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Original subtitles

Soldats.

Sortez vos armes !

Ouvrez le ban.

« Au nom du peuple français,

le premier conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris,

dans sa séance du 22 décembre 1894 a reconnu à l'unanimité le nommé Dreyfus Alfred,

capitaine breveté au 14e régiment d'artillerie,

stagiaire à l'état-major de l'armée, coupable de haute trahison,

et l'a condamné à l'unanimité à la déportation dans une enceinte fortifiée

et à la dégradation militaire. »

Alfred Dreyfus, vous n'êtes plus digne de porter les armes.

Au nom du peuple français, nous vous dégradons.

Soldats.

On dégrade un innocent !

On déshonore un innocent ! Vive la France !

Vive l'armée !

Traître !

De quoi a-t-il l'air, Picquart ?

D'un tailleur juif

qui pleure tout son or qui va à la poubelle.

- À mort ! - Traître !

Je suis innocent !

Les Romains jetaient les chrétiens aux lions. Nous leur donnons les juifs. C'est le progrès, j'imagine.

Quelle était l'ambiance quand la cérémonie s'est terminée ?

Comme si on purgeait un corps sain de quelque chose de pestilentiel,

et la vie reprenait son cours.

Je regrette seulement que le protocole empêche le ministre de la guerre d'être présent à un pareil spectacle historique.

- On a mentionné mon nom ? - Pas à ma connaissance, M. le Ministre.

Peu importe. Vous avez fait du bon travail, Picquart.

Nous avons été impressionnés par la façon dont vous vous êtes conduis durant cette sale affaire.

- N'est-ce pas, mon cher Boisdeffre ? - En effet, mon cher ministre.

Le colonel Sandherr était-il en état d'assister à la cérémone ?

- Il était là, mon général. - Et ses tremblements ?

Il les maîtrisait.

J'ai bien peur que son état ne s'améliore pas.

Le moment venu, nous aimerions que vous le remplaciez.

Avec tout le respect que je vous dois, je n'ai aucune expérience en renseignement.

Il faudra vous y mettre.

La leçon à tirer du châtiment de Dreyfus est de montrer au monde ce que nous faisons des traîtres.

Je vais l'envoyer dans un endroit où il ne puisse parler à personne,

et ce qui est le plus important, où personne ne puisse lui parler.

- La colonie pénitentiaire de Cayenne ? - Non, mieux que ça.

Un rocher désert où il sera tout seul. L'Île du Diable.

Ne me dis pas qu'ils parlent encore de ce maudit juif ?

Picquart. Vous le connaissiez, n'est-ce pas ?

- Pardon, qui donc ? - Dreyfus.

Oui, il était mon élève à l'école supérieure de guerre.

Vous pensez qu'on l'a traité différemment parce qu'il était juif ?

Voyons Edmond, évidemment ! En tant qu'avocat, je peux te dire

qu'à aucun officier catholique on aurait refusé de cette façon une procédure régulière.

Vous êtes d'accord, Picquart ?

On lui a refusé une procédure judiciaire régulière comme tu dis, Louis,

parce que l'affaire impliquait des questions de sécurité nationale

qu'on ne pouvait pas évoquer en audience publique.

Les preuves contre lui ne manquaient pas, je peux vous l'assurer.

Je ne vous ai pas dit ?

Philippe et moi, nous avons trouvé un restaurant alsacien rue Marbeuf absolument merveilleux.

- Une très bonne adresse. - Ah oui ? Comment s'appelle-t-il ?

- Mon commandant ? - Mon capitaine ?

Mon commandant, ai-je fait quelque chose qui vous ait offensé ?

Non.

Vous êtes le seul de mes professeurs à m'avoir mis une mauvaise note.

Peut-être que je ne partage pas la haute opinion que vous avez de vos compétences.

Ce n'est donc pas parce que je suis juif ?

Je prends grand soin de ne jamais laisser mes sentiments personnels affecter mon jugement.

S'il vous faut en prendre grand soin, c'est que c'est une hypothèse envisageable.

Si vous me demandez si j'aime les juifs, je suppose qu'en toute franchise, la réponse serait non.

Mais si vous suggérez qu'à cause de cela je pourrais avoir envers vous une attitude discriminatoire sur un plan professionnel,

je peux vous assurer que non.

Jamais.

- Georges, laissez-moi vous aider. - Viens, mon ange.

Il sera à Bruxelles mercredi.

- Tu peux venir ? - Oui.

Tu ne te sens jamais coupable ?

- Ce n'est pas mon mari. - Tu sais ce que je veux dire.

Pourquoi coupable ? Tu étais à moi bien avant son arrivée.

À vrai dire, j'ai encore du mal à comprendre pourquoi tu l'as épousé.

Il me l'a demandé.

Pas toi.

Tu crois qu'il est au courant pour nous ?

Non.

- Pourquoi ? - S'il savait, il me tuerait.

- Tu es bien sûre qu'il est à Bruxelles ? - C'est ce qu'il m'a dit.

- Qui est là ? - Télégramme.

- Commandant Picquart ? - Oui.

Merci.

- C'est du général Gonse. - Qui est-ce ?

Le chef du service de renseignement.

- Il veut me voir demain matin. - Oh chéri, tu as des ennuis ?

Je priais pour que ce jour n'arrive jamais mais nous y voilà.

Il est impossible pour le colonel Sandherr de conserver son poste de chef de la section de statistique.

Je suis navré de l'apprendre.

Vous êtes désormais responsable du renseignement.

Vous êtes promu au grade de lieutenant-colonel.

Ce qui fait de vous le plus jeune colonel de l'armée.

- Félicitations. - Merci, mon général.

Ne manquez pas de me tenir pleinement au courant.

N'est-ce pas, mon cher garçon ? J'ai horreur des mauvaises surprises.

J'ai demandé au commandant Henry de vous faire visiter la maison.

Il ne s'attendait pas à être lui-même nommé à ce poste ?

Mon Dieu non, c'est quelqu'un de bien trop rustre. Le père de sa femme est aubergiste, je crois.

- Vous n'êtes pas marié vous-même ? - Non, mon général.

- Pas de raison particulière ? - Non.

Rien qui pourrait vous laisser exposer au chantage ?

Non, mon général.

Il faut bien que je vous pose la question, vous comprenez.

Commandant Henry, entrez, je vous en prie.

- Mon général. - Le colonel Picquart

est désormais responsable de la section de statistique.

- Souhaitez-lui la bienvenue. - Certainement, mon général.

Mon colonel.

Voilà.

- J'avais toujours cru ces bâtiments inoccupés. - Ici personne ne vient nous déranger.

Je n'en doute pas.

Bachir !

Bonjour, mon commandant.

Voici le colonel Picquart. Il va prendre le commandement de la section.

Bachir connaît tous nos petits secrets.

- N'est-ce pas, Bachir ? - Oui, mon commandant.

Bon les gars, c'est quoi ce bazar ? On vous entend depuis la rue.

Ça va.

Des agents de police. Des indicateurs. Très utiles.

Le colonel Sandherr préférait les voir traîner ici où il pouvait les avoir à l'œil.

- Qu'est-ce que ça sent ? - Ne m'en parlez pas. Les égouts.

Tout le quartier pue.

Je vous présente les capitaines Junck et Valdant.

- En train de faire quoi ? - Ils traitent la correspondance.

Valdant préfère la méthode sèche, Junck, la vapeur.

- Ce sont des lettres privées ? - Plus maintenant.

Repos, capitaine.

Vous vous souvenez sans doute du capitaine Lauth de l'affaire Dreyfus.

Le colonel Picquart est notre nouveau chef.

Et vous, vous faites quoi exactement ?

Il faudra que nous en parlions.

Vous n'avez pas non plus oublié Gribelin, l'archiviste.

Le colonel Picquart remplace le colonel Sandherr.

Vous en avez des archives ici.

Très bien, continuez.

Ici vous avez le téléphone. Là c'est mon bureau.

Nous n'avons pas de secrétaire. Le colonel Sandherr ne leur faisait pas confiance.

Et voici son bureau.

- Je suppose que maintenant, c'est le mien. - Il va falloir s'y habituer.

Voici vos clefs, mon colonel. La porte d'entrée, le bureau, le tiroir, le coffre.

Merci. Vous alliez me dire sur quoi travaillait le capitaine Lauth ?

Il assemblait les morceaux de la correspondance de l'attaché militaire allemand.

- Le colonel von Schwartzkoppen. - Sa correspondance privée ?

Eh oui.

- Le ministre est-il au courant ? - Absolument.

Nous suivons avec plaisir les aventures du colonel. Il a une liaison depuis des années.

- C'est si surprenant ? - Assurément.

Quand c'est avec l'attaché militaire italien, le major Panizzardi.

Bonté divine !

Comment mettons-nous la main sur ces lettres ?

Voyons, mon commandant. C'est moi le chef de la section.

La femme de ménage de l'ambassade d'Allemagne, Marie Bastian.

Une fois par semaine, elle nous remet le contenu de sa corbeille à papier.

Ce sont des documents importants, mon colonel. Pas simplement les billets doux d'une tapette.

Vous vous souvenez de ça ?

- Le bordereau Dreyfus, bien sûr. - Il était en six morceaux quand elle me l'a remis.

Lauth les a recollés, photographiés, effacés les traces de déchirure

pour qu'on ne puisse pas deviner d'où il venait. Sans ça, nous ne l'aurions jamais pris.

Remarquable.

Nous l'avons fait encadrer pour le colonel Sandherr le jour où le traître a été dégradé.

Très bien. Je vous remercie, commandant.

J'ai l'impression que nous allons très bien nous entendre.

Merci, mon colonel. Je l'espère.

« Je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants.

Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont la pièce s'est comportée.

Une note sur les troupes de couvertures.

Une note sur une modification aux formations de l’artillerie.

Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne. 14 mars 1894.

Puis-je voir ?

On l'a récupéré la semaine dernière à l'ambassade d'Allemagne.

- Où se trouvent tous ces documents qu'il mentionne ? - Maintenant ? Probablement déjà à Berlin.

Alors qui est l'espion ?

Eh bien, que nous dit le bordereau ?

Il s'agit vraisemblablement d'un officier d'artillerie.

Il semble qu'il ait servi dans toutes les quatre sections de l'état-major.

Les seuls officiers à avoir servi dans toutes les quatre sections sont ces brillants jeunes gens de chez vous,

détachés de l'école supérieure de guerre.

Je serais bien surpris que l'un d'entre eux ait été un traître.

Il y en a pourtant un.

Nous aimerions avoir des spécimens d'écriture de chaque officier d'artillerie

- à avoir récemment effectué cette rotation. - Bien entendu.

Ce sont les seuls artilleurs qui ont servi dans les quatre sections.

Souriau, Gaston, Corbin.

Dreyfus. Étienne. Dreyfus ?

- Le juif ? - Le seul juif du bâtiment.

Ça pourrait !?

Ça pourrait très bien être... Nous ferions mieux de la donner à Du Paty.

Le commandant Du Paty ? Il a quelque chose à voir là-dedans ?

Oui, le commandant Du Paty est un véritable détective amateur.

Picquart, vous ferez entrer Dreyfus par cette porte.

Henry, vous serez caché derrière cette carte.

Je ferai semblant de m'être blessé au doigt

et je lui demanderai de prendre une lettre sous ma dictée.

Cochefert, vous et votre collègue serez assis. Prenez cette chaise, s'il vous plaît.

Vous serez assis ici pour procéder à l'arrestation.

Gribelin, vous prendrez des notes.

Et alors...

Une fois qu'il aura avoué...

je lui proposerai d'adopter la seule solution honorable.

- Il est à l'entrée, mon commandant. - Picquart, allez-y.

Tout le monde en position. Bonne chance, Messieurs.

- Bonjour, mon commandant. - Mon capitaine.

Pardonnez ma tenue.

Je suis convoqué à une réunion d'officiers d'état-major dans le bureau du chef.

- « en tenue bourgeoise. » - C'est exact.

Quel soulagement !

- J'ai cru qu'un collègue avait pu me faire une farce. - Non, ce n'est pas une farce. Je vais vous accompagner.

- Non, ce n'est pas la peine. - J'insiste.

C'est calme par ici. Vous ne trouvez pas ?

Eh bien, je vais vous dire au revoir.

Au revoir, mon commandant.

Entrez.

- Madame Sandherr ? - Oui.

Je suis le colonel Picquart, le successeur de votre mari.

Vous avez sa place. Que voulez-vous de plus ?

- Laissez-nous en paix. - Qui est-ce ?

- Picquart. - Je l'ai convoqué. Faites-le entrer.

- Bonjour, mon colonel. - Venez par ici, Picquart.

Il y a certaines choses ici qui vous seront utiles.

Mon secrétaire, là-bas. En bas.

Il y a quelque chose que vous devez avoir.

En bas.

Le sac, ouvrez-le.

Ce sont les fonds secrets. Il devrait y avoir 48.000 francs.

Maintenant, ils sont à vous.

Dans le bureau, le tiroir du haut. Il y a un dossier.

Vous le voyez ?

Oui, je l'ai.

- Qui sont-ils ? - Des gens suspectés de trahison.

- À arrêter en cas de guerre. - Tous ?

Oui, 2.500 noms.

Gribelin a la liste principale.

100.000 étrangers à interner.

- Bonté divine ! - Et encore, il manque les juifs.

Ma femme pense que c'est une honte que j'ai été mis à la retraite.

Je me dis que je suis ravi de me fondre dans la masse.

Quand je regarde autour de moi et que je vois le nombre d'étrangers qu'il y a partout,

que je constate la dégénérescence de toutes nos valeurs morales et artistiques,

je me rends compte que je ne reconnais plus la France.

- Je ferai de mon mieux pour protéger notre pays. - Faites donc, enfin ce qu'il en reste !

Mon colonel.

Bonjour, Bachir.

- Bonjour, mon colonel. - Désolé de te déranger.

Commandant Henry ! Juste un mot, si je puis me permettre.

Mon colonel. Matinal ?

- Il va falloir faire quelques changements dans ce service. - Des changements, mon colonel ?

Je ne veux plus voir traîner ici tous ces personnages douteux.

Je veux qu'on mette sur pieds un système de laissez-passer.

- Et puis ce Bachir est désespérant. - Vous voulez vous débarrasser de Bachir ?

Pas avant de lui avoir trouvé une autre affectation.

Mais commençons au moins par installer une sonnerie électrique pour savoir qui rentre dans l'immeuble.

- Bien, mon colonel. - Qui y a-t-il dans ce sac ?

La dernière livraison de Madame Bastian.

- Quand l'avez-vous reçue ? - Hier soir.

Elle le dépose dans une église qui est sur ma route pour rentrer chez moi.

- Et vous l'emportez chez vous ? - C'est sans risque. Il n'y a que ma femme et moi.

La question n'est pas là. Du matériel aussi sensible doit aller au bureau aussitôt ramassé.

Je le garderai dans mon coffre

et c'est moi qui déciderai quelle piste suivre et à qui confier cette tâche.

Le colonel Sandherr a toujours été satisfait de ma façon de travailler.

Le colonel Sandherr est rongé par la syphilis au stade tertiaire.

Autrement dit, paralysie générale avec atteinte au cerveau.

Ce sera tout.

Bien, mon colonel.

Une dernière chose.

La prochaine fois que Mme Bastian aura une livraison de prévu, c'est moi qui relèverai la boîte aux lettres.

- Alors ? - C'est un petit bleu.

« Monsieur, j'attends avant tout une explication plus détaillée

à celle que vous m'avez donnée l'autre jour sur ma question en suspens.

En conséquence je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes...

- mes ? - Mes relations.

mes relations avec la maison de R. ou non. »

Il a dû décider de ne pas l'envoyer. Il y a l'adresse au dos.

« M. le commandant Esterhazy. 27, rue de la Bienfaisance. »

« Walsin Esterhazy, 74e régiment d'infanterie en garnison à Rouen. »

Rouen.

« La maison de R. » Y a-t-il là-bas un autre traître ?

Je veux une liste de nos inspecteurs les plus fiables.

Quelqu'un de discret.

- Je vais demander au commandant Henry. - Non.

Je veux que ça reste entre nous.

Je préfère pour l'instant laisser le bureau en-dehors de cette affaire.

- Colonel Picquart? - Oui.

- Jean Alfred Desvernine de la Sûreté. - Parfait.

J'ai un travail pour vous. Une affaire délicate.

Il y a un nom à l'intérieur de la couverture.

Je veux tout savoir de lui. Comment il vit, qui il voit.

En particulier qui a un rapport quelconque avec l'ambassade d'Allemagne.

C'est très délicat, vous comprenez ? Ne venez pas au ministère.

- Dans quel délai pouvez-vous me contacter ? - Donnez-moi une semaine.

- Apollon, c'est grec ? - Non, c'est une copie romaine.

- L'original est perdu. - Vous voulez dire que c'est un faux ?

Non, c'est une copie. Ce n'est pas pareil.

- J'aurais préféré vous en parler moi-même. - Quelle importance ?

Simplement que j'avais demandé à Lauth de ne mentionner cela à personne.

Il ne pense peut-être pas que je suis personne.

Qui a dit le contraire ?

- Puis-je me permettre de vous donner un conseil ? - Je vous en prie.

Il est facile quand on est nouveau dans ce métier de s'imaginer

que le premier type un peu douteux que vous rencontrez est un maître espion.

En vérité, ce commandant Esterhazy est coincé à Rouen, sans avoir le moindre accès à du matériel confidentiel.

C'est du menu fretin, rien de plus.

Et à en croire ceci, même Schwartzkoppen le considère comme de la gnognotte.

De toute façon, gardez-le à l'œil. Mais si j'étais vous, je ne perdrais pas trop de temps avec lui.

Je vous remercie, commandant. Sage conseil, j'en suis sûr.

Les voilà.

- Ce n'est pas sa femme, je présume ? - Non.

Marguerite Pays, prostituée en carte, 26 ans.

Connue sur le trottoir comme Marguerite Quatre-Doigts.

- Vous plaisantez ? - Non.

Il l'a installée dans un appartement de la rue de Douai près de Montmartre.

Je croyais qu'il était en garnison à Rouen.

- Il n'y est jamais. - Jamais ?

Tenez, un détail curieux. D'après ses camarades, il cherche toujours à se faire inscrire à des cours d'artillerie.

Il n'est pas dans l'artillerie.

Vous devriez repartir.

Quelle est la prochaine étape ?

En face de l'ambassade d'Allemagne, rue de l'Île, il y a un immeuble d'habitation.

Il y a un appartement vide à louer.

Les Allemands utilisent le rez-de-chaussée comme mess pour les officiers.

Nous aurions besoin d'installer du matériel. Ce serait risqué et coûteux.

- Pourquoi ne pas simplement faire suivre Esterhazy ? - Mais vous l'avez vu, mon colonel.

Il est malin. Il nous repèrera tout de suite.

Louez l'appartement.

- Bonjour. - Mon colonel.

Le colonel Schwartzkoppen est en bas, avec le major Panizzardi, l'attaché militaire italien.

Vous êtes arrivé juste au bon moment.

Voilà Schwartzkoppen.

Et puis Panizzardi Alessandro. Joli garçon, n'est-ce pas ?

L'ambassadeur, le comte Munster...

et quelques diplomates et officiers que nous n'avons pas encore réussi à identifier.

- Et pas Esterhazy ? - Non.

Mon colonel, ils s'en vont.

Mon Dieu, mais ils sont amoureux !?

Messieurs, puis-je vous rappeler que ce que vous allez voir est classifié ?

Comme vous le savez, nos canons ont toujours été limités à deux coups par minute.

J'ai donc l'honneur de vous présenter le canon 75.

Il est équipé d'un frein hydropneumatique qui absorbe l'énergie du tir,

permettant de ne pas recalculer la visée après chaque tir.

Grâce à ce système, la cadence va être multipliée par dix.

Canonniers, à la pièce !

Pour un tir de douze coups. Approvisionnez. Chargez.

- Chargeur prêt. - Tireur prêt.

Feu !

Si nos voisins allemands se décident à nous faire une nouvelle visite,

nous leur réserverons un plus chaleureux accueil.

- Au 75 ! - Au 75 !

Colonel Picquart ?

- Oui. - Colonel Foucault.

Attaché militaire à Berlin. Pourriez-vous m'accorder un instant ?

Oui.

Vous a-t-on parlé de l'agent double que nous avons dans le service de renseignement allemand ?

- Cuers ? - Cuers.

Il est venu me voir la semaine dernière. Il dit que les Allemands ont un espion dans l'armée française.

- Il vous a donné un nom ? - Il ne le connaît pas.

Il dit qu'il a une cinquantaine d'années. Chef de bataillon.

Et cela fait environ deux ans qu'il passe des renseignements de second ordre,

principalement dans le domaine de l'artillerie.

J'ai pensé que vous devriez être mis au courant.

Merci, je vais regarder cela.

Alors ? Qu'y a-t-il de si urgent ?

- Ça, c'est intéressant. - Ce qui est intéressant est ce qu'il a dans la main.

- Une canne ? - Non, ça.

- Combien de temps entre les deux ? - Douze minutes.

- Il ne prend aucune précaution. - Il s'en fiche.

Bonté divine, ce que vous autres arrivez à faire aujourd'hui !

- Qu'en dit le général Gonse ? - Je ne lui en ai pas encore parlé.

Et pourquoi donc ?

Je voulais restreindre cette affaire à un cercle aussi limité que possible.

Avec votre permission, j'aimerais mettre le ministre au courant.

Et pourquoi ?

Quand le général Billot a remplacé le général Mercier au ministère de la guerre,

il a clairement fait comprendre qu'il voulait être averti de tout ce qui posait un problème politique.

D'accord. Vous ferez bien de lui en parler, mais soyez discret.

Je ne veux pas d'un autre scandale Dreyfus.

Esterhazy... Esterhazy...

Le nom me semble familier.

Vous avez eu affaire à lui ?

Ça éveille des souvenirs dans cette vieille caboche.

M. le ministre.

Consultez les dossiers du bureau à propos de... Quel est donc son nom exact ?

Marie Charles Ferdinand Walsin Esterhazy, 74e régiment d'infanterie.

- Comment voulez-vous procéder ? - Ce n'est pas facile.

À part ces photos, tout ce que nous avons, c'est un télégramme qui n'a pas été envoyé,

et les ragots d'un agent double à Berlin que nous ne pouvons pas utiliser.

Alors colonel, il va vous falloir trouver des preuves.

- Vous voudriez le poursuivre ? - Bien entendu, pourquoi pas ?

Le général Boisdeffre souhaite éviter un autre scandale Dreyfus.

Le scandale serait de le laisser s'en tirer comme ça.

M. le ministre, Esterhazy nous a écrit deux fois cet été.

Tiens donc !

« Je demande instamment à être muté de Rouen à l'état-major général à Paris.

- L'impudence de ce type ! - Il veut mettre la main sur de vrais secrets,

et en tirer beaucoup d'argent. Je peux prendre ces papiers ?

Bien entendu.

Merci.

Veuillez déclarer vos nom et profession.

Alphonse Bertillon, chef du service de l'identité judiciaire à la police de Paris.

Vous êtes un expert en analyse graphologique.

On vous a demandé de comparer la note adressée à l'ambassade étrangère

- avec l'écriture de l'accusé. - C'est exact.

Et ça ne fait aucun doute dans votre esprit qu'elles ont été écrites par une seule et même personne ?

Je n'ai aucun doute là-dessus.

M. Bertillon, il existe certes des similitudes, mais aussi beaucoup de différences.

- Les O, les double S, vous le dites vous-même. - Oui, mais elles sont délibérées.

C'est une opération d'auto-forgerie.

Si vous voulez, n'oubliez pas que par exemple le bordereau

a été écrit sur une feuille extrêmement fine.

Comme celle-ci. Nous n'écrivons jamais des lettres là-dessus.

Ceci permet... Bon, excusez-moi.

d'avoir une transparence parfaite.

Et donc d'utiliser un patron en-dessous. Un modèle, comme une écriture glissée.

Il y a par exemple un mot en particulier,

qui est le mot « intérêt »,

que je vous ai reproduit ici avec une réticulation de 5 mm

pour un gabarit de 12,5 mm.

Vous pouvez remarquer un décalage de chevauchement des lettres de 1,25 mm.

Ici encore un agrandissement extrêmement détaillé du mot « intérêt ».

Vous remarquez quoi. À chaque fois, il y a un écart.

L'écart est d'exactement 1,25 mm.

Il est absolument impossible qu'une main abandonnée à elle-même

dans une écriture naturelle reproduise deux fois le même tracé.

C'est une chance sur un million.

Donc la conclusion est que Dreyfus a falsifié sa propre écriture

au cas où il serait découvert.

Je croyais vous avoir entendu déclarer que j'étais coupable parce que l'écriture de la note était la mienne.

En effet.

Et pourtant je suis également coupable parce que l'écriture n'est pas la mienne.

Exactement.

Alors mon commandant, qu'allez-vous dire au ministre ?

Que les chances de condamnation ne sont pas à plus de 50/50.

Pourquoi donc ?

Quel mobile peut-il avoir ? Ça ne peut pas être l'argent.

Il a des revenus personnels représentant vingt fois sa solde de capitaine.

À mon avis, vous n'avez pas établi le mobile.

Mon Dieu, vous devriez voir les preuves que nous avons contre le juif.

Une lettre d'un officier étranger le traitant bel et bien de « cette canaille de D. ».

« Cette canaille de D. », vous dites ? Servez-vous-en.

Pour trahir notre source la plus secrète ?

- Les audiences sont à huis-clos. - Avec Dreyfus et son avocat qui sont là ?

Et si je revenais devant la cour pour décrire ce qu'il y a dans nos dossiers ?

Vous ne pouvez pas. Vous avez déjà fait votre déposition.

- Et si vous disiez un mot au président de la cour ? - Avec tout le respect que je vous dois, mon commandant,

je suis ici pour observer, pas pour intervenir.

Très bien, alors je vais m'en charger.

La cour a reçu des informations d'après lesquelles votre déposition précédente était rien moins que complète.

Je souhaitais éviter de révéler des informations secrètes.

- Eh bien révélez-les maintenant. - Si la cour insiste, très bien.

En mars, une personne tout à fait honorable,

quelqu'un d'extrêmement honorable nous a informé de la présence à l'état-major général

d'un traître qui transmettait des secrets à une puissance étrangère.

En juin, il a répété cet avertissement de façon plus précise.

Continuez, mon commandant.

Le traître qu'il a nommé, c'est cet homme.

- Et vous jurez que c'est vrai ? - Je le jure.

Cette allégation n'a aucune valeur juridique si on ne peut interroger ce témoin.

Pouvez-vous au moins nous donner le nom de cet informateur ?

C'est hors de question.

Mon commandant, dans cette salle, le secret est bien gardé.

Il y a des secrets dans la tête d'un officier que même son képi doit ignorer.

Et c'est ainsi que le commandant Henry a terminé sa déposition.

À votre avis, a-t-elle été concluante ?

- Elle a certainement été spectaculaire. - Mais pas concluante.

Il ne tenait tout cela que par ouï-dire.

Les gens de la section des statistiques ont réuni un dossier secret des preuves les plus accablantes contre Dreyfus.

Ils estiment que les juges devraient en prendre connaissance.

Je comprends bien pourquoi.

Évidemment, il n'est pas question que Dreyfus et son avocat voient un dossier aussi sensible.

- Ça doit être réservé au juge. - Ce ne serait pas une violation de la procédure ?

Théoriquement oui. Néanmoins, il est d'une importance vitale qu'il le voit.

Au nom de la vérité et de la justice.

Vous comprenez, commandant Picquart.

M. le ministre.

Colonel.

« Au nom du peuple français,

le premier conseil de guerre permanent du gouvernement militaire de Paris,

a rendu le jugement suivant.

Aujourd'hui, 22 décembre 1894, le premier conseil de guerre permanent de Paris

ouï le commissaire du gouvernement dans ses réquisitions et conclusions,

a déclaré le nommé Dreyfus Alfred,

capitaine breveté au 14e régiment d'artillerie,

stagiaire à l'état-major de l'armée, coupable à l'unanimité,

d'avoir en 1894 à Paris livré à une puissance étrangère ou à ses agents,

un certain nombre de documents secrets ou confidentiels intéressant la défense nationale,

et d'avoir ainsi entretenu des intelligences avec cette puissance ou avec ses agents,

pour procurer à cette puissance les moyens de commettre des hostilités ou d'entreprendre la guerre contre la France. »

Je me suis demandée si tu ne m'avais pas oubliée.

- Mais tu m'as oubliée. - Absolument pas.

Philippe ne rentre pas à Paris ce soir.

- Tu te souviens ? - Bien sûr, ma chérie.

J'y pense depuis des semaines.

- Je vais te préparer à dîner. - T'es gentille.

« Quel horrible cauchemar, ma très chère Lucie, je vis depuis près de deux ans.

Les gardiens ont l'interdiction de m'adresser la parole.

Les jours passent sans que j'échange un mot avec personne.

Mon isolement est si total qu'il me semble souvent comme enterré vivant.

S'il ne s'agissait que de moi seul, il y a longtemps que je me serais laissé glisser dans la tombe.

Mais ce n'est plus seulement de ma vie qu'il est question, il s'agit de mon honneur,

de l'honneur de nous tous, de la vie de nos enfants.

Récemment, ils ont commencé à me mettre aux fers chaque soir.

Pourquoi ? Je n'en ai aucune idée.

Il ne s'agit pas d'une mesure de précaution.

C'est une mesure de haine.

Une forme de torture. »

Georges !

Je suis désolé. Je n'arrivais pas à dormir.

- Depuis combien de temps tu es là ? - Un bon moment.

Des lettres, je vois. Lettres d'amour ?

Ce n'est pas grave. Dans ma situation, une femme ne peut espérer de la fidélité.

Ce n'est rien, je t'assure.

- Juste du travail ? - Juste du travail, oui.

15,8

Monsieur.

- Colonel Picquart. - M. Bertillon.

C'est moi qui ai remplacé le colonel Sandherr à la tête de la section de statistique.

On me l'avait dit.

Que puis-je faire pour vous ?

J'ai fait photographié ces deux documents. J'aurais aimé savoir ce que vous en pensiez.

- Je ne porte jamais de jugement sur-le-champ. - Vous pourriez en avoir envie dans ce cas.

Mais oui.

C'est ça. Ah oui.

Eh bien ?

Ce sont les mêmes ?

L'écriture est rigoureusement identique au bordereau de Dreyfus.

Seriez-vous disposé à l'affirmer dans une déclaration écrite sous serment ?

Bien sûr, si vous le désirez.

Et que diriez-vous si je vous disais que ces lettres n'ont pas été écrites par Dreyfus ?

Je vous dirais alors que de toute évidence les juifs ont formé quelqu'un d'autre

à écrire en utilisant la méthode de Dreyfus.

Je veux voir le dossier secret de l'affaire Dreyfus.

- C'est le commandant Henry qui l'a. - Le commandant Henry est en permission.

Oui, mon colonel.

Alors trouvez-le-moi.

Ne vaudrait-il pas mieux attendre le retour du commandant Henry ?

Pourquoi contestez-vous mes ordres ? Trouvez-moi ce dossier.

- Tout est là ? - Oui, mon colonel.

On n'y a pas touché depuis le conseil de guerre.

« Mon cher ami,

ci-joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D. m'a donné pour vous.

Alexandrine.

Ne bourre pas trop !!! »

Je me demande si je pourrais vous dire un mot, mon général ?

- Là, tout de suite ? - Si cela ne vous dérange pas.

Laissez-nous.

- Merci de m'accordez un peu de votre temps. - C'est toujours un plaisir, mon cher Picquart.

Mais je suis si horriblement débordé par les préparatifs de la visite du tsar.

Qu'y a-t-il de si urgent ?

C'est à propos de cette affaire dont je vous ai parlé l'autre jour.

Le commandant Esterhazy.

Esterhazy ?

Puis-je faire un peu de place ?

- Bien sûr. - Merci.

Celles-ci, vous les connaissez déjà.

Bonté divine ! Mais qu'est-ce que c'est que tout ça ?

Nous sommes confrontés à un sérieux problème. Plus tôt nous le règlerons et mieux ce sera.

Esterhazy a écrit pour demander à être muté à l'état-major. Le ministre m'a donné ses lettres.

J'ai été aussitôt frappé par la ressemblance de son écriture avec celle du document

qui a établi la culpabilité de Dreyfus.

J'ai montré les échantillons à M. Bertillon, l'expert en graphologie.

- Vous vous souvenez ? - Oui.

Il m'a confirmé que l'écriture était identique.

À la lumière de cette confirmation, j'ai estimé que je devais réexaminer le dossier secret des preuves

remis au juge qui siégeait lors du passage de Dreyfus en cour martiale.

Non mais attendez.

Vous voulez dire que le dossier secret existe encore ?

Absolument, le voici.

Je dois dire que j'ai été surpris de la fragilité de ces preuves.

Une seule lettre semble faire allusion à Dreyfus et même celle-là se contente d'utiliser l'initiale D.

Mais tout cela était censé avoir été dispersé.

Le général Mercier avait spécifiquement donné l'ordre au colonel Sandherr de s'en débarrasser dès le procès terminé.

De toute évidence, il n'en a rien fait.

Et si je puis me permettre, ce n'est peut-être pas l'existence du dossier qui est en l'occurence le problème central.

Ce qui veut dire ?

Eh bien le bordereau. L'écriture.

Le fait que Dreyfus soit innocent.

Vous allez voir le général Gonse.

C'est lui qui est à la tête des services de renseignement.

Franchement, c'est à lui que vous auriez dû vous adresser d'abord.

Évidemment, mon général.

Mais je pense que nous devrions agir rapidement dans l'intérêt de l'armée.

Je sais où est l'intérêt de l'armée, mon colonel.

Vous allez informer le général Gonse. Il est en congé à la campagne.

Mon général.

Mon capitaine.

Je pensais m'être exprimé clairement.

Je ne veux pas d'une autre affaire Dreyfus.

Ce n'est pas une autre affaire Dreyfus, mon général, c'est la même.

Ah, Picquart !

- Bienvenue dans ma cambrousse. - Mon général.

Qu'est-ce qui vous amène ?

Allez, venez.

Alors nous n'avons pas bouclé le bon coupable !?

Je crains que ce ne soit le cas.

Il n'en demeure pas moins le fait que le bordereau n'a pu être écrit

que par un officier d'artillerie qui connaît de l'intérieur

les quatre services de l'état-major. Et que ce ne peut pas être Esterhazy.

C'est Dreyfus.

Au contraire, c'est là que nous avons commis notre erreur de départ.

Si vous l'étudiez plus attentivement,

vous vous apercevrez que tout ce qui a été transmis était en fait des notes.

Une note sur le canon, une note sur les troupes de couverture, une note sur Madagascar.

Il ne s'agissait pas de documents officiels. Merci.

C'était une compilation de racontars et de conjectures rassemblés par un homme essayant de se faire de l'argent.

Ce n'est pas Dreyfus, c'est Esterhazy.

Je peux faire une suggestion, mon cher Picquart ?

Je vous en prie.

Oubliez le bordereau.

- Je vous demande pardon ? - Enquêtez sur Esterhazy, si vous y tenez.

- Mais ne mêlez pas le bordereau à ça. - Mais le bordereau est la principale preuve contre Esterhazy.

Non, un conseil de guerre a déjà décidé qui a écrit le bordereau. L'affaire est close.

Mais si nous découvrons que c'est Esterhazy le traître et pas Dreyfus ?

Eh bien, nous ne découvrirons pas cela.

Car l'affaire Dreyfus est close, pour la raison que je viens de vous expliquer.

Nous voulons peut-être qu'elle soit close, mon général,

mais la famille Dreyfus refuse de l'accepter.

Ce que je crains est que tôt ou tard, il y ait une fuite et qu'on accuse l'armée d'avoir dissimulé la vérité.

Alors que proposez-vous ?

Il vaudrait mieux faire revenir Dreyfus pour un nouveau procès.

- Un nouveau procès ? Vous êtes fou ? - Est-ce vraiment si inconcevable ?

Évidemment, la première question que tout le monde se poserait est pourquoi les juges ont commis une telle erreur.

Ça nous conduirait tout droit au dossier secret. Ce n'est pas possible.

Et pourquoi donc ?

Mais parce que ça nous mettrait dans de graves embarras !

Je ne vous comprends pas, Picquart. Nous connaissons tous vos opinions sur la race élue.

Qu'est-ce que ça peut bien vous faire qu'un seul juif soit coincé sur un rocher ?

Je suppose que cela m'importe parce qu'il est innocent.

Que vous êtes sentimental !

Les agneaux et les chatons qui viennent de naître ainsi qu'Alfred Dreyfus, tout le monde est innocent.

Vous parlez comme si j'avais quelque affection pour l'homme. Je vous assure que ce n'est pas le cas.

Franchement, je souhaiterais qu'il soit coupable, la vie serait plus facile. Mais le traître est Esterhazy.

Peut-être que c'est Esterhazy, peut-être pas.

Le fait est que si vous ne dites rien, personne ne le saura jamais.

C'est une suggestion abominable.

Vous ne pouvez pas vous attendre à ce que j'emporte ce secret dans la tombe !?

Bien sûr que si !

Emporter des secrets dans la tombe est l'essence même de notre profession.

J'ai dit tout ce que j'avais à dire sur cette question.

Ne mêlez pas Dreyfus à ça. C'est un ordre.

Entrez.

- Mon colonel, je sors pour la nuit. - Bonne nuit.

- Il faudrait que je ferme les portes. - Laissez-moi vos clefs. Je le ferai.

- En fait, je peux rester. - Non, ce n'est pas la peine. Laissez-moi vos clefs.

« J'ai pu me procurer une cartouche du fusil Lebel. Dubois. »

« Cher maître bougre, ce matin, j'ai vu M. Dubois.

Il faut que nous nous voyions aujourd'hui. »

Vous avez trouvé quelque chose d'intéressant ?

- Qui est Dubois ? - Jacques Dubois.

Il travaille dans une imprimerie qui fournit des contrats pour le ministère de la guerre.

Ainsi cette note de Schwartzkoppen

dont vous avez dit au juge qu'elle faisait allusion à Dreyfus,

« Ci-joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D. m'a donné pour vous. »

En fait la canaille, c'est Dubois ?

- Peut-être. - Comment ça, peut-être ?

Qui est le plus susceptible de livrer des plans de Nice ?

Dreyfus ou un imprimeur qui est déjà en contact avec les attachés militaires allemands et italiens ?

Et là, c'est bien votre écriture, n'est-ce pas ?

Ici vous assurez au juge

que c'est l'attaché militaire espagnol, le marquis de Valcarlos, qui vous a dit qu'il y avait un traître à l'état-major.

C'est exact.

« Les Allemands ont à l'état-major un officier qui les tient admirablement informé.

Trouvez-le, Henry. Si je connaissais son nom, je vous le dirais. »

Allons donc ! Vous pensez que ça a l'air de sortir de la bouche d'un marquis espagnol ?

J'ai paraphrasé.

Très bien, alors soyons clair. Si demain je vais voir le marquis pour lui demander

« Avez-vous eu cette conversation avec Henry ? », il le confirmera ?

Non, il mentira comme ils le font tous.

Arrêtez, commandant. Je vous en prie.

Ce dossier secret est une pure fabrication.

Puis-je vous demander si vous en avez parlé au général Gonse ?

- Je lui ai dis que je croyais en l'innocence de Dreyfus. - Et quelle a été sa réaction ?

- Il m'a dit de laisser tomber. - Alors bon Dieu, mon colonel, laissez tomber !

Ce sont eux les chefs. Nous suivons leurs ordres, sinon nous ne sommes rien.

Je ne sais pas si Dreyfus est innocent et franchement, je m'en fous.

Vous m'ordonnez d'abattre un homme et je le fais.

Après ça vous m'expliquez que vous vous êtes trompé de nom.

Eh bien je suis désolé, mais ce n'est pas de ma faute. C'est l'armée.

C'est peut-être votre armée, commandant, ce n'est pas la mienne.

Bonne nuit, commandant Henry.

Bonne nuit.

Mon colonel.

Vous en avez mis du temps !

- Je ne savais pas que nous avions rendez-vous. - Nous n'en avons pas.

- L'idée m'est simplement venue de passer. - Vous n'avez jamais encore fait cela.

Peut-être que j'aurais dû le faire plus souvent.

Quelle petite unité bien à part vous avez là !

- Où est le dossier secret sur Dreyfus ? - Dans le coffre.

Passez-le-moi, voulez-vous ? Ce serait bien aimable.

Merci. Désormais, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je m'en chargerai personnellement.

- Puis-je savoir pourquoi ? - Non.

- Tout est là ? - Bien sûr.

- Vous n'avez pas fait de copie ? - Non.

Bien.

À partir de maintenant, le commandant Henry me remettra directement tout le matériel de Mme Bastian.

Vous pouvez modifier la procédure, mon général, pas les faits.

Justement, il est donc normal qu'ils me soient remis à moi en tant que chef du renseignement.

- Au revoir, colonel. - Mon général.

Vous êtes ravissante. Où est donc Philippe ?

Une crise au ministère. Il va essayer de venir pour la seconde partie.

Où étiez-vous passé ? Voilà des semaines qu'on ne vous a pas vu.

Le colonel ne voit plus aucun de nous ces temps-ci.

Il évolue dans d'autres sphères, maintenant.

Vous refusez du champagne ? Ça doit être grave !?

- Qui y a-t-il, Georges ? - Voici votre mari.

Je m'excuse pour ce terrible retard, mais c'était une affaire d'état.

Picquart, je suis content de vous trouver ici.

J'imagine que vous n'avez pas encore vu le journal ?

Regardez ça, le fac-similé du bordereau de Dreyfus.

Enfin, on peut voir à quoi il ressemble. Sacrés journalistes !

- C'est important ? - Eh oui.

Quelques têtes vont sûrement tomber.

Eh bien colonel, vous commandez un navire qui fuit de toutes parts.

Vous avez raison, c'est une scandaleuse violation du secret d'état.

Et ça ne s'arrête pas là.

Nous avons en notre possession une lettre anonyme.

Nous prévenons que le commandant Esterhazy va bientôt être dénoncé devant la chambre des députés

comme complice de Dreyfus. Qu'en dites-vous ?

Je suis consterné... De toute évidence, quelqu'un de l'état-major tente de saboter mon enquête.

- Picquart ! - Contrôlez-vous, colonel.

C'est une allégation intolérable.

Vous devenez obsédé à l'idée de substituer Esterhazy à Dreyfus,

et rien ne vous arrêtera pour atteindre votre but.

Je devrais vous faire jeter en prison pour faute professionnelle grave.

C'est une méchante affaire, Picquart. Vous me décevez.

Je vous assure que je n'ai révélé à personne l'existence de mon enquête. Je ne suis pas obsédé.

J'ai simplement suivi une piste qui me conduit inévitablement à Esterhazy.

Que feriez-vous si vous aviez une preuve absolue que Dreyfus était un espion à la solde d'un pays étranger ?

S'il s'agissait d'une preuve absolue, bien sûr je l'accepterais.

Il ne peut pas exister une telle preuve.

Nous avons intercepté une lettre récente du major Panizzardi

au colonel Schwartzkoppen.

Voici le passage en question.

« J'ai lu qu'un député va interpeller sur Dreyfus.

Si on me demande à Rome nouvelles explications,

je dirais que jamais j'avais de relations avec ce juif, c'est entendu.

Si on vous demande, dites commes ça

car il faut pas qu'on sache, jamais personne, ce qui est arrivé avec lui. »

Voilà. Qu'en dites-vous ?

- Puis-je voir ce document ? - Non.

Quand ce message vous est-il parvenu ?

Le commandant Henry l'a reçu il y a deux semaines.

J'espère sincèrement que vous ne mettez pas en doute l'intégrité du commandant Henry.

Si vous avez la certitude que ce document est authentique, alors j'admets qu'il doit l'être.

Vous devez donc admettre aussi que Dreyfus est coupable.

Si le document est authentique, oui.

Compte tenu de vos états de service, colonel,

nous avons décidé de ne pas prendre de mesures disciplinaires à votre égard.

Toutefois, nous exigeons

que vous nous remettiez la totalité des documents concernant votre enquête sur le commandant Esterhazy.

Vous quitterez immédiatement Paris pour entamer une tournée d'inspection

des mesures de sécurité dans les garnisons de l'est.

Suis-je rayé des cadres de l'armée ?

Mais non, mon cher garçon. Vous ne serez parti que quelques jours.

Monsieur, c'est pour quoi ?

- Je viens voir maître Leblois. - Mais je vous ai déjà vu.

Vous êtes le colonel Picquart.

Excusez-moi.

- Georges ! - Bonjour, Martha.

Ben viens, entre.

On ne vous nourrit plus dans l'armée ?

Ce qu'il y a de pire en Afrique, c'est la nourriture.

Tu ne peux pas savoir à quel point la cuisine française m'a manqué.

C'était délicieux, merci.

- Tu veux rester ici ? - Si je peux. Juste une nuit.

Tu n'as plus ton appartement ?

- Si, mais je ne veux pas aller là-bas. - Pourquoi donc ?

- Je soupçonne qu'il est surveillé. - Par qui ?

Tu vois ces deux hommes ? Ce sont des policiers en civil.

Comment tu peux en être sûr ?

Parce qu'ils travaillaient pour moi.

Quand les généraux ont réalisé que je n'ai aucune intention de me taire,

ils m'ont envoyé en tournée d'inspection dans la Somme.

De là, on m'a dépêché à Nice, puis à Marseille, puis à Alger, puis en Tunisie.

On ne m'a même pas permis de rentrer chez moi pour me changer.

Finalement, ils m'ont transféré dans un régiment africain.

Pourquoi tu ne nous as rien dit ?

On intercepte mon courrier. Je suis constamment suivi.

La semaine dernière, ils voulaient m'envoyer en reconnaissance à El Ouata, près de Tripoli.

- Une mission suicide. - Mon Dieu !

C'est là que j'ai réalisé qu'il fallait que je rentre à Paris quel qu'en soit le risque.

- Peux-tu prouver tout cela ? - Bien sûr.

Il faut le rendre public.

C'est dur pour moi, Louis.

Depuis que j'ai 18 ans, l'armée est toute ma vie.

- Je voudrais éviter un scandale. - Mais c'est déjà un scandale.

Colonel Picquart, selon vous, Dreyfus est-il innocent ?

Le commandant Esterhazy dit que vous travaillez pour un syndicat juif.

Je suis le général Georges-Gabriel de Pellieux, commandant militaire du département de la Seine.

J'ai reçu mission du ministre de la guerre de mener une enquête

sur les informations que vous avez recueillies concernant le commandant Esterhazy.

- Vous comprenez ? - Oui, mon général.

Vous reconnaissez ceci ?

Oui, c'est le petit bleu adressé à Esterhazy par Schwartzkoppen, mais qui n'a jamais été envoyé.

Qui l'a remis au capitaine Lauth pour qu'il recolle les morceaux ?

C'est moi.

Il n'existe donc pas de preuve indépendante qu'il est bel et bien venu de l'ambassade ?

Vous auriez pu l'ajouter aux documents qui vous ont été remis.

J'aurais pu, mais je ne l'ai pas fait.

Saviez-vous que l'on a falsifié le petit bleu ?

L'analyse chimique montre que l'on a effacé l'adresse originale,

et ajouté le nom d'Esterhazy avec une encre différente.

Si c'était le cas, on l'aurait fait après mon départ.

- À mon avis, c'est vous qui l'avez falsifié. - Et pourquoi ferais-je cela ?

Parce que vous êtes à la solde d'un syndicat juif déterminé à faire libérer Dreyfus.

Vous avez donc fabriqué de fausses preuves afin d'impliquer le commandant Esterhazy.

Mais je n'en avais pas besoin.

Le bordereau à lui-seul constitue une preuve suffisante de sa culpabilité.

Le bordereau !

Je suis heureux que vous en parliez.

- Avez-vous transmis au Matin une copie du bordereau ? - Non.

- Avez-vous laissé filtrer des informations à la presse ? - Non.

Avez-vous révélé à maître Leblois des détails de votre enquête sur Esterhazy ?

- Oui, mais si je peux vous expliquer. - Nous n'avons besoin d'aucune explication.

La divulgation d'informations confidentielles est en soi un acte criminel.

Maître Leblois a fait part de mes inquiétudes au vice-président du Sénat qui a soulevé le problème au gouvernement.

Comment cela est-il parvenu jusqu'à la presse, je n'en sais rien.

Vous n'en savez rien !

Dites-moi donc, combien d'informations confidentielles avez-vous révélées à Mme Monnier ?

Mme Monnier ?

Mme Pauline Monnier, épouse de M. Philippe Monnier du ministère des affaires étrangères.

- Elle n'a rien à voir là-dedans. - Ce n'est pas à vous d'en juger.

Vous les reconnaissez ?

Ce sont des lettres personnelles saisies dans mon appartement.

Elles établissent les liens intimes que vous avez depuis plusieurs années avec Mme Monnier.

Vous avez perquisitionné mon appartement.

Le commandant Esterhazy prétend qu'on lui a montré des documents secrets concernant l'enquête

que vous avez menée sur lui et que vous gardiez chez vous.

Il lui ont été remis par une femme portant une voilette.

- Nous croyons qu'il s'agit de Mme Monnier. - Portant une voilette ?

- Cela n'a rien de drôle, colonel. - Si, c'est du mélodrame de bas étage.

Ne va-t-on jamais me poser des questions sur les faits essentiels de cette affaire ?

Ne soyez pas impertinent, colonel.

Par exemple que même les principaux experts confirment que l'écriture d'Esterhazy est identique à celle du bordereau.

Il s'agit d'une enquête sur votre conduite.

Ou bien le fait que le dossier secret ayant servi à condamner Dreyfus contenait des pièces falsifiées...

Cela ne rentre pas dans le cadre de cette enquête.

- Suis-je en état d'arrestation ? - Pas encore.

Alors si vous voulez bien me pardonner, mon général, j'estime que votre enquête est une farce.

Je refuse de continuer à y jouer le moindre rôle.

Asseyez-vous, colonel.

Nous n'en avons pas terminé.

Colonel. Colonel !

Merci.

Tiens, bois ça.

Ils l'on dit à Philippe.

J'ai toujours su qu'il réagirait avec violence si jamais il l'apprenait.

Après ce général...

- Pellieux ? - C'est ça.

Quand il a fini de m'interroger, l'armée m'a raccompagnée chez moi en voiture.

Philippe m'attendait.

Il a envoyé les filles chez sa sœur.

Il a dit que je n'étais pas digne d'être leur mère.

Et qu'il ne me laisserait pas les voir après le divorce. Peut-il vraiment faire ça ?

Non, bien sûr que non.

Il te faut un avocat. Nous demanderons à Louis.

Et puis tu devrais quitter Paris quelque temps.

- Pourquoi ? - Pour éviter la presse.

Tu as quelque part où tu peux aller ?

Je peux m'installer chez ma sœur à Toulon.

Très bien.

Et toi ?

Je vais me débrouiller.

- C'est ici, monsieur. - Oui, merci.

- Bonsoir, monsieur. - Bonsoir.

Bien joué, Georges.

- Voici notre hôte, M. Charpentier. - Je suis ravi de vous rencontrer, mon colonel.

Georges Charpentier est le plus grand éditeur de Paris.

Enfin, c'est vite dit.

- Merci d'avoir organisé cette rencontre. - Mais c'était un honneur. Je vous en prie.

Messieurs, voici le colonel Picquart.

Mon colonel.

- Je vous présente le sénateur Arthur Ranc. - Enchanté.

- Voici Joseph Reinach. - Enchanté.

Membre de la Chambre des députés.

Ce sont eux qui coordonnent la campagne politique.

Voici M. Georges Clémenceau, éditorialiste à L'Aurore.

Colonel.

Mathieu Dreyfus,

qui depuis maintenant trois ans se bat afin d'obtenir justice pour son frère.

Ma famille et moi ne pouvons vous exprimer comme il convient notre gratitude.

Vous n'avez aucune raison de me remercier. Je n'ai fait qu'écouter ma conscience.

Et enfin j'ai l'honneur de vous présenter M. Émile Zola.

Je suis un grand admirateur, mon colonel.

Et moi de votre œuvre.

L'état-major s'est placé dans la position ridicule de devoir protéger le coupable,

Marie Charles Ferdinand Esterhazy, afin de garder l'innocent Dreyfus emprisonné.

Cela ne peut que signifier que j'ai dû être le cerveau d'une affreuse conspiration contre Esterhazy.

- Et que je dois en être châtié. - Que va-t-il vous arriver, maintenant ?

Je m'attends à être arrêté, M. Clémenceau.

Arrêté, jeté en prison et peut-être même chassé de l'armée.

Mais l'armée ne pourrait sûrement pas se montrer aussi stupide.

C'est la seule solution logique pour garder Dreyfus sur l'Île du Diable.

C'est l'histoire la plus ahurissante que j'ai jamais entendu.

- À vous rendre honteux d'être français. - Sur le plan pratique, que pouvons-nous faire pour vous aider ?

Quelqu'un doit exposer toute l'histoire de manière à ce que les gens puissent comprendre.

En tant qu'officier d'active, je ne peux ni en parler, ni rien écrire là-dessus.

Vous non, mais moi si.

Ils vont peut-être m'envoyer à l'Île du Diable !?

- Dreyfus serait content d'avoir un peu de compagnie. - Comment peux-tu plaisanter à ce sujet ?

Je ne peux pas supporter l'idée de te savoir tout seul dans cette cellule.

Ça ne me fait rien, tu sais. C'est une forteresse, pas une prison.

Et puis je vais rattraper mes lectures.

Je suis désolé de t'avoir entraînée dans cette histoire.

Je m'y suis entraînée toute seule.

Colonel Picquart.

J'ai un ordre d'arrestation contre vous signé du ministre de la guerre.

Puis-je prendre votre arme ?

Demandez L'Aurore !

Dreyfus défendu par Zola ! Retournement sensationnel dans l'affaire Dreyfus !

J'accuse, la lettre d'Émile Zola au président.

Demandez L'Aurore !

Petit ?

Petit, là. Est-ce qu'on peut s'arrêter ?

Eh bien, qu'est-ce que ça dit ?

« Oui, nous assistons à ce spectacle infâme.

Des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l'innocence,

tandis qu'on frappe l'honneur même d'un homme à la vie sans tache.

Quand une société en est là, elle tombe en décomposition. »

Ils ne devraient pas imprimer des choses pareilles.

« J'accuse le lieutenant-colonel Du Paty de Clam

d'avoir été l'ouvrier diabolique de cette erreur judiciaire. »

« J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice,

tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle. »

« J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains

les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées,

de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice

dans un but politique et pour sauver l’état-major compromis. »

« J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary

d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité,

dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace. »

« J’accuse les experts en écritures, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux

à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement. »

« J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime,

l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps

qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable. »

« J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit,

en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète,

et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre,

en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable. »

« En portant ces accusations, je n’ignore pas

que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881,

qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose. »

- Traître ! - À mort !

À mort Zola !

- Mon cher Georges. - Louis !

- Ça va ? - Ça va.

- Bon. - Donne-la.

Eh ben !

- Quel endroit charmant ! - N'est-ce pas ?

- Assieds-toi, je t'en prie. - Merci.

Zola est poursuivi pour écrit diffamatoire.

- Par l'armée ? - Par le gouvernement.

- Quand va-t-on juger l'affaire ? - Bientôt, dans deux semaines.

Très bien.

Zola et Clémenceau veulent te citer comme témoin de la défense.

- Oui, bien sûr. - Bon.

Ils ont pris l'avocat le plus agressif de Paris, Fernand Labori.

Labori.

- Oui, ça te dit quelque chose ? - Non.

- On le surnomme le Viking. Non ? - Non.

Salauds !

- Picquart, salaud ! - Traître !

Jurez-vous de parler sans haine et sans crainte de dire toute la vérité, rien que la vérité ?

Je le jure.

- Votre nom ? - Marie Georges Picquart.

Lieu de résidence ?

Forteresse du Mont-Valérien, aile de la prison.

Maître Labori.

Le colonel Picquart voudrait-il dire à la cour ce qu'il connaît de l'affaire Esterhazy ?

Au printemps 1896, les fragments d'une lettre-télégramme sont tombés entre mes mains.

Elle avait été adressée par l'attaché militaire d'une puissance étrangère à un certain commandant Esterhazy.

Elle impliquait que le commandant Esterhazy lui transmettait des renseignements.

Je fis donc placer sous surveillance le commandant Esterhazy.

Quatre mois plus tard, il sollicita par écrit un poste à l'état-major.

À deux reprises.

L'écriture de ses lettres me parut correspondre avec le document connu sous le nom de bordereau,

censé avoir été rédigé par le capitaine Dreyfus.

Ce qui me fut confirmé par le premier expert mandaté par le gouvernement.

Et avez-vous informé votre hiérarchie de cette nouvelle sensationnelle ?

- Je l'ai fait. - Et qu'ont-ils dit ?

On m'a dit de garder ces deux affaires séparées.

Commandant Lauth, voulez-vous vous avancer, s'il vous plaît ?

Vous avez déclaré dans votre déposition

que vous croyez que le colonel Picquart a ajouté le petit bleu

au reste du matériel de renseignement non encore traité.

- C'est ce que je crois. - Colonel Picquart ?

Le commandant Lauth peut le croire. Cela n'en fait pas une vérité.

Colonel Henry, voulez-vous vous avancer, s'il vous plaît ?

Je vous remercie, commandant Lauth.

Colonel Henry, vous avez déclaré avoir vu

le colonel Picquart montrer le dossier secret à son ami maître Leblois.

En effet. Cela se passait dans son bureau. Il lui a montré le document

qui fait allusion à Dreyfus en le qualifiant de « cette canaille de D. ».

Le colonel Henry fait erreur. Je n'ai jamais montré ce dossier à qui que ce soit.

Je sais ce que j'ai vu. Je ne peux rien dire d'autre.

Puis-je poser une question ?

Jusqu'où le colonel Henry a-t-il pénétré dans mon bureau ?

J'ai passé la tête par l'entrebâillement de la porte.

Alors comment a-t-il pu distinguer justement ce document ?

Je l'ai parfaitement vu.

Mais l'écriture n'est pas nette, même si on l'a sous le nez. Il n'aurait pas pu l'identifier à une telle distance.

Écoutez, colonel Picquart, je connais ce document mieux que personne et je l'ai vu.

Vous voulez la lumière ? Vous allez l'avoir. Permettez-moi de dire une fois pour toutes

les choses carrément : le colonel Picquart ment.

M. le président !

Messieurs, vous avez entendu le colonel Henry me traiter de menteur.

Vous avez entendu le commandant Lauth, sans l'ombre d'une preuve, suggérer que j'ai inventé le petit bleu.

Voulez-vous que je vous dise pourquoi ? Tous les architectes de l'affaire Dreyfus

- Colonel, attention à ce que vous dites ! - Henry, Gribelin, Lauth

sous les ordres du général Gonse

sont en train de dissimuler les erreurs de mon prédécesseur, le colonel Sandherr.

- Un homme rongé par la maladie. - Allez vous asseoir.

Voulez-vous que je vous dise ce qu'était mon crime à leurs yeux ?

C'était de croire qu'il y avait un meilleur moyen de défendre notre honneur que l'obéissance aveugle.

Ça suffit, asseyez-vous !

Et peut-être que demain je serai chassé de cette armée que j'aime et à qui j'ai donné 25 ans de ma vie.

Qu'il en soit ainsi.

Je persiste à croire que c'était mon devoir de rechercher la vérité et la justice.

C'est la meilleure façon pour un soldat de servir son armée.

- Colonel, ça suffit ! - En honnête homme.

Général Pellieux, veuillez venir à la barre, s'il vous plaît.

- Mon général, nous vous écoutons. - Messieurs, nous n'avons rien dit de l'affaire Dreyfus.

C'est la res judicata, la chose jugée. Mais à voir comment elle l'a été...

Comme dit le colonel Henry, « Ils veulent la lumière, ils vont l'avoir. »

En novembre 1896 est parvenu au ministère de la guerre

la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus. Je l'ai vue.

C'est une lettre d'un attaché militaire étranger à un autre qui contient à peu près ces mots :

« Des questions surgissent à propos de l'affaire Dreyfus.

Ne reconnaissez jamais des relations que nous avons eu avec ce juif. »

- Je demande la parole. - Pardonnez-moi. C'est moi qui ai la parole.

- Je demande que cette pièce soit produite. - Maître Labori !

Général Gonse, veuillez vous approcher, s'il vous plaît.

L'armée n'a rien à craindre.

Mais les documents de cette nature doivent rester confidentiels.

Faites venur le général Boisdeffre pour confirmer ce que j'ai dit.

Eh bien, que l'on convoque le général Boisdeffre !

- Vive le général ! - Bravo !

Silence.

Silence !

Mon général, nous vous écoutons.

J'ai pris connaissance du témoignage du général Pellieux.

Je le confirme en tous points. Il est précis et reflète totalement la vérité.

Je n'en dirai pas plus.

Mais messieurs...

Permettez-moi d'ajouter une seule chose.

Vous êtes le jury.

Vous êtes la nation.

Si la nation ne fait plus confiance au chef de ses armées,

à ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale,

nous sommes prêts à laisser à d'autres cette lourde tâche.

- Bravo ! - C'est un coup d'état !

Les chefs de l'armée menacent de démissionner s'ils n'obtiennent pas le verdict qu'ils exigent ?

Vous n'avez pas la parole. L'incident est clos. Mon général, nous vous remercions.

Vous n'avez pas la parole.

Le colonel Picquart souhaite dire quelque chose.

Colonel Picquart, veuillez vous avancer s'il vous plaît.

Si les généraux Pellieux et Boisdeffre n'avaient pas révélé son existence,

je n'en aurais jamais parlé.

Mais maintenant, je me sens relevé de mon serment de confidentialité.

Cette lettre dont ils parlent, cette preuve irréfutable, est un faux.

Silence !

La question est M. Émile Zola a-t-il publié sciemment des propos mensongers

conçus pour saper l'honneur et la réputation de l'armée ?

Messieurs les membres du jury, quel est votre verdict ?

Sur mon honneur et ma conscience,

la déclaration du jury est oui. L'accusé est coupable.

Bravo !

En conséquence, M. Émile Zola, la cour vous condamne à un an d'emprisonnement

et à une amende de 3.000 francs.

Bravo.

Messieurs, si l'un de vous est blessé, le combat sera arrêté.

Après inspection de la blessure et si le blessé le désire, le combat pourra reprendre.

En garde !

Allez !

M. l'arbitre, c'est ridicule.

Arrêtez !

Docteur, examinez la plaie.

Il n'y a rien. Il vous a manqué d'un cheveu.

- Cet homme est dérangé. - Non sénateur, il est désespéré.

C'est rien !

Plus prêt.

En garde !

Allez !

Arrêtez !

Non, je veux continuer.

Laissez-moi une minute !

Visite.

- Qui est-ce ? - Labori.

Alors, comment est la vie à la Santé ?

Une moins bonne adresse que le Mont-Valérien.

Mais j'ai un cadeau pour vous.

« Aujourd'hui, dans le cabinet du ministre de la guerre, le lieutenant-colonel Henry a été reconnu

l'auteur de la lettre en date d'octobre 1896 où Dreyfus est nommé.

M. le ministre de la guerre a ordonné immédiatement l'arrestation du colonel Henry

qui a été conduit à la forteresse du Mont-Valérien. »

- Qu'est-ce qui l'a fait avouer ? - Il n'avait pas le choix.

Sa lettre, sa preuve irréfutable était mal fichue.

Il a collé deux morceaux de papier qui raccordaient mal.

Pauvre imbécile !

Ils sont obligés de refaire le procès, de rapatrier Dreyfus.

J'appellerai Henry à la barre et nous ferons tomber le gouvernement.

Reculez. S'il vous plaît, silence !

Laissez-le s'exprimer.

Messieurs, je suis satisfait

qu'après pas loin d'une année d'incarcération, le gouvernement ait abandonné toutes accusations contre moi,

et reconnu que la condamnation du capitaine Dreyfus devait faire l'objet d'une révision.

Je demande instamment à ce qu'on arrête le véritable traître, le commandant Esterhazy.

Esterhazy vous a provoqué en duel. Quelle est votre réaction ?

Un homme d'honneur n'a pas à répondre à un criminel de droit commun.

Je laisse à la justice le soin de s'occuper de lui.

C'est lui.

Je vais t'avoir cette fois !

- J'aurai satisfaction. - Va la trouver chez tes putes.

Lâche ! Traître ! Sale juif !

- Nom. - Alfred Dreyfus.

Parlez plus fort.

Alfred Dreyfus.

- Âge ? - Trente-neuf ans.

- Lieu de naissance ? - Mulhouse.

- Grade ? - Capitaine, breveté d'état-major.

Vous êtes accusé du crime de haute-trahison.

- Qu'avez-vous à répondre ? - Je...

Je suis... je suis innocent.

Une fois de plus, pour l'honneur de mon nom et pour mes enfants.

Mon colonel, je le jure, je suis innocent.

Demi-tour droite !

Reposez armes !

La parole est au général Mercier.

Oui, j'ai donné l'ordre qu'on remette au juge un dossier de preuves.

Oui, c'était un document secret. Et il devait l'être.

Permettez-moi d'ajouter un dernier mot. Je suis un honnête homme et le fils d'un honnête homme.

Si le plus léger doute m'avait jamais traversé l'esprit,

je serais le premier à le déclarer, à dire au capitaine Dreyfus « je me suis trompé ».

C'est ce que vous devriez dire !

Mais ce n'est pas le cas. Depuis 1894, rien n'est venu ébranler ma conviction.

En fait, elle s'est plutôt trouvée renforcée par les efforts pathétiques pour plaider l'innocence de Dreyfus.

Sans parler de tous les millions dépensés pour lui par la juiverie internationale.

M. le président, puis-je questionner le témoin ?

Je crois qu'étant donné l'heure, nous devrions poursuivre demain l'audition de ce témoin.

- Comment, mais... - L'audience est levée.

Vous pouvez vous retirer, général.

Georges ?

- Tu es prêt ? - Oui, j'arrive.

Picquart ! Gast !

Bonjour, Labori.

- Alors, prêt pour le combat ? - En pleine forme.

Picquart, nous allons faire sauter le général Mercier jusqu'au ciel, avec le formidable arsenal que vous m'avez fourni.

- Au secours ! À l'aide ! - Reste avec lui.

Au secours !

À l'aide !

Arrêtez-le. Assassin !

« Au nom du peuple français,

en ce 9 septembre 1899,

le conseil de guerre permanent de la 10e région de corps d'armée

a déclaré le nommé Dreyfus Alfred,

capitaine breveté au 14e régiment d'artillerie,

à la majorité de 5 voix contre 2 coupable de haute trahison. »

« Toutefois, à la même majorité sont votées des circonstances atténuantes.

En conséquence de quoi, la cour commue la sentence à dix ans d'emprisonnement. »

Circonstances atténuantes !

Veillez bien sur ma femme.

Oui.

Désolé de t'avoir fait attendre.

J'étais juste en train de sortir de chez moi quand Mathieu Dreyfus est arrivé.

Que voulait-il ?

Son frère s'est vu offrir sa grâce par le gouvernement.

- Il voulait avoir mon avis. - Georges, mais quelle merveilleuse nouvelle !

- Que lui as-tu dit ? - Que sous aucun prétexte il ne devrait accepter.

- Mais au moins, il serait libre. - Libre oui, mais techniquement coupable.

- Mais il n'a pas vu ses enfants depuis cinq ans ! - Il devrait tenir bon. Nous gagnerons, je n'en doute pas.

Ça devrait juste être plus rapide s'il reste en prison.

Garçon, un cognac.

Maintenant que ton divorce est prononcé,

- je suppose que nous pourrions nous marier. - Nous pourrions.

Eh bien, devrions-nous ?

- Veux-tu que je te demande ta main ? - Pas particulièrement.

Pourquoi ?

Parce que, chéri, si c'est ainsi que tu poses la question, je n'en vois pas l'intérêt.

N'est-ce pas ?

Je suis désolé.

Veux-tu m'épouser ?

Non.

Sérieusement ? Tu refuses ?

Tu n'es pas du genre à te marier, Georges, et tu m'as fait comprendre que moi non plus.

Continuons comme avant.

M. le ministre, le commandant Dreyfus est ici.

Faites-le entrer.

Mon général.

Mon commandant.

Je vous en prie.

Mettez-vous à l'aise.

- Vous étiez déjà venu ici ? - Non, M. le ministre.

Alors.

- De quoi voulez-vous discuter ? - De mon grade.

Ma promotion au rang de commandant ne tient pas compte de mes années d'emprisonnement abusif.

Tandis que votre promotion, si vous me pardonnez de le remarquer,

considère vos huit ans hors de l'armée comme si vous les aviez passé en service actif.

Je trouve que c'est injuste.

En fait, c'est du parti-pris.

Je vois. Et que voudriez-vous que je fasse à ce propos ?

Me promouvoir au rang que j'aurais dû avoir.

- Et qui serait à votre avis ? - Lieutenant-colonel.

- Mais cela nécessiterait une législation spéciale. - Il faudrait le faire. Ce ne serait que justice.

- C'est impossible. - Pourquoi donc ?

Parce que la loi ne passerait pas. Le climat politique a beaucoup évolué...

J'ai assez de problèmes à travailler avec des hommes qui ont été jadis nos farouches ennemis.

- Comment puis-je rouvrier toute la controverse ? - Parce que c'est la chose à faire.

Je regrette, Dreyfus. Ce n'est pas faisable.

- Si c'est tout... - Oui, c'est tout.

Je regrette quand même que pendant toutes ces années, nous n'ayons jamais eu l'occasion de parler en privé.

Non, en effet. Pas depuis le matin de mon arrestation.

Oui, toutes mes excuses pour le rôle que j'ai joué dans cette triste farce.

Vous vous êtes bien rattrapé, je pense.

C'est beau d'avoir fait tout cela et à la fin, d'avoir été nommé au gouvernement de la république française.

Pourtant vous savez, c'est étrange à dire, mais...

- Je ne serais jamais arrivé là sans vous. - Non, mon général.

Vous êtes arrivé là parce que vous avez fait votre devoir.

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