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J'ai un cadeau pour vous, Agnès.
Un cadeau qui vous ravira.
M'emmenez-vous.
Surprise.
Faut être coché.
L'épervier, pendu haut et court.
L'assassin de votre père, nièce.
Vous voilà débarrassé de lui à jamais.
La fièvre est tombée.
Non, non, non, non. Laissez-le se reposer maintenant.
Bravo, Léonie.
Vous semblez soucieuse, mamie.
Je me sens pas très bien, Harvey.
Je pense que je vais me coucher.
Marion, mon bel oiseau, es-tu prête ?
Beau ramage, beau plumage.
Je dois reconnaître que tes frères ne m'ont pas abusé quant à tes qualités.
L'épervier a bon goût.
Car tu as été la maîtresse de l'épervier, n'est-ce pas ? Si peu,
monsieur. Une ou deux fois, peut-être.
Tu l'aimes encore.
L'épervier est fini.
Mets-toi bien ça dans ta jolie tête.
Et c'est bien, appartiennent à la justice.
Et comme la justice ici, c'est moi, parmi toutes les possessions de l
'épervier... Je choisis la plus belle prise.
Tu es à moi, désormais. Rien qu'à moi.
À vous ou à mes frères ? Tu es une fille intelligente, Marion.
Alors voilà l'alliance que je te propose.
Je te rachète à tes frères.
Je fais de toi ma maîtresse.
Fini pour toi la vie de putain.
En échange, je veux un signe clair.
Le quoi, monsieur ? L'épervier.
Je sais que tu sais où il est.
Son repère. Dis-moi où est son repère, tout de suite.
C'est votre respect, monsieur. Je préfère rester putain.
Oh, tiens.
C'est pas Yann ? Oh, merci, mes dieux.
Mais alors, oui.
Nadia m'a dit que je saurais le trouver.
La presqu'île du crâne.
Y'a que là qu'il a pu aller s'il est blessé.
Léonie ! Il est là, n'est-ce pas ? Il est vivant !
Qui
t'a conduite ici ? Qu'est-ce que tu veux, ne s'est-on pas déjà tout dit ?
Je veux rien, Yann.
De savoir vivre me suffit.
Je voulais juste te dire comment je regrette.
Vos regrets arrivent bien tard, madame de Villeneuve.
Votre mari vous attend, il va s'impatienter. Adieu.
Yann ! Les soldats arrivent ! Les troncs du marquis sont partout ! Et qui a bu ?
Bien sûr ! Une nouvelle traîtrise ? Comme au château, comme pour chacun.
T'étais cherché de m'occuper, n'est-ce pas, pendant que les troupes prenaient
position ? Comment peux-tu croire ça, Yann ? Je t'ai demandé de t'en aller,
Agnès. Va retrouver ceux qui te ressemblent.
Sortez, vous aussi.
Ils se retournent en bois pour résister.
Sortez, rendez-vous ! C'est un or ! On reste qu'un enfant.
Ne tirez pas ! C'est Agnès.
Les rats quittent le navire, monsieur de la perruche.
Cette fois-ci, je ne vois pas comment l'épervier fera pour éviter la corde qui
l'attend.
Messieurs, un moment de silence, je vous prie.
L'épervier n'est plus.
Le comte de Kermelech est vengé.
La Méduse est prête à appareiller.
Plus rien ne peut s'opposer à notre projet.
T
'avais
raison, Yann.
La méduse est armée, prête à partir.
Dans deux ou trois jours, tout au plus.
Hé, vous savez qui j'ai vu sur le pont ? Manfer.
Il l'amène le matin, il le ramène le soir à la forteresse.
Dans le port, c'est un secret pour personne.
C'est ton équipage, l'épervier. Ton équipage qui, le moment venu, prendra
place à bord pour les manœuvres.
Tu crois pas qu'il serait temps de se manifester, Yann ? Qu'il sache que t'es
toujours en vie ? J'ai plus d'armes, plus d'argent, et pour ça le soutien,
vous deux.
Mon seul atout, c'est qu'on ne sache pas que j'ai pu m'enfuir et qu'on croit
mort. Non, ce qui m'étonne le plus, c'est que la Médusse aurait armé si
vite.
À qui peut servir un bateau de corsaire et pour quoi faire ? Pourquoi, j'en sais
rien, mais qui ? Elle vous devinerait jamais, hein ? Elle, vu ta face de
réjoui, si c'est pas Belzébuth en personne, on va être un peu déçus.
Le marquis de la mode cardu et ce Villeneuve en personne associé, c'est
incroyable. Au moins, maintenant, les choses sont claires.
Chaque heure passée complique notre tâche. Il faut intervenir avant que la
méduse quitte le port et qu'on soit obligés de courir après aux quatre camps
du monde.
Mon plan est simple.
On rentre dans la forteresse, on libère notre équipage, on récupère la méduse et
on reprend la mer en plus vite.
J'ai bien fait rester.
Trois hommes, dont un voleur de bourse, qui prennent d'assaut la forteresse de
Brest. C'est pas tous les jours qu'on voit un spectacle pareil.
Entrer dans la forteresse, c'est pas le plus dur.
C'est à la portée de tout le monde.
Tu détruis un bourgeois, tu t'insultes un soldat et hop, t'es dedans.
Non, non, non. Le plus dur, c'est d'en ressortir.
On y entrera et on en sortira de la même façon.
Par la grande porte, en plein jour et sans verser une seule goutte de sang.
Je vous en donne ma parole de pirate.
Et on va bien s'amuser.
Et alors, les pouliquaines, là ? Oh ! On les va se tenir pour loin que ça.
Allez, chargez-moi tout ça.
Dites-moi, capitaine.
Oui, monsieur.
Dans votre cargaison, je ne vois pas beaucoup de fruits.
Comment comptez-vous puter contre les scormutes ? Vous n'en voyez pas, mon
cher comte, pour la bonne raison qu'il n'y en a point.
Une chance que la méduse ait été saisie alors que son armement pour les caribes
n'était pas terminé.
Encore quelques barils d'eau douce et elle sera prête à appareiller.
Et le plus miraculeux dans cette affaire est que l'ancien équipage de l'épervier
est accepté de collaborer sans réchigner.
Vous avez raison, monsieur de la Perruche.
On ne se méfie jamais assez de ces gens-là.
C'est pour cela que j'ai demandé aux frères Poulikène de les encadrer pendant
le voyage.
Vous croyez que ces deux brutes valent mieux ? Elles sont pires à l'évidence.
Mais rien de mieux que la canaille pour surveiller la canaille.
Et puis, cela me permettra de masquer un peu le rôle que nous jouons dans cette
aventure. Nous ne prendrons jamais assez de précautions.
Je vous envie, Marquis.
Vous avez les inquiétudes d'un homme qui n'a pas l'habitude de s'exposer.
Pour moi, qui n'ai cessé de vivre dangereusement, je ne vois aucun sujet d
'alarme. Tout nous sourit.
Et pour ma part, vous ne m'empêcherez pas d'en être heureux.
Mais soyez heureux si ça vous chante, cher Villeneuve.
Monsieur Delapéruche et moi, nous préférons rester vigilants et nous
inquiéter. Oui, nous inquiéter de cet intérêt que manifeste Versailles depuis
quelques temps pour tous les événements qui agitent notre bonne ville.
On murmure que les circonstances du meurtre du comte de Kermalek n'ont
toujours pas été lucidées.
Peu s'en faut qu'on nous envoie l'intendant général dresser rapport pour
le cabinet du roi. Et sans vouloir interférer, mon cher associé, dans votre
vie privée, Il me semble que vous devriez vous-même vous inquiéter un peu
plus d'Agnès.
Je la trouve fort peu épanouie pour une jeune épousée.
À vrai dire, on la croirait en deuil.
N'aurait-elle pas perdu un être cher au moins récemment ? Un peu de fatigue,
comme toutes les femmes.
Comme toutes les femmes que vous approchez. J'oubliais cette propension
qu'ont vos épouses à tomber dans la mélancolie.
Imaginez ce qu'on irait penser si celle-ci comme celle-là s'approchaient
trop près de l'eau et s'en allaient faire aussi quelques mauvaises chutes.
Madame a demandé à ne pas être dérangée ce soir. Je vous dis qu'il ferait beau
voir que l'on m'interdise les appartements de mon épouse, Quand je
désire m'avoir.
Mais vous me paraissez en parfaite santé pour une jeune femme à l'article de la
mort. Et vous bien gougez à monsieur de forcer ma porte quand je demande à ne
pas être dérangée ? Madame, je n'ai rien pu faire. Je sais.
Laisse-nous, ça va aller.
Pour rentrer ainsi chez moi, sans doute avez-vous quelques propos urgents à me
confier ? En effet, mamie.
Je viens vous annoncer que je vais être contraint de m'absenter.
Un voyage en Nouvelle-France.
Je suis envoyé par le roi afin de régler, si possible par la négociation,
un nouveau différent territorial avec ces maudits Anglais.
L'affaire de quelques mois.
Et bien beau vent, monsieur.
Vous en Nouvelle-France, moi ici, ce sera en quelque sorte notre voyage de
noces.
Mais il nous reste quelques jours, mamie.
Et quelques nuits.
Pour nous souvenir que nous sommes mariés femmes.
Souvenez-vous de mon désir d'être père.
Vous ne songez pas, mon ami.
Alors que vous partez pour ce voyage soudain, prendre le risque d'une
grossesse en l'absence de mon mari, avec la fatigue que cela engendre.
Par le diable, madame, je ne vous comprends plus.
Vous avez changé.
J'ai pourtant été d'une infinie patience avec vous.
Je ne vous ai fait aucun reproche en vous découvrant dans la tanière de
spirates. Et depuis, votre porte m'est fermée.
Souffrante, lasse, migraineuse, j'entends ça tous les jours.
Vous ne m'aviez pas dit, madame mon épouse, que vous étiez de santé si
fragile.
Si vous vous estimez trompé sur la marchandise, convenons entre nous que ce
mariage est nul.
Au contraire, je tiens à ce mariage béni devant Dieu.
À ce mariage et à tous les devoirs conjugaux qu'il implique.
Que cela vous plaise ou non, Agnès, vous êtes ma femme.
Et j'entends bien vous le rappeler aussi souvent qu'il me plaira.
Jamais personne ne m'a contrainte, monsieur. Ce n'est pas vous qui
commencerez.
Pour ce soir, je vous laisse vous reposer, ma très chère.
Vous semblez en effet en avoir besoin.
Mais ne vous faites aucune illusion.
Si vous n'êtes pas femme à vous laisser faire, je ne suis pas homme à renoncer à
ce qui m'est dû.
Mes hommages, madame.
À demain soir.
Encore une corbeille.
Le marquis va se ruiner en alcool et en fleurs.
Tu sais y faire, toi, sœurette, hein ? Ça dépend des jours.
Parfois, par cette porte, ce sont des fleurs qui m'arrivent, et parfois du
fumier.
Goûte, petite sœur.
Loin de moi l'idée d'exiger de ta part que tu nous sautes au cou quand tu nous
vois, mais quand même, tu pourrais nous accueillir mieux que ça, non ? Tu n
'aurais pas quelques contrariétés, par hasard ? Moi ?
Contrarié ? Ben nous, voyons.
Je suis si heureuse de contribuer à la bonne fortune de mes frères bien-aimés.
Si contente d'être enfermée ici toute la journée et attendre d'être livrée en
pâture au marquis de la mode qui a perdu.
T
'aurais
préféré une vie aventureuse avec je ne sais quel pirate de mes deux ?
Arzel, elle nous écoute pas, on dirait.
Qu'est-ce que t'as dans la tête, petite sœur ? T'avises pas de te faire la
belle, parce qu'on te rattrapera, tu le sais bien, ça, hein ? Et là, on t
'amochera tellement que tu crois plus de ventre qu'à la pire raclure du port, t
'as compris ? C'est un bel oiseau qu'on a voulu prendre, frère des galères et
ami des voleurs, de ma vie de joie contraint à se vendre, il ne croyait
mort, l'oiseau de malheur !
Tidja ! Va beugler ailleurs, sinon en plus des pattes, c'est la langue que je
te coupe, t'as compris ? Eh Jock, tu crois que ça rend sourd
de perdre ses jambes ou quoi ? Eh si on descendait voir si on peut pas ranger ça
avec une bonne raclée, non ?
Madame la Comtesse a voulu que je l'accompagne pour tenter de convertir ce
sauvage. Comme si ces gens-là voulaient être sensibles aux vérités de la
religion.
Et vous avez accepté.
Vous m'envoyez fort surpris.
Madame la Comtesse est si généreuse pour alimenter le budget de réfection de la
chapelle.
Et puis, l'intention était louable, même si, de toute évidence, c'était pas la
conversion de cet Indien l'objet véritable de la démarche.
Vous êtes bien perspicace, l'abbé.
Vous arrivez à deviner les intentions de vos oies avant même de les avoir
entendues en confession ? En l'espèce, mon fils.
Rien de diabolique à cela.
Il suffisait de tendre l'oreille et d'écouter les questions bien curieuses
que votre épouse posait à ce chaka.
À vous, mon père, je peux bien le dire, je suis un peu inquiet pour la santé d
'Agnès.
Je crains qu'elle ne perde la tête.
Ces questions qu'elle posait ne vous semblaient-elles pas un peu farfelues ?
l'obligation au secret auquel nous autres, hommes d'Église, sommes tenus.
Pour votre chapelle.
Ces obligations, disais-je, s'effacent, bien entendu, quand il y va de la
santé même de nos ouailles.
Oh,
ces questions étaient...
Comment dirais-je ? Oui, farfelu.
Vous avez trouvé le mot juste.
Madame la Comtesse est fort préoccupée par la disparition de la statuette et de
la carte avec lesquelles l'amiral de Kermelech s'est fait enterrer. Pour tout
vous dire, leur disparition lui fait même douter que ce Yann Le Carmeur
puisse être l'assassin de son père.
J'ajouterai que, depuis cette visite, Madame, votre épouse cherche aussi à se
renseigner sur le but réel de votre voyage.
Elle perd la tête, à l'évidence.
Et je comprends que vous en soyez fort inquiet.
Yann, je suis heureuse. Mon Dieu, merci.
Merci. Marion, je laisserai plus jamais personne te faire du mal.
Alors emmène-moi vite.
S'il te plaît, emmène-moi. Je sais ce que t'endurais, je t'emmènerai, Marion.
Je te le promets.
Mais il faut d'abord que je récupère la méduse et mon équipage.
Tu sais le marque ? Il te touchera plus.
Je n'ai jamais dit à personne, mais j'en suis sûre maintenant.
Je t'aime.
Es-tu prête à m'aider ?
C'est une poudre.
Et voilà ce que tu vas faire.
Mon bel oiseau, nos entrailles se réjouissent de toutes ces miniardises.
Ce vin était excellent, nous en avons copieusement abusé.
Nous voilà pleins de sève et de sang.
N'est-il pas temps de reculer d'un peu plus près ?
Encore un peu de vin, Monseigneur.
J'aime tant quand vous perdez la tête.
Eh bien, voilà plusieurs jours que vous vous refusez.
Cela m'indispose.
Et quand je suis contrarié, je suis capable.
Mais vous le savez, cruel.
C'est ça que vous cherchez ? Me mettre en colère ? Vous voyez l'effrontée,
comme elle aime à jouer avec son vilain Marquis.
Comment oses-tu ? C'est le perroquet.
Quoi ? Pardon, Marquis, mais... Il faut savoir que cet oiseau nous observe.
Monsieur de la perruche ? Il en a vu d'autres, tu sais.
Ça m'indispose, je vous assure.
Soit.
Désolé de vous priver de ce qui va suivre, monsieur de la perruche, mais il
va falloir vous contenter de votre imagination.
À la bonne heure.
Trinquons.
À toute sa caresse qui nous attend.
Qu'est-ce que tu fais là ? Je cherchais quelque chose à boire pour me renouer
mes forces.
Vous avez été si vigoureux ce soir.
Ce soir ?
Regarde,
c'est à l'église qu'elle court le matin.
Notre Marion est devenue dévote.
Pas mal à le croire, ça.
C'est un pas très catholique.
On craint plus qu'elle veuille se faire d'hommes, tiens.
T'imagines pour nous la perte sèche ?
J'aime pas ça, Arzel.
Dernière fois que je suis venu dans une église, c'était pour mon baptême.
C'est pas vraiment souvenir.
Mais c'est de la légende, ça, Job.
Le jour-là, le père était trop bourré pour t'emmener où que ce soit.
Mais profites-en, il est jamais trop tard.
Regarde notre Marion, comme elle est concentrée.
Si ça se trouve, elle prie pour nous, la petite.
Faudrait pas trop qu'elle parle de moi.
Si on pouvait m'oublier un peu là-haut, ça m'arrangerait.
Déjà finie ? On dirait qu'elle a oublié quelque chose, non ?
Viens,
je pense qu'Ougane n'a plus à suivre l'Alaska, viens.
La petite a tenu parole.
Voilà tes papiers, Yann.
Vous êtes ridicule.
Là, on va se faire repérer tout de suite. C'est justement parce qu'on a l
'air ridicule qu'on va pas se faire repérer.
T'as déjà vu un soldat qui était pas ridicule, toi ? Et au fait, ça marche
comment, un soldat ? Parce qu'il y a quelqu'un ici qui sait marcher au pas,
quelqu'un qui connaît les commandements.
Attends, si tu connais ni l'un ni l'autre, prends celui avec le galon.
Tu vas te faire officier.
Messieurs, les sauf-conduits.
Notre clé d'entrée à la forteresse qui va nous rendre crédibles.
Regarde-moi, là.
Pick-point.
Eh ben, c'est pas gagné.
Aide-le.
T'avais raison, Job.
Elle a dû prier pour nous, la Marion.
Ça doit porter chance de prier le bon Dieu.
Un transfert des prisonniers par les compagnies franches.
Je suis surpris, lieutenant.
Personne n'en m'en a averti.
Nous n'avons été prévenus nous-mêmes que ce matin.
L'ordre d'amener les marins de la Méduse à la prison de Pontagneau a été pris
dans la nuit.
Tenez, les papiers sont en règle.
signé par le Marquis de la Motte-Cardieu en personne ? Que ne le disiez-vous pas,
lieutenant ?
Bonsoir, messieurs.
Les gars.
Quelle délicate attention, monsieur le procureur.
N'ayez en personne que le transfert des prisonniers se déroule au mieux.
Mais voyez par vous-même, il m'est impossible d'exécuter vos œuvres.
J'espère que vous prendrez les mesures qui s'imposent.
Ce goût pour la fanfaronnade, ce talent pour se mettre dans des situations
extrêmes.
Nos amis avaient raison, monsieur de la Perruche.
Cette fois-ci, c'est le bon.
L'épervient en personne, ressuscité par nous ne savons quel miracle, et il a la
gentillesse de venir nous rendre une petite visite.
Vous étiez tranquille aux enfers, et puis vous vous êtes dit, c'est trop
bête, je suis parti sans visiter la forteresse de Brest.
Vous avez bien fait.
Construction remarquable.
Des murs d'une telle épaisseur, les prisonniers vous le diront.
Aussitôt essayé, aussitôt adopté.
On a beau dire, rien ne vaut la pierre. Mais je rêve mieux pour vous.
Une salle d'audience, un procès exemplaire, une exécution en place
publique du grandiose, quoi.
Quelque chose qui soit digne de la réputation de l'épervier et qui vous
fasse rentrer définitivement dans la légende.
Vous voyez comme je prends soin de vous.
Mais aussi, vous en suis-je fort reconnaissant.
Avoir de vrai soutien, quelle chance pour un homme comme moi.
Et pour vous remercier, je vais m'efforcer, soyez-en sûrs, d'être à la
hauteur du rôle que vous voulez me voir jouer.
Vous voulez un grand procès ? Vous l'aurez. Et si vous entendez me faire
porter le chapeau pour le meurtre du comte, il va vous falloir déprimer des
arguments pour répondre au mien.
Vous y allez.
Voilà les saufs qu'on vit, monsieur.
Et ils viennent bien de votre cabinet.
La petite garce, elle va le regretter.
Yann ! Moi aussi, j'ai du mal à cacher la joie de te revoir, ma belle.
Attendez-moi là, vous autres.
Je dois causer la mademoiselle.
Qu'est-ce que vous me voulez ? Avant que j'oublie, j'ai un petit message pour
toi.
Un, le marquis n'a pas aimé, mais alors pas du tout l'histoire des saufs
conduits volés.
Deux, il a dit que tu n'étais, je le cite, qu'une petite traînée qui va le
regretter.
Trois, il m'a demandé à moi, le pénurite, de te ramener au bordel de bas
étage que tu n'aurais jamais dû quitter.
Et le plus vite possible.
Le plus vite possible.
Le plus vite possible.
C'est fou ce que les gens sont pressés de nos jours, non ? Ils ne prennent pas
le temps de vivre, de profiter de la vie, de profiter d'une jolie carce qui
se présente sur leur chemin.
Avoue que ce serait dommage.
Allez, ma belle, ne fais pas de chien. Lâche-moi.
Tu vas voir, tu ne vas pas le regretter.
Allez, allez, allez.
Monsieur, madame, on l'a arrêté hier. Tout Brest ne parle que de ça.
Je suis désolé, madame la comtesse, on ne passe pas.
Je me suis fait taper sur les doigts la dernière fois pour vous avoir laissé
passer. Monsieur de Villeneuve, en personne, a donné des ordres. Je me
moque des ordres de monsieur de Villeneuve.
Je vous rappelle que cet homme a assassiné mon père.
Je veux juste m'assurer qu'on ne m'abuse pas une nouvelle fois.
Que cet homme-là l'épervient, le vrai.
Auriez-vous intérêt, monsieur, à m'empêcher de dresser ce constat ?
Peut-être protégez-vous l'original ? Comment pouvez-vous croire ? Bien sûr, s
'il s'agit de contribuer à identifier le prisonnier, peut-être que... Justement,
il va être transféré dans quelques instants.
Suivez-moi.
Soldats ! Halt ! Alors, c'est bien lui l'épervier, l'assassin de votre
père ? C'est bien lui.
Cela ne fait aucun doute.
Quant à savoir si c'est l'assassin de mon père, c'est une autre question.
Si vous en doutez, madame, si par bonheur enfin vous en doutiez,
il vous faudrait prévenir l'intendant général.
Entendez-vous ? L'intendant général.
Le prisonnier a été identifié.
Emmenez-le.
Ce serait là ma dernière chance.
Je ne comprends pas votre inquiétude, Marquis.
Vous qui redoutiez l'insatisfaction de Versailles quant à l'enquête sur le
meurtre du comte de Kermelech, ce procès est le moyen de régler l'affaire au plus
vite. Désignez l'assassin et le châtier.
Votre confiance en l'efficacité de la justice m'émerveille, cher Villeneuve.
Je rêverais comme vous d'un procès où l'accusé ne pourrait point se défendre
et où l'on pourrait facilement le charger de tous les maux. Mais l
'épervier ne va pas se laisser faire.
Vous l'auriez vu, sûr de lui, plus combatif que jamais.
Or, il y a dans notre acte d'accusation une faille monumentale. Une faille ?
Votre femme, cher Villeneuve.
Votre femme.
N'est-ce pas elle qui a découvert Yann de Kermer près du corps de son père ?
Elle devrait être au cœur de notre accusation.
Or, ce que vous venez de me dire m'inquiète au plus haut point, et je
crains qu'au final, elle refuse de témoigner contre l'épervier.
Il nous faut au plus vite trouver d'autres témoins à charge.
Marion, ma belle Marion.
Quel malheur de se rencontrer en pareilles circonstances.
Toi qui es faite pour vivre comme une princesse, quelle misère de te voir en
pareilles postures.
Il suffit d'un mot de vous pour que je sois libérée. Le crois-tu, ma toute
douce ? Mais pour me doter de tel pouvoir, c'est que tu dois m'aimer
encore.
Hélas, je ne suis que l'instrument de la justice du roi.
N'y aurait-il que cette affaire de sauveconduit, je ne dis pas, mais... Tu
as tué un officier du roi.
Tu dois être jugé et contre cela je ne peux rien.
Alors monsieur, si votre présence m'est inutile, veuillez me laisser en paix.
Te laisser ? Alors que tu risques la corde ? Te laisser sans essayer de te
sauver ? Vous venez de le dire vous-même.
Je vais te juger, il n'y a plus rien à faire.
Plus rien à faire pour éviter le procès, certes.
Mais pour éviter ta condamnation à mort, il suffirait d'un rien pour faire
basculer la décision.
Crois-tu qu'on ignore à Brest quel ignoble port était ce monsieur de
Penouette ?
Crois-tu être la seule qu'il ait tenté de culbuter ? Je dirais ce que je sais
du personnage.
Et crois-moi, la légitime défense apparaîtra comme une évidence.
Certes, il reste que tu as été la maîtresse de l'épervier, et donc,
objectivement, sa complice.
Mais, il suffirait de témoigner contre lui.
Moi ? Contre lui ? Mais, puisqu'il est perdu, cet homme-là, que gagnerais-tu à
ne pas le charger ?
Et puis, il s'est bien moqué de toi.
Car enfin, s'il t'aimait, il aurait eu mille fois l'occasion de s'enfuir avec
toi.
Et s'il ne l'a pas fait, tu en connais l'unique raison.
Il n'a jamais cessé d'aimer Agnès de Kirmélec.
Et c'est pour la reconquérir qu'il t'a entraîné dans sa chute. Il t'a sacrifié
sans vergogne.
Vois comme tu es belle, comme tu es jeune.
T'as rendu compte des merveilleuses années qui te restent, Marion ?
Tu es faite pour mener cette vie de luxe et de plaisir que je suis prêt à t
'offrir.
Alors, monsieur, à ce procès, que faudra-t-il que je dise exactement ?
Tu aimes les sacrifices humains, à ce qu'il paraît.
Alors compte les morts que je t'offre dans cette histoire.
Que leur sang scelle notre alliance.
Toi qui es celui qui fait réussir les choses, porte-moi de l'autre côté des
mers, vers ce trésor qui m'appartient.
Car qui d'autre que moi a osé se salir les mains comme je l'ai fait ? Qui d
'autre que moi le mérite ?
J'attends votre explication.
Ne joue pas avec ça, Agnès. C'est un objet fragile et dangereux.
Je vais tout vous expliquer, mais donnez-moi ça. Dire quoi ? Je sais déjà
où je devine.
C'est la statue qui était dans la tombe de mon grand-père.
C'est cette maudite statue, ce maudit trésor.
Sans doute, allez-vous m'expliquer ce qu'elle fait en votre possession ? Ou
préférez-vous répondre à ces questions directement devant la justice du roi ?
Sans se démenacer, madame mon épouse.
Oubliez-vous que vous vous êtes mariée avec moi pour le meilleur et pour le
pire. Et que par conséquent, je puis disposer, comme bon me semble, de votre
vie et de votre mort.
Comme vous avez décidé de la mort de mon père ?
Quelle négligence.
Quel manque de tenue.
Sortir en corsage, au regard de tous nos gens.
Encore un signe de votre folie.
Comme celui d'aller voir cet Indien et ce pirate dès sa capture connue.
Vous perdez la tête Agnès.
Tous peuvent en témoigner.
Je ne vais avoir aucun mal à vous faire enfermer chez les fous.
Il faudrait bien d'abord qu'on m'entende. Vous entendre peut-être, mais
vous écouter.
Nul n'ignore que les Carménèques ont toujours succombé à la folie.
Le grand-père retrouvé nu et noyé dans ses douves.
Le père avec ses rêves délirants de trésor, et maintenant la fille.
Quelle tristesse.
Quelle malheureuse famille sur laquelle le sort s'acharne.
Et bien, arrêtez de nous croquer maintenant, monsieur mon mari.
Reposez cet arme, Agnès, vous allez vous blesser.
Et bien, vous ne priez pas votre jeu païen ? Vous ne le recommandez pas à
votre âme damnée ? Que tu aies pas, Agnès.
Tu as donc regardé sur la lève cette brillance que je te connais au lit.
Je n'ai jamais aimé Kyan.
Sachez-le.
Même dans l'intimité.
Même au bout profond de nos débats, c'était lui.
Rien que lui l'est perdu et que je serrais dans mes bras.
Il est bon, vous le sachiez. Vous allez en enfer.
Attends. Attends, Agnès.
Ne tue pas.
Par pitié.
Je suis si inquiet, docteur.
Alors ? Je ne peux pas me prononcer.
Le choc était violent, il aurait dû la tuer.
Il faut la laisser se reposer.
Elle aura besoin de tout votre amour et de tous vos soins.
Ne vous inquiétez pas, docteur.
Il n'y a pas plus aimant que moi.
Quant à prendre soin d'elle, je serai dévoué, autant qu'on peut l'être.
Monsieur.
Mon amour, j'ai eu si peur.
Dites-moi que nous sommes mariés.
Dites-le moi. Certes, oui, mais qu'est-ce que... Oh, Dieu, merci.
Je suis votre femme.
Même pas votre tête.
Dites-moi que vous ne me laisserez jamais.
Dites-moi que vous m'aimerez toute votre vie.
Oui.
Oh, mon Dieu.
J'ai eu si peur.
J'appelle à la barre Marion Pouliquet.
Marion Pouliquet.
J'attire l'attention du tribunal sur la situation singulière de cette jeune
personne. Vous avez entendu l'acte d'accusation ? Il est terrible.
Cette fille perdue.
Homer se dissolue.
maîtresse attitrée de l'épervier, a assassiné un officier du roi.
A l'évidence, elle mérite l'accord, et pourtant, pourtant, messieurs,
comment ne pas lui reconnaître des circonstances atténuantes ? Qui ignore
ici que M.
de Pénouette se laissait aller parfois à une certaine violence et à des penchants
inadmissibles pour un commandant de police ? Et malgré l'emprise que l
'épervier exerçait sur cette malheureuse...
malgré le climat de terreur qu'il devait faire peser sur elle, elle n'a pas
hésité à le dénoncer.
Alors je te le dis, Marion Pouligène, parle désormais sans crainte, dis-nous
ce que tu sais de cet épervier, sans avoir à redouter sa violence, et la
justice t'en saura gré.
Je plaide coupable, messieurs.
Je suis coupable d'avoir vendu mon corps depuis ma tendre enfance.
Coupable d'avoir couché avec la moitié de la salle et presque tous les juges
ici présents pour me juger.
Ces juges qui n'envisagent de m'acquitter que dans l'espoir de pouvoir
de nouveau m'écarter les cuisses.
Je suis coupable d'avoir assassiné M. Le Penouet.
Et je n'ai sur ce point aucun remords.
Et je jure devant Dieu que si je sors d'ici vivante...
Je réserve le même sort au prochain qui essaiera de me toucher sans mon
consentement.
Je suis coupable au plus haut point d'avoir aimé Yann de Kermer, l'épervier
et de l'aimer toujours.
Et si je l'aime, c'est parce que c'est un homme admirable.
Un homme de cœur qui en a aidé plus d'un dans cette salle.
Un homme qui vous vaut tous réunis. Tout gentil homme que vous êtes.
Tout le contraire d'un assassin comme ce procès de mascarade venant de faire
croire.
Je t'en prie, Marion, c'est pas la peine.
Mais t'es la seule chose du bien qui me soit arrivée.
Ne les laissez pas faire, vous autres.
Vous savez que l'épargne est innocente.
Vous n'avez donc aucun honneur.
Elle appelait des coupables.
Cette catin a tout avoué. Elle n'était pas victime, mais complice.
La promenade pourrait être d'une si sentieuse beauté si l'on y faisait
quelques investissements.
Mon père en a toujours rêvé et j'ai tant de projets.
On pourrait rebâtir la Tour Nord, reconstruire les grandes écuries et
créer des serfs pour la culture des plantes.
Que d'enthousiasme, ma nièce.
Mais pour l'heure, je dois préparer mon départ.
Vous en souvient-il ? Oui.
Je suis amnésique, pas folle.
J'ai l'impression que je me souviens cruelle.
Comment pourrais-je oublier que vous me délaissez ? Croyez-vous que votre
absence ne me sera pas douloureuse ? Mais vous reviendrez vite, n'est-ce pas
? Et nous procéderons alors à ces travaux et à d'autres encore.
Je compte bien aménager des champs pour nos futurs enfants.
Et ces migraines dont vous me parliez se dissipent-elles ? Les souvenirs vous
reviennent-ils peu à peu ?
Les migraines sont là, mais elles se manifestent que par intermittence.
Quant à ma pauvre mémoire, eh bien, elle s'est arrêtée au jour de l'annonce de
votre départ.
Ces amnésies sont tout de même étonnantes. Pas une image, rien.
Et là, j'ai beau réfléchir, rien.
Le trou noir.
Jusqu'à ce que j'ouvre les yeux pour...
Découvrir votre beau visage penché sur moi et inquiet pour ma santé.
Mais je le suis toujours, mamie.
Et furieux contre ce Yann de Kermer, qui, non content d'avoir tué votre père,
a envoyé ses sbires pour vous assassiner.
Quel soulagement qu'il ait été arrêté.
Ne faudrait-il pas que je me rende au procès et que je témoigne contre lui ?
Dans votre état, vous n'y songez pas, Agnès.
Le médecin est formel.
Il vous faut le calme absolu, le repos ici, à Kermélec, loin de l'agitation de
Brest. Voilà ce dont vous avez besoin.
Votre témoignage écrit suffira amplement.
Je vous ai préparé quelque chose, vous n'aurez qu'à le signer.
Madame, je souhaiterais vous entretenir de quelque chose. Encore vous ? Vous
nous épiez, ma parole.
Décidément, ma fille, votre conduite est inqualifiable.
Madame, je dois vous dire... Votre conduite est inqualifiable.
Depuis quand les domestiques s'autorisaient à surveiller leur maître
et depuis quand osent-ils les interrompre ? C'est par amitié pour
vous, madame. Amitié ? Mais enfin, vous divaguez, ma pauvre fille.
Sans doute d'avoir été trop bonne avec vous vous a fait perdre la mesure de
votre condition.
Je vais vous la rappeler sans nuance.
Vous êtes renvoyée.
Madame, je... Faites vos bagages immédiatement.
Vous partirez avec votre carriole juste après le service du soir.
Et ne discutez pas si vous l'êtes payée de vos gages.
Ne t'inquiète pas, ma petite Louise. Tu as très bien agi.
Il est revenu me voir lors de son retour à Brest.
Pour commander des vivres et des armes pour armer la Médus, sa frégate.
Pour une nouvelle et longue expédition.
Une expédition ? Pourtant, sa lettre de course ne prévoyait aucun voyage.
Avez-vous une idée, mon enfant, du but de cette expédition ? Oui, monsieur.
Il a parlé d'aller chercher le trésor des Kermélèques.
Grave accusation, monsieur.
Peut-être est-ce là un des mobiles du crime du comte de Kermélèques qui vient
d'être avancé.
Merci, mademoiselle.
Emmenez-la.
Ne inquiète pas, Louise, je comprends.
Je te pardonne.
Ne pleure pas, Louise.
Tu as fait ce que tu avais à faire, c'est tout.
Ton Nicolas s'en sortira, l'important est qu'il n'ait pas fini pendu.
Quant à l'épargner, lui, s'il est si fort que ça, il n'a qu'à se tirer d
'affaire tout seul.
Mais tu ne comprends pas qu'il nous vaut cent fois, cet homme-là ?
Je l'ai trahi alors qu'il nous avait aidés.
C'est toi le coupable, c'est toi le premier à aller chercher les soldats et
pourquoi pour te payer à boire ? Tout est de ta faute, sale ivrogne !
Comment vous sentez-vous, madame ? Mon ami, ces migraines me font si mal.
Mais vous inquiétez plus de rien.
Demain, je lirai votre déposition.
Ce pirate sera condamné, et tout cela ne sera plus qu'un mauvais souvenir.
Maintenant, reposez-vous, ma tendre épouse.
Mais madame ! Qu'attends-tu pour crier plus fort ? Veux-tu que tout le château
soit au courant de ma fuite ? Vous allez bien, madame.
Sans doute, mais vous ne vous rappelez pas, mais... Je me rappelle de tout. Je
ne suis pas plus amnésique que toi. Allez !
Où en est le
procès de Yann Le Carmeur ? Il s'achève demain, madame. Mais que comptez-vous
faire ? Il faut que je prédonne l'intendant général.
L'intendant général ? Mais vous n'y pensez pas, les panneaux n'auront jamais
le temps.
Nous nous obtiendrons raison du procureur. C'était un ami de votre père.
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