a décidé ainsi.
Les hommes par là et les jeunes filles par ici. Bien. Alors écoutez, mon brave.
Je ne suis pas votre brave.
Avec une jambe de bois, on est toujours le brave de quelqu'un.
Alors, brave ou pas, écoutez-moi bien.
Je vais à la bibliothèque qui est là, à deux pas, en haut de cet escalier. Je ne
vais ni me fatiguer ni me ridiculiser à passer par la rue Bergère.
C'est M.
Cherubini qui... Eh bien, sachez que M. Cherubini a la fâcheuse habitude d'aller
d'erreur en erreur, y compris celle de faire de la musique.
Arrêtez ! Arrêtez ! Je rapporterai vos paroles, jeune homme.
Soyez sûr que je me plaindrai.
Je suis entré.
Comment marche ton affaire ? J'attends les copies. Répétition générale après
-demain. Tu viendras, j'espère ? Quelle question ? Tiens, assieds-toi. Je ne
peux pas gérer une lettre à terminer. Tout à l'heure.
Non, si.
Chère petite sœur, dimanche, les accords foudroyants de mon oratorio, le passage
de la mer rouge, retentiront sous les voûtes de l'église Saint-Roch.
Cent instrumentistes, des chœurs dirigés par Valentino, chef de l'opéra.
La mer rouge.
Imagine, imagine la stupeur des poissons se pressant au passage des hébreux, aux
sons de pareilles masses vocales et instrumentales. Eh bien, leur étonnement
ne sera rien comparé à celui des auditeurs et des...
Insiste surtout bien auprès de maman.
Il s'agit d'un oratorio, joué dans une cathédrale, sur des paroles
latines empruntées au verset des hymnes et de la vulgate. Le voilà ! C'est lui !
Ah, c'est vous ! C'est vous qui entrez par la porte que je ne veux pas qu'on
passe.
Monsieur, excusez-moi, j'ignorais votre interdiction.
Une autre fois, je m'y confirmerai.
Une autre fois, une autre fois, une autre fois. Il n'y aura pas d'autre
fois. Excusez-moi, monsieur, mais il y aura autant d'autres fois que j'en
déciderai. Mais qu'est-ce... Et d'abord, que venez-vous faire ici?
Je viens étudier les partitions de Gluck, c'est mon droit.
Le droit?
Mais qu'est-ce que c'est le droit? Le droit ici, monsieur, c'est moi qui le
fais. Et moi, je vous défais le droit de jamais revenir ici.
Sortez!
Sortez ou je vous fais sortir.
Essayez voir.
Monsieur, je méprise les autocrates.
Mais je respecte les vieillards.
Mlle, messieurs, dimanche 28 décembre, première audition du passage de la mer
rouge, oratorio d'Hector Berlioz. C'est moi.
Vous êtes tous cordialement invités.
Et vous aussi, mademoiselle. Je vous ai ordonné de sortir.
L'église Saint-Roch ne comporte pas d'entrée abusivement réservée aux dames.
Et si elle en avait, je veillerais personnellement à la répression de ses
mœurs. Orientez, arrêtez-le.
Arrêtez-le ? Mais quand elle est à prison, qui sait de tout ? Mais qui sait
de tout ?
L'astrophe.
Que se passe-t-il ? Regarde.
Regarde ! La masse orchestrale est ça.
C'est un pauvre glumeux.
Et le maestro, Valentino ? Oh, il est là, derrière une colonne.
Lui, il est là.
C'est bien ce qui me tue.
Une humiliation se serait bien passée d'un témoin de cette importance.
Monsieur Masson, je crois qu'il est temps de prendre une décision
maintenant. Vous m'aviez promis de faire... Monsieur Berlioz, je ne
comprends pas votre nervosité.
Il y a des absents, je vous l'accorde, mais je connais mes musiciens.
Dimanche, il ne manquera personne pour l'exécution. Il n'y a qu'une chose à
faire. Répétez, répétez. Je suis sûr que Monsieur Valentino est d'accord et qu'il
partage mon opinion.
Monsieur, je vous suis tout dévoué.
Eh bien, allons-y.
Répétons.
Fous, ils sont complètement fous.
Mais non, laisse faire.
Maçon a peut-être raison.
Dimanche, tu sais, tout ira bien.
Non ! Monsieur le maçon.
Monsieur le maçon, que me donnez-vous là ? Un ré, monsieur.
Bémol. Le ré.
Bémol. Je joue ce qui est écrit sur ma partition.
Qu'avez-vous la clé ? Rien.
Rien, je n'ai rien à la clé.
Comment ? Qui a copié cette partie ? J'avais noté trois bémols en mi-bémol
majeur. Ne vous fâchez pas, M. Berlioz.
Ce n'est qu'un petit accident. Eh bien non, justement. Un accident, c'est un
dièse ou un bémol. Il n'y en a pas.
Veuillez rectifier.
M.
Berlioz. Il me semble que j'ai plusieurs pauses qui ne sont pas marquées.
Voulez-vous venir voir ?
Oh
mon Dieu, mon Dieu.
Dix pauses pour la partie alto. Il faudrait écrire toute la page.
Monsieur ? Encore.
À la sixième mesure, j'ai un fa dièse et mon collègue un fa naturel. Quel est le
bon ?
Vous devriez le savoir, c'est une simple question d'oreille.
Vous savez, avec la musique moderne, c'est pas facile.
Inutile de continuer.
Mais monsieur... Mais monsieur Masson, qu'espérez-vous ? En admettant que nous
parvenions à corriger toutes les fautes, des partitions présentes, il reste les
autres, toutes les autres, c'est-à-dire une bonne centaine, je crois.
Toutes celles de ceux qui n'ont pas dénié se présenter aujourd'hui et qui
vont venir dimanche, dix minutes avant le concert, s'ils viennent.
Non, non, il n'y a plus rien à faire.
Rien ! Victor... Oh, laisse-moi, toi ! Il
est fou.
Complètement fou.
Oui, monsieur.
Ce monsieur Berlioz, il est de vos amis.
Je ne sais si je dois m'en vanter. Si fait, quelle classe, quel pittoresque.
Dieu fasse qu'un jour sa musique lui ressemble.
Et entre nous, monsieur, ce n'est pas encore le cas de celle-ci.
Tenez, vous la lui rendrez.
Les accords grandioses de mon oratorio.
Imagine la stupeur des poissons se pressant au passage des Hébreux et celle
des poissons de la Seine, découvrant le corps d'un jeune musicien glissant au
fil de l'eau.
Je pense à vous tous et vous embrasse bien tendrement.
Hector, tu les veux crus ou frits ? Avec du bœuf. S'il y avait un bœuf dans la
maison, ça se verrait ? Oui, eh bien, frits, avec une pointe d'ail.
Post-scriptum.
Alphonse, Robert et moi avons cessé de cohabiter.
Ils me reprochaient mon caractère entier.
comme si un caractère pouvait se partager.
Mais j'ai rencontré Antoine Charbonnel, le fils de notre
ancien maire.
Il fait des études de chimie à la faculté et la
cuisine à la maison.
À moins que ce ne soit le contraire.
Désolé, je comptais sur la recette de ton concert pour améliorer les miennes.
Faudra trouver autre chose.
Autre chose, avait dit Antoine.
J'avais donc sollicité une place de flûtiste au théâtre lyrique.
J'obtins une place de choriste aux nouveautés.
En attendant de devenir un damné compositeur dramatique, je me retrouvais
choriste dans une salle de troisième ordre, déconsidérée.
excommunié jusqu'à la moelle des os, mais je gagnais 50 francs par mois.
Je veux passer quelques coûteuses fantaisies.
Aussi encombrant qu'un bœuf, mais plus mélodieux, j'achetais même un piano,
bien que je n'en susse pas jouer, pour le plaisir inégalable d'y plaquer
quelques accords insolites.
Je pus enfin entrer au conservatoire, non seulement à la bibliothèque, mais
dans les classes de Le Sueur et Recher, d'harmonie et de composition.
Suprême bonheur, je pus reprendre mon malheureux oratorio et en faire une
messe, qui, cette fois, fut superbement exécutée sur les lieux même de son
premier échec.
Ma messe a produit un effet de tous les diables. Les compliments pleuvent. Je
sens que je suis capable de produire du grand, du passionné, du vrai, du beau,
enfin. Hector, tu as lu le corsaire ? Écoute un peu.
Ces brillants débuts de M.
Berlioz ont produit le plus grand effet.
Le crescendo du Kyrie n'est pas d'un élève, il est d'un grand maître.
L'effet foudroyant du credo...
dénote des dispositions extraordinaires pour la musique tragique. Oui, je
connais. Ah, tu l'as lu ? Non, je l'ai écrit.
Oui, j'ai trouvé une place de chroniqueur.
Et comme j'ai le choix des sujets, je vais désormais pouvoir
concourir pour le prix de Rome.
Non certes pour la gloire officielle, mais pour la somptueuse pension de mille
écus et le séjour dans la ville éternelle.
Diplôme, indépendance et lésance pendant cinq ans.
Si j'échoue, j'en meurs. C'est fou ce qu'on peut avoir d'occasion de mourir
dans une vie.
Je vous en prie, asseyez-vous.
Messieurs, je vais maintenant vous donner lecture du sujet.
que vous aurez à traiter, ainsi que vous le savez, sous forme de scène lyrique à
grand orchestre.
Veuillez prendre note, messieurs.
Titre. Orphée déchirée par les bacchantes.
Ça commence bien.
Orphée déchirée par les bacchantes.
Déjà du blond Phébus, le char brillant s'avance. Déjà de pour près d'or, les
monts brillants se pavent. Monsieur, qui est l'auteur de ce poème ? Je ne puis
vous le dire, il désire demeurer anonyme.
On le comprend.
Allons, messieurs, je vous en prie, je reprends.
Déjà du blond Phébus, le char brillant s'avance. Le char brillant s'avance.
Vous avez peur de mourir de faim ? C'est notre hantise à tous.
En ce cas, c'est maigre pour toute une existence.
Oh, vous parlez de mes poireaux.
Non, voyez-vous, c'est une sorte de pense-bête. En vérité, la marchande
était si jolie, j'ai décidé de ne pas l'oublier. Et savez-vous quel est le
sentiment qui va m'animer pendant... Vous êtes arrivé, monsieur.
Pendant toute cette longue réclusion.
L'envie d'un vrai potage.
Non, monsieur.
Le désir. Le désir est presque l'amour.
Il est entré, monsieur.
Monsieur ? Monsieur ? Beethoven.
Ludwig von Beethoven.
Mais, chut ! Je ne vois pas votre nom.
Alors appelez-moi Berlioz. C'est le nom de mon petit frère, mais il mentira.
Les repas sont servis à 11h le matin et à 6h le soir.
Vous pouvez recevoir des colis, mais il est interdit de sortir de l'ensemble de
l'établissement. Et les barreaux ?
Vous n'avez pas de barreau aux fenêtres ? Non.
Mais si vous voulez, j'en parlerai à M.
Cherubini. Ah oui, oui, je vous en remercie. Vous disposez.
Excusez-moi, monsieur, mais vous ne craignez pas que d'ici 22 jours, il soit
un peu... Oh, vous les voulez ? Eh bien, je vous les offre. Non, non, ça serait
de la corruption.
Alors, appartez-moi un vase et de l'eau.
Ça manque de verdure, ici.
Bien, à votre disposition, monsieur.
22 jours.
22 jours de ma jeunesse. Mais je suis fou, je suis complètement fou.
Déjà du blophébus.
Lux inutile.
Fusse jury.
Bois le dieu.
Paère.
Cherubini.
Cherubini.
Si jamais il se souvient de moi, tout est foutu.
Et il n'est pas homme à oublier.
Monsieur Berlioz, c'est de l'eau.
Pour vos poireaux.
Ils étaient mal en point hier soir.
Monsieur.
Oui. Eh bien, qu'est-ce qui vous afflige ainsi ? Je sais bien que nous sommes
tous mortels, mais... Ah ! Je n'ai pas de calendrier, alors chaque jour j
'enlève une fan.
Il y avait cinq pieds à six fans chacun.
Combien en reste-t-il ? Trois. Il devra en rester neuf.
Ah oui, j'oubliais.
J'ai utilisé un pied à effeuiller la marguerite en pensant à ma maraîchère.
Elle-même.
Un peu, beaucoup, c'est tombé sur pas du tout.
Et c'est cette peine de cœur qui m'a donné l'inspiration.
Ah bon.
L'ennui, c'est que je suis complètement perdu. Quel jour sommes-nous ? Combien
de temps me reste-t-il ? Vous aurez bientôt fini.
Monsieur, ça fait bientôt trois jours que j'en ai terminé.
Trois jours ?
Toutes ces partitions.
À présent, monsieur, je fais de la musique. J'entends utiliser ce havre de
paix à mon propre profit, loin de toute agitation.
Vous savez que le jury est très, très sévère.
Vous devriez travailler encore votre concours. Vos collègues, vos
concurrents, ils s'appliquent encore, ils s'acharnent. Eh bien, ça prouve qu
'ils manquent de génie. C'est une bonne nouvelle.
Bien. Je vous laisse.
Je pourrais peut-être vous en débarrasser à présent.
Tiens, ce ne serait plus de la corruption aujourd'hui ? Oh non,
monsieur. Ce serait de l'hygiène.
Eh bien, faites ! J'espère que M. le Secrétaire Perpetuel ne me verra pas
avec ça. Vous n'aurez qu'à les bûrfir. Ils raffolent des décorations.
Monsieur, j'ai oublié.
Il est 11 heures. Le déjeuner va être servi.
Oui, oui.
Bon appétit.
Bientôt je retrouvais la liberté obligatoire et l'indicible angoisse qui
précède les verdicts des grands tribunaux.
Une semaine plus tard, huit messieurs se réunissaient pour prononcer les mises à
mort et décider péremptoirement de qui était artiste et de qui ne l'était
point. Étaient-ils fissures de l'être même ? Comble de raffinement, il
faudrait attendre une semaine encore qu'une seconde exécution ait lieu et que
le noble arrêt au page se prononça définitivement.
Nous sommes des vieux amis, vous ne refuserez pas votre voix à mon élève.
Comment s'appelle-t-il ? Donnez-moi son numéro. Et oui.
Monsieur, monsieur, celui-là, comment s'appelle-t-il ? Celui-là ? Oui. C'est
Rossini. Allez-y, tapez fort.
Il est méchant ? Ah, il est très méchant. Il casse les oreilles des gens
à coups de grosses caisses. Et lui, monsieur, c'est qui ? Lui ? Oui.
C'est Piccini.
Alors là ?
Ne vous retenez pas.
Comment il s'appelle, lui ? Lui ? Cherubini.
Pour le tuer ? Ça, je vous le dirai tout à l'heure.
Hector ! C'est réglé.
Une table au cardinal pour huit heures, ce soir.
Combien serons-nous ? Une dizaine ? Je n'ai pas dix amis.
Le succès t'en apportera, sois tranquille.
On aurait pu attendre huit jours la proclamation des résultats. Tu doutes ?
C'est l'heure.
Ça doit être mon tour, là-bas.
Ouais ! Ouais, on l'a eu ! Bande de petits crétins ! Je vous avais dit d
'attendre ! Me voilà dans de beaux draps ! Foutez-moi le camp ! Foutez-moi le
camp !
Ce jeune homme est fou, Beethoven a complètement tourné la tête.
Excusez-moi, maître, avant d'entendre la dernière partie de cet ouvrage, je
voudrais vous faire remarquer qu'il y a là un travail d'orchestre très ingénieux
que le piano tout seul ne pourrait rendre.
Ainsi, au numéro 27... Mais que vous me chantez là ! Et d'abord, votre élève ne
s'est pas conformé au programme.
Au lieu d'une éragité, il a écrit deux éragités. Il est impossible que le
règlement soit ainsi négligé. Il faut faire une simple.
Mais c'est contre la règle.
Qu'en pense M.
le secrétaire perpétuel ?
Il me semble qu'une telle mesure serait excessivement sévère. Il faut que le
jury ait la possibilité d'être éclairé sur le mérite que... Ce n'est pas vrai.
Il n'y a pas d'effet d'orchestre. Ce n'est que fouiller que personne ne
comprendra jamais rien.
Messieurs, messieurs, en tant que jurés non musiciens, je vous demande de vous
entendre. Nous ne pouvons, nous, peintres, sculpteurs ou graveurs, qu
'apprécier ce que nous entendons. Pour le reste, si vous ne pouvez vous mettre
d'accord... Nous allons être d'accord.
Ah, non ! Se mettre d'accord veut dire que nous allons. Moi, si vous
permettez... Je permets que vous obéissiez aux règles du concours. Nous y
obéissons, cher maître. Il s'agirait de voir... Mais c'est tout vu. Mais vous l
'avez empêché de parler. Ah, mais je n'ai vu rien, moi. Il faut pourtant que
j'ajoute.
Messieurs, nous ne pouvons vous suivre. Nous ne pouvons continuer.
Voyons, l'audition n'est pas encore terminée. Je vous assure pourtant que j
'en ai assez entendu.
Et le vote interviendra seulement dans huit jours.
Nous tenons notre dignité, messieurs.
Sortons.
Je ne sais si ce Perlios mérite un prix. En tout cas, il sait faire parler de
lui. Quelle affaire ! Quelle affaire ! Ce
genre de comportement est inadmissible ! Messieurs les jurés, madame et moi-même
avons besoin de tous nos moyens.
Alors si le jury pouvait retrouver sa sérénité pour le plus grand bien du
candidat et de nous-mêmes... Il a parfaitement raison.
Alors,
l'incident est clos.
Nous vous écoutons.
Je vous prie de vous reprendre, monsieur. La carrière d'un homme est en
jeu. Mais cette musique est injouable.
Vous entendez, monsieur, vous entendez. Je vous l'avais prévenu. Cette musique,
elle est inécoutable. Nous n'allons pas couronner une musique que personne ne
pourra jamais la jouer.
Un instant.
Voyons, monsieur, vous êtes sûr de pouvoir venir à bout de ce passage ? Ah,
venir à bout, venir à bout. Vous-même, monsieur le secrétaire, vous en parlez
comme des travaux d'Hercule.
Je me contente de demander à monsieur de me dire s'il peut jouer cette cantate ou
si c'est impossible.
Impossible.
Serez-vous en mesure de nous l'interpréter la semaine prochaine, lors
des secondes auditions ? Monsieur, ce qui est injouable est injouable. Qu'en
pensez-vous, madame ? À mon avis, les paroles sont stupides. Mais cela n'a
rien à voir.
C'est moi qui les ai écrites.
Et puisqu'il en est ainsi, je propose de passer au candidat suivant, après avoir
observé une courte pause, pour permettre aux esprits de se calmer.
250 exécutants, hein ? J'ai perdu un gars.
Ça y est, c'est terminé !
Monsieur, excusez-moi.
Hector Berlioz, vous connaissez ? Non, je ne vois pas. C'est un professeur ? Oh
non, merci.
Mademoiselle, connaissez-vous un nommé Berlioz ? Il concourait pour le prix de
Rome. Allez voir à Rome, alors.
Rien, personne.
Il est parpassé à l'appartement.
J'ai quitté un instant les entrées de l'opéra.
De toute façon, habillé comme il est, sans pèlerine et chapeau, je serais fait
refouler.
Peut-être qu'il est mort ? Ça va pas, non ? Mais c'est vrai qu'il a toujours
affirmé que pour lui, ce concours était une question de vie ou de mort. Ah, qu
'est-ce que je vous disais ? Non, ça tient pas de boule. Les résultats ne
seront pas clamés que dans huit jours.
Oh, n'empêche qu'il n'est pas là.
On pourrait commencer avec cette forerie.
Dis donc, les garçons, c'est sacrément bien parti pour la rigole d'avoir vos
bobines. J'ai chez moi le camp.
Quoi ? Vous avez bien entendu ? C'est fini, foutu, raté.
On voit normal qu'Hector est disparu, vous le connaissez. Il est capable de
tout, y compris le pire.
Elle s'appelait Estelle.
Elle avait 16 ans.
Ses pensées étaient pures comme des sources.
Ses désirs n'avaient pour objet que la félicité des autres, simples, douces,
franches, sensibles.
Elle ne pouvait distinguer le bonheur de la vertu.
Viens, machin.
Reste pas là.
Viens dormir maintenant.
Tu sais, je comprends rien à ce que tu racontes, moi.
Ce soir, j'ai tout perdu.
Tu parles de ton pucelage ? Mais non, voyons.
Ça, c'était déjà fait.
Alors moi, je sers à rien ? Mais si.
J'ai voulu mourir, et puis j'ai eu peur.
Ça, je comprends.
Peur de ne plus jamais rêver, peut-être.
Une fois, j'ai rencontré un type qui parlait comme toi.
Mais lui, au moins, il était complètement saoul.
Pourquoi tu m'appelles tout le temps Estelle ? Comment veux-tu que je t
'appelle ? Par mon nom, Ninette.
C'est pourtant pas dur.
Estelle.
Non, tout à l'heure.
Je ne m'appelle plus Estelle. Estelle ? Mais non, voyons, elle est là, elle est
en bas, c'est elle.
Qu'est-ce que je peux faire ? Ou bien je me rhabille, je descends les étages, je
sors sur le trottoir et alors elle aura disparu. Ou bien je me jette carrément
et je me tue.
Excusez-moi, quels sont ces gens qui viennent d'arriver ? Cette dame blonde.
Une artiste, une anglaise.
Pourquoi ? Je dois parler à cette personne de toute urgence.
Vous savez l'heure qu'il est.
Où est la magnifique Majesté de Danemark ? Comment, Ophélia ?
Last, sweet lady, what imports this song?
Say you.
Nay, pray you, ma.
Mais vous saignez, monsieur.
Bonne nuit, mesdames et messieurs. Bonne nuit.
Nature is fine in love.
And where it is fine, it sends some precious instance of itself after the
thing it loves.
As thou lost thy wits?
He is gone, he is gone, and we cast away more
than a mercy on his soul.
And of all Christian souls, I pray God, God be
with you.
Naturellement, elle est juste aussi mauvaise que d'habitude.
Qui est-ce ? Qu'est-ce qu'il veut de moi ? Je n'ai aucune idée.
De toute façon, qu'est-ce qui te fait penser qu'il veut quelque chose de toi ?
Mais qui est-ce que c'est ? Allez,
allons-y.
Drowned !
Bonsoir. Je voudrais parler... Enfin, il est très important que je puisse...
C'est presque comme si notre pauvre et malheureux Byron avait laissé une
trésorerie derrière lui, malgré ses habitudes un peu particulières, ou comme
ils le disent.
Vous avez raison.
Où on va ? Loin.
Monsieur, je peux pas aller plus loin, je risque de me perdre.
Vous descendez ou je vous ramène en ville.
Oh, vous dormez ? Monsieur, vous entendez ? Oui.
Oui.
Il me faudra beaucoup marcher avant que de dormir.
M'entraînes-tu aux abîmes ?
Si j'ai pour vocation de conquérir le monde, pourquoi une femme, fut-elle
Ophélia, pourrait-elle m'échapper ? Je sens pourtant qu'il est absolument au
-dessus de mes forces de vous revoir.
Sortir de ma triste obscurité, faire rayonner jusqu'à vous mon nom inconnu,
alors notre rencontre sera pour l'éternité.
Oh, être aimé d'Ophélia, immensité du bonheur, Wilfrid ! Eh, monsieur ?
Regardez-moi, Wilfrid.
Ai-je l'air d'un exalté, d'un dément ou d'un futur damné ? Oh, pas du tout,
monsieur. Eh bien, c'est vous qui serez damné parce que vous mentez. Moi,
monsieur ? Une seule chose peut vous absoudre.
Prenez cette lettre, mettez-la sous enveloppe et portez-la à l'adresse de
mademoiselle Smithson.
Vous connaissez, j'espère.
C'est que l'heure de l'apéritif approche. Enfer et damnation !
Madame, c'est M.
Berlioz qui veut que... Surtout, ne le contrariez pas. Faites ce qu'il veut,
tout ce qu'il veut.
Tiens, madame.
Pourquoi ne l'avez-vous pas réveillée ?
Je voudrais bien vous y voir.
Et puis, vous le connaissez mieux que moi.
Il est bizarre, parfois.
Allons, venez.
Et si, des fois, il était mort ? Voilà.
Je te présente Hector Berlioz.
Doit-on réveiller le génie qui dort ? Un génie ? Oui, j'aimerais connaître la
couleur de ses yeux.
Bien.
Il est l'heure.
Quelle heure est-il ? Une heure.
Je te présente Camille Mock.
Pardon de troubler ton sommeil.
Mais Wilfrid a une commission à te faire.
Oui, c'est au sujet de la lettre que j'ai portée à... à qui vous savez, vous
savez, oui, elle a répondu. Et je quitte Paris dans quelques jours et pour
plusieurs mois.
Et puis quoi encore ? Et puis, elle me fait dire, s'il m'aime comme il le dit,
ce ne sont pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance.
Elle s'appelle Constance.
C'est malin.
Mademoiselle, je vous prie de ne pas bouger pendant quelques instants.
Gardez la pose.
Souriez. Non, ne penchez pas la tête.
Elle est adorable.
Un ange.
Oui. Mais un ange qui n'aurait pas posé de problème au docteur de Byzance.
Pardon ? Ah oui.
Elle a un sexe.
Oh oui.
Ma parole, je vis encore.
Je vis encore.
L'année des trois glorieuses.
1830, c'est l'année de la symphonie fantastique. Piano.
Quatre mesures avant les bois. 46, 47, 48, 49.
Les violons. La réfa.
Bien, allez, on reprend.
Monsieur, c'est vous qui amenez le thème principal, l'idée fixe. C'est le visage
de la femme.
C'est toute l'histoire, tout le drame.
Bon, allez, on reprend.
46, 47, 48, 49...
Comment s'y retrouver ? Ne vous inquiétez pas, mon cerf. Après tout,
nous sommes tous sur le même bateau, n'est-ce pas ? Vous croyez vraiment
qu'elle tiendra le choc ? Gare ton souffle pour bramer tout à l'heure,
quand ce sera ton tour.
D'après le programme, il s'agit d'un jeune musicien, il a sensibilité
maladive, il prend de l'opium. Ça va pas être gay.
Et puis il sombre dans un sommeil peuplé de visions étranges.
La femme aimée devient pour lui une mélodie. J'espère que ça va te plaire.
J'espère.
La femme aimée devient pour lui comme une mélodie, comme une idée fixe qui l
'entouche.
qu'il retrouve et qu'il entend partout.
Chut !
Monsieur, la loge numéro 4, nous avons. Cette loge est réservée. J'attends dire
quiconque va nous supposer.
Qu'est-ce qu'il lui prend ? Une histoire de fantôme.
Fernand, toi seul peux m'aider.
Et mon portrait ? Sortir de l'ombre à ses yeux donnés. Un concert, un concert
de mes œuvres exclusivement. Elle verra. Tu es célèbre, toi tu peux m'aider. Je
peux intervenir auprès du surintendant au Beaux-Arts.
Mais il faudra l'accord de Cherubini pour avoir la salle.
Alors là, même pas la peine d'essayer. Il me hait, je ne joue que béton.
Bon, et bien bonne journée à tous les deux.
Excusez-moi, monsieur.
Il n'y a pas de raison que j'écoute une musique qu'il ne faut pas faire.
Et dire que je suis le responsable.
Ainsi, vous prétendez donner au contraire.
Serait-ce une prétention démesurée ? Je n'ai pas à juger, mais je ne peux pas
vous donner ma salle.
Vous disposez pourtant du bien des pouvoirs, maître.
Vous permettez... Je vous promets de vous asseoir si cet entretien n'était
absolument inutile. Comme je le trouve, moi, extrêmement utile, je réponds donc
à votre prière.
Vous n'avez, maître, raisonnablement aucun motif de me refuser cette salle.
Le conservatoire est en vacances et pendant 15 jours, elle est entièrement
libre. Et moi, je suis libre de vous refuser.
Tout le monde, il est à la campagne.
Vous ne ferez pas de recettes.
Mais je ne compte pas y gagner, monsieur. Ce concert n'a d'autre but que
de me faire connaître.
Il n'y a pas de nécessité qu'on vous connaisse.
Et d'abord, pour les frais, il faut de l'argent.
Beaucoup de l'argent.
J'en dispose, monsieur.
Et que voulez-vous faire entendre dans ces concerts ? Deux ouvertures, des
fragments d'opéra, ma cantate.
La cantate ? Celle que personne n'y pourra jamais l'exécuter ? Celle-là
même.
Un mauvais pianiste n'a pu l'accompagner, un bon orchestre y
parviendra.
Et d'abord, vous ne pourrez donner votre concert qu'un dimanche.
Je le donnerai un dimanche. C'est impossible, impossible ! Les
contrôleurs, les ouvreuses n'ont que six jours là pour se reposer. Vous voulez
donc les faire mourir des fatigues, ces braves gens ? Les faire mourir ?
C'est en vous entendant qu'ils mourraient de rire.
Voyons, je leur donne un... Ça sautez ! Je ne vaux pas, je ne vaux pas, je ne
vaux pas ! C'est votre dernier mot. Votre dernier.
Vous concevez que ce concert était pour moi un dernier espoir, que j'y mettais
toutes mes forces, toute ma vie, et qu'à présent, il ne me reste plus...
Qu'une chose à faire.
Bien faite, mon jeune ami, faite.
Feu et tonnerre.
Qu'est-ce que c'est?
Arrêtez, mais... Elle est fou.
Arrêtez. Ma vie, monsieur, que vous semblez tenir pour si peu.
Vous allez la voir fuir, son enveloppe charnelle.
Ne faites pas ça.
Ne faites pas ça, que je ne suis pas responsable, moi. Je n'ai pas rien.
Je vous la donnerai, ma salle, si ça ne dépendait que de moi. Mais ne me faites
pas subir une situation que je ne suis pas responsable, moi.
Vous n'êtes pas responsable.
Mais alors, qui est responsable ? Monsieur Delaroche Foucault, le
surintendant au bazar.
Moi, je ne suis que subordonné.
Monsieur Delaroche Foucault ? Mais alors, tout est en ordre.
Voyez vous-même.
Monsieur le surintendant m'a donné cette autorisation.
Et je prends acte avec une infinie gratitude.
que la vôtre en découle.
Je n'ai plus rien à vous dire.
Et apportez-moi ça.
Vous avez failli voir mon âme.
Monsieur Berlioz.
Maître.
Comptez-vous vous présenter à nouveau au concours de l'Institut ?
Je vous renouvelle l'expression de ma reconnaissance, maître.
Vous devez être éreinté, messieurs. C'est surtout qu'on a l'impression de se
donner du mal pour rien.
Votre logement là-bas, il était bien. Il était mieux qu'ici.
Alors pourquoi vous avez déménagé ? Ne cherchez pas à comprendre.
Je passerai vous régler demain, messieurs. Laissez cela.
A demain.
Vous êtes prié d'assister au concert donné le 18 mai en la salle du
Conservatoire de Paris.
Oeuvre d'Hector Berlioz dédiée à Harriet Smithson.
Veuillez porter ce pli à Mademoiselle Smithson.
C'est de première urgence.
Mais Miss Smithson vient tout juste. De première urgence et d'importance
majeure.
Monsieur, attendez.
Avant de monter, comptez jusqu'à 50.
3, 4, 5, 6, 7,
8.
Or, ce soir-là, la loge numéro 4 resta désespérément vide.
La salle aussi, d'ailleurs.
Le public ne s'était pas déplacé.
Quant à Harriet, elle s'apprêtait à embarquer pour les Pays-Bas.
Merci.
Allez,
cochez, dépêchez-vous, vite, vite ! Écoutez-moi, écoutez-moi ! Mademoiselle,
je vous aime, je veux vous revoir ! Vite, vite !
Que vas-tu ? Tu le verras. Je passerai pas une aperçue rassurante.
Excusez-moi juste un instant.
Quelle recette aujourd'hui ? Casniff.
Petite avance, c'est possible ? Oui.
Monsieur, permettez-moi de me présenter. Oh, mais c'est inutile, vous êtes
franquiste. Oh, mon nom n'est pas grand-chose comparé au vôtre. Je vous
prie instamment d'accepter mon invitation.
Allons souper tous les deux, seul à seul, loin du public, loin des foules,
loin des flatteurs et des imbéciles.
Oui, oui, oui, excusez-moi.
Demain, un autre jour, bientôt, je vous le promets.
Monsieur Berlioz, vous oubliez cela.
C'est très peu d'argent pour un aussi grand génie, et je vous assure que je m
'y connais aussi bien en génie qu'en argent.
Ah tiens, je te présente Monsieur Pleyel, musicien et facteur de piano.
Monsieur, vos instruments sont de pure merveille. Mademoiselle Mock n'est plus
avec vous ? Migraine. À ton avis, qu'est-ce que ça cache ? Pendant le
soirège. Tu sais bien que j'ai abandonné la médecine.
Arrêtez-vous ! Monsieur Berlioz !
Quel
heureux hasard ! À moins que ce ne soit la volonté du ciel.
Est-ce trop demander à un si grand homme que de me raccompagner ?
Ce n'est pas de l'audace, c'est simple prudence.
Au moins ne m'arrivera-t-il pas la même aventure qu'à Miss Smithson ? Vous ne
connaissez pas l'aventure qui est arrivée à Miss Smithson ? Après le
théâtre, un soir, le cocher l'aurait emmenée dans la campagne déserte. Et
là... Taisez-vous ! Vous ignoriez ? Alors je comprends mieux que vous lui
ayez dédié une œuvre aussi considérable. Je ne lui ai jamais rien dédié.
Ah, je ne comprends plus.
Il n'y a qu'elle dans cette symphonie.
Le programme l'atteste et vous n'hésitez pas à l'expédier en enfer à la fin,
déchue, démoniaque, vulgaire comme une femme de Cochet.
Ne l'aurait-elle donc pas méritée ? Cochet, arrêtez !
On
va attendre longtemps comme ça ?
Sûrement pas.
Excusez-moi.
Mais de quoi donc ? Allez, cochez ! Vous
avez raison.
Je me sais en quel état de bassesse elle est tombée.
Allons-nous parler d'elle toute la soirée ? Mais c'est vous-même qui
avez... Je ne vous ai demandé que de me raccompagner chez moi.
Bien. Et où est-ce ? Chez vous ? Où vous voudrez.
Là où vous serez.
Imaginez. Ayez du génie cette fois encore.
Ariel.
Pardon ? Ariel.
Légère, gracieuse, aérienne.
Comme Ariel le génie.
Le génie, c'est toi.
Ne penses-tu pas, ton ami Hila ? Non, et toi ? C
'est le canon.
Le canon ? Le champ de tir est tout près.
C'est l'artillerie qui fait les exercices de nuit.
Quelle merveille ! Un amour qui commence au son du canon.
À qui d'autre cela pouvait-il arriver ? Monsieur Berlioz, je sens qu'avec vous
on ne doit pas s'ennuyer souvent.
Camille a 19 ans, de grands yeux bleus, une taille élancée, un regard tendre,
brillant, tout plein de son génie fulgurant.
J'ai reconnu en elle l'art réel de Shakespeare.
Depuis des mois, nous nous grisons de musique et de poésie.
Nous désirons nous marier dans les plus brefs délais.
Inutile de te préciser que j'ai renoncé à mon séjour à Rome.
Je ne puis concevoir une séparation si longue.
Je vais aller affronter sa bonne femme de mère pour l'informer de nos
intentions.
Il refuse Rome la gloire, l'aisance.
Il est fou, il est fou mon frère.
Monsieur, vous n'avez aucune fortune.
Alors si en plus vous n'avez pas d'argent, Au nom de ma fille, monsieur,
je vous conjure de profiter de la pension qui vous est offerte.
Et de partir pour Rome. Et de partir pour Rome.
Mon consentement est à ce prix, monsieur.
Camille ! Oui ? De quoi s'agit-il ? De vous ou de nous, tout ceci vous
concerne. Parlez à la fin ! Un an sans vous, c'est... Deux ?
Je vous aime assez pour attendre, moi.
C'est votre impatience qui est presque désobligeante.
Et d'ailleurs, si vous voulez vraiment vous engager l'un et l'autre, pourquoi
alors ne pas lui offrir dès maintenant une bague de fiançailles ?
Et
une malle élevée en plus.
Hector ! Hector, il faut lui pardonner. Mais c'est de toi qu'il s'agit, tu n'as
pas dit un mot.
Il faut la comprendre, tu dois.
Il faut ! Laisse parler ton cœur. Mon cœur ? Mais il n'y a que lui.
Tu as l'égoïsme des grands artistes.
Ton cœur, je n'en doute pas.
Tiens, je l'entends qui bat.
Mais il ne bat que pour toi.
Toi, moi, quelle différence désormais.
Ma mère est malheureuse.
Jadis, c'était de misère, de vraie misère.
Aujourd'hui, c'est de solitude.
Tu ne peux... Nous ne pouvons la rendre à sa pourvôté en repoussant l'aisance
qui se présente.
C'est mon cœur qui parle.
Le tien, le nôtre.
Tu me demandais de prêter serment ?
Quel serment ? Serment de patience, de constance, de... J'aurais honte de te
demander pareille chose.
Ariel.
Sublime Ariel.
Je t'écrirai à Lyon, à Marseille, à Gênes, à Florence, partout, partout où
tu passeras.
Six semaines plus tard, Hector atteignit Rome sans queue, ni à Marseille, ni à
Gênes, ni à Florence, ni ailleurs.
Il n'eût trouvé la moindre homicide de Camille, pas même à Rome.
N'eût été l'irrésistible attrait de la pension, 3000 francs annuels pendant
cinq ans.
Hector aurait repris sur le champ la route de Paris.
Occupez-vous de bagages, s'il vous plaît.
Bonjour, monsieur.
Bonjour. Je vous en prie.
Où me conduisez-vous ? Chez notre directeur, selon la règle.
Eh oui.
Notre directeur a besoin d'une certaine ambiance pour travailler.
Nous sommes tous plus ou moins mobilisables.
Vous comprendrez bientôt.
On comprend pourquoi on l'a perdue.
Monsieur Horace, voici Monsieur Berlioz qui vient d'arriver.
Ah, Monsieur Berlioz.
Nous vous attendions.
Avez-vous fait bon voyage ? Exécrable, Monsieur le Directeur.
Aussi vous demanderais-je la permission... Permission accordée.
Apprenez la devise de la maison, Monsieur Berlioz.
Fais ce que tu voudras et sois pour toi-même un joyeux compagnon.
Pardonnez-moi, Monsieur le Directeur, je ne voudrais pas vous décevoir, je vais
donc essayer de me faire rire.
Mes respects.
Berlioz, au cas où vous n'y parviendriez pas, le salon de Mme Vernet vous est
ouvert. Et pourquoi cette honneur ? Vous arrivez bien tard, si tard que votre
réputation a eu le temps de vous précéder.
Oui, enfin, à défaut de vous faire rire, nous essaierons du moins de vous
réconforter, de vous assister.
Vous entendez ? Allez, et bon appétit, M. Berlioz.
Nous accueillons aujourd'hui notre camarade Hector Berlioz en provenance
directe de Paris. Nous lui souhaitons la bienvenue.
Messieurs, en réponse à vos voeux, je n'aurai qu'une question à poser.
Qu'est-ce que je fous là ?
Pouvez-vous me dire, Sacré Nom de Dieu, qu'est-ce que je fous là ?
Louise, faites-nous le plaisir de continuer.
Moi ? Après vous ? C'est une prière. Une prière que M.
Berlioz n'ose pas formuler, mais que je devine pressante.
M. Mendelsohn, mademoiselle, a parfaitement deviné mes pensées.
Monsieur Berlioz, vous êtes souffrant ?
Allô,
allô ? Les mères, je connais ça.
N'ayez crainte, vous êtes en famille.
Elle me fait peur.
Peut-on être sincère quand on se livre de tels excès ? Pourquoi avoir prétendu
qu'il me priait de jouer ? C'était faux, n'est-ce pas ? J'ai voulu le distraire
un instant.
Si vous saviez quel étrange message j'allais lui transmettre.
Je vous ai paru ridicule.
Ridicule, non.
Surprenant, oui.
À quoi bon ces emportements ? Mais que serait la musique sans passion ?
Vous ne répondez pas ?
La passion.
Plus elle est dévorante, plus nous devons la dominer.
C'est alors qu'on en arrive à la vraie, à la sublime pudeur.
Enfermez vos émotions dans les formes les plus rigoureuses.
Comment un contrepoint pourrait-il être impudique ? Connaissez-vous des fugues
impudiques ? Non, mais j'en connais de bien emmerdantes.
Je vous souhaite d'emmerder le monde à la manière d'un bac.
Comment le pourrais-je, même si je le voulais ?
Sans doute connaissez-vous tout ce que je n'ai jamais appris.
Je suis votre aîné, mais moi, à 17 ans, j'étais élevé à la fanfare de la garde
nationale de mon village.
Quand on rencontrait un dièse sur la partition, le chef nous disait, ne vous
en occupez pas, nous apprendrons cela plus tard.
Vous riez, moi aussi.
Mais vous, au même âge, vous dirigez déjà de véritables orchestres.
Et bien avant cela, vous appreniez le contrepoint.
Que je jouais encore du tambour au séminaire. Mais de vous comme de moi
sortira la musique.
Calme, mystère, silence.
Voilà la pudeur.
Et c'est insaisissable.
Comment évoquer le silence en musique ? Mais c'est facile.
Donnez-moi trois orchestres et quatre chœurs.
Encore de la provocation.
Vous devez maudire le hasard qui nous a fait nous rencontrer.
Je ne maudis rien.
Ni personne.
Et ce n'est pas le hasard.
Vous saviez me trouver chez les Vernets ? Je les en avais priés.
Dois-je en être flatté ? Ni flatté, ni contrit.
C'est votre ami Fernand Hilaire qui m'a demandé de vous rencontrer.
Hilaire ? Il m'a écrit une lettre que j'ai trouvée à Florence.
Une lettre détestable, pleine d'insinuations ridicules.
Diffamatoire sur le compte de Camille Moque.
Vous êtes au courant ? Vous l'avez vous caché à quiconque.
J'ai répondu, Albert.
Les sommets de s'expliquer en termes clairs, de renoncer à ses allusions
perfides, à son badinage complaisant.
Est-ce sa réponse que vous m'apportez ? Nullement. Le message consiste en ceci.
Dites à Berlioz que j'ai été le plus franc qu'il m'était possible.
C'eût été le torturer que de l'être davantage.
Mon cher Hilaire, ton ami Berlioz m'est apparu comme une véritable caricature du
héros romantique, d'une vanité incommensurable.
Il est, à tout prendre, bien pique les autres.
Ses airs désespérés et ses crises outrancières me sont, dois-je le dire,
parfaitement insupportable.
Ce matin, il a tout quitté pour courir à la recherche d'une lettre de Camille, à
Florence, Gênes, Livourne, que sais-je.
M. Vernet a tenté de l'en dissuader, lui objectant qu'il serait contraint de le
rayer du nombre de ses pensionnaires et de lui supprimer sa pension.
Rien n'y a fait.
Monsieur, j'espère que c'est bien involontairement que vous êtes venu
jeter le trouble dans notre famille et l'âme si délicate de ma fille.
Mais rassurez-vous, monsieur, et n'ayez point de remords.
La situation de Camille est désormais réglée dans l'honneur et la dignité.
Depuis hier, elle est la femme légitime du très honorable et fortuné monsieur
Ignace Pleyel.
Depuis hier, elle est la femme légitime du très honorable et fortuné M.
Ignace Pleyel.
Ignace Pleyel.
Vieille peau, vieille mackerel !
Je dois voler à Paris, les tuer tous.
Les deux femmes et l'autre imbécile.
Quand elle me tuer après coup, ça ne manquerait pas d'allure.
Mais ça demande un délai de réflexion.
Monsieur Désir ? Madame, il est midi. Je pars ce soir par le courrier pour Paris.
Pouvez-vous préparer avant 5 heures une toilette complète de femmes de chambre ?
Robe, chapeau, voile vert, etc. Je ne regarderai pas au pays.
Certainement, monsieur.
Cependant, il serait utile que la dame vienne elle-même pour prendre les
mesures.
Eh bien, prenez.
Ah, j'oubliais.
Cette toilette n'est pas pour une femme.
Elle est pour moi.
Oh, c'est ça qui vous gêne ?
Et maintenant, mettons les détails au point.
Je me présente vers les 9h du soir, au moment où la famille se réunit pour le
thé. Je me fais annoncer comme la femme de chambre de la comtesse de Mortagne,
chargée d'un message important.
Je tire alors mes deux pistolets, je casse la tête au numéro 1, puis au
numéro 2, je saisis le numéro 3 par les cheveux et lui adresse mon troisième
compliment. Après quoi, et avant que ce concert n'attire les curieux, je lâche
sur ma tempe le dernier argument irrésistible.
Évidemment, ça risque d'être fort divertissant.
Quant à se tuer à la fin, est-ce absolument nécessaire ? Pas évident.
Pas évident.
L'amour de la vie, l'amour de l'art, recommence à me suggérer de douces
promesses.
Je devrais les laisser dire.
Sur le plan du strict confort, il serait plus sage de renoncer.
Mais comment faire à présent ? Comment faire ?
Sans me couvrir de ridicule.
Monsieur ! Non ! Monsieur ! Monsieur !
Qu'allez-vous faire ? Hein ? Venez, monsieur.
Venez. Venez, monsieur.
Victime d'une honteuse trahison, je me suis abandonné à un désespoir d'enfant.
J'en ai été quitte pour boire de l'eau salée, être arpené comme un saumon et
demeurer un quart d'heure étendu mort.
Je comprends maintenant que je dois vivre.
Je viens m'engager, monsieur le directeur, à ne plus quitter l'Italie.
Je reviens à Rome. J'espère que vous aurez la bonté de bien vouloir me
conserver sur la liste de vos pensionnaires et que je continuerai à
disposer de ma pension.
Monsieur, c'est donc un roman que vous écrivez ? Comment ? Comment ? Comment ?
Comment ? Comment ? Quoi ? Ah, oui.
Oui, en quelque sorte.
C'est que, si nous voulons être à Nice tout à l'heure... Je ne vais plus à
Nice.
Asseyez-vous.
Moi, monsieur ? Nous allons dîner ensemble.
Bonne vieille nature.
Tu reprends tes droits.
De retour de Rome, après une tentative de suicide et trois projets de meurtre,
Hector donc reléguait Camille Mock, objet d'une délirante passion, au
magasin poussiéreux des accessoires oubliés.
Exit Camille Mock, gracieuse arrière.
Alors est apparue Ophélie, Harriet Smithson, usée, fanée.
Mais pour Hector, comme pour tout le monde d'ailleurs, les spectres n'ont pas
d'âge.
C'est merveilleux, c'est si touchant.
Je le trouve, comme on dit en anglais... Non, je ne sais pas de cette oeuvre.
C'est une oeuvre pour le moins contestable.
Les cuivres, les contrebasses écorchent les oreilles.
Moi, je trouve que c'est plutôt original d'avoir utilisé un corps pour introduire
l'idée fixe.
C'est une idée merveilleuse.
Et un hautbois pour vous transformer en sorcière.
Mais vous êtes jaloux ?
Hector n'allait pas tarder à céder à ses vieux fantasmes shakespeariens soudain
ressuscités, faisant allègrement l'impasse sur des années de farouches
ressentiments.
Quant à Harriet, elle disposait du reste de son existence pour méditer sur la
vanité de l'expression populaire « J'aurais mieux fait de me casser une
jambe ». Et vous, Harriet Smithson, vous déclarez, reconnaissez, jurez devant
Dieu et en face de sa Sainte Église ?
Que vous prenez maintenant pour votre mari et légitime époux Hector Berlioz,
ici présent.
Oui, monsieur.
Promettez et jurez de lui garder fidélité en toutes choses, comme une
épouse fidèle le doit à son époux durant toute leur vie, selon le commandement de
Dieu. Oui, monsieur.
Je vous donne cet anneau.
En signe du mariage que nous contractons.
In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Amen.
Ma chère Ariane, vous êtes mariée.
Ah, chère Annie.
Pourquoi mon pauvre ami ? Mais voyons, Hector, je n'ai pas dit mon pauvre ami,
j'ai dit mon cher ami.
Arrêtez, Cochet ! Que
se passe-t-il
? Une chose extraordinaire.
Un amour qui commence sous le son du canon.
Mais quel canon ? Je m'en rends peut-être le fusil.
Cochet !
Notre refuge.
Qu'as-tu, pauvre belle ? Rien.
Mon cœur est si plein de joie, de remords.
Tu m'achètes si cher.
Tu as tant souffert pour moi.
Elle se m'a pleurée.
Chante, Hector.
Chante.
Je ne sais pas.
Non, je ne sais pas. Je ne suis pas chanteur.
Je t'en prie.
Non, non, non, tu ne partiras pas.
Tu ne me quitteras jamais, n'est-ce pas ? Non, calme-toi.
Calme-toi.
Pourquoi te quitterais-je ?
Une
année de félicité sans suivi.
Hector maigrissait de passion débridée.
Harriet, elle, continua de grossir, mais cette fois, c'était pour le bon motif.
Le 14 août 1834, elle accouchait d'un fils nommé Louis et parfaitement
constitué.
Mon ami, mon ami, mon homme.
Passe, s'il vous
plaît.
Enfin ! Vous êtes vraiment M.
Berlioz ? Oui, c'est moi.
Je sais bien quelle joie. Nous vous attendons depuis huit jours. Tous les
journaux ont annoncé votre départ de Paris et nous étions inquiets de ne pas
vous voir venir.
Oh, eh bien, soyez rassurés, colonel, et sachez que vos inquiétudes me touchent
profondément. Je suppose que vous seriez heureux de vous restaurer quelque peu,
si vous voulez accepter.
Je suis Mme Berlioz. Ah, Mme Berlioz, que joie. Tout le monde ici connaît l
'admirable Symphonie Fantastique. Quel honneur d'accueillir l'inspiratrice.
Colonel, je ne suis pas Miss Whitson. Madame.
Madame est ma seconde épouse.
La première Mme Berlioz est morte.
Toutes mes condoléances.
Félicitations, M. Berlioz. Mme Berlioz.
Mon nom d'artiste est Marie Recio.
Ça ne vous dit rien, non ? 13 ans s'étaient écoulés.
Mais la première Madame Berlioz, quoique délaissée, était toujours bel et bien
vivante.
13 ans de vie fébrile, de créations intensives, souvent géniales, 13 ans de
chefs-d'oeuvres incompris et d'échecs cruels, les Lyo, Harold en Italie,
Benvenuto Cellini, la symphonie funèbre et triomphale, et surtout, la damnation
de Faust.
13 années de difficultés financières, de pauvreté, parfois de misère.
Quant à sa vie sentimentale, Après la naissance de Louis, elle se soldait par
un interminable supplice quotidien.
Eh bien, que se passe-t-il ?
Mariette, je t'en supplie.
Ma vie n'est pas facile en ce moment.
J'ai besoin de calme, de réflexion.
Il ne s'agit pas seulement pour moi de composer, j'ai aussi à écrire des
articles.
Ça ne m'amuse guère, mais c'est ce qui nous fait vivre.
Tu appelles ça vivre, toi ? Ce soir encore, pour le journal, j'ai à rendre
compte d'une énorme ânerie.
Et cela ne peut se faire que dans la paix ! La paix ! La paix ! Mais j'en ai
assez, moi, de la paix !
J'ai envie de vivre, justement.
De revivre.
Mais qu'est-ce que je deviens depuis des mois et des mois ? Je veux sortir à
nouveau.
Sortir ! Rejouer la tragédie.
Je suis tragédienne, moi.
Mais la pièce que tu joues est bien mauvaise.
Et de qui parles-tu dans ton journal ? Je te l'ai dit, une ânerie.
Un opéra italien, comme de juste.
Pourquoi prendre la peine de disserter sur les âneries ? Je ne disserte pas, je
rends compte.
Alors quelques mots suffisent.
Mais ce n'est pas si simple.
On ne me paie pas pour exprimer ma pensée.
Si je devais dire ma pensée, rien que ma pensée, je le ferais gratuitement.
Tu parles de la chanteuse ? Mais c'est bien mon intention.
Comment s'appelle-t-elle ? Marie... Marie Recio.
Jolie ? Jeune.
C'est à cause d'elle que tu rentres si tard ? Assez, assez, assez !
que cette architecture prussienne est laide.
Saxonne. Pardon ? Saxonne. Nous sommes en Saxe, pas en Prusse.
Pour moi, je trouve cela très bon.
Bon.
Bien, si tu as décidé de me contredire.
Ne te contredis pas, j'exprime mon opinion.
En ce qui concerne l'architecture, tout au moins. Parce qu'en ce qui concerne la
géographie, ça n'est pas une opinion, c'est une réalité.
Cela ne t'autorise pas à me prendre pour une idiote.
Ma chère, je crains que les fatigues du voyage ne vous aient rendu plus
irritables que nature.
Parce que je suis d'une nature irritable.
Oh, je ne prétendrai jamais une chose pareille.
Mais je vous sais très vulnérable à la fatigue, voilà tout.
Cela nous en reparlerons.
Sur l'oreiller.
Hector, regarde, regarde.
Arrêtez, cochez.
Regarde, Hector, regarde.
Eh bien, mais c'est parfait.
Ce serait davantage si mon nom figurait également.
Mais comment veux-tu, le programme n'est même pas encore arrêté. Nous n'avons
encore recruté aucun musicien ni réglé aucun frais préliminaire.
Cette affiche est véritablement un acte de courtoisie. Permets-moi d'y être
sensible. Ils savent pourtant que je chanterai.
Mais ils ne connaissent même pas le programme.
Allez, viens, partons, j'ai hâte de m'installer.
Hector, viens voir, viens.
Et voilà pour la courtoisie.
Wagner, Wagner.
Wagner est chez lui dans cette ville, tout cela est normal. Pour les Prussiens
peut-être.
Les Saxons.
Compte sur moi pour remettre les choses en place.
Vous ne croyez pas qu'il serait maladroit de marquer notre arrivée ici
par un scandale ? Mais le scandale c'est ça.
Ce sera Wagner ou toi.
On pourrait imaginer que ce soit Wagner et moi, non ?
Non,
c'est pas possible.
Je ne peux pas tolérer ça. Quoi ?
Ah, l'affiche.
C'est ridicule, voyons. Je t'ai déjà dit que... Pauvre ami.
Tu prendras toujours plaisir à te faire humilier.
Ça, nous en reparlerons sur l'oreiller.
En tout cas, moi, je ne supporte plus. Eh bien, fais comme moi. Tourne-lui le
dos. Ce serait trop simple.
Puisque tu ne veux rien faire.
Maître d'hôtel.
Quoi encore ? Madame.
Mon ami, monsieur, que voici, n'est autre qu'Hector Berlioz.
Très honoré, monsieur.
Monsieur... Berlioz. Vous ne connaissez pas.
Non.
Marie.
Sachez que monsieur Berlioz est un musicien français universellement connu
et que, évidemment, sauf chez les zoulous coupeurs de tête, ses désirs
sont des ordres.
Mais je suis entièrement aux ordres de monsieur.
Que puis-je faire pour vous être agréable ? Il désire que vous ôtiez
cette affiche de ma vue.
Mais madame, cette affiche me paraît tout à fait convenable et nous avons
pris l'engagement de l'exposer à cet endroit.
Voyons, Marie.
Eh bien, expose-la ailleurs. Ce n'est pas la place qui manque, me semble-t-il.
Marie, si vraiment tu ne supportes pas la vue de cette affiche, il serait plus
simple de changer de place nous-mêmes, non ? Évidemment, nous pourrions même
aller dîner aux cuisines, peut-être.
Eh bien, mon ami, vous savez les désirs d'Hector Berlioz.
Nous ne sommes pas chez les Zoulous.
Je ne t'en donnerai pas ma tête à couper.
Je suis vraiment confus.
Que Madame m'excuse, je vais en référer.
Alors, qu'en dis-tu ? Tu es extraordinaire.
Moi qui adore les effets, je dois dire que celui-là... Enfin, tu me rends
justice.
Ce qui m'inquiète le plus dans tout cela, c'est que je crois que j'ai eu
peur du scandale.
Mauvais signe.
J'oublie ma jeunesse.
Tiens.
Tiens. Luther, vous avez toujours les affiches ? Bien sûr, maître.
Thor, regarde.
Et voilà.
Alors, là...
Hector.
Wagner.
Mon cher maître, dites-moi si j'ai bien répondu à vos désirs.
Non, je vous en prie qu'il ne soit pas question de maître entre nous.
Il ne s'agissait que d'une plaisanterie.
Absolument pas.
Mademoiselle Recio, sans doute.
J'ai trouvé pourtant la démarche assez plaisante.
Voulez-vous nous faire l'honneur de partager notre table ? C'est à moi de
vous convier à la mienne. Vous êtes ici mes hôtes.
Mais avec joie. Monsieur Wagner, je me suis laissé dire que vous étiez
végétarien. Et c'est vrai, madame.
Pensez-vous que cela soit une tare ? Évidemment non.
Mais l'état de santé d'Hector exige qu'il consomme beaucoup de viande.
Bien rouge.
Je serais extrêmement flatté.
Mon collaborateur Gunther Hartmann, régisseur, il vous facilitera la
préparation de votre concert, monsieur.
Veuillez pardonner à ma compagne.
Nous arrivons à peine de Paris.
Le voyage a été très long, très éprouvant.
Et puis les nerfs d'une artiste sont fragiles.
Ceci n'est rien. Que le monde continue de tourner, voilà qui est important.
Nous sommes vous et moi à sa dimension, mon cher Berlioz.
Que désirez-vous, monsieur ?
Ce que vous voudrez, mais pas de goulash.
Donnez-lui une salade et un vin à schnitzel.
Bien, monsieur.
J'ai vu récemment notre ami Franz List, que vous devez rencontrer bientôt.
En effet.
Êtes-vous au courant que ce cher Franz tient des propos très réconfortants au
sujet de nos relations ? Ah, j'ignorais.
Il souhaite, selon son expression, que se produise un engrenage Berlioz-Wagner.
Le terme de Liszt est évidemment quelque peu, comment dire, mécanique.
Liszt est un rêveur, un pénitent.
Vous permettez ? Maître d'hôtel
?
Maintenant Berlioz va diriger Benvenuto Cellini.
Quant à moi, j'estime qu'il faut un grand courage à un esprit français pour
oser s'attaquer à notre légende de Faust. Vous inspirez-vous du premier ou
du second ? Eh bien, disons, si vous voulez, qu'il s'agit d'un troisième
Faust. Hector,
rentrons au lieu.
Cette soirée est d'un ennui. Cela ne nous dispense pas de rester polis.
Tout ce bruit, tout ce monde, je n'en peux plus. Je crois que je vais me
trouver mal.
Et à confidence pour confidence, moi non plus, je ne t'ai pas trouvé très bien.
Sur scène.
M. Berlioz ! Où est M.
Berlioz ? Il me laissera nourrir. Permettez-moi de vous raconter quelque
chose.
Monsieur Berlioz, je vous cherchais. Madame Berlioz a été prise d'un malaise.
Rien de grave, sans doute, mais je crois que vous devriez peut-être... Oui, je
sais, je sais. Elle est très, très nerveuse en ce moment.
Nous
devons
considérer Berlioz comme le plus grand industriel de la musique.
C'est lui qui a permis aux musiciens de faire entendre les idées les plus
futiles et les moins artistiques.
Richard Wagner.
La musique de Wagner n'est qu'absence de mélodie.
Son oeil, gracide, qui porte sur les nerfs.
Confusion de sonorités étranges et fait de la volonté qui aboutit au néant.
Hector Berlioz.
Ils vont nous porter l'affaire sur le prêt.
Voyons mon cher, je sais très bien que les français sont anti-militaristes.
Et cela très profondément, et qu'ils ont le jeu des armes en horaire.
Mais, puisque le verbe est moins dangereux que l'épée, permettez-moi de
vous poser la question suivante.
Que connaissiez-vous de moi quand vous avez écrit ces livres ? Ni Roméo, ni la
fantastique, ni le requiem.
Quoi alors ? La rumeur publique.
Nous avons enfin un point commun ?
J'ai écrit sur vous sans rien entendre, ni de Rienzi, ni du vaisseau, ni de
Lohengrin.
Je ne me suis nourri que de médisances.
Mais dites-moi, parlez-moi un peu des propos de Lys, de l'engrenage. Qu
'entendait-il par là ? À mon avis, ça veut dire qu'il pense que nous sommes
les rouages essentiels d'une mécanique que l'on nommerait musique.
Tout autour de nous.
Du monde.
Beaucoup de monde.
C'est-à-dire des lâches, des imbéciles, des courtisans.
C'est dans des endroits comme celui-ci que naissent les rumeurs dont nous avons
été victimes, vous et moi.
Pour eux, nous demeurons toujours des adversaires, des ennemis.
Alors soyons amis ailleurs.
Volontiers, Richard.
Aucune architecture n'est digne de la musique.
Il faut tout inventer, tout créer, bouleverser toutes les habitudes.
Connaissez-vous rien de plus ridicule que nos salles de concert ou de théâtre
lyrique ? Le public qui les fréquente, moi je lui trouve des excuses.
Que lui donne-t-on ? Des lustres, des dorures, des plafonds sculptés.
Tout pour l'œil, rien pour l'oreille. Mais regardez.
Voyez, mon idée...
L'orchestre serait invisible, dissimulé dans la fosse par exemple.
Des corps neutres, austères, toute l'attention serait centrée sur la scène.
Et venant, on ne sait d'où, mystérieuse, souveraine,
absolue. La musique, rien que la musique.
Mon cher Richard, avec toutes les idées que nous sommes en train de remuer, je
crois que nous nous préparons encore des jours difficiles. En tout cas, je peux
vous assurer que ce seront des jours exceptionnels.
Bien sûr, bien sûr.
Mais pour cela, vous sommes peut-être déjà trop vieux, non ? Vous n'êtes plus
seul, Berlioz.
Nous ne sommes plus tout seuls. Je sais que j'ai votre estime et vous avez toute
mon amitié. L'engrenage, Berlioz.
Non, non, non.
Les spectres s'agitent.
Nous ne nous sommes pas encore tout dit.
Après demain soir, venez chez moi.
Je donne un punch. J'expédierai très vite mes invités. Et ils nous seront
seuls à nouveau. Convenu ? C'est promis.
Et puis, vous savez, le vaisseau, ce n'est pas encore ça. Que voulez-vous
dire ?
Que je pense à une toute autre musique.
Il y a trop d'aria, trop de numéros de chanteurs.
Il faudra fondre tout cela.
Que les voix deviennent vraiment des instruments d'orchestre, des instruments
de musique.
Ce qu'il y a de merveilleux avec vous, c'est que nous ne serons jamais d
'accord.
Et je te promets que la traduction est
fidèle. Ce que Berlioz a à dire est si bizarre, si inaccoutumé, si totalement
dépourvu de naturel, qu'il ne peut le rendre saisissable par des images
ordinaires. Voilà, voilà ce qu'il écrit, après avoir serré sur son cœur, au
fourbe l'affreux prussien.
Sexe. Oui, si tu veux. Et ce n'est pas tout.
Il n'est pas vraisemblable que Berlioz ait cherché la gloire d'un inventeur de
mécanique musicale. Il y aura été poussé à son insu, par instinct, mais à son
insu, il est destiné à périr comme artiste. dans ses machines et à s
'enfoncer dans le matérialisme.
Mais je connais cet article.
Il y a des années qu'il a écrit ces lignes. Le journal est d'aujourd'hui.
Pourquoi les avoir publiées à nouveau ? Il n'en est peut-être pas
responsable.
Mon pauvre Hector, comment peux-tu être aussi candide ? Qu'il t'ait sauté au cou
un soir de réception ne prouve rien, sinon qu'il supporte mal le champagne.
Si Berlioz suit la voie qui l'a conduit jusqu'aux platitudes de sa dernière
œuvre, il ne peut devenir que tout à fait ridicule.
Tu te rends compte de ce qu'il ose écrire ? Dans un journal ? Maître, votre
ami français ne semble pas pratiquer la ponctualité. Vous ne pouvez pas parler
comme tout le monde.
Dites qu'il est en retard, ce sera plus simple.
Excusez-moi, mais dans le journalisme, vous savez... Et j'ajouterai
personnellement, il se conduit comme un goujat.
Ils sont impossibles.
Ces Français sont insupportables.
Que le diable les emporte.
Eux et leurs inconséquences, leurs légèretés, ils sont tous pareils.
Oui, tous sans exception.
Même les plus grands.
Personnellement, je me passe très bien de sa présence. Une promesse est une
promesse.
Ah,
Hector.
Entrez.
Non. Je ne comprends pas.
Je suis venu m'excuser, je ne peux pas rester.
Une mauvaise nouvelle ? Si l'on veut.
Excusez-moi.
Marie m'attend, elle ignore même que je suis ici.
Adieu. Ou plutôt à jamais.
Berlioz ! Berlioz ! Ne croyez-vous
pas que le bon Dieu aurait mieux fait d'omettre les femmes dans l'œuvre de la
création ?
Qui vous a permis ? Qui donc vous a permis de déterrer cet article et d
'aller le publier dans votre infâme torchon ? De quel droit avez-vous osé
faire une chose pareille sans m'en parler ? Que voulez-vous, maître ? Les
écrits restent ? Eh bien, en ce qui vous concerne, monsieur, ça ne sera pas le
cas. Foutez-moi le camp d'ici et plus vite que ça !
Et vous aussi, allez
-vous-en tous !
La soirée est terminée.
Et allez dire à cet Hector Berlioz qu'il est un imbécile.
Un ridicule pantin, une marionnette stupide et grotesque manipulée par les
femmes. Un homme sans caractère, sans volonté. Une larve.
Allez.
Je suis heureux que tu sois là.
Regardez, quelle belle journée.
Pour les bagages, portez-les sur le bateau, s'il vous plaît.
N'est-ce pas merveilleux ? Et notre siècle n'est-il pas extraordinaire ?
Chemin de fer par-ci, vapeur par-là, quel progrès.
On pourra bientôt franchir deux ou trois frontières en une journée.
Mais ça fume horriblement.
Ah, quelle odeur ! L'odeur du voyage.
En connaissez-vous de plus excitant ? Passe pour le bateau. Mais jamais,
jamais je ne monterai en chemin de fer.
Vinnie a écrit des choses horribles sur ces machines infernales.
Alors, comment ça s'est-il passé à Dresde ? Ça dépend. Pour le concert,
bien.
Nous avons eu des maux avec ce Wagner.
C'est-à-dire ? Oui, je connais ton idée de l'engrenage. Eh bien, l'engrenage est
un peu grippé, voilà.
Ce n'est pas sérieux.
Ce n'est pas possible. Deux hommes comme vous.
Comment, deux hommes comme eux ? Les mettriez-vous dans le même sac ? Enfin,
Marie, je vous assure... C'est utile, Franz, c'est ainsi. N'en parlons plus, n
'en parlons plus.
Regarde bien ce pays.
Il est prêt à t'adopter.
Il t'attend.
La fantastique doit faire un triomphe.
Je ne jouerai pas à la fantastique. Et pourquoi ne la jouerais-tu pas ? Tu
auras l'orchestre idéal.
Les trombones renforcées pour le diésiré.
J'ai déniché les cloches que tu voulais pour le sabbat.
Non, je ne jouerai pas à la fantastique.
Mais pourquoi ? Pourquoi ? Par respect pour quelqu'un que tu connais bien.
Et qui me revient en mémoire de plus en plus souvent.
La fantastique, c'est elle, toujours elle.
En dépit de tous les avatars.
L'avatar, c'est moi, Sean.
Ne dis pas de bêtises.
Harriet, alors tu penses à nouveau devoir la respecter.
Non, tu n'y partiras pas ! Mais si tu me quittes même quelques jours, c'est que
tu ne tiens plus à moi.
Parce que je sais.
Tu partiras gaiement, joyeusement.
Et ça, je ne peux le supporter.
Eh bien, je partirai tristement.
Je partirai dans les pleurs et les gémissements.
Nous deux, ça fera un joli concert.
Si encore tu partais seule.
Que veux-tu dire ? La vérité.
Tu me trompes. Tu emmènes ta maîtresse avec toi.
Tu es complètement folle.
J'ai les lettres.
J'ai trouvé les lettres.
Marie Reich.
C'est tout. Tout.
Tu vas fouiller dans mes poches ? Mais tu es folle ! Folle ! Folle ! Me trompez
-moi pour cette cabotine ! Cabotine, alors là, ce mot-là dans ta bouche ? Que
veux-tu dire ? Rien.
Que veux-tu dire ? Rien !
Et grâce à toi, je sais ce qu'est la haine.
Et ça, je ne te le pardonnerai jamais.
Ton pardon.
Ton pardon.
Mais je veux m'amortir de ton pardon.
Ah oui, ta mort. Ta mort. Ta mort.
Et vous pensez être au point pour le premier concert ? Ce n'est pas votre
avis. C'est sûr, mais... Mais quoi ? Je pense à votre accompagnateur.
Il ne disposera que de peu de temps.
Il lui faudra beaucoup de talent.
Mais je compte sur vous, Franz.
Pardonnez-moi, ma chère Marie, mais je regrette. C'est impossible.
La seule gloire du concert doit retomber sur Hector.
Hector. Qu'en penses-tu de ton opinion ? Oh, moi, j'avais une opinion sur Wagner,
elle n'a pas pesé lourd. Maintenant, je n'ai plus d'opinion sur rien.
Oh ! Ma chère Marie, j'aimerais vous parler un instant.
Vous avez raison.
Mission accomplie, Hector.
Marie ne chantera pas.
C'est vrai ? Qu'est-ce que tu lui as dit ? Je lui ai raconté quelques mensonges.
Je sais parler aux femmes, moi, mon cher.
Après l'immense succès de la marche hongroise, Hector regagne à Paris où
tout fut à rejouer, à reconquérir.
Ce furent de nouvelles déceptions, des échecs, des deuils et à nouveau la
ruine. Seul, hélas, Marie Recio lui restait obstinément fidèle.
Alors que la raison même d'Ariette commençait à chanceler.
Alors le 14 février 1847, sur les conseils d'Honoré de Balzac, il décidait
de partir pour la Russie. Et comme Marie Recio... Était effrayé par les voyages,
il décida de partir seul.
Je suis comme les oiseaux de proie, obligé d'aller chercher ma vie au loin.
Balzac m'a affirmé que de Russie, je ne pourrais rapporter moins de 150 000
francs. Il m'a même prêté sa propre police pour me protéger du froid qui
règne à Saint-Pétersbourg.
Vous parlez français ? Quand on me parle, oui.
Et que dites-vous de mon français ? Oh, pardonnez-moi, je manque à tous mes
devoirs.
C'est que je ne suis pas très bavard de nature.
Un ours parmi les ours.
Je croyais passer inaperçu.
De votre français, vous avez une voix très musicale, très charmante.
Vous êtes bien français, déjà flatteur et galant.
Vous connaissez, vous, cette musique ? Vous déplait-elle ? Non, mais ça ne m
'explique pas comment.
Vous la connaissez aussi ? Non.
Sentez-moi la suite.
J'ai oublié la suite.
C'est bien loin, juste une ancienne mélodie que Manouris me chantait.
Sans doute l'ai-je rencontrée moi aussi dans une autre vie. En tout cas, elle n
'a pas manqué de m'inspirer. Cette mélodie, la voici.
Vous voulez la continuer ? Son amour, son
aller sur la mer.
Son aller sur la mer.
Ainsi, je vous intriguais tellement que vous ayez dû fouiller dans mes affaires.
Je n'ai rien fouillé.
Vous dormiez, votre partition a glissé par terre.
Je l'ai ramassée, puis je l'ai lue.
Mais j'avoue que vous m'avez intriguée.
Vous aussi, vous m'étonnez.
Vous déchiffrez admirablement la musique, vous parlez parfaitement le
français, et vous voyagez seul dans un pays où il faut trois jours et trois
nuits pour aller d'une ville à l'autre. Eh bien, je vous laisse à votre
étonnement, monsieur Berlioz.
Si je voyage seule, c'est pour des raisons qui ne regardent que moi.
Oh, pardonne-moi, je ne voulais pas être indiscret.
J'ai la manie de vouloir expliquer les miracles.
Quel miracle ? Notre rencontre.
S'il est exact que les voyages forment la jeunesse, il l'est bien davantage
encore qu'ils déforment les vêtements, chiffonnent les muscles et martyrisent
les articulations.
Tous inconvénients qui m'eussent paru intolérables sans la présence de ma
compagne.
Ainsi en est-il des astres.
Ils illuminent les nuits les plus sombres.
Je voyageais avec un astre.
Le froid, la neige, les paysages désolés, On avait pris des teintes
radieuses. Et d'un coup, j'appréhendais cette ville inconnue et superbe, où
vraisemblablement mon unique lumière allait s'éteindre, telle une étoile
filante.
Voilà, je dois descendre.
Vous reverrai-je ? Je crois... Je crois que oui,
monsieur Berlioz.
Quand, comment ?
Pourquoi dites-vous que vous le croyez ? Je crois au destin.
Et vous ?
Oh non, ça ne va pas recommencer.
Oh là là, quelle tête, mon Dieu.
On va mettre tous des toilettes.
Oh, puis merde.
Monsieur.
Seigneur.
Monsieur.
Monsieur.
Oui. Monsieur Berlioz, je suis monsieur de Lenz.
Entrez, entrez.
Je viens vous faire une communication de la part du comte Wiligorski.
Mais comment savez-vous que je suis ici ? Mais nous attendions votre arrivée
avec tellement d'impatience, monsieur Berlioz.
En ce cas...
Le
comte Virigorski et moi-même espérons que vous avez fait bon voyage.
Oh, excellent, monsieur, excellent. Mais comme vous le voyez, j'étais en train d
'en réparer les effets inévitables.
Ah, j'en suis navré, monsieur, mais vous ne pouvez songer maintenant à vous
reposer. Une grande soirée est organisée en votre honneur.
Toutes les autorités musicales sont réunies à la maison Virigorsky.
Et le comte lui-même m'envoie vous prier très instamment de bien vouloir ma
compagnie. Vous voyez en quel état je suis.
J'imagine bien que vos amis s'attendent à voir arriver chez eux un visage
rébarbatif. Je connais ma réputation.
Mais à ce point... Gardez vos mots d'esprit pour tout à l'heure. D
'ailleurs, sachez que tout Pétersbourg en est friand.
Un brin de toilette, c'est tout. Ça ne vous prendra qu'une minute.
N'oubliez pas que tout le monde vous attend avec impatience.
Son Excellence le Comte Virigorski.
Monsieur.
Voici Monsieur Gedeonov, responsable des théâtres impériaux.
Monsieur.
Le Général Woff, directeur de la chapelle impériale.
Monsieur Henri Romberg, chef d'orchestre au théâtre italien. Je suis très heureux
de vous rencontrer.
Le prince Odoivski.
Monsieur. Monsieur Stasov, votre jeune critique d'art.
Cher maître, mon allocution ne comportera aucun vœu, aucun souhait.
Ce ne sera qu'une exclamation que la capitale répétera demain.
Berlioz est à Saint-Pétersbourg.
Berlioz est parmi nous.
Au Victor Hugo de la musique française.
Je lève mon verre à Hector Berlioz, dont le traité d'instrumentation a reculé les
limites du monde musical.
Monsieur Berlioz, il y a déjà plusieurs années maintenant, nous entendions pour
la première fois avec stupeur et ravissement.
votre requiem.
Nul ne l'a oublié.
Aujourd'hui, je souhaite que s'amplifie la sympathie particulière qui unit votre
musique au sentiment intime et profond des Russes.
Monsieur le Comte, messieurs, chers amis, votre accueil me fait douter de la
modestie de mon talent et de l'humilité de ma naissance.
Les compliments dont vous avez bien voulu me combler, seule la monarque
pourrait les mériter.
Aussi est-ce gravement et respectueusement que je lève mon verre à
la gloire des maîtres vénérés de votre grand pays, au tsar et à la tsarine.
Permettez-moi cependant d'exprimer un regret sincère et profond.
Le regret de ne pas rencontrer parmi vous Celui qui incarne à mes yeux l
'honneur et l'avenir de la jeune musique russe.
Je veux parler de Mikhail Ivanovitch Glinka, que je n'ai guère eu l'occasion
de rencontrer à Paris et à qui me lie une amitié profonde.
Ce sera ma seule pointe de nostalgie.
Consolez-vous, monsieur Berlioz.
Glinka absent, la musique et la nation russe continuent de se porter à
merveille.
N'assistez pas, mon cher, il déteste Glinka.
Pourquoi le général Vuff déteste-t-il Glinka ? N'est-il personne en France
pour vous détester ? Moi aussi.
Eh bien, alors, vous voyez, c'est la même chose ici.
Vous dérangez tous les deux leurs habitudes. Mais alors, il devrait me
détester aussi.
Il vous déteste, n'en doutez pas un instant.
Simplement, vous leur assurez de grosses recettes.
Tandis que Glinka, lui, ne remplit aucune salle.
De grosses recettes ? Vraiment ? Vous n'imaginez pas à quel point.
Alors, allons fêter ça.
Et au diable, elle est imbécile.
Bachelet.
Voilà le palais dont je vous parlais tout à l'heure.
C'est le palais de marbre qui a été construit par Antonio Rinaldi.
De l'autre côté du square, là-bas, une autre réalisation du même architecte.
C'est à croire que tout Pétersbourg a été construit par des Italiens.
Buvons, amis, buvons.
Attendez.
Nous allons boire, mais nous allons boire à tu.
À tu ou à toi, l'essentiel est de boire, non ? Veuillez être sérieux, je vous
prie. Il s'agit d'un rite. Si vous y consentez, dans quelques instants, vous
serez mon frère.
Vous voulez mon sang ? Un couteau, qu'on m'apporte un couteau ! Mais non, pas de
couteau, pas de sang, surtout pas de sang.
Alors quoi ? De la vodka.
Nous allons boire ensemble de la vodka.
Les bras entrelacés.
Après quoi, nous nous tutoirons à jamais.
Mais auparavant, nous devons nous jeter à la figure toutes les injures possibles
et imaginables.
Mais je ne comprends pas. On s'aime ou on s'insulte ? On s'insulte d'abord pour
ne plus avoir à le faire jamais aussi longtemps que nous vivrons.
On se lance au visage les pires insultes, pour s'aimer ensuite sans la
moindre arrière-pensée. C'est pourtant simple, non ? Oh, c'est simple, oui, c
'est très simple. C'est d'une simplicité biblique.
Bibliquement slave.
Eh bien...
Allons-y.
Salopard.
Ordure.
Vipergaleuse.
Ivrogne.
Résidu d'esturgeon.
Testicule de chien vérolé.
Rat visqueux.
À vous.
Je crains de ne pas être très doué. Mon vocabulaire n'est pas aussi étendu que
le vôtre.
Contentez-vous de dire tout ce qui vous passe par la tête ? Oui, oui, oui.
Dilettante.
Podagre.
Cherubini.
Sans doute c'est un peu juste, mais si c'est là le fond de votre âme.
Alors ?
Ça y est, tu es mon ami.
Pour la vie.
Ou que le ciel nous tombe sur la tête.
Demande-moi tout ce que tu désires.
Un concert.
Très bien. Et pour quand ? Dans trois semaines.
Entendu.
D'ici là, une répétition par jour.
Même deux si tu veux, tu n'as qu'à demander.
Avec les meilleurs musiciens de Pétersbourg.
Ils seront là, dès demain matin.
C'est bien.
C'est bien, mais je suis inquiet pour le duo.
Monsieur Vercini chante en russe et Monsieur Riccardi en allemand.
Rassurez-vous, notre public ne considère que la qualité des voix et de la
musique.
Vraiment ? Étrange public.
Eh, vous là-bas, à Paris, vous entendez ? Je vous confie les cœurs.
Par la force des choses, je m'abandonnais à un fatalisme
positivement nihiliste.
Et puisque j'étais dans l'une des plus belles villes du monde,
Messieurs, nous allons tout reprendre depuis le début, mais pour le plaisir.
Mais comment se fait-il que vous parliez si bien français ? Vous ne connaissez
rien à la noblesse russe, mon cher Hector. L'étonnant est plutôt que je
parle encore le russe. À l'institution et dans ma famille, nous ne parlions que
le français.
Il y a une chose que j'aimerais pouvoir dire en russe. Oui, laquelle ? C'est une
chose très, très importante, tout à fait essentielle.
Capital, je vous aime.
C'est hors de question.
Pourquoi ? Dieu sait à qui vous diriez cette phrase.
Peut-être à vous.
Je me tais, je me tais.
Mais je note que j'ai votre main dans la mienne et que vous l'y laissez.
Je viens de composer un cycle de Mélodie. Pourquoi ne le chanteriez-vous
pas à l'un de mes concerts ? Enfin, vous êtes inconscient.
Pourquoi ? Vous avez une voix admirable.
Il ne s'agit pas de ma voix, Hector.
Il m'est permis d'être dans un chœur, à l'église ou au concert.
Mais je ne peux me permettre de chanter en public comme une... Comme une
actrice. Dites-le, dites-le comme une actrice.
De quel droit méprisez-vous les peintres, les poètes, les musiciens, les
fous, les putains ? Enfer et damnation, vous aussi vous auriez honte de compter
Shakespeare dans votre famille. Mais qui êtes-vous donc ? Qu'apportez-vous donc
au monde ? Ma femme est comédienne. Ma première maîtresse était pianiste. Et la
seconde, chanteuse.
Pardon, pardon.
Laissez-moi.
Liuba, Liuba !
Moi aussi, je m'en porte parfois, vous savez.
Vous ne me pardonnez pas.
Je ne pardonne jamais rien.
À qui que ce soit.
Même à ceux que j'aime.
Au contraire, je deviens plus exigeante, plus entière, plus tyrannique.
De quel prix devrais-je payer le scandale de tout à l'heure ? D'une
fidélité totale.
Fidélité ? Mais c'est un mot d'amour, ça.
D'amitié.
Entre mes femmes, vous y croyez ?
Non.
Vous avez parlé de votre femme, dans votre colère.
Et aussi de votre première maîtresse, de votre seconde.
J'aurais dû le cacher.
Ma fidélité doit-elle être rétrospective ?
Ophélia, mon Ariel.
Je veux que tu ne me quittes jamais.
Je veux rester près de toi, tous les jours, toutes les heures.
Liuba, ce ne serait pas plus simple par la porte ? Pour que tout le monde nous
entende et que la babouchka te voit ?
Tu comptes toujours partir pour Moscou ? Le temps d'un concert ou deux.
Sans moi.
Liuba, c'est impossible.
Pour moi, tu ne ferais pas l'impossible.
Mais c'est toi-même qui m'as expliqué ton pays, ses traditions, son
conformisme.
Je suis invité à Moscou et invité seul.
Je ne peux pas imposer, ni même proposer, la présence de quelqu'un d
'autre.
Oui, je suis folle.
Je ne peux pas t'accompagner ? Non.
Mais toi, tu peux rester, tu peux ne pas y aller.
Mais non.
Je t'avais dit que je me montrerais exigeante.
Lis ou pas, ce qui est impossible est impossible. Sois raisonnable.
Alors pars.
Va-t'en.
Va-t'en.
Je parlais d'un ours au pays des ours.
C'est un fou au pays des fous.
Liuba ? Liuba ? Liuba, écoute-moi.
Tu m'écoutes ? Essaie de comprendre.
C'est la première fois depuis des années, peut-être, que je rencontre l
'estime, la considération, l'amitié.
Et demain, peut-être, sûrement même, le succès.
C'est tout un rêve qui se réalise.
Liuba, par pitié, ne me gâche pas tout ça.
Je te promets de revenir très vite.
Moi non plus, je ne peux pas me passer de toi.
Mais pourquoi ne réponds-tu pas ? Parle à la fin, j'étais heureux, tu ne vas pas
tout gâcher.
Arth, je t'en supplie.
Tu étais là, tu m'as entendu.
Alors réponds-moi, parle.
Tu pleures !
Chère Agne, quelle splendeur et quel triomphe. Merci, merci.
Excusez-moi, sa majesté va te voir. Elle t'attend dans sa loge.
L'actrice ? Est-ce vraiment nécessaire ? Est-ce la coutume ? Justement, non, ce n
'est pas la coutume.
Sa majesté vous fait l'honneur de transgresser la règle.
Allez, viens.
Ne la fais pas attendre. Allez, je vous en prie.
Cher monsieur Berlioz, je suis en train de vivre l'instant le plus fastueux de
mon existence et cela ne me fait rien.
Liuba, je perds la tête. Je ne peux même pas écouter ce que me dit l'impératrice
de toutes les Russies. Oh Liuba, la prendre, la consoler.
Mais je vous rends à votre auditoire.
Il est tellement exalté que je ne veux pas surtout lui faire attendre plus
longtemps son idole.
Je remercie votre majesté. Croyez que je suis très flatté.
de quoi se mêle-t-il celui-là ?
À Paris, dans des circonstances analogues, j'aurais erré toute la nuit.
Un jour, je me suis retrouvé complètement perdu, en pleine campagne.
Je suis rentré en charrette.
La charrette était pleine de choux. Tout le monde me prenait pour un fou.
Et si on ne t'aurait même pas remarqué ? Mais si tu veux errer, errons.
En voiture.
Pas en charrette, mais erron tout de même.
Pourrais-tu me tourner à gauche ? Pourquoi pas.
Nalièvre.
Nous étudierons la partition de Roméo dès demain.
Rombert commencera les répétitions partielles. Et quand tu reviendras de
Moscou, Tournons à droite.
Tu as une idée ?
Je
n'irai pas à Moscou.
Hector, c'est impossible.
Tu es devenu fou ou quoi ? Je suis fou.
Tu n'es pas seul en cause.
Là-bas, tout le monde t'attend. Toute la ville est alertée pour te recevoir.
Rentrons.
C'est bon.
De quel droit s'agit-il ? Nous avons prêté serment.
Nous avons fait vœu d'amitié éternelle. J'ai tenu toutes mes promesses, tous mes
engagements. Aujourd'hui, je te demande, je te prie de ne pas renoncer à ton
voyage.
Il faut que tu partes, Hector.
Il le faut au nom de notre amitié.
Elle m'importe plus que tout au monde.
Prends ta décision.
Je t'ai tout dit.
Fais-le pour moi.
Je n'ai plus rien à ajouter.
Pardonne-moi.
Tu me parles un langage que je ne connais pas.
Mon français n'est pas correct.
Oh si, si.
Au contraire.
Mais on ne le parle plus ainsi à Paris.
Chez les canuts de Lyon peut-être, dans les ateliers, ou sur les barricades
lorsqu'il en surgit.
Mais autour de moi, dans mon monde, dans le monde, jamais.
Je vais à Moscou.
Bodaïevski m'avait prévenu. Pour obtenir une salle, je devais affronter le
maréchal du palais, vieillard fort respectable, mais qui avait d'étranges
idées sur la musique et les musiciens.
Ah, cher monsieur Berlioz, laissez-moi vous dire combien je suis content de
vous voir à Moscou.
Je voudrais profiter de votre présence ici pour vous parler de mon petit-fils.
Il est âgé de 12 ans et il apprend à jouer du violon.
Mais il a toutes les peines du monde à se servir de cet instrument. C'est trop
difficile pour lui.
J'espère que vous consentirez à lui donner quelques cours pendant votre
séjour. Monsieur le maréchal, je suis à Moscou pour fort peu de temps.
En outre, il serait miraculeux que je sache enseigner le violon. Je n'ai
jamais touché un archevêque.
Oh, vous ne savez pas jouer du violon ? Monsieur, vous pensez peut-être au
célèbre violoniste Berio, dont le nom en effet ressemble quelque peu au mien.
Et pourtant, vous prétendez donner un concert dans cette ville, m'a-t-on dit ?
En effet, je donnerai un concert, mais je ne jouerai pas de violon.
Tout de même, vous jouez forcément d'un instrument quelconque.
Hélas non, monsieur le maréchal.
Alors dites-moi, comment pouvez-vous donner un concert ?
M. Berlioz fait exécuter sa musique par d'autres. Oui, d'autres musiciens. Hein
? Oui, des musiciens qui exécutent ses propres compositions.
D'autres musiciens, dites-vous ? Voilà qui est étonnant et assez original.
Un concert dirigé par quelqu'un qui ne joue d'aucun instrument.
Soyons clairs, M.
Berlioz, c'est volontiers que je vous prêterai notre salle de concert. Mais
comme vous le savez,
Tout artiste disposant de la salle doit en retour donner un petit récital après
le concert. Il s'agit de la règle et il n'est pas question de contrevenir à la
règle de notre assemblée. Monsieur le maréchal, il se trouve que je me serais
volontiers passé de ce voyage à Moscou. Mais enfin, j'y suis venu. J'aimerais
que ce ne soit pas pour rien.
Je ne suis résolu à faire le sacrifice ni de mes concerts, ni des recettes qui
en découleraient.
J'ai donc le grand honneur, en même temps que l'obstination, de vous
renouveler ma demande.
Je regrette, mais la règle est formelle et ne saurait être transgressée. Si nous
acceptons de vous accueillir dans notre salle, il faudra que vous nous
interprétiez un solo instrumental.
Eh bien, c'est entendu, monsieur le maréchal.
Si vous voulez vous satisfaire d'un solo de tambour, je m'en tirerai sûrement à
merveille. N'insistez pas, vous allez le fâcher définitivement.
Ah, ça n'est pas déjà fait.
Veuillez excuser monsieur Berlioz pour son impatience. Nos usages lui sont mal
connus. Et de plus, son voyage l'a épuisé. Nous vous demandons la
permission de nous retirer.
Ne vous désolez pas, M.
Berlioz, mais tâchez d'y mettre les formes.
Adressez-moi demain votre demande par écrit.
Tout s'arrangera, soyez sans crainte, j'en fais mon affaire.
Merci, merci beaucoup, messieurs. Spasiba.
Blagadaravvas Gaspada.
En tract.
Êtes-vous satisfait, monsieur Berlioz ? Je ne vous remercierai jamais assez,
colonel. Que puis-je faire d'autre pour vous être utile ? Oh, rien, merci.
Simplement m'accorder quelques instants de solitude.
Je comprends.
Liuba, mon amour, mon génie, mon gracieux Ariel.
J'implore ton pardon.
Je ne pouvais éviter ce voyage.
Puisse Deievski avoir été le fidèle interprète de mes pensées. Mais il ne t
'a pas tout dit, car j'ai pris une décision définitive, irrévocable.
Je n'ai pu t'emmener à Moscou. En revanche, et quelle revanche, je suis
bien décidé à te ramener en France avec moi.
Décidé à défier le passé, l'avenir et le présent pour faire de toi ma femme, à la
face du monde entier, devant les hommes et devant Dieu, s'il existe.
Ce qui n'est plus de mon ressort.
Dès le surlendemain, voulant presser les choses, j'entendais recommencer les
répétitions en vue du second concert.
Je trouvais les portes fermées.
L'intransigeant maréchal n'avait fait qu'une seule fois exception à la règle
et à la condition que je n'y revienne pas.
Brave maréchal !
Avait-il deviné quelle hâte j'avais de regagner Petersburg ? Simplement
espérais-je que ma lettre à Liuba m'y avait précédé.
... ... ... ...
Excuse-moi, l'orchestre m'attend.
Quelle merveille.
Merci vraiment.
Mes amis, tout à l'heure, après le concert, j'aurai sans doute à remplir
quelques obligations mondaines, alors je voudrais dès maintenant vous dire
quelques mots.
Jamais, jamais je n'aurais vécu d'instant plus intense, plus
bouleversant, plus chaleureux que parmi vous.
Merci. Merci vraiment.
Vous êtes des musiciens incomparables.
Je vous aime.
Nous avons tout juste le temps de nous préparer pour le concert.
Elle ne viendra pas.
C'est impossible.
Veux-tu que la police intervienne ? La police ? Oui, la police.
Tu as oublié une chose, mon cher.
C'est que Liuba a une famille.
Simeon ! Sa mère s'oppose à ce qu'elle parte avec toi.
La police interviendrait si Liuba recommençait.
Si Liuba recommençait quoi ? Écoute, une fois de plus, au nom de notre amitié, il
faut que tu me crois.
Partons tous les deux.
Je viens avec toi jusqu'à Riga.
Je t'expliquerai en route. Mais de grâce, Hector, je t'en supplie, n
'insiste pas.
Et surtout, ne compromets pas ton prestige, ton succès et ta gloire.
Si elle recommençait quoi ? Je te le dirai, Diciriga.
Mais maintenant, tu dois partir.
C'est ta nature, je le sais, tu es un lutteur.
Mais cette fois, il faut céder.
Bien sûr, c'est absurde.
Absurde ? Absurde que nous nous aimions ? Je ne comprends plus rien.
Cette fugue aurait été la seconde pour elle. La première avait fait un énorme
scandale dans la société.
Un projet de mariage auquel la famille s'opposait.
La fuite à deux.
Ils n'ont pas été bien loués.
Ils furent arrêtés aux portes de la ville.
Il ne me demande pas ce qu'il est devenu.
Il s'est engagé dans l'armée d'Hippocase.
Il a reçu une balle au poumon qui l'a tué.
Bien fait.
C'est un point de vue.
Quoi qu'il en soit, la famille a pris des devants.
De tout son droit, de toute sa force.
Et puis, entre nous, Hector, n'avez-vous pas un homme célèbre qui a dit « On n
'emmène pas sa patrie à la semelle de ses souliers » ? Si, mais il a été
guillotiné.
De toute façon, elle va t'écrire, elle l'a promis.
À Riga, dans quelques jours, tu recevras sa première lettre.
Ensuite, qui sait ?
Il arrive que les choses s'arrangent.
M. Berlioz est calmé ? Oui, je crois.
Vous mettrez tous les dommages sur mon compte.
Bien entendu.
Votre Excellence retourne à Saint-Pétersbourg ? Oui.
Quant à M.
Berlioz, il doit repartir jeudi prochain pour Paris.
Ayez la bonté de le surveiller.
Discrètement, vous comprenez.
Il est calmé, c'est sûr.
On ne le sait jamais.
Bonjour, monsieur. Hector Berlioz. J'attends une lettre urgente.
De quelle provenance ? Petersburg.
Monsieur.
Nous avons l'honneur de vous faire connaître que le montant définitif des
recettes encaissées à l'occasion de vos concerts à Saint-Pétersbourg s'élève à
42 000 francs. Sur cette somme, 18 000 francs vous ont été versés. Vous
trouverez ci-joint un bulletin à ordre qui vous permettra de toucher la somme
complémentaire à Riga, Minx ou Varsovie à votre convenance.
Monsieur Berlioz.
Qu'est-ce que vous faites là ? Vous n'êtes pas de service ? Euh, si.
Comment vous sentez-vous, monsieur Berlioz ? Vous avez de bonnes nouvelles
? Absolument, absolument.
Dites-moi, mon ami, quel est le meilleur restaurant de la ville ? Un restaurant ?
Venez.
Hector Berlioz mourut le 8 mars 1869, 22 ans après son triomphe de Saint
-Pétersbourg.
À la montée au paradis devait succéder la rechute dans l'enfer parisien.
Et tout recommença comme avant. Échec des œuvres nouvelles, de l'enfance du
Christ aux Troyens, dédain et méconnaissance des œuvres anciennes, de
la fantastique à la damnation.
Une suite bouleversante de deuil vint le frapper dans ses affections les plus
profondes. Madame Berlioz, la mère, en 1838.
Le docteur Louis Berlioz, le père, attentionné et affectueux, le 8 mai
1850.
Nancy, la sœur, secrète confidente des jeunes années, le 3 mars 1854.
Adèle, la plus jeune sœur, en 1860.
Marie Recio, sa seconde femme, épousée après la mort d'Ariette, le 13 juin
1862.
Et enfin, c'était le coup de grâce.
Oui, je me souviens parfaitement.
Ce jour-là, le pianiste Richter et moi-même avions organisé une petite
soirée à son intention.
J'en ai oublié la raison.
Peut-être était-ce pour le distraire d'un moment de spleen un peu trop
persistant. Il traversait de nouvelles périodes d'abattement.
Malgré tout, il savait encore rire et on essayait de lui aider.
Les fleurs, c'est pas un peu en trop ? Mais non, quelle idée ! Ça fait un peu
Ophélie.
Le problème, c'est de savoir s'il y a un bon ou un mauvais souvenir.
À ton avis, ça va le faire rire ou pleurer ? Peu importe. L'important, c
'est d'étonner.
C'est lui qui nous l'a appris, nous.
Et c'est à ce moment qu'est arrivé Dank.
Dank, vous vous souvenez ? Le musicien allemand.
Il s'était connu à Berlin, à son retour de Russie.
Arrêtez, par pitié, arrêtez et retirez cela.
Qu'est-ce qu'il se passe ? C'est effrayant.
Louis, son fils, est mort.
Comment le sais-tu ? Par hasard.
J'étais au ministère ce matin. Le bruit courait. J'ai voulu enlever la canette.
C'est officiel.
Vous vous souvenez des circonstances atroces de cette disparition ? Louis
était marin et navigué Dieu sait où. Du côté de la Havane, je crois.
Une épidémie de fièvre jaune, son corps jeté à la mer.
à cinq ou six mille kilomètres de ceux qu'il aimait.
Louis, l'enfant d'Ariette, d'Ophélie, de Juliette.
Me voici, quelle est ta surprise ? Ne suis-je pas mis à ta
guise ? L'épée aux côtés, la plume au chapeau.
Nous ne l'attendions pas si tôt, ni si joyeux.
Visiblement, il ignorait tout encore.
Nous fûmes.
Horriblement prise au dépourvu.
Eh bien, quoi ? C'est la musique de Gounod qui vous déplaît ? Je me suis
trompé d'heure ? De jour, alors ? Non.
Non.
Qu'est-ce que ça veut dire ? Hector, je crois que nous devons remettre notre
fête. Excusez-moi.
Qu'est-ce qui lui prend ? Hector, il est arrivé un malheur
abominable. Chez les dames que ? Oui.
De quoi s'agit-il ? Un deuil ? Un deuil, un deuil, oui, c'est cela.
Qui ? Qui
cela ? Nous ne savons
pas très bien.
Mais enfin, pourquoi tant de mystères ? Expliquez-moi, mon Dieu.
Il ne vous l'a pas dit ? Il est juste passé
en coup de vent.
Complètement abattu.
On n'a pas voulu... Vous n'avez pas voulu ? Eh bien, je veux, moi. Ça, c'est
extraordinaire.
Un ami arrive, qui vous fait part de ses malheurs, et vous n'avez même pas le
cœur de chercher à savoir.
de partager sa peine, de le retenir auprès de vous. Hector, je t'en prie,
écoute-moi.
Je vais tout te dire, tout expliquer.
Mais expliquer quoi ? Ritter dit que vous ne savez rien.
C'est-à-dire, nous savons, mais ce n'est pas une certitude
absolue.
Hector, écoute-moi.
Il va te falloir beaucoup de courage.
Et à lui donc ?
C'est lui qui est touché, qui est meurtri.
Et vous l'avez laissé partir sans un mot. C'est indigne, indigne ! Victor !
Mais je ne t'ai pas tout dit.
J'en sais suffisamment.
Je désire parler à monsieur.
Mais monsieur n'est pas rentré.
À rentrer.
Monsieur désire attendre monsieur ?
Mon
ami, Berthold m'a appris votre calvaire. Mon calvaire ?
Mais à quoi faites-vous allusion ? Comment vous ne savez pas ? Mais quoi
donc ? Que se passe-t-il ? Que me cache-t-on ? Alors c'est à moi...
C'est à moi de me faire la
messagère d'un si grand malheur.
Victor. C'était à moi.
C'était à moi de mourir.
Laissez-moi.
Laissez-moi.
Rentrez chez vous.
Rentrez chez vous.
J'ai peu connu Louis.
Son père lui-même ne le voyait que de loin en loin, au hasard des rares
escales qu'il faisait en France.
Ce que je sais, c'est que leurs relations ne furent pas sans nuages.
Hector l'aimait comme il savait aimer, c'est-à-dire passionnément, durement,
injustement.
C'était le fils d'Harriet, et comme elle, il avait subi les fuites, les
fugues, et finalement l'abandon d'Hector.
Curieusement, c'est aux obsèques de Marie Recio que je la vis pour la
dernière fois.
Marie.
Celle qui avait pris la place d'Ariette.
Marie que certainement il détestait de toute son âme.
Louis. Selon ce que m'en dit Hector, des années plus tard, il se déroula alors
une étrange soirée.
Où m'emmènes-tu ?
Tu la détestais tout gêné.
J'aimais ma mère.
Elle est venue de bien loin, pourtant.
Mon père était dans la peine.
Ta maison natale.
Vous pouvez disposer.
Tu te souviens ? J'étais si jeune.
Vraiment ? Tu n'as aucun souvenir.
habitent à présent ? Des fantômes, certainement.
Et qui attendent le mien.
Père, que faisons-nous là, précisément ce soir ? Je ne comprends plus.
Pourquoi pleures-tu ? Sur qui ? Sur moi.
Sur moi.
Viens.
Rentrons.
Le fiacre est déjà reparti.
Eh bien, rentrons à pied.
Tu n'y penses pas.
Nous allons trouver une auberge dans les environs.
Dans l'état où tu es.
Qu'est-ce que tu sais de mon état ? La nuit va bientôt tomber.
Eh bien, que tombe la nuit.
Pénétré dans ces forêts aussi vieilles que le monde.
La nuit s'approche, les ombres s'épaississent.
On entend les bêtes sauvages passer dans les ténèbres. La terre murmure sous les
pas. Le voyageur est seul.
Mais l'esprit de l'homme remplit aisément les espaces de la nature.
Et toutes les solitudes de la terre sont moins vastes qu'une seule des pensées de
son cœur.
Je n'avais pas ton âge que je connaissais ces pages de Châteaubriand
par cœur.
Mais j'en ai presque tout oublié. La mémoire me manque, à moins que ce ne
soit le cœur.
Assieds-toi, je préparerai ta chambre.
Qui te parle de dormir ? Bien, j'ai quelque chose à te montrer.
Coup de père, j'imagine que rien ne presse. Ce serait peut-être plus
raisonnable de dormir.
Raisonnable ?
Tu connais ce mot-là, toi ? Quand tu auras mon âge, tu sauras que tout
presse.
Tout.
Ceci t'appartient.
Je l'ai gardé, dissimulé, à ton intention.
Personne ne l'a ouvert depuis huit ans.
Et voilà.
C'est un cercueil que nul n'a jamais profané.
Pas même Marie.
Tiens, passe-moi dans la couverture.
Je suis fourbu.
Je vais te descendre dans ta chambre. Ce serait plus... Praisonnable ?
Confortable, disons.
Si j'avais besoin de confort, je ne dormirais pas dans un cimetière.
Ceci est notre domaine exclusif.
Tu vas repartir.
Sans doute est-ce la dernière fois que nous sommes ainsi réunis, tous les
trois.
Emporte cette malle, ne la quitte pas.
Marie, tu l'aimais ? Tu l'avais aimée ? Quelle question étrange.
Oui. C'est que... On a l'impression que c'est ma mère que tu enterrais hier.
Pas Marie.
C'est sûrement beaucoup plus que cela.
Un objet de culte qui n'a pas de nom précis.
L'amour.
La femme.
L'idée qu'on s'en fait.
Qui était Harriet ? Qui était Camille ? Qui était Marie ?
Estelle ? Liuba ? Et les autres ?
À elles toutes, elles ont le visage unique de l'amour.
Tu comprends ?
Non.
Eh bien, moi non plus.
Mais moi, je n'aurais personne pour me fermer les yeux.
Personne, non.
J'ai veillé sur ces derniers instants, mais non le dernier.
Mais quel est au juste le dernier instant pour un homme ? Celui où le cœur
s'arrête de battre ?
Celui où la raison commence à faire défaut.
Comment est-il ? Bizarre.
Berlioz bizarre ? Mais il l'a toujours été, ma soeur. Ce serait plutôt bon
signe. Il est avec un monsieur, décoré. Monsieur je-ne-sais-plus-qui de l
'Institut. Ça va être pittoresque.
Mon cher ami, vous me permettrez cependant d'insister ? Monsieur...
Si vous devez faire un discours sur ma tombe, je préfère ne jamais mourir.
Pardon, mais...
Qui que vous soyez, monsieur, sachez une chose.
On meurt toujours stupidement dans les opéras.
Si c'était à refaire... Ce qui est stupide, c'est de mourir.
C'est exact, monsieur.
Mais je ne le fais pas exprès.
Oh, c'est toi.
Comment te sens-tu ? Comment me trouves-tu ? Je te connais depuis plus
de vingt ans et je ne t'ai jamais vu en bonne santé.
Alors je te trouve parfaitement normal.
Tu pourrais ajouter que je n'ai jamais été normal.
J'ai apporté la partition de Benvenuto.
Je me suis aperçu d'une chose stupide.
Tu ne l'as jamais dédicacée.
C'est indispensable.
C'est dynamique.
Je ne me souviens plus de ton nom.
Je ne me souviens plus de ton nom.
À mon ami.
Cela me suffit largement, mon ami.
Je suis l'unique privilégié.
Qui es-tu ? Qui es-tu ?
Laisse-moi.
Excuse-moi, je n'ai personne pour me fermer les yeux.
Alors je prends mes précautions tout seul.
Monsieur ! Monsieur ! Monsieur Berlioz est mort !
Berlioz est mort !
Perlios est mort ! Perlios est mort ! Perlios est mort !
Hector Berlioz.
Vous me demandez d'évoquer Berlioz au travers de quelques anecdotes et de
souvenirs personnels. Je souhaiterais éviter de prononcer des banalités sur
son œuvre. Je laisse ce soin aux historiens et aux musicologues.
Mais il y a une chose dont personne n'a jamais entendu parler.
Bien sûr, vous connaissez la fantastique, la donation de Faust,
Roméo, l'enfance du Christ les plus célèbres de ses œuvres.
Pourtant, il est une musique de lui que vous ne connaissez pas parce qu'il ne l
'a jamais écrite, une musique qu'il s'est contenté de rêver quelques notes
aussitôt détruites.
C'était, je crois, en 54.
Nous nous trouvions alors à Hanovre.
Il était dans la pleine force de son talent malgré quelques périodes
dépressives.
Un plat travail ?
Tu permets un instant ? De
quoi je me mêle ?
Bon,
alors maintenant, ça suffit. Tu m'entends ? C'est très bon.
Allons voir ça chez moi.
Franz, j'ai une chose à te dire.
Quoi ? Alors,
tu viens ?
Pardon, monsieur, l'hôtel de l'Ombudsman.
L'hôtel de l'Ombudsman.
C'est la lunaire, monsieur.
C'est grave.
Merci.
Qu'est-ce que tu faisais ? Rien, rien.
Rien de quoi parler.
Quatre chœurs, deux pianos soutenus par Citroën Bonne.
Le tutti reprend le thème, ou alors, les celli et les contrebasses reprennent le
thème joué par les cuivres.
Alors, ce piano, on le brûle ou on tape dessus ? Allez, donne tes pages.
Quelles pages ? Les pages que tu écrivais tout à l'heure à la taverne.
Donne-les.
Je ne les ai plus.
Où sont-elles ? Comment s'appelle le fleuve qui traverse un oeuvre ? La
peine, pourquoi ? Oh, alors elles sont au fond de la peine.
Quoi ? Mais tu es devenu fou ! Oui, je sais, je suis fou, voilà, je suis fou !
Je vais t'expliquer, ça fait deux jours que ça dure.
Enfin, deux nuits.
J'ai tout entendu.
Entendu ? Quoi ? C'est ridicule, disons que j'ai eu la fièvre.
C'était ça ? Ça m'est
venu dans le lit que je dormais.
J'ai eu l'idée de toute la symphonie.
Enfin, je crois.
Parce qu'au réveil, j'avais encore en tête le premier mouvement, un allégro, à
deux dents.
Non, non, pas mineur.
Ah bon.
Et ensuite ? Ensuite, j'ai commencé à l'écrire.
Oui, pour la déchirer aussitôt.
Enfin, tu sais que je ne suis pas un homme à me laisser impressionner par un
simple thème.
Un perdu dit se de retrouver.
L'essentiel vient ensuite.
Mais ça, c'est beau, tu sais.
C'est riche, j'aime.
Ah oui, riche de virtualité, tu comprends ? Riche de tout ce que tu
veilles mettre de toi.
De ton imagination, ton génie.
Oh, arrête, mon génie.
Mon génie, je le connais.
J'en parle, je le proclame.
Et en plus, j'y crois.
Et même plus que les autres.
Mais alors, pourquoi ce massacre ? Parce que...
Parce que je suis fatigué.
Tu as tant de facilité, pourtant.
Tu as écrit la marche hongroise en 24 heures et la marche au supplice en une
nuit.
C'est vrai que j'ai raconté ça.
Je l'ai même écrit, non ? C'était pas vrai.
Remarque que je m'en doutais bien un peu.
Mais tu sais, la fatigue, tu peux la surmonter si tu le veux.
Ça passe, ça s'oublie très vite.
Si je commence à écrire, il me faudra aller jusqu'au bout.
Ça représente quatre à cinq mois de travail.
J'en ai mis sept pour écrire Roméo.
Et de quoi vivrai-je ? J'ai des dettes, j'ai mon fils encore pratiquement à
charge.
La survie qu'en écrivant des feuilletons et des critiques.
C'est stupide, mais ça me prend un temps énorme. Puis je ne sais pas m'arrêter.
Quand j'aurai terminé l'écriture, il me faudra un copiste. Coût, mille ou douze
cents francs.
Ensuite, il faudra faire entendre l'ouvrage. Un concert dont les recettes
ne couvriront pas la moitié des frais. Non, non, non.
Je perdrai tout ce que j'ai et tout ce que je n'ai pas dans cette entreprise.
Alors il vaut mieux tout oublier.
Demain, après-demain, je me réveillerai guéri.
Tout souvenir de cette musique aura disparu.
À son insu, je notais à la hâte les thèmes que j'avais pu lire.
Afin qu'il ne soit pas définitivement perdu.
Pourtant, tu n'es pas en France.
Rien ni personne ne t'y rappelle d'urgence.
Quoi ? Pourquoi ? Quel rapport ? Je veux dire qu'il est inutile d'évoquer les
problèmes qui t'accableraient si tu te trouvais en France.
Puisque tu peux y échapper.
Y échapper ? Tu verras.
On t'expliquera, ça ira.
Comment ? On t'expliquera.
Ou plutôt, il t'expliquera.
C'est toi.
Et maintenant, il faut que nous bavardions avec tous les deux nos
superposés.
Très heureuse de vous savoir, la comtesse. Merci, votre majesté.
Monsieur List m'a fait part des vastes projets qui vous agitent, mais il m'a
dit aussi que vous hésitiez à les réaliser.
Je n'hésite pas le moins du monde, majesté.
Il se trouve simplement que je n'ai plus d'illusions, voilà tout.
Je sais bien que...
Ça et là, dans le monde, on commence à jouer quelques-unes de mes œuvres, mais
je pense que ma carrière musicale ne deviendrait réellement passionnante que
si j'atteignais 150 ans, ce qui est fort peu probable.
Je vais bientôt regagner Paris.
Je retrouverai l'imbécilité et l'improbité de mes compatriotes.
Mais nous aussi, nous sommes vos compatriotes, cher M.
Berlioz, au royaume de l'art et de la musique.
Mon pays est prêt à vous accueillir.
Vous pourrez mûrir vos projets les plus ambitieux.
Ce que le monde, monsieur Berlioz, est en droit d'attendre d'un artiste comme
vous.
Majesté, Liszt vous a parlé de projets, il se trompe, il ne s'agit que de rêves.
Je me permets de faire appel à votre gratitude.
Avec nos musiciens et nos chanteurs, vous ferez de cette ville le centre
musical de l'Allemagne.
Et même de l'Europe.
Mon ami n'a pas l'habitude d'une pareille générosité, Majesté.
Il faut lui donner le temps d'y réfléchir.
Eh bien, soit réfléchissez, monsieur.
La place de maître de chapelle sera bientôt vacante et je la mets à votre
disposition.
Vous fixerez vous-même le montant de vos émoluments.
Si vous trouvez le nombre de musiciens insuffisants, je ferai venir des
artistes de Hambourg, de Dresde, de Braswick, s'il le faut. Mais votre
symphonie rêvée, vous la devez au monde.
Vous la lui donnerez.
Tu n'aimes pas Paris ? J'y ai des amis.
Du moins dans les cimetières.
Et Paris non plus ne t'aime ? J'aime être détesté.
Oh, ne dis pas ça.
C'est juste une habitude que tu as prise.
Justement. J'ai changé d'habitude à mon âge. Ah non.
Essaie d'oublier ton orgueil. Tu dois à tout prix accepter la proposition du roi
au moins jusqu'à ce que tu aies pu écrire la partition.
Comment ça l'oublier ? Eh bien, je te la rappelle.
Ce que tu avais noté avant de tout détruire, je l'ai reconstitué.
Arrêtez, Cochet !
Cet
avoir... Allez.
À cet instant, j'ai l'impression d'avoir gagné la partie.
Et Branly, certes, il l'était.
Il ne restait plus qu'à laisser faire la nuit.
Cette nuit qui, dit-on, porte conseil.
Et le lendemain après-midi, je l'attendis longuement à notre rendez
-vous habituel.
Longuement, c'est-à-dire vainement.
Mais en fait, il était à Brême où j'avais oublié qu'il devait donner un
concert quelques jours plus tard, pour la somme de 400 francs.
Personne pourtant ne l'obligeait à précipiter son départ.
Et surtout, j'avais oublié qu'il avait pour le malheur une étrange disposition,
une espèce de vocation maladive qui lui faisait fuir tout accommodement avec le
ciel, comme cela arrive souvent aux âmes inquiètes. La joie semblait lui faire
honte.
On pourrait même dire que le bonheur de Berlioz, c'est d'avoir vécu malheureux.
Voilà. Mais j'avais promis de ne pas vous dire de banalités.
Sans prétention et sans chauvinisme, je crois pouvoir dire que c'est ici
qu'il a connu l'un des plus grands triomphes de son existence.
Sans doute est-ce pourquoi il nous a fait la signe d'heure de revenir dans
notre ville.
Je l'avais quitté à Riga en 1847, ulcéré par une amourette décevante.
Mais vaillant, dynamique, combattif.
Et je l'ai retrouvé.
Comment dites-vous en français ? Moribond.
Quelle force a bien pu le pousser à entreprendre un voyage aussi exténuant
? La fidélité ? L'amitié ? Peut-être.
Du moins, je l'espère.
Mais quelle force le poussait vers le pupitre ?
Après des heures de prostration, de souffrance,
la musique.
Oui.
C'était en novembre 1867.
Qu'est-ce que vous dites ? Qu'est-ce que vous dites ?
Aidez-moi, il faut que j'y aille.
Ce soir-là, il eut un sursaut durable.
Il refusa même qu'on le raccompagna à son domicile. Je dis bien à son
domicile. On l'avait logé somptueusement dans les appartements du Palais Michel.
Avec une voiture à sa disposition.
Je veux tout revoir.
Tout. C'est la dernière fois.
Mais il fait nuit noire.
La première fois aussi.
Exténué.
Je le serai davantage demain.
S'il t'arrive la moindre des choses, tu ne parles pas un mot de russe. Je n'ai
besoin que de deux mots.
Comment dit-on à droite en russe ? Naprava. Naprava. Et à gauche ?
Naliéva. Naliéva. Naprava, Naliéva. Merci.
Merci. Ça suffira.
Je connais cette ville.
comme si elle était mienne.
Pas étonnant que tu connaisses un pareil succès auprès des Russes.
Tu es aussi fou que...
Atelier
!
Louba, réponds-moi, parle.
Je ne peux pas.
Pourquoi ? Parce que je pleure.
11 décembre, on célébra l'anniversaire de sa naissance par un somptueux banquet
de 150 couverts.
Ce fut, je crois, sa dernière fête.
La société musicale de Russie, consciente de l'importance du rôle que
vous avez joué dans l'histoire de l'art, et voyant en vous l'un des fondateurs de
notre nouvelle école, a le plaisir, je dirais même la joie, de vous remettre...
Son diplôme d'honneur, M. Berlioz.
Cet hommage, nos compositeurs sont heureux de vous le rendre.
Permettez-moi de vous les présenter.
Alexandre Borodin.
Nikolai Rimsky-Korsakov.
Modeste Petrovitch Moussorsky.
Et Millie Balakirev, qui est l'animateur de notre société.
Mais je vais maintenant laisser la parole à un homme qui bénéficie tout à
la fois du droit d'aînesse et du privilège de votre amitié. Il s'agit de
notre admiré et respecté confrère, Vladimir Odoïevski.
Tout d'abord que l'Assemblée me pardonne ma familiarité.
Mais c'est effectivement à un ami que je m'adresse.
Mes mots seront donc...
Les mots de l'amitié.
Hector, tu as contribué à l'immense développement qu'a atteint la musique de
notre temps.
La musique qu'on appellera désormais la musique du 19e siècle.
Le futur historien, rappelant les étapes par lesquelles est passé notre art, dira
maintenant, c'était avant.
Berlioz ou c'était après Berlioz.
En ce qui nous concerne, j'affirme aujourd'hui que grâce à toi, grâce à ton
exemple, la nouvelle musique russe réclame sa place dans la culture
musicale de l'Occident. Je te remercie.
Mon ami,
Un fatigable combattant du progrès et de l'avenir, je peux affirmer que le soir
de ta vie sera l'aube de ton immortalité.
Mes amis, bientôt, je crois, ma voix ne vous parviendra plus que d'outre-tombe.
Aussi, en attendant d'entendre les paroles d'un homme couché pour l
'éternité,
accepter d'entendre celle d'un homme provisoirement assis.
N'y voyez-je vous pris nulle inconvenance.
Pardon.
Sans doute ne devait-il mourir qu'un peu plus d'un an après, mais certainement c
'est ce jour-là qu'il est entré en agonie.
Et l'homme, un misérable acteur qui, pendant son heure,
s'agite et se pavane sur le théâtre et qu'ensuite on n'entend
plus.
C'est une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui n'a
aucun sens.
Madame Fournier, il y a maintenant plusieurs années qu'Hector Berlioz a
publié ses mémoires. À les relire, il semble que vous soyez la seule
survivante parmi les femmes qu'il ait aimées.
Estelle Duboff, c'est vous.
La Stella Montice, c'est vous.
Quels souvenirs avez-vous de lui ? Qui vous dit qu'il m'a aimée ? C'était un
enfant plein d'imagination.
Pourtant, Berlioz a voulu vous épouser.
Oui, il y a deux ans de cela.
Nous nous étions vus ici même pour la dernière fois, voyons, c'était en 1815
ou 16.
Eh bien, 50 ans après, il est revenu ici pour me demander en mariage.
50 ans pendant lesquels nous n'avions pris la moindre nouvelle l'un de l
'autre.
50 ans avant de m'envoyer une lettre enflammée, suivie de beaucoup d'autres
et de menaces de suicide si je ne consentais pas à répondre à sa flamme,
comme il disait.
Voyons, monsieur.
Vous trouvez ça sérieux ? Sérieux, je ne sais pas.
Sincère, certainement. Et émouvant, en tout cas.
À 70 ans, tout ce qui ramène à l'enfance est émouvant.
Oui. Vous l'avez aimé ? Je ne sais pas.
Tout est si loin.
J'aimais ma jeunesse. Je l'aime toujours.
Père Liose l'a traversée un instant.
Peut-être l'ai-je aimé avec elle.
À travers elle.
Avez-vous eu alors le sentiment qu'il deviendrait un homme illustre ? Ah oui ?
Qu'il est devenu illustre ? Vous l'ignoriez ? Oh, je sais comme tout le
monde ici qu'il a beaucoup fait parler de lui.
Oh, je crois qu'il aimait ça.
Et que pensez-vous de sa musique ?
Je vais peut-être vous étonner, monsieur.
Je suis une provinciale. Je ne suis jamais montée à Paris.
Eh bien, sa musique, monsieur, je ne la connais pas.
Je ne l'ai jamais entendue.
Oh, sauf... sauf une chose.
Une chanson, je m'en souviens.
Une chanson qu'il avait écrite pour moi, disait-il. Il était menteur.
Il me l'a chantée une fois au fond de ce jardin.
C'était... Je vais nous quitter
pour jamais Nos
deux pays
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