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L'évolution de la condition féminine ne s'est pas poursuivie continuellement.
Avec les grandes invasions, toute la civilisation est remise en question.
Le droit romain lui-même subit l'influence d'une idéologie neuve, le
christianisme. Et dans les siècles qui suivent, les barbares font triompher
leurs lois. La situation économique, sociale et politique est bouleversée.
Celle de la femme en subit le contre-coup.
L'idéologie chrétienne n'a pas peu contribué à l'oppression de la femme.
Sans doute, il y a-t-il dans l'Évangile un souffle de charité qui s'étend aussi
bien aux femmes qu'aux lépreux.
Ce sont les petites gens, les esclaves et les femmes qui s'attachent le plus
passionnément à la loi nouvelle.
Dans les tout premiers temps du christianisme, les femmes, quand elles
se soumettaient aux joues de l'Église, étaient relativement honorées.
Elles témoignaient comme martyrs aux côtés des hommes.
Elles ne pouvaient cependant participer au culte qu'à titre secondaire.
Les diakones n'étaient autorisées qu'à accomplir des tâches laïques, soins
donnés aux malades, secours dispensés aux indigents. Et si le mariage est
considéré comme une institution exigeant la fidélité réciproque, il semble
évident que l'épouse doit y être totalement subordonnée à l'époux. À
travers Saint-Paul s'affirme la tradition juive farouchement
antiféministe. Saint Paul commande aux femmes l'effacement et la retenue. Il
fonde sur l'Ancien et le Nouveau Testament le principe de la
subordination de la femme à l'homme.
Et
ailleurs,
Dans une religion où la chair est maudite, la femme apparaît comme la plus
redoutable tentation du démon.
Tertullien écrit Saint
Ambroise
Celui que la femme a conduit au péché, il est juste qu'elle le reçoive comme
souverain. Et saint Jean Chrysostome ? En toutes les bêtes sauvages, il ne s'en
trouve pas de plus nuisante que la femme.
Quant au IVe siècle, le droit canonique se constitue. Le mariage apparaît comme
une concession aux faiblesses humaines. Il est incompatible avec la perfection
chrétienne. « Mettons la main à la cognée et coupons par ses racines l
'arbre stérile du mariage », écrit saint Jérôme.
À partir de Grégoire VI, lorsque le célibat a été imposé aux prêtres, le
caractère dangereux de la femme est plus sévèrement souligné. Tous les pères de l
'Église proclament son abjection.
Saint Thomas sera fidèle à cette tradition quand il déclare que la femme
n'est qu'un être occasionnel et incomplet, une sorte d'homme manqué. « L
'homme est la tête de la femme, tout ainsi que le Christ est la tête de l
'homme », écrit-il.
Il est constant que la femme est destinée à vivre sous l'emprise de l
'homme et n'a de son chef aucune autorité.
Aussi, le droit canon n'admet d'autre régime matrimonial que le régime d'otale
qui rend la femme incapable et impuissante.
Non seulement les offices virils lui demeurent interdits, mais on lui défend
de déposer en justice et on ne reconnaît pas la valeur de son témoignage.
Les empereurs subissent de façon mitigée l'influence des pères de l'Église.
La législation de Justinien honore la femme en tant qu'épouse et mère, mais l
'asservit à ses fonctions.
Ce n'est pas à son sexe, c'est à sa situation au sein de la famille qu'est
due son incapacité.
Le divorce est interdit et il est exigé que le mariage soit un événement public.
La mère assure ses enfants une autorité égale à celle du père.
Elle a les mêmes droits à leur succession.
Si son mari meurt, elle devient leur tutrice légale.
Le senatus consul de Vélien est modifié.
Dorénavant, elle pourra intercéder au profit des tiers.
Mais elle ne peut contracter pour son mari.
Sa dot devient inaliénable, c'est le patrimoine des enfants et il lui est
interdit d'en disposer.
À ces lois se juxtaposent, dans les territoires occupés par les barbares,
les traditions germaniques.
Les mœurs des Germains étaient singulières.
Ils ne connaissaient de chef que pendant les guerres. En temps de paix, la
famille était une société autonome.
Il semble qu'elle fut intermédiaire entre les clans fondés sur la filiation
utérine et l'agence patriarcale.
Le frère de la mère avait le même pouvoir que le père et tous deux
gardaient sur leur nièce et fille une autorité égale à celle de son mari.
Dans une société où toute capacité avait sa source dans la force brutale, la
femme était en fait entièrement impuissante. Mais on lui reconnaissait
des droits que la dualité des pouvoirs domestiques dont elle dépendait lui
garantissait.
Asservie, elle était cependant respectée. Son mari l'achetait, mais le
prix de cet achat constituait un douer, qui était sa propriété.
Son père, en outre, la dotait. Elle recevait sa part de la succession
paternelle et, en cas de meurtre de ses parents, une part de la composition
payée par le meurtrier.
La famille était monogame, l'adultère sévèrement punie et le mariage respecté.
La femme demeurait toujours en tutelle, mais elle était étroitement associée à
son époux. « Dans la paix, dans la guerre, elle partage son sort.
Avec lui, elle vit, avec lui, elle meurt », écrit Tacite.
Elle assistait au combat, apportant de la nourriture aux guerriers et les
encourageant par sa présence.
Veuve, une partie de la puissance de son époux défunt lui était transmise.
Son incapacité, ayant ses racines dans sa faiblesse physique, n'était pas
considérée comme exprimant une infériorité morale.
Des femmes étaient prêtresses, prophétesses, ce qui conduit à supposer
qu'elles avaient une instruction supérieure à celle des hommes.
Dans les successions, parmi les objets qui revenaient de droit aux femmes, on
compta plus tard les bijoux et les livres.
C'est cette tradition qui se perpétue pendant le Moyen-Âge.
La femme est dans l'absolue dépendance du père et du mari.
Au temps de Clovis, le mundium pèse sur elle pendant toute sa vie.
Mais les Francs ont renoncé à la chasteté germanique.
Sous les Mérolingiens et les Carolingiens règne la polygamie.
La femme est mariée sans son consentement, répudiée selon les
caprices du mari qui assure elle droit de vie et de mort.
On la traite comme une servante.
Elle est protégée par les lois, mais c'est en tant qu'elle est la propriété
de l'homme et la mère de ses enfants.
L'appeler prostituée sans en avoir fait la prave, c'est une injure qui se paie
15 fois plus cher que toute insulte adressée à un homme.
L'enlèvement d'une femme mariée équivaut au meurtre d'un homme libre.
Serrer la main ou le bras d'une femme mariée entraîne une amende de 15 à 35
sous. L'avortement est interdit sous peine d'une amende de 100 sous.
Le meurtre d'une femme enceinte coûte quatre fois celui d'un homme libre.
Une femme qui a donné des preuves de fécondité vaut trois fois un homme
libre. Mais elle perd tout son prix quand elle ne peut plus être mère.
Si elle épouse en esclave, elle est mise hors la loi et ses parents sont
autorisés à la tuer.
Elle n'a aucun droit en tant que personne.
Cependant, quand l'État devient puissant, s'ébauche l'évolution que nous
avons vu s'accomplir à Rome.
La tutelle des incapables, enfants et femmes, cesse d'être un droit de famille
pour devenir une charge publique.
À partir de Charlemagne, le mindium qui pèse sur la femme va appartenir au roi.
Il n'intervient d'abord que dans les cas où la femme est privée de ses tuteurs
naturels, puis il accapare peu à peu les pouvoirs familiaux. Mais ce changement n
'amène pas l'émancipation de la femme franque.
Le mundium devient pour le tuteur une charge, il a le devoir de protéger sa
pupille. Cette protection entraîne pour celle-ci le même esclavage que Naguère.
Quant au sortir des convulsions du haut Moyen-Âge, la féodalité s'organise. La
condition de la femme y apparaît comme très incertaine. Ce qui caractérise le
droit féodal, c'est qu'il y a confusion entre le droit de souveraineté et celui
de propriété, entre les droits publics et les droits privés.
C'est là ce qui explique que la femme se trouve tour à tour abaissée et relevée
par ce régime.
Elle se voit d'abord déniée tout droit privé parce qu'elle n'a aucune capacité
politique.
En effet, jusqu'au XIe siècle, l'ordre est fondé sur la seule force, la
propriété sur le pouvoir des armes.
Un fief, disent les juristes, c'est une terre que l'on tient à charge de
services militaires.
La femme ne saurait détenir le domaine féodal parce qu'elle est incapable de le
défendre. Sa situation change quand les fiefs deviennent héréditaires et
patrimoniaux. On a vu qu'il traînait dans le droit germanique quelques
survivances du droit maternel.
En l'absence d'héritiers mâles, la fille pouvait hériter.
De là vient que la féodalité admet aussi vers le XIe siècle la succession
féminine.
Cependant, le service militaire est toujours exigé des vassaux. Et le sort
de la femme n'est pas amélioré du fait qu'elle devient héritière.
Elle a besoin d'un tuteur masculin, c'est le mari qui joue ce rôle.
C'est lui qui reçoit l'investiture, qui porte le fief, qui a l'usifruit des
biens. Telle l'épicière grecque, la femme est l'instrument à travers lequel
le domaine se transmet, non sa détentrice.
Elle n'est pas pour autant émancipée. Elle est en quelque sorte absorbée par
le fief, elle fait partie des biens immobiles.
Le domaine n'est plus la chose de la famille, comme au temps de l'agence
romaine. Il est la propriété du suzerain, et la femme appartient aussi
au suzerain.
C'est lui qui lui choisit en époux.
Quand elle a des enfants, c'est à lui plutôt qu'à son mari qu'elle les donne.
Ils seront les vassaux qui défendront ses biens.
Elle est donc esclave du domaine et du maître de ce domaine à travers la
protection d'un mari qu'on lui a imposé.
Il est peu d'époque où son sort ait été plus dur.
Une héritière, c'est une terre et un château. Les prétendants se disputent
cette proie et la jeune fille n'a parfois que 12 ans ou moins encore quand
son père ou son seigneur la donne en cadeau à quelques barons.
Multiplier les mariages, c'est pour un homme multiplier ses domaines.
Aussi, les répudiations abondent. L'Église les autorise hypocritement.
Le mariage étant interdit entre parents jusqu'au 7e degré, et la parenté se
définissant par des rapports spirituels tels que ceux de parrain-marraine, aussi
bien que par les liens du sang, on trouve toujours quelques prétextes à une
annulation. On compte au XIe siècle quantité de femmes qui ont été répudiées
4 ou 5 fois.
Veuve, la femme doit accepter aussitôt un nouveau maître.
Dans les chansons de gestes, on voit Charlemagne remarier en bloc toutes les
veuves de ses barons morts en Espagne.
Dans Girard de Vienne, la duchesse de Bourgogne vient d'elle-même réclamer au
roi un nouvel époux. « Mon mari vient de mourir, mais à quoi sert le deuil ?
Trouvez-moi un mari qui soit puissant, car j'en ai bien besoin pour défendre ma
terre. » Quantité d'épopées nous montrent le roi ou le suzerain disposant
tyranniquement des jeunes filles et des veuves.
On y voit aussi que l'époux traitait sans aucun égard la femme qu'on lui
avait donnée en cadeau. Il la maltraitait, la souffletait, la traînait
par les cheveux, la battait. Tout ce que réclame Beaumanoir dans les coutumes de
Beauvessy, c'est que le mari châtie raisonnablement son épouse.
Cette civilisation guerrière n'a pour la femme que du mépris. Le chevalier ne s
'intéresse pas aux femmes.
Son cheval lui semble un trésor de bien plus grande valeur.
Dans les chansons de gestes, ce sont toujours les jeunes filles qui font des
avances aux jeunes gens.
Mariées, on réclame d'elles une fidélité sans réciprocité.
L'homme ne les associait pas à sa vie.
Maudit soit le chevalier qui va demander conseil à une dame quand il doit
tournoyer. Et dans Renaud de Montauban, on lit cette apostrophe.
Rentrez dans vos appartements peints yeux dorés, saillez-vous dans l'ombre,
buvez, mangez, brodez, teintez la soie, mais ne vous occupez pas de nos
affaires. Notre affaire est de lutter avec le glaive et l'acier.
Silence !
La femme partage parfois la vie rude des mâles.
Jeune fille, elle est rompue à tous les exercices du corps.
Elle monte à cheval, chasse au faucon, elle ne reçoit presque aucune
instruction et est élevée sans pudeur. C'est elle qui accueille les hôtes du
château, qui veille à leur repas, à leur bain, qui les tastonne pour les aider à
s'endormir.
Femme, il lui arrive de poursuivre les bêtes fauves, d'accomplir de longs et
difficiles pèlerinages.
Quand le mari est au loin, c'est elle qui défend la seigneurie.
On admire ces châtelaines que l'on nomme virago parce qu'elles se comportent
exactement comme les hommes. Elles sont âpres aux gains, perfides, cruelles,
elles oppriment leurs vassaux. L'histoire et la légende nous ont légué
le souvenir de plusieurs d'entre elles.
La châtelaine Obi, ayant fait construire une tour plus haute qu'aucun donjon, fit
aussitôt couper la tête de l'architecte afin que son secret fût bien gardé. Elle
chassa son mari de ses domaines, il y revint en cachette et la tua.
Mabille, femme de Roger de Montgomery, se plaisait à réduire à la médicité les
nobles de sa seigneurie. Ils se vengèrent en la décapitant.
Julienne, fille bâtarde de Henri Ier d'Angleterre, défendit contre lui le
château de Breteuil et l'attira dans un guet-apens, ce dont il la punit
durement. Cependant, de tels faits demeurent exceptionnels.
Ordinairement, la châtelaine passe ses journées à filer, à faire oration, à
attendre son époux et à s'ennuyer.
On a prétendu souvent que l'amour courtois, qui naît au XIIe dans le Midi
méditerranéen, aurait amené une amélioration du sort de la femme.
Sur ses origines, diverses thèses s'affrontent.
Selon les uns, la courtoisie découle des rapports de la suzeraine avec ses jeunes
vassaux. D'autres la rattachent aux hérésies cathares et au culte de la
Vierge. D'autres font dériver l'amour profane de l'amour de Dieu en général.
On n'est pas bien sûr que les cours d'amour aient jamais existé.
Ce qui est certain, c'est qu'en sas d'Ève pécheresse, l'Église a été amenée
à exalter la mère du Rédempteur.
Son culte est devenu si important qu'on a pu dire qu'au XIIIe siècle, Dieu s'est
fait femme.
Une mystique de la femme se développe donc sur le plan religieux.
D'autre part, les loisirs de la vie de château permettent aux dames nobles de
faire fleurir autour d'elles le luxe de la conversation, de la politesse, de la
poésie. Des femmes lettrées, comme Béatrice de Valentinois, Aliénor d
'Aquitaine et sa fille Marie de France, Blanche de Navarre et bien d'autres,
attirent et pensionnent les poètes.
Il y a dans le Midi, d'abord puis dans le Nord, un épanouissement culturel qui
revêt les femmes d'un prestige nouveau.
L'amour courtois a été décrit souvent comme platonique.
Christian de Troyes, sans doute pour complaire à sa protectrice, bannit l
'adultère de ses romans. Il ne peint d'autres amours coupables que celles de
Lancelot et de Guenièvre.
Mais en fait, l'époux féodal étant un tuteur et un tyran, la femme cherchait
un amant en dehors du mariage. L'amour courtois était une compensation à la
barbarie des mœurs officielles.
« L'amour, dans le sens moderne du mot, ne se produit dans l'Antiquité qu'en
dehors de la société », remarque Engels.
Le point même où l'Antiquité s'est arrêtée dans ses tendances à l'amour
sexuel est celui d'où le Moyen-Âge repart, l'adultère.
Et c'est en effet cette forme que revêtira l'amour aussi longtemps que l
'institution du mariage se perpétuera.
En fait, si la courtoisie adoucit le sort de la femme, elle ne le modifie pas
profondément. Ce ne sont pas les idéologies, religions ou poésies qui
conduisent à une libération de la femme. C'est pour de toute autre cause qu'à la
fin de l'âge féodal, elle gagne un peu de terrain.
Quand la suprématie du pouvoir royal s'impose au féodataire, le suzerain perd
une grande partie de ses droits. En particulier, on lui supprime peu à peu
celui de décider du mariage de ses vassales. En même temps, on enlève au
tuteur féodal la jouissance des biens de sa pupille. Les bénéfices attachés à la
tutelle tombent. Et quand le service du fief est réduit à une prestation en
argent, la tute elle-même disparaît.
La femme était incapable d'assurer le service militaire, mais elle peut aussi
bien que l'homme s'acquitter d'une obligation monétaire. Le fief n'est plus
alors qu'un simple patrimoine, et il n'y a plus de raison pour que les deux sexes
ne soient pas traités sur un pied d'égalité.
En fait, les femmes demeurent en Allemagne, en Suisse, en Italie,
soumises à une perpétuelle tutelle.
Mais la France admet selon le mot de Beaumanoir que « une fille vaut un homme
». La tradition germanique donnait à la femme pour tuteur un champion.
Quand elle n'a plus besoin de champion, elle se passe de tuteur. En tant que
sexe, elle n'est plus frappée d'incapacité.
Célibataire ou veuve, elle a tous les droits de l'homme, la propriété lui
confère la souveraineté.
Possédant un fief, elle le gouverne, ce qui signifie qu'elle rend la justice, qu
'elle signe des traités, qu'elle édicte les lois.
On la voit même jouer un rôle militaire, commander des troupes, prendre part au
combat. Il existe avant Jeanne d'Arc des femmes soldats, et si la pucelle étonne,
elle ne scandalise pas.
Cependant, tant de facteurs se conjuguent contre l'indépendance de la
femme que jamais ils ne se trouvent tous abolis ensemble.
La faiblesse physique ne joue plus, mais la subordination féminine demeure utile
à la société au cas où la femme est mariée.
Aussi, la puissance maritale survit à la disparition du régime féodal.
On voit s'affirmer le paradoxe qui se perpétue encore aujourd'hui. La femme la
plus pleinement intégrée à la société est celle qui possède le moins de
privilèges. Dans la féodalité civile, le mariage garde la même figure qu'au temps
de la féodalité militaire.
L'époux demeure le tuteur de l'épouse.
Lorsque la bourgeoisie se constitue, elle observe les mêmes lois. Dans le
droit coutumier, comme dans le droit féodal, il n'y a d'émancipation qu'en
dehors du mariage.
La fille et la veuve ont les mêmes capacités que l'homme, mais en se
mariant, la femme tombe sous la tutelle et la main bournie du mari.
Il peut la battre, il surveille sa conduite, ses relations, sa
correspondance, il dispose de sa fortune, non en vertu d'un contrat, mais
par le fait même du mariage.
Si tous comme mariage est fait, dit Beaumanoir, les biens de l'un et de l
'autre sont communs par la vertu du mariage, et l'ion s'en émet burnissière.
C'est que l'intérêt du patrimoine exige chez nobles et bourgeois qu'un seul
maître l'administre.
Ce n'est pas parce qu'elle est jugée foncièrement incapable qu'on subordonne
l'épouse à son époux. Quand rien n'y contredit, on reconnaît à la femme la
plénitude de ses capacités.
De la féodalité à nos jours, la femme mariée est délibérément sacrifiée à la
propriété privée.
Il est important de noter que cette servitude est d'autant plus rigoureuse
que les biens détenus par le mari sont plus considérables.
C'est dans les classes possédantes que la dépendance de la femme a toujours été
la plus concrète.
Encore aujourd'hui, sachez les riches propriétaires fonciers que se survit la
famille patriarcale.
Plus l'homme se sent socialement et économiquement puissant, plus il joue
avec autorité les paterfamilias.
Au contraire, un commun dénuement fait du lien conjugal un lien réciproque.
Ce n'est ni la féodalité ni l'église qui ont affranchi la femme. C'est bien
plutôt à partir du servage que s'opère le passage de la famille patriarcale à
une famille authentiquement conjugale.
Le serf et son épouse ne possédaient rien, ils avaient seulement la
jouissance commune de leur maison, des meubles, des ustensiles.
L'homme n'avait aucune raison de chercher à se rendre maître de la femme
qui ne détenait aucun bien.
En revanche, les liens de travail et d'intérêt qui les unissaient élevaient l
'épouse au rang d'une compagne.
Quand le servage est aboli, la pauvreté demeure. C'est dans les petites
communautés rurales et chez les artisans qu'on voit les époux vivre sur un pied d
'égalité. La femme n'est ni une chose ni une servante. Ce sont là luxe d'hommes
riches. Le pauvre éprouve la réciprocité du lien qui l'attache à sa moitié.
Dans le travail libre, la femme conquiert une autonomie concrète parce
qu'elle retrouve un rôle économique et social.
Farce et fabliaux du Moyen-Âge reflètent une société d'artisans, de petits
marchands, de paysans, où le mari n'assure sa femme d'autres privilèges
que de pouvoir la battre. Mais elle oppose la ruse à la force et les époux
se retrouvent à égalité.
Tandis que la femme riche paie de sa soumission son oisiveté.
Au Moyen-Âge, la femme conservait encore quelques privilèges. Dans les villages,
elle prenait part aux assemblées d'habitants. Elle participait aux
réunions primaires en vue de l'élection des députés aux États généraux. Et le
mari ne pouvait disposer de sa propre autorité que des meubles. Pour aliéner
les biens immeubles, le consentement de la femme était nécessaire.
C'est au XVIe que se codifient les lois qui se perpétuent pendant tout l'Ancien
Régime. À cette époque, les mœurs féodales ont totalement disparu, et rien
ne protège les femmes contre les prétentions des hommes qui veulent les
enchaîner au foyer domestique.
L'influence du droit romain, si méprisant pour la femme, se fait ici
sentir. Comme au temps des Romains, les violentes diatribes contre la sottise et
la fragilité du sexe ne sont pas à l'origine du code, mais apparaissent
comme des justifications.
C'est après coup que les hommes se trouvent des raisons d'agir comme il
leur est commode de le faire.
Entre les mauvaises conditions que les femmes ont, lit-on dans le songe de
Verger, je trouve en droit qu'elles ont neuf mauvaises conditions.
Premièrement, une femme de sa propre nature procure son dommage.
Secondement, les femmes de leur propre nature s'y sont très avares.
Tiercement, leurs volontés s'y sont très soudaines.
Quatrement, femmes de leur propre volonté sont mauvaises.
Quintement, elles sont jongleuses.
De Roche, femmes sont réputées fausses et partant selon droit civil, une femme
ne peut pas être reçue en témoin au testament.
De Roche, une femme fait toujours le contraire de ce qu'on lui commande de
faire. De Roche, les femmes s'y allègent volontiers et racontent leur propre
vitupère et honte.
De Roche, elles sont côtes et malicieuses.
Monseigneur Saint-Augustin disait que « La femme est une beste qui n'est pas
ferme ni est stable. Elle est haineuse à la confusion de son mari.
Elle est nourrissante de mauvaises tés et est commencement de toutes plaides et
de toutes tensions, et s'y trouve voie et chemin de toute iniquité. » Des
textes analogues foisonnent vers cette époque. L'intérêt de celui-ci, c'est que
chaque accusation est destinée à justifier une des dispositions que le
Code a prises contre les femmes et la situation inférieure dans laquelle elles
sont maintenues. Bien entendu, tout office viril leur est interdit. On
rétablit le senatus consulte velien qui les prive de toute capacité civile. Le
droit d'ânesse et le privilège de masculinité les placent au second rang
pour recueillir l'héritage paternel.
Célibataire, la fille demeure sous la tutelle du père.
S'il ne la marie pas, il l'enferme généralement au couvent.
Fille mère, la recherche de la paternité est autorisée, mais elle ne donne droit
qu'à des frais de gésine et à des aliments pour l'enfant.
Mariée, elle passe sous l'autorité du mari.
Il fixe le domicile, dirige la vie du ménage, répudie sa femme en cas d
'adultère, l'enferme dans un monastère ou plus tard obtient une lettre de
cachet pour l'envoyer à la Bastille.
Aucun acte n'est valable sans son habilitation.
Tous les apports de la femme à la communauté sont assimilés à une dot au
sens romain du mot.
Mais le mariage étant indissoluble, il faut la mort du mari pour que la
disposition des biens revienne à l'épouse. D'où l'adage « uxor non est
proprié socia, sed sperator foret ». Du fait qu'elle n'administre pas son
capital, même si elle conserve des droits sur lui, elle n'en a pas la
responsabilité. Il n'offre aucun contenu à son action.
Elle n'a pas de prise concrète sur le monde.
Ces enfants-mêmes, on considère comme autant des huménides qu'ils
appartiennent au père plutôt qu'à elle.
Elle les donne à son époux, dont l'autorité est très supérieure à la
sienne et qui est le véritable maître de sa postérité.
C'est même un argument qu'utilisera Napoléon, déclarant que, de même qu'un
poirier appartient au propriétaire des poires, de même la femme est propriété
de l'homme à qui elle fournit des enfants.
Tel demeure le statut de la femme française à travers tout l'Ancien
Régime. Peu à peu, le velléien sera aboli par la jurisprudence. Mais il faut
attendre le code Napoléon pour qu'il disparaisse définitivement.
C'est le mari qui est responsable des dettes de l'épouse, comme de sa
conduite, et elle n'a de compte à rendre qu'à lui.
Elle n'a presque aucun rapport direct avec les pouvoirs publics ni relations
autonomes avec des individus étrangers à sa famille.
Beaucoup plus qu'une associée, elle apparaît dans le travail et la maternité
comme une servante.
Les objets, les valeurs, les êtres qu'elle crée ne sont pas son bien
propre, mais celui de la famille, donc de l'homme qui en est le chef.
Dans les autres pays, sa situation n'est pas plus libérale, au contraire.
Certains ont conservé la tutelle, en tous, les capacités de la femme mariée
sont nulles et les mœurs sévères.
Tous les codes européens ont été rédigés à partir du droit canon, du droit romain
et du droit germanique qui étaient tous défavorables à la femme.
Tous les pays connaissent la propriété privée et la famille et se soumettent
aux exigences de ces institutions.
Dans tous ces pays, une des conséquences de l'asservissement de l'honnête femme à
la famille, c'est l'existence de la prostitution.
Maintenues hypocritement en marge de la société, les prostituées y remplissent
un rôle des plus importants. Le christianisme les accable de son mépris,
mais les accepte comme un mal nécessaire.
« Supprimez les prostituées, dit saint Augustin, vous troublerez la société par
le libertinage. » Et plus tard, Saint Thomas, ou du moins le théologien qui a
signé sous son nom le livre IV du Deregimine Principium, déclare «
Retrancher les femmes publiques du sein de la société, la débauche la troublera
par des désordres de tout genre.
Les prostituées sont dans une cité, ce qu'est le cloaque dans un palais.
Supprimer le cloaque, le palais deviendra un lieu malpropre et infect.
» Dans le haut Moyen-Âge, il régnait une si grande licence de mœurs qu'il n'y
avait guère besoin de filles de joie. Mais quand la famille bourgeoise s
'organisa et que la monogamie devint rigoureuse, il fallut bien que l'homme
alla chercher la joie hors du foyer.
En vain, un capitulaire de Charlemagne l'interdit-il avec une absolue rigueur.
En vain, Saint-Louis ordonna-t-il en 1254 de chasser les prostituées et en
1269 de détruire les lieux de prostitution.
À Damiette, nous dit Joinville, les tentes des prostituées étaient contigues
à la tente du roi. Plus tard, l'effort de Charles IX en France, celui de Marie
-Thérèse en Autriche au XVIIIe, échouèrent également.
L'organisation de la société rendait la prostitution nécessaire.
Les prostituées, dira pompeusement Schopenhauer, sont les sacrifices
humains sur l'autel de la monogamie. Et un historien de la morale européen,
Lecke, formule la même idée.
Type suprême du vice, elles sont le gardien le plus actif de la vertu.
On a rapproché justement leur situation de celle des Juifs, auxquels elles
étaient souvent assimilées.
L'usure, le trafic de l'argent sont interdits par l'Église exactement comme
l'acte sexuel extra-conjugal.
Mais la société ne peut pas se passer de spéculateurs financiers, nus d'amour
libre. Ces fonctions sont donc dévolues à des castes maudites. On les parque
dans des ghettos ou dans des quartiers réservés.
À Paris, les femmes de petits gouvernements travaillaient dans des
clapiers où elles arrivaient le matin et qu'elles quittaient le soir après le
couvre-feu sonné.
Elles habitaient dans certaines rues dont elles n'avaient pas le droit de s
'écarter. Dans la plupart des autres villes, les maisons de débauche étaient
situées hors les murs.
Comme les Juifs, on les obligeait à porter sur leurs vêtements des signes
distinctifs. En France, le plus généralement employé était une
aguillette de couleur déterminée suspendue à l'une des épaules.
Souvent, la soie, les fourrures, les parures des femmes honnêtes leur étaient
interdites. Elles étaient de droit notés d'infamie, elles n'avaient aucun recours
contre la police et la magistrature, il suffisait de la réclamation de quelques
voisins pour qu'on les expulsa de leur logis.
Pour la majorité d'entre elles, la vie était difficile et misérable.
Certaines étaient enfermées dans des maisons publiques.
Un voyageur français, Antoine de Lalaïen, a laissé le tableau d'une
maison espagnole de Valence à la fin du XVe siècle.
L'endroit, dit-il, est « grand comme une petite ville et fermé alentour de murs
et de une seule porte ». Et devant la porte, il est ordonné un gibet pour les
malfaisants qui pourraient être dedans.
À la porte, un homme a ce ordonné hosté les bastons des veillants entrés dedans
et leur dit, s'ils lui veulent bailler leur argent et s'ils en ont, qu'il leur
en rendra au videur bon compte sans perdre.
Et d'aventure, s'ils en ont et ne le baillent, si on leur vole la nuit, le
portier n'en est répondant.
en ce lieu sont trois ou quatre rues pleines de petites maisons où en chacune
a fille bien gorgiasse vestue de velours et de satin et sont de deux à trois
cents filles elles ont leurs maisonnettes tendues et accoustrées de
bons linges le taux ordonné est quatre deniers de leur monnaie lesquels à nous
valent un gros tavernes et cabarets y sont On ne peut par la chaleur si bien
revoir ce lieu de jour qu'on fait de nimi ou soir, car elles sont leurs
assises à leur hue, la belle lampe pendante en près d'elles, pour les mieux
voir à l'aise.
Il y a deux médecins ordonnés et gagés à la ville pour, chacune semaine, visiter
les filles à savoir si elles n'ont aucune maladie propre ou autre secrète
pour les faire vidier du lieu.
S'il n'y en a aucune malade, de la ville, les seigneurs d'Issel ont ordonné
bien pour les mettre à leur dépense et les foraines sont renvoyées où elles
veulent aller.
L'auteur s'étonne d'ailleurs d'une police si bien faite.
Beaucoup de prostituées étaient libres, quelques-unes gagnaient largement leur
vie. Comme au temps des États-hier, la haute galanterie ouvrait plus de
possibilités à l'individualisme féminin que la vie de l'honnête femme.
Une condition singulière, c'est en France celle de la célibataire. L
'indépendance légale dont elle jouit s'oppose de façon choquante aux
servitudes de l'épouse. Elle est un personnage insolite.
Aussi, les mœurs s'empressent de lui retirer tout ce que lui accordent les
lois. Elle a toutes les capacités civiles, mais ce sont là des droits
abstraits et vides.
Elle ne possède ni autonomie économique, ni dignité sociale.
Généralement, la vieille fille demeure cachée dans l'ombre de la famille
paternelle, où elle retrouve ses semblables au fond des couvents.
Là, elle ne connaît guère d'autre forme de liberté que la désobéissance et le
péché. Ainsi, les Romaines de la décadence ne s'affranchissaient que par
le vice.
La négativité demeure le lot des femmes tant que leur affranchissement reste
négatif. Dans de telles conditions, on voit comme il est rare qu'une femme ait
eu des possibilités d'agir ou simplement de se manifester. Dans les classes
travailleuses, l'oppression économique annule l'inégalité des sexes, mais elle
enlève toute chance à l'individu.
Chez les nobles et les bourgeois, la femme est brimée en tant que sexe. Elle
n'a qu'une existence parasitaire, elle est peu instruite. Il faut des
circonstances exceptionnelles pour qu'elle puisse concevoir et réaliser
aucun projet concret.
Les reines, les régentes ont ce rare bonheur. Leur souveraineté les exalte au
-dessus de leur sexe. La loi salique en France interdit aux femmes la succession
au trône.
Mais à côté de leur époux, après sa mort, elle joue parfois un grand rôle.
Ainsi, Sainte Clotilde, Sainte Radegonde, Blanche de Castille.
La vie conventuelle rend la femme indépendante de l'homme.
Certaines abbesses possèdent de grands pouvoirs.
Héloïse s'est illustrée comme abbesse autant que comme amoureuse.
Dans le rapport mystique, donc autonome, qui les attache à Dieu, des âmes
féminines puisent l'inspiration et la force d'une âme virile.
et le respect dont elles sont revêtues par la société leur permet d'accomplir
de difficiles entreprises.
L'aventure de Jeanne d'Arc tient du miracle, et ce ne fut d'ailleurs qu'une
brève équipée. Mais l'histoire de Sainte Catherine de Sienne est significative. C
'est au sein d'une existence tout à fait normale qu'elle secrète à Sienne une
grande réputation par son active charité et par les visions qui manifestent son
intense vie intérieure.
Elles acquièrent ainsi cette autorité nécessaire au succès et qui manque
généralement aux femmes.
On fait appel à son influence pour exhorter les condamnés à mort, ramener
les égarés, apaiser les querelles entre famille et cité.
Elle est soutenue par la collectivité qui se reconnaît en elle et c'est ainsi
qu'elle peut remplir sa mission pacificatrice, prêchant de ville en
ville la soumission au pape, entretenant de vastes correspondances avec évêques
et souverains et finalement choisie par Florence comme ambassadrice pour aller
chercher le pape à Avignon.
Les reines, par droit divin, les saintes, par leurs éclatantes vertus, s
'assurent dans la société un appui qui leur permet de s'égaler aux hommes.
Des autres, au contraire, on exige une silencieuse modestie. La réussite d'une
Christine de Pissant est une chance surprenante. Encore fallut-il qu'elle
fût veuve et chargée d'enfants pour se décider à gagner sa vie de sa plume.
Dans l'ensemble, l'opinion des hommes du Moyen-Âge est en effet peu favorable aux
femmes. Certes, les poètes courtois ont exalté l'amour.
On voit paraître de nombreuses arts d'amour, entre autres le poème d'André
le Chapelin et le célèbre roman de la Rose, au Guillaume de Loris, engagent
les jeunes gens à se vouer au service des dames.
Mais à cette littérature influencée par celle des troubadours s'opposent des
écrits d'inspiration bourgeoise qui attaquent les femmes avec malignité.
Fabliaux, farces, laids, leurs reproches, leurs paresses, leurs
coquetteries, leurs luxures.
Ses pires ennemis sont les clercs. C'est au mariage qu'ils s'en prennent. L
'Église en a fait un sacrement et pourtant l'a interdit à l'élite
chrétienne. Il y a là une contradiction qui est à la source de la querelle des
femmes. Elle est dénoncée avec une vigueur singulière dans les Lamentations
de Matthéolus, publiées 15 ans après la première partie du roman de la Rose,
traduites en français 100 ans plus tard et qui furent célèbres en leur temps.
Matthieu a perdu sa clergie en prenant une femme. Il maudit son mariage, il
maudit les femmes et le mariage en général.
Pourquoi Dieu a-t-il créé la femme puisqu'il y a incompatibilité entre
mariage et clergie ?
Il ne peut exister de paix dans le mariage. Il faut que ce soit l'œuvre du
diable, ou alors Dieu ne savait pas ce qu'il faisait.
Matthieu espère que la femme ne ressuscitera pas au jour du jugement.
Mais Dieu lui répond que le mariage est un purgatoire grâce auquel on gagne le
ciel. Et transporté aux cieux en rêve, Matthieu voit une légion de Marie qui l
'accueille au cri de « Vetsi, Vetsi, le vrai martyr ! » On trouve chez Jean de
Mans, qui est aussi un clair, une inspiration analogue. Il enjoint au
jeune Jean de se soustraire au joug des femmes.
D'abord, il attaque l'amour.
L'amour, ce est pays haineux, l'amour, ce est haine amoureuse.
Il attaque le mariage, qui réduit l'homme en esclavage, qui le voue à être
trompé, et il dirige contre la femme une violente diatribe.
Les défenseurs de la femme s'efforcent en réponse de démontrer sa supériorité.
Voici quelques-uns des arguments où puiseront jusqu'au XVIIe siècle les
apologistes du sexe faible.
À quoi les adversaires répliquaient que si le Christ est apparu d'abord aux
femmes, c'est qu'il les savait bavardes et qu'il avait hâte de faire connaître
sa résurrection.
La chœura se poursuit au cours du XVe siècle.
L'auteur des Quinze joies du mariage décrit avec complaisance les infortunes
des pauvres maris.
Eustache Deschamps écrit sur le même thème un interminable poème. C'est à
cette époque que s'ouvre la querelle du roman de la Rose.
Pour la première fois, on voit une femme prendre la plume pour défendre son sexe.
Christine de Pissant attaque vivement l'éclair dans l'épître Dieu d'amour.
déclare aussitôt se lève pour défendre Jean Demain. Mais Gerson, chancelier à l
'Université de Paris, se range aux côtés de Christine.
Il rédige en français son traité pour toucher un plus large public.
Martin Lefranc jette sur le champ de bataille l'indigeste chaperon des dames,
qu'on lit encore 200 ans plus tard.
Et Christine intervient de nouveau.
Elle réclame surtout qu'il soit permis aux femmes de s'instruire.
Si la costume était de mettre les petites filles à l'école et que
communément on leur fit apprendre les sciences comme on fait au fils, elles
apprendraient aussi parfaitement et entendraient les subtilités de toutes
les arts et sciences comme ils font.
Cette dispute, en vérité, ne concerne qu'indirectement les femmes.
Nul ne songe à réclamer pour elles un rôle social différent de celui qui leur
est assigné.
Il s'agit plutôt de confronter l'avis de Claire et l'état de mariage. C'est dire
qu'il s'agit d'un problème masculin soulevé par l'attitude ambiguë de l
'Église à l'égard du mariage.
C'est ce conflit que Luther tranchera en refusant le célibat des prêtres.
La condition de la femme n'est pas influencée par cette guerre littéraire.
La satire des farces et fabliaux, tout en raillant la société telle qu'elle
est, ne prétend pas la changer.
Elle se moque des femmes, mais ne complote rien contre elles.
La poésie courtoise exalte la féminité, mais un tel culte n'implique pas, au
contraire, l'assimilation des sexes. La querelle est un phénomène secondaire où
se reflète l'attitude de la société, mais qui ne la modifie pas.
On a dit que le statut légal de la femme était demeuré à peu près inchangé du
début du XVe au XIXe.
Mais dans les classes privilégiées, sa condition concrète évolue.
La Renaissance italienne est une époque d'individualisme qui se montre propice à
l'éclosion de toutes les fortes personnalités sans distinction de sexe.
On y rencontre des femmes qui sont de puissantes souveraines, telles Jeanne d
'Aragon, Jeanne de Naples, Isabelle d'Estée. D'autres furent d'aventureuses
condotières qui prirent les armes comme les hommes.
Ainsi, la femme de Géralomo Riario lutta pour la liberté de Forlì.
Hippolyta Fioramenti commandait les troupes du duc de Milan et pendant le
siège de Pavie conduisit au rempart une compagnie de grandes dames. Pour
défendre leur ville contre Montluc, les Siennoises constituèrent trois troupes
de 3000 femmes chacune que des femmes commandaient.
D'autres italiennes se rendirent célèbres par leur culture ou leur
talent, telles Isara Nogara, Veronica Gambara, Gasparastampara, Victoria
Colonna, qui fut l'amie de Michel-Ange, et surtout Lucrèce Tornabuani, mère de
Laurent et Julien de Médicis, qui, entre autres, désigne une vie de Saint-Jean
-Baptiste et de la Vierge.
Parmi ces femmes distinguées, on compte en majorité des courtisanes.
Joignant à la liberté des mœurs celle de l'esprit, s'assurant par l'exercice de
leur métier une autonomie économique, beaucoup étaient traités par les hommes
avec une déférente admiration.
Elles protégeaient les arts, s'intéressaient à la littérature, à la
philosophie, et souvent elles-mêmes écrivaient ou peignaient.
Isabelle de Luna, Catarina di San Celso, Imperia, qui était poète et musicienne,
renoue la tradition d'Aspasie et de Frinée.
Cependant, pour beaucoup, la liberté ne prend encore que la figure de la
licence. Les orgies et les crimes des grandes dames et des courtisanes
italiennes sont demeurées légendaires.
Cette licence est aussi la principale liberté qu'on rencontre dans les siècles
suivants parmi les femmes que leur rang ou leur fortune affranchissent de la
morale courante.
Celle-ci demeure dans l'ensemble aussi rigoureuse qu'au Moyen-Âge.
Quant aux accomplissements positifs, ils ne sont encore possibles qu'un très
petit nombre.
Les reines sont toujours des privilégiés.
Catherine de Médicis, Elisabeth d'Angleterre, Isabelle la Catholique
sont de grandes souveraines.
Quelques grandes figures de saintes se font aussi vénérer.
L'étonnante destinée de Sainte Thérèse d'Avila s'explique à peu près de la même
manière que celle de Sainte Catherine.
Elle puise dans sa confiance en Dieu une solide confiance en soi-même.
En portant au point le plus haut les vertus qui conviennent à son état, elle
s'assure l'appui de ses confesseurs et du monde chrétien. Elle peut émerger par
-delà la condition ordinaire d'une religieuse. Elle fonde des monastères,
les administre, elle voyage, entreprend, persévère avec le courage aventureux d
'un homme.
La société ne lui oppose pas d'obstacles.
Écrire même n'est pas une audace. Ses confesseurs le lui commandent.
Elle manifeste avec éclat qu'une femme peut s'élever aussi haut qu'un homme,
quand à part un phasard étonnant, les chances d'un homme lui sont données.
Mais en fait, ces chances demeurent très inégales.
Au XVIe siècle, les femmes sont encore peu instruites.
Anne de Bretagne appelle de nombreuses femmes à la cour, où naguère on ne
voyait que des hommes.
Elle s'efforce de former un cortège de filles d'honneur, mais elle se soucie de
leur éducation plus que de leur culture.
Parmi les femmes qui, un peu plus tard, se distinguent par leur esprit, leur
influence intellectuelle, leurs écrits, la plupart sont de grandes dames. La
Duchesse de Retz, Madame de Lignorolle, la Duchesse de Rohan et sa fille Anne.
Les plus célèbres sont des princesses, la Reine Margot et Marguerite de
Navarre. Perrette du Guillet semble avoir été une bourgeoise, mais Louise
Labey fut sans doute une courtisane. En tout cas, elle était d'une grande
liberté de mœurs.
C'est essentiellement dans le domaine intellectuel qu'au XVIIe siècle, les
femmes continueront à se distinguer.
La vie mondaine se développe et la culture se répand. Le rôle joué par les
femmes dans les salons est considérable.
Du fait même qu'elles ne sont pas engagées dans la construction du monde,
elles ont les loisirs de s'adonner à la conversation, aux arts, aux lettres.
Leur instruction n'est pas organisée, mais à travers des entretiens, des
lectures, l'enseignement de précepteurs privés ou des conférences publiques,
elles parviennent à... acquérir des connaissances supérieures à celles de
leurs époux.
Madame de Gournay, Madame de Rambouillier, Madame de Scudéry, Madame
de Lafayette, Madame de Sévigné jouissent en France d'une vaste
réputation. Et hors de France, une semblable rénommée s'attache au nom de
la princesse Élisabeth, de la reine Christine, de Madame de Schurmann, qui
correspondait avec tout le monde savant.
Grâce à cette culture et au prestige qu'elle leur confère, les femmes
parviennent à s'immiscer dans l'univers masculin. De la littérature, de la
casustique amoureuse, beaucoup d'ambitieuses glissent aux intrigues
politiques.
En 1623, le nonce du pape écrivait « En France, tous les grands événements,
toutes les intrigues d'importance dépendent le plus souvent des femmes ».
La princesse de Condé fomente la conspiration des femmes.
Anne d'Autriche est entourée de femmes dont elle suit volontiers les conseils.
Richelieu prête une oreille complaisante à la Duchesse d'Aguillon.
On sait quels rôles jouèrent pendant la fronde Madame de Montbazon, la Duchesse
de Chevreuse, Madame de Montpensier, la Duchesse de Longueville, Anne de
Gonzague et tant d'autres.
Enfin, Madame de Maintenon donna un exemple éclatant de l'influence que peut
émerger dans les affaires d'État une conseillère à droite.
Animatrice, conseillère, intrigante, c'est d'une manière oblique que les
femmes s'assurent. le rôle le plus efficace la princesse des ursins en
espagne gouverne avec plus d'autorité mais sa carrière est brève à côté de ces
grandes dames quelques personnalités s'affirme dans le monde qui échappe aux
contraintes bourgeoise on voit apparaître une espèce inconnue l'actrice
c'est en 1545 qu'on a signalé pour la première fois la présence d'une femme
sur une scène En 1592, on n'en connaissait encore qu'une seule.
Au début du XVIIe, la plupart d'entre elles sont des femmes d'acteurs.
Ensuite, elles prennent de l'indépendance dans leur carrière comme
dans leur vie privée.
Quant à la courtisane, après avoir été frinée, impéria, elle trouve son
incarnation la plus achevée en Ninon de l'Enclos.
Du fait qu'elle exploite sa féminité, elle la dépasse, avirant parmi les
hommes, elle prend des qualités viriles. L'indépendance de ses mœurs l'incline à
l'indépendance d'esprit.
Ninon de l'Enclos apportait la liberté au point le plus extrême où il fut alors
permis à une femme de la porter.
Au XVIIIe, la liberté et l'indépendance de la femme grandissent encore.
Les mœurs demeurent en principe sévères. La jeune fille ne reçoit qu'une
éducation sommaire, elle est mariée ou mise au couvent sans qu'on la consulte.
La bourgeoisie, classe montante dont l'existence se consolide, impose à l
'épouse une morale rigoureuse.
Mais, en revanche, la décomposition de la noblesse permet aux femmes du monde
les plus grandes licences et la haute bourgeoisie même est contaminée par ces
exemples. Ni les couvents, ni le foyer conjugal ne réussissent à contenir la
femme. Encore une fois, pour la majorité d'entre elles, cette liberté demeure
négative et abstraite.
Elles se bornent à chercher le plaisir.
Mais celles qui sont intelligentes et ambitieuses se créent des possibilités d
'action. La vie de Salon prend un essor neuf. On connaît assez le rôle joué par
Madame Geoffrin, Madame du Defens, Mademoiselle de l'Espinasse, Madame d
'Épinay, Madame de Tinsin.
Protectrices, inspiratrices, les femmes constituent le public favori de l
'écrivain. Elles s'intéressent personnellement à la littérature, à la
philosophie, aux sciences.
Telles Madame du Châtelet, elles ont leur cabinet de physique, leur
laboratoire de chimie, elles expérimentent, elles dissèquent.
Elles interviennent plus activement que jamais dans la vie politique.
Tour à tour, Madame de Prie, Madame de Mailly, Madame de Châteauneuf, Madame de
Pompadour, Madame du Barry gouvernent Louis XV.
Il n'est guère de ministres qui naissent en Légérie.
C'est au point que Montesquieu estime qu'en France, tout se fait par les
femmes. Elles constituent, dit-il, un nouvel État dans l'État.
Et Collet, écrite à la veille de 1789, « Elles ont tellement pris le dessus chez
les Français, elles les ont tellement subjuguées qu'ils ne pensent et ne
sentent que d'après elles.
» À côté des femmes de la société, il y a aussi des actrices et des femmes
galantes qui jouissent d'une vaste renommée.
Sophie Arnold, Julie Thalma, Adrienne Lecouvreur.
Ainsi, à travers tout l'ancien régime, c'est le domaine culturel qui est le
plus accessible aux femmes qui tentent de s'affirmer.
Aucune, cependant, n'a atteint au sommet d'un Dante ou d'un Shakespeare.
Ce fait s'explique par la médiocrité générale de leurs conditions.
La culture n'a jamais été l'apanage que d'une élite féminine et non de la masse.
Et c'est de la masse que sont souvent issus les génies. Les privilégiés même
rencontraient autour d'elles des obstacles qui leur barraient l'accès des
hautes cimes.
Rien n'arrêtait l'envolée d'une Sainte Thérèse, d'une Catherine de Russie, mais
mille circonstances se liguaient contre la femme écrivain.
Dans son petit livre A Room of One's Own, Virginia Woolf s'est amusée à
inventer le destin d'une sœur supposée de Shakespeare.
Tandis qu'il apprenait au collège un peu de latin, de grammaire, de logique, elle
fut demeurée au foyer dans une complète ignorance.
Pendant qu'il braconnait, courait les campagnes, couchait avec les femmes du
voisinage, elle leur accommodait des torchons sous l'œil de ses parents.
Si elle était partie comme lui ardiment chercher fortune à Londres, elle ne fut
pas devenue une actrice gagnant librement sa vie.
Ou elle eût été reconduite à sa famille, qui l'eût mariée de force, ou, séduite,
abandonnée, déshonorée, elle se serait tuée de désespoir.
On peut aussi l'imaginer devenant une joyeuse prostituée, une molle Flanders,
telle que la campa Daniel Defoe.
Mais en aucun cas, elle n'eût dirigé une troupe et écrit des drames.
En Angleterre, remarque Wewulf, les femmes écrivains ont toujours suscité l
'hostilité. Le docteur Johnson les comparait à « un chien marchant sur ses
jambes de derrière ». Ce n'est pas bien fait, mais c'est étonnant.
Les artistes se soucient plus que quiconque de l'opinion d'autrui. Les
femmes en dépendent étroitement. On conçoit quelle force est nécessaire à
une femme artiste simplement pour oser passer route.
Souvent, elle s'épuise dans cette lutte. À la fin du XVIIe siècle, Lady
Wynhilsay, qui est noble et sans enfants, tente l'aventure d'écrire.
Certains passages de son œuvre montrent qu'elle avait une nature sensible et
poétique. Mais elle s'est consumée dans la haine, la colère et la peur.
Hélas, une femme qui prend la plume est considérée comme une créature si
présomptueuse qu'elle n'a aucun moyen de racheter son crime.
Presque toute son œuvre est consacrée à s'invigner contre la condition des
femmes. Le cas de la duchesse de Newcastle est analogue.
Grande dame, elle aussi, en écrivant, elle suscite le scandale. « Les femmes
vivent comme des blattes ou des chouettes, elles meurent comme des vers
», écrit-elle avec fureur.
Insultée, ridiculisée, elle dut s'enfermer dans ses domaines. Et malgré
un tempérament généreux, devenue à moitié folle, elle ne produisit plus que
d'extravagantes élocubrations.
C'est seulement au XVIIIe qu'une bourgeoise, Mrs.
Afraben, devenue veuve, vécut de sa plume comme un homme.
D'autres suivirent son exemple.
Mais même au XIXe, elles étaient souvent obligées de se cacher.
Elles n'avaient pas même une chambre à elles, c'est-à-dire qu'elles ne
jouissaient pas de cette indépendance matérielle qui est une des conditions
nécessaires de la liberté intérieure.
On a vu qu'à cause du développement de la vie mondane et de son étroite liaison
avec la vie intellectuelle, la situation des Françaises a été un peu plus
favorable.
Néanmoins, l'opinion est pour une grande part hostile au bas bleu.
Pendant la Renaissance, nobles dames et femmes d'esprit suscitent un mouvement
en faveur de leur sexe. Les doctrines platoniciennes importées d'Italie
spiritualisent l'amour et la femme.
Quantité de lettrés s'emploient à la défendre. On voit paraître la nef des
dames vertueuses, le chevalier des dames, etc.
Erasme, dans Le Petit Sénat, donne la parole à Cornélie qui expose avec âpreté
les greffes de son sexe. « Les hommes sont des tyrans. Ils nous traitent comme
des jouets. Ils font de nous leurs blanchisseuses et leurs cuisinières.
Ils réclament qu'on permette aux femmes de s'instruire. » Cornelius Agrippa,
dans un ouvrage qui fut très célèbre, Déclamation de la noblesse et de l
'excellence du sexe féminin, s'applique à montrer la supériorité féminine.
Il reprend les vieux arguments kabbalistiques.
Ève veut dire vie et Adam terre.
Créée après l'homme, la femme est plus achevée que lui. Elle est née au
paradis, lui au dehors.
Quand elle tombe à l'eau, elle surnage, l'homme coule.
Elle est faite d'une côte d'Adam et non de terre.
Ces monstrues guérissent toutes les maladies.
Eve, ignorante, ne fit qu'errer. C'est Adam qui pécha. C'est pourquoi Dieu s
'est fait homme. Et d'ailleurs, après sa résurrection, c'est à des femmes qu'il
est apparu.
Ensuite, Agrippa déclare que les femmes sont plus vertueuses que les hommes.
Il énumère les claires dames dont le sexe peut s'enorgueillir, ce qui est
aussi un lieu commun de ses apologies.
Enfin, il dresse un réquisitoire contre la tyrannie mâle.
Agissant contre tout droit, violant impunément l'égalité naturelle, la
tyrannie de l'homme a privé la femme de la liberté qu'elle reçoit en naissant.
Pourtant, elle engendre des enfants, elle est aussi intelligente et même plus
fine que l'homme.
Il est scandaleux qu'on limite ses activités, ce qui se fait non sans doute
par l'ordre de Dieu, non par nécessité ni par raison, mais par la force de l
'usage, par l'éducation, par le travail et principalement par la violence et l
'oppression. Il ne demande certes pas l'égalité des sexes, mais veut qu'on
traite la femme avec respect.
L'ouvrage eut un immense succès.
est aussi le fort inexpugnable, autre apologie de la femme, et la parfaite
amie d'Héroé, emprunt d'un mysticisme platonicien.
Dans un curieux livre qui annonce la doctrine saint-simonienne, Postel
annonce la venue d'une nouvelle Ève, mère régénératrice du genre humain. Il
croit même l'avoir rencontrée. Elle est morte et elle s'est peut-être réincarnée
en lui.
Avec plus de modération, Marguerite de Valois, dans son docte et subtil
discours, proclame qu'il y a dans la femme quelque chose de divin. Mais l
'écrivain qui servit le mieux la cause de son sexe, ce fut Marguerite de
Navarre, qui proposa contre la licence des mœurs un idéal de mysticisme
sentimental et de chasteté sans pruderie, s'essayant à concilier mariage
et amour pour l'honneur et le bonheur des femmes.
Bien entendu, les adversaires de la femme ne désarment pas. On retrouve,
entre autres, dans la controverse des sexes masculins et féminins, qui répond
à Agrippa, les vieux arguments du Moyen-Âge.
Rabelais s'amuse, au tiers livre, à une vive satire du mariage qui reprend la
tradition de Matthieu et de Deschamps.
Cependant, ce sont les femmes qui, dans l'heureuse abbaye de Télème, feront la
loi. L'antiféminisme prend une virulence nouvelle en 1617 avec l'alphabet de l
'imperfection et malice des femmes de Jacques-Olivier. On voyait sur la
couverture une gravure représentant une femme aux mains de harpie, couverte des
plumes de la luxure, juchée sur des pattes de poule, parce qu'elle est comme
la poule, mauvaise ménagère.
Sous chaque lettre de l'alphabet s'inscrivait un de ses défauts. C'était
une fois de plus un homme d'église qui ravivait la vieille querelle.
Mademoiselle de Gournay rétorqua par l'égalité des hommes et des femmes.
Là-dessus, toute une littérature lubertine, parnasse et cabinet satirique
s'attaque aux mœurs des femmes, cependant que pour les ravaler, les
dévots citaient Saint Paul, les pères de l'Église, l'ecclésiaste.
La femme fournissait aussi un inépuisable thème aux satires de Maturin
-Régnier et de ses amis.
Dans l'autre camp, des apologistes reprennent et commentent à qui mieux
mieux les arguments d'Agrippa.
Le père du bosque, dans L'honnête femme, réclame qu'il soit permis aux femmes de
s'instruire.
L'Astray et toute une littérature galante célèbrent leur mérite en
rondeaux, sonnets, élégies, etc.
Les succès même obtenus par les femmes soulèvent contre elles de nouvelles
attaques. Les précieuses ont indisposé l'opinion. On applaudit les précieuses
ridicules et un peu plus tard, les femmes savantes.
Ce n'est pas cependant que Molière soit ennemi des femmes. Il attaque vivement
les mariages imposés, il demande pour la jeune fille la liberté sentimentale,
pour l'épouse le respect et l'indépendance.
Au contraire, Bossuet, dans ses sermons, ne les ménage guère. La première femme,
prêche-t-il, n'était qu'une portion d'Adam et une espèce de diminutif.
Il en était à proportion à peu près de même de l'esprit.
La satire de Boileau contre les femmes n'est guère qu'un exercice de
rhétorique, mais elle suscite une levée de boucliers.
Pradon, Renard, Perrault ripostent avec feu.
La bruyère, saint et vraiment, se montre favorable aux femmes.
Le féministe le plus décidé de l'époque, c'est Poulain de Labarre, qui publie en
1673 un ouvrage d'inspiration cartésienne de l'égalité des deux sexes.
Il estime que les hommes, étant les plus forts, ont partout favorisé leur sexe et
que les femmes acceptent par coutume cette dépendance.
Elles n'ont jamais eu leur chance, ni liberté, ni instruction.
On ne saura donc pas les juger d'après ce qu'elles ont fait dans le passé.
Rien n'indique qu'elles soient inférieures à l'homme.
L'anatomie révèle des différences, mais dont aucune ne constitue pour le mâle un
privilège. Et Poulain de Labarre conclut en réclamant pour les femmes une solide
instruction.
Fontenelle écrit pour elle le traité de la pluralité des mondes. Et si Fénelon,
suivant Madame de Maintenon et l'abbé Fleury, se montre dans son programme d
'éducation très timide, l'universitaire genséniste Rollin veut au contraire que
les femmes fassent de sérieuses études.
Le XIXe siècle aussi est divisé.
En 1744, à Amsterdam, l'auteur de la Controverse sur l'âme de la femme
déclare que la femme, créée uniquement pour l'homme, cessera d'être à la fin du
monde parce qu'elle cessera d'être utile à l'objet pour lequel elle avait été
créée, d'où il s'ensuit nécessairement que son âme n'est pas immortelle.
D'une manière un peu moins radicale, Rousseau, qui se fait ici l'interprète
de la bourgeoisie, voue la femme à son mari et à la maternité.
Toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes.
La femme est faite pour céder à l'homme et pour supporter ses injustices,
affirme-t-il.
Cependant, l'idéal démocratique et individualiste du XVIIIe est favorable
aux femmes.
Elles apparaissent à la plupart des philosophes comme des êtres humains
égaux à ceux du sexe fort.
Voltaire dénonce l'injustice de leur sort.
Diderot considère que leur infériorité a été en grande partie faite par la
société.
« Femmes, je vous plains ! » écrit-il.
Il pense que, dans toutes les coutumes, la cruauté des lois civiles s'est réunie
contre les femmes à la cruauté de la nature.
Elles ont été traitées comme des êtres imbéciles.
Montesquieu estime paradoxalement que les femmes devraient être subordonnées à
l'homme dans la vie du foyer, mais que tout les dispose à une action politique.
Il est contre la raison et contre la nature que les femmes soient maîtresses
de maison. Il ne l'est pas qu'elles gouvernent en empire.
Elvétus montre que c'est l'absurdité de son éducation qui crée l'infériorité de
la femme.
D'Alembert partage cette opinion.
Chez une femme, Madame de Siray, on se voit poindre timidement un féminisme
économique.
Mais il n'y a guère que Mercier, dans son tableau de Paris, qui s'indigne de
la misère des ouvrières et qui aborde ainsi la question fondamentale du
travail féminin.
Condorcet veut que les femmes accèdent à la vie politique.
Il les considère comme les égales de l'homme et les défend contre les
attaques classiques.
On a dit que les femmes n'avaient pas proprement le sentiment de la justice,
qu'elles obéissaient plutôt à leur sentiment qu'à leur conscience.
Mais ce n'est pas la nature, c'est l'éducation, c'est l'existence sociale
qui cause cette différence.
Et ailleurs, plus les femmes ont été asservies par les lois, plus leur empire
a été dangereux. Il diminuerait si les femmes avaient moins d'intérêt à le
conserver, s'il cessait d'être pour elles le seul moyen de se défendre et d
'échapper à l'oppression.
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