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Depuis l'invasion allemande en 1940,
la France est littéralement coupée en deux par la ligne de démarcation.
D'un côté, la zone libre, de l'autre, la zone occupée.
Et c'est en Dordogne, dont le fleuve séparait les deux zones, que les
contrôles étaient les plus longs.
Bonjour messieurs.
Je vais me ravitailler à mon estier une à deux fois par semaine.
Madame ?
L'aborie blanche, donc.
Lieutenant Verna.
Quel genre de ravitaillement ? Qu'alliez-vous chercher, je vous prie ?
Du lard et de la chicorée.
On ne traverse pas la ligne de démarcation pour du lard et... Qu'est-ce
que la chicorée ? Du faux café. Avec vos restrictions, on doit se contenter de la
chicorée au Malte.
Et puis j'ai un Osweiz, petite frontière, parce que mon mari est
menuisier. Tous ses clients sont ici, en zone occupée.
Ce sont des apathrites, des indésirables qui essayent de franchir la ligne.
Quelqu'un les a dénoncés aux gendarmes.
J'ai l'impression que chez vous, le français aime bien écrire à la police.
À bientôt, Madame Laborie.
Oh, trop jeune, toi.
Allez, retourne voir tes parents.
Et repasse pas tout de suite par ici, ça nous fera gagner du temps à tous les
deux.
Demain, je mettrai du 2 en hameçon.
Lancelot, Mordancourt.
Bonjour.
Ah,
te voilà.
On t'attendait.
Deux truites.
Même aux poissons, ils font peur.
Quand est-ce qu'il va comprendre que j'aime pas le poisson ? Un
problème, docteur ? Non, non, rassurez-vous. Tout va bien.
Blanche est en pleine forme.
Même si manger un peu de poisson de temps en temps lui ferait pas de mal.
Vous avez toujours votre barque ? Ben oui, pourquoi ? Écoutez, je vais aller
droit au but.
On a besoin d'un gars comme vous.
Quelqu'un d'expérimenté.
Qui connaît la rivière, les courants, les gravières.
Pour faire passer des gens, de nuit.
Passer où ? En zone libre, chez nous.
Et qui ? Vous imaginez bien.
Des évadés, des clandestins.
Des gens en danger.
Non, moi, je veux plus faire la guerre.
Les tranchées, c'est fini.
C'est pas les tranchées, Virgile.
Mais ça demande du sang-froid et de la précision.
Faut pouvoir s'intercaler entre les patrouilles allemandes, de l'autre côté
de la rivière, à minuit, en zone occupée, et celle des gendarmes
français, deux heures plus tard, de ce côté-ci.
Mais ces gens-là, après, ils vont où ? Vous les emmenez ici, en vous assurant
en permanence que vous n'avez pas été suivis. En principe, la Sauvigny est un
endroit tranquille.
Et une fois qu'ils ont retrouvé leurs esprits, vous les emmenez au manoir de
Saint-Martial.
Ils risquent quoi, ces gens ? Au mieux, la prison.
Au pire, la mort.
Pour ceux qui les aident, c'est pareil.
Moi, je dis d'accord.
On va pas se laisser traire par les frites sans laissant des gens dans la
panade. Faut pouvoir rendre service, pas vrai, Virgile ? Vous savez, vous êtes
pas obligés de faire ça.
Vous non plus.
Merci, vraiment.
Vous n'en parlez à personne.
Et à partir de maintenant, vous vous méfiez de tout le monde. Vous pouvez
compter sur nous.
C'est pas une affaire tout de même.
Et voilà.
Demain soir, vous traverserez la rivière vers la zone occupée, juste après la
patrouille allemande, à minuit.
Arrivé près de la baraque en ruine, vous chuchoterez « Demain dès l'aube, à l
'heure où blanchit la campagne » et on vous répondra « Je partirai ». Un
conseil, mettez des chaussettes sur vos chaussures pour être plus silencieux.
Un seul passage, un prisonnier évadé, à ramener.
En zone libre.
Demain dès l'aube à l'heure où blanchit la campagne, je partirai.
Ah, dernier conseil.
Méfiez-vous, les patrouilles françaises ne sont pas à cheval sur les horaires.
Tout dépend de ce qu'ils se sont dit dans le cornet, si vous voyez ce que je
veux dire.
Et alors le père ? Parait que la pêche est bonne en ce moment ? Et tu vois, moi
je préfère les pièges.
C'est plus franc du collier.
C'est pas comme toi.
Faut qu'on aille voir Madame Cassel.
Attends, va pas, poupoule.
Pleure pas trop, ma poule. La France est bien dans la semoule.
Les tracas, ça me tourne boule.
La France est bien dans la semoule.
Oh, Fred, change de disque. Il y a une gentille dame ici. Ah bon, pourquoi ?
Moi, quand je suis là, ça va ? Je suis transparente, moi, peut-être. Il est
rayé, son disque, et ça se répare pas.
C'est pas un problème de transparence. C'est un problème de géographie.
Là-bas, c'est Pétain. Ici, c'est De Gaulle.
Je te rappelle qu'il y a une ligne de démarcation.
Entre nous, au milieu.
Ça va, Catherine ? On va le dire comme ça.
Je vous livre des œufs et du beurre. Vous avez reçu la laine et le chocolat ?
Pour le chocolat, ça ira. Mais pour la laine, à ce prix-là, moi, je te donne
juste une pelote. Je vais lui faire un chandail au Virgile et pas une demi
-manche.
Reviens avec un panier un peu plus rempli et puis il aura son chandail plus
vite. Et au fait, tout va bien chez vous ?
Il y a quelqu'un qui est malade. Il paraît qu'il y avait l'auto du docteur
hier.
Non, tout va bien.
Ça ne fait pas de monde pour nous.
Allez, il y en a encore qui ont essayé de passer la ligne.
Les gens ne respectent plus rien, qu'est-ce que vous voulez que je vous
dise ? Il y a des lois, non ? Ce n'est pas compliqué.
Qu'est-ce qu'il croit ? Que ça nous arrange, nous, la ligne ? Déjà qu'on est
en zone occupée, et pourtant, on fait avec.
Et puis
pour le chandail, on va s'arranger, Blanche.
Bonjour,
monsieur. Qu'est-ce que je vous sers ?
Je vous préviens, il n'y a pas de café. C'est un jour sans.
Comme on dit au théâtre, ce soir, c'est relâche.
Tout de suite.
Arrête de jouer, je ne supporte plus.
Tu te quais ! J'en ai marre. J'entends le... Du dos au-dessus de la voix, celle
-là, elle va tomber, je te préviens !
T'as pas honte de lui parler comme ça ? Tiens, pour toi, gamin.
On n'en veut pas de ton chocolat, la Blanche. Mêle-toi de tes oignons.
C'est ce que c'est qu'un gosse, toi.
Continue de prier, la Vierge.
T'auras peut-être un baigneur.
Ah, comme le monde est petit ! Ou plutôt la Dordogne, madame.
Laborie, c'est bien ça ? Vous avez bien raison de défendre les plus faibles.
Surtout les enfants.
Moi, j'en ai deux, et vous ? J'ai pas eu cette chance.
Pardon. Je dois y aller en matin.
Ah, monsieur Laborie, je suppose ?
Ça y est, c'est fini, donne plus l'heure le soleil.
Il y avait les gendarmes à la pêcheur.
Ils ont tourné autour de la barque et puis ils sont partis.
Tu vois qu'on a eu raison de garder l'atelier en bas.
Oui, parce que j'arrête pas de lui dire qu'il aurait dû rapprocher l'atelier de
la maison.
Bah oui, c'est mon père qui voulait ça.
Il disait toujours, la rivière profite à la qualité du bois.
Tu parles, t'aimes surtout être tranquille dans ton coin.
Oui, il faut faire attention avec les gendarmes. Les nouveaux effectifs font
du zèle.
Je suis venu voir si vous pouviez faire passer une mère et sa fille.
Mardi prochain.
Elles... Elles sont juives.
Et alors ? Vous savez pas ce qui se passe avec les juifs.
Les aider un temps soit peu peut valoir une condamnation à mort.
Vous avez vu à Paris ? La police française a organisé une grande rafle.
La police française ! Ils les ont parqués aux Veldives. Tous, hommes,
femmes, enfants, vieillards.
Avant de les emmener... Dieu sait où.
Veldives ?
La mission est un peu délicate.
La maman voudrait remonter sur Paris le soir même, après avoir déposé la petite.
J'ignore pourquoi.
Donc, faut débarquer la petite et ramener la maman.
Ça fait deux passages.
Voilà. Oui, on peut le faire, ça.
Et la petite, elle ira où ? Je connais des gens à Moissac qui peuvent l
'accueillir. J'attends confirmation.
Merci.
Docteur ? Vous pourrez la garder ici, la ptiote ?
Vous prendriez beaucoup de risques.
Vous seriez prête à le faire ? Ah oui !
C'est naturel, on peut rendre service, on a de la place.
Attends, ça dépend.
Pour combien de temps ? En principe, quelques semaines.
Le temps de trouver une famille d'accueil plus sûre.
Enfin, je veux dire, plus éloignée de la ligne.
Après, ses parents la récupéreront pour l'emmener en Afrique du Nord, d'après ce
que je sais.
On peut bien nourrir une bouche d'oiseau.
Demain dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne.
Je partirai.
La ferme n'est pas loin, on sera au chaud, venez.
Merci.
Ça fait du bien.
C'est fait pour.
T'as pas faim ? Tu dois avoir sommeil.
Comment tu t'appelles ?
Réponds.
Elle est qui, Sarah ? Sarah, c'est pas commun.
Non, c'est le prénom de ma mère.
On sait bien aimable à vous de la garder.
Tenez, ça c'est pour vous. Ah non, non, non, non, non, non.
On n'est pas dans le besoin.
On ne fait pas ça pour l'argent, vous savez. Mais on paye pour tout depuis
Paris, même pour un renseignement.
On n'a même plus de ticket de rationnement.
Je ne vais pas vous bousculer, mais il faut y aller avant la patronne.
Maman.
Bon, tu aideras bien monsieur et madame.
Tu es bien sage.
Pas de caprices.
Tu apprends bien tes leçons.
Comme à l'école.
Je dois juste aider papa à Paris. Après on se retrouve tous les trois et on part
dans sa famille en Algérie.
Boubélé, ça va pas trop vite.
Tu sais, je regarderai la lune tous les soirs en pensant à toi.
Je vais te montrer ta chambre.
Ça te plaît ? Non.
Tu veux faire ta prière et après, dodo ?
Tu veux que je reste avec toi ?
Faudrait
lui faire un rond de serviette avec son prénom.
C'est des bourgeois ces gens, elle doit être habituée au beau linge et à la
belle vaisselle. Ouais mais elle va pas rester.
Tu te mets pas des choses en tête.
Tu peux lui faire un rond de serviette s'il te plaît ?
Voilà la plus belle ! Regarde donc ce petit déjeuner, on va se régaler.
Et maman ? Quoi maman ? Maman, elle revient quand ? Si tu veux que le temps
passe vite, il faut vivre jour le jour.
T'es déjà venu dans une ferme ? La besace ! Ah oui !
Allez, ouste !
Oh, cet homme ! Un jour, il oubliera sa tête.
J'ai fait où ma toilette ? Alors, la toilette, c'est là.
Et les cabinets, ils sont où ? Et les petits coins, c'est dans la cabane, au
fond du jardin.
Alors, avant de sortir, faut que je te dise quelque chose.
Faut faire très attention ici.
C'est dangereux autour.
Faut parler à personne.
Et si par hasard, on venait à te poser des questions, tu dis que t'es ici, en
vacances, dans ta famille.
Que tu t'appelles Adèle.
Et que t'es la fille de ma sœur Aline, c'est compris ? Adèle, la fille de
Aline.
Moins t'en dis, mieux c'est.
Déjà, je vais te faire ton chignon, et surtout après, je vais te présenter...
Noisette.
Tu sais traire une vache ? Non ? Je vais te montrer.
Tu presses bien le pied.
Tu ne tires pas dessus parce qu'il ne faut pas la brusquer.
Ça y est, tu es baptisée.
Ce n'est pas drôle.
Viens.
Viens. N'aie pas peur.
Je suis juive.
Bah non.
Et puis va falloir te changer d'habit. Ça fait trop ville tout ça.
T'es toute maigriotte ma cocotte.
Va te remplumer.
Tu vois elle est gentille.
Elle te fera rien tu sais.
Allez, vas-y.
Tu vois qu'il arrive.
C'est bizarre.
Tu vois qu'elle est gentille.
Par là.
Je ne te regarde pas, promis.
Frotte bien, ou bien enlevez la terre.
On a trouvé deux cèpes au fond du jardin, on va faire une bonne omelette.
C'est pas tous les jours qu'on reçoit quelqu'un ici.
Hein Adèle ? C'est son nouveau prénom, c'est plus sûr.
Tiens, regarde ce que j'ai fait pour toi, je viens de les finir.
Comment t'as fait pour savoir ma peinture ? Il a l'œil comme son père, il
était menuisier son père, hein Virgile ? Ouais, mais c'était le meilleur.
Allez, tu les enfiles tes sabots.
Allez.
Aïe. Quoi ? Ça me fait mal. Où ça ? Là.
Attends.
Tiens.
Non, non. Oh, oh. Oh, oh, oh, arrête avec ce boucan.
Ça nous change, non ? Faudra que j'aille au bourg chercher des petits chaussons,
comme ça je te les mettrai dans tes sabots. Ça lui fera moins mal.
Allez, à table tout le monde !
Moi j'ai pas sommeil.
Tu veux faire quoi ? Un spectacle ou du piano.
Tu sais jouer ?
Allez, viens, je vais te faire visiter mon atelier.
Je te préviens, c'est pas très intéressant, l'atelier.
Ben, si ça se trouve, ça va lui plaire.
Viens, ma grande.
Dis, Virgile, tu m'apprends à fabriquer des choses ? Avec plaisir, ma grande.
Je vais déjà t'apprendre les outils, alors.
Regarde.
Ça, c'est un rabot.
Mets-toi là. Regarde.
On appuie bien fort.
Ça sert à planir les surfaces.
Vas-y, je vais essayer.
Allez.
Appuie bien fort.
Ouais, c'est bien.
Voilà, avec la tête, le cœur et les mains ensemble.
Tu sais quoi ? C'est comment un piano ? T'en as jamais vu ? Si, mais il y a
longtemps, au bas, là, de loin.
Et dis-moi, vieux loup, c'est que tu nous caches un beau brin de fille dans
ta tanière ? Qu'est-ce que tu fais là, toi ? Vas-y, dégage.
D'où, Vergil ? C'est pour louer ta barque.
Parce qu'il paraît qu'il y a des juifs qui veulent passer, comme ils ont le
quoi.
Si tu veux, on fait 70-30, t'en dis quoi ? Ça ne m'intéresse pas ta commune.
Et puis moi, les Juifs, je n'ai jamais pu les blairer.
D'accord ? Alors tu te barres. Va-t'en.
Barre-toi.
Allez, fous le camp.
Allez, dégage.
Tu l'as assez vu, ma nièce ? Allez, fous le camp.
Un sale type.
Et le trochu.
Mais qu'est-ce qu'il y a ? C'est vrai que tu ne peux pas les blairer, les
Juifs.
Mais non, j'ai dit ça pour te protéger, moi.
Tant qu'on fait comme ça, tu risques rien.
C'est une vraie pipelette, lui. Il regarde tout, il entend tout, il répète
tout et mal.
Faut s'en méfier.
Et puis, y a un truc.
On répète rien à Blanche, d'accord ? Faut pas l'inquiéter.
D'accord ? On se le fait, ce piano ?
Madame Laborie ? Je commençais à être inquiet de ne plus vous voir.
Tenez.
Il me semblait que vous n'aviez pas d'enfants, Madame Laborie.
Il est interdit de cacher des enfants.
Vous ne feriez pas une chose pareille ? Pareille ? Non.
Moi, je ne crois pas que Monsieur et Madame Laborie feraient ça.
D'ailleurs, des enfants juifs ne sauraient pas porter des sabots de
petits paysans, n'est-ce pas ? Sabots ? Non.
Non, non.
Lotte ?
Et Hans, mes petits amours, ils sont beaux.
Je suis mélancolique à l'idée qu'ils passeront une fois encore Noël sans leur
papa.
Bon, allez-y.
Madame Laborie, méfiez-vous.
Il y a de plus en plus de juifs qui essayent de passer la ligne.
Ils sont dangereux.
On cesse d'éfendre.
Allez.
Merci. Bon appétit.
On est bien tous les trois, non ?
On est bien.
On est bien, on est bien.
Comme une vraie famille.
On n'est pas une famille.
T'en fais un bruit, Virgile. Chez moi, je me fais gronder quand je fais du
bruit en mangeant.
J'irais pas manger chez toi.
Ça s'appelle faire chabrot, c'est une tradition ici.
Moi, je supporte pas. Et pourtant, c'est très bon.
Un fond de soupe.
Un peu de vin rouge et une grande coulée.
Tu veux essayer ? Oui. Non, non, lui apprends pas ça, Virgile, avec du vin en
plus.
Vas-y.
Chabrot, au quotidien, éloigne le médecin.
T'aimes le poisson, toi ?
Ousset ? Ousset, viens ! Ousset ! T'es qui,
toi ? T'appelles comment ? Ah, elle fait sa bêcheuse ! Bêcheuse,
bêcheuse ! Je m'appelle Adèle.
Tu pousses comme une dame, toi ! Adèle ! Viens m'aider.
Et vous, les mioches, oustes ! Du balai ! Tu parles pas, ce garçon !
C'est pas comme ça que tu vas t'élever. C'est de la mauvaise herbe, Sarah. Tu
comprends ? Tenez.
J'ai pas trouvé de famille d'accueil pour la petite Sarah.
Les gens ont peur.
C'est compréhensible.
D'après mes informations, ses parents sont toujours en zone occupée.
On va la garder, alors ? Non, vous êtes trop près de la ligne.
C'est dangereux pour elle comme pour vous.
Oh, la barbe !
On avait décidé que c'était la fille de ma sœur Aline et qu'elle était censée
passer des vacances chez nous.
Dans ce cas-là, il lui faut des papiers.
Ça, je m'en occupe.
Vous avez un prénom et un nom pour elle ? J'ai... Adèle Duchemin, c'est le nom
de ma sœur.
Voilà.
Vous avez vu ce que Virgile a fabriqué pour Adèle ? C'est incroyable, non ?
Vous êtes une femme courageuse, Blanche.
Mais je sais ce que c'est que le manque d'enfants.
Non.
Vous savez pas, non.
Vous croyez ? Faites attention de pas trop vous attacher à elle.
Un jour ou l'autre, elle sera plus là.
Je prends ce que la vie me donne.
Docteur ? Bonjour, Virgile.
Le passage pour ce soir, c'est prêt.
Très bien. Ah, important.
Puisqu'elle va rester un petit bout de temps ici, il est hors de question de l
'inscrire à l'école du village.
Il paraît que les Allemands font des contrôles.
Donc, il va falloir que vous y mettiez.
À faire l'école ici ? C'est que l'école, on la quittait trop, non ? Oui, enfin,
quelques exercices de calcul, quelques récitations, une dictée de temps en
temps.
Vous y mettrez à deux pour corriger les fautes.
Ça ne peut pas vous faire de mal.
Les fautes, c'est ce qu'il y a de plus dur à trouver.
Je vous apporterai quelques livres.
Elle apprend déjà beaucoup de choses ici, vous savez.
Il est bien ton livre ? Le docteur, il a eu des nouvelles de mes parents.
Ils reviendront me chercher quand ? Il attend, comme nous.
C'est qui ?
T'inquiète pas, c'est Virgile qui pêche de nuit. Il adore ça.
Allez.
Dors bien, mon ange.
Qu'est-ce qui s'est passé ? Y avait personne au rendez-vous.
Après, j'ai vu la patrouille, je me suis caché.
Tu dois être gelé, mon pauvre.
Je me suis inquiétée.
Excuse-moi.
Stom...
Bonjour. Bonjour.
J'ai pas faim, vous avez pas du thé ? Non.
Chez nous, on boit du thé anglais.
La maison me manque.
Et l'école, et Lucette, mes amis et mes parents.
Tout, quoi.
Tu veux pas aller à un bon estier, chercher du thé ? Je vais rester avec
Adèle. Sarah, quand on est tous les trois, je préfère qu'on m'appelle par
mon vrai prénom.
Adèle, écoute-moi.
Si on fait ça, on risque de se tromper devant les autres. C'est ça que tu veux,
qu'on découvre qui tu es ? Non.
Pourquoi on fait tout ça si c'est pas pour te sauver ? Tu sais comment ils
traitent les juifs, les allemands ? Tu sais ça ?
On va passer une belle journée, toi et moi.
À qui on a l'honneur ? Je suis le menuisier du coin.
Tout le monde me connaît ici.
Oui, et bien nous on te connaît pas. Tu vois, parce qu'on vient d'être affecté à
la surveillance de la ligne.
Tu es menuisier ? Elle est à toi la barque à l'atelier près de la Dordogne ?
Oui. Ce serait pas pour la pêche au marché noir ? Non parce que, hé, t'as la
bonne place là-bas.
Pile entre les deux zones.
Mais alors si c'est pour rien je suis né là-bas.
Et puis de quoi on parle là ? Le poisson, c'est pas des cigarettes, c'est
pas des armes. La ligne de démarcation, tu connais ? Hein ? Parce que là-bas, t
'as la zone contrôlée par les Allemands.
Et ici, c'est la nono.
La zone non occupée. Tu comprends ça ? Hé, Laborie ! Comment tu vas ?
Suicide, trafic, chef.
Mais non, c'est un brave gars.
Pas le genre à trafiquer à Laborie. Enfin, tu me connais, quoi.
Mais on va quand même prélever ce qu'on doit prélever.
Prends le beurre.
C'est bon, on circule.
C'est une tête de mule, mais il ferait pas de mal à une mouche.
Hop ! Hop, hop, hop ! Il est mort.
Et dis-nous, pourquoi t'as pas un beau portrait du maréchal au-dessus de ton
comptoir ? Parce que c'est un ingrat, l'espinasse.
Voilà pourquoi.
Le maréchal ? Je connais pas.
Moi, c'est Maurice Chevalier.
Où je trouve mes poteaux. Ma pomme. C'est moi.
Je suis plus heureux qu'un roi.
Dis-moi, tu le tolères encore, ce nuisible ? Oui, mais bon, que veux-tu ?
Il nous fournit en gibier à la revente sous le comptoir.
Tu m'as compris ? Et c'est pas Chevalier qui nous a sauvés à Verdun ? Oui, c'est
vrai. Mais c'est pas toi non plus, mon cadet.
C'est le grand Charles de Gaulle.
Un phare dans la brume.
Parce que demandez à la bourrie, il y était, à Verdun.
Puis lui, il baissait pas son froc comme vous, messieurs. Salut, patron.
Une autre tournée pour mes amis et moi.
Salut, Virginie.
Allez, le beurre.
Taxé par la police française.
Alors.
J'ai tes hameçons.
C'est les flotteurs, j'ai compté. Et puis du plomb, ce qui peut toujours
servir.
Dis-moi, t'auras du thé ? Du thé anglais ? Oh, tu deviens bourgeois, toi.
Non, c'est pour Blanche.
Elle en a marre du faux café. Elle voudrait essayer le thé.
Moi, je veux bien essayer de vous trouver ça, mais disons qu'il me
faudrait au moins deux livres de beurre et puis une bouteille d'alcool de noix.
Ça va ? Bon, allez, au revoir. Au revoir.
Salut, Virgile.
Dis donc, c'est pas une belle bête, ça ? C'est pas comme toi, hein ?
Dis, Virgile, tu connais Virgile ?
C'est quoi cette question ? Virgile, le poète latin, il a dit, supporte le
malheur et garde-toi pour les jours heureux.
On n'a pas besoin de lui pour savoir supporter le malheur.
Il n'a qu'à nous dire plus tôt quand y reviendront les jours meilleurs et à
quelle heure.
Tu nous joues quelque chose ? Oui, mais à condition que vous dansiez ensemble.
Une autre fois.
Vous n'êtes pas amoureux ? Moi, mes parents, ils s'embrassent tout le temps
et ils vont toujours aller sortir danser.
Oui, bah nous, on n'est pas pareil.
Oh, Virgile ! Reste ! T
'inquiète pas, il a des nuages de temps en temps.
Elle lui a fait mal la dernière guerre.
Quand je l'ai rencontrée, il parlait pas, tu sais.
Encore moins que maintenant.
C'était... C'était un bal du 14 ju...
Ce garçon a l'air un peu triste, c'était le seul à pas danser.
Il était beau.
Beau comme un andalou.
Moi qui rêvais de grands voyages.
Alors j'ai osé l'inviter à danser.
Il m'a regardé d'abord, sans rien dire.
Et puis il a dit... Juste une valse.
Mais une valse, on sait jamais comment ça finit.
Je lui ai tendu la main.
Il l'a plus jamais lâché.
On allait...
Danser. Danser.
Toute la vie.
Bon allez, il arrive, on va se coucher.
Mais pas avec tes sabots, ils sont tout crottés.
Pourquoi mes parents m'écrivent pas une lettre ? Au lit, j'ai dit.
Ça mord pas des masses, hein ?
Ah,
c'est sale, t'es dégoûtant. Quoi ? Je les mange avant qu'ils me mangent.
Je me venge en avance.
Voilà.
Allez, parti.
Hé, on est bien là, non ?
Tu sais voir les formes que font les nuages, toi ? Non, quelles formes ? Des
animaux, des têtes, des anges.
Tu n'as jamais essayé ? Non.
C'est vrai que vous êtes dans la ville.
Vous n'avez pas le temps de regarder en l'air, vous.
Je peux aller me promener, Virgil ? Oui, mais alors à vue.
Oh la bêcheuse ! Tu as essayé les ricochets ? Je parie que tu sais même
pas ce que c'est. Bah si je sais.
Ah ouais ? T'es une dégourdie toi ! Bon, va, tu me fais un petit poutou ? C'est
quoi ? Tu sais pas ce que c'est ? Bah un béco quoi ! Bon allez !
Arrêtez tout de suite ou j'appelle mon oncle ! Mais quel oncle ?
T'as le droit que vous êtes pas du même monde vous hein !
Prends les mômes, là ! On arrête ! Sars, Adèle, sors de l'eau ! Viens là ! Fais
attention, toi, jetez à l'œil, hein, à arroser les gens comme ça ! Ça va ?
Respirez.
Encore.
On peut pas lui faire confiance, au Virgile. Elle aurait pu attraper la
mort. L'eau était très froide.
Blanche, je pense que les cataplasmes sont prêts. Vous pouvez me les apporter
? Alors,
comment vous sentez-vous
ici ? Ça va, mais...
J'ai peur que mes parents m'oublient et j'ai peur de les oublier.
Il y a des jours où je me souviens même plus de leur voix.
Vous avez le téléphone chez vous ? Je pourrais les appeler ? Non, c'est trop
dangereux.
Ou alors envoyer une lettre pour dire que je pense à eux et que je sais traire
une vache. Je fais beaucoup de dictées et de calculs.
C'est pas grave si on ment un peu ? Je vais essayer.
Je vous le promets.
Quand je serai grande, je serai docteur comme vous.
Pour sauver des gens.
Bonjour, docteur. Bonjour, Virgile.
Au dernier passage, il n'y avait personne.
Oui, je ne sais pas ce qui se passe.
Il faut dire que la répression s'intensifie en zone occupée.
Ils s'en prennent aux juifs, aux communistes, aux étudiants.
Vous pouvez faire un passage demain ? Oui, bien sûr.
Le nouveau code, c'est un éclair, puis la nuit.
Et on vous répondra fugitive beauté.
Un éclair puis la nuit.
Fugitive beauté. Voilà.
C'est pas simple. C'est pas le même parler que nous.
Faut croire qu'il y a des poètes dans la clandestinité.
Oui, c'est comme supporte le malheur et garde-toi pour les jours heureux. C'est
Virgile. Enfin, un autre, un poète.
Docteur, elle va être mal combien de temps ? C'est rien, c'est un petit
refroidissement. Faut bien la frictionner. Ah, important.
C'est quoi ça ?
Bon
dimanche, messieurs-dames.
On va pas vous embêter longtemps.
Un, deux, trois.
Mais au fait, vous êtes combien ici ? Il y a nous et puis la fille de ma sœur.
Adèle, dis bonjour aux messieurs.
Bonjour. C'est papier.
Tenez.
Elle a l'air bien nerveuse.
Elle est malade.
Tu te sers de ta barque en cette saison ? Bah oui, c'est la saison du
carnassier. Et la nuit ? Tu pêches aussi la nuit ? Bah ça m'arrive, ouais.
Pêche, chasse, cueillette.
Faut bien manger.
Et bah tu pêcheras plus.
Ni le jour, ni la nuit.
Parce que ta barque, on va la réquisitionner.
On n'a plus le droit de pêcher, elle est bien bonne celle-là. Vous savez très
bien que ce n'est pas de pêche dont il est question, madame.
Vous habitez assez près de la rivière pour savoir ce qui s'y passe la nuit.
Quant à toi...
Tu peux t'estimer heureux quand on te réquisitionne que la barque.
Tu passeras nous voir au fond cet après-midi.
Et vous me la rendrez quand ? Pour l'instant, il est question de te la
prendre, pas de te la rendre.
Allez, bonne journée, messieurs-dames.
Encore un qui fera moins le malin.
C'est cette ordure de l'autre refus, ça. Pas tous les temps.
C'est de ma faute ? Mais non, c'était pas là pour nous voir, mon ange.
Les peurs, c'est comme les chagrins.
On nous met dans sa poche.
le mouchoir dessus.
Docteur, qu'est-ce qui se passe ? Vos parents ont pu passer en zone libre. Ils
sont à Périgueux. Je vous emmène, Sarah. Maintenant ? Oui, allez, vite. Ses
affaires, sa carte d'identité. Allez. Ça pouvait pas attendre, vous auriez pu
prévenir. Je suis désolé, Blanche, mais je vous avais prévenu.
Viens par là, toi.
Et laisser les sabots dans la maison avec le clavier en bois.
Pour quand je reviendrai.
On sera toujours là pour toi, tu sais.
C'est ta deuxième maison ici.
On reviendra vous voir, je te promets.
Dis bien merci à Virgile.
Dujarric l'a emmené.
Ses parents ont réussi à passer en zone libre.
On méritait peut-être pas tout ce bonheur.
Blanche, c'était prévu comme ça.
Bonjour. Bonjour, madame.
Je m'excuse de venir sans prévenir, mais je souhaiterais vous parler.
C'est Virgile, mon mari, qui vous amène les passagers. Le soin de ce jour. On
peut vous entendre. Entrez.
Alors,
que vouliez-vous me dire ? Non, c'est quelqu'un qui joue du piano.
Je ne sais pas comment vous expliquer, mais je me demandais si vous cachiez des
enfants.
Parce que si vous en avez de trop, je peux en prendre pour vous soulager.
Oui.
Je saurais bien m'en occuper, vous savez.
Vous n'avez qu'à demander au docteur Dujarric.
Mais ma pauvre enfant, je ne sais pas ce que vous vous êtes imaginé.
Je m'appelle Madame Weizmann.
Je suis juive alsacienne.
En novembre 40, on a expulsé tous les juifs alsaciens.
On a été regroupés ici en Dordogne pour mieux nous surveiller.
Les autorités tiennent des listes et ils savent où nous sommes.
Alors dans ces conditions, comment voudriez-vous que je cache des enfants ?
Et des enfants juifs ? Dans nos campagnes, on ne savait pas bien ce que
c'étaient les juifs, mais on voit qu'ils ont bien du malheur.
Je suis heureuse de savoir qu'il existe encore des gens comme vous. Allez,
rentrez.
Verboton.
Verboton, moi je vais t'en foutre des Verboton.
Ils ne sont pas prêts de te retrouver, ma belle.
À plus tard.
Vous payez d'abord et on passe après.
C'est 5000 par tête.
Vous nous aviez dit 3000.
Et ouais, mais tout augmente.
Les risques et les tarifs, c'est pour ça.
Et pour le petit, je veux bien faire à moitié prix. Il s'appelle comment ?
Simon.
Merci.
Laissez-moi les valises.
Je vais commencer par ça, et puis je reviendrai vous chercher.
Parce qu'après, sinon, ça va être trop lourd et on risque de couler.
A tout de suite, gamin.
Fais-la, toi.
Non, n'aie pas peur.
N'aie pas peur.
Viens.
Allez.
Viens, mon grand.
Comment t'es arrivé ici ? Ils sont où tes parents ?
T'es pas un causeur toi non plus.
Qu'est-ce que je vais faire de toi maintenant ?
Blanche ! Blanche !
Rien. Je crois qu'on a un nouveau pensionnaire.
Sors d'où ce petit tout ? Il était caché dans la malle à l'atelier.
Ils sont où tes parents mon garçon ? Il n'a plus de langue donc. Pas pour parler
en tout cas.
Une bonne soupe et il va la retrouver sa langue.
Ça fait toujours plaisir une bonne assiette, non ? Ouais, tu vas voir, avec
Blanche, la solution est toujours dans l'assiette.
Et puis on va enlever toutes ces guenilles.
Et demain, j'irai à te chercher des petits chaussons au village.
On va la manger, cette soupe ?
Oh Blanche, attends, tu tombes bien, il faut que je te parle.
Dis donc, il faut quand même que vous fassiez un peu attention, on entend des
rumeurs, ça commence à jaser.
Quelles rumeurs ? Des rumeurs comme quoi toi et Virgile, vous feriez partie d'un
réseau. Les rumeurs, les handis, nous on s'en fiche.
Ces gens-là ne m'intéressent pas.
A bientôt Catherine.
Je voulais vous voir. Moi aussi, je vous cherchais.
Il y a eu du gravuche cette nuit à la rivière.
Un passeur a dénoncé une famille de réfugiés aux Allemands.
Les parents ont été abattus, mais il semblerait que leur petit garçon ait pu
s'échapper.
Il est chez nous.
Hein ? Oui, docteur.
On se retrouve avec un gamin qui sort d'on ne sait où.
Il a une étoile.
Oui, je m'en serais douté.
Pour vous, gamin.
Il lui faut une famille, on peut le garder.
Oui, mais ce qui m'inquiète, c'est que les familles de réfugiés... Vous avez
des nouvelles d'Adèle ? Docteur, dites-moi la vérité.
On a reçu un message hier soir.
Ses parents ont été dénoncés à Périlleux.
La milice est venue les arrêter chez eux pour les envoyer dans un camp, à Drancy.
C'est à côté de Paris.
Les enfants aussi, dans un camp.
Non, heureusement.
Sarah était à son cours de piano.
Quand elle est rentrée, elle a trouvé l'appartement vide.
Alors pour l'instant, elle est chez une dame qui tient une boulangerie.
C'est elle qui a fait passer le message à nos réseaux.
Sarah est tout courant de ce qui est arrivé à ses parents ? Non.
Non, non, la boulangère lui a dit que ses parents avaient pu s'échapper à
temps. Qu'ils étaient en route pour Marseille, pour prendre un bateau pour l
'Algérie, et qu'il la ferait venir après.
Que tout ça s'est fait précipitamment.
Ils n'ont pas eu le temps de la prévenir.
Normalement, je devrais aller la chercher.
Elle est en zone libre, et je ne peux pas prendre de risques. Pour une seule,
je ne peux pas sacrifier les autres.
Vous comprenez ? Vous avez de la chance que ce soit la forte périgueux aujourd
'hui.
Ces messieurs m'ont fourni une autorisation de circuler en zone libre.
En échange de quelques flacons d'Armagnac que je dois leur apporter.
Vous m'avez compris ? Vous en aurez pour longtemps ? Tant de trouver la boutique
et de récupérer la petite.
En tout cas...
Je sais pas ce que vous trafiquez, mais j'admire les risques que vous prenez.
On en parle souvent avec ma femme.
On n'est pas d'accord là-dessus. Comme je... Beaucoup de sujets, d'ailleurs.
Ça doit pas toujours être facile.
Non.
Comme vous dites.
Qu'est-ce que vous voulez ? Les paradoxes de cette guerre.
En tout cas, moi, Alfred Lespinasse, je vous dis chapeau bas, madame.
Et puis...
Tout ça pour rien ? Non, pas pour rien.
Et voilà.
Alors, il a reçu le carburateur ? Oui, monsieur Esminas. Bien, mon cadet.
Bon, soyez à l'heure parce que je n'attendrai pas.
Blanche, ça doit faire du bien d'asserrer contre soi.
Oui, vous ne pouvez même pas vous imaginer.
Toutes les larmes de son corps y passaient. Oh là là là là, quel casse
-pain, oh là là là là, quel casse-pain.
Bonjour mesdames. Bonjour madame.
Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? Je suis la tante d'Adèle.
Non, non, non, non, non.
Non, non, non, non.
Non, non.
Entrez, entrez, entrez.
Non, non, non, non.
Non, non, non, non.
Ses parents étaient de bons clients, alors mamie a accepté de prévenir le
docteur au cas où il arriverait quelque chose.
Hein, mamie ? Non, non, non, non.
Et voilà, c'est arrivé.
On n'a rien contre ces gens-là, mais on ne veut pas d'ennuis, vous comprenez ?
Non, non, non.
La petite est là-haut.
Non, non, non, non.
Sarah ?
J'ai dit qu'on sera toujours là pour toi.
Où sont tes affaires ? J'ai juste ma partition et ma carte d'identité.
T'as manqué à Noisette, tu sais.
À chaque fois que j'allais la traire, elle regardait de côté comme si elle
disait « Elle est une autre Adèle ».
Tu nous as manqué, ma grande.
T'as un petit frère maintenant.
C'est Virgile qui l'a trouvé.
T'as l'air toute chose, la blanche.
Tu trouves ? Un peu, oui.
Ça, c'est comme la toux, ça peut pas se cacher.
Allez, les enfants, venez.
Allez-y.
C'est pas du pain, c'est des cailloux.
Eh oui, même le boulanger n'a plus de farine.
Un comble pour la campagne.
Tiens.
Il va dormir où sinon ? Avec toi.
Dans le même lit ? Comment tu crois qu'on faisait nous autres à votre âge ?
À la guerre comme à la guerre.
Allez. Tu sais parler yiddish ? Chez nous, c'est ma mère qui parle yiddish.
Mon père, il parle pas yiddish, il est né en Algérie.
Et il parait que c'est très beau avec des belles plages et du bon poisson.
Je vais aller retrouver mes parents là-bas.
Et toi, ils sont où tes parents ?
Oh, petit bonhomme.
Faut quand même lui trouver un prénom à notre muet.
Augustin ? Oh non, je connais un méchant Augustin, le mari de la concierge.
Alors Baptiste, il a l'air tout tranquille.
Tranquille comme Baptiste, on dit.
Non, Ernest.
Non, arrêtez, vous l'embêtez.
Mais tout le monde a un prénom, on peut pas l'appeler le mioche.
Et Pierre ? D'accord, c'est toi il aime.
Allez, va pour Pierre.
Adèle, Pierre, Virgile, Blanche, on n'est pas loin d'être une famille
nombreuse maintenant.
Viens Pierre ! Mes chers parents, vous me manquez tant.
Ici, c'est bien.
Je découvre les joies de la ferme, les animaux, la menuiserie. Regarde Pierre.
Virgile et Blanche sont nulle en dictée, et je ne risque pas de faire des progrès
avec eux. Vous voyez les enfants, c'est là où je mets mes légumes.
Ça c'est une grotte préhistorique, elle a 24 000 ans.
Mammouth, boutin, cheval, là il y a un bœuf, là il y en a 10.
Il me tarde de vous voir pour vous montrer ô combien mes progrès sont
grands.
Pierre Duchemin.
Il ressemble pas vraiment à sa sœur.
Ça fera la farce. Si on insiste, on dira que c'est le fils du facteur.
Allez, les enfants, au schloff.
La nuit, il faut récupérer des forces. Allez.
Bonsoir. Bonsoir, ma grande.
Bonsoir, les enfants.
Tiens, à propos de facteur...
Sarah a écrit une lettre à ses parents et je me suis bien gardé de la poster.
Mais elle attend une réponse maintenant.
Chaque jour, elle guette le facteur.
Pauvre gamine.
Il faudrait que ses parents lui répondent.
Je vais m'en occuper demain.
Je vais essayer de trouver une jolie carte postale avec des palmiers, le
soleil, la mer.
C'est beau ce que vous faites, docteur.
Je ne sais pas si c'est beau. C'est la moindre des choses.
C'est ma mission de soigner, de guérir, d'aider les autres, quels qu'ils soient.
Une mission à laquelle j'ai failli une fois.
Ma propre femme est tombée malade.
Trop occupée, j'ai rien vu venir.
Elle dépérissait petit à petit.
La peau s'est éteinte doucement, discrètement, comme si elle n'avait pas
voulu me déranger.
Je m'en voudrais toute ma vie.
Ça fait parler l'alcool de noix, non ? Bonjour tout le monde !
Et voilà,
les français ils pensent qu'à bouffer ! J
'ai insulté.
Merci.
Et alors j'en avais deux maintenant ? Et le garçon aussi ça ne veut j'imagine.
T'imagines bien.
Pour rester gros tu sais.
Faudrait que quelqu'un nous dénonce.
Je peux te faire confiance.
J'ai rêvé de mon fils, tu vois, cette nuit.
Et c'est la première fois que je rêve de lui depuis qu'il est prisonnier chez les
Boches.
Faut rater de les fâcher, les Allemands, parce que sinon, mon Louis et les
autres, ils reviendront pas.
T'as vu ce qu'ils ont fait à Alfred ? Juste parce qu'il a coupé de l'Armagnac
avec de la flotte.
Hein, l'espinasse ? Parble.
Bien la mouffée.
La soupe de Molaire.
T'inquiète pas.
On reviendra, notre Louis.
Tu devrais pas t'occuper de ces gens-là.
Quoi, ces gens-là ? Tu veux dire les juifs ? C'est pas un gros mot, tu sais.
Mais les gosses, ils empêtent personne.
S'il le fallait, tu ferais comme nous, n'est-ce pas ? Franchement, je sais pas,
Blanche, mais je crois pas.
Au revoir, tout le monde.
Je
vais
emmener les petits à la moute.
La grotte ? Ils l'ont déjà vue, la grotte ? Non.
Pour passer quelques jours. Elles se doutent de quelque chose, la mère
Lespinasse. Elles se doutent, elles se doutent, elles se doutent.
Blanche, tu deviens dingue avec ces gosses.
T'es trop collante, trop possessive, quoi. Au lieu de les rassurer, tu les
angoisses, là.
C'est pas bon pour eux, ça. C'est même dangereux.
Tu cherches quoi ? À ressembler à ta mère, là ? Hein, la pondeuse ? Ils t'en
font encore combien, comme ça ? Tu veux monter un orphelinat ou quoi ? Tu sais
pas ce que c'est, les enfants.
T'es un enfant unique qui a pas une mère.
Et alors ? Je m'en porte pas plus mal.
Tu veux que je te dise ? Une tarte que quelqu'un vienne les récupérer, ces
gosses, qu'on en finisse !
Docteur du chariot.
Police à l'monde.
Dabori ! Suis-nous ! Faut quoi faire ? Pas faute de t'avoir prévenu,
Virgile. Allez, fais pas d'histoire, viens !
Laborie ! Viens me suivre.
Hein ta barque ? Quoi ma barque ? On nous a informé que tu aurais remis à l
'eau une nouvelle barque, en dépit de l'interdiction formelle.
Tu fais quoi la nuit avec ta barque ? Rien, je ne fais rien avec ma barque !
Rien !
Ça suffit ! J'ai toujours dit qu'il fallait procéder dans les règles,
monsieur.
Cessez ces brutalités, et laissez-nous, s'il vous plaît.
Monsieur Laborie, nous devons veiller à ce que l'Ordre règne.
Pour que la vie continue paisiblement, vous comprenez ?
On
a reçu ça ?
Alors
on va dire que je ne comprends pas le français.
La vie est faite d'imprévus, messieurs laboris.
Ce matin, j'ai appris que je suis muté sur le front de l'Est.
Alors je crois bien que je ne reverrai jamais mes enfants.
Jamais.
Nos dirigeants n'ont sans doute pas compris qu'on périra tous là-bas.
Aucune guerre n'est jamais remportée.
Elles ne sont même jamais combattues.
Le champ de bataille ne fait que révéler à l'homme sa folie et son désespoir,
disait un auteur de chez nous.
Alors, allez-y.
Rentrez.
Rentrez chez vous.
Et protéger de la folie du monde ces enfants que vous cachez peut-être.
Allez-y !
Monsieur Laboury.
Vos meilleurs souvenirs à Madame Laboury.
Virgile !
Oh mon Dieu, qu
'est-ce qu'ils t'ont fait ? Mal.
Blanche, excuse-moi de t'avoir mal parlé.
Ah, cet homme ! Les enfants !
Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu boites ? Parce que je suis tombé.
Une sacrée chute.
Quel genre de chute ? Une sacrée.
Une sacrée quoi ? Chute.
Allez, c'est bon.
Non, non, pas tous les deux. C'est à toi que tu vas le pousser.
Après, on change.
Là, ça tient. Voilà.
Ça tient. Pas de problème.
Allez, c'est à toi maintenant, avec les jambes.
Allez, pousse ! Ouais !
Arrête
de muer, tu commences à m'énerver ! Max, muet.
J'en ai marre de Pierre, il m'écoute pas.
Je peux pas jouer avec les autres enfants.
Tu sais bien que non. Bon, on arrête tes chamailleries, les gosses.
Parce que sinon, on vous balance au boche.
Mais non, on fera jamais ça.
C'est pas comme ça qu'on élève des enfants.
Si tu nous punis et que tout de suite après, tu nous embrasses, ça sert à
rien. Jouer avec ton clavier ? C'est pas comme un vrai piano, j'en ai marre. T'en
as marre ? T'as bien rendu service, pourtant.
Bon, je vais faire une promenade avec Adèle. Toi, tu prends Pierre avec toi.
C'est très bon.
Du thé sans un nuage de lait, c'est pas vraiment du thé.
Chez nous, on a une vache qui peut vous apporter du lait. Je sais pas s'il fait
des nuages.
Dis-moi, tu joues depuis combien de temps ? Depuis toute petite.
D'abord sur les genoux de maman, et puis j'ai eu une professeure, Madame
Eskenazi.
Et puis...
Tu veux voir mes partitions ? Est-ce que tu connais un morceau par cœur ? Oh,
elle connaît plein de choses.
Faut la voir sur le clavier que mon mari a fabriqué.
Ecoute, tu vas aller t'échauffer un moment et puis tu nous joueras quelque
chose.
Je
suis
inquiète. J'ai plus de nouvelles du docteur Dujarric depuis quelques temps.
Dans cette guerre, on vit dans une sorte de halo.
Je vous avoue que nous non plus.
Je suis passée au cabinet, il n'y avait personne.
Vous avez un téléphone ? Mais les lignes sont surveillées.
Et le docteur m'a bien recommandé de ne jamais l'appeler.
Je suis prête.
Et regarde, c'est une scie à ruban.
Elle appartenait déjà à mon père, tu vois.
C'est un outil indispensable pour le délignage.
Il faut qu'elle soit très bien réglée.
Et après, on a une coupe parfaite. Et là, elle est très bien réglée.
Voilà.
Non, non, arrête, arrête.
Arrête. Qu'est-ce qu'il y a ? T'as vu un sanglier, c'est ça ? Le bonhomme ! Mais
tu parles.
Mais tu parles !
T'as parlé, là ? Quel bonhomme.
Et alors là, Boris ? Tu fais toujours le passeur pour les juifs, il paraît ?
Tu fais ça gratis, en plus ? Qui c'est qui va noter le commerce, toi ? Les
juifs, c'est 5 000 par tête de pig. Ferme ta gueule ! Ferme ta gueule !
Parce qu'il y a la commande autour ! Il doit relâcher une fois ! Au secours !
Arrête
! Arrête ! Arrête !
Je vais pas le regretter.
Arrête, c'est dur.
C'était du malheur des gens.
Arrête, c'est dur. Arrête, c'est dur.
Arrête, c'est dur.
de démarcation et envahit toute la zone libre les points de contrôle entre les
deux zones sont supprimés la France est devenue
Qu'est-ce qui se passe ? Elles s'en vont ? Non, ils arrivent.
C'est fini, la nono.
Fini.
Voilà le système.
Et pourquoi tu fais une cachette ? Pourquoi ? Depuis qu'il a retrouvé la
parole, il arrête pas de poser des questions.
Ah oui, parce que la zone libre, c'est fini, mon grand.
Les Allemands sont partout, ils peuvent débouler. Si à tout moment, ils vous
embarquaient. Alors à la moindre alerte, vous pourrez vous planquer dans la
cache.
Il y a tout ici.
Et si on siffle comme ça, tu emmènes Pierre ici et vous restez jusqu'à ce qu
'on vienne vous chercher. Compris ? Rien.
Il est parti.
Qu'est-ce qui fait encore dehors avec ce troisième ? Elle est où ta sœur ? J'ai
pas de sœur ! Ouais c'est ça ouais ! Alors t'es qui toi hein ? Pierre viens
te laver ! Et toi Oust, arrête de traîner ici, t'as rien d'autre à faire ?
Tu vas mal finir fainéant ! Elle est où sa sœur ? Elle bat le beurre ! Fous le
camp ! Fous le camp !
Je comprends pas pourquoi on peut pas sortir.
On sort pas, on sort pas. C'est comme ça.
Pourquoi mes parents ont pas répondu à ma lettre ? Les Boches ont tout bloqué.
Comment veux-tu qu'il arrive, le courrier ? Moi, je veux rejoindre mes
parents en Algérie.
Avec Pierre, puisqu'il a plus de famille.
Si.
Il a une famille, maintenant.
Et toi aussi.
C'est quoi, des chasseurs ? Non, ça, c'est pas des chasseurs, ça.
Bon, les enfants, vous bougez pas.
Oh, mon Dieu.
Mais c'est plus l'un seul.
Qui a fait ça ? Un membre, un militiaire, un maquisard.
On va savoir.
Adèle, viens ! Laisse-moi ! Laisse-moi ! Laisse-moi
!
Je peux vous poser une question, madame Laboury ? Où est le deuxième enfant ?
On nous a dit qu'il y en avait deux.
Il est avec ses parents.
Où ? Avec ses parents.
Les mains sur la tête ! La petite dans le camion avec les juifs !
Et vous, dans le camion avec ceux qui ont trahi.
Allez ! Plonge !
J'abandonne pas ma fille ! Virgile ! Non, j'abandonne
pas ma fille ! Je n'abandonne pas ma fille.
La blanche, c'est toi.
Ils l'ont tué tout de suite, en arrivant.
Mon petit ange.
Comme les autres.
Bonne nuit !
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