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On voit par ces exemples quand chaque écrivain singulier se reflète les grands
mythes collectifs.
La femme nous est apparue comme chair.
La chair du mâle est engendrée par le ventre maternel et recréée dans les
étreintes de l'amante.
Par là, la femme s'apparente à la nature, elle l'incarne.
Bête, vallon de sang, rose épanouie, sirène, courbe d'une colline, elle donne
à l'homme l'humus, la sève, la beauté sensible et l'âme du monde.
Elle peut détenir les clés de la poésie, elle peut être médiatrice entre ce monde
et l'au-delà.
Grâce ou pitié, étoile ou sorcière, elle ouvre la porte du surnaturel, du
surréel. Elle est vouée à l'immanence et par sa passivité elle dispense la paix,
l'harmonie. Mais si elle refuse ce rôle, la voilà remonte religieuse, ogresse.
En tout cas, elle apparaît comme l'autre privilégié à travers lequel le sujet s
'accomplit, une des mesures de l'homme, son équilibre, son salut, son aventure,
son bonheur.
Mais ces mythes s'orchestrent pour chacun d'une manière très différente. L
'autre est singulièrement défini selon la façon singulière dont l'un choisit de
se poser.
Tout homme s'affirme comme une liberté et une transcendance, mais il ne donne
pas tous à ses mots le même sens.
Pour Monterland, la transcendance est un état. C'est lui le transcendant. Il
plane au ciel des héros.
La femme croupit sur terre, sous ses pieds. Il se plaît à mesurer la distance
qui le sépare d'elle.
De temps à autre, il la soulève vers lui, la prend, puis la rejette.
Jamais il ne s'abaisse vers sa sphère de gluante et nébre.
Lawrence situe la transcendance dans le phallus.
Le phallus n'est vie et puissance que grâce à la femme.
L'immanence est donc bonne et nécessaire.
Le faux héros qui prétend ne pas toucher terre, bien loin d'être un demi-dieu, n
'arrive pas à être un homme.
La femme n'est pas méprisable, elle est richesse profonde, source chaude, mais
elle doit renoncer à toute transcendance personnelle et se borner à nourrir celle
de son mal.
Le même dévouement lui est demandé par Claudel.
La femme est aussi pour lui celle qui maintient la vie, tandis que l'homme en
prolonge l'élan par des actes.
Mais pour le catholique, tout ce qui se passe sur Terre baigne dans la veine
immanence. Le seul transcendant, c'est Dieu.
Aux yeux de Dieu, l'homme agissant et la femme qui le sert sont exactement égaux.
A chacun de dépasser sa condition terrestre, le salut est en tout cas une
entreprise autonome.
Pour Breton, la hiérarchie des sexes se renverse.
L'action, la pensée consciente où le mal situe sa transcendance, lui semble une
plate mystification qui engendre la guerre, la sottise, la bureaucratie, la
négation de l'humain. C'est l'immanence, la pure présence opaque du réel, qui est
la vérité. La véritable transcendance s'accomplirait par le retour à l
'immanence. Son attitude est l'exacte contrepartie de celle de Monterland.
Celui-ci aime la guerre parce qu'on y est débarrassé des femmes, Breton vénère
la femme parce qu'elle apporte la paix.
L'un confond esprit et subjectivité, il refuse l'univers donné, l'autre pense
que l'esprit est objectivement présent au cœur du monde.
La femme compromet Monterlain parce qu'elle brise sa solitude.
Elle est pour Breton révélation, parce qu'elle l'arrache à la subjectivité.
Quant à Stendhal, on a vu qu'à peine la femme prend-elle chez lui une valeur
mythique. Elle la considère comme étant une transcendance elle aussi.
Pour cet humaniste, c'est dans leurs relations réciproques que les libertés s
'accomplissent. Et il lui suffit que l'autre soit simplement un autre pour
que la vie ait selon lui un sel piquant. Il ne cherche pas un équilibre
stellaire, il ne se nourrit pas du pain de dégoût, il n'attend pas de miracles,
il ne souhaite pas avoir affaire au cosmos ou à la poésie, mais à des
libertés. C'est qu'aussi, il s'éprouve lui-même comme une liberté translucide.
Les autres, c'est là un point des plus importants, se posent comme des
transcendances, mais se sentent prisonniers d'une présence opaque au
cœur d'eux-mêmes. Ils projettent dans la femme ce noyau infracassable de nuit.
Il y a chez Monterland un complexe adlérien où naît une mauvaise foi
épaisse. C'est cet ensemble de prétentions et de peurs qui l'incarnent
dans la femme.
Le dégoût qu'il a pour elle, c'est celui qu'il redoute d'éprouver pour soi-même.
Il prétend piétiner en elle la preuve toujours possible de sa propre
insuffisance. Il demande au mépris de le sauver.
La femme, c'est la fosse où il précipite tous les monstres qui l'habitent.
La vie de Lawrence nous montre qu'il souffrait d'un complexe analogue, mais
plus purement sexuel.
La femme a dans son œuvre la valeur d'un mythe de compensation.
Parel se trouve exalter une virilité dont l'écrivain n'était pas très sûr.
Quand il décrit Kate au pied de Don Cipriano, il croit avoir remporté sur
Frida un mal triomphe. Il n'admet pas lui non plus que sa compagne le mette en
question. Si elle contestait ses buts, il perdrait sans bout de confiance en
eux. Elle a pour rôle de le rassurer. Il lui demande la paix, le repos, la foi,
comme Monterland demande la certitude de sa supériorité.
Ils exigent ce qui leur manque.
La confiance en soi ne fait pas de défaut à Claudel. S'il est timide, ce n
'est que dans le secret de Dieu.
Aussi n'y a-t-il chez lui aucune trace de lutte des sexes. L'homme se charge
ardiment du poids de la femme.
Elle est chance de tentation ou de salut.
Il semble que pour Breton, l'homme ne soit vrai que par le mystère qui l
'habite. Il lui plaît que Nadja voit cette étoile vers laquelle il va et qui
est comme le cœur d'une fleur sans cœur.
Ses rêves, ses pressentiments, le déroulement spontané de son langage
intérieur, c'est dans ces activités qui échappent au contrôle de la volonté et
de la raison qu'il se reconnaît. La femme est la figure sensible de cette
présence voilée infiniment plus essentielle que sa personnalité
consciente.
Stendhal, lui, coïncide tranquillement avec soi-même.
Mais il a besoin de la femme comme elle de lui, afin que son existence dispersée
se rassemble dans l'unité d'une figure et d'un destin.
C'est comme pour autrui que l'homme atteint à l'être. Mais encore faut-il qu
'autrui lui prête sa conscience.
Les autres hommes ont pour leur semblable trop d'indifférence.
Seule la femme amoureuse ouvre son cœur à son amant et l'y abrite tout entier.
Sauf Claudel, qui trouve en Dieu un témoin de choix, Tous les écrivains que
nous avons considérés attendent que, selon le mot de Malraux, la femme
chérisse en eux ce monstre incomparable connu d'eux seuls.
Dans la collaboration ou la lutte, les hommes s'affrontent dans leur
généralité. Monterland est pour ses pareils un écrivain, Lorenz un
doctrinaire, Breton un chef d'école, Stendhal un diplomate ou un homme d
'esprit. C'est la femme qui révèle en celui-là un prince magnifique et cruel,
en cet autre un faune inquiétant, en cet autre un dieu ou un soleil, ou un être
noir et froid comme un homme foudroyé au pied du sphinx, un séducteur, un
charmeur, un amant.
Pour chacun d'entre eux, la femme idéale sera celle qui incarnera le plus
exactement l'autre, capable de le révéler à soi-même.
Monterland, l'esprit solaire, cherche en elle la pure animalité.
Lorenz, le phallique, demande qu'elle résume le sexe féminin dans sa
généralité. Claudel la définit comme une âme-sœur.
Breton chéri Mélusine, enraciné dans la nature, il met son espoir dans la femme
-enfant. Stendhal souhaite sa maîtresse intelligente, cultivée, libre d'esprit
et demeure une égale.
Mais à l'égal, à la femme-enfant, à l'âme-sœur, à la femme-sexe, à la bête
féminine, le seul destin terrestre qui soit réservé, c'est toujours l'homme.
Quel que soit l'ego qui se cherche à travers elle, il ne peut s'atteindre que
si elle consent à lui servir de creuset. On lui exige en tout cas l'oubli de soi
et l'amour.
Monterland consent à s'attendrir sur la femme qui lui permet de mesurer sa
puissance virile, Lorenz adresse un hymne brûlant à celle qui se renonce en
sa faveur, Claudel exalte la vassale, la servante, la dévouée, qui se soumet à
Dieu en se soumettant au mal, Breton espère de la femme le salut de l
'humanité parce qu'elle est capable à l'égard de son enfant, de son amant, de
l'amour le plus total.
Et même chez Stendhal, les héroïnes féminines sont plus émouvantes que les
héros masculins parce qu'elles se donnent à leur passion avec une violence
plus éperdue.
Elles aident l'homme à accomplir sa destinée, comme Prouez contribue au
salut de Rodrigo. Dans les romans de Stendhal, il arrive souvent qu'elles
sauvent leur amant de la ruine, de la prison ou de la mort.
Le dévouement féminin est exigé comme un devoir par Monterland et par Lorenz.
Moins arrogant, Claudel et Breton l'admirent comme un choix généreux. Ils
le souhaitent sans prétendre le mériter. Mais sauf l'étonnant Lamiel, toutes les
œuvres montrent qu'ils attendent de la femme cet altruisme que Comte admirait
en elle et lui imposait, et qui selon lui constituait à la fois une
infériorité flagrante et une équivoque supériorité.
Nous pourrions multiplier les exemples, ils nous conduiront toujours aux mêmes
conclusions. En définissant la femme, chaque écrivain définit son éthique
générale et l'idée singulière qu'il se fait de lui-même. C'est en elle aussi qu
'il inscrit la distance entre son point de vue sur le monde et ses rêves
égotistes. L'absence ou l'insignification de l'élément féminin
dans l'ensemble d'une œuvre est elle-même symptomatique.
Il a une extrême importance quand la femme est saisie simplement comme une
autre, mais que l'écrivain s'intéresse à l'aventure individuelle de sa vie, ce
qui est le cas de Stendhal.
Elle la perd dans une époque comme la nôtre où les problèmes singuliers de
chacun passent au second plan.
Cependant, la femme en tant qu'autre joue encore un rôle dans la mesure où,
fusse pour se dépasser, chaque homme a encore besoin de prendre conscience de
soi.
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