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Original subtitles

Et le goût, pour une beauté plus naturelle, n'est souvent qu'une forme

spécieuse de sophistication.

Rémi de Gourmont souhaite que la femme porte ses cheveux flottants, libres

comme les ruisseaux et les herbes des prairies.

Mais c'est sur la chevelure d'une Véronica Lake qu'on peut caresser les

ondulations de l'eau et des épis, non sur une tignasse hirsute vraiment

abandonnée à la nature.

Plus une femme est jeune et saine, plus son corps neuf et lustré semble voué à

une fraîcheur éternelle, moins l'artifice lui est utile. Mais il faut

toujours dissimuler à l'homme la faiblesse charnelle de cette proie qui l

'étreint et la dégradation qui la menace.

C'est aussi parce qu'il en redoute le destin contingent, parce qu'il la rêve

immuable, nécessaire, que l'homme recherche sur le visage de la femme, sur

son torse et ses jambes, l'exactitude d'une idée.

Chez les peuples primitifs, l'idée est seulement celle de la perfection du type

populaire. Une race aux lèvres épaisses, au nez plat, forge une Vénus aux lèvres

épaisses, au nez plat. Plus tard, on applique aux femmes les canons d'une

esthétique plus complexe.

Mais en tout cas, plus les traits et les proportions d'une femme paraissent

concertés, plus elle réjouit le cœur de l'homme parce qu'elle semble échapper

aux avatars des choses naturelles. On aboutit donc à cet étrange paradoxe que,

souhaitant saisir dans la femme la nature,

transfigurée, l'homme voue la femme à l'artifice.

Elle n'est pas physis seulement, mais tout autant antiphysis.

Et cela, non seulement dans la civilisation des permanentes

électriques, de l'épilation à la cire, des guépières de latex, mais aussi au

pays des négresses à plateau, en Chine et partout sur la Terre.

Swift a dénoncé dans la fameuse ode à Célia cette mystification.

Il décrit avec dégoût l'attirail de la coquette et rappelle avec dégoût les

servitudes animales de son corps.

Il a doublement tort de s'indigner, car l'homme veut à la fois que la femme soit

bête et plante et qu'elle se cache derrière une armature fabriquée.

Il l'aime sortant des flots et d'une maison de couture, nu et vêtu, nu sous

ses vêtements, tel que précisément il la rencontre dans l'univers humain.

Le citadin cherche dans la femme l'animalité, mais pour le jeune paysan

qui fait son service militaire, le bordel incarne toute la magie de la

ville. La femme est champ et pâtirage, mais elle est aussi Babylone.

Cependant, c'est là le premier mensonge, la première trahison de la femme. C'est

celle de la vie même qui, fut-elle revêtue des formes les plus attrayantes,

est toujours habitée par les ferments de la vieillesse et de la mort.

L'usage même que l'homme fait d'elle détruit ses vertus les plus précieuses.

Alourdie par les maternités, elle perd son attrait érotique.

Même stérile, il suffit du passage des ans pour altérer ses charmes.

Infirme, laide, vieille, la femme fait horreur. On dit qu'elle est flétrie,

fanée, comme on le dirait d'une plante.

Certes, chez l'homme aussi, la décrépitude effraie, mais l'homme normal

n'expérimente pas les autres hommes comme chair.

Il n'a avec ses corps autonomes et étrangers qu'une solidarité abstraite.

C'est sur le corps de la femme, ce corps qui lui est destiné, que l'homme éprouve

sensiblement la déchéance de la chair.

C'est avec les yeux hostiles du mâle que la belle Olmière de Villon contemple la

dégradation de son corps.

La vieille femme, la laide, ne sont pas seulement des objets sans attrait. Elle

suscite une haine mêlée de peur.

En elle se retrouve la figure inquiétante de la mère, tandis que les

charmes de l'épouse sont évanouis.

Mais l'épouse même est une proie dangereuse. En Vénus, sortie des eaux,

fraîche écume, blonde moisson, Déméter se survit.

S'appropriant la femme par la jouissance qu'il tire d'elle, l'homme éveille aussi

en elle les louches puissances de la fécondité. C'est le même organe qu'il

pénètre et qui accouche de l'enfant. C'est pourquoi dans toutes les sociétés,

l'homme est protégé par tant de tabous contre les menaces du sexe féminin. La

réciproque n'est pas vraie, la femme n'a rien à craindre du mal. Le sexe de celui

-ci est considéré comme laïque profane.

Le phallus peut être élevé à la dignité d'un dieu, dans le culte qu'on lui rend,

il n'entre aucun élément de terreur. Et au cours de la vie quotidienne, la femme

n'a pas à être mystiquement défendue contre lui, il lui est seulement

propice. Il est remarquable d'ailleurs qu'en beaucoup de sociétés de droits

maternels, il existe une sexualité très libre.

Mais c'est seulement pendant l'enfance de la femme, dans sa première jeunesse,

lorsque le coït n'est pas lié à l'idée de génération.

Malinowski raconte avec quelques étonnements que les jeunes gens qui

couchent ensemble librement dans la maison des célibataires affichent

volontiers leurs amours. C'est que la fille, non mariée, est considérée comme

incapable d'enfanter et l'acte sexuel n'est qu'un tranquille plaisir profane.

Une fois qu'elle est mariée, au contraire, son époux ne doit plus lui

donner aucun signe public d'affection. Il ne doit pas la toucher et toute

allusion à leurs rapports intimes est sacrilège.

C'est qu'elle participe alors à l'essence redoutable de la mère et que

le coït est devenu un acte sacré.

Dès lors, il s'entoure d'interdits et de précautions.

Le coït est défendu quand on cultive la terre, quand on en semence, quand on

plante. En ce cas, c'est parce qu'on ne veut pas que se gaspillent dans des

relations interindividuelles les forces fécondantes qui sont nécessaires à la

prospérité des moitions et donc au bien de la communauté.

C'est par RESPA pour les pouvoirs attachés à la fécondité qu'on en joint

de les économiser.

Mais dans la plupart des occasions, la continence protège la virilité de l

'époux. Elle est commandée lorsque l'homme part pour la pêche, pour la

chasse et surtout quand il se prépare à la guerre.

Dans l'union avec la femme, le principe mâle s'affaiblit et il faut donc qu'il l

'évite chaque fois qu'il a besoin de l'intégrité de ses forces.

On s'est demandé si l'horreur que l'homme éprouve à l'égard de la femme

vient de celle que lui inspire la sexualité en général ou inversement.

On constate que, dans le Lévitique en particulier, la pollution nocturne est

regardée comme une souillure, encore que la femme n'y soit pas mêlée.

Et dans nos sociétés modernes, la masturbation est considérée comme un

danger et un péché.

Beaucoup des enfants et des jeunes gens qui s'y adonnent ne le font qu'à travers

d'horribles angoisses.

C'est l'intervention de la société et singulièrement des parents qui fait du

plaisir solitaire un vice.

Mais plus d'un jeune garçon a été spontanément effrayé par ses premières

éjaculations. Sang ou sperme, tout écoulement de sa propre substance lui

semble inquiétant. C'est sa vie, son mana qui lui échappe.

Cependant, même si subjectivement un homme peut traverser des expériences

érotiques où la femme n'est pas présente, elle est objectivement

impliquée dans sa sexualité.

Comme le disait Platon dans le mythe des androgynes, l'organisme du mâle suppose

celui de la femme.

C'est la femme qu'il découvre en découvrant son propre sexe, même si elle

ne lui est donnée ni en chair et en os, ni en image.

Et inversement, c'est en tant qu'elle incarne la sexualité que la femme est

redoutable.

séparer l'aspect immanent et l'aspect transcendant de l'expérience vivante. Ce

que je crains ou désire, c'est toujours un avatar de ma propre existence, mais

rien ne m'arrive qu'à travers ce qui n'est pas moi.

Le non-moi est impliqué dans les pollutions nocturnes, dans l'érection,

sinon sous la figure précise de la femme, du moins en tant que nature et

vie. L'individu se sent possédé par une magie étrangère.

Aussi bien l'ambivalence des sentiments qu'il porte à la femme se retrouve dans

son attitude envers son Le petit garçon compare avec

défi son pénis à celui de ses camarades. Sa première érection l'orgueillit et l

'effraie à la fois.

L'homme fait regarder son sexe comme un symbole de transcendance et de

puissance. Il en tire vanité comme d'un muscle strié et en même temps comme d

'une grâce magique.

C'est une liberté riche de toute la contingence du donné, un donné librement

voulu. C'est sous cet aspect contradictoire qu'il s'en enchante.

mais il en soupçonne le leur.

Cet organe par lequel il prétend s'affirmer ne lui obéit pas.

Lourd de désirs inassouvis, s'érigeant inopinément, parfois se soulageant en

rêve, il manifeste une vitalité suspecte et capricieuse.

L'homme prétend faire triompher l'esprit sur la vie, l'activité sur la passivité.

Sa conscience tient la nature à distance, sa volonté la modèle, mais,

sous la figure du sexe, il retrouve en lui la vie, la nature et la passivité.

« Les parties sexuelles sont le véritable foyer de la volonté, dont le

pôle contraire est le cerveau », écrit Chopinawar.

Ce qu'il appelle volonté, c'est l'attachement à la vie, qui est

souffrance et mort, tandis que le cerveau, c'est la pensée qui se détache

de la vie en se la représentant, la honte sexuelle.

C'est selon lui la honte que nous éprouvons devant notre stupide

entêtement charnel.

Même si l'on récuse le pessimisme propre à ces théories, il a raison de voir dans

l'opposition sexe-cerveau l'expression de la dualité de l'homme.

En tant que sujet, il pose le monde et, restant hors de l'univers qu'il pose, il

s'en fait le souverain. S'il se saisit comme chair, comme sexe, il n'est plus

conscience autonome, liberté transparente. Il est engagé dans le

monde, un objet limité.

Et sans doute, l'acte générateur dépasse les frontières du corps, mais dans le

même instant, il les constitue. Le pénis, père des générations, est

symétrique de la matrice maternelle.

Sorti d'un germe engraissé dans le ventre de la femme, l'homme est lui-même

porteur de germes. Et, par cette semence qui donne la vie, c'est aussi sa propre

vie qui se renie.

La naissance des enfants, c'est la mort des parents, dit Hegel.

L'éjaculation est promesse de mort, elle affirme l'espèce contre l'individu. L

'existence du sexe et son activité nient la singularité orgueilleuse du sujet.

C'est cette contestation de l'esprit par la vie qui fait du sexe un objet de

scandale. L'homme exalte le phallus dans la mesure où il le saisit comme

transcendance et activité, comme mode d'appropriation de l'autre.

Mais il en a honte quand il n'y voit qu'une chair passive à travers laquelle

il... il est le joie des forces obscures de la vie.

Cette honte se camoufle volontiers en ironie. Le sexe d'autrui suscite

facilement le rire. Du fait qu'elle imite un mouvement concerté et qu'elle

est cependant subie, l'érection paraît souvent ridicule. Et la simple présence

des organes génitaux, dès qu'elle est évoquée, suscite la gaieté.

Malinowski raconte qu'il suffisait aux sauvages parmi lesquels il vivait de

prononcer le nom de ses parties honteuses pour faire naître des rires

inextinguibles. Beaucoup de plaisanteries dites gauloises ou grâce

ne vont guère plus loin que ces rudimentaires jeux de mots.

Chez certains primitifs, les femmes ont le droit, pendant les jours consacrés au

sarclage des jardins, de violer brutalement tout étranger qui s'aventure

dans le village.

L'attaquant tout ensemble, souvent, elles le laissent à demi-mort.

Les hommes de la tribu rient de cet exploit.

Par ce viol, la victime a été constituée comme chair passive et dépendante. C'est

lui qui a été possédé par les femmes et, à travers elles, par leur mari.

Tandis que dans le koi normal, l'homme veut s'affirmer... comme possesseur.

Mais c'est alors qu'il va expérimenter avec la plus grande évidence l'ambiguïté

de sa condition charnelle.

Il n'assume orgueilleusement sa sexualité qu'en tant qu'elle est un mode

d'appropriation de l'autre.

Et ce rêve de possession n'aboutit qu'à un échec.

Dans une authentique possession, l'autre s'abolit comme tel.

Il est consommé et détruit.

Seul le sultan des mille et une nuits a le pouvoir de trancher la tête de ses

maîtresses dès que l'aube les retire de son lit.

La femme survit aux étreintes de l'homme et par la même elle lui échappe.

Dès qu'il a ouvert les bras, sa proie lui redevient étrangère. La voilà neuve,

intacte, toute prête à être possédée par un nouvel amant d'une manière aussi

éphémère.

Un des rêves du mâle, c'est de marquer la femme de manière qu'elle demeure à

jamais sienne.

Mais le plus arrogant, c'est bien qu'il ne lui laissera jamais que des souvenirs

et que les plus brûlantes images sont froides au prix d'une sensation.

Toute une littérature a dénoncé cet échec. On l'objective sur la femme qu'on

appelle inconstante et traîtresse parce que son corps la voit, l'homme en

général, et non à un homme singulier.

Sa trahison est plus perfide encore.

C'est elle qui fait de l'amant une proie.

Seul un corps peut toucher un autre corps.

Le mal ne maîtrise la chair convoitée qu'en devenant lui-même chair.

Ève le donnait à Adam pour qu'il accomplisse en elle sa transcendance et

elle l'entraîne dans la nuit de l'immanence.

Cette gangue ténébreuse que la mère a façonnée pour son fils et dont il veut s

'évader, la maîtresse en referme autour de lui la glaise opaque dans les

vertiges du plaisir.

Il voulait posséder. Le voilà lui-même un possédé.

Moiteur, fatigue, ennui, toute une littérature a décrit cette morne passion

d'une conscience qui se fait chère.

Le désir, qui souvent enveloppe le dégoût, retourne au dégoût quand il est

assouvi. Post coitum homo animal triste.

La chair est triste.

Et cependant, l'homme n'a pas même trouvé dans les bras de l'amante un

apaisement définitif.

Bientôt en lui, le désir renaît. Et souvent, ce n'est pas seulement désir de

la femme en général, mais de cette femme-ci.

Elle revêt alors un pouvoir singulièrement inquiétant, car dans son

propre corps, l'homme ne rencontre le besoin sexuel que comme un besoin

général analogue à la faim ou à la soif et dont l'objet n'est pas particulier.

Le lien qui l'attache à ce corps féminin singulier a donc été forgé par l'autre.

C'est un lien mystérieux comme le ventre impur et fertile où il a ses racines,

une sorte de force passive.

Il est magique.

Le vocabulaire éculé des romans feuilletons où la femme est décrite

comme une ensorceleuse, une enchantresse qui fascine l'homme et l'envoûte,

reflète le plus antique, le plus universel des mythes. La femme est vouée

à la magie. La magie, disait Alain, c'est l'esprit traînant dans les choses.

Une action est magique quand, au lieu d'être produite par un agent, elle émane

d'une passivité.

Précisément, les hommes ont toujours regardé la femme comme l'immanence du

donné. Si elle produit récolte et enfants, ce n'est pas par un acte de sa

volonté. Elle n'est pas sujet, transcendance, puissance créatrice, mais

un objet chargé de fluides.

Dans les sociétés où l'homme adore ses mystères, la femme est, à cause de ses

vertus, associée au culte et vénérée comme prêtresse.

Mais quand il lutte pour faire triompher la société sur la nature, la raison sur

la vie, la volonté sur le donné inerte, alors la femme est regardée comme

sorcière. On sait la différence qui distingue le prêtre du magicien.

Le premier domine et dirige les forces qu'il a maîtrisées en accord avec les

dieux et les lois pour le bien de la communauté au nom de tous ses membres.

Le magicien opère à l'écart de la société, contre les dieux et les lois,

selon ses propres passions.

Or, la femme n'est pas pleinement intégrée au monde des hommes. En tant qu

'autre, elle s'oppose à eux.

Il est naturel qu'elle se serve des forces qu'elle détient, non pour étendre

à travers la communauté des hommes et dans l'avenir l'emprise de la

transcendance, mais étant séparée, opposée, pour entraîner les mâles dans

la solitude de la séparation, dans les ténèbres de l'immanence.

Elle est la sirène dont les champs précipitaient les matelots contre les

écueils. Elle est Circé qui changeait ses amants en bêtes, Londine qui attire

le pêcheur au fond des étangs. L'homme captif de ses charmes n'a plus de

volonté, plus de projet, plus d'avenir. Il n'est plus citoyen, mais une chère

esclave de ses désirs.

Il est rayé de la communauté, enfermé dans l'instant, balotté passivement de

la torture au plaisir, la magicienne perverse dresse la passion contre le

devoir, le moment présent contre l'unité du temps, elle retient le voyageur loin

de ses foyers, elle verse l'oubli.

En cherchant à s'approprier l'autre, il faut que l'homme demeure lui-même. Mais

dans l'échec de la possession impossible, il essaie de devenir cet

autre à qui il ne parvient pas à s'unir. À l'heure il s'alienne, il se... Le

père, il boit le filtre qui le rend étranger à lui-même, il plonge au fond

des eaux fuyantes et mortelles.

La mère voue son fils à la mort en lui donnant la vie.

L'amante entraîne l'amant à renoncer à la vie et à s'abandonner au suprême

sommeil. Ce lien qui unit l'amour à la mort a été pathétiquement mis en lumière

dans la légende de Tristan, mais il a une vérité plus originelle.

Né de la chair, l'âme dans l'amour s'accomplit comme chair, et la chair est

promise à la tombe. Par là, l'alliance de la femme et de la mort se confirme.

La grande moissonneuse est la figure inversée de la fécondité qui fait

croître les épis, mais elle apparaît aussi comme l'affreuse éposée dont le

squelette se révèle sous une tendre chair mensongère.

Ainsi, ce que d'abord l'homme chérit et déteste dans la femme, tant amante que

mère, c'est l'image figée de sa destinée animale. C'est la vie nécessaire à son

existence, mais qui la condamne à la finitude et à la mort.

Du jour où il naît, l'homme commence à mourir. C'est la vérité qu'incarne la

mère. En procréant, il affirme l'espèce contre lui-même. C'est ce qu'il apprend

dans les bras de l'épouse, dans le trouble et le plaisir, avant même d

'avoir engendré, il oublie son moi singulier.

Encore qu'il tente de les distinguer, il retrouve en l'une et l'autre une seule

évidence, celle de sa condition charnelle.

À la fois il souhaite l'accomplir, il vénère sa mère, il désire sa maîtresse.

À la fois il se rebelle contre elle, dans le dégoût, dans la crainte.

Un texte significatif où nous allons trouver une synthèse de presque tous ces

mythes, c'est celui où Jean-Richard Bloch, dans « La nuit kurde », décrit

les étreintes du jeune Saad avec une femme beaucoup plus âgée que lui, mais

encore belle, au cours du sac d'une ville.

La nuit abolissait les contours des choses et des sensations.

Il ne serra plus une femme contre lui. Il touchait enfin au but d'un voyage

interminable, poursuivi depuis les origines du monde.

Il s'anéantit peu à peu dans une immensité qui se berçait autour de lui

sans fin ni figure.

Toutes les femmes se confondirent en un pays géant, replié sur lui-même, morne

comme le désir, brûlant comme l'été.

Lui, cependant, reconnaissait avec une admiration craintive la puissance

enclose dans la femme, les longues cuisses tendues de satin, les genoux

semblables à deux collines d'ivoire. Quand il remontait l'axe poli du dos,

des reins jusqu'aux épaules, il lui semblait parcourir la voûte même qui

soutient le monde.

Mais le ventre le rappelait sans relâche, océan élastique et tendre où

toute vie naît et retourne, asile entre les asiles avec ses marées, ses

horizons, ses surfaces illimitées.

alors une rage le saisit de percer cette enveloppe délicieuse et de rejoindre

enfin la source même de ses beautés une commotion simultanée les enroula l'un à

l'autre la femme n'exista plus que pour se fendre comme le sol lui ouvrir ses

viscères se gorger des humeurs de l'aimer le ravissement se fit meurtre

ils s'unirent comme en poignardes Lui, l'homme isolé, le divisé, le séparé, le

retranché, il allait jaillir de sa propre substance, s'évader de sa prison

de chair et rouler enfin, matière et âme, dans la matière universelle.

À lui était réservé le bonheur suprême, jamais éprouvé jusqu'à ce jour, d

'outrepasser les bornes de la créature, de fondre dans la même exaltation le

sujet et l'objet, la question et la réponse, d'annexer à l'être tout ce qui

n'est pas l'être et d'atteindre par une convulsion dernière l'homme. l'empire de

l'inatteignable.

Chaque va-et-vient de l'archet éveillait dans l'instrument précieux qu'il tenait

à sa merci des vibrations de plus en plus aigües.

Soudain, un dernier spasme détacha Saad du zénith et le rejeta vers la terre et

la fange.

Le désir de la femme n'étant pas assouvie, elle emprisonne entre ses

jambes son amant qui sent, malgré soi, renaître son désir. Elle lui apparaît

alors comme une puissance ennemie qui lui arrache sa virilité et tout en la

possédant de nouveau, il la mord à la gorge si profondément qu'il la tue.

Ainsi se boucle le cycle qui va de la mère à l'amante à la mort à travers des

méandres compliqués.

Beaucoup d'attitudes sont ici possibles à l'homme, selon qu'il met l'accent sur

tel ou tel aspect du drame charnel.

Si un homme n'a pas l'idée que la vie est unique, s'il n'a pas le souci de sa

destinée singulière, s'il ne redoute pas la mort, il acceptera joyeusement son

animalité. Chez les musulmans, la femme est réduite à un état d'abjection à

cause de la structure féodale de la société qui ne permet pas le recours à l

'état contre la famille, à cause de la religion qui, exprimant l'idéal guerrier

de cette civilisation, a voué directement l'homme à la mort et a

dépouillé la femme de sa magie. Que craindrait sur terre celui qui est prêt

à se plonger d'une seconde à l'autre dans les voluptueuses orgies du paradis

mahometan ?

L'homme peut donc tranquillement jouir de la femme sans avoir à se défendre

contre soi-même ni contre elle.

Les contes des mille et une nuits la regardent comme une source donctueuse d

'hélices au même titre que les fruits, les confitures, les gâteaux opulents,

les huiles parfumées.

On retrouve aujourd'hui cette bienveillance sensuelle chez beaucoup de

peuples méditerranéens.

Comblé par l'instant, ne prétendant pas à l'immortalité, l'homme du midi qui, à

travers l'éclat du ciel et de la mer, saisit la nature sous son aspect faste,

aimera les femmes avec gourmandise.

Par tradition, il les méprise assez pour ne pas les saisir comme des personnes.

Il ne fait pas grande différence entre l'agrément de leur corps et celui du

sable et de l'eau.

Ni en elle, ni en lui-même, il n'éprouve l'horreur de la chair.

C'est avec un tranquille éblouissement que, dans « Conversations en Sicile »,

Vittorini dit avoir découvert à l'âge de 7 ans le corps nu de la femme.

La pensée rationaliste de la Grèce et de Rome confirme cette attitude spontanée.

La philosophie optimiste des Grecs a dépassé le manichéisme pythagoricien.

L'inférieur est subordonné au supérieur et comme tel lui est utile. Ces

idéologies harmonieuses ne manifestent à l'égard de la chair aucune hostilité.

Tournée vers le ciel des idées ou vers la cité ou l'État, l'individu se pensant

comme nous ou comme citoyen croit avoir surmonté sa condition animale.

Qu'il s'abandonne à la volupté ou qu'il pratique l'ascétisme, la femme

solidement intégrée à la société mâle n'a qu'une importance secondaire.

Certes, le rationalisme n'a jamais entièrement triomphé et l'expérience

érotique garde dans ces civilisations son caractère ambivalent.

Rites, mythologies, littératures en font foi.

Mais les attraits et les dangers de la féminité ne s'y manifestent que sous une

forme atténuée.

C'est le christianisme qui revêt à nouveau la femme d'un prestige

effrayant. La peur de l'autre sexe est une des formes que prend pour l'homme le

déchirement de la conscience malheureuse.

Le chrétien est séparé de soi-même.

La division du corps et de l'âme, de la vie et de l'esprit se consomme.

Le péché originel fait du corps l'ennemi de l'âme.

Toutes les attaches charnelles apparaissent comme mauvaises.

C'est en tant que racheté par le Christ et tourné vers le royaume céleste que l

'âme peut être sauvée. Mais originellement, il n'est que pourriture.

Sa naissance le voue non seulement à la mort, mais à la damnation.

C'est par une grâce divine que le ciel pourra lui être ouvert, mais dans tous

les avatars de son existence naturelle, il y a une malédiction.

Le mal est une réalité absolue et la chair est péché.

Et, bien entendu, puisque jamais la femme ne cesse d'être l'autre, on ne

considère pas que réciproquement, mâle et femelle sont chair.

La chair qui est pour le chrétien l'autre ennemi ne se distingue pas de la

femme. C'est en elle que s'incarnent les tentations de la terre, du sexe, du

démon. Tous les pères de l'Église insistent sur le fait qu'elle a conduit

Adam au péché. Il faut citer, de nouveau, le mot de Tertullien.

Femme, tu es la porte du diable. Tu as persuadé celui que le diable n'osait

attaquer en face.

C'est à cause de toi que le Fils de Dieu a dû mourir. Tu devrais toujours t'en

aller vêtue de deuil et de haillons.

Toute la littérature chrétienne s'efforce d'exaspérer le dégoût que l

'homme peut éprouver pour la femme.

Tertullien la définit « templum edificatum super cloacam ». Saint

-Augustin souligne avec horreur la promiscuité des organes sexuels et

excrétoires. Inter foesses et urinam nashimur.

La répugnance du christianisme pour le corps féminin est telle qu'il consente à

vouer son Dieu à une mort ignominieuse, mais qu'il lui épargne la souillure de

la naissance.

Le concile d'Éphèse dans l'Église orientale, celui de Latran en Occident,

affirme l'infantement virginal du Christ.

Les premiers pères de l'Église, Origen, Tertullien, Jérôme, pensaient que Marie

avait accouché dans le sang et l'ordure, comme les autres femmes.

Mais c'est l'opinion de Saint Ambroise et de Saint Augustin qui prévaut. Le

sein de la Vierge est demeuré fermé.

Depuis le Moyen-Âge, le fait d'avoir un corps a été considéré chez la femme

comme une ignominie. La science même a été longtemps paralysée par ce dégoût.

L'inné, dans son traité de la nature, laisse de côté comme abominable l'étude

des organes génitaux de la femme.

Le médecin français Deslaurences se demande avec scandale comment cet animal

divin, plein de raisons et de jugements, qu'on appelle l'homme, peut être attiré

par ses parties obscènes de la femme, souillées d'himeur et placées

honteusement à la partie la plus basse du tronc.

Aujourd'hui, beaucoup d'autres influences interfèrent avec celles de la

pensée chrétienne. Et celle-ci même a plus d'un aspect.

Mais dans le monde puritain, entre autres, la haine de la chair se

perpétue. Elle s'exprime par exemple dans Light in August.

Les premières initiations sexuelles du héros provoquent en lui de terribles

traumatismes. Il est fréquent dans toute littérature de montrer un jeune homme

bouleversé jusqu'au vomissement après le premier coït. Et si, en vérité, une

telle réaction est très rare, ce n'est pas un hasard si elle est si souvent...

décrites. En particulier dans les pays anglo-saxons pénétrés de puritanisme, la

femme suscite chez la plupart des adolescents et chez beaucoup d'hommes

une terreur plus ou moins avouée. Elle existe assez fortement en France.

Michel Le Risse écrit dans L'Âge d'homme « J'ai couramment tendance à regarder l

'organe féminin comme une chose sale ou comme une blessure, pas moins attirante

pour cela, mais dangereuse en elle-même, comme tout ce qui est sanglant, muqueux,

contaminé. » L'idée de maladie vénérienne traduit ces épouvantes. Ce n

'est pas parce qu'elle donne des maladies que la femme est fraie. Ce sont

les maladies qui paraissent abominables parce qu'elles viennent de la femme.

On m'a cité des jeunes gens qui s'imaginaient que des rapports sexuels

trop fréquents suffisent à donner la blénoragie.

On croit aussi volontiers que par le COI, l'homme perd sa vigueur musculaire,

sa lucidité cérébrale, son phosphore se consume, sa sensibilité s'épaissit.

Il est vrai que l'onanisme fait courir les mêmes dangers, et même, pour des

raisons morales, la société le considère comme plus nocif que la fonction

sexuelle normale.

Le légitime mariage et la volonté de procréation défendent contre les

maléfices de l'érotisme.

Mais j'ai dit déjà qu'en tout acte sexuel, l'autre est impliqué, et son

visage le plus habituel est celui de la femme.

C'est en face d'elle que l'homme éprouve avec le plus d'évidence la passivité de

sa propre chair.

La femme est vampire, gouge, mangeuse, buveuse, son sexe se nourrit

gloutonnement du sexe mâle.

Certains psychanalystes ont voulu bonner des bases scientifiques à ces

imaginations. Tout le plaisir que la femme tire du koi viendrait de ce qu

'elle châtre symboliquement le mâle et s'approprie son sexe.

Mais il semble que ces théories elles-mêmes demandent à être

psychanalysées et que les médecins qui les inventèrent y aient projeté des

terreurs ancestrales.

La source de ces terreurs, c'est que dans l'autre, par-delà toute annexion, l

'altérité demeure.

Dans les sociétés patriarcales, la femme a conservé beaucoup des vertus

inquiétantes qu'elle détenait dans les sociétés primitives.

C'est pourquoi on ne l'abandonne jamais à la nature, on l'entoure de tabous, on

la purifie par des rites, on la place sous le contrôle des prêtres. On

enseigne à l'homme à ne jamais l'aborder dans sa nudité originelle, mais à

travers les cérémonies, les sacrements qui l'arrachent à la terre, à la chair

et la métamorphosent en une créature humaine.

Alors la magie qu'elle détient est canalisée comme la foudre depuis l

'invention du paratonnerre et des centrales électriques.

Il devient même possible de l'utiliser dans l'intérêt de la collectivité.

On voit ici une autre phase de ce mouvement oscillatoire qui définit le

rapport de l'homme à sa femelle.

Il l'aime en tant qu'elle est sienne, il la redoute en tant qu'elle demeure

autre. Mais c'est en tant qu'autre redoutable qu'il cherche à la faire plus

profondément sienne.

C'est là ce qui va m'amener à l'élever à la dignité d'une personne et à la

reconnaître pour son semblable.

La magie féminine a été profondément domestiquée dans la famille

patriarchale. La femme permet à la société d'intégrer en elle les forces

cosmiques. Dans son ouvrage Mitra Varuna, Dumézil signale qu'aux Indes

comme à Rome, il y a deux manières pour le pouvoir viril de s'affirmer.

En Varuna et Romulus, dans les Gandharvas et les Luperc, il est

agression, rapt, désordre, hybris. Alors la femme apparaît comme un être qu'il

faut ravir, violenter.

Les Sabines ravies se montrent stériles, on les fouette avec des lanières en peau

de bouc, compensant par la violence un excès de violence.

Mais Mitra, Numa, les brahmanes et les flamines assurent au contraire l'ordre

et l'équilibre raisonnable de la cité. Alors la femme est liée au mari par un

mariage au rite compliqué et, collaborant avec lui, elle lui assure la

domination de toutes les forces femelles de la nature.

A Rome, si la flamine a meurt, le flamen dialys se démet de ses fonctions.

C'est ainsi qu'en Égypte, Isis, ayant perdu sa puissance suprême de déesse

mère, demeure cependant généreuse, souriante, bienveillante et sage, la

magnifique épouse d'Osiris.

Mais quand la femme apparaît ainsi l'associée de l'homme, son complément,

sa moitié, elle est nécessairement douée d'une conscience, d'une âme. Il ne

saurait si intimement dépendre d'un être qui ne participerait pas à l'essence

humaine. On a vu déjà que les lois de Manu promettaient à l'épouse légitime le

même paradis qu'à son époux. Plus le mâle s'individualise et revendique son

individualité, plus aussi il reconnaîtra en sa compagne un individu et une

liberté.

L'oriental, insouciant de son propre destin, se contente d'une femelle qui

est pour lui un objet de jouissance.

Mais le rêve de l'occidental, quand il s'est élevé à la conscience de la

singularité de son être, c'est d'être reconnu par une liberté étrangère et

docile. Le grec ne trouve pas dans la prisonnière du gynécée le semblable qu

'il réclame.

Aussi porte-t-il son amour à des compagnons mâles dont la chair est

habitée comme la sienne par une conscience et une liberté.

Ou bien il le dédie aux éthers dont l'indépendance, la culture et l'esprit

font presque des égales.

Mais quand les circonstances le permettent, c'est l'épouse qui peut le

mieux satisfaire aux exigences de l'homme.

Le citoyen romain voit dans la matrone une personne.

En Cornélie, en Aria, il possède son double.

C'est paradoxalement le christianisme qui va proclamer, sur un certain plan, l

'égalité de l'homme et de la femme.

Il déteste en elle la chair.

Si elle se renie comme chair, elle est, au même titre que le mal, créature de

Dieu rachetée par le Rédempteur.

La voilà rangée aux côtés des mâles, parmi les âmes promises aux joies

célestes. Hommes et femmes sont les serviteurs de Dieu, presque aussi

asexués que les anges, et qui, ensemble, avec l'aide de la grâce, repoussent les

tentations de la terre.

Si elle accepte de renier son animalité, la femme, du fait même qu'elle incarnait

le péché, sera aussi la plus radieuse incarnation du triomphe des élus qui ont

vaincu le péché.

Bien entendu, le sauveur divin qui opère la rédemption des hommes est mal, mais

il faut que l'humanité coopère à son propre salut et c'est sous sa figure la

plus humiliée, la plus perverse, qu'elle sera appelée à manifester sa bonne

volonté soumise.

Le Christ est Dieu, mais c'est une femme, la Vierge Mère, qui règne sur

toutes les créatures humaines.

Cependant, seules les sectes qui se développent en marge de la société

ressuscitent dans la femme les anciens privilèges des grandes déesses.

L'Église exprime et sert une civilisation patriarcale où je conviens

que la femme demeure annexée à l'homme.

C'est en se faisant sa servante docile qu'elle sera aussi une sainte bénie.

Ainsi, au cœur du Moyen-Âge, se dresse l'image la plus achevée de la femme

propice aux hommes, le visage de la mère du Christ sans tour de gloire.

Elle est la figure inversée d'Ève la pécheresse, elle écrase le serpent sous

son pied, elle est la médiatrice du salut, comme Ève l'a été de la

damnation. C'est comme mère que la femme était redoutable. C'est dans la

maternité qu'il faut la transfigurer et la servir.

La virginité de Marie a surtout une valeur négative.

Celle par qui la chair a été rachetée n'est pas charnelle.

Elle n'a été ni touchée ni possédée.

À la grande mère asiatique, on ne reconnaissait pas non plus d'époux. Elle

avait engendré le monde et régnait sur lui solitairement.

Elle pouvait être lubrique par caprice, mais en elle, la grandeur de la mère n

'était pas diminuée par les servitudes imposées à l'épouse.

Ainsi, Marie n'a pas connu la souillure qu'implique la sexualité.

Apparentée à Minerve la guerrière, elle est tour d'ivoire, citadelle, imprenable

donjon. Les prêtresses antiques, comme la plupart des saintes chrétiennes,

étaient vierges elles aussi.

La femme vouée au bien doit y être vouée dans la splendeur de ses forces

intactes. Il faut qu'elle conserve dans son intégrité indomptée le principe de

sa féminité.

Si on refuse à Marie son caractère d'épouse, c'est pour exalter plus

purement en elle la femme-mère.

Mais c'est seulement en acceptant le rôle subordonné qui lui est assigné qu

'elle sera glorifiée. Je suis la servante du Seigneur.

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la mère s'agenouille devant

son fils.

Elle reconnaît librement son infériorité.

C'est là la suprême victoire masculine qui se consomme dans le culte de Marie.

Il est la réhabilitation de la femme par l'achèvement de sa défaite.

Ishtar, Astarté, Sibèle étaient cruelles, capricieuses, luxurieuses.

Elles étaient puissantes, sources de mort autant que de vie. En enfantant les

hommes, elles faisaient d'eux leurs esclaves.

La vie et la mort dans le christianisme ne dépendent plus que de Dieu. L'homme

issu du sein maternel s'en est évadé à jamais.

La terre ne guette que ses eaux. Le destin de son âme se joue dans les

régions où les pouvoirs de la mer sont abolis.

Le sacrement du baptême rend dérisoire les cérémonies où l'on brûlait ou noyait

le placenta.

Il n'y a plus place sur terre pour la magie.

Dieu est le seul roi. La nature est originellement mauvaise, mais en face de

la grâce, elle est impuissante.

La maternité en tant que phénomène naturel ne donne aucun pouvoir.

Il ne reste donc à la femme, si elle veut surmonter en elle-même la tare

originelle, qu'à s'incliner devant Dieu dont la volonté la servit à l'homme.

Et par cette soumission, elle peut prendre dans la mythologie masculine un

rôle neuf.

Combattue, foulée au pied, quand elle se voulait dominatrice et tant qu'elle n

'avait pas explicitement abdiqué, elle pourra être honorée comme vassale.

Elle ne perd aucun de ses attributs primitifs, mais ceux-ci changent de

signe. De néfastes, ils deviennent fastes. La magie noire se tourne en

magie blanche.

Servante, la femme a droit aux plus splendides apothéoses.

Et puisque c'est en tant que mère qu'elle a été asservie, c'est d'abord

comme mère qu'elle sera chérie et respectée.

Des deux antiques visages de la maternité, l'homme d'aujourd'hui ne veut

plus connaître que la face souriante.

Limité dans le temps et l'espace, ne possédant qu'un corps et une vie finie,

l'homme n'est qu'un individu au sein d'une nature et d'une histoire

étrangère. Limité comme lui, semblable à lui puisqu'elle est aussi habitée par l

'esprit, la femme appartient à la nature, elle est traversée. par le

courant infini de la vie. Elle apparaît donc comme la médiatrice entre l

'individu et le cosmos.

Quand la figure de la mère est devenue rassurante et sainte, on comprend que l

'homme se tourne vers elle avec amour.

Perdu dans la nature, il cherche à s'en sauver, mais séparé d'elle, il aspire à

la rejoindre.

Solidement assise dans la famille, dans la société, en accord avec les lois et

les mœurs, la mère est l'incarnation même du bien. La nature à laquelle elle

participe devient bonne. Elle n'est plus ennemie de l'esprit, et si elle demeure

mystérieuse, c'est un mystère souriant, comme celui des Madones de Léonard de

Vinci. L'homme ne veut pas être femme, mais il rêve d'envelopper en lui tout ce

qui est, et donc aussi cette femme qu'il n'est pas. Dans le culte qu'il rend à sa

mère, il tente de s'approprier ses richesses étrangères.

Se reconnaître fils de sa mère, c'est reconnaître sa mère en lui, c'est

intégrer la féminité en tant qu'elle est liaison à la terre, à la vie, au passé.

Dans les conversations en Sicile de Vittorini, c'est là ce que le héros va

chercher auprès de sa mère. Le sol natal, ses odeurs et ses fruits sont...

enfance, le souvenir de ses ancêtres, les traditions, les racines desquelles

son existence individuelle l'a détaché. C'est cet enracinement même qui exalte

dans l'homme l'orgueil du dépassement. Il lui plaît de s'admirer s'arrachant

des bras maternels pour partir vers l'aventure, l'avenir, la guerre.

Ce départ serait moins émouvant s'il n'y avait personne pour tenter de le

retenir. Il apparaîtrait comme un accident, non comme une victoire

durement achetée. Et il lui plaît aussi de savoir que ses bras de meurt prêts à

l'accueillir.

Après la tension de l'action, le héros aime goûter à nouveau auprès de sa mère

le repos de l'immanence. Elle est le refuge, le sommeil. Par la caresse de

ses mains, il se replonge dans le sein de la nature. Il se laisse porter par le

grand courant de la vie, aussi tranquillement que dans la matrice, que

dans le tombeau.

Et si la tradition veut qu'il meure en appelant sa mère, c'est que, sous le

regard maternel, la mort même est domestiquée, symétrique de la naissance,

indissociable. Absolument lié à toute vie charnelle.

La mère reste associée à la mort, comme dans le mythe antique des parcs. Il lui

appartient d'ensevelir les morts, de les pleurer. Mais son rôle est précisément d

'intégrer la mort à la vie, à la société, au bien.

Aussi, le culte des mères héroïques est-il systématiquement encouragé. Si la

société obtient des mères qu'elles cèdent leur fils à la mort, elle pense

avoir le droit de les assassiner.

À cause de l'emprise que la mère a sur ses fils, il est avantageux à la société

de se l'annexer. C'est pourquoi la mère est entourée de tant de marques de

respect. On la doute de toutes les vertus. On crée à son propos une

religion à laquelle il est interdit de se dérober, sous peine de sacrilège et

de blasphème.

On fait d'elle la gardienne de la morale.

Servante de l'homme, servante des pouvoirs, elle conduira doucement ses

enfants dans les chemins tracés.

Plus une collectivité est résolument optimiste, plus doucilement elle

acceptera cette tendre autorité, plus la mère y sera transfigurée.

La « mom » américaine est devenue cette idale que décrit Philip Wiley dans

Generation of Vipers parce que l'idéologie officielle de l'Amérique est

le plus entêté des optimismes.

Glorifier la mère, c'est accepter la naissance, la vie et la mort sous leur

forme animale et sociale à la fois. C'est proclamer l'harmonie de la nature

et de la société.

C'est parce qu'ils rêvent à l'accomplissement de cette synthèse qu

'Aubuste Comte fait de la femme la divinité de la future humanité.

Mais c'est pourquoi aussi tous les révoltés s'acharnent sur la figure de la

mère. En la bafouant, ils refusent le donner qu'on prétend leur imposer à

travers la gardienne des mœurs et des lois.

Le respect dont la mère est nimbée, les interdits dont elle est entourée,

refoulent le dégoût hostile qui spontanément se mêle à la tendresse

charnelle qu'elle inspire.

Cependant, sous des formes larzées, l'horreur de la maternité survit.

En particulier, il est intéressant de remarquer qu'en France, depuis le Moyen

-Âge, on a forgé un mythe secondaire qui permet à ces répugnances de s'exprimer

librement. C'est celui de la belle-mère.

Des fabliauses au veau de ville, c'est la maternité en général que l'homme

bafoue à travers la mère de son épouse, que ne défend aucun tabou.

Il est que la femme qu'il aime ait été engendrée.

La belle-mère est l'évidente image de la décrépitude à laquelle elle avouait sa

fille en lui donnant le jour.

Son obésité, ses rides, annoncent l'obésité, les rides promises à la gêne

mariée dont l'avenir est ainsi strictement préfiguré.

Aux côtés de sa mère, elle n'apparaît plus comme un individu, mais comme le

moment d'une espèce. Elle n'est plus la proie désirée, la compagne chérie parce

que son existence singulière se dissout dans la vie universelle.

Sa particularité est dérisoirement contestée, l'autonomie de l'esprit par

son oracinement dans le passé et dans la chair.

C'est cette dérision que l'homme objectif entend personnage grotesque.

Mais s'il y a tant de rancune dans son rire, c'est qu'il sait bien que le sort

de sa femme est celui de tout être humain. C'est le sien.

Dans tous les pays, légendes et contes ont aussi incarné dans l'épouse du

second lit l'aspect cruel de la maternité. C'est une marâtre qui cherche

à faire périr Blanche-Neige.

Dans La méchante belle-mère, Madame Ficini fouettant Sophie à travers les

livres de Madame de Ségur, l'antique Kali au collier de tête coupée se

survit. Cependant, derrière la mère sanctifiée se presse la cohorte des

magiciennes blanches qui mettent au service de l'homme les sucs des herbes

et les radiations astrales. Grand-mère, vieille femme aux yeux pleins de bonté,

servante au grand cœur, sœur de charité, infirmière aux mains merveilleuses,

amante telle que Verlaine Mareve, douce, pensive et brune et jamais étonnée, et

qui parfois vous baise au front comme un enfant.

On leur prête le clair mystère des cèpes noueux, de l'eau fraîche, elles pensent

et guérissent.

Leur sagesse est la sagesse silencieuse de la vie, elles comprennent sans mots.

Près d'elle, l'homme oublie tout orgueil. Il connaît la douceur de s

'abandonner et de redevenir un enfant, car il n'y a de lui à elle aucune lutte

de prestige.

Il ne saurait envier à la nature ses vertus inhumaines. Et dans leur

dévouement, les sages initiés qui le soignent se reconnaissent comme ses

servantes. Il se soumet à leur puissance bienfaisante parce qu'il sait que dans

cette soumission, il reste leur maître.

Les sœurs, les amis d'enfance, les pures jeunes filles, toutes les futures mères,

font partie de cette troupe bénie.

Et l'épouse même, quand sa magie érotique s'est dissipée, apparaît à

beaucoup d'hommes moins comme une amante que comme la mère de leurs enfants.

Du jour où la mère est sanctifiée et asservie, on peut sans effroi le

retrouver chez la compagne, elle aussi sanctifiée et soumise.

Racheter la mère, c'est racheter la chair, donc l'union charnelle et l

'épouse. Privée de ses armes magiques par les rites nuptiaux, économiquement

et socialement subordonnée à son mari, la bonne épouse est pour l'homme le plus

précieux trésor.

Elle lui appartient si profondément qu'elle participe à la même essence que

lui. Ubi tucaius ego gaia.

Elle a son nom, ses dieux, il est responsable d'elle.

Il l'appelle sa moitié.

Il s'enorgueillit de sa femme comme de sa maison, ses terres, ses troupeaux,

ses richesses et parfois même davantage.

C'est à travers elle qu'il manifeste aux yeux du monde sa puissance.

Elle est sa mesure et sa part sur terre.

Chez les Orientaux, la femme se doit d'être grasse. On voit qu'elle est

largement nourrie et elle fait honneur à son maître.

Un musulman est d'autant plus considéré qu'il possède un plus grand nombre de

femmes et qu'elles sont d'apparence plus florissantes.

Dans la société bourgeoise, un des rôles dévolus à la femme, c'est de

représenter. Sa beauté, son charme, son intelligence, son élégance sont les

signes extérieurs de la fortune du mari, au même titre que la carrosserie de son

automobile.

Riche, il la couvre de fourrures et de bijoux. Plus pauvre, il vantera ses

qualités morales et ses talents de ménagère.

Le plus déshérité, s'il sait attacher une femme qui le sert, croit posséder

quelque chose sur terre.

Le héros de la mégère apprivoisée convoque tous ses voisins pour leur

montrer avec quelle autorité il a su dompter sa femme.

Tout homme ressuscite plus ou moins le roi Candol. Il exhibe sa femme parce qu

'il croit étaler ainsi ses propres mérites.

Mais la femme ne flatte pas seulement la vanité sociale de l'homme. Elle lui

permet aussi un orgueil plus intime. Il s'enchante de la domination qu'il exerce

sur elle.

Aux images naturalistes du soc en taillant le sillon se superposent, quand

la femme est une personne, des symboles plus spirituels.

Ce n'est pas seulement érotiquement, c'est moralement, intellectuellement que

le mari forme son épouse. Il l'éduque, la marque lui impose son empreinte.

Une des rêveries auxquelles l'homme se complaît, c'est celle de l'imprégnation

des choses par sa volonté, du modelage de leur forme, de la pénétration de leur

substance. La femme est par excellence la pâte molle qui se laisse passivement

malaxer et façonner. Tout en s'aidant, elle résiste, ce qui permet à l'action

masculine de se perpétuer.

Une matière trop plastique s'abolit par sa docilité.

Ce qu'il y a de précieux chez la femme, c'est que quelque chose en elle échappe

indéfiniment à toute étreinte.

Ainsi, l'homme est maître d'une réalité qui est d'autant plus digne d'être

maîtrisée qu'elle le déborde.

Elle éveille en lui un être ignoré qu'il reconnaît avec fierté comme soi-même.

Dans les sages orgies conjugales, il découvre la splendeur de son animalité.

Il est le mâle.

Corrélativement, la femme est femelle, mais ce mot prend à l'occasion les plus

flatteuses résonances.

La femelle qui couve, alète, lèche ses petits, les défend, les sauve au péril

de sa vie, est un exemple pour l'humanité.

Avec émotion, l'homme réclame de sa compagne cette patience, ce dévouement.

C'est encore la nature, mais pénétrée de toutes les vertus utiles à la société, à

la famille, au chef de famille, que celui-ci entend enfermer au foyer.

Un des désirs communs à l'enfant et à l'homme, c'est de dévoyer le secret

caché à l'intérieur des choses.

De ce point de vue, la matière est décevante. Une poupée éventrée, voilà

son ventre dehors. Elle n'a plus d'intériorité.

L'intimité vivante est plus impénétrable. Le ventre féminin est le

symbole de l'immanence, de la profondeur. Il livre en partie ses

secrets, entre autres quand le plaisir s'inscrit sur le visage féminin. Mais

aussi, il les retient. L'homme capte à domicile les obscures palpitations de la

vie sans que la possession en détruise le mystère.

Dans le monde humain, la femme transpose les fonctions de la femelle animale.

Elle entretient la vie, elle règne sur les régions de l'immanence. La chaleur

et l'intimité de la matrice, elle les transporte dans le foyer.

C'est elle qui garde et anime la demeure où s'est déposé le passé, où se

préfigure l'avenir. Elle engendre la génération future et elle nourrit les

enfants déjà nés.

Grâce à elle, l'existence que l'homme dépense à travers le monde dans le

travail et l'action se rassemble en se replongeant dans son image. permanence.

Quand le soir il rentre dans sa maison, le voilà ancré sur la terre.

Par la femme, la continuité des jours est assurée.

Quels que soient les hasards qu'il affronte dans le monde extérieur, elle

garantit la répétition des repas, du sommeil, elle répare tout ce que l

'activité détruit ou use.

Elle prépare les aliments du travailleur fatigué, elle le soigne s'il est malade,

elle raccommode, lave.

Et dans l'univers conjugal qu'elle constitue et perpétue, elle introduit

tout le vaste monde.

feux, fleurit la maison, apprivoise les effluves du soleil, de l'eau, de la

terre. Un écrivain bourgeois cité par Bebel résume ainsi avec sérieux cet

idéal. L'homme veut quelqu'un dont non seulement le cœur batte pour lui, mais

dont la main lui éponge le front, qui fasse rayonner la paix, l'ordre, la

tranquillité, une silencieuse autorité sur lui-même et sur les choses qu'il

retrouve chaque jour en rentrant à la maison.

Il veut quelqu'un qui répande sur toute chose cet inexprimable parfum de femme,

qui est la chaleur vivifiante de la vie du foyer.

On voit combien, depuis l'apparition du christianisme, la figure de la femme s

'est spiritualisée. La beauté, la chaleur, l'intimité que l'homme souhaite

saisir à travers elle ne sont plus des qualités sensibles.

Au lieu de résumer la savoureuse apparence des choses, elle devient leur

âme. Plus profond que le mystère charnel, il y a en son cœur une secrète

et pure présence dans laquelle se reflète la vérité du monde.

Elle est l'âme de la maison, de la famille, du foyer.

Elle est aussi celle des collectivités plus vastes, villes, provinces ou

nations. Jung fait remarquer que les cités ont toujours été assimilées à la

mer, du fait qu'elles contiennent les citoyens dans leurs seins. C'est

pourquoi si belle apparaissait couronnée de tours.

Pour la même raison, on parle de la mer patrie. Mais ce n'est pas seulement le

sol nourricier, c'est une réalité plus subtile qui trouve dans la femme son

symbole. Dans l'Ancien Testament et dans l'Apocalypse, Jérusalem, Babylone ne

sont pas seulement des mères, elles sont aussi des épouses.

Il y a des villes vierges et des villes prostituées comme Babel et Tyre.

On a aussi appelé la France la fille aînée de l'Église.

La France et l'Italie sont des sœurs latines.

La fonction de la femme n'est pas spécifiée, mais seulement sa féminité

dans les statues qui figurent la France, Rome, Germania et dans celles qui, place

de la Concorde, évoquent Strasbourg et Lyon.

Cette assimilation n'est pas seulement allégorique, elle est effectivement

réalisée par quantité d'hommes.

Il est fréquent que le voyageur demande à la femme la clé des contrées qu'il

visite. Quand il tient une italienne, une espagnole dans ses bras, il lui

semble posséder l'essence savoureuse de l'Italie, de l'Espagne.

« Quand j'arrive dans une nouvelle ville, je commence toujours par aller au

bordel », disait un journaliste.

Si un chocolat à la cannelle peut découvrir agide toute l'Espagne, à plus

forte raison les baisers d'une bouche exotique livreront à l'amant un pays

avec sa flore, sa faune, ses traditions, sa culture.

La femme n'en résume pas les institutions politiques ni les richesses

économiques, mais elle en incarne à la fois la pulpe charnelle et le manat

mystique. De Grazella de Lamartine au roman de Lotti et aux nouvelles de

Moran, c'est à travers les femmes qu'on voit l'étranger tenter de s'approprier l

'âme d'une région.

Mignon, Sylvie, Mireille, Colomba, Carmen dévoilent la plus intime vérité

de l'Italie, du Valais, de la Provence, de la Corse, de l'Andalousie.

Que Goethe se soit fait aimer de l'alsacienne Frédérique est apparu aux

Allemands comme un symbole de l'annexion de l'Allemagne.

Réciproquement, quand Colette Baudoch refuse d'épouser un Allemand, c'est aux

yeux de Barrès l'Alsace qui se refuse à l'Allemagne.

Il symbolise Aiguemorte et toute une civilisation raffinée et frileuse dans

la petite personne de Bérénice. Elle représente aussi la sensibilité de l

'écrivain lui-même.

Car dans celle qui est l'âme de la nature, des villes, de l'univers, l

'homme reconnaît aussi son double mystérieux. L'âme de l'homme, c'est

Psyché, une femme.

Psyché a des traits féminins dans Ulalume d'Edgar Poe.

Ici, une fois, à travers une allée titanique de Cyprès, j'irai avec mon

âme, une allée de Cyprès avec Psyché mon âme.

Ainsi, je pacifiai Psyché et la baisais, et je dis, qui a-t-il écrit douceur sur

la porte ?

Et Malmarmé, dialoguant au théâtre avec une âme ou bien notre idée, à savoir la

divinité présente à l'esprit de l'homme, l'appelle une si exquise d'âme anormale,

sikh.

Harmonieuse, moi différente d'un songe, femme flexible et ferme au silence

suivi, d'actes purs, mystérieuse moi, ainsi Valéry l'interpelle.

Aux nymphes et aux fées, le monde chrétien a substitué des présences moins

charnelles. Mais les foyers, les paysages, les cités et les individus eux

-mêmes restent hantés par une impalpable féminité.

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