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Imaginez que vous etes au cinema.
Le cinema francais a ete constamment nourri, enrichi,
par l'arrivee de realisateurs,
de producteurs, de techniciens etrangers,
souvent forces de quitter leur pays pour des raisons politiques.
Il y a eu plusieurs vagues successives.
D'abord, dans les annees 20, les Russes,
qui fuyaient le regime communiste.
Par exemple, un cineaste, Tourjansky,
qui a travaille dans beaucoup de pays,
qui a ete l'assistant de Gance
et qui a realise plusieurs oeuvres extremement interessantes.
Parmi les films de Tourjansky,
je voudrais retenir Vertige d'un soir.
C'est une adaptation d'une nouvelle de Stephan Zweig,
dont on connait surtout une deuxieme version,
tournee par Rossellini avec Ingrid Bergman : La Peur,
et qui a completement eclipse de maniere injuste
celle de Tourjansky.
Pourtant,
avec l'aide de Joseph Kessel,
scenariste du film,
Tourjansky va realiser un melodrame fievreux...
Avec un autre, mais pas avec moi.
...qui transcende tous les ingredients de l'histoire.
Parlez-moi, ne me laissez pas comme ca.
Vous n'avez pas le droit.
Une jeune femme en vacances va vivre une aventure
qui va perturber sa vie et son menage.
Son mari, etonnant et inquietant Charles Vanel,
commence a la soupconner,
ce qui nous vaut des plans incisifs.
Et quelle est la cause du crime ?
Un autre homme.
Je ne vais pas faire une chose pareille.
Si. Ou alors acceptez de me revoir.
Demain soir a 10 h a la cabane a maillet.
Bonne nuit.
Monsieur a bien voulu me tenir compagnie.
Je vois.
- Au revoir, monsieur. - Bonsoir, madame.
- Au revoir. - Bonsoir.
Une femme, inquietante Suzy Prim, la fait chanter,
et petit a petit, tout se deglingue.
En tout cas, je vous previens,
si vous revoyez Jean, vous aurez affaire a moi.
Regardez comment Tourjansky
interrompt et reprend la musique
durant leur affrontement.
Qu'est-ce que c'est que ca ?
Quoi, ca ?
C'est la musique du film d'hier soir ?
- Qu'est-ce que ca veut dire ? - Je te le demande.
Qu'est-ce que tu as ? Tu ne m'as jamais parle sur ce ton.
Tu n'as jamais ete comme maintenant.
Alors explique-toi, je veux savoir.
Savoir quoi ?
Comment il oppose une Gaby Morlay fremissante
et un Vanel toute en retenue inquietante.
Ce n'est pas vrai.
- Mais Robert... - Tu mens tout le temps.
Tu seras bien forcee de parler.
Je ne comprends pas.
Tu me regardes comme une criminelle.
Veux-tu parler ?
Tu me paralyses.
Mais veux-tu parler ?
Je ne peux pas oublier, dans la derniere scene,
les trois "Je te deteste" de Gaby Morlay
qui annonce le "Je ne vous aime pas"
de Madame de...
Il y a toujours du bonheur pour ceux qui s'aiment.
- Tu crois ? - Oui.
J'en suis certain.
Mais es-tu bien sure de m'aimer ?
Tu vois...
Je te deteste, je te deteste, je te deteste.
Je te deteste.
A defaut de Nostalgie, qui passe pour une de ses oeuvres majeures
mais qui est introuvable,
j'ai retenu Le Mensonge de Nina Petrovna,
remake de l'admirable version muette de Hans Schwartz,
dont il n'egale pas la force emotionnelle,
mais qui possede de vraies qualites.
- Elle est belle. - Avantage.
- Intelligente. - Inconvenient.
- Elle est chere. - Avantageux inconvenient.
De plus,
elle est spirituelle, ingenue, cynique.
Une magnifique photographie de Curt Courant.
Et meme dangereuse. Haut les mains !
Et bas les coeurs.
Je n'aime pas beaucoup les armes a feu.
Nina, tue-nous plus aimablement.
Voici tes futures victimes. Lieutenant Henri Monnier.
Votre Ordonnance.
- Francais ? - Oui, madame.
Ses yeux disent "Je vous aime" dans toutes les langues.
1, 2, 4, 6, 9... 10 valises.
Le train est arrive a 9 h.
10 et 9 : 19. Madame est etrangere.
19 et 1 : 20. 5,40 couronnes.
Pardon, quel age avez-vous ?
40 ans.
5,40 couronnes moins 40, ca fait 3 couronnes.
Mais le prochain train est a 27.
Alors vous me devez 4 couronnes.
Un dialogue de Henri Jeanson brillant,
comme en temoigne cette scene
entre la courtisane et son futur amant.
Je ne pouvais vous laisser depouiller sans intervenir.
Je vous remercie.
- Merci de ce remerciement. - De rien, monsieur.
Des recherches visuelles,
des longs travellings qui ont un petit cote Ophulssien.
Les cineastes fuyant la montee du nazisme en Allemagne
et les dictatures de l'empire austro-hongrois
formerent la deuxieme vague d'immigration.
Ils vont secouer l'academisme, le conservatisme,
dans lequel s'engluait le cinema francais
apres l'arrivee du parlant.
Des decorateurs comme Alexandre Trauner,
des chefs operateurs comme Curt Courant, Eugen Schufftan,
Harry Stradling, Theodor Sparkhul,
vont imposer des recherches esthetiques,
vont dynamiser l'ambition visuelle des films.
Mais cette arrivee de techniciens et de realisateurs germaniques,
Fritz Lang, Robert Siodmak,
va provoquer des protestations,
des levees de boucliers contre ces etrangers
venant prendre le travail des Francais.
Les artisans du cinema francais parcourent les Champs Elysees
en une grande manifestation pacifique
afin d'attirer l'attention des pouvoirs publics
sur leur situation difficile
par suite de l'afflux des etrangers
dans les studios et sur les ecrans francais.
Articles venimeux, declarations deshonorantes,
notamment de Marcel L'Herbier,
qui se fera remonter les bretelles par Henri Jeanson :
"Marcel L'Herbier connait un seul patriotisme, celui du portefeuille."
Jeanson traitera Jacques Feyder de "cinenaziste"
parce qu'il a dirige le film consacre au pavillon allemand
de l'exposition universelle de 1937.
Feyder avait ete aussi, helas,
un des cineastes qui avaient attaque les realisateurs etrangers.
Et Jeanson rappelait qu'il avait tourne ses meilleurs films
justement avec un de ces producteurs etrangers.
Parmi les cineastes qui vont s'exiler en France
au moins provisoirement,
il y a le nom de Robert Siodmak,
qui avait tourne en Allemagne un film exceptionnel,
Les Hommes le dimanche,
une sorte de chronique neorealiste ecrite par Billy Wilder
- dans l'equipe, il y avait Fred Zinnemann et Edgar Georges Ulmer -,
et des oeuvres ambitieuses, passionnantes,
comme Tumultes, Autour d'une enquete
et surtout Abschied.
Quand il va quitter l'Allemagne, au printemps 1933,
parce qu'il n'a pas le choix, il n'a pas
de probleme a s'adapter.
Ce qui est, d'ailleurs, tres surprenant quelque part,
c'est qu'il decide qu'il ne va pas faire de films allemands a Paris.
Il va faire des films francais ou parisiens a Paris.
C'est le seul cineaste allemand qui est reste
jusqu'a la veille de l'entree des Allemands.
Il a quitte la France un jour avant la declaration de guerre.
Les copains, voila la bande a Mollenard.
On lui doit Mollenard,
une des reussites les plus importantes des annees 30
qui egale ses grands films noirs americains,
Les Tueurs, Pour toi, j'ai tue.
Fatigue d'essayer de sauver des commandes parfois boiteuses,
il decouvre un livre du romancier belge O.P. Gilbert,
s'endette pour acheter lui-meme les droits,
tout en changeant la fin du livre, ce qui enthousiasme le romancier.
Il va travailler de tres pres au scenario avec Charles Spaack
et O.P. Gilbert,
et nous plonge d'emblee dans un monde provincial rance,
confit dans l'avarice,
la devotion,
le respect de l'ordre, le conservatisme.
Maman.
Depuis quand entres-tu sans frapper ?
Excusez-moi.
- C'est une lettre de Saigon. - Et alors ?
- Une lettre de papa. - Posez ca la.
Je vais a la compagnie.
J'aurai des nouvelles de votre pere.
C'est bien suffisant.
Donnez-moi mon sac et mes gants.
L'abbe Mangin doit venir vers 5 h.
Vous lui offrirez le the et des petits beurres.
Servez un pot de confiture, mais ne l'ouvrez pas.
L'abbe n'en demandera pas, il est discret.
Maman.
Le commandant nous donne de ses nouvelles.
En trois lignes.
Auquel il oppose une spectaculaire histoire d'aventure exotique
visuellement splendide,
magnifique photo d'Eugen Schufftan,
sur fond de trahison, de trafic d'armes.
Trafic d'abord organise par la compagnie maritime
et ses puissants actionnaires
que Mollenard reprend a son propre compte.
C'est quoi ?
Notre direction generale craint,
enfin redoute,
plus exactement apprehende
que vous ne vous livriez au transport d'armes.
J'ai recu l'ordre de m'assurer par moi-meme
de la nature exacte de votre cargaison.
C'est une excellente idee.
Mais je me contenterai de votre parole d'honneur.
- L'ai-je, commandant ? - Quoi donc ?
Votre parole d'honneur.
Je n'ai pas de parole d'honneur.
Aucun de...
Qu'est-ce que tu fais ?
Je compte les chiures de mouche sur le panneau.
- Et tu t'y retrouves ? - Je m'y perds.
Je peux t'aider.
Prends les panneaux du fond, et moi, les autres.
J'achete le tout au prix de la derniere fois.
- C'est impossible. - Pourquoi ?
Depuis fevrier, les prix ont change.
J'offre 125 000 dollars. Du reste, j'ai deja vendu.
Les armes sont a moi. C'est 200 000.
Pas question.
J'ai tout a mes trousses : les consulats, la police, la douane.
C'est 200 000, pas moins.
Le formidable decor de Trauner reconstitue les rues de Zhabei,
devastees par les bombardements japonais de 1932.
C'est la. Voila la maison que vous cherchez.
Allez, passe devant.
La partie francaise nous precipite, comme l'ecrit Olivier Pere,
dans un drame atroce de la conjugalite
qui met en scene un couple monstrueux
separe par les mers mais uni par la haine.
Qu'avez-vous, chere madame ?
Le commandant est mis a pied pour 6 mois.
6 mois qu'il va trainer dans cette maison.
6 mois a guetter son retour la nuit.
- Cette mise a pied est officielle ? - Oui.
Et il est meme menace de revocation.
Quel calvaire !
Gabrielle Dorziat est inoubliable,
tout comme Harry Baur, dont c'est un des plus grands roles.
Mme Mollenard est une de ces vertueuses epouses
qui vous rendent la vie insupportable.
Elles se croient en regle avec leur conscience.
Dites-vous bien ceci, mon cher,
que je n'ai eu qu'une trouille dans ma garce de vie,
c'est de tomber malade a Dunkerque et de crever chez moi.
Heros volcanique, totalement cynique et amoral,
et a la fois profondement humain et finalement admirable.
De quoi se mele-t-il ?
Siodmak, avec la complicite de Charles Spaak,
s'en prend aux moeurs impitoyables de la compagnie,
a la religion qui en est le complice,
a tout un ordre social hypocrite mine par le lucre.
Permettez-moi a vous, ainsi qu'a vos officiers
et aux membres de votre equipage de vous souhaiter la bienvenue.
Je tiens, d'autre part, a vous feliciter
pour le rare exemple de sang-froid,
d'endurance morale et physique que vous avez donne.
Cette lecon servira de symbole fecond
aux generations futures.
Merci.
- Merci. - Commandant...
Merci.
Eh bien ?
Quoi ?
Embrassez-moi, voyons.
J'aimerais mieux crever.
Ca vogue entre Jack London et Auguste Strinberg, c'est clair.
En meme temps,
on a dit que c'etait le film du Front populaire.
D'une certaine maniere, oui,
a travers cette attaque de toutes les conventions,
la collusion de l'Eglise et des possedants...
Mais il y a aussi le personnage central de Mollenard,
qui reste, si vous voulez,
la crapule, d'un certain cote, mais la crapule qui est integre.
- Vous etes un monstre. - Oui.
Mais c'est votre faute a vous. A vous et a votre monde.
Ca me semble enorme que j'aie ete
assez imbecile pour vous aimer.
Mais vous detestiez ma gueule pleine de soleil,
mes mains lourdes, mon pas de matelot, mon langage...
Ca, surtout.
C'est a cause de ca que je n'ai pas eu de chez moi.
J'ai toujours ete chez vous.
- Vous pouviez aimer vos enfants. - Je n'en ai pas. Vous, oui.
Vous les avez ligues contre leur pere, dresses contre moi.
Vous les avez modeles.
J'ai voulu faire de ma fille une femme.
- Comme vous. - De ma race.
La race des Vancolerht.
Mollenard frappe par des sentiments
toujours plus grands que nature, jusque dans la noirceur.
Dans le roman, nous apprend Herve Dumont,
Mollenard restait prisonnier dans sa chambre,
humilie, avili par sa femme.
Siodmak le fait s'evader - idee magnifique -,
avec la complicite de son equipage, notamment son second,
tres bien joue par Albert Prejean,
et le fait mourir sur son bateau, en vrai marin.
Moment tout a fait admirable.
Commandant.
Toutes les femmes sont un peu romanesques.
Curieuse taxi girl.
Vous savez, la vie m'a appris
pas mal de choses.
Deja ? Pourquoi ce metier ?
Je fais des traductions, mais ca ne suffit pas.
La trame policiere de Pieges est quelque peu desinvolte.
Relevez un peu votre jupe.
- Quoi ? - Renseignements prives.
Je vous en prie, un peu.
Merci et bravo.
Bien aimable, mais...
Patience.
Savez-vous faire un boeuf gros sel ? Repondez.
La police engage une jeune femme,
la tres seduisante Marie Dea, decouverte par Siodmak,
pour pieger un meurtrier inconnu,
ce qui nous vaut une suite de sketches
plus ou moins vraisemblables.
Nous vous mettons en rapport
avec ceux qui publient une annonce du genre :
"On cherche jeune fille seule."
- C'est mon cas, d'ailleurs. - Plus maintenant.
Nous redigeons vos reponses, et vous allez au rendez-vous,
sous notre protection.
Mais j'ai pas peur.
Enfin, pas encore.
Reve de jeunesse.
J'ai ete surtout marque par le foisonnement des decors,
des costumes inventifs et brillants,
des suspects a la silhouette disons pittoresque
Votre Altesse imperiale
veut bien considerer la douceur de la ligne
et cette ondulation de nymphe ensemble.
Comme ce couturier exalte
auquel Stroheim donne un semblant de credibilite.
Tres chere Tremiere.
Ou alors ce majordome fetichiste interprete par Jacques Varenne.
Tu n'es pas comme les autres. Je comprends.
Tu ne veux pas que je parte maintenant ?
Reste si tu veux. Ca m'est completement egal.
Tu ne me genes pas plus que la table.
Marie Dea est vive, moderne,
et amene une couleur mutine et ironique
qui casse ce que le personnage a de conventionnel.
Tu devais les trouver soumises, les autres filles.
T'en faisais ce que tu voulais, hein ?
T'occupe pas des autres.
On change constamment de ton.
Tu es seule en cause.
D'un sketch a l'autre, on passe avec brio
du drame grincant a des moments realistes,
des sequences etranges, voire angoissantes.
Va-t'en.
Va-t'en !
Va-t'en !
Tellier ! Tellier !
Cette melodie, on la joue souvent, ici.
Ce soir, elle me parait toute neuve.
Au mepris de tout realisme,
Maurice Chevalier chante plusieurs chansons dans le film.
On a retrouve les lettres par lesquelles
les dames repondaient aux annonces dans votre correspondance.
Dans ma...
Il est tres convaincant dans son premier role dramatique.
Signee Lucie Baralle.
Une autre signee Arlette Roy.
Une autre signee Anne-Marie Laurette.
Toutes a peu pres pareilles : "Je viendrai."
Et a vous, elle vient, la memoire ?
J'ai jamais recu ces lettres-la.
Cette histoire fut filmee deux fois par des cineastes allemands en exil,
Robert Siodmak en France et Douglas Sirk aux Etats-Unis
sous le titre Lured : des femmes disparaissent.
Robert Siodmak avait rendez-vous
avec le grand auteur dramatique Odon Von Horvath.
Il voulait adapter son roman Jeunesse sans dieu,
consacre a la montee du nazisme.
Malheureusement, Von Horvath, avenue Marigny,
recut une branche d'arbre sur la tete qui le tua aussitot.
On peut rever au film qu'ils auraient fait ensemble.
Je parlais souvent de l'Occupation avec mon pere,
qui m'evoquait tout ce qui s'etait passe
autour de Confluence, la revue qu'il avait dirigee a l'epoque,
notamment l'histoire d'un des imprimeurs
mort en deportation.
Ils l'ont emmene chez M. Klaus Barbie,
en face duquel il s'est trouve.
Et Pons a dit :
"Je tiens absolument
"a ce que vous liberiez un de mes ouvriers, que vous avez
"arrete avant-hier.
"Je vous donne ma parole de chretien, de Francais,
"que cet ouvrier n'a jamais fait quoi que ce soit contre vous."
L'autre a dit : "Je ne vous crois pas."
"Je vous dis que si vous le liberez pas, je resterai."
"Eh bien, M. Pons, vous resterez."
Il est reste. Il a fini a Buchenwald.
J'ai ete sensibilise a tout ce qui touchait a l'Occupation,
d'abord a travers les ecrivains dont me parlait mon pere,
Jean Prevost, mort dans le Vercors,
et puis a travers des gens de cinema que j'ai pu cotoyer.
Je ne suis pas historien
et je peux tout juste evoquer, en tant que cineaste,
des contradictions, des audaces qui m'ont touche,
des petits faits qui m'ont marque,
a commencer, comme me l'ont dit Jean Cosmos,
Jean Aurenche ou Gilles Perrault,
par ce reconfort qu'on pouvait trouver
en allant voir certains films.
Seule distraction des Francais : le cinema. C'est vrai.
Ils allaient chercher surtout
une espece d'abandon
et de liberte, si on peut dire.
A part les actualites qu'on projetait dans la demi-lumiere
pour eviter qu'elles soient sifflees,
les gens allaient au cinema,
non pas seulement pour se distraire, dans le sens banal du mot,
mais pour echapper a ce qui leur arrivait tous les jours.
Sur les 220 films de fiction tournes a cette epoque,
Francois Truffaut recense 89 films interessants
et ajoute :
"Le depart de France des 5 grands, Feyder, Ophuls, Renoir,
"Duvivier, Clerc,
"le chomage force des cineastes juifs,
"ont forcement favorise la venue
"d'un certain nombre de realisateurs
"que personne n'a songe a etiqueter 'Nouvelle Vague',
"meme s'il s'agissait bien de cela.
"Parmi eux : Becker..."
Ecoute-moi, c'est moi, Mains Rouges.
Il y a plus de Mains Rouges.
J'emmerde les gendarmes
Et la marechaussee
Et la marechaussee
Vous m'avez fait peur.
Vous savez, Chiffon,
j'ai ete amoureux de vous avant de voir votre visage.
Vous vous rappelez le 1er soir ? Je n'ai pas pense
que vous pouviez etre laide.
Je me disais :
"Pourvu qu'elle ne soit pas trop jolie."
Francois Truffaut ajoute meme que "contrairement au cinema italien,
"presque entierement fasciste,
"le cinema de l'Occupation reussit a 98 %
"a ne pas etre petainiste."
98 % ?
On peut discuter ce chiffre.
Il y a quand meme eu certains films conservateurs, reactionnaires,
qui pronaient les valeurs de Vichy, le retour a la terre,
le culte de la famille, la soumission a la religion,
mais aucun ne faisait l'apologie de l'antisemitisme,
alors qu'avant guerre, les allusions antisemites fleurissaient.
Et la majorite des cineastes, des scenaristes,
ont eu une conduite vraiment honorable,
surtout quand on pense a celle des ecrivains et des journalistes.
Par exemple, pendant que je faisais Laissez-passer,
j'ai decouvert un petit fait sur Charles Spaak
qui est typique de la conduite de certains auteurs a l'epoque.
J'etais charge par la Continentale d'ecrire une adaptation
d'un roman de Simenon
qui s'appelle Les Caves du Majestic.
Comme beaucoup de Francais et de Belges a cette epoque,
j'ai ete mis en prison a Fresnes,
au secret, lorsqu'un jour apparaissent
des membres de la Gestapo.
Ces messieurs, qui parlaient bien le francais,
me demandent, toujours tres poliment,
si je veux terminer le travail.
Et je demande quelques avantages,
et a toutes les conditions, ils acceptent.
Tous les trois jours, a travers la grille,
ils venaient chercher trois ou quatre feuillets du scenario.
En relisant Les Caves du Majestic de Simenon,
je tombe sur un personnage de banquier escroc et juif.
Spaak, en prison,
travaillant sur un film qu'il sait mineur,
va pourtant eliminer tout le cote juif de ce personnage.
Il ne veut pas donner d'armes a l'ideologie au pouvoir,
a la propagande nazie de Vichy.
Quand j'ai decouvert ce petit fait de resistance quotidien,
j'avais envie de le serrer dans mes bras.
Mais cet etat d'esprit,
je vais le retrouver chez des gens comme Pierre Laroche,
comme Jacques Prevert,
comme Aurenche,
comme Bost,
et surtout comme Henri Jeanson, qui ecrira notamment...
J'ai toujours tenu l'antisemitisme
pour l'une des plus viles manifestations de la bete humaine.
Et qui detient le record du cinema francais des condamnations,
et par les Francais et par les Allemands,
pour pacifisme, anticolonialisme,
incitation au meurtre d'un nazi,
denonciation de l'antisemitisme.
Il me parait neanmoins scandaleux, comme l'ont fait certains
- je pense a Lara, a Dreville ,
de parler de cette epoque comme de l'age d'or du cinema francais.
L'age d'or, quand votre pays est occupe,
quand on gratte sur les generiques,
les noms des acteurs ou des auteurs juifs
qui ont quitte la France ?
Quand on traque les communistes et les juifs,
ou quand un Lucien Rebatet peut ecrire...
Il faudra, tot ou tard, chasser de notre sol
plusieurs centaines de milliers de juifs,
en commencant par les juifs sans papiers reguliers,
les non-naturalises,
ceux dont la malfaisance financiere est manifeste,
c'est-a-dire la totalite des juifs du cinema.
Le cinema francais tout entier
doit etre inexorablement et definitivement ferme aux juifs,
sans distinction de classe ni d'origine.
Et d'ajouter...
Des metteurs en scenes et non des moindres,
tel Julien Duvivier, sont maries a des juives,
et par elles, tenus entre les pattes d'Israel.
A la liberation,
on renifla de l'antisemitisme dans Les Inconnus dans la maison,
comme c'etait le cas dans le roman de Simenon, Le Coupable,
joue par Mouloudji, portait un nom
a consonance israelite.
Dis, tu ne me trouves pas antipathique ?
Tu deviens fou.
Ca n'a aucune importance, maintenant.
Decoin devra rebaptiser, sous peine de censure,
ce personnage "Amedee" dans une version postsynchronisee.
Donne-moi ta main, Amedee. Ne te fais plus d'idees stupides.
Mais Raimu etant decede en 1946,
son dialogue ne put etre double,
et il continua d'appeler son client Ephraim.
Ephraim Luska fuit la boutique de ses parents
parce qu'elle sent mauvais, tout simplement.
Pendant l'Occupation, les cineastes francais
etaient confrontes a une censure particulierement pointilleuse
qui traquait la moindre entorse a la morale et aux bonnes moeurs.
Pour s'en moquer, Henri Jeanson, dit-on,
fit courir le bruit qu'un film, Pension Jonas,
avait ete interdit pour cause d'imbecillite.
A noter que les deux scenaristes du film, dont Pierre Very,
retirerent leurs noms du generique
quand ils decouvrirent la copie standard.
Cette censure se doublait des jugements, parfois savoureux,
de la centrale catholique qui decernait des cotes souvent severes.
Par exemple 5, a proscrire, pour Douce, avec cette mention :
"Utilisation sadique des chants de Noel",
et la cote 6, qui allait au-dela "d'a proscrire".
Qu'est-ce qu'il y a au-dela ? On peut se le demander.
En tout les cas, la cote 6 avait ete attribuee au Corbeau,
avec un petit texte qui est, finalement, un rendu assez exact
de ce qui fait la force du film.
Film penible et dur,
constamment morbide dans sa complexite.
Amour libre provoque cyniquement
et avec une insistance crue par la femme.
Ca vous empeche d'avoir envie de moi ?
Medecin qui prete a l'equivoque
par son attitude dans les accouchements.
- La mere est sauvee. - Et l'enfant ?
Non.
Profession de foi d'atheisme par le personnage sympathique.
Je ne suis pas croyant.
Suicide, meurtres, gros mots, jurons.
La Vie de plaisir, d'Albert Valentin, s'etait vu decerner
la fameuse cote 6
et s'etait fait attaquer fortement par le regime de Vichy.
L'ordre social est fonde sur des lois.
Je refuse d'ouvrir ma porte a l'anarchie.
Mon fils n'epousera pas une danseuse.
Dont nous ne ferions pas le bonheur
en l'accueillant.
Que dois-je faire ?
Que cet enfant patisse le moins possible de sa naissance illegitime.
Il est ensuite que tu menages a cette danseuse,
dont le sort me touche profondement,
une retraite ou elle puisse mediter ses erreurs
et les regretter.
Il est enfin dans la soumission a la volonte de ton pere.
Ce film s'en prenait avec violence
au pouvoir de l'Eglise et au pouvoir de l'argent.
Mais a la liberation, - ca en fait un cas presque unique -,
il sera interdit par la censure de la France libre.
Le puritanisme republicain ne peut pas admettre
que la morale dans le film
soit proferee par quelqu'un qui possede un cabaret,
qui organise des spectacles avec des filles tres deshabillees
et qui vend de l'alcool et du champagne.
Et pourtant, comme le disait justement Albert Prejean :
"A ma connaissance,
"le champagne a fait moins de morts que le petrole."
Vous me reprochez de travailler ?
Non.
Mais d'exercer un metier un peu ordinaire
quand rien ne vous y oblige.
Vous trouvez que le petrole est plus honorable que le champagne ?
On ne le debite pas soi-meme.
Le tournage des films durant l'Occupation
se deroulait dans des conditions extremement penibles :
tournages de nuit, bombardements,
studios non chauffes,
penuries de nourriture, de materiel...
Tout ce que j'ai evoque dans Laissez-passer.
Des cercueils ?
Le bois pour le decor est la, requisitionne.
Le front russe devore beaucoup de ces petites boites.
Ca, c'est les meubles pour le mur de l'Atlantique.
Le directeur de Billancourt les vend aux boches.
Y a pas de petits profits.
Sans parler du manque de pellicule,
cauchemar des realisateurs.
48 secondes, 24 m.
- On a ca ? - Non, monsieur.
Je coupe le plan en 2.
J'ai besoin de 17 m.
On a une chute de 20 m, mais ca ira.
Il faut que ce soit bon a la premiere prise.
Ca fait 3 semaines qu'on est bon a la 1re prise.
Quand on voit, justement, comment ont ete tournes ces films,
on reste admiratif devant le resultat,
devant la qualite de La Main du diable,
devant l'originalite du scenario,
avec ce debut siderant qui, contrairement aux regles du genre,
introduit l'histoire avec une masse de personnages.
Il y en a au moins 30 ou 40 dans ces scenes d'introduction.
- Drole de bonhomme. - C'est peut-etre un fou ?
Je ne voudrais pas le rencontrer la nuit.
Messieurs dames.
Vous n'auriez pas vu un homme bizarre tout en noir ?
- Il portait une longue caisse. - On aurait dit un cercueil.
On lui a tire dessus.
- Il a file par ici. - Il est pas chez vous ?
On reste admiratif de ce qu'obtenaient les chefs operateurs,
les decorateurs,
parfois avec des bouts de ficelle
et dans des conditions difficiles.
Je fus ce chirurgien.
Les pauvres corps qui avaient souffert jusqu'a mourir
devenaient un admirable champ d'experiences.
Grace a eux, grace a moi,
la chirurgie evolua vers des operations nouvelles.
Mais un seul film parle des problemes de l'epoque,
notamment de l'absence d'eclairage dans les rues.
Ce film, c'est Donne-moi tes yeux, de Sacha Guitry.
C'est amusant ce cercle de lumiere dans lequel nous posons nos pas
et qui nous accompagne.
Dans la sequence etonnante ou il raccompagne Genevieve Guitry,
en ne s'aidant que d'une lampe de poche,
Guitry se revele un cineaste revolutionnaire
et, en meme temps, en prise avec son epoque.
Je crois que nous faisons fausse route tous les deux.
Notre acheminement ressemble etrangement a notre aventure :
ou bien je me laisse guider par toi les yeux fermes,
ou bien je ralentis ta marche.
Durant cette periode, et malgre la censure,
on trouve ici et la des sequences, des moments de dialogue
qui se moquent, critiquent,
certaines des valeurs pronees par le regime.
Le culte du mariage.
Je suis veuve depuis 3 ans.
Vous n'avez pas ete mariee longtemps.
Non, 3 mois.
Trois mois de bonheur et trois ans de regrets.
Non, sire. 3 mois de regrets et 3 ans de bonheur.
Il ira en prison, et vous serez enfermee pour des annees.
Voila ce qui vous attend.
Non, rien ne nous separera.
Que d'orgueil ! Soyez plus humble.
Je ne veux pas etre humble, je veux etre heureuse.
Mais qu'attendez-vous de moi ?
L'absolution ?
Je ne vous la donnerai pas.
M. Durant est un grand homme, un etre exceptionnel.
Dites un monstre, un horrible monstre.
Parce qu'il supprime ces larves
qui se prennent pour des hommes ?
Je lui reproche de se contenter du poignard
au lieu d'employer la mitrailleuse.
- C'est une apologie du meurtre. - De l'hecatombe.
M. Durant me plait, il travaille en serie.
Il devalise ses victimes.
Quand on voit quel usage les gens font de leurs sous.
Vous etes un anarchiste.
Et vous, un pauvre petit cretin.
Un cretin minuscule.
Voila un drole de langage.
- Je vous dois quelque chose ? - Un rien.
- Quoi ? - Votre ame, tout simplement.
Je suis venu
faire connaissance avec elle, me rendre compte
comme un proprietaire qui vient voir sa moisson sur pied.
Vous seriez...
Le diable n'est pas toujours a la porte d'un pauvre homme.
C'est impossible !
Mais tout est possible.
Durant cette periode, malgre la censure,
on tourna 3 films sur la lutte des classes :
Douce...
- Je pensais qu'en toute justice... - "En toute justice" ?
Je pouvais prendre un soir de liberte.
"Egalite, fraternite". Je connais.
Je suis trop vieille dame pour etre republicaine, mademoiselle.
Bonjour, mon cousin.
"Bonjour, mon cousin". C'est pour vous, sire.
Pour l'aristocratie, l'armee, le clerge,
enfin la societe, quoi.
Ce perroquet connait bien les usages.
Ainsi, votre ville est divisee en 2 clans.
La societe et la boutique.
Quelle idiotie.
Il faut que nous luttions contre ca.
Mais l'esprit de resistance
on le trouvait dans la probite artistique des techniciens,
le soin, l'invention, l'amour
avec lesquels etaient ecrits et tournes certains scenarios,
le talent, la sensibilite, la passion des metteurs en scene.
Et puis revenons a Guitry, dans cette sequence tres curieuse
de Donne-moi tes yeux.
Maintenant, je vais te dire, admirable Sisley,
pourquoi ces chefs-d'oeuvre sont particuliers.
La Loge de Renoir,
un des plus merveilleux tableaux du monde.
Et ce Corot, sublime.
Ils sont d'une espece particuliere,
parce que tous ces chefs-d'oeuvre que tu regardes en ce moment,
Millet et Le Prince Imperial par Carpeau,
tous ces chefs-d'oeuvre, Pissaro et ce prodigieux Claude Monet,
tous ces chefs-d'oeuvre ont ete faits en 1871.
- Tous en 1871 ? - Oui, mon ami.
Voila ce que faisaient des hommes de genie
quand nous venions de perdre la guerre.
Le Balcon de Manet, autre chef-d'oeuvre encore.
Et pour finir, un des plus merveilleux portraits de Degas,
et cet imperissable
bronze de Rodin, L'Age d'airain.
Quelle impression as-tu en regardant ces merveilles ?
L'impression que ce que l'on perdait d'un cote,
on le regagnait de l'autre.
Et on a le droit de considerer que des oeuvres pareilles,
ca tient lieu de victoire.
D'abord, detruisons une legende :
le cinema francais, a cette epoque,
ne se fit pas le chantre exclusif
d'une France totalement resistante.
Ou est l'elite ? Je n'en sais rien.
Regardez cette scene de l'excellent Jericho, de Henri Calef,
ecrit par Charles Spaak
et Claude Heymann.
Apres un attentat, les Allemands reclament des otages.
Eh bien, messieurs,
nous devons inscrire nos noms sur la liste.
A mon tour de demander si vous dites ca serieusement.
Ton navire va couler ?
Je n'ai jamais eu l'impression d'entrer dans la marine.
Mais au service de la communaute.
Je veux croire qu'il ne nous arrivera rien.
Mais nous sommes charges d'etablir cette liste...
D'abord, on ne m'a charge de rien du tout.
- C'est le maire. - Nous en sommes tous solidaires.
Justement, messieurs,
je ne partage pas vos points de vue,
ni sur l'entretien du stade ni sur les jours de marche...
Sur rien !
Dans le tres sous-estime et helas oublie Retour a la vie,
4 cineastes,
mais retenons surtout Jean Dreville, Andre Cayatte et Clouzot,
tracent un portrait contraste et apre
du retour des prisonniers.
Vous allez trouver une France assez singuliere.
Mais avec de la bonne humeur, vous vous y ferez.
Des difficultes,
surtout pour le logement.
Ou comptez-vous vous installer ?
Vous comptez loger longtemps chez moi ?
Trouvez-moi un appartement, je vous rends le votre.
Vous ne voulez pas mettre a la porte un resistant.
Vous avez fait de la resistance ?
Oui. J'ai meme ete blesse a Wagram.
A Wagram ?
On a pris d'assaut la station de metro Wagram,
une heure avant l'arrivee de la division Leclerc.
Mes compliments.
La resistance a beaucoup servi l'armee.
Cayatte doit etre le 1er cineaste a evoquer
les deportes qui reviennent des camps de concentration
dans un sketch glacant ecrit avec Charles Spaak.
Une famille a imite la signature d'une parente,
alors qu'elle avait ete envoyee a Dachau ou Ravensbruck.
Quand elle revient,
on decide d'envoyer son neveu pour rattraper cette escroquerie.
Tante Emma.
C'est moi, Gaston.
Notons que cette femme ne peut pas dormir sur un lit
et que Cayatte nous la montre allongee sur le sol de la chambre.
Tu m'as reconnu.
Note que j'ai maigri. Dame, les privations.
Enfin, je veux dire les...
Simone et les enfants ont prie tous les jours pour toi.
Moi aussi, naturellement.
Malgre les plaisanteries de Charles qui racontait que...
Enfin, je ne voudrais pas te fatiguer, mais...
nous allons t'entourer de tellement de soins et de tendresse
que tu reprendras vite le dessus.
Dans la famille, on est solides.
Tu te souviens ton pere, comme il sciait son bois a 93 ans ?
Et ta mere, comme elle a danse a la noce a Clementine, passe les 80 ?
Du coffre, nous en avons.
Bon pied, bon oeil jusqu'a la fin.
Bien sur, il y a une limite a tout.
Ils auraient reussi a quitter Berlin a bord d'un helicoptere
qui les aurait conduits a un port hollandais ou tout etait pret.
La guerre dans le...
Regardez cette pension de famille chez Clouzot.
Qu'est-ce qui te prend ?
Si la guerre ne vous interesse pas,
n'en privez pas les autres.
Cet ancien prisonnier joue par Louis Jouvet...
Fichez-nous la paix, avec votre guerre.
...chef de clinique a la faculte,
vous conseille d'eviter les graisses, epices, condiments
et toute alimentation provoquant de l'infection intestinale.
Rapatries, dirigez-vous au centre de reclassement
ou tout sera fait pour vous permettre de trouver un emploi.
N'oublions pas Les Maudits, de Rene Clement,
co-ecrit avec Jacques Remy, le pere d'Olivier Assayas,
et Henri Jeanson, dans l'immediate apres-guerre,
et qui raconte la fuite de tout un groupe de nazis,
de collaborateurs et d'escrocs.
Pratiquement tous les personnages sont detestables ou repugnants.
Audace indeniable,
et ce a un moment
ou, a Hollywood, les films antinazis se font de plus en plus rares.
Certains sont meme transformes
au montage en films anti-communistes.
Chacun de nous a sa specialite.
Mon mari s'est toujours tenu en contact
avec ses compatriotes de l'exterieur.
Monsieur Helixel, comme savant,
dont les recherches apporteront peut-etre la grande victoire finale.
La victoire n'appartient pas forcement a qui gagnera la guerre.
La victoire n'est jamais un fait acquis.
On ne la perpetue qu'avec une action opiniatre dans la paix.
Dieu nous ecoute et notre Fuhrer nous garde.
Et puis il y a Le Silence de la mer.
Melville avait voulu adapter le roman de Vercors,
paru dans la clandestinite.
Mais Vercors avait refuse.
Melville passa outre,
declarant qu'il soumettrait son film a un jury de resistants.
Si le resultat etait negatif, il le brulerait.
Voila qui temoigne d'une audace, d'une confiance en soi incroyable.
Je me nomme Werner Von Ebrennac.
Je suis desole, je...
L'oeuvre magistrale, exigeante,
montre que la resistance peut aussi passer par le silence.
Cela a ete naturellement necessaire.
J'eusse evite, si cela etait possible...
Je pense que mon ordonnance fera tout pour votre tranquillite.
Quand il laissait ce silence envahir la piece
et la saturer comme un gaz pesant et irrespirable,
il semblait etre celui de nous 3 qui s'y trouvait le plus a l'aise.
Alors, il regardait ma niece,
avec cette expression d'approbation a la fois souriante et grave
qui avait ete la sienne des le premier jour.
Et moi, je sentais l'ame de ma niece
s'agiter dans cette prison qu'elle avait elle-meme construite.
Je le voyais a bien des signes,
dont le moindre etait un leger tremblement des doigts.
Je suis heureux d'avoir trouve ici un vieil homme digne
et une demoiselle silencieuse.
Il faudra vaincre ce silence.
Il faudra vaincre le silence de la France.
Cela me plait.
Melville m'avait raconte qu'a Marseille,
un exploitant avait pris le titre au pied de la lettre
et avait dessine sur la facade du cinema
un officier dans un sous-marin, avec un periscope,
et, au loin, un bateau qui etait torpille et qui explosait.
Alors les spectateurs qui sont venus voir le film
sur la foi de cette affiche,
pendant la premiere moitie du film, restent tranquilles, en se disant :
"Il y a un moment ou l'officier va partir
"et ou la castagne va commencer."
Quand ils se rendent compte qu'il ne se passe strictement rien,
ils ont saccage les fauteuils du cinema,
et cette histoire faisait jubiler Melville.
- Moi, c'est Manon. - Ca m'est egal.
Je vous interdis de parler, vous etes ma prisonniere.
Parmi les films qui parlent de l'immediate apres-guerre,
il y a Manon, de Clouzot,
qui, au detour de quelques plans,
evoque la violence de l'epuration.
C'est pas beau a voir. Vivement qu'on se tire d'ici !
C'est la meme chose partout.
- Laissez-moi partir. - Vous etes folle ?
Je recommencerai pas.
L'apres-guerre va faire naitre un courant de films populaires,
temoignant, comme l'ecrit Jacques Lourcelle,
d'un optimisme, d'un appetit de renouveau.
Citons ce petit miracle qu'est L'Ecole buissonniere,
cette oeuvre si attachante de Jean-Paul Le Chanois.
Pour moi, la discipline, les textes appris par coeur,
les bras croises, les punitions, tout ca, ca n'existe pas.
Comment ?
L'important, c'est d'essayer de decouvrir une ame,
sous chaque visage.
Vous parlez comme monsieur le cure !
Qu'importe le nom.
Appelez-ca "ame", "caractere"...
Chaque gosse a sa personnalite. Il faut la trouver.
Et c'est pas en donnant des coups de baguette.
Quand bien meme elle ferait jaillir de l'eau.
On fait pas boire un mulet qui a pas soif.
"Ceux qui nous attaquent sont des imbeciles.
"Signe : La Classe".
Vous faites pression sur les enfants
pour defendre votre cause.
L'imprimerie sert donc a ca.
Cette affiche a ete faite a mon insu.
Je la considere comme une affiche de mobilisation.
C'est la guerre.
Vous connaissez la guerre ?
- J'ai vu 2 guerres. - Je sais.
Trop jeune pour l'une, trop vieux pour l'autre.
Votre guerre ne me fait pas peur.
Avant de devenir l'auteur de Papa, maman, la bonne et moi
et d'une si mauvaise adaptation des Miserables,
avant de devenir une tete de turc de la Nouvelle Vague,
Jean-Paul Le Chanois avait ete un scenariste malin,
celui de La Main du diable, de La Dame d'onze heures,
qu'il avait ecrit le scenario original d'Europe 51,
ce qui n'est pas rien.
Il a realise a cette epoque toute une serie de films populistes,
choraux, qui sont estimables, comme Sans laisser d'adresse.
Faut pas se plaindre.
Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts.
On n'a plus de statues, mais...
il nous reste les socles.
Qui nous montrait un Paris avec des socles sans statues
et qui evoquait des milieux rarement evoques
dans le cinema francais,
comme cette assemblee
d'un syndicat de chauffeurs de taxis.
Je suis pas doue pour les chiffres. Je m'en suis apercu toute l'annee
et en ecrivant ce rapport
et ce soir en chargeant un client qui n'avait pas d'argent.
Et pourtant, la situation est bonne.
Il faut vous feliciter,
vous qui payez vos cotisations,
les seuls impots volontaires de cette epoque.
Il fut aussi de tous les combats pour defendre le cinema,
notamment en 1946, contre les accords Blum-Byrnes.
A Washington, Leon Blum,
ambassadeur extraordinaire de la Republique,
signe les accords economiques franco-americains.
Ces accords stipulaient qu'en contrepartie
des prets consentis pour reconstruire la France
et de l'effacement de la dette de 2 milliards,
on devait supprimer le contingentement
limitant le nombre de films americains.
Mais surtout, les cinemas
ne pouvaient passer de films francais que pendant 12 semaines par an,
ce qui laissait 40 semaines aux films etrangers,
donc americains.
Ces mesures risquaient de detruire le cinema francais
et provoquerent de nombreuses reactions, manifestations,
orchestrees par le Parti communiste.
Des realisateurs,
Daquin, Gremillon, Autant-Lara, Le Chanois,
Becker.
Par des acteurs, Gerard Philipe, Jean Marais...
Et les accords furent renegocies.
Les cinemas purent passer des films francais
pendant 13 semaines, au lieu de 12.
Le contingentement des films americains fut retabli.
Et surtout quelques fonctionnaires de genie
creerent au CNC le fonds de soutien automatique,
qui etait alimente par une taxe de 10,9 %
prelevee sur les billets de tous les films
et repartie seulement aux films francais
au prorata de leurs recettes.
Idee lumineuse, geniale,
qui allait sauver le cinema francais.
Et idee que les Americains n'ont jamais comprise.
Ils ont toujours cru que le cinema francais
etait subventionne et non pas autoregule.
Je me souviens d'une discussion avec Jack Valenti
et Toscan Duplantier ou Jack Valenti ressortait ce cliche,
que le cinema francais etait
un cinema d'Etat.
Et on lui disait : "Mais non.
"Il n'est pas subventionne par l'Etat."
"Et par qui ?" lui demande Jack Valenti.
Et Toscan lui dit : "Par vous ! C'est vous !
"C'est l'argent preleve sur les billets de vos films
"qui revient en fonds de soutien automatique,
"qui est redistribue aux films."
Systeme qu'avait compris Steven Spielberg
et qu'il avait trouve genial.
Il avait dit : "C'est la meilleure maniere
"de lutter contre l'imperialisme."
Sous-titrage : ECLAIR
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