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Première partie.
Destin.
Chapitre 1er. Les données de la biologie.
La femme, c'est bien simple, disent les amateurs de formules simples.
Elle est une matrice, un ovaire. Elle est une femelle. Ce mot suffit à la
définir. Dans la bouche de l'homme, l'épithète « femelle » sonne comme une
insulte. Pourtant, il n'a pas honte de son animalité. Il est fier au contraire
si l'on dit de lui « c'est un mâle ».
Le terme « femelle » est péjoratif non parce qu'il enracine la femme dans la
nature, mais parce qu'il la confine dans son sexe. Et si ce sexe paraît à l'homme
méprisable et ennemi même chez les bêtes innocentes, c'est évidemment à cause de
l'inquiète hostilité que suscite en lui la femme.
Cependant, il veut trouver dans la biologie une justification de ce
sentiment. Le mot « femelle » fait lever chez lui une sarabande d'images.
Un énorme ovule rond ape et châtre le spermatozoïde agile.
Monstrueuse et gavée, la reine des termites règne sur les mâles asservis.
La mante religieuse, l'araignée, repue d'amour, broie leur partenaire et le
dévore. La chienne en rute court les ruelles, traînant après elle un sillage
d'odeurs perverses.
La guenon s'exhibe impudemment et se dérobe avec une hypocrite coquetterie.
Et les fauves les plus superbes, la tigresse, la lionne, la panthère, se
couchent servilement sous l'impériale étreinte du mal.
Inerte, impatiente, rusée, stupide, insensible, lubrique, féroce, humiliée,
l'homme projette dans la femme toutes les femelles à la fois. Et le fait est
qu'elle est une femelle.
Mais si l'on veut cesser de penser par lieu commun, deux questions aussitôt se
posent. Que représente dans le règne animal la femme ? Et quelle espèce
singulière de femelle se réalise dans la femme ? Males et femelles sont deux
types d'individus qui, à l'intérieur d'une espèce, se différencient en vue de
la reproduction.
On ne peut les définir que corrélativement.
Mais il faut remarquer d'abord que le sens même de la section des espèces en
deux sexes n'est pas clair.
Dans la nature, elle n'est pas universellement réalisée.
Pour ne parler que des animaux, on sait que chez les unicellulaires, infusoires,
amibes, bacilles, etc., la multiplication est fondamentalement
distincte de la sexualité, les cellules se divisant et se subdivisant
solitairement. Chez certains métazoires, la reproduction s'opère par
schizogénèse, c'est-à-dire tronçonnement de l'individu dont l'origine est aussi
asexuée. Ou par blastogénèse, c'est-à-dire tronçonnement de l'individu
produit lui-même par un phénomène sexuel.
Les phénomènes de bourgeonnement et de segmentation observés chez l'hydre d'eau
douce, chez les coëls enterrés, les éponges, les vers, les tunissiers en
sont des exemples bien connus.
Dans les phénomènes de parthénogénèse, l'œuf vierge se développe en embryon
sans l'intervention du mâle.
Celui-ci ne joue aucun rôle ou seulement un rôle secondaire.
Les œufs d'abaille non fécondés se subdivisent et produisent des bourdons.
Chez les pucerons, les mâles sont absents pendant une série de générations
et les œufs non fécondés donnent des femelles.
On a reproduit artificiellement la parthénogénèse chez l'oursin, l'étoile
de mer, la grenouille.
Cependant, il arrive chez les protozoaires que deux cellules
fusionnent, formant ce qu'on appelle un zygote.
La fécondation est nécessaire pour que les œufs de l'abeille engendrent des
femelles, ceux du puceron des mâles.
Certains biologistes en ont conclu que même dans les espèces capables de se
perpétuer de manière unilatérale, la rénovation du germen par un mélange de
chromosomes étrangers serait utile au rajeunissement et à la vigueur de la
lignée.
On comprendrait ainsi que dans les formes les plus complexes de la vie, la
sexualité soit une fonction indispensable.
Seuls les organismes élémentaires pourraient se multiplier sans sexe. Et
encore, épuiseraient-ils ainsi leur vitalité ? Mais cette hypothèse est
aujourd'hui des plus controuvées. Des observations ont prouvé que la
multiplication asexuée peut se produire indéfiniment sans qu'on remarque aucune
dégénérescence. Le fait est particulièrement frappant chez les
bacilles. Les expériences de parthénogénèse se sont faites de plus en
plus nombreuses, de plus en plus audacieuses, et en beaucoup d'espèces,
le mal apparaît comme radicalement inutile.
D'ailleurs, l'utilité d'un échange intercellulaire fut-elle démontrée, elle
apparaîtrait elle-même comme un pur fait injustifié.
La biologie constate la division des sexes, mais fut-elle imbue de finalisme,
elle ne réussit pas à la déduire de la structure de la cellule, ni des lois de
la multiplication cellulaire, ni d'aucun phénomène élémentaire.
L'existence de gamètes 19 ne suffit pas à définir deux sexes distincts. En fait,
il arrive souvent que la différenciation des cellules génératrices n'amène pas la
scission de l'espèce en deux types.
Elles peuvent appartenir toutes deux à un même individu.
C'est le cas des espèces hermaphrodites, si nombreuses chez les plantes et qu'on
rencontre aussi chez quantité d'animaux inférieurs, entre autres chez les ânes
laids et les mollusques.
La reproduction s'effectue alors soit par autofécondation, soit par
fécondation croisée.
Sur ce point encore, certains biologistes ont prétendu légitimer l
'ordre établi.
Ils considèrent le gonocorisme, c'est-à-dire le système où les
différentes gonades appartiennent à des individus distincts, comme un
perfectionnement de l'hermaphroditisme, réalisé par voie évolutive.
Mais d'autres tiennent au contraire le gonocorisme pour primitif, l
'hermaphroditisme en serait une dégénérescence.
De toute manière, ces notions de supériorité d'un système sur l'autre
impliquent, touchant l'évolution, des théories des plus contestables.
Tout ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que ces deux modes de
reproduction coexistent dans la nature, qu'ils réalisent l'un et l'autre la
perpétuation des espèces et que, tout comme l'hétérogénéité des gamètes, celle
des organismes porteurs des gonades apparaît comme accidentelle.
La séparation des individus en mâles et femelles se présente donc comme un fait
irréductible et contingent.
La plupart des philosophies l'ont prise pour accorder sans prétendre l
'expliquer. On connaît le mythe platonicien. Au commencement, il y avait
des hommes, des femmes et des androgynes.
Chaque individu possédait une double face, quatre bras, quatre jambes et deux
corps à coller. Ils furent un jour fendus en deux, à la manière dont on
fend les œufs, et, depuis lors, chaque moitié cherche à rejoindre sa moitié
complémentaire. Les dieux décidèrent ultérieurement que par l'accouplement de
deux moitiés dissemblables, de nouveaux êtres humains seraient créés.
Mais c'est seulement l'amour que cette histoire se propose d'expliquer.
La division en sexe est prise d'abord comme donnée.
Aristote ne la justifie pas davantage, car si la coopération de la matière et
de la forme est exigée en toute action, il n'est pas nécessaire que les
principes actifs et passifs soient distribués en deux catégories d
'individus hétérogènes.
Ainsi, saint Thomas déclare-t-il que la femme est un être occasionnel, ce qui
est une manière de poser, dans une perspective masculine, le caractère
accidentel de la sexualité.
Hegel, cependant, eût été infidèle à son délivre rationaliste s'il n'eût tenté de
la fonder logiquement.
La sexualité représente, selon lui, la médiation à travers laquelle le sujet s
'atteint concrètement comme genre.
Le genre se produit en lui comme un effet contre cette disproportion de sa
réalité individuelle, comme un désir de retrouver dans un autre individu de son
espèce le sentiment de lui-même en s'unissant à lui, de se compléter et d
'envelopper par là le genre dans sa nature et l'amener à l'existence.
C'est l'accouplement.
Philosophie de la nature, troisième partie, section 369.
Et un peu plus loin, le processus consiste en ceci, savoir, ce qu'ils sont
en soi, c'est-à-dire un seul genre, une seule et même vie subjective, ils le
posent aussi comme tel.
Et Egal déclare ensuite que pour que le processus de rapprochement s'effectue,
il faut d'abord qu'il y ait différenciation des deux sexes.
Mais sa démonstration n'est pas convaincante. On y sent trop le parti
pris de retrouver en toute opération les trois moments du syllogisme.
Le dépassement de l'individu vers l'espèce, par lequel individu et espèce
s'accomplissent dans leur vérité, pourrait s'effectuer sans troisième
terme, dans le simple rapport du générateur à l'enfant.
La reproduction pourrait être asexuée.
Ou encore, le rapport de l'un à l'autre pourrait être le rapport de deux
semblables, la différenciation résidente dans la singularité des individus d'un
même type, comme il arrive dans les espèces hermaphrandites.
La description de Hegel dégage une très importante signification de la
sexualité, mais son erreur est toujours de faire de signification raison.
C'est en exerçant l'activité sexuelle que les hommes définissent les sexes et
leurs relations comme ils créent le sens et la valeur de toutes les fonctions qu
'ils accomplissent.
Mais elle n'est pas nécessairement impliquée dans la nature de l'être
humain. Dans la phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty fait observer
que l'existence humaine nous oblige à réviser les notions de nécessité et de
contingence. L'existence, dit-il, n'a pas d'attribut fortuit, pas de contenu
qui ne contribue à lui donner sa forme. Elle n'admet pas en elle-même de pur
fait parce qu'elle est le mouvement par lequel les faits sont assumés.
C'est vrai.
Mais il est vrai aussi qu'il y a des conditions sans lesquelles le fait même
de l'existence apparaît comme impossible.
La présence au monde implique rigoureusement la position d'un corps
qui soit à la fois une chose du monde et un point de vue sur ce monde.
Mais il n'est pas exigé que ce corps possède telle ou telle structure
particulière. Dans L'être et le Néant, Sartre discute l'affirmation de
Heidegger selon laquelle la réalité humaine est vouée à la mort du fait de
sa finitude.
Il établit qu'une existence finie et temporellement illimitée serait
concevable.
Néanmoins, si la vie humaine n'était pas habitée par la mort, le rapport de l
'homme au monde et à soi-même serait si profondément bouleversé que la
définition « l'homme est mortel » se découvre comme tout autre chose qu'une
vérité empirique.
Immortel, un existant ne serait plus ce que nous appelons un homme.
Une des caractéristiques essentielles de son destin, c'est que le mouvement de sa
vie temporelle crée derrière lui et devant lui l'infinité du passé et de l
'avenir. La perpétuation de l'espèce apparaît donc comme le corrélatif de la
limitation individuelle.
Ainsi peut-on considérer le phénomène de la reproduction comme ontologiquement
fondé. Mais il faut s'arrêter là. La perpétuation de l'espèce n'entraîne pas
la différenciation sexuelle.
Que celle-ci soit assumée par les existants de telle manière qu'ils
rentrent dans la définition concrète de l'existence, soit, il n'en demeure pas
moins qu'une conscience sans corps, qu'un homme immortel sont rigoureusement
inconcevables. Tandis qu'on peut imaginer une société se reproduisant par
parthénogenèse ou composée d'hermaphrodites.
Quant au rôle respectif des deux sexes, c'est un point sur lequel les opinions
ont beaucoup varié.
Elles ont été d'abord dénuées de tout fondement scientifique. Elles
reflétaient seulement des mythes sociaux.
On a longtemps pensé, on pense encore, dans certaines sociétés primitives à
filiation utérine, que le père n'a aucune part dans la conception de l
'enfant. Les larves ancestrales s'infiltreraient sous forme de germes
vivants dans le ventre maternel.
À l'avènement du patriarcat, le mâle réclame âprement sa postérité.
On est bien obligé d'accorder encore un rôle à la mère dans la procréation, mais
on admet qu'elle ne fait que porter et engraisser la semence vivante. Le père
seul est créateur.
Aristote imagine que le fœtus est produit par la rencontre du sperme et
des monstrues.
Dans cette symbiose, la femme fournit seulement une matière passive, c'est le
principe mâle qui est force, activité, mouvement, vie.
C'est aussi la doctrine d'Hippocrate qui reconnaît deux espèces de semences, une
faible ou femelle et une forte qui est mâle.
La théorie aristotélicienne s'est perpétuée à travers tout le Moyen-Âge et
jusque dans l'époque moderne. À la fin du XVIIe, Harvey, sacrifiant des biches
peu après l'accouplement, trouva dans les cornes de l'utérus des vésicules qu
'il considéra comme des œufs et qui étaient en réalité des embryons.
Le Danois Sténon donna le nom d'Overt aux glandes génitales femelles, qu'on
appelait jusque-là des testicules féminins. Et il remarqua à leur surface
l'existence de vésicules que Graaf, en 1677, identifia à tort avec l'œuf et
auquel il donna son nom.
On continua à regarder l'ovaire comme un homologue de la glande mâle.
Cette même année, cependant, on découvrit les animalcules spermatiques
et on constata qu'ils pénétraient dans l'utérus féminin. Mais on croyait qu'ils
ne faisaient que s'y nourrir et que l'individu était déjà préfiguré en eux.
Le Hollandais Hartzaker, en 1694, dessinait une image de l'homonculus
cachée dans le spermatozoïde et en 1699, un autre savant déclare qu'il a vu le
spermatozoïde rejeter une sorte de mue sous laquelle est apparu un petit homme
qui l'a dessiné lui aussi.
La femme se bornait donc dans ces hypothèses à engraisser un principe
vivant, actif et déjà parfaitement constitué. Ces théories ne sont pas
universellement reçues et les discussions se poursuivent au XIXe. C
'est l'invention du microscope qui permet d'étudier l'œuf animal.
En 1827, Baer identifie l'œuf des mammifères. C'est un élément contenu à l
'intérieur de la vésicule de Graaf.
Bientôt, on put en étudier la segmentation.
En 1835 furent découverts le sarcome, c'est-à-dire le protoplasme, puis la
cellule. Et en 1877 fut réalisée une observation qui montrait la pénétration
du spermatozoïde dans l'œuf de l'étoile de mer.
À partir de là fut établie la symétrie des noyaux des deux gamètes. Le détail
de leur fusion a été analysé pour la première fois en 1883 par un zéologiste
belge. Mais les idées d'Aristote n'ont cependant pas perdu tout crédit. Hegel
estime que les deux sexes doivent être différents.
L'un sera actif, l'autre passif, et il va de soi que la passivité sera le lot
de la femelle. L'homme est ainsi, par suite de cette différenciation, le
principe actif, tandis que la femme est le principe passif parce qu'elle demeure
dans son unité non développée 21.
Et même une fois l'ovule reconnue comme un principe actif, les hommes ont encore
tenté d'opposer son inertie à l'agilité du spermatozoïde.
Aujourd'hui, une tendance opposée se dessine.
Les découvertes de la parthénogénèse ont amené certains savants à réduire le rôle
du mâle à celui d'un simple agent physico-chimique.
Il s'est révélé qu'en quelques espèces, l'action d'un acide ou une excitation
mécanique pouvait suffire à provoquer la segmentation de l'œuf et le
développement de l'embryon.
A partir de là, on a hardiment supposé que le gamète mâle ne serait pas
nécessaire à la génération, il serait tout au plus un ferment.
Peut-être la coopération de l'homme à la procréation deviendra-t-elle un jour
inutile ? Il paraît que c'est là le vœu d'un grand nombre de femmes.
Mais rien n'autorise une anticipation si hardie parce que rien n'autorise à
universaliser les processus spécifiques de la vie.
Les phénomènes de la multiplication asexuée et de la parthénogénèse n
'apparaissent ni plus ni moins fondamentaux que ceux de la reproduction
sexuée. Nous avons dit que celle-ci n'est pas a priori privilégiée, mais
aucun fait n'indique qu'elle soit réductible à un mécanisme plus
élémentaire.
Ainsi, récusant toute doctrine a priori, toute théorie hasardeuse, nous nous
trouvons placés devant un fait dont on ne peut fournir ni fondement
ontologique, ni justification empirique et dont on ne saurait comprendre a
priori la portée. C'est en l'examinant dans sa réalité concrète que nous
pourrons espérer en dégager la signification. Alors, peut-être, le
contenu du mot « femelle » se résalera-t-il ?
Nous n'entendons pas proposer ici une philosophie de la vie, et dans la
querelle qui oppose finalisme et mécanisme, nous ne voulons pas prendre
hâtivement parti.
Cependant, il est remarquable que tous les physiologistes et les biologistes
emploient un langage plus ou moins finaliste, du seul fait qu'il donne un
sens aux phénomènes vitaux. Nous adopterons leur vocabulaire. Sans rien
décider touchant le rapport entre vie et conscience, on peut affirmer que tout
fait vivant indique une transcendance, qu'en toute fonction s'empate un projet.
Nos descriptions ne sous-entendent rien de plus.
Dans la grande majorité des espèces, les organismes mâles et femelles coopèrent
en vue de la reproduction.
Ils sont fondamentalement définis par les gamètes qu'ils produisent.
Chez quelques algues et chez quelques champignons, ces cellules qui fusionnent
pour produire l'œuf sont identiques.
Ces cas d'isogamie sont significatifs en ce qu'ils manifestent l'équivalence
basale des gamètes. D'une manière générale, ceux-ci sont différenciés,
mais leur analogie demeure frappante.
Spermatozoïdes et ovules résultent d'une évolution de cellules primitivement
identiques. Le développement des cellules primitives femelles en oocytes
diffère de celui des spermatocytes par des phénomènes protoplasmiques, mais les
phénomènes nucléaires sont sensiblement les mêmes.
L'idée exprimée en 1903 par le biologiste Ancel est considérée encore
aujourd'hui comme valable. Une cellule progerminatrice indifférenciée deviendra
mâle ou femelle suivant les conditions qu'elle rencontre dans la glande
génitale au moment de son apparition, conditions réglées par la transformation
d'un certain nombre de cellules épithéliales en éléments nourriciers
élaborateurs d'un matériel spécial.
Cette parenté originaire s'exprime dans la structure des deux gamètes qui, à l
'intérieur de chaque espèce, portent le même nom. le même nombre de chromosomes.
Au moment de la fécondation, les deux noyaux confondent leurs substances et en
chacun s'opère une réduction des chromosomes qui se trouve ramenée à la
moitié de leur nombre primitif.
Cette réduction se produit en tous deux de manière analogue. Les deux dernières
divisions de l'ovule aboutissant à la formation des globules polaires
équivalent aux dernières divisions du spermatozoïde.
On pense aujourd'hui que selon les espèces, c'est le gamète mâle ou femelle
qui décide de la détermination du sexe. Chez les mammifères, c'est le
spermatozoïde qui possède un chromosome hétérogène aux autres et dont la
potentialité est tantôt mâle et tantôt femelle.
Quant à la transmission des caractères héréditaires, d'après les lois
statistiques de Mendel, elle s'effectue également par le père et par la mère.
Ce qu'il est important de noter, c'est que dans cette rencontre, aucun des
gamètes n'a de privilège sur l'autre.
Tous deux sacrifient leur individualité, l'œuf absorbe la totalité de leur
substance. Il y a donc deux préjugés fort courants qui, tout au moins à ce
niveau biologique fondamental, se révèlent faux. Le premier, c'est la
passivité de la femelle.
L'étincelle vivante n'est enfermée dans aucun des deux gamètes, elle jaillit de
leur rencontre. Le noyau de l'ovule est un principe vital exactement symétrique
à celui du spermatozoïde. Le second préjugé contredit le premier, ce qui n
'empêche que souvent ils coexistent. C'est que la permanence de l'espèce est
assurée par la femelle, le principe mâle ayant une existence explosive et fugace.
En réalité, l'embryon perpétue le germe du père autant que celui de la mère et
les retransmet ensemble à ses descendants sous une forme tantôt mâles
et tantôt femelles. C'est pour ainsi dire un germe androgyne qui, de
génération en génération, survit aux avatars individuels du soma.
Ceci dit, il reste qu'entre l'ovule et le spermatozoïde, on observe des
différences secondaires des plus intéressantes. La singularité
essentielle de l'ovule, c'est qu'il est chargé de matériaux destinés à nourrir
et à protéger l'embryon. Il accumule des réserves aux dépenses desquelles le
fœtus édifiera ses tissus, réserves qui sont non une substance vivante mais une
matière inerte. Il en résulte qu'il présente une forme massive, sphérique ou
ellipsoïdale et qu'il est relativement volumineux.
On sait quelles dimensions atteint l'œuf de l'oiseau. Chez la femme, l'ouvule
mesure 0,13 mm de diamètre, tandis que dans le sperme humain, on trouve 60 000
spermatozoïdes par millimètre cube.
La masse du spermatozoïde est extrêmement réduite. Il a une queue
filiforme, une petite tête allongée, aucune substance étrangère l'a lourdi,
il est tout entier vie.
Cette structure le voue à la mobilité.
Au lieu que, l'ovule où se trouve engrangé l'avenir du fœtus est un
élément fixe.
Enfermé dans l'organisme femelle ou suspendu dans un milieu extérieur, il
attend passivement la fécondation. C'est le gamète mâle qui va à sa recherche.
Le spermatozoïde est toujours une cellule nue. L'ovule est, selon les
espèces, protégé ou non par une membrane.
Mais en tout cas, dès que le spermatozoïde entre en contact avec lui,
il le bouscule, le fait osciller et s'infiltre en lui.
Le gamète mâle abandonne sa queue, sa tête se gonfle et d'un mouvement
tournant gagne le noyau.
Pendant ce temps, l'œuf forme aussitôt une membrane qui le ferme aux autres
spermatozoïdes. Chez les équinodiens, où la fécondation est externe, il est
facile d'observer autour de l'ovule qui flotte inerte la ruée des spermatozoïdes
qui se dispose autour de lui en auréole.
Cette compétition est aussi un phénomène important qui se retrouve dans la
plupart des espèces.
Beaucoup plus petit que l'ovule, le spermatozoïde est généralement émis en
quantité beaucoup plus considérable et chaque ovule a de nombreux prétendants.
Ainsi, l'ovule, actif dans son principe essentiel, à savoir le noyau, est
superficiellement passif. Sa masse fermée sur soi, empâtée en elle-même,
évoque l'épaisseur nocturne et le repos de l'en-soi. C'est sous la forme de la
sphère que les anciens se représentaient le monde clos, l'atome opaque.
Immobile, l'ovule attend.
Au contraire, le spermatozoïde ouvert, menu, agile, figure l'impatience et l
'inquiétude de l'existence.
Il ne faut pas se laisser entraîner au plaisir des allégories.
On a parfois assimisé l'ovule à l'immanence, le spermatozoïde à la
transcendance. C'est en renonçant à sa transcendance, à sa mobilité, que celui
-ci pénètre l'élément femelle.
Il est happé et châtré par la masse inerte qu'il absorbe après l'avoir
mutilé de sa queue. C'est là une action magique, inquiétante comme toutes les
actions passives. Tandis que l'activité du gamète mâle est rationnelle, c'est un
mouvement mesurable en temps et espace. En vérité, ce ne sont guère là que des
divagations. Gamète mâle et femelle se fondent ensemble dans l'œuf.
Ensemble, ils se suppriment dans leur totalité. Il est faux de prétendre que l
'ovule absorbe voracement le gamète mâle, et aussi faux de dire que celui-ci
s'annexe victorieusement les réserves de la cellule femelle, puisque dans l'acte
qui les confond, l'individualité de l'un et de l'autre se perd.
et sans doute le mouvement apparaît à la pensée mécaniste comme le phénomène
rationnel par excellence mais pour la physique moderne ce n'est pas une idée
plus claire que celle d'action à distance d'ailleurs on ignore le détail
des actions physico chimiques aboutissant à la rencontre fécondante il
est possible pourtant de retenir de cette confrontation une indication
valable Il y a dans la vie deux mouvements qui se conjuguent. Elle ne se
maintient qu'en se dépassant, elle ne se dépasse qu'à condition de se maintenir.
Ces deux moments s'accomplissent toujours ensemble, il est abstrait de
prétendre les scinder.
Cependant, c'est tantôt l'un et tantôt l'autre qui dominent. Les deux gamètes,
dans leur union, à la fois se dépassent et se perpétuent. Mais l'ovule, dans sa
structure, anticipe sur les besoins à venir.
Il est constitué de manière à nourrir la vie qui s'éveillera en lui.
Au contraire, le spermatozoïde n'est aucunement équipé pour assurer le
développement de la vie. du germe qu'il suscite. En revanche, l'ovule est
incapable de produire le changement qui provoquera une explosion neuve de vie,
tandis que le spermatozoïde se déplace.
Sans la prévoyance ovulaire, son action serait vaine. Mais sans son initiative,
l'ovule n'accomplirait pas ses possibilités vivantes.
Nous concluons donc que fondamentalement, le rôle des deux
gamètes est identique. Ils créent ensemble un être divin dans lequel tous
deux se perdent et se dépassent. Mais dans les phénomènes secondaires et
superficiels qui conditionnent la fécondation, c'est par l'élément mâle
que se s'opère la variation de situation nécessaire à l'éclosion neuve de la vie.
C'est par l'élément femelle que cette éclosion se fixe en un organisme stable.
Il serait hardi de déduire d'une telle constatation que la place de la femme
est au foyer.
Mais il y a des gens hardis.
Dans son livre « Le tempérament et le caractère », Alfred Fouillé prétendait
Naguère définir la femme tout entière à partir de l'ovule et l'homme à partir du
spermatozoïde. Beaucoup de théories soi-disant profondes reposent sur ce jeu
de douteuses analogies. On ne sait trop à quelle philosophie de la nature ces
pseudo-pensées se réfèrent. Si l'on considère les lois de l'hérédité, hommes
et femmes sont également issus d'un spermatozoïde et d'un ovule.
Je suppose que flottent plutôt dans ces esprits brumeux les survivances de la
vieille philosophie moyenâgeuse selon laquelle le cosmos était l'exact reflet
d'un microcosme. On imagine que l'ovule est un omuncule femelle, la femme un
ovule géant. Ces rêveries délaissées depuis les temps de l'alchimie font un
bizarre contraste avec la précision scientifique des descriptions sur
lesquelles on se fonde dans le même instant.
La biologie moderne s'accommode mal du symbolisme médiéval.
Mais nos gens n'y regardent pas de si près.
Si l'on est un peu scrupuleux, on accordera cependant qu'il y a de l'ovule
à la femme un long chemin.
Dans l'ovule, la notion même de femelle n'est pas encore contenue.
Hegel remarque justement que le rapport sexuel ne se laisse pas ramener au
rapport des deux gamètes. Il nous faut donc étudier l'organisme femelle dans sa
totalité. On a dit déjà que chez nombre de végétaux et certains animaux
inférieurs, entre autres les mollusques, la spécification des gamètes n'entraîne
pas celle des individus, chacun d'eux produisant à la fois ovules et
spermatozoïdes. Même lorsque les sexes se séparent, il n'existe pas entre eux
de barrières étanches, comme celles qui cloisonnent les espèces. De même que les
gamètes se définissent à partir d'un tissu originel indifférencié, mâles et
femelles apparaissent plutôt comme des ariations sur une base commune.
Chez certains animaux, le cas le plus typique est celui de la bonnelie, l
'embryon est d'abord asexué et ce sont les hasards de son développement qui
décident ultérieurement de sa sexualité.
On admet aujourd'hui que dans la plupart des espèces, la détermination du sexe
dépend de la constitution génotypique de l'œuf.
L'œuf vierge de l'abeille se reproduisant par parthénogénèse donne
exclusivement des mâles, celui des pucerons dans les mêmes conditions
exclusivement des femelles.
Quand les œufs sont fécondés, il est remarquable que, sauf peut-être chez
certaines araignées, le nombre des individus mâles et femelles procréés est
sensiblement égal.
La différenciation provient de l'hétérogénéité d'un des deux types.
Chez les mammifères, ce sont les spermatozoïdes qui possèdent soit une
potentialité mâle, soit une potentialité femelle.
On ne sait trop ce qui, au cours de la spermatogénèse ou de l'ovogénèse, décide
du caractère singulier des gamètes hétérogènes.
En tout cas, les lois statistiques de Mendel suffisent à en expliquer la
distribution régulière.
Pour les deux sexes, le processus de fécondation et le début du développement
embryonnaire s'effectuent de manière identique. Le tissu épithélial destiné à
évoluer en gonade est au départ indifférencié. C'est à un certain stade
de maturation que les testicules s'affirment ou que plus tardivement s
'ébauche l'ovaire.
Ceci explique qu'entre l'hermaphroditisme et le gonocorisme, il
existe une quantité d'intermédiaires.
souvent, un des sexes possède certains organes caractéristiques du sexe
complémentaire. Le cas le plus frappant est celui du crapaud. On observe chez le
mâle un ovaire atrophié nommé organe de bidaire et qu'on peut artificiellement
amener à produire des œufs.
Chez les mammifères demeurent des vestiges de cette bipotentialité
sexuelle. Entre autres, l'hydratyle pédiculé et ses cils, l'utérus
masculinus, les glandes mammaires chez le mâle et chez la femelle, le canal de
Gartner, le clitoris.
Même dans les espèces où la division sexuelle est la plus tranchée, il y a
des individus qui sont mâles et femelles à la fois. Les cas d'intersexualité sont
nombreux chez les animaux et chez l'homme.
Et on rencontre chez les papillons, les crustacés, des exemples de
guinandromorphisme où les caractères mâles et femelles se juxtaposent en une
sorte de mosaïque.
C'est que, génotypiquement défini, le fœtus est cependant profondément
influencé par le milieu dans lequel il puise sa substance.
On sait que chez les fourmis, les abeilles, les termites, c'est le mode de
nutrition qui fait... de la larve une femelle achevée ou qui enraie sa
maturation sexuelle, la réduisant au rang d'ouvrière.
L'influence en ce cas porte sur tout l'ensemble de l'organisme.
Chez les insectes, le soma est sexuellement défini à une période très
précoce et ne dépend pas des gonades.
Chez les vertébrés, ce sont essentiellement les hormones émanant des
gonades qui jouent un rôle régulateur.
On a démontré par une quantité d'expériences qu'en faisant varier le
milieu endocrinien, on pouvait agir sur la détermination du sexe.
Les expériences de greffe et de castration réalisées sur des animaux
adultes ont conduit à la théorie moderne de la sexualité.
Chez les mâles et femelles des vertébrés, le soma est identique. On
peut le considérer comme un élément neutre. C'est l'action de la gonade qui
lui donne ses caractéristiques sexuelles.
Certaines des hormones sécrétées opèrent comme stimulants et d'autres comme
inhibiteurs. Le tractus génital lui-même est de nature somatique et l'embryologie
montre qu'il se précise sous l'influence des hormones à partir d'ébauches
bisexuelles. Il y a intersexualité lorsque l'équilibre hormonal n'a pas été
réalisé et qu'aucune des deux potentialités sexuelles ne s'est
nettement accomplie.
Également distribuées dans l'espèce, évoluées de manière analogue à partir de
racines identiques, les organismes mâles et femelles, une fois leur formation
achevée, apparaissent comme profondément symétriques.
Tous deux se caractérisent par la présence de glandes productrices de
gamètes, ovaires ou testicules, les processus de spermatogénèse et d
'ovogénèse étant, on l'a vu déjà, analogues.
Ces glandes délivrent leur sécrétion dans un canal plus ou moins complexe
selon la hiérarchie des espèces.
La femelle laisse échapper l'œuf directement par l'oviducte ou le retient
dans le cloaque ou dans un utérus différencié avant de l'expulser.
Le mâle lâche la semence au dehors où il est muni d'un organe copulateur qui lui
permet de l'introduire dans la femelle.
Statiquement, mâle et femelle apparaissent donc comme deux types
complémentaires. Il faut les considérer d'un point de vue fonctionnel pour
saisir leur singularité.
Il est très difficile de donner de la notion de femelle une description
généralement valable.
La définir comme porteuse d'ovules et le mâle comme porteur de spermatozoïdes est
très insuffisant, car le rapport de l'organisme gonade est extrêmement
variable.
Inversement, la différenciation des gamètes n'affecte pas directement l
'ensemble de l'organisme.
On a prétendu parfois que l'ovule étant plus gros consommait plus de force
vivante que le spermatozoïde. Mais celui-ci est sécrété en quantités
infiniment plus considérables, si bien que dans les deux sexes, la dépense s
'équilibre. On a voulu voir dans la spermatogénèse un exemple de prodigalité
et dans l'ovulation un modèle d'économie. Mais il y a aussi dans ce
phénomène une absurde profusion. L'immense majorité des ovules n'est
jamais fécondée.
De toute façon, gamètes et gonades ne nous offrent pas un microcosme de l
'organisme tout entier. C'est celui-ci qu'il faut directement étudier.
Un des traits les plus remarquables quand on parcourt les degrés de l
'échelle animale, c'est que de bas en haut, la vie s'individualise.
En bas, elle s'emploie au seul maintien de l'espèce. En haut, elle se dépense à
travers des individus singuliers.
Dans les espèces rudimentaires, l'organisme se laisse presque réduire à
l'appareil reproducteur.
En ce cas, il y a une primauté de l'ovule, donc de la femelle, puisque c
'est surtout l'ovule qui est vouée à la pure répétition de la vie.
Mais elle n'est guère autre chose qu'un abdomen, et son existence est tout
entière dévorée par le travail d'une monstrueuse ovulation.
Elle atteint par rapport au mâle les dimensions d'une géante. Mais souvent,
ses membres ne sont que des moignons, son corps un sac informe, tous les
organes dégénèrent au profit des œufs. En vérité, quoique constituant deux
organismes distincts, mâles et femelles, peuvent alors être à peine considérés
comme des individus. Ils ne forment qu'un seul tout aux éléments
indissolublement liés.
Ce sont là des cas intermédiaires entre l'hermaphroditisme et le gonocorisme.
Ainsi, chez les antoniciens qui vivent en parasites sur le crabe, la femelle
est une sorte de boudin blanchâtre entouré de lamelles incubatrices qui
renferment des milliers d'œufs. Au milieu de ceux-ci se trouvent de
minuscules mâles et des larves destinées à fournir des mâles de remplacement.
L'asservissement du mâle nain est encore plus total chez l'édriolidnus.
Il est fixé sous l'opercule de la femelle, il ne possède pas de tube
digestif personnel, son rôle est uniquement reproducteur.
Mais dans tous ces cas, la femelle n'est pas moins asservie que lui. Elle est
asservie à l'espèce.
Si le mâle est rivé à son épouse, celle-ci est aussi rivée, soit à un
organisme vivant dont elle se nourrit en parasite, soit à un substratum minéral.
Elle se consume à produire les œufs que le mâle minuscule féconde.
Quand la vie prend des figures un peu plus complexes, une autonomie
individuelle s'ébauche et le lien qui unit les sexes se relâche.
Mais chez les insectes, ils demeurent tous deux étroitement subordonnés aux
œufs. Souvent, comme chez les éphémères, les deux époux meurent aussitôt après le
coït et la ponte.
Parfois, comme chez les rotifères et les moustiques, le mâle, dépourvu d
'appareils digestifs, périt après la fécondation, tandis que la femelle peut
se nourrir et survit. C'est que la formation des œufs et leur ponte réclame
un peu de temps.
La mère expire dès que le sort de la génération suivante est assuré.
Le privilège détenu par la femelle chez un grand nombre d'insectes provient de
ce que la fécondation est un processus généralement très rapide, tandis que l
'ovulation et l'incubation des œufs réclament un long travail.
Chez les termites, l'énorme reine gavée de bouillies et qui pond un œuf par
seconde, jusqu'à ce que, devenue stérile, on la massacre impitoyablement,
n'est pas moins esclave que le mâle nain fixé sur son abdomen et qui féconde les
œufs au moment de leur expulsion.
Dans les matriarcas que constituent les fourmilières et les ruches, les mâles
sont des importants qu'on massacre à chaque saison.
Au moment du vol nuptial, toutes les fourmis mâles s'échappent de la
fourmilière et s'envolent vers les femelles.
S'ils les atteignent et les fécondent, ils meurent aussitôt, épuisés.
Sinon, les ouvrières ne les laissent pas rentrer, elles les tuent devant les
portes ou les laissent mourir de faim.
Mais la femelle fécondée est une triste destinée. Elle s'enfonce solitairement
dans la terre et souvent périt d'épuisement en pondant les premiers
œufs. Si elle réussit à reconstituer une fourmilière, elle y passe 12 années
enfermée à pondre sans répit.
Les ouvrières, qui sont des femelles dont la sexualité a été atrophiée,
vivent 4 ans, mais d'une vie tout entière consacrée à l'élevage des
larves. De même chez les abeilles. Le bourdon, qui rejoint la reine dans son
vol nuptial, retombe sur le sol éventré.
Les autres bourdons sont accueillis à leur retour dans la ruche où ils mènent
une existence oisive et encombrante.
Au début de l'hiver, ils sont exécutés.
Mais les femelles avortées, que sont les ouvrières, achètent leur droit à la vie
par un travail incessant. La reine est en fait l'esclave de la ruche. Elle pond
sans répit. Et quant à la mort de la vieille reine, plusieurs larves sont
nourries de manière à pouvoir briguer sa succession.
La première éclose assassine les autres au berceau.
Chez l'araignée géante, la femelle porte ses œufs dans un sac jusqu'à ce qu'ils
arrivent à maturité.
Elle est beaucoup plus grande et plus robuste que le mâle et il arrive qu'elle
le dévore après l'accouplement.
On observe les mêmes mœurs chez la menthe religieuse, autour de laquelle s
'est cristallisé le mythe de la féminité dévorante.
L'ovule châtre le spermatozoïde, la menthe assassine son époux, ces faits
préfigureraient un rêve féminin de castration.
Mais en vérité, c'est en captivité surtout que la menthe manifeste tant de
cruauté. En liberté, au milieu d'aliments assez riches, il est très
rare qu'elle fasse du mal son repas.
Si elle le mange, c'est comme la fourmi solitaire souvent mange quelques-uns de
ses propres œufs afin d'avoir la force de pondre et de perpétuer l'espèce.
Voir dans ces faits une anus de la lutte des sexes, qui met aux prises des
individus en tant que tels, c'est divaguer.
Ni chez les fourmis, les abeilles, les termites, ni chez l'araignée ou la
menthe religieuse, on ne peut dire que la femelle asservie et dévore le mâle, c
'est l'espèce qui, par des voies différentes, les dévore tous deux.
La femelle vit plus longtemps et elle semble avoir plus d'importance. Mais
elle ne possède aucune autonomie.
La ponte, l'incubation, le soin des larves composent tout son destin.
Ses autres fonctions sont totalement ou partiellement atrophiées.
Dans le mâle, au contraire, s'ébauche une existence individuelle.
Très souvent, il manifeste dans la fécombation plus d'initiatives que la
femelle. C'est lui qui va à sa recherche, qui l'attaque, la palpe, la
saisit et lui impose le coït.
Parfois, il faut lui combattre d'autres mâles.
Corrélativement, les organes de la locomotion, du tact, de l'appréhension
sont souvent chez lui plus évolués.
Beaucoup de papillons femelles sont aptères, tandis que leurs mâles ont des
ailes. Les mâles ont des couleurs, des élytres, des pattes, des pinces plus
développées. Et parfois cette richesse s'accompagne d'un vin luxe de couleurs
brillantes. En dehors du coït fugace, la vie du mâle est inutile, gratuite.
À côté de la diligence des ouvrières, l'oisiveté des bourdons est un
remarquable privilège.
Mais ce privilège est scandale. Souvent, de mâles payent de sa vie une futilité
ou s'ébauchent l'indépendance. L'espèce qui tient les femelles en esclavage
punit le mâle qui prétend lui échapper. Elle le supprime brutalement.
Dans les formes plus élaborées de la vie, la reproduction devient production
d'organismes différenciés.
Elle prend un double visage. Maintenant l'espèce, elle crée aussi de nouveaux
individus. Ce côté novateur s'affirme au fur et à mesure que la singularité de l
'individu se confirme.
Il est frappant alors que les deux moments de la perpétuation et de la
création se divisent. Cette scision, déjà indiquée au moment de la
fécondation de l'œuf, se retrouve dans l'ensemble du phénomène générateur.
Ce n'est pas la structure même de l'ovule qui commande cette division.
La femelle possède comme le mâle une certaine autonomie et son lien avec l
'ovule se relâche.
Le poisson, le batracien, l'oiseau femelle sont tout autre chose qu'un
abdomen.
Moins le lien de la mère avec l'œuf est étroit, moins le travail de la
parturition représente une tâche absorbante, plus il y a d
'indétermination dans le rapport des parents avec leur progéniture.
Il peut arriver que ce soit le père qui se charge d'entretenir les vies fraîches
et closes, c'est une chose fréquente chez les poissons.
L'eau est un élément susceptible de porter les ovules et le sperme et d
'assurer leur rencontre.
La fécondation dans le domaine aquatique est presque toujours externe. Les
poissons ne s'accouplent pas. Tout au plus, certains se frottent-ils l'un
contre l'autre pour se stimuler.
La mère expulse les ovules, le père la semence. Leur rôle est identique.
Il n'y a pas de raison pour que la mère, plus que le père, reconnaisse les œufs
comme siens.
Dans certaines espèces, ceux-ci sont abandonnés par les parents et se
développent sans secours.
Parfois, un nid leur a été préparé par la mère.
Parfois encore, elles veillent sur eux après la fécondation. Mais très souvent,
c'est le père qui les prend en charge.
Aussitôt qu'il les a fécondés, il chasse au loin la femelle qui tente de les
dévorer, il les défend sauvagement contre toute approche. On en cite qui
constitue une sorte de nid protecteur en émettant des bulles d'air enrobées d'une
substance isolante.
Souvent aussi, ils incubent les œufs dans leur bouche ou, comme l'hippocampe,
dans les plis du ventre.
On observe chez les batraciens des phénomènes analogues. Ils ne connaissent
pas un véritable koi.
Le mâle enlace la femelle et par son enlacement stimule la ponte.
Au fur et à mesure que les œufs s'échappent du cloaque, ils laissent
échapper sa semence.
Très souvent, en particulier chez le crapaud connu sous le nom de crapaud
accoucheur, c'est le père qui, en roulant autour de ses pattes les
chapelets d'œufs, les transporte avec lui et en assure l'éclosion.
Chez l'oiseau, la formation de l'œuf à l'intérieur de la femelle s'opère assez
lentement. L'œuf est relativement gros et s'expulse assez difficilement.
Il a, avec la mère, des rapports beaucoup plus étroits qu'avec le père,
qui l'a fécondé au cours du coït rapide. C'est généralement la femelle qui le
couve et qui veille ensuite sur les petits. Mais très fréquemment, le père
participe à la construction du nid, à la protection et à la nutrition des petits.
Il y a des cas assez rares, par exemple chez les passereaux, où c'est lui qui
les couve et qui les élève.
Les pigeons mâles et femelles sécrètent dans leurs jabots une sorte de lait dont
ils alimentent les oisillons.
Ce qui est remarquable en tous ces cas où le père joue un rôle nourricier, c
'est que pendant la période où il se consacre à sa progéniture, la
spermatogénèse s'interrompe.
Occupé à maintenir la vie, il n'a plus l'impulsion d'en susciter des formes
nouvelles. C'est chez les mammifères que la vie prend les formes les plus
complexes et s'individualise le plus concrètement.
Alors la scission des deux moments vitaux, maintenir et créer, se réalise
de manière définitive dans la séparation des sexes. C'est dans cet embranchement.
à ne considérer que les vertébrés, que la mère soutient avec sa progéniture les
rapports les plus étroits et que le père s'en désintéresse davantage.
Tout l'organisme de la femelle est adapté à la servitude de la maternité et
commandé par elle, tandis que l'initiative sexuelle est l'apanage du
mâle. La femelle est la proie de l'espèce.
Pendant une ou deux saisons, selon les cas, toute sa vie est réglée par un
cycle sexuel, le cycle austrien, dont la durée, comme le rythme de succession,
varie d'une espèce à l'autre.
Ce cycle se décompose en deux phases.
Pendant la première, il y a maturation des ovules, en nombre variable selon les
espèces, et dans l'utérus, un processus de nidification.
Pendant la seconde, se produit une nécrose grasseuse qui aboutit à l
'élimination de l'édifice ainsi élaboré sous forme d'un écoulement blanchâtre.
L'ostrus correspond à la période du rut. Mais le rut a chez la femelle un
caractère passif. Elle est prête à recevoir le mâle, elle l'attend, il
arrive même chez les mammifères, comme aussi chez certains oiseaux, qu'elle le
sollicite. Mais elle se borne à lui adresser un appel par des cris, des
parades ou des exhibitions.
Elle ne saurait imposer le coït.
En fin de compte, c'est à lui que revient la décision.
On a vu que même chez les insectes, où par le sacrifice total qu'elle consente
à l'espèce, la femelle s'assure de si grands privilèges, c'est ordinairement
le mâle qui provoque la fécondation.
Souvent, chez les poissons, il invite la femelle à la ponte par sa présence ou
par des attouchements.
Chez les batraciens, il agit comme stimulateur. Mais c'est surtout chez les
oiseaux et les mammifères qu'il s'impose à elle.
Très souvent, elle le subit avec indifférence ou même elle lui résiste.
Fuit-elle provocante, consentante, c'est lui de toute façon qui la prend. Elle
est prise.
Le mot a souvent un sens très précis.
Soit parce qu'il possède des organes adaptés, soit parce qu'il est le plus
fort, le mal la saisit, l'immobilise.
C'est lui qui effectue activement les mouvements du koi.
Chez beaucoup d'insectes, chez les oiseaux et chez les mammifères, il la
pénètre. Par là, elle apparaît comme une intériorité violée.
Ce n'est pas à l'espèce que le mâle fait violence, car celle-ci ne se perpétue qu
'en se rénovant.
Elle périrait si ovules et spermatozoïdes ne se rejoignaient pas.
Seulement, la femelle, chargée de protéger l'œuf, l'enferme en elle-même
et son corps, qui constitue pour l'ovule un abri, le soustrait aussi à l'action
fécondante du mâle.
Il est donc une résistance à briser, tandis qu'en le pénétrant, le mâle se
réalise comme activité.
Sa domination s'exprime par la posture du koi.
Chez presque tous les animaux, le mâle est sur la femelle.
Et sans doute, l'organe dont il se sert est matériel lui aussi, mais il se
découvre sous son aspect animé. C'est un outil.
Tandis que dans cette opération, l'organe femelle n'est qu'un réceptacle
inerte. Le mâle y dépose sa semence, la femelle la reçoit.
Ainsi, bien que jouant dans la procréation un rôle fondamentalement
actif, elle subit le koi, qui l'aliène à elle-même par la pénétration et la
fécondation interne.
Bien qu'elle éprouve le besoin sexuel comme un besoin individuel, puisqu'en
rute il lui arrive de rechercher le mal, l'aventure sexuelle est cependant vécue
par elle, dans l'immédiat, comme une histoire intérieure et non comme une
relation au monde et à autrui.
Mais la différence fondamentale entre le mâle et la femelle mammifère, c'est que
dans le même rapide instant, le spermatozoïde par lequel la vie du mâle
se transcende en un autre lui devient étranger et se détache de son corps.
Ainsi, le mâle, au moment où il dépasse son individualité, s'y enferme à
nouveau. Au contraire, l'ovule a commencé à se séparer de la femelle
lorsque, mûri, il s'est détaché du follicule pour tomber dans l'oviducte.
Mais pénétré par un gamète étranger, il s'installe dans l'utérus.
D'abord violée, la femelle est ensuite aliénée.
Elle porte le fœtus dans son ventre jusqu'à un stade de maturation variable
selon les espèces.
Le cobaye naît presque adulte, le chien encore tout proche de l'état fétal.
Habitée par un autre qui se nourrit de sa substance, la femelle, pendant tout
le temps de la gestation, est à la fois soi-même et autre que soi-même.
Après l'accouchement, elle nourrit le nouveau-né du lait de ses mamelles.
Si bien qu'on ne sait trop quand il peut être considéré comme autonome, au moment
de la fécondation, de la naissance ou du sevrage.
Il est remarquable que plus la femelle apparaît comme un individu séparé, plus
impérieusement la continuité vivante s'affirme par-delà toute séparation.
Le poisson, l'oiseau qui expulse l'ovule vierge ou l'œuf fécondé sont moins en
proie à leur progéniture que la femelle mammifère.
Celle-ci retrouve une autonomie après la naissance des petits.
Alors il s'établit entre elles et eux une distance et c'est à partir d'une
séparation qu'elle se voue à eux.
Elle s'occupe d'eux avec initiative et invention, elle lutte pour les défendre
contre les autres animaux et devient même agressive.
Mais normalement, elle ne cherche pas à affirmer son individualité. Elle ne s
'oppose pas au mâle ni aux autres femelles. Elle n'a guère d'instinct
combatif. En dépit des assertions aujourd'hui controuvées de Darwin, elle
accepte sans beaucoup choisir le mâle qui se présente.
Ce n'est pas qu'elle ne possède pas de qualité individuelle, bien au contraire.
Elle échappe aux servitudes de la maternité, elle peut parfois s'égaler au
mâle. La jument est aussi rapide que les talons, la chienne de chasse a autant de
flair que le chien. Les guénondes manifestent quand on les soumet à des
tests autant d'intelligence que les singes.
Seulement, cette individualité n'est pas revendiquée. La femelle s'abdique au
profit de l'espèce qui réclame cette abdication.
Le destin du mâle est très différent.
On vient de voir que dans son dépassement même, il se sépare et se
confirme en lui-même.
Ce trait est constant, de l'insecte aux animaux supérieurs.
Même les poissons et les cétacés qui vivent par banc, moellement confondus au
sein de la collectivité, s'en arrachent en moment du rute, ils s'isolent et
deviennent agressifs à l'égard des autres mâles.
Immédiate chez la femelle, la sexualité est chez le mâle médiatisée.
Il y a une distance qu'il comble activement entre le désir et son
assouvissement. Il bouge, il cherche, il palpe la femelle, la caresse, l
'immobilise avant de la pénétrer. Les organes qui servent aux fonctions de
relation, locomotion et préhension sont souvent mieux développés chez lui.
Il est remarquable que l'impulsion vivante qui produit en lui la
multiplication des spermatozoïdes se traduit aussi par l'apparition d'un
plumage éclatant, d'écailles brillantes, de cornes, de bois, de crinières, par
son champ, son exubérance.
On ne pense plus que la livrée de noces qu'il revêt au moment du rut, ni que ses
parades séductrices aient une finalité sélective. Mais elle manifeste la
puissance de vie qui, avec un luxe gratuit et magnifique, s'épanouit alors
chez lui.
Cette générosité vitale, l'activité déployée en vue de l'accouplement, et
dans le Koh-i-Mem, l'affirmation dominatrice de son pouvoir sur la
femelle, Tout contribue à poser l'individu comme tel au moment de son
dépassement vivant. C'est en cela que Hegel a raison de voir chez le mâle l
'élément subjectif, tandis que la femelle demeure enveloppée dans l
'espèce.
Subjectivité et séparation signifient aussitôt conflit. L'agressivité est une
des caractéristiques du mâle en rute. Elle ne s'explique pas par la
compétition, puisque le nombre des femelles est sensiblement égal à celui
des mâles. C'est plutôt la compétition qui s'explique à partir de cette volonté
combative. On dirait que, avant de procréer, le mâle revendiquant comme
proprement sien l'acte qui perpétue l'espèce, confirme dans sa lutte contre
ses congénères la vérité de son individualité.
L'espèce habite la femelle et absorbe une grande partie de sa vie
individuelle. Le mâle, au contraire, intègre à sa vie individuelle les forces
vivantes spécifiques.
Sans doute il subit lui aussi des lois qui le dépassent, il y a chez lui
spermatogénèse et un rute périodique, mais ces processus intéressent beaucoup
moins que le cycle d'estriens l'ensemble de l'organisme. La production des
spermatozoïdes n'est pas une fatigue, non plus que l'ovogénèse proprement
dite. C'est le développement de l'œuf en un animal adulte qui est pour la femelle
un travail absorbant.
Le koi est une opération rapide et qui ne diminue pas la vitalité du mâle.
Il ne manifeste à peu près aucun instinct paternel.
Très souvent, il abandonne la femelle après l'accouplement.
Quand il demeure près d'elle comme chef d'un groupe familial, famille
monogamique, harem ou troupeau, c'est par rapport à l'ensemble de la
communauté qu'il joue un rôle protecteur et nourricier.
Il est rare qu'il s'intéresse directement aux enfants.
Dans ces espèces favorables à l'épanouissement de la vie individuelle,
l'effort du mâle vers l'autonomie, qui chez les animaux inférieurs cause sa
perte, est couronné de succès. Il est généralement plus grand que la femelle,
plus robuste, plus rapide, plus aventureux, il mène une vie plus
indépendante et dont les activités sont plus gratuites, il est plus conquérant,
plus impérieux, dans les sociétés animales c'est toujours lui qui
commande. Dans la nature, rien n'est jamais tout à fait clair.
Les deux types, mâles et femelles, ne se distinguent pas toujours avec netteté.
On observe parfois entre eux un dimorphisme, couleur du pelage,
disposition des tâches et bigarure, qui semble absolument contingent.
Il arrive au contraire qu'ils ne soient pas discernables et que leurs fonctions
se différencient à peine, comme on en a vu pour les poissons.
Cependant, dans l'ensemble, et surtout en haut de l'échelle animale, les deux
sexes représentent deux aspects divers de la vie de l'espèce.
Leur opposition n'est pas, comme on l'a prétendu, celle d'une activité et d'une
passivité. Non seulement le noyau ovulaire est actif, mais le
développement de l'embryon est un processus vivant, non un déroulement
mécanique. Il serait trop simple de la définir comme celle du changement et de
la permanence. Le spermatozoïde ne crée que parce que dans l'œuf, sa vitalité se
maintient. L'ovule ne peut se maintenir qu'en se dépassant, sinon il régresse et
dégénère.
Cependant il est vrai que dans ces opérations, toutes deux actives,
maintenir et créer, la synthèse du devenir n'est pas réalisée de la même
manière.
Maintenir, c'est nier la dispersion des instants, c'est au cours de leur
jaillissement affirmer la continuité.
Créer, c'est faire éclater au sein de l'unité temporelle un présent
irréductible, séparé.
Et il est vrai aussi que dans la femelle, c'est la continuité de la vie
qui cherche à se réaliser, tandis que la séparation en forces nouvelles et
individualisées est suscitée par l'initiative mâle.
Il lui est donc permis de s'affirmer dans son autonomie. L'énergie
spécifique, il l'intègre à sa propre vie.
Au contraire, l'individualité de la femelle est combattue par l'intérêt de l
'espèce. Elle apparaît comme possédée par des puissances étrangères, aliénées.
Et c'est pourquoi, lorsque l'individualité des organismes s'affirme
davantage, l'opposition des sexes ne s'atténue pas, au contraire. Le mâle
trouve des chemins de plus en plus divers pour dépenser les forces dont il
se rend maître. La femelle ressent de plus en plus son asservissement.
Le conflit entre ses intérêts propres et celui des forces génératrices qui l
'habitent s'exaspère.
L'accouchement des vaches, des juments, est beaucoup plus douloureux et
dangereux que celui des souris, des lapines.
La femme, qui est la plus individualisée des femelles, apparaît aussi comme la
plus fragile, celle qui vit le plus dramatiquement sa destinée et qui se
distingue le plus profondément de son mâle.
Dans l'humanité, comme dans la plupart des espèces, il naît à peu près autant d
'individus des deux sexes, 100 filles pour 104 garçons. L'évolution des
angrillons est analogue.
Cependant, l'épithélium primitif demeure neutre plus longtemps chez le foetus
femelle. Il en résulte qu'il est plus longtemps soumis à l'influence du milieu
hormonal et que son développement se trouve plus souvent inversé.
La plupart des hermaphrodites seraient des sujets génotypiquement féminins qui
se seraient masculinisés ultérieurement. On dirait que l'organisme mâle se
définit d'emblée comme mâle, tandis que l'embryon femelle hésite à accepter sa
féminité. Mais ces premiers balbutiements de la vie foetale sont
encore trop mal connus pour qu'on puisse leur assigner un sens.
Une fois constitués, les appareils génitaux sont dans les deux sexes
symétriques. Les hormones de l'un et de l'autre appartiennent à la même famille
chimique, celle des stéroles, et dérivent tous en dernière analyse de la
cholestérol. Ce sont eux qui commandent les différenciations secondaires du
soma. Ni leurs formules ni les singularités anatomiques ne définissent
la femelle humaine comme telle.
C'est son évolution fonctionnelle qui la distingue du mâle.
Comparativement, le développement de l'homme est simple.
De la naissance à la puberté, il croît à peu près régulièrement.
Vers 15 ou 16 ans commence la spermatogénèse qui s'effectue de manière
continue jusqu'à la vieillesse.
Son apparition s'accompagne d'une production d'hormones qui précise la
constitution virile du soma.
Dès lors, le mâle a une vie sexuelle qui est normalement intégrée à son existence
individuelle. Dans le désir, dans le coït, son dépassement vers l'espèce se
confond avec le moment subjectif de sa transcendance. Il est son quart.
L'histoire de la femme est beaucoup plus complexe. Dès la vie embryonnaire, la
provision d'oocytes est définitivement constituée.
L'ovaire contient environ 50 000 ovules, enfermés chacun dans un follicule, et
dont 400 environ arriveront à maturité.
Dès sa naissance, l'espèce a pris possession d'elle et tente de s
'affirmer. En venant au monde, la femme traverse une sorte de première puberté.
Les oocytes grossissent soudainement.
Puis, l'ovaire se réduit d'un tiers environ.
On dirait qu'un répit est accordé à l'enfant.
Tandis que son organisme se développe, son système génital demeure à peu près
stationnaire. Certains follicules se gonflent, mais sont arrivés à maturité.
La croissance de la fillette est analogue à celle du garçon. À âge égal,
elle est même souvent plus grande et plus lourde que lui.
Mais au moment de la puberté, l'espèce réaffirme ses droits.
Sous l'influence de sécrétions ovariennes, le nombre des follicules en
voie de croissance augmente, l'ovaire se congestionne et grossit, un des ovules
arrive à maturité et le cycle monstruel s'ouvre. Le système génital prend son
volume et sa forme définitif, le soma se féminise, l'équilibre endocrinien s
'établit. Il est remarquable que cet événement prenne la figure d'une crise.
Ce n'est pas sans résistance que le corps de la femme laisse l'espèce s
'installer en elle. Et ce combat la faiblit et la met en danger.
Avant la puberté, il meurt environ autant de garçons que de filles. De 14 à
18 ans, il meurt 128 filles pour 100 garçons et de 18 à 22 ans, 5 filles pour
100 garçons. C'est à ce moment que souvent apparaissent chlorose,
tuberculose, scoliose, ostéomyélite, etc.
Chez certains sujets, la puberté est anormalement précoce. Elle peut se
produire vers 4 ou 5 ans. Chez d'autres, au contraire, elle ne se déclenche pas.
Le sujet est alors infantile, il souffre d'aménorée ou de dysménorée.
Certaines femmes présentent des signes de virilisme. Un excès de sécrétions
élabovées par les glandes surrénales leur donne des caractères masculins.
Ces anomalies ne représentent absolument pas des victoires de l'individu sur la
tyrannie de l'espèce.
À celle-ci, il n'est aucun moyen d'échapper, car en même temps qu'elle
asservit la vie individuelle, elle l'alimente.
Cette dualité s'exprime au niveau des fonctions ovariennes. Dans l'ovaire, la
vitalité de la femme a ses racines, comme celle de l'homme dans les
testicules. Dans les deux cas, l'individu chastré n'est pas seulement
stérile, il régresse et dégénère.
Non, formé, mal formé, l'organisme est tout entièrement abîmé. appauvri et
déséquilibré. Il ne s'épanouit que par l'épanouissement du système génital.
Et cependant, beaucoup des phénomènes génitaux n'intéressent pas la vie
singulière du sujet et même la mettent en danger.
Les glandes mammaires qui se développent au moment de la puberté n'ont aucun rôle
dans l'économie individuelle de la femme.
À n'importe quel moment de sa vie, on peut en faire l'ablation.
Beaucoup de sécrétions ovariennes ont leur finalité dans l'ovule, dans sa
maturation, dans l'adaptation de l'utérus à ses besoins.
Pour l'ensemble de l'organisme, elles sont un facteur de déséquilibre plutôt
que de régulation.
La femme est adaptée aux besoins de l'ovule plutôt qu'à elle-même.
De la puberté à la ménopause, elle est le siège d'une histoire qui se déroule
en elle et qui ne la concerne pas personnellement.
Les anglo-saxons appellent la menstruation « the curse », la
malédiction. Et en effet, il n'y a dans le cycle menstruel aucune finalité
individuelle. On croyait, au temps d'Aristote, que chaque mois s'écoulait
un sang destiné à constituer, en cas de fécondation, le sang et la chair de l
'enfant. La vérité de cette vieille théorie, c'est que sans répit, la femme
ébauche le travail de la gestation.
Chez les autres mammifères, ce cycle austrien ne se déroule que pendant une
saison. Il ne s'accompagne pas d'écoulements sanglants. C'est seulement
chez les singes supérieurs et chez la femme qu'il s'accomplit chaque mois dans
la douleur et le sang.
23. Pendant 14 jours environ, un des follicules de Graff qui enveloppe les
ovules s'accroît en volume et mûrit, cependant que l'ovaire sécrète l'hormone
située au niveau des follicules et appelée folliculine.
Le quatorzième jour s'effectue la ponte. La paroi du follicule se rompt, ce qui
entraîne parfois une légère hémorragie. L'œuf tombe dans les trompes, cependant
que la cicatrice évolue de manière à constituer le corps jaune. Alors
commence la seconde phase, ou phase luthéinique, caractérisée par la
sécrétion de l'hormone appelée progestine, qui agit sur l'utérus.
Celui-ci se modifie, le système capillaire de la paroi se congestionne,
elle se plisse, se gaufre, formant des espèces de dentelles.
Ainsi s'édifie dans la matrice un berceau destiné à recevoir l'œuf
fécondé. Ces transformations cellulaires étant irréversibles, dans les cas où il
n'y a pas fécondation, cet édifice ne se résorbe pas.
Peut-être, chez les autres mammifères, les débris inutiles en sont-ils emportés
par les vaisseaux lymphatiques.
Mais chez la femme, lorsque les dentelles endométrales s'écroulent, il
se produit une exfoliation de la muqueuse, les capillaires s'ouvrent et
une masse sanguine suinte à l'extérieur.
Puis, tandis que le corps jaune dégénère, la muqueuse se reconstitue et
une nouvelle phase folliculaire commence.
Ce processus complexe, encore assez mystérieux dans ses détails, met en
branle l'organisme tout entier, puisqu'il s'accompagne de sécrétions
hormonales qui réagissent sur la thyroïde et l'hypophyse, sur le système
nerveux central et le système végétal, et par conséquent sur tous les viscères.
Presque toutes les femmes, plus de 85%, présentent des troubles pendant cette
période. La tension artérielle s'élève avant le début de l'écoulement sanguin
et s'abaisse ensuite.
La vitesse du pouls et souvent la température augmentent. Les cas de
fièvre sont fréquents. L'abdomen devient douloureux. On observe souvent une
tendance à la constipation et ensuite des diarrhées. Souvent aussi, il y a
augmentation du volume du foie, rétention durée, albuminurie. Beaucoup
de sujets présentent une hypérémie de la muqueuse pituitaire.
mal de gorge et certains des troubles de l'ouïe et de la vue.
La sécrétion de sueur est augmentée et s'accompagne au début des règles d'une
odeur su-généris qui peut être très forte et persister pendant toute la
menstruation. Le métabolisme basal est augmenté. Le nombre des globules rouges
diminue, cependant le sang véhicule des substances généralement mises en réserve
dans les tissus, en particulier des sels de calcium.
La présence de ces sels réagit sur l'ovare, sur la thyroïde, qui s
'hypertrophie, sur l'hypophyse qui préside à la métamorphose de la muqueuse
utérine et dont l'activité se trouve accrue.
Cette instabilité des glandes amène une grande fragilité nerveuse. Le système
central est à temps, il y a souvent céphalée et le système zégétatif réagit
avec exagération.
Il y a diminution du contrôle automatique par le système central, ce
qui libère des réflexes, des complexes convulsifs et se traduit par une grande
instabilité d'humeur. La femme est plus émotive, plus nerveuse, plus irritable
que de coutume et peut présenter des troubles psychiques graves.
C'est dans cette période qu'elle éprouve le plus péniblement son corps comme une
chose opaque, aliénée. Il est la proie d'une vie têtue et étrangère qui, en
lui, chaque mois fait et défait un berceau.
Chaque mois, un enfant se prépare à naître et avorte dans l'écroulement des
dentelles rouges. La femme, comme l'homme, est son corps, mais son corps
est autre chose qu'elle.
La femme connaît une aliénation plus profonde quand l'œuf fécondé descend
dans l'utérus et s'y développe.
Certes, la gestation est un phénomène normal qui, s'il se produit dans les
conditions normales de santé et de nutrition, n'est pas nuisible à la mère.
Il s'établit même entre elle et le foetus certaines interactions qui lui
sont favorables.
Cependant, contrairement à une théorie optimiste, dont l'utilité sociale est
trop évidente, la gestation est un travail fatigant qui ne présente pas
pour la femme un bénéfice individuel et exige au contraire de lourds sacrifices.
Elle s'accompagne souvent dans les premiers mois d'un manque d'appétit et
de vomissement qu'on n'observe chez aucune autre femelle domestique et qui
manifeste la révolte de l'organisme contre l'espace qui prend possession de
lui. Il s'appauvrit en phosphore, en calcium, en fer, ce dernier déficit
étant par la suite difficile à combler.
La suractivité du métabolisme exalte le système endocrinien. Le système nerveux
négatif est en état d'excitabilité augmentée. Quant au sang, son poids
spécifique diminue, il est anémié, il est analogue à celui des jeûneurs, des
inanités, des personnes ayant subi des saignées répétées, des convalescents.
Tout ce qu'une femme saine et bien nourrie peut espérer, c'est après l
'accouchement de récupérer sans trop de peine ses dépenses.
Mais souvent, il se produit au cours de la grossesse de graves accidents ou du
moins de dangereux désordres. Et si la femme n'est pas robuste, si son hygiène
n'est pas soigneuse, elle sera prématurément déformée et vieillie par
les maternités.
On sait combien le cas est fréquent dans les campagnes.
L'accouchement lui-même est douloureux, il est dangereux.
C'est dans cette crise qu'on voit avec le plus d'évidence que le corps ne
satisfait pas toujours l'espèce et l'individu ensemble.
Il arrive que l'enfant meure et aussi qu'en venant à la vie, il tue sa mère ou
que sa naissance provoque en elle une maladie chronique.
L'allaitement est aussi une servitude épuisante. Un ensemble de facteurs, dont
le principal est sans doute l'apparition d'une hormone, la progestine, amène dans
les glandes mammaires la sécrétion du lait.
La montée en est douloureuse, elle s'accompagne souvent de fièvre et c'est
au détriment de sa propre vigueur que la nourrice alimente le nouveau-né.
Le conflit espèce-individu, qui dans l'accouchement prend parfois une figure
dramatique, donne au corps féminin une inquiétante fragilité.
On dit volontiers que les femmes ont des maladies dans le ventre. Et il est vrai
qu'elles enferment en elles un élément hostile, c'est l'espèce qui les ronge.
Beaucoup de leurs maladies ne résultent pas d'une infection d'origine externe,
mais d'un dérèglement interne.
Ainsi, les fausses métrites sont produites par une réaction de la
muqueuse utérine à une excitation ovarienne anormale.
Si le corps jaune persiste au lieu de se résorber après la menstruation, il
provoque des salpingites et des endométrites, etc.
C'est encore par une crise difficile que la femme échappe à l'emprise de l
'espèce. Entre 45 et 50 ans se déroulent les phénomènes de la ménopause, inverse
de ceux de la puberté. L'activité ovarienne diminue et même disparaît.
Cette disparition entraîne un appauvrissement vital de l'individu. On
suppose que les glandes cataboliques, thyroïdes et hypophyses, s'efforcent de
suppléer aux insuffisances de l'ovaire.
Ainsi observe-t-on, à côté de la dépression du retour d'âge, des
phénomènes de sursaut, bouffée de chaleur, hypertension, nervosité, il y a
parfois recrudescence de l'instinct sexuel.
Certaines femmes fixent alors de la graisse dans leur tissu, d'autres se
virilisent. Chez beaucoup, un équilibre endocrinien se rétablit.
Alors, la femme se trouve délivrée des servitudes de la femelle. Elle n'est pas
comparable à un eunuque car sa vitalité est intacte.
Cependant, elle n'est plus la proie de puissance qui la déborde, elle coïncide
avec elle-même.
On a dit parfois que les femmes âgées constituaient un troisième sexe. Et en
effet, elles ne sont pas des mâles, mais ne sont plus des femelles. Et souvent,
cette autonomie physiologique se traduit par une santé, un équilibre, une vigueur
qu'elles ne possédaient pas auparavant.
Aux différenciations proprement sexuelles se superposent chez la femme
des singularités qui en sont plus ou moins directement les conséquences. Ce
sont des actions hormonales qui déterminent son soma.
En moyenne, elle est plus petite que l'homme, moins lourde, son squelette est
plus grêle, le bassin plus large, adapté aux fonctions de la gestation et de l
'accouchement. Son tissu conjonctif fixe des graisses et ses formes sont plus
arrondies que celles de l'homme.
L'allure générale, morphologie, peau, système pileux, etc.
est nettement différente dans les deux sexes.
La force musculaire est beaucoup moins grande chez la femme, environ les deux
tiers de celle de l'homme.
Elle a une moindre capacité respiratoire.
Les poumons, la trachée et le larynx sont moins grands chez elle. La
différence du larynx entraîne aussi la différence des voies. Le poids
spécifique du sang est moindre chez les femmes. Il y a moindre fixation d
'hémoglobine. Elles sont donc moins robustes, plus disposées à l'anémie.
Leur poux bat plus vite, leur système vasculaire est plus instable, elles
rougissent aisément.
L'instabilité est un trait frappant de leur organisme en général.
Entre autres, il y a chez l'homme stabilité dans le métabolisme du
calcium, tandis que la femme fixe beaucoup moins de sel de chaux.
Elles en éliminent pendant les règles et pendant la grossesse.
Il semble que les ovaires aient, touchant le calcium, une action
catabolique. Cette instabilité amène des désordres dans les ovaires et dans la
thyroïde qui est plus développée chez elle que chez l'homme.
Et l'irrégularité des sécrétions endocrines réagit sur le système nerveux
végétatif, le contrôle nerveux et musculaire est imparfaitement assuré. Ce
manque de stabilité et de contrôle entraîne leur émotivité, directement
liée aux variations vasculaires, battements de cœur, rougeurs, etc.
Et elles sont par là sujettes aux manifestations convulsives, larmes,
fourrir, crises de nerfs.
on voit que beaucoup de ces traits proviennent encore de la subordination
de la femme à l'espèce. C'est là la conclusion la plus frappante de cet
examen. Elle est, de toutes les femelles mammifères, celle qui est le plus
profondément aliénée et celle qui refuse le plus violemment cette aliénation.
En aucune, l'asservissement de l'organisme à la fonction reproductrice
n'est plus impérieux ni plus difficilement accepté.
Crise de la puberté et de la ménopause, malédiction mensuelle, grossesse longue
et souvent difficile, accouchement douloureux et parfois dangereux,
maladie, accident, sont caractéristiques de la femelle humaine.
On dirait que son destin se fait d'autant plus lourd qu'elle se rebelle
contre lui davantage en s'affirmant comme individu. Si on la compare au
mâle, celui-ci apparaît comme infiniment privilégié. Sa vie génitale ne contrarie
pas son existence personnelle. Elle se déroule d'une manière continue, sans
crise et généralement sans accident.
En moyenne, les femmes vivent aussi longtemps que lui.
Mais elles sont beaucoup plus souvent malades et il y a de nombreuses périodes
où elles n'ont pas la disposition d'elles-mêmes.
Ces données biologiques sont d'une extrême importance.
Elles jouent dans l'histoire de la femme un rôle de premier plan.
Elles sont un élément essentiel de sa situation.
Dans toutes nos descriptions ultérieures, nous aurons à nous y
référer. Car le corps étant l'instrument de notre prise sur le monde, le monde se
présente tout autrement selon qu'il est appréhendé d'une manière ou d'une autre.
C'est pourquoi nous les avons si longuement étudiées.
Elles sont une des clés qui permettent de comprendre la femme.
Mais ce que nous refusons, c'est l'idée qu'elles constituent pour elles un
destin figé.
Elle ne suffit pas à définir une hiérarchie des sexes, elle n'explique
pas pourquoi la femme est l'autre, elle ne la condamne pas à conserver à jamais
ce rôle subordonné. On a prétendu souvent que la seule physiologie
permettait de répondre à ces questions.
La réussite individuelle a-t-elle les mêmes chances dans les deux sexes ?
Lequel joue dans l'espèce le rôle le plus important ?
Mais le premier de ces problèmes ne se présente pas du tout de la même manière
pour la femme et pour les autres femelles. Car les animaux constituent
des espèces données dont il est possible de fournir des descriptions statiques.
Il suffit de grouper des observations pour décider si la jument est ou non
aussi rapide que les talons, si les chimpanzés mâles réussissent les tests
intellectuels mieux que leurs compagnes.
Tandis que l'humanité est sans cesse en devenir.
Il y a eu des savants matérialistes qui ont prétendu poser le problème d'une
manière purement statique. Un but de la théorie du parallélisme
psychophysiologique, ils ont cherché à établir des comparaisons mathématiques
entre les organismes mâles et femelles, et ils imaginaient que ces mesures
définissaient immédiatement leur capacité fonctionnelle.
Je citerai un exemple des discussions oiseuses qu'a suscité cette méthode.
Comme on supposait que, de quelque mystérieuse façon, le cerveau sécrète la
pensée, il a semblé très important de décider si le poids moyen de l'encéphale
féminin est ou non moindre que celui de l'encéphale mâle.
On a trouvé qu'en moyenne le premier pèse 1200 grammes et le second 1360.
Le poids de l'encéphale féminin variant de 1000 à 1500 grammes et celui des
hommes de 1150 à 1700.
Mais le poids absolu n'est pas significatif. C'est du poids relatif qu
'on a donc résolu de tenir compte.
On trouve qu'il est de 1,48,4 chez l'homme et 1,44,2 pour la femme.
Elle serait donc avantagée.
Non, il faut encore rectifier. En de telles comparaisons, c'est l'organisme
le plus petit qui semble toujours privilégié. Pour faire correctement
abstraction du corps en comparant deux groupes d'individus, il faut diviser le
poids de l'encéphale par la puissance 0,56 du poids du corps s'ils
appartiennent à la même espèce. On considère qu'hommes et femmes
représentent deux types différents.
On arrive donc au résultat suivant. Pour l'homme,
P056 égale 498, 1360 sur 498 égale 2,73.
Pour la femme, P056 égale 446, 1220 sur 446
égale 2,74.
On aboutit à l'égalité. Mais ce qui enlève beaucoup d'intérêt à ces débats
soigneux, c'est que nul rapport n'a pu être établi entre le poids de l
'encéphale et le développement de l'intelligence.
On ne saurait pas davantage donner une interprétation psychique des formules
chimiques qui définissent les hormones mâles et femelles.
Quant à nous, nous rejetons catégoriquement l'idée d'un parallélisme
psychophysiologique. C'est une doctrine dont les fondements ont été depuis
longtemps et définitivement sapés. Si je la signale, c'est que philosophiquement
et scientifiquement ruinées, elles ont encore bien des esprits. On a vu que
traînent encore en certains de plus antiques survivances.
Nous refusons aussi tout système de référence qui sous-entend l'existence d
'une hiérarchie naturelle de valeurs, par exemple d'une hiérarchie évolutive.
Il est oiseux de se demander si le corps féminin est ou non plus infantile que
celui de l'homme, s'il se rapproche plus ou moins de celui des primates
supérieurs, etc.
Toutes ces dissertations qui mélangent un vague naturalisme avec une éthique ou
une esthétique encore plus vagues ne sont que purs verbiages.
C'est seulement dans une perspective humaine qu'on peut comparer dans l
'espèce humaine la femelle et le mâle.
Mais la définition de l'homme, c'est qu'il est un être qui n'est pas donné,
qui se fait être ce qu'il est.
Comme l'a dit très justement Merleau-Ponty, l'homme n'est pas une
espèce naturelle, c'est une idée historique.
La femme n'est pas une réalité figée, mais un devenir.
C'est dans son devenir qu'il faudrait la confronter à l'homme, c'est-à-dire qu'il
faudrait définir ses possibilités.
Ce qui fausse tant de débats, c'est qu'on veut la réduire à ce qu'elle a
été, à ce qu'elle est aujourd'hui, cependant qu'on pose la question de ses
capacités. Le fait est que des capacités ne se manifestent avec évidence que
lorsqu'elles ont été réalisées. Mais le fait est aussi que lorsqu'on considère
un être qui est transcendant ses dépassements, on ne peut jamais arrêter
les comptes.
Cependant, dira-t-on, dans la perspective que j'adopte, celle de
Heidegger, de Sartre, de Merleau-Ponty, si le poids n'est pas une chose, il est
une situation. C'est notre prise sur le monde et l'esquisse de nos projets.
La femme est plus faible que l'homme, elle possède moins de force musculaire,
moins de globules rouges, une moindre capacité respiratoire.
Elle court moins vite, soulève des poids moins lourds, il n'y a à peu près aucun
sport où elle puisse entrer en compétition avec lui. Elle ne peut pas
affronter le mal dans la lutte.
À cette faiblesse s'ajoutent l'instabilité, le manque de contrôle et
la fragilité dont nous avons parlé. Ce sont des faits. Sa prise sur le monde
est donc plus restreinte. Elle a moins de fermeté et moins de persévérance dans
des projets qu'elle est aussi moins capable d'exécuter. C'est dire que sa
vie individuelle est moins riche que celle de l'homme.
En vérité, ces faits ne seraient se nier.
Mais ils ne portent pas en eux-mêmes leur sens.
Dès que nous acceptons une perspective humaine, définissant le corps à partir
de l'existence, la biologie devient une science abstraite.
Au moment où la donnée physiologique, infériorité musculaire, revêt une
signification, celle-ci apparaît aussitôt comme dépendante de tout un
contexte. La faiblesse ne se révèle comme telle qu'à la lumière des buts que
l'homme se propose, des instruments dont il dispose et des lois qu'il s'impose.
S'il ne voulait pas appréhender le monde, l'idée même de prise sur les
choses n'aurait pas de sens.
Quand, dans cette appréhension, le plein emploi de la force corporelle n'est pas
exigé, au-dessous du minimum utilisable, les différences s'annulent.
Là où les mœurs interdisent la violence, l'énergie musculaire ne saurait fonder
une domination.
Il faut des références existentielles, économiques et morales, pour que la
notion de faiblesse puisse être concrètement définie.
On a dit que l'espèce humaine était une antiphysis.
L'expression n'est pas tout à fait exacte, car l'homme ne saurait
contredire le donner.
Mais c'est par la manière dont il l'assume qu'il en constitue la vérité.
La nature n'a de réalité pour lui qu'en tant qu'elle est reprise par son action.
Sa propre nature ne fait pas exception.
Pas plus que sa prise sur le monde, il n'est possible de mesurer dans l
'abstrait la charge que constitue pour la femme la fonction génératrice.
Le rapport de la maternité à la vie individuelle est naturellement réglé
chez les animaux par le cycle du rut et des saisons.
Il est indéfini chez la femme.
Seule la société peut en décider.
Selon qu'elle réclame plus ou moins de naissance, selon les conditions
hygiéniques dans lesquelles se déroulent grossesse et accouchement, l
'asservissement de la femme à l'espèce est plus ou moins étroit.
Ainsi, si l'on peut dire que parmi les animaux supérieurs, l'existence
individuelle s'affirme plus impérieusement chez le mâle que chez la
femelle, dans l'humanité, les possibilités individuelles dépendent de
la situation économique et sociale.
De toute manière, il n'arrive pas toujours que les privilèges individuels
du mâle lui confèrent au sein de l'espèce la supériorité. La femelle
reconquiert dans la maternité une autre sorte d'autonomie.
Quelquefois, il impose sa domination.
C'est le cas, par exemple, des singes étudiés par Zuckerman.
Mais souvent, les deux moitiés du couple mènent une vie séparée. Le lion partage
avec la lionne à égalité les soins du foyer.
Ici encore, le cas de l'espèce humaine ne se laisse réduire à aucun autre.
Ce n'est pas comme individu que les hommes se définissent d'abord.
Jamais hommes et femmes ne se sont défiés en combat singulier.
Le couple est un mid-sign originel, et lui-même apparaît toujours comme un
élément fixe ou transitoire d'une collectivité plus vaste. Au sein de ces
sociétés, qui du mâle ou de la femelle est le plus nécessaire à l'espèce ? Au
niveau des gamètes, au niveau des fonctions biologiques, du coït et de la
gestation, le principe mâle crée pour maintenir, le principe femelle maintient
pour créer.
Que devient cette division dans la vie sociale ?
Pour les espèces fixées à des organismes étrangers ou à des substratas, pour
celles à qui la nature dispense des aliments en abondance et sans effort, le
rôle du mâle se borne à la fécondation.
Quand il faut quêter, chasser, lutter pour assurer la nourriture nécessaire
aux petits, le mâle concourt souvent à leur entretien.
Ce concours devient absolument indispensable dans une espèce où les
enfants demeurent incapables de subvenir à leurs besoins longtemps après que la
mère a cessé de les allaiter.
Alors le travail du mâle prend une extrême importance.
Les vies qu'il a suscitées ne se maintiendraient pas sans lui.
Il suffit d'un mâle pour féconder chaque année quantité de femelles.
Mais pour qu'après leur naissance les enfants survivent, pour les défendre
contre les ennemis, pour arracher à la nature tout ce dont ils ont besoin, ce
sont les mâles qui sont nécessaires.
L'équilibre des forces productrices et des forces reproductrices se réalise
différemment aux divers moments économiques de l'histoire humaine, et il
conditionne le rapport du mâle et de la femelle aux enfants et par suite entre
eux. Mais nous sortons alors du domaine de la biologie.
À sa seule lumière, on ne saurait poser la primaté d'un des sexes quant au rôle
qu'il joue pour perpétuer l'espèce.
Enfin, une société n'est pas une espèce. En elle, l'espèce se réalise comme
existence. Elle se transcende vers le monde et vers l'avenir. Ses mœurs ne se
déduisent pas de la biologie.
Les individus ne sont jamais abandonnés à leur nature.
Ils obéissent à cette seconde nature qu'elle accoutume et dans laquelle se
reflètent des désirs et des craintes qui traduisent leur attitude ontologique.
Ce n'est pas en tant que corps, c'est en tant que corps assujetti à des tabous, à
des lois, que le sujet prend conscience de lui-même et s'accomplit.
C'est au nom de certaines valeurs qu'il se valorise.
Et encore une fois, ce n'est pas la physiologie qui saurait fonder des
valeurs. Plutôt, les données biologiques revêtent celles que l'existant leur
confère. Si le respect ou la peur qu'inspire la femme interdisent d'user
de violence envers elle, la supériorité musculaire du mâle n'est pas source de
pouvoir. Si les mœurs veulent, comme en certaines tribus indiennes, que ce soit
les jeunes filles qui se choisissent des maris ou si c'est le père qui décide des
mariages, l'agressivité sexuelle du mâle ne lui confère aucune initiative, aucun
privilège. La liaison intime de la mère à l'enfant sera source pour elle de
dignité ou d'indignité selon la valeur accordée à l'enfant et qui est très
variable. Cette liaison même, on l'a dit, sera reconnue ou non selon les
préjugés sociaux.
Ainsi, c'est à la lumière d'un contexte ontologique, économique, social et
psychologique que nous aurons à éclairer les données de la biologie.
L'asservissement de la femme à l'espèce, les limites de ses capacités
individuelles sont des faits d'une extrême importance, le corps de la femme
étant des éléments essentiels de la situation qu'elle occupe en ce monde.
Mais ce n'est pas non plus lui qui suffit à la définir, il n'a de réalité
vécue qu'en tant qu'assumée par la conscience, à travers des actions et au
sein d'une société.
La biologie ne suffit pas à fournir une réponse à la question qui nous
préoccupe. Pourquoi la femme est-elle l'autre ? Il s'agit de savoir comment en
elle la nature a été reprise au cours de l'histoire.
Il s'agit de savoir ce que l'humanité a fait de la femelle humaine.
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