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Chapitre 2 Pour confirmer cette analyse du mythe féminin tel qu'il se propose
collectivement, nous allons envisager la figure singulière et syncrétique qui la
revêtit chez certains écrivains.
L'attitude à l'égard de la femme de Monterland, D. H. Lawrence, Claudel,
Breton, Stendhal, nous a entre autres paru typique. 1.
Monterland ou le pain du dégoût
Monterland s'inscrit dans la longue tradition des mâles qui ont repris à
leur compte le manichéisme orgueilleux de Pythagore.
Il estime, après Nietzsche, que seules les époques de faiblesse ont exalté l
'éternel féminin et que le héros doit s'insurger contre la magnamataire.
Spécialiste de l'héroïsme, il entreprend de la détrôner.
La femme, c'est la nuit, le désordre, l'immanence.
Ces ténèbres convulsives ne sont rien de plus que le féminin à l'état pur, écrit
-il à propos de Madame Tolstoy.
C'est selon lui la sottise et la bassesse des hommes d'aujourd'hui qui
ont prêté une figure positive aux déficiences féminines. On parle de l
'instinct des femmes, de leur intuition, de leur divination, alors qu'il faudrait
dénoncer leur absence de logique, leur ignorance têtue, leur incapacité à
saisir le réel. Elles ne sont en fait ni observatrices, ni psychologues.
Elles ne savent ni voir les choses, ni comprendre les êtres.
Leur mystère est un leurre, leurs insondables trésors ont la profondeur du
néant. Elles n'ont rien à donner à l'homme et ne peuvent que lui nuire.
Pour Monterland, c'est d'abord la mère qui est la grande ennemie. Dans une
pièce de jeunesse, l'exil, il mettait en scène une mère qui empêchait son fils de
s'engager.
Dans les Olympiques, l'adolescent qui voudrait se donner au sport est barré
par l'égoïsme peureux de sa mère.
Dans les célibataires, dans les jeunes filles, la mère est décrite en très
odieux.
Son crime, c'est de vouloir garder son fils à jamais enfermé dans les ténèbres
de son ventre. Il le mutile afin de pouvoir l'accaparer et remplir ainsi le
vide stérile de son être.
Elle est la plus déplorable des éducatrices. Elle coupe les ailes de l
'enfant, elle le retient loin des cimes auxquelles il aspire, elle l'abétit et l
'avilie. Ces griefs ne sont pas sans fondement.
Mais à travers les reproches explicites que Monterland adresse à la femme mère,
il est clair que ce qu'il déteste en elle, c'est sa propre naissance.
Il se croit Dieu, il se veut Dieu, parce qu'il est mâle, parce qu'il est un homme
supérieur, parce qu'il est Monterland.
Un Dieu n'a pas été engendré. Son corps, s'il en a un, est une volonté coulée en
muscles durs et obéissants, non une chair sourdement habitée par la vie et
la mort.
Cette chair périssable, contingente, vulnérable et qu'il renie, c'est la mère
qui l'en rend responsable.
Le seul endroit du corps où Achille était vulnérable, c'était celui où il
avait été tenu par sa mère.
Monterland n'a jamais voulu assumer la condition humaine.
Ce qu'il appelle son orgueil, c'est, dès le départ, une fuite apeurée devant les
risques que comporte une liberté engagée dans le monde à travers une chair.
Il prétend affirmer la liberté, mais refuser l'engagement.
Sans attache, sans racine, il se rêve une subjectivité souverainement repliée
sur soi-même.
Le souvenir de son origine charnelle dérange ce songe, et il a recours à un
procédé qui lui est habituel. Au lieu de la surmonter, il la répudie.
Aux yeux de Monterland, l'amante est aussi néfaste que la mère.
Elle empêche l'homme de ressusciter en lui le Dieu.
Le lot de la femme, déclare-t-il, c'est la vie dans ce qu'elle a d'immédiat.
Elle se nourrit de sensations, elle se vautre dans l'immanence, elle a la manie
du bonheur, elle veut y enfermer l'homme.
Elle n'éprouve pas l'élan de sa transcendance, elle n'a pas le sens de
la grandeur, elle aime son amant dans sa faiblesse et non dans sa force, dans ses
peines et non dans sa joie.
Elle le souhaite désarmé, malheureux, au point de vouloir contre toute évidence
le convaincre de sa misère.
Il la dépasse, et par là, il lui échappe. Elle entend le réduire à sa
propre mesure pour s'emparer de lui.
Car elle a besoin de lui, elle ne se suffit pas, c'est un être parasitaire.
Par les yeux de Dominique, Monterlan fait apparaître les promeneuses du
ranelais, pendues aux bras de leurs amants comme deux êtres sans vertèbres,
pareilles à de grandes limaces déguisées.
A l'exception des sportives, les femmes sont selon lui des êtres incomplets,
vouées à l'esclavage.
Molles et sans muscles, elles n'ont pas de prise sur le monde.
Aussi travaillent-elles âprement à s'annexer un amant, ou mieux, un épau.
Le mythe de la menthe religieuse n'est pas, que je sache, utilisé par
Monterlin, mais il en retrouve le contenu.
Aimer, pour la femme, c'est dévorer. Elle prétend se donner et elle prend. Il
cite le cri de Madame Tolstoy, « Je vis par lui, pour lui, j'exige la même chose
pour moi ». Et il dénonce les dangers d'une telle furie d'amour.
Il trouve une terrible vérité au mot de l'ecclésiaste, « Un homme qui vous veut
du mal vaut mieux qu'une femme qui vous veut du bien ». Il invoque l'expérience
de Lyoté, « Un de mes hommes qui se marie est un homme diminué de moitié ».
C'est surtout pour l'homme supérieur qu'il juge le mariage néfaste. C'est un
embourgeoisement ridicule.
Imagine-t-on qu'on ait pu dire « Madame Echille » ou « J'irai dîner chez les
Dantes ». Le prestige d'un grand homme en est affaibli. Et surtout, le mariage
brise la solitude magnifique du héros.
Celui-ci a besoin de ne pas être distrait de soi-même.
J'ai dit déjà que Monterland a choisi une liberté sans objet, c'est-à-dire qu
'il préfère une illusion d'autonomie à l'authentique liberté qui s'engage dans
le monde. C'est cette disponibilité qu'il entend défendre contre la femme.
Celui-ci est lourde, elle pèse. C'était un dur symbole qu'un homme ne put
marcher droit parce que la femme qu'il aimait était à son bras.
Je brûlais, elle m'éteint.
Je marchais sur les eaux, elle se met à mon bras.
J'enfonce.
Comment a-t-elle tant de pouvoir puisqu'elle est seulement manque,
pauvreté, négativité et que sa magie est illusoire ? Monterland ne l'explique
pas. Il dit seulement avec superbe que « le lion craint à bon droit le moustique
». Mais la réponse saute aux yeux. Il est facile de se croire souverain quand
on est seul, de se croire fort quand on refuse soigneusement de se charger d
'aucun fardeau.
Monterland a choisi la facilité. Il prétend avoir le culte des valeurs
difficiles, mais il cherche à les atteindre facilement.
« Les couronnes que nous nous donnons à nous-mêmes sont les seules qui valent d
'être portées », dit le roi de Pasiphaé.
Principe commode.
Monterland surcharge son front. Il se drape de pourpre, mais il suffirait d'un
regard étranger pour révéler que ses diadèmes sont en papier peint et que,
tel le roi d'Andersen, il est tout nu.
Marcher en songe sur les eaux, c'est bien moins fatigant que d'avancer pour
de bon sur les chemins de la Terre.
Et c'est pourquoi le lion Monterlan évite avec terreur le moustique féminin.
Il redoute l'épreuve du réel.
Si Monterlan avait véritablement dégonflé le mute de l'éternel féminin,
il faudrait l'en féliciter. C'est en niant la femme qu'on peut aider les
femmes à s'assumer comme êtres humains.
Mais on a vu qu'il ne pulvérise pas l'idole.
Il la convertit en monstre. Il croit lui aussi en cette obscure et irréductible
essence, la féminité. Il estime après Aristote et Saint Thomas qu'elle se
définit négativement. La femme est femme par manque de virilité. C'est là le
destin que tout individu femelle doit subir sans pouvoir le modifier.
Celle qui prétend y échapper se situe au plus bas degré de l'échelle humaine.
Elle ne réussit pas à devenir homme, elle renonce à être une femme.
Elle n'est qu'une caricature dérisoire, un faux semblant. Qu'elle soit un corps
et une conscience ne lui confèrent aucune réalité.
Platonicien à ses heures, Monterland semble considérer que seules les idées
de féminité et de virilité possèdent l'être.
L'individu qui ne participe ni à l'une ni à l'autre n'a qu'une apparence d
'existence. Il condamne sans appel ces striges qui ont l'audace de se poser
comme des sujets autonomes, de penser, d'agir. Et il entend prouver en traçant
le portrait d'André Ackbaut que toute femme qui s'efforce de faire de soi une
personne se change en un fantoche grimaçant.
Bien entendu, André est laide, disgracié, mal habillé et même sale, les
ongles et les avant-bras douteux.
Le peu de culture qu'on lui attribue a suffi à tuer toute sa féminité.
Costals nous assure qu'elle est intelligente, mais à chaque page qu'il
lui consacre, Monterland nous convainc de sa stupidité.
Costals prétend éprouver de la sympathie pour elle, Monterland nous la rend
odieuse. Par cet adroit équivoque, on prouve la sottise de l'intelligence
féminine, on établit qu'une disgrâce originelle pervertit chez la femme
toutes les qualités viriles auxquelles elle tend.
Monterland veut bien faire une exception pour les sportives. Par l'exercice
autonome de leur corps, celles-ci peuvent conquérir un esprit, une âme.
Encore serait-il facile de les faire descendre de ces hauteurs. De la
gagnante du mille mètres, à qui il consacre un hymne enthousiaste,
Monterland s'éloigne avec délicatesse. Il ne doute pas de la séduire aisément
et il veut lui épargner cette déchéance.
Dominique ne s'est pas maintenue sur les sommets où l'appelait Alban.
Elle est tombée amoureuse de lui.
Celle qui avait été tout esprit et toute âme suait, poussait ses parfums et,
perdant l'air, elle tout sautait à petits coups.
Indignée, Alban la chasse.
On peut estimer une femme qui, par la discipline du sport, a tué en elle la
chair. Mais c'est un odieux scandale qu'une existence autonome coulait dans
une chair de femme.
La chair féminine est haïssable dès qu'une conscience l'habite.
Ce qui convient à la femme, c'est d'être purement chair.
Monterland approuve l'attitude orientale. En tant qu'objet de
jouissance, le sexe faible a sur terre une place, humble sans doute, mais
valable. Il trouve une justification dans le plaisir qu'en tire le mal et
dans ce plaisir seul.
La femme idéale est parfaitement stupide et parfaitement soumise. Elle est
toujours prête à accueillir l'homme et ne lui demande jamais rien.
Telle est douce qu'Alban apprécie à ses heures.
Douce, admirablement saute et toujours plus convoitée à mesure que plus saute.
Inutile en dehors de l'amour et qu'il évite alors avec une douceur ferme.
Telle est la petite arabe Radidja, tranquille bête d'amour qui accepte
docilement plaisir et argent.
Telle peut-on imaginer cette bête féminine rencontrée dans un train
espagnol. Elle avait l'air si abrutie que je me mis à la désirer.
L'auteur explique, ce qui est agaçant chez les femmes, c'est leur prétention à
la raison. Qu'elles exagèrent leur animalité, elles ébauchent le surhumain.
Cependant, Monterland n'est en rien un sultan oriental. Il lui manque d'abord
la sensualité.
Il est loin de se délecter sans arrière-pensée des bêtes féminines.
Elles sont malades, malsaines, jamais tout à fait nettes.
Costals nous confie que les cheveux des jeunes garçons sentent plus fort et
meilleur que ceux des femmes.
Il éprouve parfois du dégoût devant Solange, devant cette odeur douceureuse,
presque écœurante, et ce corps sans muscles, sans nerfs, comme une loche
blanche. Il rêve d'étreintes plus dignes de lui, entre égaux, où la douceur
naîtrait de la force vaincue.
L'orientale goûte voluptueusement la femme et par là s'établit en tramant une
réciprocité charnelle. C'est ce que manifestent les ardentes invocations du
Cantique des Cantiques, les contes des mille et une nuits et tant de poésie
arabe à la gloire de la bien-aimée.
Certes, il y a de mauvaises femmes, mais il en est aussi de savoureuses, et l
'homme sensuel s'abandonne à leurs bras avec confiance, sans s'en trouver
humilié. Tandis que le héros de Monterland est toujours sur la
défensive. Prendre sans être pris, seule formule acceptable entre l'homme
supérieur et la femme.
Il parle volontiers du moment du désir, qui lui semble un moment agressif,
viril. Il esquive celui de la jouissance.
Peut-être risquerait-il de découvrir que, lui aussi, il sue, il alète, il
pousse ses parfums. Mais non. Qui oserait respirer son odeur, sentir sa
moiteur ? Sa chair désarmée n'existe pour personne, parce qu'il n'y a
personne en face de lui.
Il est la seule conscience, une pure présence transparente et souveraine.
Et si pour sa conscience même le plaisir existe, il n'en tient pas compte. Ce
serait donner barre sur lui.
Il parle complaisamment du plaisir qu'il donne, jamais de celui qu'il reçoit.
Recevoir, c'est une dépendance.
Ce que je demande à une femme, c'est de lui faire plaisir.
La chaleur vivante de la volupté serait une complicité, il n'en admet aucune.
Il préfère la solitude hautaine de la domination.
Ce sont des satisfactions non pas sensuelles mais cérébrales qu'il cherche
auprès des femmes.
Et d'abord celles d'un orgueil qui souhaite s'exprimer mais sans courir de
risque. Devant la femme, on a le même sentiment que devant le cheval, devant
le taureau qu'on va aborder. La même incertitude et le même goût de mesurer
son pouvoir.
Le mesurer à d'autres hommes, ce serait bien hardi. Ils interviendraient dans l
'épreuve, ils imposeraient des barèmes imprévus, ils rendraient un verdict
étranger. En face d'un taureau, d'un cheval, on demeure son propre juge, ce
qui est infiniment plus sûr.
Une femme aussi, si on la choisit bien, on reste seul en face d'elle.
Je n'aime pas dans l'égalité, parce que dans la femme, c'est l'enfant que je
cherche. Cette lapalisade n'explique rien.
Pourquoi cherche-t-il l'enfant, non l'égal ? Monterland serait plus sincère
s'il déclarait que lui, Monterland, n'a pas d'égal, et plus exactement qu'il n
'en veut pas avoir.
Son semblable lui fait peur.
Au temps des Olympiques, il admire dans le sport la rigueur des compétitions qui
créent des hiérarchies avec lesquelles on ne peut pas tricher.
Mais il n'a pas lui-même entendu cette leçon. Dans la suite de son œuvre et de
sa vie, ces héros comme lui-même se soustraient à toute confrontation.
Ils ont affaire à des bêtes, des paysages, des enfants-enfants et jamais
à des égaux.
Naguère épris de la dure lucidité du sport, Monterland n'accepte comme
maîtresse que des femmes dont son orgueil peureux n'est à craindre aucun
jugement. Il les choisit passives et végétales, infantiles, stupides,
vénales. Il évitera systématiquement de leur attribuer une conscience.
S'il en découvre quelques traces, il se cabre, il s'en va. Il ne s'agit pas d
'établir avec la femme aucun rapport intersubjectif. Elle ne doit être au
royaume de l'homme qu'un simple objet animé.
Jamais on ne l'envisagera comme sujet.
Jamais il ne sera tenu compte du point de vue à elle.
Le héros de Monterland a une morale qui se croit arrogante et qui n'est que
commode. Il ne se soucie que de ses rapports avec soi-même. Il s'attache à
la femme, ou plutôt il s'attache la femme, non pas pour jouir d'elle, mais
pour jouir de soi.
Étant absolument inférieur, l'existence de la femme dévoile la substantielle, l
'essentiel et indestructible supériorité du mal, sans risque.
Ainsi, la sottise de douce permet à Alban de reconstituer en quelques
mesures les sensations du demi-dieu antique épousant une oie fabuleuse.
Dès qu'il touche Solange, voilà Costals changé en un superbe lion.
À peine étaient-ils assis l'un près de l'autre, il mit la main sur la cuisse de
la jeune fille, par-dessus sa robe, puis l'atteint posée au centre de son corps,
comme un lion tient sa patte étalée sur le quartier de viande qu'il s'est
conquis. Ce geste, que dans l'obscurité des cinémas, tant d'hommes accomplissent
chaque jour avec modestie, Costals leur annonce que c'est le geste primitif du
Seigneur. S'ils avaient comme lui le sens de la grandeur, les amants, les
maris qui embrassent leur maîtresse avant de la posséder, connaîtraient à
bon marché ces puissantes métamorphoses.
Il humait vaguement le visage de cette femme, pareil à un lion qui,
déchiquetant la viande qu'il tient entre ses pattes, de temps en temps s'arrête
pour la lécher.
Cet orgueil carnassier n'est pas le seul plaisir que le mâle tire de sa femelle.
est lui et prétexte à faire librement et toujours sans risque, à blanc, l
'expérience de son propre cœur.
Costal, s'une nuit, s'amusera même à souffrir jusqu'à ce que, rassasié du
goût de sa douleur, il attaque allègrement une cuisse de poulet.
On ne peut se permettre que rarement un tel caprice. Mais il est d'autres joies,
ou puissantes, ou subtiles. Par exemple, la condescendance.
Costals condescend à répondre à certaines lettres de femmes et parfois
même il y apporte ses soins. À une petite paysanne inspirée, il écrit à la
fin d'une dissertation pédante « Je doute que vous puissiez me comprendre,
mais cela vaut mieux que si je me fusse abaissée à vous. » Il lui plaît
quelquefois de modeler une femme à son image.
« Je veux que vous soyez pour moi comme une chèche. Je ne vous ai pas élevée à
moi pour que vous soyez autre chose que moi. » Il s'amuse à fabriquer à Solange
quelques beaux souvenirs. Mais c'est surtout quand il couche avec une femme
qu'il éprouve avec ivresse sa prodigalité, donneur de joie, donneur de
paix, de chaleur, de force, de plaisir, ces richesses qu'il dispense le comble.
Lui ne doit rien à ses maîtresses.
Souvent, pour en être bien sûr, il les paye.
Mais même quand le coït est au père, la femme et sans réciprocité sont obligées.
Elle ne donne rien, il prend.
Aussi trouve-t-il absolument normal, le jour où il déflore Solange, de l'envoyer
au cabinet des toilettes.
Même si une femme est tendrement chérie, il ferait beau voir que l'homme se gêne
à pour elle. Il est mal de droit divin, elle est de droit divin vouée au boc et
au bidet.
Leur gueule de Costals imite ici si fidèlement la mufflerie qu'on ne sait
plus bien ce qui le distingue d'un commis voyageur mal appris.
Le premier devoir d'une femme, c'est de se soumettre aux exigences de sa
générosité. Quand il suppose que Solange n'apprécie pas ses caresses, Costals
entre dans une rage blanche. S'il chérit Radidja, c'est que son visage s'allume
de joie dès qu'il entre en elle.
Alors il jouit de se sentir à la fois bête de proie et prince magnifique. On
se demande cependant avec perplexité d'où peut venir l'ivresse de prendre et
de combler si la femme prise et comblée n'est qu'une pauvre chose, chère fade,
ou palpite un ersatz de conscience.
Comment Costals peut-il perdre tant de temps avec ces créatures vaines ? Ces
contradictions donnent la mesure d'un orgueil qui n'est que vanité.
Une délectation plus subtile du fort, du généreux, du maître, c'est la pitié pour
la race malheureuse.
Costals, de temps en temps, s'émeut de sentir en son cœur tant de gravité
fraternelle, tant de sympathie pour les humbles, tant de pitié pour les femmes.
Quoi de plus touchant que la douceur imprévue des êtres durs ? Il ressuscite
en lui cette noble image d'épinal, quand il se penche sur ces animaux malades que
sont les femmes.
Même les sportives, il aime les voir vaincus, blessés, harassés, meurtris.
Quant aux autres, il les veut le plus désarmés possible.
Leur misère mensuelle le dégoûte. Et cependant, Costals nous confie que
toujours, il avait préféré chez les femmes, ces jours où il les savait
atteintes. Il lui arrive de céder à cette pitié. Il va jusqu'à prendre des
engagements, sinon jusqu'à les tenir.
Il s'engage à aider André, à épouser Solange.
Quand la pitié se retire de son âme, ses promesses meurent.
N'a-t-il pas le droit de se contredire ? C'est lui qui fait les règles du jeu qu
'il joue avec lui-même pour seul partenaire.
Inférieur, pitoyable, ce n'est pas assez.
Montrelan veut la femme méprisable.
Il prétend parfois que le conflit du désir et du mépris est un drame
pathétique. Ah, désirer ce qu'on dédaigne, quelle tragédie ! Devoir
attirer et repousser presque dans le même geste, allumer et rejeter vite
comme on fait avec une allumette, la tragédie de nos rapports avec les
femmes. En vérité, il n'y a de tragédie que du point de vue de l'allumette,
point de vue négligeable.
Quant à l'allumeur, soucieux de ne pas se brûler les doigts, il est trop clair
que cette gymnastique le ravit.
Si son bon plaisir n'était pas de désirer ce qu'on dédaigne, il ne
refuserait pas systématiquement de désirer ce qu'il estime.
Alban ne repousserait pas Dominique, il choisirait d'aimer dans l'égalité. Et il
pourrait éviter de tant dédaigner ce qu'il désire.
Après tout, on ne voit pas a priori en quoi une petite danseuse espagnole,
jeune, jolie, ardente et simple, est si méprisable.
Est-ce parce qu'elle est pauvre ? De basse extraction ? Sans culture ? Il est
à craindre qu'aux yeux de Montrelanc, ce ne soit en effet des tares.
Mais surtout, il la méprise en tant que femme, par décret. Il dit justement que
ce n'est pas le mystère féminin qui suscite les rêves mâles, mais ses rêves
qui créent du mystère. Mais lui aussi projette dans l'objet ce que sa
subjectivité réclame.
Ce n'est pas parce qu'elles sont méprisables qu'il dédaigne les femmes, c
'est parce qu'il veut les dédaigner qu'elles lui paraissent abjectes.
Il se sent perché sur des cimes d'autant plus hautaines qu'entre elle et lui, la
distance est plus grande. C'est ce qui explique qu'il choisisse pour ses héros
des amoureuses aussi minables.
Au grand écrivain Costals, il oppose une vieille vierge de province tourmentée
par le sexe et l'ennui et une petite bourgeoise d'extrême droite niaise et
intéressée. C'est jauger avec des mesures bien humbles un individu
supérieur. Le résultat de cette prudence maladroite, c'est qu'il nous paraît tout
petit. Mais peu importe, Costals se croit grand. Les plus humbles faiblesses
de la femme suffisent à nourrir sa superbe. Un texte des jeunes filles est
singulièrement significatif.
Avant de coucher avec Costals, Solange fait sa toilette de nuit.
Elle doit aller au WC et Costals se souvint de cette jument qu'il avait eue,
si fière, si délicate, qu'elle n'urinait ni ne brûlait jamais quand il était sur
son dos.
Ici se découvre la haine de la chair. On pense à Swift, Célia, Chi.
La volonté d'assimiler la femme à une bête domestique, le refus de lui
reconnaître aucune autonomie, fut-elle d'ordre urinaire.
Mais surtout, tandis que Costals s'indigne, il oublie qu'il possède lui
aussi une vessie et un côlon. De même, quand il s'écoeure d'une femme baignée
de sueur et d'odeur, il abolit toutes ses sécrétions personnelles. Il est un
pur esprit servi par des muscles et un sexe d'acier.
« Le dédain est plus noble que le désir », déclare Montrelan dans « Aux
fontaines du désir » et Alvaron. « Mon pain est le dégoût ». Quel alibi que le
mépris quand il se complaît en soi-même ! Du fait qu'on contemple et qu'on juge,
on se rend radicalement autre que l'autre que l'on condamne, on se lave
sans frais des tards dont on l'accuse.
Avec calivresse, Monterland exhale pendant toute sa vie son mépris pour les
hommes. Il lui suffit de dénoncer leur sottise pour se croire intelligent, leur
lâcheté pour se croire courageux. Au début de l'occupation, il se livre à une
orgie de mépris à l'égard de ses compatriotes vaincus. Lui n'est ni
français ni vaincu, il plane.
Au détour d'une phrase, il convient que somme toute, lui, Monterland, qui
accuse, n'a rien fait de plus que les autres pour prévenir la défaite. Il n'a
même pas consenti à être officier.
Mais aussitôt il recommence à accuser avec une furie qui l'emporte bien loin
de lui-même.
S'il affecte de se désoler de ses dégoûts, c'est pour les sentir plus
sincères et s'en réjouir davantage.
En vérité, il y trouve tant de commodité qu'il cherche systématiquement à
entraîner la femme dans l'abjection.
Il s'amuse à tenter avec de l'argent ou des bijoux des filles pauvres. Qu'elles
acceptent ses cadeaux malveillants, il jubile.
Il joue un jeu sadique avec André pour le plaisir non de la faire souffrir,
mais de la voir s'avilir.
Il invite Solange à l'infanticide, elle accueille cette perspective et les sens
de Costal s'enflamment.
Il possède dans un ravissement de mépris cette meurtrière en puissance.
La clé de cette attitude, c'est l'apologue des chenilles qui nous la
fournit. Quel qu'en ait été l'intention cachée, il est par soi-même assez
significatif.
Compissant des chenilles, Monterland s'amuse à en épargner certaines, à en
exterminer d'autres. Il accorde une pitié rieuse à celles qui s'acharnent à
vivre et les laisse généreusement courir leur chance.
Ce jeu l'enchante.
Sans les chenilles, le jet urinaire n'eût été qu'une excrétion. Il devient
instrument de vie et de mort.
En face de l'insecte rampant, l'homme qui soulage sa vessie connaît la
solitude despotique de Dieu, sans être menacé de réciprocité.
Ainsi, devant les bêtes féminines, le mâle, du haut de son piédestal, tantôt
cruel, tantôt tendre, juste et capricieux tour à tour, donne, reprend,
comble, s'apitoie, s'irrite. Il n'obéit qu'à son bon plaisir.
Il est souverain, libre, unique.
Mais il faut que ces bêtes ne soient que des bêtes. On les choisira à dessein, on
flattera leur faiblesse, on les traitera en bêtes avec tant d'acharnement qu
'elles finiront bien par accepter leurs conditions.
Ainsi, les blancs de Louisiane et de Georgie s'enchantent des menus larcins
et des mensonges des Noirs. Ils se sentent confirmés dans la supériorité
que leur confère la couleur de leur peau. Et si un de ces nègres sentait à
être honnête, on l'en maltraitera davantage.
Ainsi se pratiquait systématiquement dans les camps de concentration l
'avilissement de l'homme.
La race des seigneurs trouvait dans cette abjection la preuve qu'elle était
d'essence surhumaine.
Cette rencontre n'a rien d'un hasard.
On sait assez que Monterland admire l'idéologie nazie.
Il s'enchante de voir la croix gammée, qui est la roue solaire, triompher en
une des fêtes du soleil.
La victoire de la roue solaire n'est pas seulement victoire du soleil, victoire
de la païennie, elle est victoire du principe solaire qui est que tout
tourne. Je vois triompher en ce jour le principe dont je suis imbu, que j'ai
chanté, qu'avec une conscience entière, je sens gouverner ma vie.
On sait aussi avec quel sens pertinent de la grandeur il a, pendant l
'occupation, proposé en exemple aux Français, ces Allemands qui « respirent
le grand style de la force ». Le même goût panique de la facilité qui le
faisait fuir devant ses égaux, le met à genoux devant les vainqueurs.
Il croit par cet agenouillement s'identifier à eux.
Le voilà vainqueur, c'est ce qu'il a toujours souhaité, que ce soit contre un
taureau, des chenilles ou des femmes, contre la vie même et la liberté.
Il est juste de dire que déjà avant la victoire, il encensait les « enchanteurs
totalitaires ». Comme eux, il avait toujours été nihiliste, il avait
toujours détesté les hommes.
Les gens ne valent même pas d'être conduits. Et il n'est pas besoin que l
'humanité vous ait fait quelque chose pour la détester à ce point.
Comme eux, il croyait que certains êtres, races, nations ou lui-même,
monteur lent, détiennent un privilège absolu qui leur confère sur autrui tous
les droits.
Toute sa morale justifie et appelle la guerre et les persécutions. Pour juger
de son attitude à l'égard des femmes, il convient d'examiner cette éthique de
plus près. Car enfin, il faudrait savoir au nom de quoi elles sont condamnées.
La mythologie nazie avait une infrastructure historique. Le nihilisme
exprimait le désespoir allemand, le culte du héros servait des buts positifs
pour lesquels des millions de soldats sont morts.
L'attitude de Monterland n'a aucune contrepartie positive et elle n'exprime
que son propre choix existentiel.
En vérité, ce héros a choisi la peur.
Il y a en toute conscience une prétention à la souveraineté, mais elle
ne saurait se confirmer qu'en se risquant.
Aucune supériorité n'est jamais donnée, puisque réduit à sa subjectivité, l
'homme n'est rien.
C'est entre les actes et les ouvrages des hommes que des hiérarchies peuvent s
'établir. Le mérite est sans cesse à conquérir.
Monterland lui-même le sait. On n'a de droit que sur ce qu'on est prêt à
risquer. Mais il n'a jamais voulu se risquer au milieu de ses semblables. Et
c'est parce qu'il n'ose pas l'affronter qu'il abolit l'humanité.
Enrageant obstacle que celui des êtres, dit le roi de la reine morte, c'est qu
'il démente la féérie complaisante que le vaniteux crée autour de soi. Il faut
les nier.
Il est remarquable qu'aucune des œuvres de Monterland ne nous peigne un conflit
d'homme à homme. C'est la coexistence qui est le grand drame vivant. Il l
'élude. Son héros se dresse toujours seul en face d'animaux, d'enfants, de
femmes, de paysages.
Il est en proie à ses propres désirs, comme la reine de Pasiphae, ou à ses
propres exigences, comme le maître de Santiago, mais il n'y a jamais personne
à ses côtés.
Même Alban, dans le songe, n'a pas de camarades.
Priné vivant, il le dédaigne, il ne s'exalette que sur son... cadavre l
'oeuvre comme la vie de monterland n'admet qu'une conscience du même coup
tout sentiment disparaît de cet univers il ne peut y avoir de rapports
intersubjectifs s'il n'y a qu'un sujet l'amour est dérisoire mais ce n'est pas
au nom de l'amitié qu'il est méprisable car l'amitié manque de viscères et toute
solidarité humaine est refusée avec auteur le héros n'a pas été
engendré Il n'est pas limité par l'espace et le temps.
Je ne vois aucune raison raisonnable de m'intéresser aux choses extérieures qui
me sont contemporaines plus qu'à celles de n'importe quelle année du passé.
Rien de ce qui arrive à autrui ne compte pour lui.
À vrai dire, les événements ne m'ont jamais importé. Je ne les aimais que
dans les rayons qu'ils faisaient en moi en me traversant.
Qu'ils soient donc ce qu'ils veulent être.
L'action est impossible.
Avoir eu de l'ardeur, de l'énergie, de l'audace et n'avoir pu les mettre à la
disposition de qui que ce soit par manque de foi en quoi que ce soit d
'humain.
C'est dire que toute transcendance est interdite.
Monterland le reconnaît.
L'amour et l'amitié sont des fariboles. Le mépris empêche l'action.
Il ne croit pas à l'art pour l'art et il ne croit pas en Dieu.
Il ne reste que l'immanence du plaisir.
Ma seule ambition a été d'user mieux que les autres de mes sens, écrit-il en
1925. Et encore, en somme, qu'est-ce que je veux ? La possession des êtres
qui me plaisent.
Dans la paix et dans la poésie. Et en 1941, mais moi qui accuse, qu'ai
-je fait de ces vingt années ? Elles ont été un songe rempli de mon plaisir.
J'ai vécu en long et en large me saoulant de ce que j'aime.
Quel bouche à bouche avec la vie ! Soit, mais n'est-ce pas précisément parce qu
'elles se vautrent dans l'immanence que la femme était piétinée ?
Quelle fin plus haute, quel grand dessin monterlant oppose-t-il à l'amour
possessif de la mère, de l'amante ? Lui aussi cherche la possession et quant au
bouche à bouche avec la vie, bien des femmes pourraient lui rendre des points.
Il est vrai qu'il goûte singulièrement les jouissances insolites, celles qu'on
peut tirer des bêtes, des garçons, des fillettes impubères.
Il s'indigne qu'une maîtresse passionnée ne songe pas à mettre dans son lit sa
fille de 12 ans. C'est une mesquinerie bien peu solaire.
Ne sait-il pas que la sensualité des femmes n'est pas moins tourmentée que
celle des mâles ? Si c'est d'après ce critère qu'on hiérarchise les deux
sexes, elle l'emporterait peut-être.
À vrai dire, les incohérences de Monterland sont ici monstrueuses.
Au nom de l'alternance, il déclare que du fait même que rien ne vaut, tout vaut
également. Il accepte tout, il veut tout étreindre et il lui plaît que sa largeur
d'esprit effraie les mères de famille.
Cependant, c'est lui qui réclamait pendant l'occupation une inquisition qui
censurerait films et journaux.
Les cuisses des girls américaines les coeurs, le sexe luisant d'un taureau l
'exalte. Chacun son goût.
Chacun recrée à sa manière la féerie.
Au nom de quelle valeur ce grand orgiaque crache-t-il avec dégoût sur les
orgies des autres ? Parce qu'elles ne sont pas siennes ? Mais toute la morale
consiste donc à être monteurlant ? Il répondrait évidemment que jouir n'est
pas tout. Il y faut la manière.
Il faut que le plaisir soit l'envers d'un renoncement. Que le voluptueux se
sente aussi l'étoffe d'un héros et d'un saint.
Mais beaucoup de femmes sont expertes à concilier leur plaisir avec la haute
image qu'elles se forment d'elles-mêmes.
Pourquoi devons-nous croire que les songes narcissistes de Monterland ont
plus de prix que les leurs ? Car en vérité, c'est de songes qu'il s'agit.
Parce qu'ils leur refusent tout contenu objectif, les mots avec lesquels
Monterland jongle, grandeur, sainteté, héroïsme, ne sont que hochets.
Monterland a eu peur de risquer parmi les hommes sa supériorité. Pour s
'enivrer de ce vin exaltant, il s'est retiré dans les nuées.
L'unique est assurément souverain.
Il s'enferme dans un cabinet de mirage. A l'infini, les glaces lui renvoient son
image et il croit qu'il suffit à peupler la terre.
Mais il n'est qu'un reclus prisonnier de soi-même.
Il se croit libre, mais il aliene sa liberté au profit de son ego.
Il modèle la statue de Monterland selon des normes empruntées à l'imagerie d
'Epinal.
Alban repoussant Dominique parce qu'il s'est trouvé dans la glace un visage de
benêt illustre cet esclavage. On n'est benêt que par les yeux d'autrui.
L'orgueilleux Alban soumet son cœur à cette conscience collective qu'il
méprise. La liberté de Monterland est une attitude, non une réalité.
L'action lui étant, faute de but, impossible, il se console avec des
gestes. C'est un mime. Les femmes lui sont des partenaires commodes, elles lui
donnent la réplique.
Il accapare le premier rôle, il se seint de laurier et se drape de pourpre. Mais
tout se passe sur sa scène privée.
Jeté sur la place publique, dans la vraie lumière, sous un vrai ciel, le
comédien n'y voit plus clair, ne tient plus debout, il titube, il tombe. Dans
un accès de lucidité, Costals s'écrit, au fond, quelle rigolade, ses victoires
sur les femmes.
Oui. Les valeurs, les exploits que Monterland nous propose sont une triste
rigolade. Les hauts faits qui le grisent ne sont eux aussi que des gestes, jamais
des entreprises.
Il s'émeut du suicide de Périgrinus, de l'audace de Passifae, de l'élégance de
ce japonais qui abrita sous son parapluie son adversaire avant de le
pourfendre en duel.
Mais il déclare que la personne de l'adversaire et les idées qu'il est
censé représenter n'ont donc pas tant d'importance. Cette déclaration rend en
1941 un son singulier.
« Toute guerre est belle, dit-il encore, quelle qu'en soit la fin.
La force est toujours admirable, quoi qu'elle serve.
»
c'est la formule à laquelle nous aboutissons forcément si nous voulons
maintenir la seule idée de l'homme qui soit acceptable, celle où il est à la
fois le héros et le sage.
Mais il est curieux que la noble indifférence de Monterland à l'égard de
toutes les causes est inclinée non vers la résistance, mais vers la révolution
nationale. Que sa souveraine liberté ait choisi la soumission, et que le secret
de la sagesse héroïque, il les cherchait, non dans le maquis, mais chez
les vainqueurs.
Ceci non plus n'est pas un accident.
C'est à ces mystifications qu'aboutit le pseudo-sublime de la Reine Morte et du
Maître de Santiago.
Dans ces drames, d'autant plus significatifs qu'ils ont plus de
prétentions, on voit Deux mâles impérieux qui sacrifient à leur orgueil
vide des femmes coupables d'être simplement des êtres humains.
Pour les punir, on prend à l'une sa vie, à l'autre son âme. Encore une fois, si
nous demandons au nom de quoi, l'auteur répond avec hauteur au nom de rien.
Il n'a pas voulu que le roi eût pour tuer Inès des motifs trop impérieux. Ce
meurtre ne serait qu'un banal crime politique.
Pourquoi est-ce que je la tue ? Il y a sans doute une raison, mais je ne la
distingue pas, dit-il.
La raison, c'est qu'il faut que le principe solaire triomphe de la banalité
terrestre. Mais ce principe n'est clair, on l'a vu déjà, aucune fin.
Il exige la destruction, rien de plus.
Quant à Alvaro, Monterlan nous dit dans une préface qu'il s'intéresse en
certains hommes de ce temps à leur foi tranchante, leur mépris de la réalité
extérieure, leur goût de la ruine, leur fureur du rien.
C'est à cette fureur que le maître de Santiago sacrifie sa fille.
On l'apparera du beau mot chatoyant de mystique. N'est-il pas plat de préférer
le bonheur à la mystique ?
En vérité, les sacrifices et les renoncements n'ont de sens que dans la
perspective d'un but, un but humain, et les buts qui dépassent l'amour
singulier, le bonheur personnel, ne peuvent apparaître que dans un monde qui
reconnaît le prix et de l'amour et du bonheur.
La morale des Midinettes est plus authentique que les féeries du vide,
parce qu'elle a ses racines dans la vie et dans la réalité, et c'est de là que
peuvent jaillir des aspirations plus vastes.
On imagine aisément Inès de Castro à Buchenwald et le roi s'empressant à l
'ambassade d'Allemagne par raison d'État. Bien des midinettes ont pendant
l'occupation mérité un respect que nous n'accordons pas à Monterland.
Les mots creux dont ils se gorgent sont dangereux par leur vie de même.
La mystique surhumaine autorise toutes les dévastations temporelles.
Le fait est que, dans les drames dont nous parlons, elles s'affilment par deux
meurtres, l'un physique et l'autre moral.
Alvaro n'a pas beaucoup de chemin à faire pour devenir farouche, solitaire,
méconnu, un grand inquisiteur, ni le roi, incompris, renié, un Himmler.
On tue les femmes, on tue les juifs, on tue les hommes efféminés et les
chrétiens enjuivés, on tue tout ce qu'on a intérêt ou plaisir à tuer au nom de
ses hautes idées.
Ce n'est que par des négations que peuvent s'affirmer des mystiques
négatives. Le vrai dépassement, c'est une marche positive vers l'avenir, l
'avenir des hommes.
Le faux héros, pour se persuader qu'il est arrivé loin, qu'il plane haut,
regarde toujours en arrière, à ses pieds. Il méprise, il accuse, il
opprime, il persécute, il torture, il massacre.
C'est par le mal qu'il fait à son prochain qu'il s'estime supérieur à lui.
Tels sont les sommets que Monterland nous désigne d'un doigt superbe, quand
il interrompt son bouche à bouche avec la vie.
Comme l'âne des Norias arabes, je tourne, je tourne, aveugle et repassant
sans fin sur mes traces.
Seulement, je ne fais pas venir d'eau fraîche.
Il y a peu de choses à ajouter à cet aveu que signait Monterland en 1927.
L'eau fraîche n'a jamais jailli.
Peut-être Monterland eût-il dû allumer le bûcher de Pérégrinus. C'était la
solution la plus logique.
Il a préféré se réfugier dans son propre culte. Au lieu de se donner à ce monde
qu'il ne savait fertiliser, il s'est contenté de s'y mirer. Et il a ordonné
sa vie dans l'intérêt de ce mirage visible à ses seuls yeux.
Les princes sont à l'aise en toutes circonstances, même dans la défaite,
écrit-il. Et parce qu'ils se complaient dans la défaite, ils se croient rois.
Il a appris de Nietzsche que la femme est le divertissement du héros et il
croit qu'il suffit de se divertir des femmes pour être sacré héros. Le reste à
l'avenant. Comme le dit Costals, au fond, quelle rigolade !
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