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Original subtitles

Cette vérité ensevelie dans la nuit des choses resplendit aussi au ciel.

Parfaite immanence, l'âme est en même temps le transcendant, l'idée.

Non seulement les villes et les nations, mais des entités, des institutions

abstraites revêtent des traits féminins. L'Église, la synagogue, la République, l

'humanité, son femme, et aussi la paix, la guerre, la liberté, la révolution, la

victoire. L'idéal que l'homme pose en face de soi comme l'autre essentiel, il

le féminise parce que la femme est la figure sensible de l'altérité. C'est

pourquoi presque toutes les allégories, dans le langage comme dans l

'iconographie, sont des femmes 96.

Âme et idée, la femme est aussi entre l'une et l'autre la médiatrice.

Elle est la grâce qui conduit le chrétien vers Dieu, elle est Béatrice,

guidant Dante dans l'au-delà, l'or appelant Pétrarque vers les hautes cimes

de la poésie.

Dans toutes les doctrines qui assimilent la nature à l'esprit, elle apparaît

comme harmonie, raison, vérité.

Les sectes gnostiques avaient fait de la sagesse une femme, Sophie.

Ils lui attribuaient la rédemption du monde et même sa création.

Alors la femme n'est plus chère, mais corps glorieux. On ne prétend plus la

posséder, on la vénère dans sa splendaire intouchée.

Les pâles mortes d'Edgar Poe sont fluides comme l'eau, comme le vent,

comme le souvenir.

Pour l'amour courtois, pour les précieux, et dans toute la tradition

galante, la femme n'est plus une créature animale, mais un être éthéré,

un souffle, une lumière.

C'est ainsi que l'opacité de la nuit féminine se convertit en transparence,

la noirceur en pureté, comme dans ces textes de Novalis.

extase nocturne sommeil céleste tu descendis vers moi le paysage s'éleva

doucement au-dessus du paysage plana mon esprit délivré régénéré le texte devint

un nuage au travers duquel j'aperçus les traits transfigurés de la bien-aimée

Te sommes-nous donc agréable ? À toi aussi, sombre nuit. Un baume précieux

coule de tes mains, un rayon tombe de ta gerbe. Tu retiens les ailes pesantes de

l'âme, une émotion obscure et indisible nous saisit. Je vois un visage sérieux,

joyeusement effrayé vers moi, se pencher avec douceur et recueillement, et je

reconnais sous les boucles enlacées la chère jeunesse de la mer.

Plus céleste que ces étoiles scintillantes nous paraissent les yeux

infinis que la nuit a ouvert en nous.

L'attraction descendante exercée par la femme s'est inversée. Elle n'appelle

plus l'homme vers le cœur de la terre, mais vers le ciel.

L'éternel féminin nous attire vers le haut, proclame Goethe à la fin du second

Faust. Puisque la Vierge est l'image la plus achevée, la plus généralement

vénérée de la femme régénérée et consacrée au bien, il est intéressant de

voir à travers la littérature et l'iconographie comment elle apparaît.

Voici un extrait des litanies que lui adressait au Moyen-Âge la chrétienté

fervente.

Tu es la moelle, l'ami, le noyau de tous les biens.

Tu es la femme sans ruse dont l'amour jamais ne change.

Tu es la piscine probatique, le remède des vies lépreuses, la subtile

physicienne dont l'appareil ne se trouve ni à Salernes ni à Montpellier.

Tu es la dame aux mains guérisseuses dont les doigts si beaux, si blancs, si

longs restaurent les nez et les bouches, font de nouveaux yeux et de nouvelles

oreilles. Tu éteins les ardents, ranimes les paralytiques, redresses les lâches,

ressuscites les morts.

On retrouve dans ces invocations la plupart des attributs féminins que nous

avons signalés. La vierge est fécondité, rosée, source de vie.

Beaucoup d'images la figure au puits, à la source, à la fontaine.

L'expression « fontaine de vie » est une des plus répandues.

Elle n'est pas créatrice, mais elle fertilise, elle fait jaillir à la

lumière ce qui était caché dans la terre.

Elle est la profonde réalité enfermée sous les apparences des choses, le

noyau, la moelle.

Par elle s'apaisent les désirs, elle est ce qui est donné à l'homme pour l

'assouvir.

Partout où la vie est menacée, elle la sauve et la restaure, elle guérit et

fortifie. Et parce que la vie émane de Dieu, étant intermédiaire entre l'homme

et la vie, elle est aussi truchement entre l'humanité et Dieu.

« Porte du diable », disait Tertullien.

Mais, transfigurée, elle est porte du ciel.

Des peintures nous la représentent ouvrant une porte ou une fenêtre sur le

paradis, ou encore dressant une échelle entre la terre et le firmament.

Plus clairement, la voilà avocate, plaidant auprès de son fils pour le

salut des hommes.

Beaucoup de tableaux du jugement dernier montrent la Vierge découvrant ses saints

et suppliant le Christ au nom de sa glorieuse maternité.

Elle protège dans les plis de son manteau les enfants des hommes. Son

amour miséricordieux les suit sur les océans, les champs de bataille, à

travers les dangers.

Elle fléchit, au nom de la charité, la justice divine.

On voit des Vierges à la balance qui font en souriant pencher du côté du bien

le plateau où l'on pèse les âmes.

Ce rôle miséricordieux et tendre est l'un des plus importants de tous, ceux

qui ont été dévolus à la femme.

Même intégrée à la société, la femme en déborde subtilement les frontières parce

qu'elle a la générosité insidieuse de la vie.

C'est cette distance entre les constructions voulues par les mâles et

la contingence de la nature qui semble en certains cas inquiétante. Mais elle

devient bénéfique quand la femme, trop docile pour menacer l'œuvre des hommes,

se borne à l'enrichir et à en assouplir les lignes trop accusées.

Les dieux mâles représentent le destin.

Du côté des déesses, on trouve une bienveillance arbitraire, une faveur

capricieuse. Le dieu chrétien a les rigueurs de la justice, la vierge a la

douceur de la charité.

Sur terre, les hommes sont défenseurs des lois, de la raison, de la nécessité.

La femme connaît la contingence originelle de l'homme même et de cette

nécessité à laquelle il croit.

De là vient la mystérieuse ironie qui fleurit sur ses lèvres et sa flexible

générosité. Elle a enfanté dans la douleur, elle a soigné les blessures des

mâles, elle alète le nouveau-né et ensevelit les morts.

Elle connaît de l'homme tout ce qui brime son orgueil et humilie sa volonté.

Tout en s'inclinant devant lui, soumettant la chair à l'esprit, elle se

tient aux frontières charnelles de l'esprit.

Et elle conteste le sérieux des dures architectures masculines, elle en

adoucit les angles, elle y introduit un luxe gratuit, une grâce imprévie.

Son pouvoir sur les hommes vient de ce qu'elle les rappelle tendrement à une

conscience modeste de leurs authentiques conditions.

C'est le secret de sa sagesse désabusée, douloureuse, ironique et aimante.

Même la frivolité, le caprice, l'ignorance sont en elle des vertus

charmantes parce qu'elles s'épanouissent en deçà et au-delà du monde où l'homme

choisit de vivre mais où il n'aime pas se sentir enfermé.

En face des significations arrêtées, des instruments façonnés à des fins utiles,

elle dresse le mystère des choses intactes. Elle fait passer dans les rues

des villes, dans les champs cultivés, le souffle de la poésie.

La poésie prétend capter ce qui existe par-delà la prose quotidienne.

La femme est une réalité éminemment poétique, puisqu'en elle, l'homme

projette tout ce qu'il ne décide pas d'être.

Elle incarne le rêve. Le rêve est pour l'homme la présence la plus intime et la

plus étrangère, ce qu'il ne veut pas, ne fait pas, vers quoi il aspire et qui ne

saurait être atteint.

L'autre mystérieuse, qui est la profonde immanence et la lointaine transcendance,

lui prêterait ses traits.

C'est ainsi qu'Aurélia visite Nerval en rêve et qu'elle lui donne, sous la

figure du rêve, le monde tout entier.

Elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle sorte que,

peu à peu, le jardin prenait sa forme et les parterres et les arbres devenaient

les rosaces et les festons de ses vêtements, tandis que sa figure et ses

bras imprimaient leurs contours aux nuages pourprès du ciel.

Je la perdais de vue à mesure qu'elle se transfigurait, car elle semblait s

'évanouir dans sa propre grandeur.

« Oh, ne me fuis pas ! » m'écriai-je, « car la nature meurt avec toi. » Étant la

substance même des activités poétiques de l'homme, on comprend que la femme

apparaisse comme son inspiratrice, les muses, son femme.

La muse est médiatrice entre le créateur et les sources naturelles où il doit

puiser. C'est à travers la femme, dont l'esprit est profondément engagé dans la

nature, que l'homme va sonder les abîmes du silence et de la nuit féconde.

La muse ne crée rien par elle-même, c'est une sibyle assagie qui s'est faite

docilement servante d'un maître.

Même dans des domaines concrets et pratiques, ces conseils seront utiles.

L'homme veut atteindre sans le secours de ses semblables les buts qu'il s

'invente, et souvent l'avis d'un autre homme lui serait important.

Mais il imagine que la femme lui parle au nom d'autres valeurs, au nom d'une

sagesse qu'il ne prétend pas détenir, plus instinctive que la sienne, plus

immédiatement accordée au réel. Ce sont des intuitions qu'Egeri livre aux

consultants. Il l'interroge sans amour propre, comme il interrogerait les

astres. Cette institution s'introduit jusque dans les affaires ou dans la

politique.

Aspasie et Mame de Maintenon font encore aujourd'hui des carrières florissantes.

Il y a une autre fonction que l'homme confie volontiers à la femme.

Étant but des activités des hommes et source de leurs décisions, elle apparaît

du même coup comme mesure des valeurs. Elle se découvre comme un juge

privilégié. Ce n'est pas seulement pour le posséder que l'homme rêve d'un autre,

mais aussi pour être confirmé par lui.

Se faire confirmer par des hommes, qui sont ses semblables, réclame de lui une

tension constante.

C'est pourquoi il souhaite qu'un regard venu du dehors confère à sa vie, à ses

entreprises, à lui-même, une valeur absolue.

Le regard de Dieu est caché, étranger, inquiétant, même aux époques de foi,

seuls quelques mystiques en étaient brûlés.

Ce rôle divin, c'est à la femme qu'on la souvent dévolue.

Proche de l'homme, dominée par lui, elle ne pose pas de valeur qui lui soit

étrangère. Et cependant, comme elle est autre, elle demeure extérieure au monde

des hommes et donc capable de le saisir avec objectivité.

C'est elle qui, en chaque cas singulier, dénoncera la présence ou l'absence du

courage, de la force, de la beauté, tout en confirmant du dehors leur prix

universel. Les hommes sont trop occupés de leur rapport de coopération et de

lutte pour être les uns pour les autres un public.

Ils ne se contemplent pas.

La femme est à l'écart de leurs activités, elle ne prend pas part aux

joutes et aux combats.

Toute sa situation la destine à jouer ce rôle de regard.

C'est pour sa dame que le chevalier combat dans le tournoi. C'est le

suffrage des femmes que les poètes cherchent à obtenir.

Quand Rastignac veut conquérir Paris, il pense d'abord à avoir des femmes, moins

pour les posséder dans leur corps que pour jouir de cette réputation que

seules elles sont capables de créer à un homme.

Balzac a projeté dans ses jeunes héros l'histoire de sa propre jeunesse.

C'est auprès de maîtresses plus âgées qu'il commença à se former.

Et ce n'est pas seulement dans Le lit dans la vallée que la femme joue ce rôle

d'éducatrice. C'est celui qui lui est assigné dans l'éducation sentimentale,

dans les romans de Stendhal et dans quantité d'autres romans d

'apprentissage. On a vu déjà que la femme est à la fois physis et

antiphysis. Autant que la nature, elle incarne la société.

En elle se résume la civilisation d'une époque, sa culture, comme on voit dans

les poèmes courtois, dans le décaméron, dans l'astrée, elle lance des modes,

règne sur les salons, dirige et reflète l'opinion.

La renommée, la gloire, sont femmes.

La folle est femme, disait Malmarmé.

Auprès des femmes, le jeune homme s'initie au monde et à cette réalité

complexe qu'on appelle la vie.

Elle est un des buts privilégiés auxquels se destine le héros, l

'aventurier, l'individualiste.

On voit dans l'Antiquité, Persée délivrer Andromède, Orphée chercher

Eurydice aux enfers et Troie combattre pour garder la belle Hélène.

Les romans de chevalerie ne connaissent guère d'autre prouesse que la délivrance

des princesses captives.

Que ferait le prince charmant s'il ne réveillait la belle au bois dormant, s

'il ne comblait peau d'âne de ses dons ? Le mythe du roi épousant une bergère

flatte l'homme autant que la femme.

L'homme riche a besoin de donner, sinon sa richesse inutile reste abstraite. Il

lui faut en face de lui quelqu'un à qui donner.

Le mythe de Cendrillon, que Philip Willey a décrit avec complaisance dans

Generation of Vipers, fleurit surtout dans les pays prospères.

Il a plus de force en Amérique qu'ailleurs parce que les hommes y sont

plus embarrassés de leur richesse.

Cet argent qu'ils emploient toute leur vie à gagner, comment le dépenserait-il

s'il ne le consacrait pas à une femme ? Orson Welles, entre autres, a incarné

dans Citizen Kane l'impérialisme de cette fausse générosité. C'est pour l

'affirmation de sa propre puissance que Kane choisit d'écraser de ses dons une

obscure chanteuse et de l'imposer au public comme une grande cantatrice. On

pourrait citer aussi en France bien des Citizen Kane aux petits pieds.

Dans cet autre film, The Razor's Edge, quand le héros revient des Indes muni de

la sagesse absolue, le seul usage qu'il trouva en faire, c'est de relever une

prostituée. Il est clair qu'en se rêvant ainsi donateur, libérateur, rédempteur,

l'homme souhaite encore l'asservissement de la femme, car pour réveiller la belle

au bois dormant, il faut qu'elle dorme, il faut des ogres et des dragons pour qu

'il y ait des princesses captives.

Cependant, plus l'homme a le goût des entreprises difficiles, plus il se

plaira à accorder à la femme de l'indépendance.

Vaincre est encore plus fascinant que délivrer ou donner.

L'idéal de l'homme occidental moyen, c'est une femme qui subisse librement sa

domination, qui n'accepte pas ses idées sans discussion, mais qui cède à ses

raisons, qui lui résiste avec intelligence pour finir par se laisser

convaincre. Plus son orgueil s'enhardit, plus il aime que l'aventure soit

dangereuse. Il est plus beau de dompter Pantésilée que d'épouser une cendrillon

consentante. Le guerrier aime le danger et le jeu, dit Nietzsche.

C'est pourquoi il aime la femme, qui est le jeu le plus dangereux.

L'homme qui aime le danger et le jeu voit sans déplaisir la femme se changer

en amazone s'il garde l'espoir de la réduire. Ce qu'il exige en son cœur, c

'est que cette lutte demeure pour lui un jeu alors que la femme y engage son

destin. C'est là la véritable victoire de l'homme, libérateur ou conquérant. C

'est que la femme librement le reconnaisse comme son destin.

Ainsi, l'expression « avoir une femme » recèle un double sens.

Les fonctions d'objet et de juge ne sont pas dissociées.

Du moment où la femme est regardée comme une personne, on ne peut la conquérir qu

'avec son consentement. Il faut la gagner.

C'est le sourire de la belle au bois dormant qui comble le prince charmant.

Ce sont les larmes de bonheur et de gratitude des princesses captives qui

donnent sa vérité à la prouesse du chevalier.

Inversement, son regard n'a pas la sévérité abstraite d'un regard masculin,

il se laisse charmer.

Ainsi, l'héroïsme et la poésie sont des modes de séduction, mais en se laissant

séduire, la femme exalte l'héroïsme et la poésie.

Aux yeux de l'individualiste, elle détient un privilège encore plus

essentiel. Elle lui apparaît non comme la mesure de valeurs universellement

reconnues, mais comme la révélation de ses mérites singuliers et de son être

même.

Un homme est jugé par ses semblables d'après ce qu'il fait, dans son

objectivité et selon des mesures générales.

Mais certaines de ses qualités, et entre autres ses qualités vitales, ne peuvent

intéresser que la femme.

Il n'est viril, charmant, séducteur, tendre, cruel qu'en fonction d'elle.

Si c'est à ses plus secrètes vertus qu'il accorde du prix, il a d'elle un

besoin absolu.

Par elle, il connaîtra le miracle de s'apparaître comme un autre, un autre

qui est aussi son moi le plus profond.

Il y a un texte de Malraux qui exprime admirablement ce que l'individualiste

attend de la femme aimée.

Kyo s'interroge.

On entend la voix des autres avec ses oreilles, la sienne avec la gorge, oui.

Sa vie aussi, on l'entend avec la gorge. Et celle des autres ? Pour les autres,

je suis ce que j'ai fait. Pour mes seules, il n'était pas ce qu'il avait

fait. Pour lui seule, elle était tout autre que sa biographie.

L'étreinte par laquelle l'amour maintient les êtres collés l'un à l

'autre contre la solitude, ce n'était pas à l'homme qu'elle apportait son

aide, c'était au fou, au monstre incomparable, préférable à tout que tout

être est pour soi-même, et qu'il choix dans son cœur.

Depuis que sa mère était morte, Mai était le seul être pour qui il ne fut

pas Kyojizor, mais la plus étroite complicité.

Les hommes ne sont pas mes semblables, ils sont ceux qui me regardent et me

jugent. Mes semblables, ce sont ceux qui m'aiment et ne me regardent pas, qui m

'aiment contre tout, qui m'aiment contre la déchéance, contre la bassesse, contre

la trahison, moi et non ce que j'ai fait ou ferai, qui m'aimeront tant que je m

'aimerai moi-même, jusqu'au suicide compris.

Ce qui rend l'attitude de Kyo humaine et émouvante, c'est qu'elle implique la

réciprocité et qu'il demande à Mei de l'aimer dans son authenticité, non de

lui renvoyer de lui un reflet complaisant.

Chez beaucoup d'hommes, cette exigence se dégrade. Au lieu d'une révélation

exacte, ils cherchent au fond de deux yeux vivants leur image nimbée d

'admiration et de gratitude, divinisée.

Si la femme a été si souvent comparée à l'eau, c'est entre autres parce qu'elle

est le miroir où le narcissme mâle se contemple.

Il se penche sur elle avec bonne ou mauvaise foi.

Mais ce qu'en tout cas il lui demande, c'est d'être hors de lui tout ce qu'il

ne peut pas saisir en lui.

Parce que l'intériorité de l'existant n'est que néant et que, pour s

'atteindre, il lui faut se projeter en un objet.

La femme est pour lui la suprême récompense, puisqu'elle est, sous une

forme étrangère qu'il peut posséder dans sa chair, sa propre apothéose.

C'est ce monstre incomparable soi-même qu'il étreint quand il sert dans ses

bras l'être qui résume pour lui le monde et à qui il a imposé ses valeurs et ses

lois. Alors, s'unissant à cet autre qui l'a fait sien, il espère s'atteindre lui

-même.

Trésor, proie, jeu et risque, muse, guide, juge, médiatrice, miroir, la

femme est l'autre dans lequel le sujet se dépasse sans être limité, qui s

'oppose à lui sans le nier. Elle est l'autre qui se laisse annexer sans

cesser d'être l'autre. Et par là, elle est si nécessaire à la joie de l'homme

et à son triomphe qu'on peut dire que si elle n'existait pas, les hommes l

'auraient inventée.

Ils l'ont inventée sans, mais elle existe aussi sans leurs inventions.

C'est pourquoi elle est, en même temps que l'incarnation de leurs rêves, son

échec. Il n'est pas une des figures de la femme qui n'enjonvre aussitôt sa

figure inversée. Elle est la vie et la mort, la nature et l'artifice, la

lumière et la nuit.

Sous quelque aspect que nous la considérions, nous trouvons toujours la

même oscillation du fait que l'inessentiel retourne nécessairement à

l'essentiel.

Dans la figure de la Vierge Mère et de Béatrice subsistent Ève et Circé. Par la

femme, écrit Kierkegaard, l'idéalité entre dans la vie et sans elle, que

serait l'homme ? M'intôme est devenu un génie grâce à une jeune fille, mais

aucun d'eux ne devint génie grâce à la jeune fille dont il obtint la main.

C'est dans un rapport négatif que la femme rend l'homme productif dans l

'idéalité. Des rapports négatifs avec la femme peuvent nous rendre infinis. Des

rapports positifs avec la femme rendent l'homme fini dans les proportions les

plus vastes, sans un.

C'est dire que la femme est nécessaire dans la mesure où elle demeure une idée

dans laquelle l'homme projette sa propre transcendance, mais qu'elle est néfaste

en tant que réalité objective existant pour soi et limitée à soi.

C'est en refusant d'épouser sa fiancée que Kierkegaard estime avoir établi avec

la femme le seul rapport valable. Et il a raison en ce sens que le mythe de la

femme posée comme autre infinie entraîne aussitôt son contraire.

Parce qu'elle est faux infinie, idéale, sans vérité, elle se découvre comme

finitude et médiocrité et du même coup comme mensonge.

C'est ainsi qu'elle apparaît chez Laforge. Dans toute son œuvre, il

exprime sa rancœur contre une mystification dont il rend l'homme aussi

coupable que la femme.

Ophélie, Salomé ne sont en fait que de petites femmes.

Hamlet pense.

C'est ainsi qu'Ophélie m'eut aimée, comme son bien et parce que j'étais

socialement et moralement supérieur au bien de ses petites amies. Et les menus

phrases qui lui échappaient aux heures où on allume les lampes sur le bien-être

et le confort.

La femme fait rêver l'homme.

Cependant, elle pense au confort, au poteau-feu. On lui parle de son âme

alors qu'elle n'est qu'un corps.

Et croyant poursuivre l'idéal, l'amant est le jouet de la nature qui utilise

toutes ses mystiques au fin de la reproduction.

Elle représente en vérité le quotidien de la vie. Elle est niaiserie, prudence,

mesquinerie, ennui. C'est ce qu'exprime entre autres le poème intitulé « Notre

petite compagne ». J'ai l'art de toutes les écoles.

J'ai des âmes pour tous les goûts.

Cueillez la fleur de mes visages.

Buvez ma bouche et non ma voix. Et n'en cherchez pas davantage.

Nul n'y vit clair, pas même moi.

Nos amours ne sont pas égales pour que je vous tende la main.

Vous n'êtes que de naïfs mâles. Je suis l'éternel féminin.

mon but se perd dans les étoiles c'est moi qui suis la grande isis nul ne m'a

retroussé mon voile ne songez qu'à mes oasis l'homme a réussi à asservir la

femme mais dans cette mesure il l'a dépouillée de ce qui en rendait la

possession désirable

Intégrée à la famille et à la société, la magie de la femme, plutôt qu'elle ne

se transfigure, se dissipe.

Réduite à la condition de servante, elle n'est plus cette proie indomptée où s

'incarnaient tous les trésors de la nature.

Depuis la naissance de l'amour courtois, c'est un lieu commun que le mariage tue

l'amour.

Trop méprisée ou trop respectée, trop quotidienne, l'épouse n'est plus un

objet érotique.

Les rites du mariage sont primitivement destinés à défendre l'homme contre la

femme. Elle devient sa propriété.

Mais tout ce que nous possédons, en retour, nous possède. Le mariage est

pour l'homme aussi une servitude.

C'est alors qu'il est pris au piège tendu par la nature.

Pour avoir désiré une fraîche jeune fille, le mâle doit pendant toute sa vie

nourrir une épaisse matrone, une vieillarde desséchée.

Le délicat joyau destiné à embellir son existence devient un odieux fardeau.

Xanthippe est un des types féminins dont les hommes ont toujours parlé avec le

plus d'horreur.

Mais lors même que la femme est jeune, il y a dans le mariage une

mystification, puisque, prétendant socialiser l'érotisme, il n'a réussi qu

'à le tuer.

C'est que l'érotisme implique une revendication de l'instant contre le

temps, de l'individu contre la collectivité. Il affirme la séparation

contre la communication.

Il est rebelle à toute réglementation. Il contient un principe hostile à la

société.

Jamais les mœurs ne sont pliées à la rigueur des institutions et de lois. C

'est contre elles que l'amour s'est de tout temps affirmé.

Sous sa figure sensuelle, il s'adresse en Grèce et à Rome à des jeunes gens ou

à des courtisanes.

Charnel et platonique à la fois, l'amour courtois est toujours destiné à l'épouse

d'un autre.

Tristan est l'épopée de l'adultère.

L'époque qui crée à Neuf, autour de 1900, le mythe de la femme et celle où l

'adultère devient le thème de toute la littérature.

Certains écrivains, tel Bernstein, dans une suprême défense des institutions

bourgeoises, s'efforcent de réintégrer dans le mariage l'érotisme et l'amour.

Mais il y a plus de vérité dans Amoureuse, de Porte aux riches, qui

montre l'incompatibilité de ces deux ordres de valeurs.

L'adultère ne peut disparaître qu'avec le mariage même, car le but du mariage

est en quelque sorte d'immuniser l'homme contre sa femme.

Mais les autres femmes conservent à ses yeux leurs vertigineux attraits.

C'est vers elles qu'il s'étournera.

Les femmes se font complices, car elles se rebellent contre un ordre qui prétend

les priver de toutes leurs armes.

Pour arracher la femme à la nature, pour la servir à l'homme par des cérémonies

et des contrats, on l'a élevée à la dignité d'une personne humaine, on l'a

douée de liberté.

Mais la liberté est précisément ce qui échappe à toute servitude, et si on l

'accorde à un être originellement habité par des puissances maléfiques, elle

devient dangereuse.

Elle le devient d'autant plus que l'homme s'est arrêté à des demi-mesures.

Il n'a accepté la femme dans le monde masculin qu'en faisant d'elle une

servante, en la frustrant de sa transcendance. La liberté dont on l'a

dotée ne saurait avoir d'autre usage que négatif.

Elle s'emploie à se refuser.

La femme n'est devenue libre qu'en devenant captive.

Elle renonce à ce privilège humain pour retrouver sa puissance d'objet naturel.

Le jour, elle joue perfidement son rôle de servante docile, mais la nuit, elle

se change en chatte, en biche. Elle se glisse à nouveau dans sa peau de sirène,

ou, chevauchant un balai, elle s'enfuit vers des rondes sataniques.

Parfois, c'est sur son mari même qu'elle exerce sa magie nocturne, mais il est

plus prudent de dissimuler à son maître ses métamorphoses.

Ce sont des étrangers qu'elle choisit comme proies. Ils n'ont pas de droits

sur elle, et elle est demeurée pour eux plante, source, étoile, ensorceleuse.

La voilà donc vouée à l'infidélité. C'est le seul visage concret que puisse

révétir sa liberté.

Elle est infidèle par-delà même ses désirs, ses pensées, sa conscience.

Du fait qu'on la regarde comme un objet, elle est offerte à toute subjectivité

qui choisit de s'emparer d'elle.

Enfermée dans le harem, cachée sous des voiles, on n'est encore pas sûr qu'elle

n'inspire à personne du désir.

Inspirer du désir à un étranger, c'est déjà manquer à son époux et à la

société. Mais, en outre, elle se fait souvent complice de cette fatalité.

C'est seulement par le mensonge et l'adultère qu'elle peut prouver qu'elle

n'est la chose de personne et qu'elle dément les prétentions du mal.

C'est pourquoi la jalousie de l'âme est si prompte à s'éveiller.

On voit dans les légendes que la femme peut être soupçonnée sans raison,

condamnée sur le moindre soupçon, telle Geneviève de Brabant et des Démones.

Avant même tout soupçon, Griselidis est soumise aux plus dures épreuves. Ce

conte serait absurde si la femme n'était pas d'avant suspecte. Il n'y a pas à

démontrer ses fautes, c'est à elle de prouver son innocence.

C'est pourquoi aussi la jalousie peut être insatiable.

On a dit déjà que la possession ne peut jamais être positivement réalisée.

Même si on interdit à tout autre d'y puiser, on ne possède pas la source à

laquelle on s'abreuve. Le jaloux le sait bien.

Par essence, la femme est inconstante, comme l'eau est fluide, et aucune force

humaine ne peut contredire une vérité naturelle. À travers toutes les

littératures, dans les mille et une nuits comme dans le Décaméron, on voit

les ruses de la femme triompher de la prudence de l'homme.

Et cependant, ce n'est pas seulement par volonté individualiste que celui-ci est

geôlier. C'est la société qui, en tant que père, frère, époux, le rend

responsable de la conduite de sa femme.

La chasteté lui est imposée pour des raisons économiques et religieuses,

chaque citoyen devant être authentifié comme fils de son propre père.

Mais il est aussi très important d'obliger la femme à coïncider

exactement avec le rôle que lui a dévolu la société.

Il y a une double exigence de l'homme qui voue la femme à la duplicité. Il

veut que la femme soit sienne et qu'elle demeure étrangère. Il la rêve servante

et sorcière à la fois.

Mais c'est seulement le premier de ses désirs qu'il assume publiquement. L

'autre est une revendication sournoise qu'il dissimule au secret de son cœur et

de sa chair.

Elle conteste la morale et la société.

Elle est mauvaise comme l'autre, comme la nature rebelle, comme la mauvaise

femme. L'homme ne se voue pas intégralement au bien qu'il construit et

prétend imposer. Il garde de honteuses intelligences avec le mal.

Mais partout où celui-ci ose montrer imprudemment son visage à découvert, il

part en guerre contre lui.

Dans les ténèbres de la nuit, l'homme invite la femme au péché. Mais en plein

jour, il répudie le péché et la pécheresse.

Et les femmes, pécheresses elles-mêmes dans le mystère du lit, n'en rendent qu

'avec plus de passion un culte public à la vertu.

De même que chez les primitifs, le sexe mâle est laïque, tandis que celui de la

femme est chargé de vertus religieuses et magiques, la faute de l'homme dans

les sociétés plus modernes n'est qu'une incartade sans gravité.

On la considère souvent avec indulgence, même s'il désobéit aux lois de la

communauté, l'homme continue de lui appartenir. Il n'est qu'un enfant

terrible qui ne menace pas profondément l'ordre collectif.

Au contraire, si la femme s'évade de la société, elle retourne à la nature et

aux démons, elle déchaîne au sein de la collectivité.

Sous-titrage ST'

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car ce n'est pas lui seulement qu'elle a offensé, mais la collectivité tout

entière. Ses coutumes ont existé avec une particulière âpreté dans l'Espagne

superstitieuse et mystique, sensuelle et terrorisée par la chair.

Calderon, Lorca, Valle et Inclan en ont fait le thème de main drame.

Dans la maison de Bernarda de Lorca, les comères du village veulent punir la

jeune fille séduite en la brûlant avec un charbon ardent au lieu de son péché.

Dans les divines paroles de Valéine Clannes, la femme adultère apparaît

comme une sorcière qui danse avec le démon. Sa faute découverte, tout le

village se rassemble pour lui arracher ses vêtements, puis la noyer.

Beaucoup de traditions rapportent qu'on dénudait ainsi la pécheresse, puis on la

lapidait, comme il est rapporté dans l'évangile, on l'enterrait vivante, on

la noyait, on la brûlait.

Le sens de ces supplices, c'est qu'on la rendait ainsi à la nature après l'avoir

dépouillée de sa dignité sociale.

Par son péché, elle avait déchaîné des effluves naturelles mauvais.

L'expiation s'accomplissait dans une sorte d'orgie sacrée où les femmes,

dénudant, frappant, massacrant la coupable, déchaînaient à leur tour des

fluides mystérieux mais propices puisqu'elles agissaient en accord avec

la société.

Cette sévérité sauvage se perd à mesure que diminuent les superstitions et que

la peur se dissipe. Mais dans les campagnes, on regarde avec méfiance les

bohémiennes, sans dieu, sans feu ni lieu.

La femme qui exerce librement son charme, aventurière, vamp, femme fatale,

demeure un type inquiétant.

Dans la mauvaise femme des films de Hollywood survit la figure de Circé.

Des femmes ont été brûlées comme sorcières simplement parce qu'elles

étaient belles. Et dans le prude effarouchement des vertus de province,

en face des femmes de mauvaise vie se perpétue une vieille épouvante.

Ce sont ces dangers même qui, pour un homme aventureux, font de la femme un

jeu captivant.

Renonçant à ses droits de mari, refusant de s'appuyer sur les lois sociales, il

essaiera de la vaincre en combat singulier.

Il tente de s'annexer la femme jusque dans ses résistances.

Il la poursuit dans cette liberté par où elle lui échappe.

En vain. On ne fait pas sa part à la liberté.

La femme libre le sera souvent contre l'homme.

Même la belle au bois dormant peut se réveiller avec des plaisirs. Elle peut

ne pas reconnaître en celui qui l'éveille un prince charmant. Elle peut

ne pas sourire.

C'est précisément le cas de Citizen Kane, dont la protégée apparaît comme

une opprimée et dont la générosité se dévoile comme une volonté de puissance

et tyrannie. La femme du héros entend le récit de ses exploits avec indifférence.

La muse dont rêve le poète baille en écoutant ses vers.

L'Amazone peut refuser avec ennui le combat et elle peut aussi en sortir

victorieuse. Les Romaines de la décadence, beaucoup d'Américaines d

'aujourd'hui, imposent aux hommes leurs caprices ou leurs lois.

Où est Cendrillon ? L'homme souhaitait donner et voilà que la femme prend.

Il ne s'agit plus de jouer mais de se défendre. Du moment où la femme est

libre, elle n'a d'autre destin que celui qu'elle se crée librement.

Le rapport des deux sexes est alors un rapport de lutte.

Devenue pour l'homme une semblable, elle apparaît comme aussi redoutable qu'au

temps où elle était en face de lui, la nature étrangère.

La femelle nourricière, dévouée et patiente, s'inverse en une bête avide et

dévorante. La mauvaise femme plonge aussi ses racines.

Sous-titrage Société Radio-Canada

Cependant, ce visage ennemi n'est pas non plus la figure définitive de la

femme. Plutôt, le manichéisme s'introduit au sein de la femme. l

'espèce féminine.

Pythagore assimilait le principe bon à l'homme, le principe mauvais à la femme.

Les hommes ont tenté de surmonter le mal en annexant la femme. Ils y ont

partiellement réussi.

Mais de même que c'est le christianisme qui, en apportant les idées de

rédemption et de salut, a donné son sens plein aux mots de damnation, de même, c

'est en face de la femme sanctifiée que la mauvaise femme prend tout son relief.

Au cours de cette querelle des femmes qui dure du... Moyen-Âge à nos jours,

certains hommes ne veulent connaître que la femme bénie dont ils rêvent, d'autres

que la femme maudite qui dément leurs rêves. Mais en vérité, si l'homme peut

trouver dans la femme tout, c'est qu'elle a à la fois ses deux faces.

Elle figure d'une manière charnelle et vivante toutes les valeurs et

antivaleurs par lesquelles la vie prend un sens.

Voici, bien tranché, le bien et le mal qui s'opposent sous les traits de la

mère dévouée et de l'amante perfide. Dans la vieille balade anglaise Randall,

my son, un jeune chevalier vient mourir au bras de sa mère, empoisonné par sa

maîtresse. L'agglu de Richepin reprend avec plus de pathétique et de mauvais

goût le même thème.

L'angélique Michaela s'oppose à la noire Carmen.

La mère, la fiancée fidèle, l'épouse patiente, s'offre à penser les blessures

faites au cœur des hommes par les vampes et les mandragores.

Entre ses pôles, clairement fixées, une... multitude de figures ambiguës

vont se définir, pitoyables, haïssables, pécheresses, victimes, coquettes,

faibles, angéliques, démoniaques.

Par là, une multitude de conduites et de sentiments sollicitent l'homme et l

'enrichissent. Cette complexité même de la femme l'enchante. Voilà un

merveilleux domestique dont il peut s'éblouir à peu de frais. Est-elle ange

ou démon? L'incertitude en fait un sphinx. C'est sous cet égide qu'était

placée une des Maison-Clause les plus renommées de Paris.

À la grande époque de la féminité, au temps des corsets, de Paul Bourget, d

'Henri Bataille, du French Concon, le thème du sphinx sévit intarissablement

dans les comédies, les poésies et les chansons.

Qui es-tu? D'où viens-tu, sphinx étrange?

Et on n'a pas encore fini de rêver et de discuter sur le mystère féminin. C'est

pour sauvegarder ce mystère que les hommes ont supplié longtemps les femmes

de ne pas abandonner les robes longues, les jupons, les... voilettes, les gants

montants, les hautes bottines, tout ce qui accentue en l'autre la différence le

rend plus désirable, puisque c'est l'autre en tant que tel que l'homme veut

s'approprier. On voit dans ses lettres Alain Fournier reprocher aux Anglaises

leur « shake hand » garçonnier. C'est la réserve pudique des Françaises qui le

trouble. Il faut que la femme reste secrète, inconnue, pour qu'on puisse l

'adorer comme une princesse lointaine.

Il ne semble pas que Fournier ait été spécialement déférent pour les femmes

qui traversèrent sa vie, mais tout le merveilleux de l'enfance, de la

jeunesse, toute la nostalgie des paradis perdus, c'est dans une femme qu'il l'a

incarnée, une femme dont la première vertu était de paraître inaccessible. Il

a tracé d'Yvonne de Galais une image blanche et dorée. Mais les hommes

chérissent même les défauts féminins s'ils créent du mystère.

Une femme doit avoir des caprices, disait avec autorité un homme à une

femme raisonnable.

Le caprice est imprévisible.

Il prête à la femme la grâce de l'eau enduyante. Le mensonge la part de

miroitements fascinants.

La coquetterie, la perversité même, lui donne un parfum capiteux.

Décevante, fuyante, incomprise, duplice, c'est ainsi qu'elle se prête le mieux

aux désirs contradictoires des hommes. Elle est Maya aux innombrables

métamorphoses. C'est un lieu commun que de se représenter le sphinx sous les

traits d'une jeune fille.

La virginité est un des secrets que les hommes, et d'autant plus qu'ils sont

plus libérés, Sous

-titrage

Société Radio-Canada

peu périmée. En revanche, le visage de prostituée que, dans une pièce au succès

triomphale, Gantillon prêtait à Maya a gardé beaucoup de son prestige.

C'est là un des types féminins les plus plastiques, celui qui permet le mieux le

grand jeu des vices et des vertus. Pour le puritain timoré, elle incarne le mal,

la honte, la maladie, la damnation.

Elle inspire l'épouvante et le dégoût. Elle n'appartient à aucun homme, mais se

prête à tous et vit de ce commerce.

Elle retrouve par là l'indépendance redoutable des luxurieuses déesses mères

primitives et elle incarne la féminité que la société masculine n'a pas

sanctifiée, qui demeure chargée de pouvoirs maléfiques.

Dans l'acte sexuel, le mâle ne peut pas s'imaginer qu'il la possède, il est seul

livré au démon de la chair.

C'est une humiliation, une souillure que ressentent singulièrement les anglo

-saxons, aux yeux de qui la chair est plus ou moins maudite.

En revanche, un homme que n'effarouche pas la chair en aimera chez la

prostituée l'affirmation généreuse et crue.

Il verra en elle l'exaltation de la féminité qu'aucune morale n'a infadie.

Il retrouvera sur son corps ses vertus magiques qui naguèrent à parenter la

femme aux astres et à la mer.

Un millaire, s'il couche avec une prostituée, croit sonder les abîmes même

de la vie, de la mort, du cosmos.

Il rejoint Dieu au fond des ténèbres moites d'un vagin accueillant.

Parce qu'elle est, en marge d'un monde hypocritement moral, une sorte de paria,

on peut aussi considérer la fille perdue comme la contestation de toutes les

vertus officielles. Son indignité l'apparente aux saintes authentiques.

Car ce qui a été abaissé sera exalté. Le Christ a regardé avec faveur Marie

-Madeleine. Le péché ouvre plus facilement les portes du ciel que ne

fait une hypocrite vertu.

Ainsi, c'est au pied de Sonia que Raskolnikov sacrifie l'arrogant orgueil

masculin qui l'a conduite au crime.

Il a exaspéré par le meurtre cette volonté de séparation qui est en tout

homme.

Résignée, abandonnée de tous, c'est une humble prostituée qui peut le mieux

recevoir l'aveu de son abdication.

Le mot « fille perdue » éveille des échos troublants.

Beaucoup d'hommes rêvent de se perdre, ce n'est pas si facile, on ne réussit

pas aisément à attendre le mal sous une figure positive.

Et même le démoniaque est effrayé par des crimes excessifs.

La femme permet de célébrer sans grand risque des messes noires où Satan est

évoqué sans être précisément invité.

Elle est en marge du monde masculin. Les actes qui la concernent ne tirent pas

vraiment à conséquence.

Cependant, elle est un être humain et on peut donc accomplir à travers elle de

sombres révoltes contre les lois humaines.

De Musset à Georges Bataille, la débauche aux traits hideux et

fascinants, c'est la fréquentation des filles. C'est sur des femmes que Sade et

Sachar Massok assouviscent les désirs qui les hantent. Leurs disciples, et la

plupart des hommes qui ont des vices à satisfaire, s'adressent le plus

ordinairement aux prostituées.

Elles sont de toutes les femmes, celles qui sont le plus soumises au mal et qui

cependant lui échappent davantage.

C'est ce qui les dispose à revêtir tant de multiples significations.

Cependant, il n'est aucune figure féminine, vierge, mère, épouse, sœur,

servante, amante, farouche vertu, souriante odalisque, qui ne soit

susceptible de résumer ainsi les ondoyantes aspirations des hommes.

C'est à faire à la psychologie, en particulier à la psychanalyse, de

découvrir pourquoi un individu s'attache plus singulièrement à tel ou tel aspect

du mythe aux faces innombrables, et pourquoi c'est en telle forme singulière

qu'il l'incarne. Mais dans tous les complexes, les obsessions, les

psychoses, ce mythe est impliqué. En particulier, beaucoup de névroses ont

leur source dans un vertige de l'interdit.

Celui-ci ne peut apparaître que si des tabous ont été préalablement constitués.

une pression sociale extérieure est insuffisante pour en expliquer la

présence. En fait, les interdits sociaux ne sont pas seulement des conventions.

Ils ont, entre autres significations, un sens ontologique que chaque individu

expérimente singulièrement.

À titre d'exemple, il est intéressant d'examiner le complexe d'Oedipe. On le

considère trop souvent comme produit par une lutte entre des tendances

instinctives et des consignes sociales.

Mais c'est d'abord un conflit intérieur au sujet lui-même.

L'attachement de l'enfant au sein maternel est d'abord attachement à la

vie sous sa forme immédiate, dans sa généralité et son immanence. Le refus du

sevrage, c'est le refus du délaissement auquel est condamné l'individu dès qu'il

se sépare du tout.

C'est à partir de là et au fur et à mesure qu'il s'individualise et se

sépare davantage qu'on peut qualifier de sexuel le goût qu'il garde pour la chair

maternelle désormais détachée de la sienne.

Sa sensualité est alors médiatisée, elle est devenue transparente. vers un objet

étranger. Mais plus vite et plus décidément l'enfant s'assume comme

sujet, plus le lien charnel qui conteste son autonomie va lui devenir important.

Alors, il se dérobe aux caresses, l'autorité exercée par sa mère, les

droits qu'elle a sur lui, parfois sa présence même, lui inspire une sorte de

honte. Surtout, il lui paraît gênant, obscène, de la découvrir comme chère. Il

évite de penser à son corps.

Dans l'horreur qu'il éprouve à l'égard de son père ou d'un second mari ou d'un

amant, il y a moins de jalousie que de scandale.

Lui rappeler que sa mère est un être de chair, c'est lui rappeler sa propre

naissance, événement que de toutes ses forces il répudie, ou du moins,

Il hait qu'elle devienne proie, non parce que, comme on le prétend souvent,

il veut lui-même la posséder, mais parce qu'il veut qu'elle existe par-delà toute

possession. Elle ne doit pas avoir les dimensions mesquines de l'épouse ou de

la maîtresse.

Cependant, quand au moment de l'adolescence sa sexualité se virilise,

il arrive que le corps de sa mère le trouble, mais c'est qu'il saisit en elle

la féminité en général.

Et souvent, le désir éveillé par la vue d'une cuisse, d'un sein, s'étend dès que

de jeunes garçons réalisent que cette chair est la chair maternelle.

il y a des cas de perversion nombreux, puisque l'adolescence étant l'âge du

désarroi et celui de la perversion, où le dégoût suscite le sacrilège, où, de l

'interdit, naît la tentation.

Mais il ne faut pas croire que d'abord le fils désire naïvement coucher avec sa

mère et que des défenses extérieures s'interposent et l'oppriment.

Au contraire, c'est à cause de cette défense qui s'est constituée au cœur de

l'individu même que le désir naît.

C'est cet interdit qui est la réaction la plus normale, la plus générale.

Mais là encore, il ne vient pas d'une consigne sociale masquant des désirs

instinctifs. Plutôt, le respect est la sublimation d'un dégoût originel.

Le jeune homme se refuse à regarder sa mère comme charnelle.

Il la transfigure, il l'assimile à une des pures images de femme sanctifiée que

la société lui propose.

Par là, il contribue à fortifier la figure idéale de la mère qui viendra au

secours de la génération suivante.

Mais celle-ci n'a tant de force que parce qu'elle est appelée par une

dialectique individuelle.

Et puisque chaque femme est habitée par l'essence générale de la femme, donc de

la mère, il est certain que l'attitude à l'égard de la mère se répercutera dans

les rapports avec épouse et maîtresse, mais moins simplement que souvent on ne

l'imagine.

L'adolescent qui a, concrètement, sensuellement, désiré sa mère peut avoir

désiré en elle la femme en général.

Et l'ardeur de son tempérament s'apaisera auprès de n'importe quelle

femme. Il n'est pas voué à des nostalgies incestueuses sans quatre.

Inversement, un jeune homme qui a eu pour sa mère une révérence tendre mais

platonique peut souhaiter qu'en tout le cas, la femme participe à la pureté

maternelle. On sait assez l'importance de la sexualité, donc ordinairement de

la femme, dans les conduites hépatologiques et normales.

Il arrive que d'autres objets soient féminisés, puisque aussi bien la femme

est en grande partie une invention de l'homme, il peut l'inventer à travers un

corps mâle. Dans la pédérastie, la division des sexes est maintenue.

Mais ordinairement, c'est bien sur des êtres féminins que la femme est

cherchée. C'est par elle, à travers ce qu'il y a dans elle de meilleur et de

pire, que l'homme fait l'apprentissage du bonheur, de la souffrance, du vice,

de la vertu, de la convoitise, du renoncement, du dévouement, de la

tyrannie, qu'il fait l'apprentissage de lui-même.

Elle est le jeu et l'aventure, mais aussi l'épreuve.

Elle est le triomphe de la victoire et celui, plus âpre, de l'échec surmonté.

Elle est le vertige de la perte, la fascination de la damnation, de la mort.

Il y a tout un monde de significations qui n'existe que par la femme.

Elle est la substance des actions et des sentiments des hommes, l'incarnation de

toutes les valeurs qui sollicitent leur liberté.

On comprend que, fut-il condamné aux démentis les plus cruels, l'homme ne

souhaite pas renoncer à un rêve dans lequel tous ses rêves sont enveloppés.

Voici donc pourquoi la femme a un double et décevant visage. Elle est tout ce que

l'homme appelle et tout ce qu'il n'attend pas.

Elle est la sage médiatrice entre la nature propice et l'homme, et elle est

la tentation de la nature indomptée contre toute sagesse.

Du bien au mal, elle incarne charnellement toutes les valeurs morales

et leur contraire. Elle est la substance de l'action et ce qui lui fait obstacle,

la prise de l'homme sur le monde et son échec.

Comme telle, elle est à la source de toute réflexion de l'homme sur son

existence et de toute expression qu'il en peut donner.

Cependant, elle s'emploie à le détourner de lui-même, à le faire sombrer dans le

silence et dans la mort.

Servante et compagne, il attend qu'elle soit aussi son public et son juge, qu

'elle le confirme dans son être.

Mais elle le conteste par son indifférence, voire ses moqueries et ses

rires. Il projette en elle ce qu'il désire et ce qu'il craint, ce qu'il aime

et ce qu'il hait.

Et s'il est si difficile de rien en dire, c'est parce que l'homme se cherche

tout entier en elle et qu'elle est tout.

Seulement, elle est tout sur le monde de l'inessentiel.

Elle est tout l'autre.

Et, en tant qu'autre, elle est aussi autre qu'elle-même, autre que ce qui est

attendu d'elle.

Etant tout, elle n'est jamais ceci justement qu'elle devrait être. Elle est

perpétuelle déception, la déception même de l'existence qui ne réussit jamais à s

'atteindre ni à se réconcilier avec la totalité des existants.

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