Afrikaans
Akan
Albanian
Amharic
Arabic
Armenian
Azerbaijani
Basque
Belarusian
Bemba
Bengali
Bihari
Bosnian
Breton
Bulgarian
Cambodian
Catalan
Cebuano
Cherokee
Chichewa
Chinese (Simplified)
Chinese (Traditional)
Corsican
Croatian
Czech
Danish
Dutch
English
Esperanto
Estonian
Ewe
Faroese
Filipino
Finnish
French
Frisian
Ga
Galician
Georgian
German
Greek
Guarani
Gujarati
Haitian Creole
Hausa
Hawaiian
Hebrew
Hindi
Hmong
Hungarian
Icelandic
Igbo
Indonesian
Interlingua
Irish
Italian
Japanese
Javanese
Kannada
Kazakh
Kinyarwanda
Kirundi
Kongo
Korean
Krio (Sierra Leone)
Kurdish
Kurdish (Soranî)
Kyrgyz
Laothian
Latin
Latvian
Lingala
Lithuanian
Lozi
Luganda
Luo
Luxembourgish
Macedonian
Malagasy
Malay
Malayalam
Maltese
Maori
Marathi
Mauritian Creole
Moldavian
Mongolian
Myanmar (Burmese)
Montenegrin
Nepali
Nigerian Pidgin
Northern Sotho
Norwegian
Norwegian (Nynorsk)
Occitan
Oriya
Oromo
Pashto
Persian
Polish
Portuguese (Brazil)
Portuguese (Portugal)
Punjabi
Quechua
Romanian
Romansh
Runyakitara
Russian
Samoan
Scots Gaelic
Serbian
Serbo-Croatian
Sesotho
Setswana
Seychellois Creole
Shona
Sindhi
Sinhalese
Slovak
Slovenian
Somali
Spanish
Spanish (Latin American)
Sundanese
Swahili
Swedish
Tajik
Tamil
Tatar
Telugu
Thai
Tigrinya
Tonga
Tshiluba
Tumbuka
Turkish
Turkmen
Twi
Uighur
Ukrainian
Urdu
Uzbek
Vietnamese
Welsh
Wolof
Xhosa
Yiddish
Yoruba
Zulu
Cette vérité ensevelie dans la nuit des choses resplendit aussi au ciel.
Parfaite immanence, l'âme est en même temps le transcendant, l'idée.
Non seulement les villes et les nations, mais des entités, des institutions
abstraites revêtent des traits féminins. L'Église, la synagogue, la République, l
'humanité, son femme, et aussi la paix, la guerre, la liberté, la révolution, la
victoire. L'idéal que l'homme pose en face de soi comme l'autre essentiel, il
le féminise parce que la femme est la figure sensible de l'altérité. C'est
pourquoi presque toutes les allégories, dans le langage comme dans l
'iconographie, sont des femmes 96.
Âme et idée, la femme est aussi entre l'une et l'autre la médiatrice.
Elle est la grâce qui conduit le chrétien vers Dieu, elle est Béatrice,
guidant Dante dans l'au-delà, l'or appelant Pétrarque vers les hautes cimes
de la poésie.
Dans toutes les doctrines qui assimilent la nature à l'esprit, elle apparaît
comme harmonie, raison, vérité.
Les sectes gnostiques avaient fait de la sagesse une femme, Sophie.
Ils lui attribuaient la rédemption du monde et même sa création.
Alors la femme n'est plus chère, mais corps glorieux. On ne prétend plus la
posséder, on la vénère dans sa splendaire intouchée.
Les pâles mortes d'Edgar Poe sont fluides comme l'eau, comme le vent,
comme le souvenir.
Pour l'amour courtois, pour les précieux, et dans toute la tradition
galante, la femme n'est plus une créature animale, mais un être éthéré,
un souffle, une lumière.
C'est ainsi que l'opacité de la nuit féminine se convertit en transparence,
la noirceur en pureté, comme dans ces textes de Novalis.
extase nocturne sommeil céleste tu descendis vers moi le paysage s'éleva
doucement au-dessus du paysage plana mon esprit délivré régénéré le texte devint
un nuage au travers duquel j'aperçus les traits transfigurés de la bien-aimée
Te sommes-nous donc agréable ? À toi aussi, sombre nuit. Un baume précieux
coule de tes mains, un rayon tombe de ta gerbe. Tu retiens les ailes pesantes de
l'âme, une émotion obscure et indisible nous saisit. Je vois un visage sérieux,
joyeusement effrayé vers moi, se pencher avec douceur et recueillement, et je
reconnais sous les boucles enlacées la chère jeunesse de la mer.
Plus céleste que ces étoiles scintillantes nous paraissent les yeux
infinis que la nuit a ouvert en nous.
L'attraction descendante exercée par la femme s'est inversée. Elle n'appelle
plus l'homme vers le cœur de la terre, mais vers le ciel.
L'éternel féminin nous attire vers le haut, proclame Goethe à la fin du second
Faust. Puisque la Vierge est l'image la plus achevée, la plus généralement
vénérée de la femme régénérée et consacrée au bien, il est intéressant de
voir à travers la littérature et l'iconographie comment elle apparaît.
Voici un extrait des litanies que lui adressait au Moyen-Âge la chrétienté
fervente.
Tu es la moelle, l'ami, le noyau de tous les biens.
Tu es la femme sans ruse dont l'amour jamais ne change.
Tu es la piscine probatique, le remède des vies lépreuses, la subtile
physicienne dont l'appareil ne se trouve ni à Salernes ni à Montpellier.
Tu es la dame aux mains guérisseuses dont les doigts si beaux, si blancs, si
longs restaurent les nez et les bouches, font de nouveaux yeux et de nouvelles
oreilles. Tu éteins les ardents, ranimes les paralytiques, redresses les lâches,
ressuscites les morts.
On retrouve dans ces invocations la plupart des attributs féminins que nous
avons signalés. La vierge est fécondité, rosée, source de vie.
Beaucoup d'images la figure au puits, à la source, à la fontaine.
L'expression « fontaine de vie » est une des plus répandues.
Elle n'est pas créatrice, mais elle fertilise, elle fait jaillir à la
lumière ce qui était caché dans la terre.
Elle est la profonde réalité enfermée sous les apparences des choses, le
noyau, la moelle.
Par elle s'apaisent les désirs, elle est ce qui est donné à l'homme pour l
'assouvir.
Partout où la vie est menacée, elle la sauve et la restaure, elle guérit et
fortifie. Et parce que la vie émane de Dieu, étant intermédiaire entre l'homme
et la vie, elle est aussi truchement entre l'humanité et Dieu.
« Porte du diable », disait Tertullien.
Mais, transfigurée, elle est porte du ciel.
Des peintures nous la représentent ouvrant une porte ou une fenêtre sur le
paradis, ou encore dressant une échelle entre la terre et le firmament.
Plus clairement, la voilà avocate, plaidant auprès de son fils pour le
salut des hommes.
Beaucoup de tableaux du jugement dernier montrent la Vierge découvrant ses saints
et suppliant le Christ au nom de sa glorieuse maternité.
Elle protège dans les plis de son manteau les enfants des hommes. Son
amour miséricordieux les suit sur les océans, les champs de bataille, à
travers les dangers.
Elle fléchit, au nom de la charité, la justice divine.
On voit des Vierges à la balance qui font en souriant pencher du côté du bien
le plateau où l'on pèse les âmes.
Ce rôle miséricordieux et tendre est l'un des plus importants de tous, ceux
qui ont été dévolus à la femme.
Même intégrée à la société, la femme en déborde subtilement les frontières parce
qu'elle a la générosité insidieuse de la vie.
C'est cette distance entre les constructions voulues par les mâles et
la contingence de la nature qui semble en certains cas inquiétante. Mais elle
devient bénéfique quand la femme, trop docile pour menacer l'œuvre des hommes,
se borne à l'enrichir et à en assouplir les lignes trop accusées.
Les dieux mâles représentent le destin.
Du côté des déesses, on trouve une bienveillance arbitraire, une faveur
capricieuse. Le dieu chrétien a les rigueurs de la justice, la vierge a la
douceur de la charité.
Sur terre, les hommes sont défenseurs des lois, de la raison, de la nécessité.
La femme connaît la contingence originelle de l'homme même et de cette
nécessité à laquelle il croit.
De là vient la mystérieuse ironie qui fleurit sur ses lèvres et sa flexible
générosité. Elle a enfanté dans la douleur, elle a soigné les blessures des
mâles, elle alète le nouveau-né et ensevelit les morts.
Elle connaît de l'homme tout ce qui brime son orgueil et humilie sa volonté.
Tout en s'inclinant devant lui, soumettant la chair à l'esprit, elle se
tient aux frontières charnelles de l'esprit.
Et elle conteste le sérieux des dures architectures masculines, elle en
adoucit les angles, elle y introduit un luxe gratuit, une grâce imprévie.
Son pouvoir sur les hommes vient de ce qu'elle les rappelle tendrement à une
conscience modeste de leurs authentiques conditions.
C'est le secret de sa sagesse désabusée, douloureuse, ironique et aimante.
Même la frivolité, le caprice, l'ignorance sont en elle des vertus
charmantes parce qu'elles s'épanouissent en deçà et au-delà du monde où l'homme
choisit de vivre mais où il n'aime pas se sentir enfermé.
En face des significations arrêtées, des instruments façonnés à des fins utiles,
elle dresse le mystère des choses intactes. Elle fait passer dans les rues
des villes, dans les champs cultivés, le souffle de la poésie.
La poésie prétend capter ce qui existe par-delà la prose quotidienne.
La femme est une réalité éminemment poétique, puisqu'en elle, l'homme
projette tout ce qu'il ne décide pas d'être.
Elle incarne le rêve. Le rêve est pour l'homme la présence la plus intime et la
plus étrangère, ce qu'il ne veut pas, ne fait pas, vers quoi il aspire et qui ne
saurait être atteint.
L'autre mystérieuse, qui est la profonde immanence et la lointaine transcendance,
lui prêterait ses traits.
C'est ainsi qu'Aurélia visite Nerval en rêve et qu'elle lui donne, sous la
figure du rêve, le monde tout entier.
Elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle sorte que,
peu à peu, le jardin prenait sa forme et les parterres et les arbres devenaient
les rosaces et les festons de ses vêtements, tandis que sa figure et ses
bras imprimaient leurs contours aux nuages pourprès du ciel.
Je la perdais de vue à mesure qu'elle se transfigurait, car elle semblait s
'évanouir dans sa propre grandeur.
« Oh, ne me fuis pas ! » m'écriai-je, « car la nature meurt avec toi. » Étant la
substance même des activités poétiques de l'homme, on comprend que la femme
apparaisse comme son inspiratrice, les muses, son femme.
La muse est médiatrice entre le créateur et les sources naturelles où il doit
puiser. C'est à travers la femme, dont l'esprit est profondément engagé dans la
nature, que l'homme va sonder les abîmes du silence et de la nuit féconde.
La muse ne crée rien par elle-même, c'est une sibyle assagie qui s'est faite
docilement servante d'un maître.
Même dans des domaines concrets et pratiques, ces conseils seront utiles.
L'homme veut atteindre sans le secours de ses semblables les buts qu'il s
'invente, et souvent l'avis d'un autre homme lui serait important.
Mais il imagine que la femme lui parle au nom d'autres valeurs, au nom d'une
sagesse qu'il ne prétend pas détenir, plus instinctive que la sienne, plus
immédiatement accordée au réel. Ce sont des intuitions qu'Egeri livre aux
consultants. Il l'interroge sans amour propre, comme il interrogerait les
astres. Cette institution s'introduit jusque dans les affaires ou dans la
politique.
Aspasie et Mame de Maintenon font encore aujourd'hui des carrières florissantes.
Il y a une autre fonction que l'homme confie volontiers à la femme.
Étant but des activités des hommes et source de leurs décisions, elle apparaît
du même coup comme mesure des valeurs. Elle se découvre comme un juge
privilégié. Ce n'est pas seulement pour le posséder que l'homme rêve d'un autre,
mais aussi pour être confirmé par lui.
Se faire confirmer par des hommes, qui sont ses semblables, réclame de lui une
tension constante.
C'est pourquoi il souhaite qu'un regard venu du dehors confère à sa vie, à ses
entreprises, à lui-même, une valeur absolue.
Le regard de Dieu est caché, étranger, inquiétant, même aux époques de foi,
seuls quelques mystiques en étaient brûlés.
Ce rôle divin, c'est à la femme qu'on la souvent dévolue.
Proche de l'homme, dominée par lui, elle ne pose pas de valeur qui lui soit
étrangère. Et cependant, comme elle est autre, elle demeure extérieure au monde
des hommes et donc capable de le saisir avec objectivité.
C'est elle qui, en chaque cas singulier, dénoncera la présence ou l'absence du
courage, de la force, de la beauté, tout en confirmant du dehors leur prix
universel. Les hommes sont trop occupés de leur rapport de coopération et de
lutte pour être les uns pour les autres un public.
Ils ne se contemplent pas.
La femme est à l'écart de leurs activités, elle ne prend pas part aux
joutes et aux combats.
Toute sa situation la destine à jouer ce rôle de regard.
C'est pour sa dame que le chevalier combat dans le tournoi. C'est le
suffrage des femmes que les poètes cherchent à obtenir.
Quand Rastignac veut conquérir Paris, il pense d'abord à avoir des femmes, moins
pour les posséder dans leur corps que pour jouir de cette réputation que
seules elles sont capables de créer à un homme.
Balzac a projeté dans ses jeunes héros l'histoire de sa propre jeunesse.
C'est auprès de maîtresses plus âgées qu'il commença à se former.
Et ce n'est pas seulement dans Le lit dans la vallée que la femme joue ce rôle
d'éducatrice. C'est celui qui lui est assigné dans l'éducation sentimentale,
dans les romans de Stendhal et dans quantité d'autres romans d
'apprentissage. On a vu déjà que la femme est à la fois physis et
antiphysis. Autant que la nature, elle incarne la société.
En elle se résume la civilisation d'une époque, sa culture, comme on voit dans
les poèmes courtois, dans le décaméron, dans l'astrée, elle lance des modes,
règne sur les salons, dirige et reflète l'opinion.
La renommée, la gloire, sont femmes.
La folle est femme, disait Malmarmé.
Auprès des femmes, le jeune homme s'initie au monde et à cette réalité
complexe qu'on appelle la vie.
Elle est un des buts privilégiés auxquels se destine le héros, l
'aventurier, l'individualiste.
On voit dans l'Antiquité, Persée délivrer Andromède, Orphée chercher
Eurydice aux enfers et Troie combattre pour garder la belle Hélène.
Les romans de chevalerie ne connaissent guère d'autre prouesse que la délivrance
des princesses captives.
Que ferait le prince charmant s'il ne réveillait la belle au bois dormant, s
'il ne comblait peau d'âne de ses dons ? Le mythe du roi épousant une bergère
flatte l'homme autant que la femme.
L'homme riche a besoin de donner, sinon sa richesse inutile reste abstraite. Il
lui faut en face de lui quelqu'un à qui donner.
Le mythe de Cendrillon, que Philip Willey a décrit avec complaisance dans
Generation of Vipers, fleurit surtout dans les pays prospères.
Il a plus de force en Amérique qu'ailleurs parce que les hommes y sont
plus embarrassés de leur richesse.
Cet argent qu'ils emploient toute leur vie à gagner, comment le dépenserait-il
s'il ne le consacrait pas à une femme ? Orson Welles, entre autres, a incarné
dans Citizen Kane l'impérialisme de cette fausse générosité. C'est pour l
'affirmation de sa propre puissance que Kane choisit d'écraser de ses dons une
obscure chanteuse et de l'imposer au public comme une grande cantatrice. On
pourrait citer aussi en France bien des Citizen Kane aux petits pieds.
Dans cet autre film, The Razor's Edge, quand le héros revient des Indes muni de
la sagesse absolue, le seul usage qu'il trouva en faire, c'est de relever une
prostituée. Il est clair qu'en se rêvant ainsi donateur, libérateur, rédempteur,
l'homme souhaite encore l'asservissement de la femme, car pour réveiller la belle
au bois dormant, il faut qu'elle dorme, il faut des ogres et des dragons pour qu
'il y ait des princesses captives.
Cependant, plus l'homme a le goût des entreprises difficiles, plus il se
plaira à accorder à la femme de l'indépendance.
Vaincre est encore plus fascinant que délivrer ou donner.
L'idéal de l'homme occidental moyen, c'est une femme qui subisse librement sa
domination, qui n'accepte pas ses idées sans discussion, mais qui cède à ses
raisons, qui lui résiste avec intelligence pour finir par se laisser
convaincre. Plus son orgueil s'enhardit, plus il aime que l'aventure soit
dangereuse. Il est plus beau de dompter Pantésilée que d'épouser une cendrillon
consentante. Le guerrier aime le danger et le jeu, dit Nietzsche.
C'est pourquoi il aime la femme, qui est le jeu le plus dangereux.
L'homme qui aime le danger et le jeu voit sans déplaisir la femme se changer
en amazone s'il garde l'espoir de la réduire. Ce qu'il exige en son cœur, c
'est que cette lutte demeure pour lui un jeu alors que la femme y engage son
destin. C'est là la véritable victoire de l'homme, libérateur ou conquérant. C
'est que la femme librement le reconnaisse comme son destin.
Ainsi, l'expression « avoir une femme » recèle un double sens.
Les fonctions d'objet et de juge ne sont pas dissociées.
Du moment où la femme est regardée comme une personne, on ne peut la conquérir qu
'avec son consentement. Il faut la gagner.
C'est le sourire de la belle au bois dormant qui comble le prince charmant.
Ce sont les larmes de bonheur et de gratitude des princesses captives qui
donnent sa vérité à la prouesse du chevalier.
Inversement, son regard n'a pas la sévérité abstraite d'un regard masculin,
il se laisse charmer.
Ainsi, l'héroïsme et la poésie sont des modes de séduction, mais en se laissant
séduire, la femme exalte l'héroïsme et la poésie.
Aux yeux de l'individualiste, elle détient un privilège encore plus
essentiel. Elle lui apparaît non comme la mesure de valeurs universellement
reconnues, mais comme la révélation de ses mérites singuliers et de son être
même.
Un homme est jugé par ses semblables d'après ce qu'il fait, dans son
objectivité et selon des mesures générales.
Mais certaines de ses qualités, et entre autres ses qualités vitales, ne peuvent
intéresser que la femme.
Il n'est viril, charmant, séducteur, tendre, cruel qu'en fonction d'elle.
Si c'est à ses plus secrètes vertus qu'il accorde du prix, il a d'elle un
besoin absolu.
Par elle, il connaîtra le miracle de s'apparaître comme un autre, un autre
qui est aussi son moi le plus profond.
Il y a un texte de Malraux qui exprime admirablement ce que l'individualiste
attend de la femme aimée.
Kyo s'interroge.
On entend la voix des autres avec ses oreilles, la sienne avec la gorge, oui.
Sa vie aussi, on l'entend avec la gorge. Et celle des autres ? Pour les autres,
je suis ce que j'ai fait. Pour mes seules, il n'était pas ce qu'il avait
fait. Pour lui seule, elle était tout autre que sa biographie.
L'étreinte par laquelle l'amour maintient les êtres collés l'un à l
'autre contre la solitude, ce n'était pas à l'homme qu'elle apportait son
aide, c'était au fou, au monstre incomparable, préférable à tout que tout
être est pour soi-même, et qu'il choix dans son cœur.
Depuis que sa mère était morte, Mai était le seul être pour qui il ne fut
pas Kyojizor, mais la plus étroite complicité.
Les hommes ne sont pas mes semblables, ils sont ceux qui me regardent et me
jugent. Mes semblables, ce sont ceux qui m'aiment et ne me regardent pas, qui m
'aiment contre tout, qui m'aiment contre la déchéance, contre la bassesse, contre
la trahison, moi et non ce que j'ai fait ou ferai, qui m'aimeront tant que je m
'aimerai moi-même, jusqu'au suicide compris.
Ce qui rend l'attitude de Kyo humaine et émouvante, c'est qu'elle implique la
réciprocité et qu'il demande à Mei de l'aimer dans son authenticité, non de
lui renvoyer de lui un reflet complaisant.
Chez beaucoup d'hommes, cette exigence se dégrade. Au lieu d'une révélation
exacte, ils cherchent au fond de deux yeux vivants leur image nimbée d
'admiration et de gratitude, divinisée.
Si la femme a été si souvent comparée à l'eau, c'est entre autres parce qu'elle
est le miroir où le narcissme mâle se contemple.
Il se penche sur elle avec bonne ou mauvaise foi.
Mais ce qu'en tout cas il lui demande, c'est d'être hors de lui tout ce qu'il
ne peut pas saisir en lui.
Parce que l'intériorité de l'existant n'est que néant et que, pour s
'atteindre, il lui faut se projeter en un objet.
La femme est pour lui la suprême récompense, puisqu'elle est, sous une
forme étrangère qu'il peut posséder dans sa chair, sa propre apothéose.
C'est ce monstre incomparable soi-même qu'il étreint quand il sert dans ses
bras l'être qui résume pour lui le monde et à qui il a imposé ses valeurs et ses
lois. Alors, s'unissant à cet autre qui l'a fait sien, il espère s'atteindre lui
-même.
Trésor, proie, jeu et risque, muse, guide, juge, médiatrice, miroir, la
femme est l'autre dans lequel le sujet se dépasse sans être limité, qui s
'oppose à lui sans le nier. Elle est l'autre qui se laisse annexer sans
cesser d'être l'autre. Et par là, elle est si nécessaire à la joie de l'homme
et à son triomphe qu'on peut dire que si elle n'existait pas, les hommes l
'auraient inventée.
Ils l'ont inventée sans, mais elle existe aussi sans leurs inventions.
C'est pourquoi elle est, en même temps que l'incarnation de leurs rêves, son
échec. Il n'est pas une des figures de la femme qui n'enjonvre aussitôt sa
figure inversée. Elle est la vie et la mort, la nature et l'artifice, la
lumière et la nuit.
Sous quelque aspect que nous la considérions, nous trouvons toujours la
même oscillation du fait que l'inessentiel retourne nécessairement à
l'essentiel.
Dans la figure de la Vierge Mère et de Béatrice subsistent Ève et Circé. Par la
femme, écrit Kierkegaard, l'idéalité entre dans la vie et sans elle, que
serait l'homme ? M'intôme est devenu un génie grâce à une jeune fille, mais
aucun d'eux ne devint génie grâce à la jeune fille dont il obtint la main.
C'est dans un rapport négatif que la femme rend l'homme productif dans l
'idéalité. Des rapports négatifs avec la femme peuvent nous rendre infinis. Des
rapports positifs avec la femme rendent l'homme fini dans les proportions les
plus vastes, sans un.
C'est dire que la femme est nécessaire dans la mesure où elle demeure une idée
dans laquelle l'homme projette sa propre transcendance, mais qu'elle est néfaste
en tant que réalité objective existant pour soi et limitée à soi.
C'est en refusant d'épouser sa fiancée que Kierkegaard estime avoir établi avec
la femme le seul rapport valable. Et il a raison en ce sens que le mythe de la
femme posée comme autre infinie entraîne aussitôt son contraire.
Parce qu'elle est faux infinie, idéale, sans vérité, elle se découvre comme
finitude et médiocrité et du même coup comme mensonge.
C'est ainsi qu'elle apparaît chez Laforge. Dans toute son œuvre, il
exprime sa rancœur contre une mystification dont il rend l'homme aussi
coupable que la femme.
Ophélie, Salomé ne sont en fait que de petites femmes.
Hamlet pense.
C'est ainsi qu'Ophélie m'eut aimée, comme son bien et parce que j'étais
socialement et moralement supérieur au bien de ses petites amies. Et les menus
phrases qui lui échappaient aux heures où on allume les lampes sur le bien-être
et le confort.
La femme fait rêver l'homme.
Cependant, elle pense au confort, au poteau-feu. On lui parle de son âme
alors qu'elle n'est qu'un corps.
Et croyant poursuivre l'idéal, l'amant est le jouet de la nature qui utilise
toutes ses mystiques au fin de la reproduction.
Elle représente en vérité le quotidien de la vie. Elle est niaiserie, prudence,
mesquinerie, ennui. C'est ce qu'exprime entre autres le poème intitulé « Notre
petite compagne ». J'ai l'art de toutes les écoles.
J'ai des âmes pour tous les goûts.
Cueillez la fleur de mes visages.
Buvez ma bouche et non ma voix. Et n'en cherchez pas davantage.
Nul n'y vit clair, pas même moi.
Nos amours ne sont pas égales pour que je vous tende la main.
Vous n'êtes que de naïfs mâles. Je suis l'éternel féminin.
mon but se perd dans les étoiles c'est moi qui suis la grande isis nul ne m'a
retroussé mon voile ne songez qu'à mes oasis l'homme a réussi à asservir la
femme mais dans cette mesure il l'a dépouillée de ce qui en rendait la
possession désirable
Intégrée à la famille et à la société, la magie de la femme, plutôt qu'elle ne
se transfigure, se dissipe.
Réduite à la condition de servante, elle n'est plus cette proie indomptée où s
'incarnaient tous les trésors de la nature.
Depuis la naissance de l'amour courtois, c'est un lieu commun que le mariage tue
l'amour.
Trop méprisée ou trop respectée, trop quotidienne, l'épouse n'est plus un
objet érotique.
Les rites du mariage sont primitivement destinés à défendre l'homme contre la
femme. Elle devient sa propriété.
Mais tout ce que nous possédons, en retour, nous possède. Le mariage est
pour l'homme aussi une servitude.
C'est alors qu'il est pris au piège tendu par la nature.
Pour avoir désiré une fraîche jeune fille, le mâle doit pendant toute sa vie
nourrir une épaisse matrone, une vieillarde desséchée.
Le délicat joyau destiné à embellir son existence devient un odieux fardeau.
Xanthippe est un des types féminins dont les hommes ont toujours parlé avec le
plus d'horreur.
Mais lors même que la femme est jeune, il y a dans le mariage une
mystification, puisque, prétendant socialiser l'érotisme, il n'a réussi qu
'à le tuer.
C'est que l'érotisme implique une revendication de l'instant contre le
temps, de l'individu contre la collectivité. Il affirme la séparation
contre la communication.
Il est rebelle à toute réglementation. Il contient un principe hostile à la
société.
Jamais les mœurs ne sont pliées à la rigueur des institutions et de lois. C
'est contre elles que l'amour s'est de tout temps affirmé.
Sous sa figure sensuelle, il s'adresse en Grèce et à Rome à des jeunes gens ou
à des courtisanes.
Charnel et platonique à la fois, l'amour courtois est toujours destiné à l'épouse
d'un autre.
Tristan est l'épopée de l'adultère.
L'époque qui crée à Neuf, autour de 1900, le mythe de la femme et celle où l
'adultère devient le thème de toute la littérature.
Certains écrivains, tel Bernstein, dans une suprême défense des institutions
bourgeoises, s'efforcent de réintégrer dans le mariage l'érotisme et l'amour.
Mais il y a plus de vérité dans Amoureuse, de Porte aux riches, qui
montre l'incompatibilité de ces deux ordres de valeurs.
L'adultère ne peut disparaître qu'avec le mariage même, car le but du mariage
est en quelque sorte d'immuniser l'homme contre sa femme.
Mais les autres femmes conservent à ses yeux leurs vertigineux attraits.
C'est vers elles qu'il s'étournera.
Les femmes se font complices, car elles se rebellent contre un ordre qui prétend
les priver de toutes leurs armes.
Pour arracher la femme à la nature, pour la servir à l'homme par des cérémonies
et des contrats, on l'a élevée à la dignité d'une personne humaine, on l'a
douée de liberté.
Mais la liberté est précisément ce qui échappe à toute servitude, et si on l
'accorde à un être originellement habité par des puissances maléfiques, elle
devient dangereuse.
Elle le devient d'autant plus que l'homme s'est arrêté à des demi-mesures.
Il n'a accepté la femme dans le monde masculin qu'en faisant d'elle une
servante, en la frustrant de sa transcendance. La liberté dont on l'a
dotée ne saurait avoir d'autre usage que négatif.
Elle s'emploie à se refuser.
La femme n'est devenue libre qu'en devenant captive.
Elle renonce à ce privilège humain pour retrouver sa puissance d'objet naturel.
Le jour, elle joue perfidement son rôle de servante docile, mais la nuit, elle
se change en chatte, en biche. Elle se glisse à nouveau dans sa peau de sirène,
ou, chevauchant un balai, elle s'enfuit vers des rondes sataniques.
Parfois, c'est sur son mari même qu'elle exerce sa magie nocturne, mais il est
plus prudent de dissimuler à son maître ses métamorphoses.
Ce sont des étrangers qu'elle choisit comme proies. Ils n'ont pas de droits
sur elle, et elle est demeurée pour eux plante, source, étoile, ensorceleuse.
La voilà donc vouée à l'infidélité. C'est le seul visage concret que puisse
révétir sa liberté.
Elle est infidèle par-delà même ses désirs, ses pensées, sa conscience.
Du fait qu'on la regarde comme un objet, elle est offerte à toute subjectivité
qui choisit de s'emparer d'elle.
Enfermée dans le harem, cachée sous des voiles, on n'est encore pas sûr qu'elle
n'inspire à personne du désir.
Inspirer du désir à un étranger, c'est déjà manquer à son époux et à la
société. Mais, en outre, elle se fait souvent complice de cette fatalité.
C'est seulement par le mensonge et l'adultère qu'elle peut prouver qu'elle
n'est la chose de personne et qu'elle dément les prétentions du mal.
C'est pourquoi la jalousie de l'âme est si prompte à s'éveiller.
On voit dans les légendes que la femme peut être soupçonnée sans raison,
condamnée sur le moindre soupçon, telle Geneviève de Brabant et des Démones.
Avant même tout soupçon, Griselidis est soumise aux plus dures épreuves. Ce
conte serait absurde si la femme n'était pas d'avant suspecte. Il n'y a pas à
démontrer ses fautes, c'est à elle de prouver son innocence.
C'est pourquoi aussi la jalousie peut être insatiable.
On a dit déjà que la possession ne peut jamais être positivement réalisée.
Même si on interdit à tout autre d'y puiser, on ne possède pas la source à
laquelle on s'abreuve. Le jaloux le sait bien.
Par essence, la femme est inconstante, comme l'eau est fluide, et aucune force
humaine ne peut contredire une vérité naturelle. À travers toutes les
littératures, dans les mille et une nuits comme dans le Décaméron, on voit
les ruses de la femme triompher de la prudence de l'homme.
Et cependant, ce n'est pas seulement par volonté individualiste que celui-ci est
geôlier. C'est la société qui, en tant que père, frère, époux, le rend
responsable de la conduite de sa femme.
La chasteté lui est imposée pour des raisons économiques et religieuses,
chaque citoyen devant être authentifié comme fils de son propre père.
Mais il est aussi très important d'obliger la femme à coïncider
exactement avec le rôle que lui a dévolu la société.
Il y a une double exigence de l'homme qui voue la femme à la duplicité. Il
veut que la femme soit sienne et qu'elle demeure étrangère. Il la rêve servante
et sorcière à la fois.
Mais c'est seulement le premier de ses désirs qu'il assume publiquement. L
'autre est une revendication sournoise qu'il dissimule au secret de son cœur et
de sa chair.
Elle conteste la morale et la société.
Elle est mauvaise comme l'autre, comme la nature rebelle, comme la mauvaise
femme. L'homme ne se voue pas intégralement au bien qu'il construit et
prétend imposer. Il garde de honteuses intelligences avec le mal.
Mais partout où celui-ci ose montrer imprudemment son visage à découvert, il
part en guerre contre lui.
Dans les ténèbres de la nuit, l'homme invite la femme au péché. Mais en plein
jour, il répudie le péché et la pécheresse.
Et les femmes, pécheresses elles-mêmes dans le mystère du lit, n'en rendent qu
'avec plus de passion un culte public à la vertu.
De même que chez les primitifs, le sexe mâle est laïque, tandis que celui de la
femme est chargé de vertus religieuses et magiques, la faute de l'homme dans
les sociétés plus modernes n'est qu'une incartade sans gravité.
On la considère souvent avec indulgence, même s'il désobéit aux lois de la
communauté, l'homme continue de lui appartenir. Il n'est qu'un enfant
terrible qui ne menace pas profondément l'ordre collectif.
Au contraire, si la femme s'évade de la société, elle retourne à la nature et
aux démons, elle déchaîne au sein de la collectivité.
Sous-titrage ST'
501
car ce n'est pas lui seulement qu'elle a offensé, mais la collectivité tout
entière. Ses coutumes ont existé avec une particulière âpreté dans l'Espagne
superstitieuse et mystique, sensuelle et terrorisée par la chair.
Calderon, Lorca, Valle et Inclan en ont fait le thème de main drame.
Dans la maison de Bernarda de Lorca, les comères du village veulent punir la
jeune fille séduite en la brûlant avec un charbon ardent au lieu de son péché.
Dans les divines paroles de Valéine Clannes, la femme adultère apparaît
comme une sorcière qui danse avec le démon. Sa faute découverte, tout le
village se rassemble pour lui arracher ses vêtements, puis la noyer.
Beaucoup de traditions rapportent qu'on dénudait ainsi la pécheresse, puis on la
lapidait, comme il est rapporté dans l'évangile, on l'enterrait vivante, on
la noyait, on la brûlait.
Le sens de ces supplices, c'est qu'on la rendait ainsi à la nature après l'avoir
dépouillée de sa dignité sociale.
Par son péché, elle avait déchaîné des effluves naturelles mauvais.
L'expiation s'accomplissait dans une sorte d'orgie sacrée où les femmes,
dénudant, frappant, massacrant la coupable, déchaînaient à leur tour des
fluides mystérieux mais propices puisqu'elles agissaient en accord avec
la société.
Cette sévérité sauvage se perd à mesure que diminuent les superstitions et que
la peur se dissipe. Mais dans les campagnes, on regarde avec méfiance les
bohémiennes, sans dieu, sans feu ni lieu.
La femme qui exerce librement son charme, aventurière, vamp, femme fatale,
demeure un type inquiétant.
Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé.
Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu'elles
étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province,
en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante.
Ce sont ces dangers même qui, pour un homme aventureux, font de la femme un
jeu captivant.
Renonçant à ses droits de mari, refusant de s'appuyer sur les lois sociales, il
essaiera de la vaincre en combat singulier.
Il tente de s'annexer la femme jusque dans ses résistances.
Il la poursuit dans cette liberté par où elle lui échappe.
En vain. On ne fait pas sa part à la liberté.
La femme libre le sera souvent contre l'homme.
Même la belle au bois dormant peut se réveiller avec des plaisirs. Elle peut
ne pas reconnaître en celui qui l'éveille un prince charmant. Elle peut
ne pas sourire.
C'est précisément le cas de Citizen Kane, dont la protégée apparaît comme
une opprimée et dont la générosité se dévoile comme une volonté de puissance
et tyrannie. La femme du héros entend le récit de ses exploits avec indifférence.
La muse dont rêve le poète baille en écoutant ses vers.
L'Amazone peut refuser avec ennui le combat et elle peut aussi en sortir
victorieuse. Les Romaines de la décadence, beaucoup d'Américaines d
'aujourd'hui, imposent aux hommes leurs caprices ou leurs lois.
Où est Cendrillon ? L'homme souhaitait donner et voilà que la femme prend.
Il ne s'agit plus de jouer mais de se défendre. Du moment où la femme est
libre, elle n'a d'autre destin que celui qu'elle se crée librement.
Le rapport des deux sexes est alors un rapport de lutte.
Devenue pour l'homme une semblable, elle apparaît comme aussi redoutable qu'au
temps où elle était en face de lui, la nature étrangère.
La femelle nourricière, dévouée et patiente, s'inverse en une bête avide et
dévorante. La mauvaise femme plonge aussi ses racines.
Sous-titrage Société Radio-Canada
Cependant, ce visage ennemi n'est pas non plus la figure définitive de la
femme. Plutôt, le manichéisme s'introduit au sein de la femme. l
'espèce féminine.
Pythagore assimilait le principe bon à l'homme, le principe mauvais à la femme.
Les hommes ont tenté de surmonter le mal en annexant la femme. Ils y ont
partiellement réussi.
Mais de même que c'est le christianisme qui, en apportant les idées de
rédemption et de salut, a donné son sens plein aux mots de damnation, de même, c
'est en face de la femme sanctifiée que la mauvaise femme prend tout son relief.
Au cours de cette querelle des femmes qui dure du... Moyen-Âge à nos jours,
certains hommes ne veulent connaître que la femme bénie dont ils rêvent, d'autres
que la femme maudite qui dément leurs rêves. Mais en vérité, si l'homme peut
trouver dans la femme tout, c'est qu'elle a à la fois ses deux faces.
Elle figure d'une manière charnelle et vivante toutes les valeurs et
antivaleurs par lesquelles la vie prend un sens.
Voici, bien tranché, le bien et le mal qui s'opposent sous les traits de la
mère dévouée et de l'amante perfide. Dans la vieille balade anglaise Randall,
my son, un jeune chevalier vient mourir au bras de sa mère, empoisonné par sa
maîtresse. L'agglu de Richepin reprend avec plus de pathétique et de mauvais
goût le même thème.
L'angélique Michaela s'oppose à la noire Carmen.
La mère, la fiancée fidèle, l'épouse patiente, s'offre à penser les blessures
faites au cœur des hommes par les vampes et les mandragores.
Entre ses pôles, clairement fixées, une... multitude de figures ambiguës
vont se définir, pitoyables, haïssables, pécheresses, victimes, coquettes,
faibles, angéliques, démoniaques.
Par là, une multitude de conduites et de sentiments sollicitent l'homme et l
'enrichissent. Cette complexité même de la femme l'enchante. Voilà un
merveilleux domestique dont il peut s'éblouir à peu de frais. Est-elle ange
ou démon? L'incertitude en fait un sphinx. C'est sous cet égide qu'était
placée une des Maison-Clause les plus renommées de Paris.
À la grande époque de la féminité, au temps des corsets, de Paul Bourget, d
'Henri Bataille, du French Concon, le thème du sphinx sévit intarissablement
dans les comédies, les poésies et les chansons.
Qui es-tu? D'où viens-tu, sphinx étrange?
Et on n'a pas encore fini de rêver et de discuter sur le mystère féminin. C'est
pour sauvegarder ce mystère que les hommes ont supplié longtemps les femmes
de ne pas abandonner les robes longues, les jupons, les... voilettes, les gants
montants, les hautes bottines, tout ce qui accentue en l'autre la différence le
rend plus désirable, puisque c'est l'autre en tant que tel que l'homme veut
s'approprier. On voit dans ses lettres Alain Fournier reprocher aux Anglaises
leur « shake hand » garçonnier. C'est la réserve pudique des Françaises qui le
trouble. Il faut que la femme reste secrète, inconnue, pour qu'on puisse l
'adorer comme une princesse lointaine.
Il ne semble pas que Fournier ait été spécialement déférent pour les femmes
qui traversèrent sa vie, mais tout le merveilleux de l'enfance, de la
jeunesse, toute la nostalgie des paradis perdus, c'est dans une femme qu'il l'a
incarnée, une femme dont la première vertu était de paraître inaccessible. Il
a tracé d'Yvonne de Galais une image blanche et dorée. Mais les hommes
chérissent même les défauts féminins s'ils créent du mystère.
Une femme doit avoir des caprices, disait avec autorité un homme à une
femme raisonnable.
Le caprice est imprévisible.
Il prête à la femme la grâce de l'eau enduyante. Le mensonge la part de
miroitements fascinants.
La coquetterie, la perversité même, lui donne un parfum capiteux.
Décevante, fuyante, incomprise, duplice, c'est ainsi qu'elle se prête le mieux
aux désirs contradictoires des hommes. Elle est Maya aux innombrables
métamorphoses. C'est un lieu commun que de se représenter le sphinx sous les
traits d'une jeune fille.
La virginité est un des secrets que les hommes, et d'autant plus qu'ils sont
plus libérés, Sous
-titrage
Société Radio-Canada
peu périmée. En revanche, le visage de prostituée que, dans une pièce au succès
triomphale, Gantillon prêtait à Maya a gardé beaucoup de son prestige.
C'est là un des types féminins les plus plastiques, celui qui permet le mieux le
grand jeu des vices et des vertus. Pour le puritain timoré, elle incarne le mal,
la honte, la maladie, la damnation.
Elle inspire l'épouvante et le dégoût. Elle n'appartient à aucun homme, mais se
prête à tous et vit de ce commerce.
Elle retrouve par là l'indépendance redoutable des luxurieuses déesses mères
primitives et elle incarne la féminité que la société masculine n'a pas
sanctifiée, qui demeure chargée de pouvoirs maléfiques.
Dans l'acte sexuel, le mâle ne peut pas s'imaginer qu'il la possède, il est seul
livré au démon de la chair.
C'est une humiliation, une souillure que ressentent singulièrement les anglo
-saxons, aux yeux de qui la chair est plus ou moins maudite.
En revanche, un homme que n'effarouche pas la chair en aimera chez la
prostituée l'affirmation généreuse et crue.
Il verra en elle l'exaltation de la féminité qu'aucune morale n'a infadie.
Il retrouvera sur son corps ses vertus magiques qui naguèrent à parenter la
femme aux astres et à la mer.
Un millaire, s'il couche avec une prostituée, croit sonder les abîmes même
de la vie, de la mort, du cosmos.
Il rejoint Dieu au fond des ténèbres moites d'un vagin accueillant.
Parce qu'elle est, en marge d'un monde hypocritement moral, une sorte de paria,
on peut aussi considérer la fille perdue comme la contestation de toutes les
vertus officielles. Son indignité l'apparente aux saintes authentiques.
Car ce qui a été abaissé sera exalté. Le Christ a regardé avec faveur Marie
-Madeleine. Le péché ouvre plus facilement les portes du ciel que ne
fait une hypocrite vertu.
Ainsi, c'est au pied de Sonia que Raskolnikov sacrifie l'arrogant orgueil
masculin qui l'a conduite au crime.
Il a exaspéré par le meurtre cette volonté de séparation qui est en tout
homme.
Résignée, abandonnée de tous, c'est une humble prostituée qui peut le mieux
recevoir l'aveu de son abdication.
Le mot « fille perdue » éveille des échos troublants.
Beaucoup d'hommes rêvent de se perdre, ce n'est pas si facile, on ne réussit
pas aisément à attendre le mal sous une figure positive.
Et même le démoniaque est effrayé par des crimes excessifs.
La femme permet de célébrer sans grand risque des messes noires où Satan est
évoqué sans être précisément invité.
Elle est en marge du monde masculin. Les actes qui la concernent ne tirent pas
vraiment à conséquence.
Cependant, elle est un être humain et on peut donc accomplir à travers elle de
sombres révoltes contre les lois humaines.
De Musset à Georges Bataille, la débauche aux traits hideux et
fascinants, c'est la fréquentation des filles. C'est sur des femmes que Sade et
Sachar Massok assouviscent les désirs qui les hantent. Leurs disciples, et la
plupart des hommes qui ont des vices à satisfaire, s'adressent le plus
ordinairement aux prostituées.
Elles sont de toutes les femmes, celles qui sont le plus soumises au mal et qui
cependant lui échappent davantage.
C'est ce qui les dispose à revêtir tant de multiples significations.
Cependant, il n'est aucune figure féminine, vierge, mère, épouse, sœur,
servante, amante, farouche vertu, souriante odalisque, qui ne soit
susceptible de résumer ainsi les ondoyantes aspirations des hommes.
C'est à faire à la psychologie, en particulier à la psychanalyse, de
découvrir pourquoi un individu s'attache plus singulièrement à tel ou tel aspect
du mythe aux faces innombrables, et pourquoi c'est en telle forme singulière
qu'il l'incarne. Mais dans tous les complexes, les obsessions, les
psychoses, ce mythe est impliqué. En particulier, beaucoup de névroses ont
leur source dans un vertige de l'interdit.
Celui-ci ne peut apparaître que si des tabous ont été préalablement constitués.
une pression sociale extérieure est insuffisante pour en expliquer la
présence. En fait, les interdits sociaux ne sont pas seulement des conventions.
Ils ont, entre autres significations, un sens ontologique que chaque individu
expérimente singulièrement.
À titre d'exemple, il est intéressant d'examiner le complexe d'Oedipe. On le
considère trop souvent comme produit par une lutte entre des tendances
instinctives et des consignes sociales.
Mais c'est d'abord un conflit intérieur au sujet lui-même.
L'attachement de l'enfant au sein maternel est d'abord attachement à la
vie sous sa forme immédiate, dans sa généralité et son immanence. Le refus du
sevrage, c'est le refus du délaissement auquel est condamné l'individu dès qu'il
se sépare du tout.
C'est à partir de là et au fur et à mesure qu'il s'individualise et se
sépare davantage qu'on peut qualifier de sexuel le goût qu'il garde pour la chair
maternelle désormais détachée de la sienne.
Sa sensualité est alors médiatisée, elle est devenue transparente. vers un objet
étranger. Mais plus vite et plus décidément l'enfant s'assume comme
sujet, plus le lien charnel qui conteste son autonomie va lui devenir important.
Alors, il se dérobe aux caresses, l'autorité exercée par sa mère, les
droits qu'elle a sur lui, parfois sa présence même, lui inspire une sorte de
honte. Surtout, il lui paraît gênant, obscène, de la découvrir comme chère. Il
évite de penser à son corps.
Dans l'horreur qu'il éprouve à l'égard de son père ou d'un second mari ou d'un
amant, il y a moins de jalousie que de scandale.
Lui rappeler que sa mère est un être de chair, c'est lui rappeler sa propre
naissance, événement que de toutes ses forces il répudie, ou du moins,
Il hait qu'elle devienne proie, non parce que, comme on le prétend souvent,
il veut lui-même la posséder, mais parce qu'il veut qu'elle existe par-delà toute
possession. Elle ne doit pas avoir les dimensions mesquines de l'épouse ou de
la maîtresse.
Cependant, quand au moment de l'adolescence sa sexualité se virilise,
il arrive que le corps de sa mère le trouble, mais c'est qu'il saisit en elle
la féminité en général.
Et souvent, le désir éveillé par la vue d'une cuisse, d'un sein, s'étend dès que
de jeunes garçons réalisent que cette chair est la chair maternelle.
il y a des cas de perversion nombreux, puisque l'adolescence étant l'âge du
désarroi et celui de la perversion, où le dégoût suscite le sacrilège, où, de l
'interdit, naît la tentation.
Mais il ne faut pas croire que d'abord le fils désire naïvement coucher avec sa
mère et que des défenses extérieures s'interposent et l'oppriment.
Au contraire, c'est à cause de cette défense qui s'est constituée au cœur de
l'individu même que le désir naît.
C'est cet interdit qui est la réaction la plus normale, la plus générale.
Mais là encore, il ne vient pas d'une consigne sociale masquant des désirs
instinctifs. Plutôt, le respect est la sublimation d'un dégoût originel.
Le jeune homme se refuse à regarder sa mère comme charnelle.
Il la transfigure, il l'assimile à une des pures images de femme sanctifiée que
la société lui propose.
Par là, il contribue à fortifier la figure idéale de la mère qui viendra au
secours de la génération suivante.
Mais celle-ci n'a tant de force que parce qu'elle est appelée par une
dialectique individuelle.
Et puisque chaque femme est habitée par l'essence générale de la femme, donc de
la mère, il est certain que l'attitude à l'égard de la mère se répercutera dans
les rapports avec épouse et maîtresse, mais moins simplement que souvent on ne
l'imagine.
L'adolescent qui a, concrètement, sensuellement, désiré sa mère peut avoir
désiré en elle la femme en général.
Et l'ardeur de son tempérament s'apaisera auprès de n'importe quelle
femme. Il n'est pas voué à des nostalgies incestueuses sans quatre.
Inversement, un jeune homme qui a eu pour sa mère une révérence tendre mais
platonique peut souhaiter qu'en tout le cas, la femme participe à la pureté
maternelle. On sait assez l'importance de la sexualité, donc ordinairement de
la femme, dans les conduites hépatologiques et normales.
Il arrive que d'autres objets soient féminisés, puisque aussi bien la femme
est en grande partie une invention de l'homme, il peut l'inventer à travers un
corps mâle. Dans la pédérastie, la division des sexes est maintenue.
Mais ordinairement, c'est bien sur des êtres féminins que la femme est
cherchée. C'est par elle, à travers ce qu'il y a dans elle de meilleur et de
pire, que l'homme fait l'apprentissage du bonheur, de la souffrance, du vice,
de la vertu, de la convoitise, du renoncement, du dévouement, de la
tyrannie, qu'il fait l'apprentissage de lui-même.
Elle est le jeu et l'aventure, mais aussi l'épreuve.
Elle est le triomphe de la victoire et celui, plus âpre, de l'échec surmonté.
Elle est le vertige de la perte, la fascination de la damnation, de la mort.
Il y a tout un monde de significations qui n'existe que par la femme.
Elle est la substance des actions et des sentiments des hommes, l'incarnation de
toutes les valeurs qui sollicitent leur liberté.
On comprend que, fut-il condamné aux démentis les plus cruels, l'homme ne
souhaite pas renoncer à un rêve dans lequel tous ses rêves sont enveloppés.
Voici donc pourquoi la femme a un double et décevant visage. Elle est tout ce que
l'homme appelle et tout ce qu'il n'attend pas.
Elle est la sage médiatrice entre la nature propice et l'homme, et elle est
la tentation de la nature indomptée contre toute sagesse.
Du bien au mal, elle incarne charnellement toutes les valeurs morales
et leur contraire. Elle est la substance de l'action et ce qui lui fait obstacle,
la prise de l'homme sur le monde et son échec.
Comme telle, elle est à la source de toute réflexion de l'homme sur son
existence et de toute expression qu'il en peut donner.
Cependant, elle s'emploie à le détourner de lui-même, à le faire sombrer dans le
silence et dans la mort.
Servante et compagne, il attend qu'elle soit aussi son public et son juge, qu
'elle le confirme dans son être.
Mais elle le conteste par son indifférence, voire ses moqueries et ses
rires. Il projette en elle ce qu'il désire et ce qu'il craint, ce qu'il aime
et ce qu'il hait.
Et s'il est si difficile de rien en dire, c'est parce que l'homme se cherche
tout entier en elle et qu'elle est tout.
Seulement, elle est tout sur le monde de l'inessentiel.
Elle est tout l'autre.
Et, en tant qu'autre, elle est aussi autre qu'elle-même, autre que ce qui est
attendu d'elle.
Etant tout, elle n'est jamais ceci justement qu'elle devrait être. Elle est
perpétuelle déception, la déception même de l'existence qui ne réussit jamais à s
'atteindre ni à se réconcilier avec la totalité des existants.
Can't find what you're looking for?
Get subtitles in any language from opensubtitles.com, and translate them here.