All language subtitles for 1951.Une histoire d'amour (fr)

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Original subtitles

Trompette

Musique dramatique

-Alors, les amoureux, on se gĂŞne plus ?

Vous voulez qu'on vous aide ?

Vous ĂŞtes sourds ?

Merde, alors !

-Salut.

-Salut, Plonche. -Salut.

-Le patron veut te mettre sur l'affaire des 2 gosses.

-Mes respects, inspecteur. -Ça y est ? Je t'avais prévenu.

On fait de la traction avant et de la taule après.

Y a du monde ?

-Le brigadier Philippon, rapport aux suicidés de l'autocar.

-On a jeté un œil dans l'autocar, rapport aux voleurs,

quand je les ai vus comme je vous vois :

sauf votre respect, morts. Raides comme balle !

-Dans la voiture ? -Oui.

Il était 6 h à la montre suisse de Ceccaldi.

-6 h juste ? Vous êtes sûr ?

-Une montre suisse, chef.…

-Tiens ! Te voilĂ  tout de mĂŞme.

Tiens.

18 et 23 ans.

-C'est le bel âge.

-Ensuite ?

-Ils avaient des bagages :

une valise et un carton des Galeries parisiennes.

J'ai trouvé ça bizarre.

J'en ai fait la réflexion à l'agent Ceccaldi.

Je lui ai dit : "C'est bizarre."

Il m'a répondu : "C'est drôlement bizarre."

Et je l'ai envoyé au commissariat. -Bien.

-On a rien touché,

pour les indices.

-Quels indices ?

-Ceux comme quoi ils étaient morts.

-Je vous remercie.

-Dites, brigadier,

l'idée ne vous est pas venue de chercher ailleurs ?

-Pour quoi faire ?

-Je ne sais pas. Pour trouver d'autres indices.

-À part les voleurs, y a personne. C'est un cimetière à ferraille.

-Avec 1 ou 2 cadavres par-ci par-lĂ , pour faire couleur locale.

-C'est la première fois que…

-Peut-ĂŞtre que les autres fois, vous cherchiez mal,

ou qu'on les a mis lĂ  pour faire diversion.

-Que veut-il dire ?

-Il Ă  raison. OĂą veux-tu en venir ?

-Nulle part. Je fais des suppositions.

Je me demande ce qui a causé la mort des gosses dans un autocar à 6 h.

-Pour moi, ils se sont suicidés.

C'est aussi l'avis de Ceccaldi. -Alors…

Merci, brigadier.

-Drame passionnel. Double empoisonnement.

Pour moi, l'affaire est classée.

Cependant…

-Comme le parquet est plus exigeant, tu me charges de compléter la sauce.

Âge des parents, situation de famille, antécédents,

et cætera, et cætera.

Elle paraît plutôt gentille.

Lui n'a pas l'air féroce non plus.

-Deux andouilles. -Qu'en sais-tu ?

-Veux-tu que j'aille plus loin ? -Va toujours.

-Primo, les parents ont ignoré le premier mot de l'affaire.

Secundo, la petite s'est aperçue qu'elle était enceinte.

Tertio… -Ils ont perdu la tête.

-Oui.

Entrez.

-Pierrot ne veut rien entendre.

Que fait-on ? -Et la confrontation ?

-Le barman est formel, mais Pierrot se marre :

il dit que c'est un indic. -Et en fait ?

-En fait…… c'en est un.

-Je vais voir ça.

Amusez-le, en attendant.

-D'accord, chef.

-Veux-tu mon avis ?

Les parents n'auraient pas demandé mieux que de les marier.

Mais c'est toujours la mĂŞme histoire.

Tiens. En attendant, étudie donc le dossier.

-Il est pour moi ?

Allons bon ! Ça commence.

Lequel ? -Celui du gosse : Auguste Bompart.

-Envoie toujours.

-Monsieur Bompart.

Entrez, je vous en prie.

-Bompart…

Auguste.

-Ouais.

Je ne prolongerai pas un entretien qui ne peut vous être que pénible,

étant donné les circonstances.

-Hélas, monsieur l'inspecteur, la vie a de ces cruautés !

Les enfants ignorent le chagrin qu'ils causent.

Sans ça, ils réfléchiraient.

-Ce sont des enfants. -Et les parents ?

En définitive, ce sont eux qui souffrent.

Pourquoi ont-ils fait ça ?

Mon fils n'avait aucune raison de se suicider.

Il m'adorait.

Et de plus, il était sur le point de se marier.

-Avec Catherine Mareuil ? -Oui.

-Supposons qu'il ait par hasard, c'est une hypothèse,

découvert dans la vie de sa fiancée une aventure ?

-Catherine était une jeune fille. D'excellente famille, d'ailleurs.

-Alors inversons les rĂ´les.

Supposons que cette jeune fille ait appris que votre fils…

-Ce n'était pas un coureur.

-Pourquoi se sont-ils suicidés ?

-Je vous répète que mon fils n'avait aucune raison de se suicider.

-Je comprends votre état d'esprit,

mais nous sommes face à 2 hypothèses : crime ou suicide.

-Comment, "crime" ?

-Comment, je n'en sais rien encore.

Vous prendrez bien du café.

-Une goutte.

Ça ne peut que me remonter.

Dans l'état où je suis…

-Combien de sucres ?

Combien de sucres ?

-Deux, s'il vous plaît.

-Vous avez de la chance.

Dans la maison, je suis le seul à être équipé pour recevoir.

Alors, pourquoi ont-ils fait ça ?

Chagrin ? Alcoolisme ? Café de Flore ?

-Mon fils était le plus réfléchi,

le plus pondéré des enfants.

Incapable d'un coup de tĂŞte.

Il avait 7 ans quand sa mère est morte.

-Comment ?

-Cancer Ă  l'estomac.

J'ai cru en mourir également.

-Parce que vous aussi…”? -Non. Moi, c'était de chagrin.

J'adorais ma femme.

Il faut avoir été marié comme je l'ai été pour…

-Pour se retrouver veuf.

C'est l'évidence même.

Et votre fils avait 7 ans.

-Oui.

Oui. J'ai travaillé d'arrache-pied pour l'élever,

pour qu'il ait de l'instruction,

pour qu'il ait une place au soleil.

-Très bien.

-Vous ne pouvez pas savoir les difficultés que rencontre

un artiste décidé à vivre de son art.

Je suis sculpteur.

-Et votre fils ?

-Aide-comptable.

Il serait passé comptable avant la fin de l'année.

Pensez ! Jamais une erreur, jamais un retard.

-Vous viviez ensemble ?

-Non. Jean avait sa chambre 45, rue Montsouris.

-Excusez-moi.

-À propos des gamins. Primo, ce n'était pas une escapade.

Secundo, le rapport du légiste.

La mort datait de quelques minutes : cyanure de potassium.

Et la petite n'était pas enceinte.

Tertio, les parents étaient au courant.

Et les gosses étaient presque fiancés.

-Qu'entends-tu par "presque" ?

-Les parents n'y mettaient aucun obstacle.

-Alors ?

-Il s'agit d'une querelle d'amoureux, tout simplement.

-D'après toi, ils se sont tout simplement querellés,

puis ils ont tout simplement avalé quelques pilules de cyanure ?

C'est une explication.

-Si tu en as une autre, donne-la avant demain midi.

Après, je propose de classer.

-Alors, ça va mieux ?

-Oui. Merci.

-Vous en avez assez d'ici, non ?

-Je ne pense plus avoir grand-chose Ă  y faire.

-Moi non plus.

Si on allait faire un tour ? -Je veux bien. Où ça ?

-Chez vous, par exemple.

-Pour quoi faire ? -Comme ça, pour voir.

-Un petit détail…

Je ne vis pas seul. Ne soyez pas surpris.

-De trouver quelqu'un chez vous ? Naturel, si vous ne vivez pas seul.

-L'existence d'un veuf est parfois compliquée, souvent bizarre.

-La vie d'artiste !

-On ne nous attend pas. Il se peut qu'un désordre fortuit…

-Soyez tranquille. Il y a 20 ans que ça ne me gêne plus.

-Une surprise. J'amène du monde : M. l'inspecteur…

-Plonche.

Ernest Plonche.

-Vous êtes….

-Un flic, oui.

-Ma femme. Enfin…

-J'avais compris.

-Elle n'a pas son pareil pour lire les lignes de la main.

Prenez donc la peine d'entrer.

Poupée, 2 petits verres.

-Et qui fera tintin ?

-Elle tenait autrefois un cabinet de consultation très coté.

Elle est aussi voyante.

À titre d'expérience, si ça vous amuse…

-Non, merci. -Histoire de rigoler, quoi.

-Je ne suis pas ici pour rigoler

mais pour éclaircir une histoire de suicide.

-Ah oui.

Oui. C'est vrai.

-Ou d'assassinat.

-Monsieur l'inspecteur !

-Alors comme ça, vous êtes sculpteur ?

-Oui.

Oui, je sculpte.

-Et que sculptez-vous ?

-Eh bien, mon Dieu…

-Pour l'instant, rien. Le grand chéri ne sculpte rien.

Il pense.

-Oui. Je… Je prépare quelque chose de très important.

-J'avais saisi.

Vous attendez que ça mûrisse. -Oui.

-C'est une tactique.

Alors comme ça, votre fils était comptable ?

Sans doute vous aidait-il un peu ?

-Un peu, oui.

-La nourriture et l'argent de poche. -Non ! Pas l'argent de poche.

-Excusez-moi.

Chez qui travaillait-il ?

-Encore un petit verre ? -Merci.

-Poupée…

-Alors, chez qui ?

-Mareuil Frères.

Outillage en gros.

-"Mareuil Frères" ? Tiens donc.

Je suppose qu'un des frères se trouve être

le père de la petite ?

-Le père de cette pauvre petite Catherine, oui.

Elle m'adorait.

Cette pauvre petite Catherine m'adorait.

Elle me voyait plus comme un papa que comme un futur beau-père.

-Et les futurs beaux-parents vous adoraient aussi.

En somme, tout allait pour le mieux.

Récapitulons quand même :

votre fils n'avait aucune raison de tuer sa fiancée, et vice versa ?

-Certainement pas !

-Ils n'avaient aucune raison de se suicider ?

-Apparemment aucune, inspecteur.

-Et personne n'avait intérêt à les empoisonner ?

-Voyons !

-Parfait.

Au fait, tout ceci est bien vrai ?

-Mais…

-Alors ce sont les cadavres qui sont faux.

Madame, monsieur.

-M. l'inspecteur, je ne demande qu'à éclairer la justice.

Que voulez-vous que je dise de plus ?

Vous ne me trouvez pas assez malheureux comme ça ?

-Que veux-tu que ça fasse à un flic qu'on soit malheureux ?

IIs sont "sentimentals", ça fait peur !

-"Taux." -Quoi ?

-"Sentimentaux." Vous avez raison, le nombre ne fait rien Ă  l'affaire.

L'adresse des Mareuil ?

Enrhumée aussi ?

-Vous allez prescrire des soins "nasals” ?

-"Saux."

"Nasaux.” De toute façon, je suis pas médecin.

Alors, cette adresse, ça vient ?

-8, rue du Midi.

Vous comptez y aller ? -Pourquoi pas ?

-Ils vont croire que je vous envoie,

que je leur cherche des poux dans la tĂŞte.

Et l'affaire est presque classée. -Ah oui ?

-Tu vois pas ce qu'il cherche ?

Ă€ prendre du galon en fabriquant un crime,

en établissant que Jean et la poule s'entendaient pas

et qu'il l'a empoisonnée d'abord.

-Vous avez raison. Madame est voyante.

-Vous désirez ? -Mme Mareuil est là ?

-De la part de qui ? -Ernest Plonche.

-Je ne pense pas… -Ça va !

-Je suis désolé. -Moi, je suis policier.

-Pardon !

Si Monsieur veut bien attendre un instant,

je vais voir si Madame peut le recevoir.

Madame est dans un tel état…

-Dites-moi… Un simple renseignement :

vous servez ici depuis longtemps ?

-15 ans. Et jamais un mot avec Monsieur et Madame.

Ah, ça ! -Bravo !

Alors vous avez connu Jean Bompart ?

-Nous avons vu le malheureux jeune homme

le soir de l'anniversaire de Mademoiselle.

Si nous avions pu prévoir…

-Et Auguste Bompart, son père ?

-M. l'inspecteur veut évoquer cette sorte de sculpteur, je crois ?

-Il venait ici ?

-Puis-je disposer ?

-Vous n'êtes pas obligé de me répondre. D'accord.

-Madame est dans le petit salon. Si M. l'inspecteur veut me suivre…

Monsieur veut-il me confier son chapeau ?

Et son manteau ?

-Je vous prie de m'excuser, madame, et d'accepter mes condoléances.

La police ne choisit pas toujours très bien son moment.

-Merci, monsieur.

En effet, je ne comprends pas ce qui, dans cette douloureuse histoire…

Enfin, puisque vous êtes ici…

-Merci.

-Accepteriez-vous une tasse de thé ?

-Une petite.

Bien que, dit-on, cela énerve.

Il est vrai qu'on dit tant de choses…

Ainsi… Tenez, je viens de chez Bompart.

-Le malheureux ami.

Comment va-t-il ?

-Très abattu.

Pour tout dire, un peu surexcité.

Le chagrin, sans doute.

-La fatalité nous a frappés ensemble, à la même minute.

C'est horrible.

L'avez-vous vu ? Lui avez-vous parlé ?

Comment semblait-il prendre son malheur ?

-Avec un peu de rhum.

-Pauvre ami ! Gardons-nous de le juger.

Au contraire, si vous le revoyez,

transmettez-lui notre sympathie.

Dans notre désarroi, on ne lui a pas adressé de condoléances.

-Il y sera d'autant plus sensible

qu'il vous accuse d'avoir provoqué la mort de son fils.

-Pardon ? Ai-je bien entendu ?

-On ne peut mieux, chère madame.

-Ce n'est pas Dieu possible !

Vous n'ignorez pas la situation de mon mari, Charles Mareuil.

-Métallurgiste.

-Industriel, monsieur.

Les accusations d'un Auguste Bompart

seraient en d'autres circonstances plus risibles que malveillantes.

Auguste Bompart ose nous accuser ?

Ça lui va ! Ça lui va très bien !

Il a probablement omis de parler de son histoire.

-"Son histoire" ? Auguste Bompart a son histoire ?

Quelle est-elle ? -Pour ça, voyez mon mari.

-Je n'y manquerai pas.

En somme, vous connaissiez Auguste Bompart

avant que son fils fréquente votre fille ?

-Ma fille ?

Sachez que ma fille n'était plus ma fille.

-Par exemple ! La fille de qui était-ce ?

-Ces dernières semaines,

elle avait cessé d'être une Mareuil pour devenir une Bompart.

-Vous étiez opposée à ce mariage,

ce qui expliquerait ce geste malheureux.

-Mais non, voyons ! -Tant mieux.

Car enfin, en admettant qu'elle ait cessé d'être votre fille,

vous êtes restée tout de même sa mère.

-Monsieur, on ne cesse jamais d'être une mère.

Mon tort, et plus encore le tort de mon mari,

fut de prendre cela pour des enfantillages.

Dieu sait pourtant… -"Dieu sait pourtant" ?

-Nous avions été prévenus.

La chose s'est passée sous nos yeux, dans notre maison.

-Quelle "c hose" ?

-La rencontre.

Nous avons été les témoins de cette folie

et n'avons pas su y mettre un frein.

Nous pouvons nous frapper la poitrine.

Ce n'est pas Dieu possible.

Car enfin, la place de Jean Bompart était-elle ici,

dans notre milieu, parmi nos invités ?

-Et cependant…

-Et cependant, oui : Jean Bompart a connu ma fille ici.

-Dans quelles circonstances ?

-Au cours d'un bal.

Une soirée pour l'anniversaire de Catherine.

Tenez… dans cette pièce.

Vous ne pouvez pas vous représenter…

-Si, si, je me représente très bien.

-Ce fut une soirée très brillante,

avec de très belles toilettes et l'orchestre des concerts Calanne.

Mgr Jocelyn était des nôtres.

Un homme d'Église doublé d'un homme d'esprit.

Es armis de nolre fl

une jeunesse très moderne et néanmoins charmante,

ainsi, bien entendu, que leurs parents,

gens sympathiques et de notre monde.

-Et votre nièce ? -Mariée depuis cet hiver.

Très belle cérémonie ! ÀA Saint-Honoré.

Solange disait : "Je me marierai à Saint-Honoré ou pas du tout."

C'est un caractère !

-Et l'heureux époux ? -Charles ? Il est délicieux.

Mais c'est aussi un caractère. Il a fait une guerre sensationnelle.

Par ailleurs, très belle situation dans les Ponts et Chaussées.

-Jean-Jacques fera Polytechnique.

Je l'ai sorti par les oreilles de Saint-Germain-des-Prés !

-Et Alain ? Toujours progressiste ?

-Un exalté ! Intelligent, mais exalté.

Je lui ai refusé sa 4 CV.

Savez-vous ce qu'il m'a fait ?

Il s'est inscrit au Parti.

-Au Parti…”? -Oui.

Me faire ça à moi !

-Ma fille dansait avec Edmond de Villevieille.

Le petit Edmond, comme nous l'appelions.

Un garçon d'avenir,

très doué pour les sciences politiques.

Une ambiance parfaite. Pas une fausse note.

Du moins, pas encore.

Car Jean Bompart,

comprenant ce que sa présence avait d'incongru,

se tenait provisoirement Ă  sa place.

À proximité de la porte.

Et c'est notre fille, aussi incroyable que ça paraisse,

qui est allée au-devant de son malheur.

De notre malheur.

-Vous ne mangez pas ?

Vous ne buvez pas ?

Vous ignorez si vous voulez entrer ou sortir.

-Ben… Je regarde.

-Ça n'a pas l'air de vous amuser.

Pour faire corrïrîïïî Ïrîîïdï

-Catherine ! Un instant.

-Excusez-moi.

-Les Cassiaux sont lĂ . -Ah oui ?

-Les as-tu salués ? -Non, papa. Je n'ai pas eu le temps.

-Prends le temps de le faire, mon chéri.

-Décidément, vous n'aimez pas la pâtisserie.

Oh, pardon !

Vous trouverez peut-ĂŞtre des petits morceaux de bougie.

C'est mon gâteau d'anniversaire.

J'ai 18 ans depuis ce matin.

-Je sais. -Vous voulez dire que ça se voit ?

-Sans qu'il soit besoin de bougies, ça crève les yeux.

Et je sais aussi que vous vous appelez Mlle Mareuil.

-Mlle Mareuil Frères, outillage en gros…

Catherine Mareuil.

Ça vous plaît ?

-Mareuil, c'est un nom dont j'ai l'habitude.

Il est sur les factures, et j'en fais 8 heures par jour.

Vous comprenez… -Je comprends.

Mareuil le jour, Mareuil le soir, ça fait beaucoup.

-Pas du tout. -Ce supplément Mareuil vous déplaît.

Soyez franc.

-Pour être franc, c'est Catherine qui me plaît.

-Ma chère, cette valse

vous tend les bras.

-Trop tard. Je suis déjà invitée par monsieur.

Soyez gentil.

Valse

-C'est un comble ! Elle à refusé cette danse à mon fils.

Mon petit Edmond… Lui qui aime tant la valse !

-Quelle éducation !

-Vous avez vu la mère d'Edmond ? Elle fait une de ces têtes !

-Qui est-ce ?

-La dame en cire, près de celle en fer forgé.

-Catherine avait mauvais esprit à l'égard des gens de notre milieu.

Un jeune homme bien élevé aurait remis les choses en place.

Jean Bompart, lui, riait.

Sans doute trouvait-il spirituel

de compromettre ma fille sous notre toit.

Car dès la première danse,

nos invités jugèrent l'nconvenance d'une telle situation.

Mais à défaut de savoir-vivre,

Jean Bompart ne manquait pas d'un certain toupet.

-J'aurais jamais osé vous inviter.

-Parce que vous êtes en service commandé ?

-Non, parce que je danse mal.

-Oh ! -Oh, si. Je sais bien.

D'ailleurs, ça ne passe pas inaperçu.

On en parle.

-Tant mieux.

Pour une fois qu'ils ont un sujet de conversation !

- -

-Avec qui danse-t-elle ? -Un employé de Mareuil.

-C'est d'un goût !

-Nous devrions trouver ça moderne.

-Ils ne se quittèrent plus.

Et bientĂ´t,

les commentaires ne me furent pas épargnés.

-Et votre fille, chère madame, aucun projet ?

-Catherine est encore une enfant. -Bien sûr, bien sûr…

-Et nous avons le temps. Nous ne sommes pas en retard.

-La chère mignonne non plus n'est pas en retard.

- -

-Enfin, après cette interminable suite de danses,

une pause me permit d'espérer que le scandale touchait à sa fin.

Le contraire se produisit.

Ma fille et ce garçon gagnèrent le petit salon.

N'ayons pas peur des mots : ils s'isolèrent.

Le bouquet !

-Quelle tenue, Ă  18 ans !

-18 ans ? -Oui.

-Je lui donnais plus. Elle a déjà des poches sous les yeux.

-Vos yeux sont verts avec dedans comme des petites gouttes d'eau.

-Il y a des jours oĂą ils sont bleus.

C'est une question d'éclairage. -Oui.

Je trouve ça très joli, des yeux qui changent.

-Vous trouvez ?

-Oui, je…

Vous jouez du piano ? -Oui.

Enfin, je prends des cours.

Le mercredi et le vendredi de 15 h Ă  17 h.

Vous, vous êtes musicien ? -Ça, non.

J'aimerais, mais je suis aide-comptable. Ça me prend un temps fou.

-Votre père est comptable ? -Non. Pourquoi ?

-On dit toujours qu'un père choisit pour ses enfants

le même métier que le sien.

-Votre père n'est pas dans les pianos.

-Non. C'est vrai.

Mais il a de l'argent.

C'est pourquoi maman apprend l'anglais depuis 20 ans

et que je répète depuis 6 mois La Lettre à Élise.

Vous savez, je ne suis pas non plus très musicienne.

-Tout de mĂŞme, je vois lĂ  Beethoven.

-Au prix des leçons, Beethoven est un minimum.

-Mon père est sculpteur.

-Quel beau métier ! -Oui.

-Le sculpteur crée de ses mains… -S'il sculpte quelque chose.

Des anges, des femmes nues,

des portraits de Beethoven, n'importe quoi.

-Mettez-vous-y.

-Je peux pas. Il faut bien que quelqu'un travaille.

-Catherine aurait dĂ» comprendre

ce qu'elle pouvait attendre du fils d'Auguste Bompart.

Eh bien, non.

J'ai tenté de mettre un terme à une situation qui avait trop duré.

-Catherine ! -Maman ?

-Occupe-toi de tes invités.

-Mais Jean est aussi un invité.

Vous venez, Jean ?

-Déjà, elle l'appelait "Jean”.

-Charles ! -Mon amie ?

-Catherine s'affiche.

-Elle danse.

-Avec Jean Bompart.

Si tu ne l'avais pas invité… -J'ai invité les cadres.

Je ne pouvais pas inviter Mazuire, Legendre et Clément

sans inviter Bompart. C'eût été anormal.

-Parfait.

Tu trouves normal que notre fille s'isole avec ton employé

dans le salon Charles X ! Lorsqu'on s'appelle Mareuil…

-"Mareuil”, c'est mon nom de jeune fille.

Autant dire que c'est provisoire.

-Tandis que moi, je m'appellerai toujours Jean Bompart.

-"Bompart" n'a rien d'extraordinaire.

C'est plutĂ´t Jean que je trouve gentil.

Valse

Valse

-Catherine manquait de mesure, et ce garçon dépassait les bornes.

Mon mari le lui a fait comprendre. -Vous l'avez flanqué à la porte.

-On lui a laissé entendre l'inconvenance de son attitude.

-C'est bien ce que je voulais dire.

-Je n'arrive pas Ă  comprendre.

Après notre première réaction,

nous avons laissé Catherine revoir ce garçon.

Nous n'approuvions pas son choix,

mais nous avons fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Non, je ne vois pas ce qui a pu déterminer ce drame.

-Du cyanure de potassium.

Mais les choses auraient pu se terminer autrement,

par exemple, par un mariage.

J'en connais qui auraient sans doute préféré cette solution.

Pas vous ? -Comment pouvez-vous dire…

-Une chose pareille ?

En effet,

ce n'est pas Dieu possible.

Pourtant, le fait est lĂ  : le cyanure existe.

Si nous parlions de la suite ?

-Quelle suite ? -La leur.

Vous m'avez dit qu'ils s'étaient revus.

OĂą et quand ?

-Avant que mon mari agisse,

Catherine avait donné rendez-vous à ce…

-À ce garçon.

-Je ne pensais pas qu'elle irait.

Lui non plus, probablement, ne le pensait pas.

Et pourtant… -Et pourtant, ils y sont allés.

-Hélas, oui !

Contre toute attente.

Elle avait rendez-vous Ă  la statue d'Henri IV.

Ă€ 5 min de chez son professeur de piano.

Elle courait presque.

Jean Bompart était déjà là.

-Vous l'avez suivie ?

-Une mère inquiète a le droit… -Bien sûr.

-À cette époque, ma fille ne me cachait rien.

J'étais une amie.

Elle m'aurait parlé de ce rendez-vous.

Je préférais… -Parbleu !

C'est tellement plus simple.

-Je croyais pas que vous viendriez. -Tiens ! Pourquoi ?

-Je sais pas… Une idée, comme ça.

-Vous avez souvent des idées, "comme ça" ?

-Je pensais que vous aviez dit ça pour me faire plaisir.

-C'était bien le but.

-On dit parfois des choses au cours d'une soirée joyeuse, et puis…

-Vous la trouviez joyeuse, cette soirée ?

Vous êtes gentil. -Comprenez. Pour moi, c'était…

C'était nouveau. Je connaissais pas votre milieu.

-Vous avez de la chance.

-Oui, j'ai de la chance.

En ce moment, j'ai beaucoup de chance.

Bon. Ça aurait été aussi joyeux sans extras ni polytechniciens…

-Maman ne conçoit pas une soirée, et encore moins un anniversaire,

sans polytechniciens.

-Où trouve-t-elle tout ça ? On lui prête ? Elle les loue ?

-Ce serait trop beau ! Non, on a ça dans la famille.

Nous avons de tout, d'ailleurs : médecins, ingénieurs, avocats…

Je crois même que nous avons un consul au Pérou.

-Au Pérou ? Ça alors !

-Et chez vous, Ă  part le sculpteur ?

-Quel sculpteur ?

-Votre père n'est pas… -Ah oui ! C'est vrai.

J'avais complètement oublié. -Non ! Ça, il ne faut pas l'oublier.

Un sculpteur, ça vaut bien un consul.

La preuve : nous en manquons, dans la famille.

Pourquoi souriez-vous ? -Pour rien.

Vous aviez raison,

il y a des jours oĂą vos yeux sont bleus.

Musique douce

- -

-QUAND JE PENSE QUE...

-Quand je pense que…

hier encore, on ne se connaissait pas.

Je me souviens, vous m'avez dit simplement :

"Prenez encore un peu de gâteau."

Et puis…

-Oui.

Et puis…

voilĂ .

-Maintenant nous sommes là, comme deux vieux amis…

-Pas si vieux que ça. -C'est vrai.

Enfin, comme deux amis tout de mĂŞme.

Vous savez, ça peut être très joli, une amitié.

-Des fois, c'est…

c'est aussi une façon de présenter les choses.

-Oui.

Des fois, oui.

-C'est comme dire :

"Prenez un peu de gâteau."

Ou :"Mareuil, c'est mon nom de jeune fille.”

C'est facile.

Pour dire ce qu'on devrait se dire maintenant, c'est…

-Oui. C'est…

On aimerait mieux que l'autre le dise d'abord, c'est sûr.

-Des propos de gamins !

Des enfantillages !

Qui devinrent vite quotidiens.

-Bien sûr, bien sûr.

-Pourquoi, "bien sûr" ?

Ma fille prit l'habitude de rentrer de plus en plus tard.

Un soir, elle revint Ă  minuit. -Oh ! Par exemple !

-Ayant soi-disant dîné dans un restaurant du Quartier latin.

-Pourquoi, "soi-disant” ?

-Je me demande quel restaurant il pouvait offrir Ă  ma fille

avec ses appointements.

Enfin…

Puis les dîners se renouvelèrent, jusqu'au jour où Catherine m'apprit

qu'elle avait accepté un rendez-vous chez son… Comment dirais-je ?

-Son fiancé. -Je vous en prie !

Un fiancé n'attire pas une fille dans sa chambre.

C'était propre ! Le fils d'Auguste…

-45, rue…

-Le théâtre d'un traquenard !

Avec son air de sainte-nitouche, il savait ce qu'il faisait.

On compromet la fille, on épouse la dot.

-C'est une méthode.

-Veuillez reconduire Monsieur.

-Je m'excuse d'avoir troublé votre repos.

Dites-moi… Un simple renseignement :

dans cette maison, il n'a jamais été question de fiançailles ?

-Je ne suis pas concierge, inspecteur.

-Tiens !

Téléphone ? -En bas et à gauche.

-Merci.

-Quelque chose Ă  boire ?

-Non. Je viens de prendre le thé. Ça me suffit.

AllĂ´ ? Lequier ? Ici Plonche.

Passez-moi le 26. 2 fois 3.

Passez-moi le commissaire Constant.

AllĂ´, Constant ?

Ici Ernest. Ça y est, tu peux classer.

Comment ?

Non. Moi, je continue.

Comme ça, pour voir. Pour rien.

À propos, ne sois pas étonné si les Mareuil téléphonent.

Bompart a déposé une plainte.

Puisque je te le dis.

Je croyais pas que tu prendrais ça si mal.

Ce soir, je peux pas. Je vais au théâtre.

C'est ça. À demain.

Concierge ?

Concierge ?

Pardon, monsieur…

Oh, mais c'est Auguste !

-Pardon, inspecteur, je ne vous reconnaissais pas.

J'ai récupéré des affaires qui m'appartiennent.

Je les avais confiées à mon fils. Maintenant…

-Bien sûr.

Je sors Ă  l'instant de chez les Mareuil.

Qu'est-ce que c'est, au juste, votre histoire ?

-La vieille chouette vous en a parlé, hein ?

-Oui et non.

-Elle aura procédé par allusion. C'est son fort.

Je la connais depuis longtemps. -J'ai appris ça.

Dites donc, les Mareuil portent plainte.

-Pour mon histoire ? Y a prescription !

-Peut-ĂŞtre pour votre histoire,

mais pas pour complicité de détournement de mineure

en la personne de Catherine Mareuil.

Au fond, ce que je vous en dis…

Mais entre nous, vous risquez d'être ennuyé.

Ă€ votre place, je prendrais les devants de suite.

-Vous voudriez que je porte plainte ?

-Ça peut impressionner favorablement un tribunal. On ne sait jamais.

Nous n'allons pas rester lĂ . Si nous montions ?

-Au fait, je m'excuse pour la façon dont ma femme vous a reçu.

Elle a pas d'éducation.

-Vous avez la clé ? -Euh…

-Alors c'est ça, le théâtre ?

-"Le théâtre" ? -Le théâtre du traquenard.

-Oh..

Une expression de la vieille chouette.

-Oui.

Alors c'est ici qu'a eu lieu leur premier dîner,

le soir où Catherine est rentrée à minuit.

-Oui.

-Comment le savez-vous ? -J'étais passé par hasard.

Jean avait acheté un bouquet de roses et une bouteille de mousseux.

-C'est comme ça que je me représentais le tableau.

Continuez.

-Mon fils était un garçon d'intérieur.

Et naturellement, ce soir-lĂ ,

il avait mis les petits plats dans les grands.

Les Bompart n'ont rien Ă  apprendre des Mareuil

en matière de savoir-vivre. -Ouais.

Musique douce

- -

-J'aurais dĂ» frapper,

mais la porte

n'était pas fermée,

alors je suis entrée.

C'est vraiment bien, chez vous.

-"Chez vous…"

Je croyais qu'on se tutoyait, depuis hier.

-Exactement depuis avant-hier au Luxembourg.

Mais au Luxembourg, ce n'était pas la même chose.

Ce soir, nous sommes ici,

chez nous.

C'est très différent.

-Oui.

Oui, c'est très différent.

Mais c'est une date.

Nous en reparlerons, plus tard.

Je te dirai : "Tu te souviens ? C'était la 1re fois que tu venais."

-“"J'étais mal à l'aise." -""Tu avais ton manteau bleu…"

-"Beige."

"Je t'assure qu'il était beige !" Ce sera un souvenir solide.

-Pour avoir la paix, je dirai : "Oui, beige."

-Ce que tu seras menteur !

-Je te serrerai comme ça contre moi,

je te caresserai les cheveux, comme ça.…

"J'étais heureux.

"J'étais si heureux…" -""Que tu as oublié de m'embrasser."

-Ce que tu seras menteuse.

Qu'est-ce que c'est ?

Tiens. -Tu avoueras…

-Mais ça, c'est du champagne.

Je croyais t'épater avec mon mousseux.

-Mais c'est du supérieur.

J'adore ça. C'est plus léger.

-C'est vrai ? -Oui.

-Puisque c'est comme ça, buvons le mien.

Pourquoi souris-tu ?

-Avant de venir,

je me demandais à quoi ressemble une chambre de garçon vivant seul.

-C'est plus tout à fait une chambre de garçon vivant seul.

-Non. Plus tout Ă  fait.

-Tiens.

Bois.

-Il est bon.

-Oui. C'est pas mal.

Pour un garçon seul, c'est suffisant, mais il faudra changer.

Je vais te montrer ce que j'ai prévu.

Tu vois ?

Il faudrait ça,

mais dans un coin tranquille, Ă  la campagne,

Ă  5 ou 10 minutes d'une gare.

-Pourquoi pas dans le Midi ? Avec une terrasse et des pins.

-Dans le Midi ? -Oui.

Tu ne connais pas le Midi ? -Pas du tout.

Ça fait rien. On peut mettre des pins quand même.

-Oui. Un jardin facile Ă  entretenir.

Pelouses et rosiers partout.

On jardine tous plus ou moins. -"Plus ou moins" !

-Maintenant, fais-moi visiter.

-Ah oui, bon…

Là, c'est la porte d'entrée.

-Et lĂ  ? -C'est la fenĂŞtre.

-Mais oĂą ?

-Ben… C'est une pièce. -Et celle-là ?

-Ce que tu veux. L'intérieur, ça te regarde.

-Bon. Alors ici, le living-room.

Ici, ton bureau avec une grande bibliothèque.

-Tout ça n'a pas d'importance.

Ce qui compte, c'est que nous soyons bien trangquilles…

loin des autres.

-Rien que toi et moi.

-Oui.

Et puis, quand mĂŞme, avec plus tard des gosses.

-Oui.

Olivier et Sophie.

-C'est ça.

Olivier et Sophie.

Dis donc,

pour notre chambre… T'as une idée pour notre chambre ?

-Non.

Pas d'idée précise.

Nous avons le temps d'y penser.

Tu ne crois pas ?

-Oui.

-Ă€ quoi penses-tu ?

-Ă€ rien.

Ă€ des bĂŞtises.

-Écoute, Jean,

jusqu'à aujourd'hui, nous avons réussi à…

Ă  ne pas penser Ă  certaines choses.

-Tu préfères…

que l'on continue ?

-Oui.

Si tu veux bien.

-Tu m'aimes pour de bon ?

-Idiot !

-Que veux-tu que je demande de plus ?

Tu veux encore un peu de mousseux ?

-Oui.

-C'est sans doute le concierge.

-Police !

-C'est papa.

-Que va-t-il penser ?

-C'est pas ça qui m'inquiète.

Quelqu'un chante.

-C'est moi ! Bonsoir, gamin.

Oh….

Pardon.

J'ignorais…

Comme on dit, excusez-moi

si je vous dérange.

Sacré gamin, va !

Son père : Auguste Bompart.

-Je suis pas de la famille ?

-Une amie de mon père.

-Merci !

-Je suis très heureuse.

-Ma fiancée.

-Dans mes bras, gamine !

-Papa, je t'en prie.

-Ben quoi, gamin ? Qu'y a-t-il d'extraordinaire ?

Les façons de ton père te choquent ?

Si tu avais fait les tranchées…

-Tu n'es plus dans les tranchées.

-Oh ! Ma parole !

Du champagne ? -C'est du mousseux.

-Eh bien.… Vous vous soignez, mes agneaux.

Vous avez raison, la vie est courte. A mon âge,

les carottes sont cuites. -Merci !

-Voyons, poupée ! Ce n'est pas toi que je visais.

Ă€ tes amours, gamin !

-Ă€ la tienne, mufle !

-Madame est Ă  cran.

-Madame a peut-ĂŞtre ses raisons.

Dis-les, pour voir. Dis-les, vieux schnock.

-C'est une nerveuse, une hypersensible.

Excusez-la. Ça n'arrive presque jamais.

-J'en suis sûre.

Jean m'a souvent parlé de vous.

Vous ĂŞtes sculpteur ? -Oui, gamine. Je suis sculpteur.

-Sculpteur ! C'est ça, gamine. Beau-papa est sculpteur.

Sculpteur de mes fesses !

Beau-papa, c'est du courant d'air, du vide, des bulles.

Soufflez dessus, beau-papa s'évapore.

-Faites semblant de ne pas entendre. -Par contre, les combines, ça oui !

Jouer aux petits chevaux, grimper au bobinard, ça oui.

Toujours lĂ  !

Mais pour offrir le cinéma, et dans une salle de quartier,

plus personne.

Monsieur l'artiste fait le coup du porte-monnaie oublié.

-Elle est furieuse car au moment de payer les places, pas un sou sur moi.

Et pourquoi ?

-Tu avais laissé ton portefeuille dans ta veste de travail.

-La veste de quoi ? Répétez un peu ça !

-Avec une femme de mauvaise foi… -Tu vois pas que tu les emmerdes ?

-Un père ne dérange jamais. Mais vu sa mauvaise humeur…

-Si le cinéma lui fait plaisir… -Merci. Tu as bon cœur.

Bonsoir, gamine.

(Bonne continuation.)

Musique dramatique

- -

-Ils sont amusants.

Musique douce

- -

-Oui.

Ça, ils sont très amusants.

On dîne ?

-Je n'ai plus très faim.

-Je vous comprends.

-"Vous" ?

Je croyais que depuis hier, tu me tutoyais.

Dans notre maison du Midi, nous ne recevrons personne.

-"Nous ne recevrons personne.” Vous vous rendez compte ?

Que d'ingratitude chez les enfants !

J'aurais préféré ne rien entendre qu'entendre ça.

-Si vous n'écoutiez pas aux portes…

-Un père a le droit. -Bien sûr.

Vous n'auriez pas regardé par le trou de la serrure ?

-Pour qui me prenez-vous ? -Un père. Un père a tous les droits.

Comme ça, vous pourriez me dire s'ils ont bu le champagne.

J'aimerais savoir jusqu'où… Vous voyez ce que je veux dire.

C'est ce que je pensais.

-Je suis venu par le plus grand des hasards.

Ça se serait perdu.

-Y a tant de choses qui se perdent.

À votre santé tout de même.

Sacré Auguste, va !

-Voulez-vous entrer, monsieur ?

-Je vous félicite, monsieur.

J'ignore si vos supérieurs savent apprécier vos initiatives.

Soyez persuadé que les honnêtes gens vous en savent gré.

Mme Mareuil m'a relaté votre visite. J'ai appelé le commissaire Constant.

Cet honnĂŞte homme m'a dit

que la prétendue plainte de Bompart n'a jamais existé.

AllĂ´, oui ?

Oui ?

Voulez-vous me rappeler plus tard ?

Vous n'êtes chargé d'aucune enquête.

Votre malveillance, sans raison professionnelle, est gratuite,

Ă  moins, et ceci n'est pas exclu,

que vous agissiez pour le compte de Bompart.

Vous feriez une fameuse paire.

OĂą voulez-vous en venir ? Chantage ? Intimidation ?

Avec moi, ça n'ira pas tout seul.

Je possède assez de relations,

y compris parmi vos supérieurs, notamment le préfet,

pour stopper cette persécution odieuse, et je dirais même…

-Oh non… Ne dites plus rien.

Ça va comme ça. J'ai compris.

-Puis-je au moins savoir le but de votre visite ?

-La courtoisie.

-Mais encore ? J'attends vos explications.

-Ah oui.

Ă€ propos d'explications,

nous pourrions peut-ĂŞtre parler de l'histoire d'Auguste.

Je crois que vous le connaissiez depuis longtemps, ce brave Auguste.

Avant mĂŞme qu'il songe Ă  entrer dans votre famille.

-Vous n'avez pas à m'interroger. Je puis cependant vous répondre.

Auguste Bompart a été durant 9 ans employé chez moi.

Et après…

-Justement, j'allais me permettre de vous le demander.

"Et après" ?

-Après, je l'ai flanqué dehors parce que Bompart est un voleur.

Un voleur !

-Ah, ah.

-Pourquoi garder le fils et pourquoi le recevoir chez moi ?

Par philanthropie, monsieur.

Le père tripotait

dans la caisse. Je l'ai congédié, mais pas le fils.

Je croyais que la reconnaissance n'était pas un vain mot.

Vous savez comment j'ai été remercié :

la mort de ma fille,

notre nom dans les journaux, le scandale.

Catherine était notre unique enfant.

-Je comprends vos sentiments, monsieur Mareuil,

mais comment admettiez-vous le projet de mariage avec Jean Bompart ?

-Je n'admettais pas.

-Ben, pourtant…

-Mais je l'aurais subi, comme j'ai subi la gale en 1914

et pas mal d'autres petits inconvénients par la suite.

Je suis un homme de devoir et j'ai toujours adoré ma fille.

Je vois ce qui, en dehors de sa dot, a pu séduire un Jean Bompart.

Catherine avait une éducation. -Et peut-être la trouvait-il jolie.

-Ce n'est pas une explication.

-Je vous la donne pour ce qu'elle vaut.

-Pouvez-vous me dire ce qui, chez ce jeune godelureau,

a pu séduire ma fille ?

Il n'est mĂŞme pas, pour reprendre votre explication, "joli".

-Peut-être était-il à son goût.

Mais, comme vous dites, ce n'est pas une explication.

-Ă€ un moment, nous avons pu croire qu'elle serait revenue de ces folies.

Sa mère et moi lui avions parlé comme il convenait.

-Le langage de la raison. -De la raison et du cœur.

Catherine semblait l'avoir compris.

Le dimanche suivant, au lieu d'aller dans un square,

elle est sortie avec Odile de Frontin.

-"De Frontin…" Une personne de votre monde ?

-Enfin, d'un excellent milieu.

Le dimanche, elles sont allées faire du cheval à Saint-Germain.

-Un dimanche… Tiens donc !

-Sa mère et moi souhaitions qu'elle fréquente le milieu hippique.

-"Hippique." -Oui.

On y rencontre des gens agréables, en tout cas bien élevés.

D'autre part, l'air de Saint-Germain…

-Te voilĂ  ! -Oui.

-Tu en fais de belles. Bravo ! Mareuil m'a téléphoné.

-Tu l'as rassuré en lui disant que la plainte de Bompart n'existait pas.

-Celle de Mareuil contre Bompart, elle existe ?

-Auguste a téléphoné ? -Il est venu.

-Sacré Auguste !

-Ça t'amuse ? -Oh non…

-Ton travail était pourtant simple. Un débutant l'aurait fait.

Tu as infligé à Mme Mareuil un interrogatoire grossier.

Tu cherches Ă  semer la zizanie entre les deux familles.

Résultat ? -Zéro.

Mais j'en suis encore au commencement.

Il sifflote.

Ça commence comme ça. Ensuite, il y a les quais, le Vert-Galant,

le mousseux et les roses pompon.

J'en suis aux roses pompon.

-Je te prie instamment d'y rester.

Ernest, tu as 15 ans de métier, tu n'es plus un gamin.

-Non.

-Et l'excès de zèle n'a jamais été ton fort.

-Ah non !

-À quoi correspond ce remue-ménage pour ces deux loustics ?

-Qui sont morts, et tu ne sais pas pourquoi.

Moi non plus, mais je finirai par le savoir,

bien que "l'excès de zèle" n'ait jamais été mon fort.

Allô ? Passez-moi la préfecture, le service des cartes d'identité.

Les roses pompon.…..

J'étais jamais tombé sur des roses pompon et Beethoven.

J'ai l'impression d'être au cinéma. Je ne partirai pas tout de suite.

Les cartes d'identité, ça vient ?

Je vais faire un tour dans la nature. Ça change des descentes à Pigalle.

L'Identité ? Passez-moi Duleux.

C'est toi ? Dis donc, ici Plonche.

Oui. Trouve-moi "de Frontin" : F, r, o, n.

Odile de Frontin.

Étudiante, probablement.

Alors je passe te voir.

C'est ça.

-Qu'est-ce que c'est, cette histoire ?

-Au revoir, Odile.

-Ă€ demain.

-Mlle de Frontin ? Odile de Frontin ?

-À qui ai-je… -Je suis un ami de Jean Bompart.

Je voudrais vous parler. Ce ne sera pas long.

-Pourquoi pas ?

-Bonsoir, Odile.

-Bonsoir, Huguette.

Huguette Bardois. C'est bien ma veine.

Ce soir, toute la classe racontera que j'ai un petit vieux.

-Vous désirez ?

-Un Cinzano et une orangeade. -Bien, monsieur.

-Le Cinzano vous fait mal ?

-Deux Cinzano. -Oui, monsieur.

-Alors vous étiez un ami de Jean. -Oui.

-C'est lui qui vous a donné l'adresse du cours.

Mais au fait, comment m'avez-vous reconnue ?

C'est ma photo d'identité !

Vous n'ĂŞtes pas policier ?

-J'en ai pas l'air. -Non.

-Merci. -Y a pas de quoi.

-Si, si.

Alors, votre opinion sur Jean Bompart ?

-Je ne l'ai vu qu'une fois, le jour de Nogent.

Vous connaissez Nogent ? -M. Mareuil l'appelle Saint-Germain.

-Pour que Catherine puisse sortir, j'avais dû raconter…

-Oui. Le milieu hippique ?

-Il fallait trouver quelque chose. -Évidemment.

-Ça avait dû barder, la veille, chez Catherine.

Elle me donnait l'impression d'être…

nerveuse, inquiète.

-Lui, comment l'avez-vous trouvé ? -Lui, il m'a paru un peu timide.

PlutĂ´t sympathique.

Comment dire ? -Un peu cucul.

-Non, non.

Démodé.

Par exemple, il n'osait pas tutoyer Catherine devant moi.

Il ne l'embrassait pas, il ne l'enlaçait pas.

Vous savez ce que c'est. -J'imagine.

-De la part d'un garçon, c'est plutôt rare.

À notre époque, ils n'y vont pas de main morte.

Vous qui connaissiez Jean, ça ne vous étonne peut-être pas.

-Ça ne m'étonne pas du tout. Continuez.

-J'avais dit Ă  Mme Mareuil que j'emmenais Catherine faire du cheval.

Nous avions rendez-vous devant la gare de Nogent avec Jean.

Il y avait un monde fou.

Musique joyeuse

Pour ne pas avoir l'air gourde, j'avais demandé à des amis de venir.

Les amoureux, ça vous laisse vite tomber.

J'étais sûre d'avoir du monde sous la main quoi qu'il arrive.

- -

-Orangeade, citronnade, menthe Ă  l'eau ?

-Citronnade pour tout le monde. Avec de la glace et des pailles.

-Il a besoin d'exercice.

-On devait aller au tennis, hier. -Du tennis un jour de dissertation !

Le romantisme chez Shakespeare. -Je t'ai attendue.

-Je m'excuse ? Monsieur danse ?

-Shakespeare, je m'en balance. Bien sûr, je danse.

-Excusez-nous.

-Moi aussi, je t'ai attendue.

-Je n'ai pas pu venir.

Je ne pourrai peut-ĂŞtre plus jamais venir.

-Tu es folle ? -Si ça continue, je le deviendrai.

-Regarde-moi.

-Mes parents m'ont fait une scène terrible.

-À ce point-là ? -Pire que ça.

Sortons d'ici, tu veux ?

- -

-Ton père est intelligent.

Il devrait comprendre que tout ça tient du miracle.

-Justement, nous en avons discuté hier.

-Un miracle, ça se discute pas.

-Je le croyais aussi, mon Jean.

Non. Nous connaissions mal mon père.

C'est un Mareuil.

Les Mareuil ont 3 bêtes noires : les congés payés, le cinéma…

et les mariages d'amour.

-On peut être sceptique et se rendre à l'évidence.

-Pas eux.

-Ils sont partis. La solitude à cet âge…

-Ça vient rarement après 20 ans de mariage.

IIs doivent encore bâtir leur fameuse maison.

-Je comprends pas. Puisque nous nous aimons…

-À nos âges, il paraît que l'on croit aimer.

Nuance ! -Oui…

Moi, quand je t'embrasse, et mĂŞme quand je t'embrasse pas,

je sais bien que je t'aime. Cette chose-là, j'en suis sûr.

-On ne nous défend pas précisément de nous aimer mais de nous voir.

-Quand on s'aime, c'est pour se voir, non ?

-Bien sûr, mon Jean.

Quand on se voit, c'est pour s'aimer.

VoilĂ  pourquoi ils estiment que si on ne se voit plus,

on finira peut-être par…

-Par oublier ?

C'est idiot.

-C'est une idée de papa.

Tu disais qu'il était intelligent. -Ouais.

S'il a que des idées comme ça…

-Il a aussi un projet :

celui de m'envoyer en pension.

Très loin.

En Angleterre

ou au Canada.

-Que vas-tu faire ?

-Je ne sais pas encore.

Prenons une décision ou on la prendra pour nous.

-Eh bien, prenons-la.

Marions-nous.

De toute façon, c'est décidé.

-"Décidé…" Décidé par nous.

Tu proposes ce qu'ils redoutent le plus : la mésalliance.

Musique mélancolique

- -

Viens.

Odile doit se demander ce qu'on fait.

Nous reparlerons de tout ça.

- -

-Tu crois pouvoir sortir, demain soir ?

Parce qu'au train où ça va…

-Je m'arrangerai une fois de plus.

-Je t'attendrai à la fontaine Médicis.

-Pourquoi pas chez toi ?

-Je croyais que tu préférais…

Tu as changé d'avis ? -Non.

Ce sont les circonstances qui ont changé.

Il y a un mot-clé que Mareuil redoute plus que "mésalliance" :

c'est le mot "liaison".

L nous reste peut-ĂŞtre une chance. -Non, Catherine.

Ils ont tort. Ne leur donnons pas raison.

Souviens-toi. Tu voulais qu'on n'ait rien Ă  se pardonner.

Tu avais raison. Il faut continuer d'avoir raison.

-Maintenant… -Maintenant plus que jamais.

On a le droit de s'aimer, de partir ensemble.

On a tous les droits, tant que les autres se trompent.

Tu vois notre amour se terminer par un moyen de chantage ?

Tu imagines notre première nuit avec un chantage le lendemain ?

Tu imagines ça ?

-J'imagine tout, sauf être séparée de toi.

-On les laissera pas nous séparer.

Je ne veux pas devenir ce qu'on pense de moi :

celui qui compromet l'héritière pour épouser l'usine.

-Des phrases ! Tout ça, ce sont des phrases.

Papa l'a dit, maman aussi, et tu t'y mets.

Toute la semaine, j'ai entendu des phrases.

C'est pourtant dimanche.

Sois gentil, je t'en supplie.

-Ne fais pas attention.

J'ai jamais autant parlé d'un seul coup.

Je me suis emberlificoté. Je te demande pardon.

-Mais non. Le malheur, c'est que tu as raison.

Odile doit nous attendre.

-Nous sommes rentrées vers minuit et demi.

Ça a fait une de ces histoires !

Mme Mareuil s'est empressée d'écrire à maman.

Vous voyez ça d'ici ! -Comme si j'y étais.

-Pauvre Catherine.

-Vous l'avez revue, après ? -Naturellement.

-Elle vous a parlé des rendez-vous dans l'autocar ?

-Oui.

Un soir, il pleuvait,

ils n'avaient pas d'imperméables, ils se sont abrités dans l'autocar.

Ensuite, ils y sont retournés,

même quand il ne pleuvait pas, comme ça, par habitude.

Souvent, Catherine me disait :

"Tu vas me faire rater mon car."

Ils faisaient semblant de partir en voyage de noces.

-DrĂ´le de jeu !

-Bien sûr, à votre âge…

Un jour, Catherine avait l'air retournée,

il y avait eu une scène à la maison. Elle m'a dit :

"Cette fois-ci, on va faire un vrai voyage.”

-Ah oui ?

Où ça ?

-À Paris-Plage. Vous n'étiez pas au courant ?

-Paris-Plage ! Parbleu ! J'aurais dĂ» m'en douter.

Ça fait partie de l'ensemble.

Il est vrai qu'à mon âge, on ne pense pas à tout.

Paris-Plage…

-Vous connaissez ?

-Pas encore.

-Pourquoi se sont-ils empoisonnés ?

-Sait-on jamais ?

Certains s'empoisonnent

parce qu'ils en ont marre d'être empoisonnés par les autres.

Il y a ceux qui s'empoisonnent toute leur vie.

Et ceux qui préfèrent s'empoisonner d'un seul coup.

C'est une question de point de vue.

-Dites, c'est pas un crime, au moins ?

-Ça aussi, c'est une question de point de vue.

Garçon !

-VoilĂ , monsieur l'inspecteur.

Musique douce

- -

Musique joyeuse

- -

Musique douce

- -

-Si vous voulez bien signer lĂ .

Merci. Madame…

Merci, madame.

-Excusez-moi, j'ai changé de veston et laissé mon stylo.

-En bas et Ă  gauche.

Merci.

Il ne me reste qu'à souhaiter que votre chagrin s'atténue.

L'action de la justice, elle, est éteinte.

-Commissaire, ma femme et moi-mĂŞme

apprécions votre tact dans cette douloureuse affaire.

Oui, douloureuse. Car j'ai beau avoir fait la guerre…

-Tu parles, Charles !

-Plaît-il ? -D'où viens-tu ?

-De la mer.

De la pĂŞche au crabe.

Vous partez ?

Ils partent déjà ?

Alors le procès-verbal est signé.

Ils n'ont pas cherché le comment ni le pourquoi.

Ils en ont pris leur parti.

C'est des braves gens.

Tu trouves pas ?

Il ne manque personne,

sauf les gosses avec les roses pompon et la messe en musique.

Mais ils ont préféré le cyanure.

-La qualité d'inspecteur autorise-t-elle…

-Ă€ saccager l'honneur d'une famille ? Oh non. Oh lĂ  lĂ  ! Rassurez-vous.

Et M. Bompart ne parle pas aussi de son honneur ?

Sacré Auguste ! -Concluons.

Tu n'es pas parti pour découvrir que Jean et Catherine

ont succombé à une prise de cyanure ?

Nous étions fixés, là-dessus.

-Bien sûr. Mais tu ne savais pas que Jean Bompart s'est procuré du cyanure

parce que Catherine Mareuil devait aller en pension au Canada.

Tu ignorais mĂŞme qu'elle devait partir.

M. Mareuil

ne te l'avait pas dit.

Tu en es resté au projet de mariage.

Ça, c'était l'histoire d'amour, celle des gosses.

Il y aussi l'histoire de la famille et de la belle-famille.

Dans un mariage, la belle-famille n'arrange pas toujours les choses.

Catherine Mareuil devait embarquer la semaine suivante pour le Canada.

C'était décidé.

Décidé dans l'esprit de M. Mareuil. M. Mareuil est un homme organisé.

Pour Catherine et Jean, cette décision en a appelé une autre,

peut-être un peu plus improvisée, mais aussi urgente.

Et un matin… Ce devait être un beau matin…

ils ont fait leur valise,

et ils ont pris le train.

Ă€ quelques heures de chemin de fer, on trouve parfois le bonheur.

Le matin, gare du Nord, ils étaient inquiets,

dépassés par les événements,

et voilà qu'ils avaient l'impression d'avoir grandi d'un coup…

Non, pas encore tout Ă  fait.

La pudeur est une grâce enfantine.

On ne s'en sépare pas aussi facilement que d'une valise.

Musique enjouée

- -

Dans ces histoires, il y a toujours du soleil, du ciel bleu

et du bord de mer.

On se regarde, on est ravis.

C'est bĂŞte comme une carte postale et gentil comme une chanson d'amour.

- -

Ă€ 20 ans, quand on joue Ă  la grande aventure,

il y a des petites minutes d'émotion. C'est naturel.

- -

IIs s'amusaient comme ils s'aimaient :

sans regarder leur montre.

IIs avaient l'éternité devant eux.

À cet âge, l'éternité, c'est l'affaire de quelques minutes.

- -

Les promenades à deux, ça mène au bout du monde. C'est infaillible.

Ils n'avaient pas assez d'yeux pour se regarder,

de mots pour se parler.

Deux cœurs en vacances,

deux gosses avec leur première nuit devant eux.

Heureusement, les parents étaient là. Aussitôt les gosses partis,

le petit parasite a été convoqué d'urgence chez le grand emmerdeur.

-Je vous somme… -De m'excuser.

Je m'excuse en effet d'avoir bousculé votre valet.

C'est lui qui m'a raconté la petite séance avec Auguste.

Je regrette d'avoir raté ça.

-Monsieur Bompart.

-Vous…. Vous m'avez fait demander ? -Sans doute…

Sans doute en ignorez-vous la raison.

-Mon Dieu, oui. Je ne vois pas…

-Menteur !

Menteur.

-Mon cher…

-Ah non ! Pas de "mon cher" entre nous.

Vous n'êtes pas en représentation.

Vous ne changerez donc jamais ?

-Charles…

-Nous n'en sommes pas aux salutations diplomatiques,

mais en face d'un drame.

-"Un drame" ?

Des mauvaises nouvelles ? -Aucune.

Ni bonnes, ni mauvaises.

Nous sommes face Ă  un drame car ma fille a fui avec un voyou.

Ce voyou est votre fils. Ça ne me surprend pas.

-Charles…

-Quoi, "Charles" ?

Oui ou non, Catherine s'est-elle enfuie ?

-Ce n'est pas Dieu possible.

Asseyez-vous tout de mĂŞme.

-Écoutez-moi.

Jusqu'ici, j'ai tout supporté :

le flirt, les rendez-vous, les dimanches ici et lĂ ,

les rentrées tardives.

Mais je ne supporterai pas la liaison et l'équivoque.

N'ayons pas peur des mots :

le concubinage.

On ne prend pas un amant avant le mariage, chez nous.

-Jean ne serait pas plus mauvais mari qu'un autre.

-Ah, j'attendais cela !

Élégante solution !

Joli mariage !

Je pourrais prendre mon gendre comme associé

et peut-ĂŞtre vous offrir des parts.

Mes compliments ! Autrefois, vous n'étiez qu'un voleur.

Pourquoi ne vous ai-je pas fait emprisonner ?

-Parce que ça vous arrangeait.

-Possible.

-C'est mĂŞme certain.

Rappelez-vous.

-Je ne me souviens que d'une chose :

si j'avais porté plainte, on vous bouclait.

-On me bouclait…

mais on examinait votre comptabilité.

Peut-ĂŞtre bien qu'on vous bouclait aussi.

Et en ce qui me concerne, il y a prescription.

-Ne confondons pas hier avec aujourd'hui.

Il y a prescription pour détournement de fonds,

non pour détournement de mineure.

Catherine a 18 ans.

Si vous m'aidez Ă  la retrouver, l'affaire sera close.

Sinon, la police se charge de l'affaire,

c'est-à-dire de votre fils et, par conséquent, de vous.

Il s'agit de l'avenir de ma fille…

-Et de celui de mon fils.

-L'avenir de votre fils !

Il n'en a pas. Il n'en a jamais eu.

-C'est bien ce qu'on lui reproche. Sans cela…

-En supposant que je prévienne Jean, croyez-vous qu'il m'écoutera ?

Vu l'éducation, de nos jours…

-Vous savez où ils sont. -C'est-à-dire…

-Au fond, vous n'ĂŞtes pas un mauvais bougre.

Je vous le disais.

-Monsieur désire…”?

-Porto ?

-Porto.

-Porto.

Asseyez-vous, cher ami.

-Pour un verre, Auguste fait tout ce qu'on lui demande.

Il aurait vu la noce d'un bon œil. Pas vrai, l'artiste ?

-Je voyais le bonheur de mon fils. -Oui.

M. Mareuil aussi voyait le bonheur de sa fille.

Personne ne voyait le bonheur avec la mĂŞme lorgnette.

Les gosses avaient une vue plus précise,

mais ils ne voyaient pas loin dans l'avenir.

Et leur avenir n'a pas été loin, grâce à M. Mareuil.

Vous avez été parfait.

-Ce n'est pas Dieu possible.

-Mais si, c'est "Dieu possible".

Mais votre mari n'est pas un assassin.

Il ne sera pas inculpé, ni lui ni personne.

La stupidité congénitale n'est pas prévue dans le Code.

La loi n'interdit pas aux imbéciles d'avoir des enfants.

-On ne pouvait pas prévoir. -Eux non plus.

Pourtant, c'est arrivé.

Pendant qu'ils buvaient du petit lait,

Auguste buvait le porto chez vous.

Musique douce

- -

-Je suis heureuse.

Ettoi ? -Bien sûr, puisque tu es heureuse.

- -

-C'est bizarre… Je n'ai pas honte du tout.

Absolument pas.

-Tu ne regrettes rien ?

-Que veux-tu que je regrette dans tes bras ?

-Je suis bien.

J'ai l'impression que si je devais mourir en ce moment,

eh bien…

-Tu as raison.

Maintenant, tout est simple.

Autrefois, j'avais honte quand tu m'embrassais

et qu'on nous regardait.

J'avais honte aussi quand ta concierge m'a vue monter

et qu'elle m'a demandé où j'allais.

-Quelle chipie, celle-lĂ  !

Ce n'est plus la peine d'y penser. Tout ça, c'était hier.

Maintenant, quand on se promènera, les gens pourront nous regarder

et se poser des questions sur le pourquoi, le comment,

et même trouver des réponses, si ça les amuse.

-Par exemple, se dire Ă  l'oreille :

"C'est la maîtresse du petit jeune homme."

-"Maîtresse". Où vas-tu chercher des expressions pareilles ?

-Elle est courante. -C'est pourquoi il faut s'en méfier.

Ça veut rien dire du tout, les expressions "courantes”.

"Maîtresse". Non, mais tu te rends compte ?

-Pour moi, ce qui est fait est fait. Je t'aime.

-Voyons, Catherine… Je ne peux pas t'expliquer…

L'amour, ça se fait pas.

Regarde nous deux, par exemple.

-Nous sommes partis ce matin, et c'est arrivé ce soir.

-Oui, c'est ça.

C'est toi qui as trouvé le mot juste.

C'est arrivé, quoi.

L'amour, ça arrive.

-À des jeunes gens très bien, même.

Musique entraînante

Musique entraînante

- -

-Ça te plaît ?

- -

-Venez voir notre cirque et son formidable programme.

14 attractions,

40 artistes, un superbe programme de cirque.

Venez voir les superbes trapézistes.

Entrez, entrez ! Prenez vos places.

Ça commence à l'instant même.

Venez voir notre cirque et son formidable programme.

-Merde ! Elle est coudée, votre pétoire.

-Tu sais pas tirer. -Pas tirer !

-Je suis le champion de la compagnie.

-Ça va être beau !

-Un mariage dans le courant de l'année.

Des enfants : un garçon, une fille.

-Olivier et Sophie.

-Beaucoup de joie.

Tiens… Un voyage.

-Dans le Midi ? -Difficile Ă  dire.

Ă€ moins que vous ne vouliez le grand jeu. C'est 50 francs.

-Non, merci, madame.

-Pourtant, je vois tant de bonheur, beaucoup d'argent.

Tiens… Une maladie.

Mais deux fois rien.

1, 2, 3, 4, 5….

Vous avez de la chance, vous !

Ça fait 50 francs.

-VoilĂ , madame.

Merci.

-Ça, c'est de bons clients !

-Exercez votre adresse. Ça peut toujours servir.

Une partie, messieurs dames ? 20 francs les 4.

Merci.

Exercez-vous !

On rigole, on s'amuse !

20 francs seulement !

-Allez !

-C'est gagné !

Une bague pour mademoiselle. -Madame !

-Y a pas d'offense. -Bien sûr que non.

- -

-Jeune homme, on se fait la main ?

-Papa, c'est le courrier que tu devais faire suivre.

-Ça va s'arranger, gamin.

Ça va sûrement s'arranger.

Sans moi, M. Mareuil t'envoyait les gendarmes.

Détournement de mineure et tout le tremblement.

Tu me vois avec un fils en prison ? J'ai paré au pire.

N'est-ce pas, mon cher ?

Oui…

L'honneur, tu y penses ?

Les gendarmes t'auraient cherché partout.

Les gendarmes, ça cherche partout.

C'est plus débrouillard qu'on le dit. Et c'est très outillé.

Tu n'aurais pas fait long feu. Mieux valait ĂŞtre raisonnable.

M. Mareuil m'a promis de… Enfin, de…

-L'internat, le Canada.

On la sauvera malgré elle. Et l'air y est excellent.

L'autre saligaud, s'il bouge, la police s'en chargera.

Au bloc, le fils d'Auguste !

-Allons, gamin, du nerf !

Beau-papa envisageait de te faire boucler.

Avec la petite, tu as eu ce que tu voulais,

alors passe la main.

-Tout ce qu'il ne fallait pas dire, on l'avait dit.

Ils auraient eu tort de se plaindre,

tout le monde s'occupait de leur bonheur.

Il faut croire qu'ils avaient l'esprit de contradiction.

Les parents ferment les portes,

alors les gosses veulent s'en aller.

Seulement, il y a la morale bourgeoise.

On fiche la trouille aux gosses avec la loi, les gendarmes et la police

pour leur apprendre l'obéissance.

Alors ce qui doit arriver arrive.

Au premier flic qui passe,

les gosses croient que c'est pour eux.

Cette histoire est une histoire de croque-mitaine,

une monstrueuse connerie.

-Pourquoi as-tu apporté ça ?

-Ça ?

Au cas oĂą tu serais pas venue.

C'est loin, le Canada.

-Je ne serais pas partie sans toi.

-Moi non plus, je ne serais pas resté sans toi.

Ce qui m'aurait embêté, c'est pas de mourir…

Mourir, à notre âge, c'est toujours facile.

C'est de mourir tout seul.

J'aurais sûrement eu froid.

Mais avec toi… -N'en parlons plus.

-Pourquoi ?

Pourquoi ?

On dit ça pour rire. Ça n'engage pas l'avenir.

Le train est Ă  8 h. C'est bientĂ´t.

Pourvu que ton père n'ait pas donné notre signalement…

-Ă€ qui ?

-Aux policiers. Il paraît qu'il y en a dans la gare.

-Tu crois ?

Si jamais ils nous reprenaient ?

Surtout maintenant que papa est au courant.

-Au courant.… pour toi et moi ?

-Je lui ai tout dit.

-T'as bien fait.

Que va-t-on devenir, au Havre ?

Ce qu'il faudrait, c'est partir loin, très loin.

Au Canada, par exemple.

Les policiers pourront nous rattraper, au Canada ?

-Je sais pas. Au Canada, ça doit être comme ici.

Quand même, plus nous serons loin, mieux ça vaudra.

Et puis ça m'est égal. Je t'aime.

Je t'aime comme la première fois.

Et toi ?

-Moi, tu sais, ça a toujours été un peu comme la première fois.

C'est marrant. J'ai l'impression que je t'ai aimée

avant de t'aimer,

en te voyant.

Oh, Catherine…

Ce qui est bien, c'est que nous partions ensemble

et que nous soyons sûrs que c'est pour de bon.

Musique dramatique

-Ça y est.

C'est sûrement pour nous.

-On l'aura manqué de peu, le train de 8 h.

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