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3.
Claudel est la servante du Seigneur L'originalité du catholicisme de
Claudel, c'est un optimisme si entéqué que le mal même retourne au bien.
Le mal même comporte son bien qu'il ne faut pas laisser perdre.
Adoptant le point de vue qui ne peut manquer d'être celui du Créateur, puisqu
'on suppose celui-ci tout-puissant, omniscient et bienveillant, Claudel
adhère à la création tout entière.
Sans les fers et le péché, il n'y aurait ni liberté ni salut.
Quand il a fait surgir ce monde du néant, Dieu a prémédité la faute et la
rédemption.
Aux yeux des juifs et des chrétiens, la désobéissance d'Ève avait mis ses filles
en bien mauvaise posture.
On sait combien les pères de l'Église ont malmené la femme.
La voilà au contraire justifiée si l'on admet qu'elle a servi les desseins
divins.
La femme, ce service que jadis par le moyen de sa désobéissance elle a rendu à
Dieu dans le paradis terrestre, cette entente profonde qui s'est établie entre
elle et lui, cette chair que par la faute elle a mise à la disposition de la
rédemption, et sans doute est-elle la source du péché, et c'est par elle que l
'homme a perdu le paradis, mais les péchés des hommes ont été rachetés, et
ce monde est à nouveau béni.
Nous ne sommes point sortis de ce paradis de délices où Dieu d'abord nous
a placés.
Toute terre est la terre promise.
Rien de ce qui est sorti des mains de Dieu, rien de ce qui est donné ne
saurait être mauvais en soi.
C'est avec son œuvre toute entière que nous prions Dieu.
Rien de ce qu'il a fait n'est vain, rien qui soit étranger à notre chose, et même
il n'est aucune chose qui ne soit nécessaire.
Toutes les choses qu'il a créées ensemble communiquent. Toutes à la fois
sont nécessaires l'une à l'autre.
Ainsi, la femme a sa place dans l'harmonie de l'univers.
Mais ce n'est pas une place quelconque. Il y a une passion étrange et aux yeux
de Lucifer scandaleuse qui relie l'éternel à cette fleur momentanée du
néant. Assurément, la femme peut être destructrice.
Claudel a incarné dans Léchi la mauvaise femme qui conduit l'homme à sa perte.
Dans le partage de Midi, Isée dévaste la vie de ceux qu'elle prend au piège de
son amour.
Mais s'il n'y avait pas ce risque de perte, il n'existerait pas non plus de
salut. La femme est une femme. et l'élément de risque que délibérément il
a introduit au milieu de sa prodigieuse construction.
Il est bon que l'homme connaisse les tentations de la chair.
C'est cet ennemi en nous qui donne à notre vie son élément dramatique, ce sel
poignant. Si notre âme n'était pas aussi brutalement attaquée, elle dormirait et
la voilà qui bondit.
C'est la lutte qui est l'apprentissage de la victoire.
Ce n'est pas seulement par le chemin de l'esprit, mais par celui de la chair que
l'homme est appelé à prendre conscience de son âme.
Et quelle chair pour parler à l'homme plus puissante que celle de la femme ?
Tout ce qui l'arrache au sommeil à la sécurité lui est utile. L'amour, sous
quelque forme qu'il se présente, a cette vertu d'apparaître dans notre petit
monde personnel.
arrangé par notre médiocre raison comme un élément profondément perturbateur.
Bien souvent, la femme n'est qu'une décevante donneuse d'illusions.
Je suis la promesse qui ne peut être tenue et ma grâce consiste en cela même.
Je suis la douceur de ce qui est avec le regret de ce qui n'est pas.
Je suis la vérité avec le visage de l'erreur et qui même n'a point souci de
démêler l'une de l'autre.
Mais il y a aussi une utilité de l'illusion.
C'est ce que l'ange gardien annonce à Donia Prouez.
Même le péché, le péché aussi sert.
Ainsi, il était bon qu'il m'aime, il était bon que tu lui apprennes le désir.
Le désir d'une illusion, d'une ombre qui pour toujours lui échappe.
Le désir est de ce qui est, l'illusion est de ce qui n'est pas.
Le désir au travers de l'illusion et de ce qui est au travers de ce qui n'est
pas. Ce que Prouez par la volonté de Dieu a été pour Rodrigue est « une épée
au travers de son cœur ». Mais la femme n'est pas seulement aux mains de Dieu
cette lame, cette brûlure. Les biens de ce monde ne sont pas destinés à être
toujours refusés. Ils sont aussi un aliment.
Il faut que l'homme les prenne avec lui et les fasse siens.
La bien-aimée incarnera pour lui toute la beauté sensible de l'univers.
Elle sera sur ses lèvres un cantique d'adoration.
Que vous êtes belle, violaine, et que ce monde est beau où vous êtes ! Quelle est
celle qui se tient debout en face de moi, plus douce que le souffle du vent,
telle que la lune à travers les jeunes feuillages ?
La voici comme l'abeille nouvelle qui déploie ses ailes encore fraîches, comme
une grande biche, comme une fleur qui ne sait pas elle-même qu'elle est belle.
Laisse-moi respirer ton odeur qui est comme l'odeur de la terre, quand,
brillante, lavée d'eau comme un autel, elle produit les fleurs jaunes et
bleues, et comme l'odeur de l'été qui sent la paille et l'herbe, et comme l
'odeur de l'automne. Elle résume toute la nature, la rose et le lit.
L'étoile, le fruit, l'oiseau, le vent, la lune, le soleil, le jep d'eau,
le paisible tumulte du grand port dans la lumière de midi. Elle est beaucoup
plus encore.
Une semblable.
Or, cette fois, voici bien autre qu'une étoile, pour moi, ce point de lumière
dans le sable vivant de la nuit.
Quelqu'un d'humain comme moi.
Tu ne seras plus seule, mais en toi, avec toi, pour toujours la dévouer.
Quelqu'un à toi pour toujours qui ne se reprendra plus.
Ta femme.
Quelqu'un pour écouter ce que je dis et avoir confiance en moi.
Un compagnon à voix basse qui nous prend dans ses bras et qui nous assure qu'il
est une femme.
Corps et âme, c'est en la prenant.
contre son cœur que l'homme trouve ses racines dans cette terre et s'y
accomplit. J'ai pris cette femme, et telle est ma mesure et ma portion de
terre. Elle n'est pas légère à porter, mais l'homme n'est pas fait pour la
disponibilité. Et voilà que le sot homme se trouve bien surpris avec lui de cette
personne absurde, de cette grande chose lourde et encombrante.
Tant d'habits, tant de cheveux, quoi faire?
Il ne peut plus, il ne veut plus s'en défaire. C'est que cette charge est
aussi un trésor. « Je suis un grand trésor », dit Violaine.
Réciproquement, c'est en se donnant à l'homme que la femme accomplit sa
destinée terrestre.
Car à quoi sert d'être une femme sinon pour être cueillie ? Et cette rose sinon
pour être dévorée ? Et d'être jamais née sinon pour être...
à un autre et la proie d'un puissant lion.
Que ferons-nous ? Qui ne put être une femme qu'entre ses bras et une coupe de
vin que dans son cœur ? Mais toi, mon âme, dis, je ne suis pas créée en vin et
celui qui est appelé à me cueillir existe.
Ce cœur qui m'attendait, ah, quelle joie pour moi de le remplir !
Bien entendu, cette union de l'homme et de la femme doit être consommée en
présence de Dieu.
Elle est sacrée et se situe dans l'éternel.
Elle doit être consentie par un mouvement profond de la volonté et ne
pourra être rompue par un caprice individuel.
L'amour, le consentement que deux personnes libres se donnent l'une à l
'autre, a paru à Dieu une chose si grande qu'il en a fait un sacrement.
Là comme partout, le sacrement donne la réalité à ce qui n'était qu'un suprême
désir du cœur.
Et encore, le mariage n'est pas le plaisir, c'est le sacrifice du plaisir.
C'est l'étude de deux âmes qui pour toujours, désormais et pour une fin hors
d'elles-mêmes, auront à se contenter l'une de l'autre.
Par cette union, Ce n'est pas seulement la joie que l'homme et la femme se
donneront l'un à l'autre, mais chacun entrera en possession de son être.
Cette âme à l'intérieur de mon âme, c'est lui qui a su la trouver.
C'est lui qui est venu jusqu'à moi et qui m'a tendu la main.
C'est lui qui était ma vocation.
Comment dire, c'est lui qui était mon origine, celui par qui et pour qui je
suis venu au monde.
toute une partie de moi-même dont je croyais qu'elle n'existait pas, parce
que j'étais occupée ailleurs et que je n'y pensais pas.
Ah Dieu, elle existe, elle vit terriblement.
Et cet être apparaît comme justifié pour celui qu'il complète comme nécessaire.
C'est en lui que tu étais nécessaire, dit l'ange de Proèse.
Et Rodrigue, Car qu'est-ce qu'on appelle mourir sinon de cesser d'être nécessaire
? Quand est-ce qu'elle a pu se passer de moi ? Quand est-ce que je cesserais d
'être pour elle cela sans quoi elle n'aurait pu être elle-même ? On dit qu
'il n'y a pas d'âme qui ait été faite ailleurs que dans une vie et dans un
rapport mystérieusement avec d'autres.
Mais nous deux, c'est plus que cela encore.
Toi, à mesure que tu parles, j'existe.
Une même chose répondant entre ces deux personnes.
Quand on nous préparait, Orion, je pense qu'il restait un peu de la substance qui
avait été disposée en vous et c'est de cela que vous manquez, que je suis
faite. Dans la merveilleuse nécessité de cette réunion, le paradis est retrouvé,
la mort vaincue.
Le voici refait d'un homme et d'une femme, enfin, cet être qui existait dans
le paradis.
Jamais autrement que l'un par l'autre, nous ne réussirons à nous débarrasser de
la mort.
Comme le violet, s'il se fond avec l'orange, dégage le rouge tout pur.
Enfin, sous la figure d'un autre, c'est à l'autre, dans sa plénitude, que chacun
accède, c'est-à-dire à Dieu.
Ce que nous nous donnons l'un à l'autre, c'est Dieu sous des espèces différentes.
Si d'abord tu ne l'avais vu dans mes yeux, est-ce que tu aurais eu tellement
désir du ciel ? Ah, cessez d'être une femme et laissez-moi voir sur votre
visage enfin ce Dieu que vous êtes impuissante à contenir.
L'amour de Dieu fait appel en nous à la même faculté que celui des créatures, à
ce sentiment qu'à nous seuls, nous ne sommes pas complets et que le bien
suprême en qui nous nous réalisons est, hors de nous, quelqu'un.
Ainsi, chacun trouve en l'autre le sens de sa vie terrestre et aussi l
'irréfutable témoignage de l'insuffisance de cette vie.
Puisque je ne peux lui donner le ciel, du moins puis-je l'arracher à la terre.
Moi seule puis lui fournir une insuffisance à la mesure de son désir.
Ce que je te demandais, ce que je voulais te donner, cela n'est pas
compatible avec le temps, mais avec l'éternité.
Cependant, les rôles de la femme et de l'homme ne sont pas exactement
symétriques. Sur le plan social, il y a une évidente primauté de l'homme.
Claudel croit aux hiérarchies et entre autres à celles de la famille. C'est le
mari qui en est le chef.
Anne Vercors règne sur son foyer.
dont Pellage se considère comme le jardinier à qui a été confié le soin de
cette plante fragile, Donia Prouez.
Il lui donne une mission qu'elle ne songe pas à refuser.
Le seul fait d'être un mâle confère un privilège.
« Qui suis-je, pauvre fille, pour me comparer au mâle de ma race ? » demande
Cygne.
C'est l'homme qui laboure les champs, qui construit les cathédrales, qui
combat par l'épée, explore le monde, conquiert des terres, qui agit, qui
entreprend. C'est par lui que s'accomplissent les desseins de Dieu sur
cette terre.
La femme n'apparaît que comme une auxiliaire. Elle est celle qui reste sur
place, qui attend et qui maintient.
« Je suis celle qui reste et qui suis toujours là », dit Cygne. Elle défend l
'héritage de Coufontaine, tient ses comptes honnêtes, tandis qu'il combat au
loin pour la cause.
La femme apporte au lutteur le secours de l'espérance.
J'apporte l'espérance irrésistible.
Et celui de la pitié ?
J'ai eu pitié de lui, car où se tournerait-il, recherchant sa mère,
autrement que vers la femme humiliée, dans un esprit de confidence et de honte
? Et tête d'or mourant, murmure, voilà le courage du blessé, le soutien de l
'infirme, la compagnie du mourant.
Que la femme connaisse ainsi l'homme dans sa faiblesse, Claudel ne lui en
fait pas grief.
Au contraire, il trouverait sacrilège l'orgueil mâle qui s'affiche chez
Monterland et Lorenz.
Il est bon que l'homme se sache charnel et misérable, qu'il n'oublie ni son
origine, ni la mort qui en est symétrique.
Toute épouse peut dire les mots de Marthe.
C'est vrai, ce n'est pas moi qui t'ai donné la vie, mais je suis ici pour te
la redemander.
Et de là vient à l'homme, devant la femme, ce trouble tel que de la
conscience, comme dans la présence d'un créancier.
Dans le mariage, l'épouse se donne à l'époux qui se charge d'elle.
Lala se couche à terre devant Couvre qui pose sur elle son pied.
Le rapport de la femme au mari, de la fille au père, de la sœur au frère, c
'est un rapport de vassalité.
Signe fait entre les mains de Georges le serment du chevalier au suzerain.
Vous êtes le chef et moi la pauvre Sibyl qui garde le feu.
Laisse-moi prêter serment comme un nouveau chevalier, ô mon seigneur, ô mon
aîné, laisse-moi entre tes mains jurer comme une nonne qui fait profession, ô
mâle de ma race.
Fidélité, loyauté sont les plus grandes vertus humaines de la vassale.
Douce, humble, résignée.
En tant que femme, elle est au nom de sa race, de sa lignée, orgueilleuse et
indomptable. Telle la fière signe de Coufontaine est la princesse de Tête d
'Or qui emporte sur ses épaules le cadavre de son père assassiné, qui
accepte la misère d'une vie solitaire et sauvage, les douleurs d'une crucifixion
et qui assiste Tête d'Or dans son agonie avant de mourir à ses côtés.
Conciliatrice, médiatrice, ainsi la femme nous apparaît-elle souvent.
Elle est estère, docile aux ordres de Mardoché, judite, obéissant aux prêtres.
Sa faiblesse, sa pusillanimité, sa pudeur, elle est capable de les vaincre
par loyauté à l'égard de la cause qui est sienne, puisqu'elle est celle de ses
maîtres. Elle puise dans son dévouement une force qui fait d'elle le plus
précieux des instruments.
Sur le plan humain, elle apparaît donc comme puisant sa grandeur dans sa
subordination même.
Mais aux yeux de Dieu, elle est une personne parfaite.
C'est par une voix d'homme, encore est-ce un prêtre, que
Dieu parle à Signe. Mais Violaine entend sa voix dans la solitude de son cœur, et
Crouez n'a affaire qu'à l'ange gardien.
Les plus sublimes figures de Claudel sont des femmes, cygne, violenne,
prouèse. C'est en partie parce que la sainteté est selon lui dans le
renoncement. Et la femme est moins engagée dans des projets humains, elle a
moins de volonté personnelle. Faite pour se donner, non pour prendre, elle est
plus proche du parfait dévouement.
C'est par elle que se fera le dépassement des joies terrestres qui
sont licites et bonnes, mais dont le sacrifice est meilleur encore.
Cygne l'accomplit pour une raison définie, sauver le pape.
Prouèze s'y révigne d'abord parce qu'elle aime Rodrigue d'un amour
défendu. Aurais-tu donc voulu que je remette entre tes bras une adultère ? Je
n'aurais été qu'une femme bientôt mourant sur ton cœur, et non pas cette
étoile éternelle dont tu as soif.
Mais quand cet amour pourrait devenir légitime, elle ne tente rien pour l
'accomplir en ce monde.
Car l'ange lui a murmuré, Prouèze, ma sœur, cet enfant de Dieu dans la lumière
que je salue, Cette prouesse que voient les anges, c'est celle-là sans le savoir
qu'ils regardent. C'est celle-là que tu as faite afin de la lui donner.
Elle est humaine, elle est femme et elle ne se résigne pas sans révolte.
Il ne connaîtra pas ce goût que j'ai.
Mais elle sait que son vrai mariage avec Rodrigue ne se consomme que par son
refus. Quand il n'y aura plus aucun moyen de s'échapper, quand il sera fixé
à moi pour toujours dans cet impossible hymène, Quand il n'y aura plus moyen de
s'arracher à ce cri de ma chair puissante et à ce vide impitoyable,
quand je lui aurai prouvé son néant avec le mien, quand il n'y aura plus dans son
néant de secret que le mien ne soit capable de vérifier, c'est alors que je
le donnerai à Dieu découvert et déchiré pour qu'il le remplisse dans un coup de
tonnerre. C'est alors que j'aurai un époux et que je tiendrai un Dieu entre
mes bras.
La résolution de Violaine est plus mystérieuse et plus gratuite encore, car
elle a choisi la lèpre et la cécité quand un lien légitime aurait pu l'unir
à l'homme qu'elle aimait et qu'il aimait.
Jacques, peut-être, nous nous aimions trop pour qu'il fût juste que nous
fissions l'un à l'autre, pour qu'il fût bon d'être l'un à l'autre.
Mais si les femmes sont ainsi singulièrement vouées à l'héroïsme de la
sainteté, c'est surtout parce que Claudel les saisit encore dans une
perspective masculine.
Certes, chacun des sexes incarne l'autre aux yeux du sexe complémentaire, mais à
ses yeux d'homme, c'est malgré tout la femme qui apparaît souvent comme un
autre absolu.
Il y a un dépassement mystique dont « nous savons que nous sommes par nous
-mêmes incapables » et de là ce pouvoir sur nous de la femme, pareil à celui de
la grâce.
Le « nous » représente ici les mâles seuls et non l'espèce humaine. Et en
face de leur imperfection, la femme est l'appel de l'infini.
En un sens, il y a là un nouveau principe de subordination.
De par la communion des saints, chaque individu est instrument pour tous les
autres. Mais la femme est plus précisément instrument de salut pour l
'homme, sans que la réciproque apparaisse.
Le soulier de Satan, c'est l'épopée du salut de Rodrigue. Le drame s'ouvre par
la prière que son frère adresse à Dieu en sa faveur. Il se ferme sur la mort de
Rodrigue que Prouez a conduit à la sainteté.
Mais en un autre sens, la femme gagne par là la plus haute autonomie, car sa
mission s'intériorise en elle, et faisant le salut de l'homme, ou lui
servant d'exemple, elle fait dans la solitude son propre salut.
Pierre de Cran prophététise à Violaine son destin, et il recueille en son cœur
les fruits merveilleux de son sacrifice.
Il l'exaltera à la face des hommes, dans les pierres des cathédrales. Mais c'est
Violaine qui l'a accompli, sans secours.
Il y a chez Claudel une mystique de la femme, qui s'apparente à celle de Dante
devant Béatrice, à celle des Gnostiques, à celle même de la tradition saint
-simonienne appelant la femme régénératrice.
Mais du fait qu'hommes et femmes sont également des créatures de Dieu, il lui
a prêté aussi une destinée autonome.
Si bien que chez lui, c'est en se faisant autre, je suis la servante du
Seigneur, que la femme se réalise comme sujet, et c'est dans son pour-soi qu
'elle apparaît comme l'autre.
Il y a un texte des aventures de Sophie qui résume à peu près toute la
conception claudélienne.
Dieu, lisons-nous, a confié à la femme ce visage qui, si lointain et déformé qu
'il soit, est une certaine image de sa perfection.
Il l'a rendu désirable, il a placé ensemble la fin et l'origine.
Il l'a faite dépositaire de ses dessins et capable de rendre à l'homme ce
sommeil créateur, dans lequel même il a été conçu.
Nous nous aimions trop pour qu'il fût juste que nous fussions l'un à l'autre,
pour qu'il fût bon d'être l'un à l'autre.
Mais si les femmes sont ainsi singulièrement vouées à l'héroïsme de la
sainteté, c'est surtout parce que Claudel les saisit encore dans une
perspective masculine.
Certes, chacun des sexes incarne l'autre aux yeux du sexe complémentaire, mais à
ses yeux d'homme, c'est malgré tout la femme qui apparaît souvent comme un
autre absolu.
Il y a un dépassement mystique dont Nous savons que nous sommes par nous-mêmes
incapables, et de là ce pouvoir sur nous de la femme, pareil à celui de la grâce.
Le « nous » représente ici les mâles seuls, et non l'espèce humaine, et en
face de leur imperfection, la femme est l'appel de l'infini.
En un sens, il semble que la femme ne saurait être exaltée davantage, mais au
fond, Cladel ne fait qu'exprimer poétiquement la tradition catholique
légèrement modernisée.
On a dit que la vocation terrestre de la femme ne nuit en rien à son autonomie
surnaturelle. Mais inversement, en lui reconnaissant celle-ci, le catholique se
pense autorisé à maintenir en ce monde des prérogatives mâles.
Vénélant la femme en Dieu, on la traitera en ce monde comme une servante.
Et même, plus on exigera d'elle une soumission entière, plus sûrement on l
'acheminera sur la voie de son salut.
Se dévouer aux enfants, au mari, au foyer, au domaine, à la patrie, à l
'église, c'est son lot, le lot que la bourgeoisie lui a toujours assigné.
L'homme donne son activité, la femme sa personne.
Sanctifier cette hiérarchie en nom de la volonté divine, ce n'est en rien la
modifier, mais au contraire prétendre la figer dans l'éternel.
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