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Musique douce
…
…
…
…
…
- Chef ?
On peut entrer ?
- Qu'est-ce que c'est ? - C'est moi.
- Qu'est-ce que vous voulez ?
- Chef, je voudrais ĂŞtre libre demain matin.
- Naturellement.
- Non, pas naturellement. Je veux aller chercher mon père.
- Un transfert de corps gratuit ?
- Non. Le retour de mon père vivant.
- Et oĂą est-il ?
- Dans un petit village, lĂ -haut. Aubignane. Ils sont que 3.
- Trois quoi ?
- Bah trois habitants.
Y a mon père, le forgeron d'Aubignane. Celui du village.
Lui, il a 80.
Et puis y a la Mamèche, la femme de celui du puits,
qui a été enterré par le puits qu'il avait fait.
L'eau faisait couler le sable. C'était le mari de la Mamèche.
Il se croyait de faire un puits, et il se creusait sa tombe.
Et puis y a le Panturle. Le Panturle, c'est le plus jeune.
Lui, il a peut-ĂŞtre 40 ans.
Seulement, c'est le véritable homme des bois.
Et ces trois-lĂ , ils veulent rester parce que c'est les derniers.
Mais mon père, il est vieux,
et j'ai peur que tout lui tombe sur la tĂŞte.
J'aimerais mieux qu'il soit Ă la maison avec la femme et les petits.
C'est pour ça que je demande la permission.
- Toi, Gaubert, tu pars ?
- Hé… Il faut bien.
Ah, je pars pas volontiers, tu sais.
Parce que… de quitter tout ça, ça me fait peine.
- Combien tu en as fait,
de charrues, ici ? - Hé… Va chercher.
Peut-ĂŞtre 300. Peut-ĂŞtre plus.
Ah, lĂ , je savais les faire.
Oh, mais je saurais encore, mais je peux plus.
Et puis, à qui elles serviraient ? - C'est tous tes paquets, ça ?
- Oui, c'est ça.
- La grosse boîte, c'est pas la peine d'y compter.
Y a au moins 2, 3 endroits oĂą elle ne passera pas.
Tu y tiens ? - Oh… non.
Ça, c'est des choses du temps de la femme.
- Et ça ?
- Ah, ça. Ça, oui, j'y tiens.
- Oh ! Enfant de garce !
Tu veux emporter ça, toi ? - Ah, ça, oui.
Oh, elle est pas très, très lourde.
- Eh bah, mon vieux.
- Je veux dire, pour une enclume, elle est pas très lourde.
Quand j'avais 60 ans, je pouvais encore la porter, tu sais.
Seulement, je veux pas laisser ça comme ça,
près d'une forge froide.
Tu comprends ? - Oui, oui.
- Je l'avais achetée à la foire de Manosque,
le dernier jour de mon service militaire.
C'est bĂŞte, pas vrai ? C'est bĂŞte.
Mais, qu'est-ce que tu veux. Quand on est vieux…
- Eh bah, on va essayer, hein.
Eh bah mon vieux.
Attends.
Là …
Ah !
Ah…
Quand est-ce que t'attends le Jasmin ?
- Il m'a fait dire qu'il partirait de la maison au soleil pointé.
- Tu es prĂŞt ? - Oh oui, je suis prĂŞt.
Seulement, je veux pas dire adieu à la Mamèche.
Ça me fait trop de peine. - Je le lui dirai pour toi.
Tiens, donne-moi un coup de main, mon père Gaubert.
- Doucement.
LĂ .
Musique mélancolique
…
…
- Alors comme ça, l'enfant te réclame ?
- Eh oui.
- C'est pas parce que tu t'es plaint ? - Oh non, oh non.
C'est pas mon genre de me plaindre.
- Tu seras près de la cuisine.
Qui sait si ça fera l'affaire de ta belle-fille.
- Hé… Je sais pas.
- Et… tu pourras t'habituer loin d'Aubignane ?
Peut-être… qu'on a besoin de toi là -bas.
- HĂ©, peut-ĂŞtre.
…
- Saluta.
C'était pas la peine d'en mettre trois.
- Et porca ?
A morto ?
- Il est parti.
- Répète un peu.
- Il vient de partir.
- Et davé ?
Et oĂą il est parti ?
- Chez l'enfant. - Chez l'enfant…
Santa Madonna.
Alors, tous… Tous…
- Oh bah tu sais, il était beaucoup vieux.
- Et moi ? Je suis pas vieille, moi ?
Et je pars, moi ? Et je n'ai pas d'enfants, moi ?
Oh, porca, Madonna ?
Oh, toi, tu fais tout ce que tu veux.
Tu m'as battue comme les blés, tu m'as séchée comme les blés,
tu me manges comme les blés !
- Laisse-la tranquille.
- Tu les as laissé pourrir, mes prières.
Tu peux me regarder avec tes yeux de pierre blanche.
Que peux-tu me faire maintenant que je suis toute saignée ?
- Calme-toi, Mamèche. À quoi ça sert ?
- Tu… Tu sais, toi, ce qu'elle m'a fait.
Tu sais que mon homme, il dort au fond de votre terre.
Tu sais qu'il est descendu au plus profond
pour vous téter l'eau avec la bouche,
Ă la peine des sources.
De l'eau pour boire, de l'eau pour les chèvres, pour la soupe.
Et Ă quoi il a servi, mon homme ?
Il dort maintenant dans votre porca terra.
À quoi il a servi qu'il a été chercher de l'eau ?
Quand ils l'ont bien fait mourir, ils sont partis, tous,
comme des cochons qui vont aux glands.
Et celle-là …
Qu'est-ce qu'elle a fait pour les retenir ?
Oh, Madonna, Madonna… Qu'est-ce que tu as fait ?
Si c'est pour rester sur moi comme un gros pou
et me sucer le sang,
c'est bien la peine que je t'invoque des prières !
- Doucement, Mamèche.
Doucement.
Allez, viens lĂ . Viens.
Viens près de moi.
Écoute.
- Denis.
- Elle est bonne, votre soupe, Belline.
Y a des années que j'en avais mangé de pareille.
- Si vous aviez voulu,
y a longtemps que vous en mangeriez, père. Vous mangiez quoi, là -haut ?
- Bah… Le lait de la chèvre.
Des lapins, des amandes.
Ah… La bonne soupe, ça me manquait.
Mais j'osais pas descendre ici, j'avais peur de déranger.
- Vous voyez bien que vous gĂŞnez pas.
- Pourquoi tu dis ça ? Bien sûr qu'il gêne.
Mais on doit le supporter.
Parlons franchement. Les vieux, ça gêne toujours.
Mais on peut pas les tuer. Et on sera vieux, un jour.
- Elle dit ça mais dans le fond…
- Oui… Dans le fond, elle le pense.
Belline, si je vous dérange, je prends mon enclume et je m'en vais.
- Mais non. Tu es folle, Belline !
- C'est pour pas qu'il se fasse des idées et qu'il commande pas.
- OĂą t'as vu qu'il commande ? Y a que moi qui commande, ici !
Si tu veux une raclée, elle est prête.
Tâche de lui manquer de respect, tu repars à la ferme où je t'ai prise.
- Mais dis !
- Assez !
Et puis tiens, tu as fini de manger.
Lève-toi, et sers le père.
Et reste debout
près de lui.
- Père, j'ai pas dit ça pour du mal, vous savez.
- Je sais, ma fille.
Je sais.
- Mon fils ?
Approche-toi du feu, que je te regarde.
- Pour quoi faire ?
- J'ai dit : approche-toi du feu pour que je te regarde.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Baisse-toi, pour que la flamme, elle t'éclaire.
- Et puis ? Tu m'as vu ?
- Oui. - Et alors ?
- Alors je pense Ă ce charbonnier,
qui était plein d'enfants.
Et toi aussi, tu peux en faire, des enfants.
- Mais oĂą est-elle, celle qui voudrait venir ici ?
- Elle est n'importe oĂą, pourvu que tu la forces.
Si je te l'emmène, la femme, tu la prends ?
- Et oĂą irais-tu la chercher ? - Ne demande pas de questions.
J'ai dit : si moi, je te l'amène, la femme, tu la prends ?
- Oui, je la prends. Oui.
- Oh, Gédémus !
Oh, monstre de nature !
Tu peux dire que tu l'as trouvé, toi, le bon coin.
- Pourquoi "monstre de nature" ? Ça te fatigue de me voir travailler ?
- Parlons-en de ton travail. Ça doit pas t'en donner beaucoup, des ampoules.
- Des ampoules aux mains ? Ça, non.
Mais sur l'épaule. On dirait une épaulette.
- Tu t'affûtes les couteaux sur l'épaule ?
- Non, mon pauvre chien est mort.
- Le chagrin t'a fait venir cette ampoule ?
- Mais non, c'est la bricole. Tu la vois ?
Bah ça, c'est le martyre du rémouleur.
Mon pauvre chien m'aidait à traîner la baraque.
Depuis sa mort, je suis tout seul.
Alors forcément, dans les montées, c'est terrible.
Je m'achèterai un autre chien, pour ma grande tournée de printemps.
Toi, d'ĂŞtre garde-champĂŞtre,
ça risque pas de te donner une méningite.
- Si tu m'avais vu hier soir,
tu saurais ce que c'est que de faire respecter la loi.
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- Hier soir, y avait au café oriental une grande représentation théâtrale.
Alors pour assurer l'ordre, j'y suis été.
On avait mis sur la vitre une grande affiche :
l'illustre Tony dans son répertoire,
et Mlle Irène des principaux théâtres de Paris.
Il siffle.
Ils avaient installé une estrade avec 5 ou 6 tables.
C'était plein à craquer.
Alors, Mlle Irène est arrivée, elle est montée sur l'estrade,
elle avait des pauvres mains d'éplucheuse de pommes de terre.
Avant qu'elle ait placé un mot, ils se sont tous mis à causer.
Alors la petite, elle savait plus ce qu'elle disait.
L'illustre Tony a bondi sur l'estrade et il t'y a flanqué quatre calottes !
- Oh, par exemple !
- Pas de la conversation. Des vraies calottes.
Là -dessus, tous les hommes, ils ont sauté sur le Tony.
Ils t'y ont foutu une trempe !
Sainte-Vierge. Je crois que si j'avais pas été là , il le tuait.
- C'est bien fait. Ça me fait plaisir.
Et, l'homme, tu l'as arrêté ? - Non, y avait pas de plainte.
Je dois te dire que tout ça s'est passé en famille.
- M. le garde ! Venez vite ! Venez vite Ă l'auberge.
- Pourquoi ? - Oh, c'est dégoûtant.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Il est arrivé toute une équipe de charbonniers. De Gadarains.
Ils sont 15. Quel malheur ! - Mais quel malheur ?
- Attendez. Ils ont tous mangé dans l'auberge de Martin Pinchon.
Et lĂ , y avait la fille d'hier soir. Celle qui a pas pu chanter.
- Elle est encore lĂ ?
- Oui. Il est parti, il l'a plus voulue.
Elle a couché sous une porte.
- Avec ce froid !
- Les charbonniers l'ont invitée à manger.
- Des bons garçons.
- Quand ils ont eu dîné, ils l'ont fait entrer dans l'écurie de l'auberge.
- AĂŻe aĂŻe aĂŻe.
- Y en a un qui s'est enfermé dedans avec elle.
- AĂŻe aĂŻe aĂŻe.
- Quand celui-là est sorti, un autre est rentré.
- AĂŻe aĂŻe aĂŻe ! - Et puis ?
- Et puis un autre, et puis un autre… Ils sont 15.
- Aïe aïe aïe aïe aïe…
- Mais enfin ? L'effet de la cause ?
- Elle crie au secours comme si on la tuait.
- Alors ? - Il faut pas la tuer.
- Ils sont fortement armés ?
- C'est pas des assassins mais ils lui font des misères.
- Un genre de misère bien connu, et qui fait pas du mal à tout le monde.
- Vous laissez violenter cette pauvre fille ?
- Violenter… Pour tuer une femme, il en faut plus que ça.
Je suis garde-champĂŞtre, je peux pas intervenir.
- Oui. Ce n'est pas suffisamment champĂŞtre.
- VoilĂ .
- Eh bien moi, j'y vais. - Tu…
Un mauvais coup est vite attrapé.
- Une bonne action vite faite. Tu viens ? - Non.
- Garde-moi la baraque. Viens, Martine.
- Des fois qu'il ferait quelque chose d'illégal…
- C'est lĂ ? - C'est lĂ .
- Vous avez pas honte ? C'est vous les charbonniers ?
Il faut que vous ayez une sale gueule
pour pas trouver de femme et faire violence.
- Qu'est-ce qui te parle ? - C'est moi qui te parle.
Compris ? Et je peux te répondre sans te parler. Tu as compris ?
- Vous entendez ? Elle appelle au secours.
- Oh, lĂ , lĂ .
HĂ©, saligaud !
Sors un peu de lĂ que je te saigne comme un cochon !
- Quoi ?
- Quoi, dis ? Sors tout de suite ! Charbonnier !
Enfant de garce ! Faux nègre !
VoilĂ le 1er avertissement !
- Qu'est-ce que c'est ?
- Sors vite de lĂ . Sors vite, sans quoi on te coupe la tĂŞte.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Y a des cochons de charbonniers qui font du mal Ă une pauvre fille.
- Sortez, ma belle. Sortez. Venez.
Y a quelqu'un pour vous défendre. Un homme. Un vrai.
- Mademoiselle, c'est pour avoir l'honneur de vous saluer,
et vous dire que ces bĂŞtes sont pas d'ici.
Moi non plus, d'ailleurs.
VoilĂ le garde. Lui, vous pouvez tout lui dire.
C'est le garde-champĂŞtre.
- Moi, je peux rien leur dire. - D'accord.
- Ni les arrĂŞter tous. - D'accord.
Mais le plus coupable, c'est celui qui a commencé.
- C'est vrai. - Faut pas le manquer.
Lequel c'est ?
- Il est derrière la maison, à couper le bois.
- Moi je te dis que je peux rien lui faire.
- Si toi tu ne peux rien lui faire, moi, je vais lui faire.
Venez avec moi. Venez. Victime.
Si la loi peut rien y faire, moi, je vais y faire.
Venez, victime.
- C'est cette grande brute.
- Sûre que c'est lui ? - C'est lui.
- C'est lui ?
Il n'y a pas d'erreur possible ? C'est lui ?
- C'est bien lui. - D'accord.
Il faut s'occuper de la demoiselle. Elle a besoin de boire un coup.
Venez.
Ce qui lui faudrait, c'est de l'armagnac.
Donc, de l'armagnac pour deux.
Mademoiselle, ne pleurez plus. Je vais vous dire une bonne chose.
Je suis Gédémus, le rémouleur.
- Oui.
- Bon…
- Oui.
- Bon.
Je suis rémouleur, et seul au monde.
Comme vous, sans doute. - Oui.
- Bon.
C'est triste d'ĂŞtre seul.
- Oh, oui.
- Mais si vous voulez venir avec moi pour travailler et gagner votre vie…
- Oui.
Et bien entendu, il va falloir que je couche avec vous ?
- Naturellement, c'est pas le côté intéressant de la question,
mais enfin, il faut y penser tout de mĂŞme.
- Oui.
Bon.
- Eh bien puisque nous sommes d'accord, écoute-moi bien.
Ă€ la tienne.
Tu as des frusques ?
- Que celles-lĂ . Il est parti avec la malle.
- C'est méchant mais c'est pas bête, ça.
Comment on va faire ? - Il va falloir m'acheter une robe.
- Voilà les femmes. Dépensières.
Comme si pour acheter, il fallait pas de l'argent.
- Vous en avez pas, vous ?
- Oui, j'en ai. Un petit peu. Mais pas pour acheter des robes.
Et pourtant, c'est pas faute de travailler.
J'aiguise, j'aiguise, toute la journée. Depuis des années.
Si depuis le 1er jour que j'ai commencé à aiguiser,
on m'avait donné à frotter sur ma meule
le rail qui va de Paris Ă Marseille,
à l'heure qu'il est, il en resterait plus qu'un mégot.
Et pourtant…
je suis pas riche.
Ce qui prouve…
que le travail n'a jamais enrichi personne.
Mais moi, mon travail…
me plaît et me fait vivre.
- Je vais devoir faire quoi, pour vous aider ?
- On verra, on verra, on verra.
Mais pour la robe, il faut aviser.
Tu peux pas garder celle-là . Ah non. Non…
Non, elle… Je sais pas…
Elle fait pas assez…
rémouleur.
- Eh non. Elle fait pas rémouleur.
- Et les souliers que tu as, tu peux marcher avec ?
- Oh non, c'est du carton.
- Oh, alors, si c'est du carton !
On peut rien faire, avec des souliers en carton.
- On peut dormir.
Musique entraînante
…
- Et alors ?
- On s'est pas trompé ? - Mais non. Marche. Ça va.
La musique reprend.
…
Quoi, encore ? - Ça, là -bas, qu'est-ce que c'est ?
- C'est rien. C'est un arbre mort.
- Tu es sûr ? - Mais marche, que je te dis.
C'est un arbre, pas plus. Allez, en marche, je te dis.
La musique reprend.
…
- J'ai peur. - Mais de quoi, espèce d'idiote ?
Si tu me fous la trouille, je pars en courant.
Me parle plus de ça et marche. Allez, prends le brancard.
…
- Oh ! - Quoi ?
- LĂ . - Qu'est-ce qu'il y a ?
- Ça a fait hop. Ça s'est dressé dans l'herbe, ça a fait hop.
- Quoi qu'a fait hop ? - L'arbre.
- L'arbre a fait hop ? Tu as déjà vu un arbre qui fait hop ? Tu es malade.
- Mais oui. Oui, ça a fait hop. Cette chose noire qu'on voit.
Cette chose qu'a une branche sur un côté, puis sur l'autre côté.
Cette chose que tu m'as dit "marche", bah ça a fait hop, là .
- Tu l'as dans l'œil, bestiasse.
Si c'est un arbre qui saute, je l'achète pour la foire.
- C'est peut-ĂŞtre pas un arbre. - Ce serait quoi ?
- Je sais pas mais je l'ai vu. Ça a fait hop.
- Commence pas avec tes histoires. Allez, mange. Couillonne.
Tiens, donne-moi Ă boire.
Allez !
VoilĂ .
- Oh !
- Quoi encore ?
- Là . Là … Ça a encore fait hop.
- Attends.
Je vais voir.
Je vais voir.
Tu as rêvé. Y a rien, là .
Seulement, si tu te sens pas bien,
il vaut mieux qu'on parte. On finira de manger en route.
Allez, viens.
Musique entraînante
…
Tiens, voilĂ la grange.
…
Si on ouvrait une 2e boîte de sardines, Arsule ?
- Si tu veux. Mais on en a que 2, et nous sommes que le 1er jour.
- C'est vrai.
Dis, Arsule ? - Oui ?
- Tu sais Ă quoi je pense ? - Non.
- Dans le fond tu t'en fous, mais je vais te le dire quand mĂŞme.
Je pense que dans la vie, on est toujours trop bĂŞte.
Dès qu'on a des bonnes choses, on les garde pour le lendemain.
Pour ce qu'on est sur la terre.
Forcément, je dis pas ça pour les sardines.
Parce que les sardines, on en mangera demain.
Et demain, c'est pas loin.
Léger fracas
Quoique demain,
il y a mille chances que… - Que quoi ?
- Rien. Rien.
C'est-Ă -dire qu'un jour, c'est une chose,
et un jour c'est une autre qui nous tombe dessus.
Et puis après, un beau jour… Allez, raclée.
Ah, si on savait tout… Mais on sait rien.
- Oui, tu parles. Tout ça, c'est parce que tu as peur.
- Moi ? Non.
Léger fracas
Non, j'ai pas peur.
Il faut que j'aie la tête bien solide, sans ça j'aurais peur.
…
Mais j'ai pas peur.
Y a d'autres bougies dans la caisse ? Puisque celle-lĂ est assez longue,
on la laissera brûler, pour dormir.
…
Hein ?
…
Arsule !
- Quoi ?
- Tu entends ?
- Mais quoi ?
- Écoute.
Tu entends ?
- Oui. - Chut.
Bouge pas.
Non.
- Gédémus ? - Oui ?
- Va voir ce que c'est.
- Non, parce que tu as peur. Tu te ferais du mauvais sang pour moi.
D'abord, je crois pas que ce soit une créature humaine.
C'est un fantĂ´me.
Que veux-tu que je fasse avec un couteau, contre un fantĂ´me ?
Si je le coupe en deux, il est capable de se foutre de moi.
Chut. Ne parle pas.
Ne bouge pas.
Ne respire pas.
Si… Si j'y vais pas, c'est pas que j'ai peur.
Seulement moi…
j'ai le sens du ridicule. VoilĂ .
- On entend plus rien.
- C'est encore pire.
Aïe aïe aïe…
Musique entraînante
…
- Oh ! - Quoi ?
- Ça vient encore de faire hop, là , devant.
- Loin ? - Non, devant nous.
Les fantômes, ça vient que la nuit, ça vient pas le matin.
- FantĂ´me du matin, chagrin.
Quittons cette direction, tournons un peu Ă droite,
et nous verrons bien. Allez.
Musique entraînante
…
Ah…
Je sais oĂą on est.
Ça, c'est Aubignane. Ça va pas mal, Arsule. Ça va pas mal.
Tu vois, en bas, c'est Vachère. Oh, ça va pas mal.
Ça va pas mal.
- Qu'est-ce que c'est, Aubignane ? - C'est ça.
Tu vois, ces maisons, avec les trous, lĂ . En ruines.
Ça, c'est Aubignane.
Donne-moi un peu la bricole. Tu dois être fatiguée.
- Ah, y a des habitants ? - Hé… On sait jamais.
Allez. Pousse, un peu.
Musique entraînante
…
Oh, oh !
Y a personne.
Mais qu'est-ce qu'il y a comme vent !
- Et alors, Caroline ?
Alors c'est fini le lait ? Dis ?
OĂą c'est qu'on va te trouver un bouc, toi ?
- Ça ferait pas du mal de voir un peu du monde, ici.
- Je voudrais bien une fontaine, pour me laver un peu.
- Autant que je me rappelle, y en a une petite.
Pas grande. C'est Ă la sortie du village.
La dernière maison à droite, sous un rocher.
Viens. Descendons, hein.
Je prends la bricole, et tu me tiendras dans les descentes.
- Oui.
Musique entraînante
…
- Caroline ! Caroline !
Allez, viens lĂ .
…
- Tiens, la source, elle est lĂ .
Eh bah on va faire la pause ici.
Cette maison a l'air moins abandonné que les autres.
Il doit pas y avoir longtemps qu'ils sont partis.
Oh, l'homme !
Oh, l'homme ! Vous avez rien Ă aiguiser ?
Y a personne ?
Y a personne.
Musique mélancolique
…
Fracas
- Tu as entendu ?
- Qu'est-ce que ça peut être ? - Je sais pas mais j'ai peur.
- Si tu as peur, ne restons pas lĂ , alors.
Donne-moi le savon.
Musique mélancolique
…
…
Maintenant que j'ai bu quatre grands verres de vin,
je peux t'expliquer le bruit que nous avons entendu ce matin.
C'est un rat.
C'est un rat qui a fait tomber une pierre du vieux mur.
Cette pierre est tombée sur quelque vieille tôle,
ou sur quelque outil, et ça a sonné.
Ça a fait "ding".
Toi, ça t'a fait peur.
Moi, ça m'a intrigué.
Un point, c'est tout.
- Si tu veux. - Je veux.
Et maintenant,
bonne nuit.
- Bonne nuit.
Musique intrigante
…
Légers craquements
…
Tu as entendu ?
Gédémus, tu as entendu ?
- Ça a encore fait hop ?
Écoute, Arsule, tu dois être hystérique.
C'est ta pauvre tronche qui fait hop.
Il faudra que je te mène chez le rebouteux.
Oh, les femmes, alors, mon ami…
…
HĂ©, oh.
…
Tu vas me faire brûler. - Ça y est ! Ça y est, je l'ai vu.
Y avait un homme dans cet arbre. La branche a craqué, il est tombé.
- Que veux-tu que j'aille faire ? - Mais viens !
- Qu'est-ce qu'il est allé faire dans l'arbre, celui-là ?
Tout de même…
- Ah, le voilĂ , le voilĂ .
Je le tiens. Viens vite, je le tiens.
- S'il est noyé, il est noyé. Que veux-tu que j'y fasse ?
- Oh… Oh, il est lourd !
- Attends, je vais t'aider.
Oh, collègue, viens.
- Oh, ce qu'il est lourd !
- C'est un paysan, ça.
Quelle idée d'habiter sur les arbres ! Il doit être un peu fou.
- Il respire. - C'est une bonne chose, ça.
Pour lui.
Oh, noyé !
Oh, l'homme !
Hé, tu es sauvé.
Il doit pas s'en rendre compte, il me répond pas.
Oh !
Oh !
Oh…
- Il va peut-ĂŞtre mourir. - Qui, lui ? Dieu garde.
Tu vois pas comment il est fait ?
Si on lui coupait la tĂŞte, lĂ , il mourrait.
Mais comme ça, y a pas de danger.
Arsule, on le laisse lĂ , il reviendra tout seul.
- Tu vas l'abandonner, comme ça ?
- Comment veux-tu que je l'abandonne ? Tu le connais, le noyé ?
- Eh non.
- Moi non plus, je le connais pas.
Hé, hé, hé, hé… Il respire encore, oui.
Arsule, laissons-le lĂ , et allons nous coucher tranquillement.
Parce que tu sais, moi, un homme, un paysan,
qui habite sur les arbres, surtout la nuit…
ça m'inspire pas confiance, ça.
Adieu, noyé.
Allez, viens.
Tu viens, nom de Dieu ? Ou ça va faire hop pour de bon !
Allez, viens !
Allez !
Musique mélancolique
…
Allez, couche-toi, fainéante. Et pas de bruit.
Si tu vois qu'il vient par ici, cette nuit, ne me parle pas.
Tire-moi l'oreille bien fort. Maintenant, éteins le feu.
Qu'il voie pas.
Eh bah, y en aura eu des hop, dans ce voyage.
Je t'en foutrais, moi, des hop. C'est pas possible.
"Ça a fait hop"… Hop, hop !
Couche-toi. Dépêche-toi.
Il va pas faire chaud, cette nuit.
Oh, prends pas tout.
Musique mélancolique
…
…
…
- Ça va mieux ?
Ça va mieux ?
- Oui…
Qu'est-ce que j'ai fait ? - Vous êtes tombé dans le ruisseau.
J'ai pas pu dormir. J'ai eu peur.
Alors je suis venue, doucement, voir ce que vous faisiez.
Je suis arrivée, juste… Vous vous tourniez.
Je me suis dit : ça va mieux. Ça m'a enlevé un beau poids.
- Vous ĂŞtes bien brave.
Mais… qui c'est qui m'a tiré sur l'herbe ?
- Bah c'est moi, aussi. Avec Gédémus, le rémouleur.
Nous étions là , dans le pré. On allait se coucher.
J'ai entendu une branche craquer.
Nous sommes vite venus, en courant.
- Oh, merci. Vous… Vous êtes bien brave.
- Qu'est-ce que vous faisiez dans cet arbre ?
- Je voulais vous voir.
Savoir qui vous étiez.
- Ah ! Vous ĂŞtes d'ici ?
Ou vous venez de loin ? Ou d'ailleurs, comme nous ?
- Non. Je suis du pays.
- De celui oĂą on est ?
- De lĂ -haut. - D'Aubignane ?
- Sur la colline. - On dirait pas. Y a plus personne.
- Si. Il y a moi. Ce matin, vous étiez devant ma maison.
- Celle de la source ? - Oui, celle de la source.
- Mais on a frappé à votre porte. Vous, où vous étiez ?
- Dedans.
- Mais vous avez pas répondu.
Et pourquoi ?
Ah, c'est pas brave, ça. Non, c'est pas brave.
- Je sais pas.
- Oh, vous êtes comme ça, vous.
Bah alors, si on avait eu besoin.
- Ah bah ça, c'est vrai. Si vous aviez eu besoin…
C'est pas de ma faute, vous savez.
Je vis tout seul, comme un sauvage.
J'étais pas comme ça, avant. Mais voilà , je suis tout seul.
Oh, je suis serviciable autant qu'un autre. Seulement…
N'est-ce pas, voilĂ , je suis seul.
- Vous avez froid. - Non.
C'est… C'est l'étoffe qui me tire ma chaleur.
Je vais l'enlever.
Hein ? Je serai beaucoup mieux.
- Vous n'avez pas de chemise !
- Quand on a pas de femme, on a pas de chemise.
Et vaut mieux ne pas en avoir que d'avoir du linge sale.
N'est-ce pas ?
- Alors comme ça, vous êtes dans ce grand village mort tout seul ?
- Ah non. Il y a Caroline.
- Alors vous avez une femme. - Oh, mais non.
Caroline, c'est une chèvre.
Elle est intelligente, et elle me comprend.
Quand je veux lui parler, je lui parle.
Les moineaux, quand je passe dans les rues, ils ne s'envolent pas.
Ce matin, deux me sont tombés sur le dos.
Ils ne savent pas ce qu'ils font. C'est la saison des amours.
- Eh oui.
C'est la saison des amours.
Pourquoi vous restez lĂ -haut au lieu de descendre chez les hommes ?
- Je suis le dernier.
Tant que je serai lĂ -haut, ce sera un village.
Dans les rues, des fois, je passe, je fais du bruit, je chante.
Si je partais, ce serait plus un village.
Ce serait des pierres mortes.
- Quand mĂŞme. Que ce village meure, vous ne pouvez pas l'en empĂŞcher.
- Je sais.
Mais tout seul, je ne peux rien.
Y avait une vieille qui est partie la semaine dernière.
Elle me disait : "Il te faudrait une femme."
Et elle avait raison.
S'il y avait une femme lĂ -haut, avec des petits,
il n'y aurait plus d'herbe dans les rues.
- Vous savez, dans vos rues,
y en a plein.
- S'il y avait des enfants,
il me semble qu'elle s'arrĂŞterait de pousser.
Je dis des bĂŞtises. - Non, c'est pas bĂŞte ce que vous dites.
- Et vous ?
Vous ĂŞtes d'ici ? - Oh non.
- Vous ĂŞtes de la ville ? - Oui.
- Oh, alors… La solitude, vous savez pas ce que c'est.
- Oh, si… Oh, je le sais mieux que vous.
- Oh ! C'est bĂŞte, ce que vous dites.
- Non, c'est la vérité.
- Vous ĂŞtes de la ville. Y avait du monde autour de vous.
- Bien souvent, on peut ĂŞtre avec beaucoup de gens
et savoir encore ĂŞtre plus seul.
- Ah ça, c'est vrai.
Vous devez avoir de l'instruction. - Oh non. Pas beaucoup.
Bien sûr, je sais lire et écrire, mais j'ai quitté l'école à 15 ans.
- Et après ?
Qu'est-ce que vous avez fait ? - Après, mes parents sont morts.
Alors j'ai travaillé. J'étais couturière.
Et puis…
j'ai gagné ma vie.
J'ai trimé.
Et maintenant, je suis avec Gédémus.
Oh, il est bon.
- C'est votre mari ?
- Tout comme.
- Vous l'aimez beaucoup ?
- C'est un bon ami.
Il m'aime autant qu'un maître peut aimer son âne.
C'est moi qui tiens la baraque. - Je sais, j'ai vu.
- Moi je l'aime autant qu'un âne peut aimer son maître.
- Alors vous ne l'aimez pas beaucoup.
- Il y a des ânes affectueux. - Lesquels ?
- Les ânets.
- Alors… vous ne le quitteriez pas ?
- Pour aller oĂą ?
- LĂ -haut.
- Vous dites ça pour rire. - Oui, je le dis pour rire.
Parce que… ça ne serait pas pour pleurer.
Si vous vouliez…
- Si je voulais quoi ?
- Monter.
Il me semble qu'il ne pleuvrait plus dans ma maison.
- Je sais arranger les toits ? - Non, mais moi, je sais.
- Pourquoi vous le faites pas ?
- Parce que vous n'ĂŞtes pas lĂ -haut, que je suis seul.
La pluie, ça peut tomber sur la tête d'un homme. Ça lui tient compagnie.
- Chut… Pas si fort.
Vous allez le réveiller.
Lui, quand il dort, il a le sommeil épais comme une porte.
Mais quand mĂŞme, c'est pas la peine de parler si fort.
- Qu'est-ce que c'est, votre nom ?
- Il m'appelle Arsule.
- Arsule…
C'est joli, ça, "Arsule".
Moi, on me dit Panturle.
- "Panturle" ?
Qu'est-ce que ça veut dire ? - Ça veut dire "moi".
Musique mélancolique
…
Arsule ? - Oui ?
- On est arrivés. - Où ?
- À la maison. Ouvre les yeux.
- Mais y a du sang ! - C'est un renard que j'ai écorché hier.
- Ah, bon.
Oh, mais il va falloir nettoyer ça. - Bon.
- Et la clé ? - Elle est sur la porte.
- Maintenant, il ne faudra plus laisser la clé après la porte.
- Tu en feras ce que tu voudras. La clé, maintenant, elle est à toi.
…
- Arsule ?
Quand tu auras fini de faire pipi, nous partirons.
Oh…
Et le noyé ?
Ça, alors.
Il est parti ?
Ah…
Arsule ! Arsule !
Arsule ! Y a le noyé qui a foutu le camp !
D'un côté, il vaut mieux sa peau qu'il était pas si noyé que ça.
Arsule !
Arsule !
Arsule !
Ça, alors, par exemple, ce serait trop fort.
Arsule !
Arsule !
Arsule !
Arsule !
Arsule !
Ah ! Du sang !
Elle avait pas tort de dire que ça faisait hop.
Ce serait elle qui a fait hop avec le noyé ?
Ou ce serait le noyé qui lui aurait fait hop, par force ?
Eh non. Elle aurait crié, pourtant.
Qu'est-ce que je peux ? Qu'est-ce que je peux faire,
tout seul contre…
contre personne ?
Les gendarmes. Je vais avertir les gendarmes.
Je vais Ă la gendarmerie.
Les gendarmes… J'y vais.
Les gendarmes. Je vais aller voir les gendarmes.
La gendarmerie.
Musique entraînante
…
Gendarme ! C'est moi. - Qu'est-ce que c'est ?
- C'est moi. C'est moi. C'est un crime. C'est un assassinat.
- Fermez la porte, voyons.
C'est un fou.
- Non, pas un fou. Un noyé.
Et même un faux noyé à qui j'avais sauvé la vie.
- Faites-le asseoir. - Oui, faites-le asseoir.
Envoyez la chaise. Merci.
J'étais parti pour ma grande tournée. On avait attaqué le plateau…
- Pardon. Vous avez parlé d'un crime.
- Oui, oui, oui. Oh, mais ça, c'est toute une histoire.
- Est-ce une histoire, ou est-ce un crime ?
- C'est-Ă -dire que le crime fait partie de l'histoire.
Oui. - Ah…
- Figurez-vous que je m'appelle Gédémus.
Urbain…
Gédémus.
- Vous vous appelez Gédémus ?
Ah… C'est pas prouvé, ça, hein.
- Et pourquoi que je m'appellerais pas…
Gédémus ?
- Oui, pourquoi ne vous appelleriez-vous pas Gédémus ?
Et pourquoi ne vous appelleriez-vous pas Spartacus ? Ou Rasibus ? Ou Glorius ?
Je pense que vous avez bien saisi le sens de ma question.
- J'ai rien saisi du tout. Seulement, j'ai mes papiers.
- Hmm, hmm. - VoilĂ .
- Faut se méfier des gens qui n'ont pas de papiers, et de ceux qui en ont trop.
Voyons ça.
- Je suis rémouleur, couteaux, ciseaux, rasoirs, etc., etc.
- Bon. Urbain Gédémus. Si l'on veut. Se prétend rémouleur. Si l'on veut.
Ça fait rien, ça fait rien. Continuez.
- Je suis parti de Manosque, y a 4 jours, Ă pied, avec ma baraque.
On avait traversé en 2 jours le plateau de l'Ur.
Un endroit désert. Désert.
Enfin c'est-Ă -dire qu'il y avait personne.
J'ai trouvé les traces d'Arsule et du noyé.
Elles m'ont conduit Ă Aubignane.
Et lĂ , devant la maison oĂą j'avais entendu du bruit,
y avait une large flaque.
De sang !
- De sang. - De sang !
Il lui a fait hop. VoilĂ .
- Hmm, hmm. Hmm, hmm.
C'est tout ?
- Pourquoi il lui a fait ça ? Qu'en pensez-vous, M. le brigadier ?
- Ce que j'en pense ?
Vous ne tarderez guère à le savoir.
Et je crois que mon opinion vous intéressera.
- Certainement.
Mais moi, je ne vois plus rien Ă vous dire.
- Non. Les menottes. - Comment ?
Non… - Oui.
- À moi ? Non, c'est pour rire ?
Ah…
Vous croyez que c'est moi ?
- Il s'agit de conviction, maintenant. Assassin !
VoilĂ une tĂŞte d'assassin.
- Moi, des choses comme ça, je les accepte pas.
- Ah, voilĂ la flaque. - Il avait dit "une grosse flaque".
- Sans doute une grosse flaque qui n'a laissé qu'une petite tache.
Cette tache peut laisser supposer une blessure mortelle.
Il s'agit de retrouver le cadavre et l'assassin, maintenant.
Allons, ne laissons pas paraître nos soupçons.
Gendarmerie.
Au nom de la loi, ouvrez !
- Qu'est-ce que c'est ?
- Nos costumes ne vous renseignent pas sur nos fonctions ?
On peut entrer, oui ? - Bah oui.
- Qui ĂŞtes-vous ? Que faites-vous ici ?
Rien Ă vous reprocher ? OĂą sont vos papiers ?
- Je m'appelle Irène Charles. - Oui.
- J'ai des papiers. Attendez. - Montrez.
C'est ça, oui…
Irène Charles, célibataire.
Profession : chanteuse foraine. Vous ĂŞtes chanteuse ?
Pas une tĂŞte Ă chanter, hein.
Comment se fait-il que vous aviez la truelle Ă la main ?
- Je nettoie. J'habite ici, maintenant.
- Depuis quand ? - Depuis hier.
- Qui vous a conduite ici ? - Gédémus, le rémouleur.
- Et… Et Arsule, alors ?
- Bah c'est moi.
- Et cette flaque de sang, dehors ?
- Un chasseur, hier, a écorché un renard pendu à côté de la porte.
- Chasseur ou braconnier ? - Je sais pas. Un passant.
- Vous habitez seule, ici ? - Non.
J'habite avec un homme. Le propriétaire de la maison.
- Alors le rémouleur ne vous a pas tuée ? - Non.
- C'est navrant.
Navrant. Nous l'avons mis en cachot.
- Vous allez le relâcher ?
- C'est le devoir qui nous y force.
Oui…
- Écoutez, je vais vous demander quelque chose.
Ne lui dites pas que je suis ici.
Dites-lui que je suis partie.
Que je suis heureuse.
Presque.
Et qu'il ne me reverra jamais.
- Oui…
Oui.
Chevalin.
- Ah oui, je me suis mis dans mon tort.
Non, j'aurais dĂ» rien dire.
Oui mais… si on l'avait retrouvée escoffiée ?
Qui c'est qui aurait été embêté ?
C'est Gédémus !
Ce gendarme… qui m'appelle Rasibus,
et Chevalin.
Chevalin.
Ah, bon Dieu. Qu'est-ce qui va se passer ?
Si encore j'avais quelque chose Ă aiguiser, bon Dieu.
- Bonjour, monsieur. - Bonjour, monsieur.
"Monsieur" ? Vous ĂŞtes bien poli, aujourd'hui.
- Je n'ai pas le droit, monsieur, d'ĂŞtre impoli.
Auriez-vous la bonté de me suivre ?
- Y a du nouveau ? - Oui, y a du nouveau.
- Ah… Peut-être que vous l'avez retrouvée décapitée,
et vous me prenez pour un grand criminel ?
Ce qui vous inspire du respect.
- Non. Pas décapitée.
- Égorgée, alors ?
- Non, pas égorgée. Entière.
Et en bonne santé.
En parfaite santé.
- Oh… Mais alors, je suis une simple erreur judiciaire ?
- Si courte, si courte.
- Courte, mais bonne.
Excellente, mĂŞme.
- En tout cas, vous ĂŞtes libre, naturellement.
- Naturellement.
Et M. le brigadier de gendarmerie n'est pas venu m'exprimer ses regrets ?
Moi, je désire lui présenter les miens. - Je ne vous le conseille pas.
- Un gendarme qui parle Ă une erreur judiciaire
n'a pas le droit de donner des conseils. Allez.
Montrez-moi le chemin, gendarme.
- Qu'est-ce que c'est ?
Encore M. Rasibus.
- Non, monsieur. Non.
- Non quoi ?
- Pas Rasibus. Gédémus.
- Comment ? Il change de nom ? Voulez-vous me montrer vos papiers.
- Non, monsieur. Pas deux fois.
- Sur ses papiers, il est bien Gédémus. C'est la vérité.
- Vous comprenez, il faut pas exagérer. Arsule est vivante.
Mais moi, je sors du cachot, où j'ai passé la nuit.
Qu'en pensez-vous ? - Je pense que vous dites la vérité.
- C'est tout ?
- Je ne peux rien vous dire de plus grandiose.
- Si vous aimez tant la vérité,
vous me permettrez de vous dire les 4 qui vous appartiennent.
- C'est-Ă -dire ?
- C'est-à -dire… vos quatre vérités.
- Quatre, c'est peu. Je pourrais vous en dire davantage.
Rasibus, Arsule est vivante.
Elle est magnifique, elle est mignonne, elle est splendide.
Mais elle ne veut plus vous voir.
Elle est remontée vers l'ouest. - Et alors, moi ?
- Vous ĂŞtes libre. Libre de vous en aller.
- Vous avez l'air de me faire un cadeau. - C'est pas un cadeau ?
- Pas pour un honnĂŞte homme, puisqu'il y a droit.
- Un homme est libre dans la mesure où l'autorité lui permet.
Et l'autorité, c'est moi.
- L'autorité, c'est vous ?
- Oui, l'autorité, c'est moi.
- Et l'intelligence, qui est-ce ?
- C'est pas vous. - Non, c'est pas moi.
Moi, je suis l'innocence.
- Malheureusement.
Malheureusement.
- Je tiens Ă vous remercier pour Chevalin.
Le rémouleur fut cocu.
Pour les menottes.
Et… toutes vos gentillesses.
Et cætera, et cætera.
Et cætera.
- Dites donc !
Dites donc, vous. Je me souviens tout à coup d'une pensée.
- Ah ?
- D'une pensée qui a été dite par un penseur.
Cette pensée était profonde et menaçante.
La voici :
c'est très joli d'être innocent mais il ne faut pas en abuser.
- C'est-Ă -dire ?
- N'abusez pas de votre innocence. Ça pourrait vous coûter cher.
Si l'on fouillait dans votre passé ? - Fouillez-vous vous-même.
Car moi, je suis un innocent endurci.
- Alors qu'est-ce que vous faites ici ? - Ici ?
Je me le demande. - Eh bien, je vais vous le dire.
Vous attendez que je vous dresse procès-verbal
pour avoir campé en nomade et sans autorisation,
avoir allumé un feu à moins de 400 m d'une forêt,
et que je vous arrĂŞte pour vagabondage, refus de circuler, et outrage.
- Oh… J'ai fait tout ça sans m'en apercevoir ?
- Vous l'avez fait. - J'ai compris. N'insistez pas.
- Alors garde Ă vous.
Demi-tour, gauche !
Direction la baraque du rémouleur. Objectif : sortir de la commune.
En avant, marche !
- Une, deux. Une, deux. Une, deux. Une, deux. Une, deux.
Musique entraînante
…
Musique d'aventure
…
…
- Oh, oh !
- Oh, oh !
…
Jusqu'où tu étais ? - Jusqu'à Reine-Porque.
- Tu as pas eu froid, au moins ? - Non.
Ah là là …
- Ah non, ne rentre pas le bois dans la cuisine.
J'ai nettoyé la cave. Va le mettre dans la cave. Là , ça fait sale.
- Du bois ? - Mais oui, du bois.
Ça fait pas sale, si tu veux, mais ça fait désordre.
- Ah bon.
Bon, je veux bien.
- Dis… Dépêche-toi ! - Oui.
Mais… où tu as trouvé ça ?
- Dans un vieux pétrin. Dans une maison, à côté de l'église.
Y en avait une vingtaine, mais la moitié était moisie.
Mets ta serviette.
- Oh, tout de mĂŞme. Toi, tu en as, des inventions.
- Pourquoi on s'en servirait pas, puisqu'on en a ?
- Une serviette… Il me semble que je suis chez le coiffeur.
- Oh ! Tu as pas dĂ» y aller souvent.
- Pendant le service militaire, y avait un coiffeur à l'escouade…
Hmm, ça sent bon.
Alors des fois, le samedi, il me rasait.
- Et après, tu allais voir les femmes. - Pardi. Où voulais-tu que j'aille ?
Le colonel, lui, n'aurait jamais voulu me recevoir.
On allait aux figuiers et on se battait avec les chasseurs alpins.
- Toi, qu'étais-tu ? - Dans l'artillerie de montagne.
J'étais le plus bête du régiment. - C'est pas vrai.
- Tu le sais mieux que moi ? - Mais je ne veux pas.
Tu étais peut-être le plus sauvage, mais pas le plus bête.
- Bon, si tu veux.
En tout cas, quand je disais quelque chose, tout le monde rigolait.
MĂŞme les sous-officiers.
- C'était des imbéciles. - Allons, Arsule, ne dis pas de mal.
Pourquoi tu te mets en face de moi ? Ça me plaît pas.
On a l'air d'ĂŞtre au restaurant.
On a l'air de faire une partie de cartes.
J'aime pas ça.
- Et oĂą veux-tu que je me mette ?
Si je me mets à côté de toi, je te vois plus.
- Moi, ça ne me fait rien de pas te voir.
Seulement il faut que je te touche.
Tiens… une cuisse. Hein ?
Ou un morceau… un beau morceau de râble.
- Non, tu sais, j'ai pas très faim, aujourd'hui.
- Ah, fille, tu manges pas beaucoup, tu sais.
Un beau lièvre. Ça te dit rien, ça ?
- Ça me dit pas grand-chose.
Moi, j'aime mieux les pommes de terre et les carottes.
Avant, je me disais : "Oh, le gibier, c'est une nourriture pour les riches.
"Ce qu'ils doivent être heureux, ceux qui mangent du lièvre."
Mais c'est pas de la vraie nourriture. - Tu préfères pas des perdrix ?
- Peut-ĂŞtre.
Mais c'est quand mĂŞme que de la bĂŞte morte.
- Oh ! Attends…
Le foie. Ah, fille, tu vas manger le foie. C'est très bon.
Ça te fera du bien. Allez, mange.
Oui, je vois ce qu'il faut faire, maintenant.
Il va falloir semer du blé.
- Qu'est-ce que c'est, celui-lĂ ?
Ça, alors, on peut le dire ! C'est un exemple.
Oh, Panturle ! Je te croyais mort.
- Bah dis donc, j'en ai pas envie. - Oh, celle-lĂ !
- Eh oui, c'est moi. - Pas de rire, tu sais. Je le croyais.
Phonsine, viens un peu voir. Phonsine !
- Quoi ? - Viens.
Tiens, regarde.
- Le Panturle ! Ça par exemple. Ça me fait plaisir.
- Tu es bien brave.
- Pas vrai qu'on le croyait mort ? - On en a parlé il y a peu.
Vous allez boire le coup tout de suite.
- Ça, c'est pas de refus. C'est pas souvent que je bois du vin.
- Allez, viens t'asseoir. - Viens, Caroline.
- Où tu allais, comme ça ?
- Juste ici.
- Ah, bah tant mieux.
Si tu as besoin de quelque chose, ici, tu peux le prendre Ă ta fantaisie.
- Merci, l'Amoureux.
Eh bah voilĂ , tiens. C'est d'abord pour celle-lĂ .
T'as pas un bouc, ou tu n'en connais pas un ?
Elle peut plus rester comme ça.
Elle tourne, elle se frotte partout, elle bĂŞle que c'est incroyable.
Avant 8 jours, y aura des saletés. - Dieu garde.
Moi, de bouc, j'en ai pas. Seulement, y a celui de Turcan.
Laisse-la, je la ferai mener ce soir. - Bon.
Et voilĂ , je voulais aussi te demander de la semence.
J'ai envie de faire du blé, là -haut.
- Tu deviens raisonnable ? - Un peu.
Seulement, la semence, je te la paie pas.
Je peux pas.
Je te la rends à la récolte.
Et d'ici quelque temps, je voudrais avoir ton cheval, un ou deux jours.
Alors ça, je te le paierai, avec des sous, ou en grains.
- Ça peut se faire. Combien tu en veux, de blé ?
- Bah… Je sais pas, moi.
Trois cents kilos, ça va ?
- Oui, ça va.
- Tu sais, l'Amoureux, eh bah, écoute…
Fais porter ça à Font-de-la-Reine-Porque demain matin. La charrette y va.
Et je me débrouillerai.
- D'accord. Et pour le cheval ? - Quand tu voudras, quand il sera libre.
- Écoute, je te l'enverrai… dans quatre jours.
- Tu me rends bien service.
- C'est bien facile. Ça fait plaisir et ça dérange pas.
- Et ton blé, il a été beau, cette année ?
- Ah oui, il a été beau.
Tiens.
Tiens, regarde. - Oh…
Ça, c'est merveilleux.
C'est celui-lĂ que tu veux me donner ? - Celui-lĂ .
- Eh bah, le petit sac, je peux l'emporter aujourd'hui ?
- Mais oui, tu peux l'emporter. Garde-le.
- Merci. - Tiens, bois un coup.
- Tu as pas vu les petits ? - Ils étaient là .
- Clodomir ? Oh, Clodomir ! Tu as pas vu les petits ?
- Si. Ils sont là -bas, derrière la remise.
- Nano !
Nano !
- Lison !
Ah, les voilĂ , tiens.
- Mais alors ? Vous y pensez plus, au goûter ?
- On savait pas que c'était l'heure.
- Tu n'as pas faim, alors ?
- Oui, mais j'ai faim tout le temps. Ça veut pas dire l'heure.
- Tiens.
Tiens. - Merci, maman.
- Et attendez.
Je vais vous partager le pain.
LĂ .
- Merci, maman. - Allez jouer, maintenant.
- Il est beau, ce pain. On dirait celui des anciens.
- C'est le même. Nous avons rallumé le four.
C'est moi qui pétris et c'est elle qui cuit.
- Et la farine, où tu la prends ? - Bah je la fais. Avec mon blé.
Dans un grand mortier de marbre qui était au grenier.
Le blé, ça se vend plus guère.
Et de le dénaturer, comme ils disent, ça me fait mal au cœur.
Et y a les taxes, les impôts, le pétrin mécanique…
Il fait ça au four, le boulanger.
Il a du pétrole, pour chauffer son four.
Mon blé, je me le mange.
- Ça épargne des sous, et c'est meilleur.
- Euh… Alphonsine ? - Quoi ?
- Je voudrais te demander quelque chose.
Donne-moi une tranche de ton pain.
- Je vais chercher le jambon. - Te dérange pas.
C'est pas pour moi, j'ai pas faim.
VoilĂ , je vais te dire.
Je… Oh, ça se saura toujours, et puis c'est pas du mal, après tout.
J'ai une femme avec moi, lĂ -haut.
Alors le pain… ça lui fera plaisir.
- Mais prends-le tout, alors.
- Je peux pas te le payer, mais je te revaudrai ça.
- Tu en as vu beaucoup qui ont payé le pain de la ferme de mon père ?
- Dis, Panturle, comment tu deviens ?
C'est de vivre dans la montagne que tu parles comme ça ?
- Elle est forte. Tu me payes mon pain ? - Écoute…
- Après ça, te gêne plus. Tu peux pisser dans la soupière.
- Écoute, l'Amoureux… Tu sais pas ce que c'est pour moi.
Il me semble que ça a une valeur si grande, si extraordinaire.
Depuis le régiment, j'en ai pas mangé beaucoup.
Si, le dimanche, quand je descendais à Banon, mais…
Maintenant que j'ai une femme, ça a encore plus de valeur.
Y en a, quand ils vont Ă la ville, pour leur femme,
ils leur achètent un petit bracelet, un foulard,
de la dentelle.
Eh bah moi, je… j'apporterai ce pain.
Tu peux pas t'imaginer ce que je languis d'ĂŞtre Ă ce soir.
Elle aura mis le couvert, elle aura mis les serviettes,
parce que nous avons des serviettes, maintenant.
Alors…
j'entrerai,
je ne dirai rien,
et je poserai le pain sur la table.
Elle va se mettre Ă pleurer.
- Qu'il est bête de dire des choses comme ça !
- Tu comprends, si par maladresse, je t'ai porté ombrage…
- Oui, tu m'as porté ombrage. - Je l'ai pas fait exprès.
Oublie tout ça. Je sais pas, moi. Que veux-tu que je fasse ?
- Que tu en prennes un autre. - Bien fait. Je vais le chercher.
- Oh… Merci, l'Amoureux. - Tu es un gros brut.
- Merci. - Tu es épais comme un sanglier.
Tu es bête comme un âne. - Merci, l'Amoureux.
Merci, Alphonsine. - Il sait plus dire que merci.
- Dis-moi un peu : où tu l'as trouvée, cette femme ?
- Là -haut dans la montagne. - Tu l'as prise au piège ?
- Elle passait avec un homme, je la lui ai prise. Lui est parti.
- Ah ! Elle est jeune ?
- À peu près comme toi.
- Elle est belle ? - Pour moi, c'est la plus belle.
Oh oui, elle est belle.
- Et… elle reste là -haut avec toi ?
- Bah oui.
- C'est que tu l'as attachée à un arbre.
- Oh non. Elle a la clé. Si elle voulait, elle pourrait partir.
- Tu oses l'embrasser, avec ta barbe ?
- Elle m'embrasse sans que je lui demande.
- Oh ! Va te faire raser. T'es comme un oursin.
Et fais-toi couper les cheveux, Ă la ville.
Sinon tu finiras par te prendre dans une branche,
comme celui de l'histoire sainte.
Tu sais, les femmes,
elles vous aiment bien comme vous ĂŞtes,
mais quand vous prenez une petite peine pour leur plaire,
ça leur fait un grand plaisir. Voilà .
- Elle dit ça un peu pour moi, tu comprends ?
Je me suis pas rasé depuis 3 jours.
Je fauchais le pré, ma belle.
- Quand on est capable de faucher un pré,
on devrait savoir se raser la barbe.
Musique entraînante
…
…
- Oh, Belline !
- Ah, Panturle !
…
- Tu me reconnais ? - Je comprends que je te reconnais.
Tu es le seul homme des bois du pays. Seulement là , tu es bien habillé.
Tu viens pour voir le père ? Vas-y, il est à côté du poêle.
Je soigne mes bĂŞtes, et je viendrai vous faire boire le coup.
- C'est ça.
- Tu sais, il m'inquiète, le père. J'ai peur qu'il tombe en enfance.
- Oh, de bon Dieu. - Vas-y le voir, ça y fera plaisir.
- Oh, père Gaubert !
- Oh… - Depuis le temps, dites.
Et alors, ça se fait bien, là , autour du poêle ?
Monstre de nature !
Vous l'avez trouvé, le bon travail.
- Prends-la, toi, ma main, lĂ -dessus.
Prends-la, ça me fera plaisir.
Moi, je peux plus.
- Oh, Gaubert ?
Et alors, non ? Mais qu'est-ce que c'est ?
- HĂ© alors, oui.
C'est comme ça. Elles sont mortes.
- Oh…
Et quand ça vous a pris ?
- Un matin, y a quelque chose qui s'est dénoué dans les reins.
Les enfants croyaient que c'était des manières.
Ils me disaient : "Essayez, essayez.
"Un peu de courage."
En voilĂ du courage. Rien Ă faire.
C'était du bon.
- Et Jasmin, qu'est-ce qu'il a dit ? - Que veux-tu qu'il dise ?
Il est allé chercher le docteur,
et le docteur, il a dit :
"Il est paralysé."
Et ça nous a coûté dix francs.
Et depuis, je suis dans ma chaise, comme un épouvantail fini,
sans pouvoir bouger un doigt pour chasser les mouches.
Et quand je suis dans un endroit, que je gĂŞne,
qu'on veut balayer, ou faire la cuisine,
alors Jasmin prend la chaise d'un côté,
la Belline prend la chaise de l'autre côté,
et on me pose lĂ , comme un meuble.
Ah… Les premiers temps que j'étais ici, oui,
ma part, c'était l'ombre, le verger,
la maison du fils,
et le tout-petit.
J'y apprenais Ă faire parler les pies, tu sais,
en les tenant sous les pots de fleurs.
Et… j'y faisais des tours.
C'était du rire.
Mais maintenant,
c'est la punition.
J'aurais jamais dĂ» quitter le village.
Et la Mamèche ?
- Elle est partie un beau soir, puis je l'ai plus revue.
Je sais pas oĂą elle est.
- Alors toi, tu descends ici ? - Oh, que non.
Je suis venu pour vous voir, et puis je me suis dit :
peut-être que ça lui ferait plaisir de reprendre son métier.
Je ne savais pas, moi. Vous comprenez ?
Alors j'étais venu pour vous dire : "Faites-moi une charrue."
Mais maintenant…
- Ah… Bien sûr.
Bien sûr.
Dis-moi, ça ne te ressemble guère de vouloir une charrue.
Tu es plutĂ´t chasseur, toi, et il te vaudrait mieux un sabre.
- La chasse, un jour, c'est bon, un jour, c'est mauvais.
Et puis, tout bien pensé, c'est du bricolage.
C'est que de la viande. À la fin, on s'en dégoute.
Non. J'ai trouvé une terre.
Vous savez, de l'autre côté du plateau. - Ah…
- Ça a l'air profond, et bien gras.
Alors l'envie m'a pris d'y faire du blé.
- C'est drôle que ça t'ait pris maintenant.
- C'est que… je suis plus seul.
J'ai une femme.
- Tu as une femme ? Et d'oĂą elle est ?
- C'est une fille de l'assistance, qu'a eu beaucoup de malheurs.
Maintenant, elle reste avec moi. C'est ma femme, quoi.
Alors vous savez, un ménage, ça ne peut pas vivre que de chasse.
Depuis qu'elle est lĂ , j'ai envie de pain.
Et elle aussi.
Alors…
- C'est naturel.
Et c'est bon signe.
- Qu'est-ce que vous avez, père Gaubert ? On vous a fait de la peine ? Hein ?
C'est la Belline, peut-ĂŞtre ? J'en parle Ă Jasmin ?
Enfin, qu'est-ce que vous avez ?
- Ah, c'est bĂŞte, mais c'est plus fort que moi.
Je vois que la terre d'Aubignane va repartir.
Ah, l'envie du pain, la femme…
C'est ça.
C'est le signe. Ah, ça me connaît, va.
Et ça ne trompe pas.
Ça va repartir d'un bel élan, là .
Et ça reviendra de la terre à l'homme.
Seulement…
Qui sera lĂ -haut, dans ma forge ?
- Ça, c'est pas des choses pour la réflexion des vieux.
Si c'est pour ça que tu pleures.
Tu savais bien qu'un jour,
il te faudrait débarrasser le plancher pour un autre.
Bah… C'est la vie.
La seule chose qui doit te donner le regret,
c'est que celui qui viendra lĂ -haut
ne saura pas faire les charrues comme toi.
Toi, tu avais le sang pour les charrues.
Va, mon vieux Gaubert. Tu as gagné tes galons.
Tu as assez pétri le fer.
- Tu me dis "tu", maintenant, comme avant ?
- Oui.
- Et pourquoi ? - Je ne sais pas.
- Mettons que tu saches pas, mais ça montre que tu as compris.
Panturle, je te la ferai, cette charrue.
Ou ce sera presque pareil.
Je veux que ce soit une des miennes qui commence.
Écoute, tu vas voir…
Regarde un peu d'abord si la Belline est toujours au verger.
- Oui, elle y est toujours. Pourquoi ?
- C'est une femme, elle est avare !
Et si elle savait que je te donne quelque chose,
ça lui ferait mal au ventre.
- Et pourquoi tu veux me donner quelque chose ?
- Parce que moi aussi, je veux ĂŞtre lĂ -haut.
Et comme la carcasse est morte et que je peux pas y aller,
je veux y envoyer quelque chose Ă ma place.
Quelque chose que j'ai fait.
Tiens, prends ma canne.
- Pourquoi faire ? - Prends ma canne.
Passe-la sous le lit.
Oui.
LĂ . LĂ .
Tu sens quelque chose de dur ? - Oui.
- Tire.
Tire…
Il est de bonne race, va.
C'est le dernier.
Je l'ai encore fait Ă Aubignane.
Prends-le.
- Vois-tu, Gaubert, ce que je veux, c'est du blé.
C'est mettre du blé sur toute la bosse de Chennevières.
C'est faire pousser du blé tout le tour d'Aubignane,
jusqu'aux portes des maisons.
C'est mettre du blé partout, tant que la terre peut en porter.
- Oh… Mais elle peut en porter, notre terre.
Elle peut en porter une grande épaisseur.
Ah… De mon temps, c'était renommé.
Et le jour oĂą un homme dur s'y mettra,
alors ça sera une bénédiction de blé.
Musique mélancolique
…
- Oh ! Je croyais ne jamais te revoir !
- Tu m'as vu ? - Non, je t'ai pas vu.
Mais j'ai senti. Viens.
Lève un peu la tête.
Ça me fait plaisir. - Pourquoi ?
- Parce que c'est plus doux. C'est fin.
Embrasse-moi.
- Dis, fille, attends, tu… Tu vas voir.
Regarde ça.
Tiens.
- Notre Père, qui êtes aux cieux,
donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien.
- HĂ© ! Qu'est-ce que tu dis ?
- Rien. Je remercie.
- Mais c'est pas tout. Attends, tu vas voir.
- Du blé ! - Oui.
Du blé, et il est beau. Je vais le semer quand j'aurai labouré.
Attends, tu vas voir. - Encore ?
- Oui, encore.
Ça…
C'est le plus beau !
- Oh…
On dirait un devant de barque.
- Alors, t'as amené tout le barda ?
- Ah, le mulet fait rien, ces temps-ci, à l'écurie.
J'ai pensé qu'il te rendrait service, pour monter les sacs à ta montagne.
Alors j'y ai mis le bât et je te l'ai amené.
- Tu vois que c'est un ami.
- Il en porte 3 sans forcer. En 2 voyages, tu auras fini.
Et puis, tiens.
Deux bouteilles de vin. C'est ma femme qui vous les envoie.
- Vous lui direz bien merci pour moi.
- Oh… - Attends.
- Et puis il y a la Caroline, lĂ .
- Oh ! Ah, ah, la voilĂ !
Viens ici, ma Caroline. Viens.
- Elle est restée 3 jours chez le bouc.
Le berger m'a dit que ce serait bon.
D'abord, tu vas le remarquer. Ça y a changé tout le caractère.
- Ah…
Fille ! Ne passe pas lĂ .
Ne passe pas lĂ . Fais le tour, pour le mulet.
- Qu'est-ce qu'il y a ? - Tout Ă l'heure. C'est rien.
Va.
Allez !
Allez.
- Mais qu'est-ce que c'est ? - Oh, rien. C'était un piège à renard.
Allez, hue.
Allez.
Allez.
Y en a une d'ici qui aurait eu plaisir Ă nous voir ensemble.
- Et qui ?
- Une vieille, qu'on y disait la Mamèche.
- Ah ! Celle du piémontais qui est au fond du puits ?
- Oui, celle-lĂ .
Elle me disait toujours :
"Prends femme.
"Prends.
"Et si tu veux, j'irai te la chercher."
Et puis un beau jour, elle y est allée.
- Et alors ?
- Elle y est allée et… elle y est morte.
- Qui te l'a dit ? - Je l'ai vue sur le plateau.
Enfin, ce qu'il reste d'elle.
Et des morceaux de sa robe.
- C'est ça que tu m'as fait courir ?
- Oui, c'est pour ça.
- Et c'est sur le plateau qu'elle te cherchait une femme ?
- Je ne sais pas. Je ne comprends pas.
Musique triste
- Mais je comprends, moi.
Écoute…
Cette femme, ce n'était pas une grande ?
Toute noire ? Avec des longs bras, qui faisaient des gestes ?
- Oui, oui, c'est ça.
- Eh bien…
Si je suis venue ici ce printemps,
c'est parce que quelque chose nous a poussés vers ce pays,
hors de notre route.
Ce quelque chose,
c'était la peur.
C'est elle…
qui faisait du bruit dans les ruines.
C'est elle…
qui se dressait dans les herbes.
Écoute.
C'est moi qu'elle est venue chercher.
- C'est bien comme ça.
- Alors…
Puisqu'elle est venue me chercher, il faut que j'aille la chercher.
Il faut que je la ramène.
- Je voulais le faire sans te le dire, ça aurait pu te faire impression.
- La pauvre.
Allez, viens !
…
- Ah, cette année, par exemple.
- Ça a fait ça, aussi, chez vous ?
- Oh, pauvre. Un blé minable !
Misérable.
D'habitude, on en avait 50 charges.
Cette année, y en aura peut-être 5, et du mauvais,
avec beaucoup plus de travail, et plus pénible que d'habitude.
- Chez vous, peut-ĂŞtre, mais ailleurs ?
- Le pauvre M. Astruc.
Il ne gagnera pas beaucoup cette année sur le dos des paysans.
- Allons, allons. Pourquoi tu me dis ça, Balthazar ?
Si je n'achetais pas votre blé, vous ne sauriez pas le vendre,
et vous n'en tireriez pas la moitié de ce que je vous donne.
- Oui, on sait que vous y perdrez.
Comme tous les courtiers en blé.
- Allons, allons.
Oui. Ça m'arrive souvent d'y perdre.
- Soyez content, M. Astruc. Cette année, vous y perdrez peu.
Parce que du blé, y en a pas.
- Vous croyez que c'est pareil partout ?
- Ah ça, vous pouvez le dire.
À Reillanne, à Forcalquier, à Manosque…
Ils ont voulu faire de ce blé du Canada.
Eh bah, tu vois,
si vous écoutez ces messieurs avec leurs livres, qui vous disent :
"Mettez ci, mettez ça, ne mettez pas de ça,"
eh bah on galère. Et tu vois ce qui arrive ?
- Celui qui parle est un ennemi du progrès.
- Le progrès ? Qu'est-ce que c'est, le progrès ?
C'est de récolter 5 charges de blé d'Amérique
au lieu de 50 de blé de France ?
- Le progrès, c'est d'aller de l'avant, d'essayer autre chose.
Je suis plutôt dans la mécanique et l'industrie,
mais la science, c'est le progrès.
Le progrès… C'est l'instituteur de Banon qui me l'a dit, comme ça :
"Le progrès est un peu comme une divinité insatiable
"qui dévore ses enfants avant de leur servir à quelque chose."
VoilĂ ce que c'est.
- Et oĂą tu vas, toi, l'industriel ?
- Je vais oĂą vous allez, Ă la foire de Manosque.
Rémouleur couteaux, ciseaux, rasoirs, hachoirs, faucilles,
et tous les instruments tranchants.
Y aura du monde, oui ?
- Oui. Et mĂŞme on peut dire que par malheur,
y aura beaucoup plus de gens que de sacs de blé.
Musique entraînante
…
Accordéon
- M. Astruc ! Vous voulez du blé ?
- Du blé ?
- OĂą tu en as vu ? Y en a pas 10 grains de propres.
- J'en ai vu 20 sacs, et du beau. Vous avez une cigarette ?
- Oui. Tiens.
Et… où c'est ? - Je vous en prends deux.
- Bon, allez. Que veux-tu boire ?
- Rien, j'ai déjà trop bu. Mais si vous faites l'affaire…
- Oui.
- J'aurais pu voir M. Claude, mais j'ai pensé à vous.
Vous avez du feu ?
- Et oĂą c'est ? Puisque personne ne l'a vu.
- C'est pas sur le marché au blé. C'est là -bas, derrière le bois.
Y en a un qui est lĂ , il ne dit rien Ă personne.
Il attend. Alors je lui ai dit :
"Hé, qu'est-ce que tu as, là ?" "Du blé", il m'a dit.
Et le plus curieux, c'est que c'est vrai.
Vous savez, M. Astruc, je connais. C'est pas la 1re fois.
Mais du blé comme ça, vous en avez jamais vu.
Venez. - Oui. Agathange !
Je reviens de suite. Fais servir des bocks.
Musique entraînante
…
Ça, alors ! Ça !
- Ça, c'est un blé de l'ancien temps.
- C'est lourd comme du plomb Ă fusil. - Et propre.
C'est pas une chose qu'on voit tous les jours.
- Touchez pas.
Touchez pas. Si c'est pour acheter, ça va.
Si c'est pour regarder, regardez avec vos yeux.
- C'est pour acheter, bien sûr.
- Vous pouvez toucher.
- Et où tu as eu ça ?
- À Aubignane.
- C'est pas battu Ă la machine ?
- C'est battu
avec ça.
- Mais ferme tes mains. Ça saigne.
- Et toi tout seul, tu as fait ces 20 sacs ?
- Il en a fait plus que ça. Il en a fait trente.
- C'est pas un manchot.
- Et cette année, surtout !
- Tu peux dire toutes les années. C'est un blé de concours, ça.
Moi, j'en ai jamais vu de pareil. Je te prends les trente sacs.
- Ah non, 20 seulement. Les autres, je les garde.
- Mais qu'est-ce que tu veux en faire ?
- Ma femme aime le bon pain. - Vous n'allez pas manger les 10 sacs.
- Cinq. - Les 5 autres, on les doit.
- On t'a prêté la semence ?
- Trois sacs de semence, et deux que je dois.
Parce qu'Ă un moment, quand j'en ai eu besoin,
il m'a donné 2 pains de sa terre. Alors je rends 2 sacs de la mienne.
- Eh bah, tu les rends gros, les pains qu'on te prĂŞte.
- Les pains qu'on vous prĂŞte, on les rend jamais assez gros.
- Alors, combien les 20 sacs ?
- 130 francs. - PAS PLUS ?
- Comment, "pas plus" ?
Mais c'est un prix, 130 F. Le blé ordinaire, on le paie 110.
Enfin, voyons. Il est beau, celui-lĂ . C'est une affaire entendue.
Ça, c'est un très, très beau blé. Je l'ai reconnu le premier.
Mais quand même, ce n'est pas de l'or. S'il fallait vous écouter…
Alors, dis ? Allez, c'est entendu. 130. D'accord.
D'accord ?
- Cent cinquante.
- Cent cinquante ?
- Je sais que c'est pas de l'or mais j'en veux 150.
- Ça va, mais je prends les 30 sacs.
- Non, les autres, je les garde, je te l'ai dit. Ça va ?
- Allez, ça va.
Musique entraînante
…
Musique festive
…
- Tu es contente ? - Je serais difficile.
- Combien il a mis sur le reçu ? - 3 000 F.
- Trois mille francs ? Trois mille francs…
J'ai jamais vu ça.
C'est pas gros, tu sais. Et c'est jamais que du papier.
On doit moins suer Ă faire de l'argent qu'Ă faire du pain.
- Mais avec ça, on peut tout acheter.
On va aller au magasin que nous avons vu, Au Gaspilleur.
Je vais t'acheter une culotte de velours et une veste en velours.
Avec les gros boutons chasseurs, tu sais ?
- Et toi ? - Oh, moi…
- Si tu t'achètes rien, moi non plus.
- On verra.
- On commence par toi, ou je ne veux rien.
- Mais moi non plus, je ne veux rien.
- Et alors, qui commande, dans un ménage ?
- L'homme, pour tout, mais pas pour ça.
- Moi, je veux commander pour ça.
- Quel caractère, depuis que tu es riche !
- Oh… Pourquoi tu dis que je suis riche ?
Car j'ai ton argent sur moi ?
- Pourquoi ce serait mon argent ? C'est moi qui fais le blé ?
- Naturellement. - J'ai mené la charrue ?
- Non, tu n'as pas mené la charrue, tu n'as pas frappé avec le fléau,
mais le 1er grain de blé, c'était toi.
Allez, viens, fille.
…
Musique entraînante
…
Il sifflote.
…
- Arsule.
Arsule ?
- Que me voulez-vous, monsieur ? Vous vous trompez de personne.
- Ça par exemple. Je vous demande pardon. Ça, c'est trop fort.
Plus je vous regarde, plus je me demande si c'est toi ou si c'est vous.
Vous êtes peut-être sa sœur. - Je n'ai pas de sœur.
- Écoutez… Vous me connaissez pas, moi ?
- Il me semble que je vous ai vu quelque part.
- Oui, enfin. Gédémus, rémouleur, couteaux, ciseaux…
- Non. Je vous remercie, monsieur. Je n'ai rien Ă faire aiguiser.
- Regardez-moi bien.
Ça a fait hop.
Ça a fait hop.
Ça vient de faire hop.
Ça ne vous dit rien ? Tu as peur que je te fasse du mal ?
- J'ai peur de personne. J'ai mon homme pour me défendre.
- Excusez-moi mais je voudrais pas passer pour un imbécile.
Et que vous me disiez que tu n'es pas toi… Tout de même.
- Mais que lui vouliez-vous ?
- Rien. Lui parler du passé, de nos longues promenades,
avec la baraque qui nous suivait gaiment.
Elle suivait… - Elle vous suivait toute seule.
- Oh non. Tire, pousse. Pousse, tire. Tire. Pousse.
- Tire, tire, tire… Et qui c'est qui tirait ?
- Eh bah, chacun sa part. Et puis le soir, le bivouac.
La soupe.
Et puis alors, le… le noyé.
Les gendarmes. Ah…
C'était le bon temps.
- Oui. Et malgré ce bon temps, elle vous a quitté.
- Et je le regrette. Malgré la bonne soupe que je lui donnais.
- C'était elle qui vous la faisait.
- Mal.
- Comment, mal ? - Ah ! Vous voyez bien que c'était toi.
- Vous faites erreur. C'était une autre.
Qui vous a quitté.
Si vous l'aviez aimée, peut-être qu'elle vous aurait aimé aussi.
Si elle vous avait quitté, elle serait revenue.
- Elle est pas revenue car elle a pas voulu ?
- Je le penserais comme ça.
- Pourtant, j'ai failli être guillotiné pour elle.
Ça compte, dans une histoire d'amour. Guillotiné, un rémouleur !
Si elle savait que j'étais arrêté par les gendarmes, interrogé,
enfermé, enchaîné, sur la paille du cachot.
On m'accusait de l'avoir assassinée. - Pour vous, c'était pas vrai ?
- Que je l'ai assassinée ?
- Non, mais que vous ayez commencé ?
- Mon seul mal, ça a été de l'atteler à la baraque.
- Il me semble que c'était un joli commencement.
Adieu, monsieur. J'ai mon homme qui m'attend, et je languis de lui.
- C'est elle, mais… elle a changé.
Si elle a tellement changé, c'est peut-être pas elle. C'est ça.
C'est une autre qui n'a pas changé.
VoilĂ .
Oh oui, voilĂ .
Aiguiseur ! Couteaux, ciseaux !
Musique festive
…
- Tu as trouvé ce que tu voulais ? - Oui. Tiens.
Défais le paquet.
- Oh…
Oh bah tu sais, toi, tu as des idées…
Tu as de ces gentillesses que vraiment, je…
- Y a longtemps que j'en avais envie.
- Oh oui ? Elle est belle.
- Et puis tiens, y a encore ça.
Et puis ça.
- Dites, vous avez pas honte de faire ça dans la rue ?
- Oh, ça fait du tort à personne.
- Oh, d'oĂą tu le sors ! Tu sembles maire.
- Oui. Mais à Aubignane, il y a pas beaucoup d'électeurs, tu sais.
- Tu as bien vendu, apparemment. - 3 000 francs.
- Non ?
Pour de bon ? - Pour de bon.
J'ai les sous.
- Bah ça alors, ça me fait plaisir. Alors ça, ça me fait plaisir.
Bravo, Panturle.
Mais une chance comme ça, dis, ça s'arrose.
- Ça s'arrose ? Mais avec quoi ?
- Tu as pas envie de prendre l'apéritif ?
- L'apéritif, moi ? Non. Oh Dieu garde.
Que j'aille m'asseoir parmi ce monde, avec ces gens, cette musique ?
Ça me fait un zouzou dans la tête. À l'endurer, je deviendrais fou.
Non, merci, l'Amoureux, mais l'apéritif, c'est pas pour moi.
- C'est pas à lui de payer l'apéritif. C'est toi qui as le beau costume.
C'est à toi d'inviter les amis. - D'habitude, c'est comme ça.
- Ah bon. Allez prendre l'apéritif tous les deux,
parce que j'ai une commission importante Ă faire.
- M'acheter quelque chose ? - Non.
Tu vois comme je suis brut. J'y ai même pas pensé.
Mais tiens, voilà l'argent. Achète tout ce que tu voudras.
Je vous retrouve à quel café ? - À celui qui fait le coin de la place.
- De la place ? Bon, alors je te confie tout ça.
Bah voilà . À tout à l'heure.
- Qu'est-ce que tu vas faire ?
- Je vais faire un plaisir Ă quelqu'un.
Gaubert ?
Tu m'entends ?
C'est ton ami.
C'est Panturle.
- Tu crois qu'il t'a reconnu ?
- Gaubert ?
Je suis venu te voir pour une chose importante.
Une chose grave.
Une chose… qui te fera plaisir.
Tu sais, là -haut, le blé que je t'avais dit ?
Je l'ai fait.
Oui.
Tiens.
Regarde.
Il gémit.
- Fais… Fais-le-moi toucher.
…
Tu… Tu lui diras merci.
Tu… Tu l'embrasseras pour moi.
… - Gaubert ? Qui ?
- Celle…
Celle du blé.
Arsule chantonne.
…
- HĂ©, l'homme !
Qu'est-ce que tu veux ?
- La maison de Panturle, c'est ici ? - Oui, c'est moi.
- Salut.
- Salut.
- Écoute, j'étais venu pour te voir.
Ça te fait rien que je rentre ? Dehors, il fait pas chaud.
- Entre, et ferme la porte.
- Il fait meilleur ici. - Oui. Il fait pas mauvais.
Tu es seul ? - Oui.
Et pourquoi tu as ça ? Tu crois pas que je suis venu pour ça ?
Je suis pas un bandit, moi.
- Oh…
- Hé… C'est un bon couteau, ça.
Je m'y connais parce que de mon métier, je suis aiguiseur.
- Ah, c'est ça.
- Oui…
C'est ça.
- Eh bah, assieds-toi.
Tu vois, moi aussi, de temps en temps, je l'aiguise.
- Si tout le monde faisait comme toi, je serais au chĂ´mage.
- Si je t'avais attendu pour aiguiser mes outils,
je t'aurais attendu longtemps.
- Pourtant, je suis venu, une fois, par lĂ .
Devant cette maison. Mais y avait personne.
Oh pis ce jour-là , j'étais embêté tout le temps.
Et pis ce jour-là aussi, j'ai repêché un homme…
qui se noyait dans le trou des Chaussières.
- Oui… Je sais.
- Ah…
Tu sais ?
- C'était moi.
- Ah…
C'était toi ?
Bon.
Parce que comme ça, tu pourras me dire et m'expliquer.
Et ça ne sera pas pour rien que je serai venu jusqu'à Aubignane.
VoilĂ en deux mots.
Cette fois-là , puisque c'était toi,
j'étais avec une femme.
Je vais te dire
tout bien comme il faut, pour que tu me comprennes.
C'était une que j'avais ramassée. On s'entendait… à peu près.
Et puis cette nuit-là , elle a disparu comme de la buée.
Elle s'est fendue dans l'air du jour.
Toi, je comprends, tu t'es remis comme le frais de la nuit tombait,
et tu t'es trouvé là , tout seul, parce que tu nous voyais pas.
Nous étions couchés sous les saules. Tu pouvais pas nous voir.
Puis tu es parti. Ça, c'est naturel.
Mais elle… Ah, j'ai pas encore compris.
Alors, je voulais te demander,
comme j'ai déjà demandé aux autres, à ceux des fermes :
des fois, en te promenant par lĂ , pour chasser,
tu l'aurais pas rencontrée ?
Morte ou vivante.
Enfin, de toute façon, n'importe comment, pour savoir,
afin que je sache, enfin… Tu me comprends ?
- Et pourquoi tu veux savoir ?
- Parce que je vais te dire.
Cette femme-là , je l'avais ramassée un jour à Sault.
Ce n'est pas de la fine fleur, non.
Pas précisément.
Moi, pas vrai, j'étais pas difficile.
Et puis, dans mon métier, je gagne pas beaucoup.
Les pauvres, ils prennent les femmes qu'ils trouvent.
Et celles qu'ils trouvent, c'est pas toujours les plus belles.
Seulement pour les choses de la maison, elle valait pas un pet de lapin.
Tiens, moi, j'aime la soupe de haricots secs. C'est mon droit.
Avec quelques pommes de terre, des pommes d'amour, du basilic.
C'est pas difficile, hein ? Elle l'a jamais réussie.
Et puis, pour le sentiment, tiens,
voilà une chose qu'on aime. Ça coûte pas beaucoup les grands mercis,
et ça montre qu'on est bien élevé, et puis ça se doit.
Et bah pour ces choses du sentiment, c'était du bois mort ou de la pierre.
Tu peux te mettre lĂ , Ă lui donner tout ce qu'elle veut,
à lui porter ci, lui porter ça, lui aplanir la vie du jour,
rien. Comme du bois !
Tiens, j'ai eu un chien, moi.
Elle chantonne.
J'en avais plus de satisfaction.
Si je te mens,
que le pain m'étouffe, que le vin m'empoisonne,
que je meure devant toi, sans confession.
…
Voilà , collègue. Je t'ai tout dit.
C'est pour ton bien.
Il m'a semblé te voir, à la foire.
Et on m'a dit que tu sais oĂą elle est, cette femme, toi.
- Oui, je le sais. Elle est ici, avec moi.
- Et alors ?
- Alors… rien.
- Après tout ce que je t'ai dit ?
- Oui, après tout ce que tu m'as dit.
Parce que ça ne compte pas. Et voilà .
Et si elle est si mauvaise que ça, tu dois être bien content
d'en être débarrassé.
- Content ? Dans un sens, oui, je suis content.
Seulement, cette femme, je l'ai sauvée des brutes qui la martyrisaient.
Moi, je l'ai sauvée.
- Moi aussi, tu dis que tu m'as sauvé. - Et c'est vrai.
C'est formidable ce que j'en ai sauvé, des gens.
- Tu n'as pas l'air d'un sauveur. - Et pourtant.
Et puis, elle a disparu. Je suis
allé prévenir les gendarmes.
Ils m'ont gardé deux jours.
Et ça, c'est des souvenirs qu'on oublie pas.
C'était ma femme. Je l'ai nourrie pendant des mois.
- Tu l'as nourrie, c'est possible.
Et toi, collègue, tu as pensé
que comme ça, elle t'avait donné des mois de sa vie à elle
et que pendant tout ce temps-lĂ ,
tu as un peu pensé qu'elle se figurait sa vie finie
et le reste des jours pareil Ă ceux qu'elle passait avec toi ?
Écoute… Te fâche pas, hein.
On est ici pour se parler, pour se dire tout face Ă face.
Tu dis qu'elle n'était pas belle.
Mais toi, tu n'es guère joli.
Ça ne devait pas lui donner le rire d'être tout le temps avec toi.
Tu me comprends ?
- Elle te l'a dit ? - Non.
Elle m'en a jamais parlé. Ça prouve que ce ne sont pas de bons souvenirs.
Alors, si elle a mangé ton pain, à mon avis, c'est payé.
- Ça va, peut-être, oui. C'est peut-être payé.
Seulement, maintenant, je suis seul.
Et si je tire la bricole pendant des heures,
après, mon bras, il tremble, et je peux plus rien aiguiser.
Elle m'aidait à traîner.
- Tu veux que je te la traîne ?
- Non. Bien entendu.
Mais enfin, puisque tu veux garder la femme,
Ă la place,
donne-moi un âne.
- Bon. Ça va.
Je ne suis pas de ceux qui prennent dans le bien des autres.
Et j'aime quand on se parle en face.
Ă€ vrai dire, je savais qu'un jour ou l'autre, tu viendrais.
Comme tu es venu aujourd'hui, on va régler ça aujourd'hui.
Puis ce sera fini. Hein ? Tu vas voir.
VoilĂ .
L'âne, je te le paie.
Tu comprends ?
Je te remplace la femme…
par un âne.
Tu comprends ?
Je te donne de quoi acheter un âne.
- Cent francs. - Et c'est fini.
- C'est tout. C'est fini.
Seulement, Arsule, elle avait pas besoin de harnais.
Tandis que l'âne, lui,
il aura pas des mains pour prendre le brancard.
Alors…
- Ah oui… - Le harnais ?
- Bon. Mais combien ça coûte, le harnais, pour un âne ?
Hé… Attention, hein, c'est pas pour un mulet.
C'est pour un âne.
- Bah… D'occasion, pour 50 francs…
- Oh… Oh, ça va.
D'accord.
VoilĂ .
Attends.
Tu vas me signer un papier.
- Un papier ? - Oui.
- Pourquoi ? Ça se fait pas, des choses comme ça.
- Ça se fait pour tout. Surtout pour l'argent.
Tu vas…
Tiens, tu vas écrire là : "Reçu 150 francs".
Et puis après, tu signeras. Ça ira comme ça.
Il en faut pas plus.
On saura toi et moi ce que ça veut dire. C'est le principal.
- "Reçu" avec un s ? - Reçu.
Arsule chantonne.
…
Fais un trait, sous "150", que ça se voie bien.
Qu'est-ce qu'il y a d'écrit, là -dessous ?
Petit rire
- "Gédémus". C'est mon nom.
- Ah bon.
…
- Maintenant…
je pars.
- Oui.
- Tu veux pas que je lui dise… au revoir ?
- Pour quoi faire ?
- Ça serait pour un peu me faire plaisir à moi.
Ça servirait toujours à ça, tu comprends ?
Tu veux pas ?
- À quoi ça servirait ?
- Eh bah, je te le dis : Ă me faire plaisir.
Donc… - À rien.
- Rien.
- Au revoir.
…
- Au revoir.
Dis, si tu veux,
le couteau que tu aiguisais, tout Ă l'heure, je pourrais te le finir.
Toi, tu aiguisais naturellement, mais pas tout Ă fait comme il faudrait.
Tu me comprends ? - Je te comprends et je te remercie.
Mais je continuerai Ă l'aiguiser moi-mĂŞme.
C'est pas très bien, mais pour moi, ça me suffit.
- D'accord.
Alors adieu, Panturle. - Adieu.
Elle chantonne.
- Dis ?
Tu sais ce que je t'ai dit tout Ă l'heure sur la femme ?
C'est pas vrai.
- Je sais.
- C'est mĂŞme tout le contraire.
- Je sais.
…
- Si des fois tu lui parles de la chose,
dis-lui que je t'ai demandé 1 000 francs.
Ça sera mieux.
Elle sera plus fière.
Adieu, Panturle.
Musique entraînante
…
Musique grandiose
…
- Oh !
…
Tiens, Jasmin.
- Alors, Panturle, ça se fait bien ? - Ça se fait pas tout seul.
Mais, tout de même, ça se fait pas mal.
C'est… le défonçage qui a été dur. - Je te crois.
- Mais au 2e passage, ça va tout seul.
Et alors, par quel hasard tu viens chez nous ?
- Figure-toi qu'hier, en rangeant une armoire,
la Belline a trouvé une grosse enveloppe pliée dans un papier journal.
Y avait le testament du père avec 15 000 francs.
Il siffle.
Et puis y avait des plans, des vieux actes de notaire.
Enfin, des choses du cadastre.
Et d'après ces papiers,
le père me laisse de grandes pièces de terres, de son père.
- Je vois où c'est. Du côté de Reillanne.
- Oui.
- En plein Midi. Une terre aussi riche qu'ici.
- Ah…
C'est qu'elle est belle, celle-lĂ .
- Ah oui, elle est belle. - Regarde-moi ça.
- Elle est profonde,
elle est bien reposée.
C'est de la terre qui peut nourrir du monde, va.
- Combien t'as eu pour ton blé ? - 3 000 F.
Mais j'ai gardé 500 kg pour moi.
J'en ai pas fait beaucoup, je voulais essayer.
Cette année, je veux faire le double, et j'achèterai un cheval.
- Il est pas tien, celui-lĂ ? - C'est celui de l'Amoureux.
Et alors, Ă quoi tu penses ?
- Que peut-ĂŞtre, je vais quitter la compagnie.
- Ils sont pas gentils avec toi ? - Mais oui, ils sont gentils.
Mais j'ai pas d'instruction,
je deviendrai guère plus que ce que je suis.
Et maintenant, dans les villes, ça devient impossible.
Ils font tous de la politique :
royalistes, syndicalistes,
communistes, radicalistes…
Ils veulent tous t'embrigader contre quelque chose.
Et avec ça, toujours à obéir à quelqu'un ou à quelque chose :
le… le percepteur, les gendarmes,
la loi, le règlement, la morale, le chef de gare…
Écoute, je sais pas si c'est que j'ai mauvais caractère,
mais d'obéir toujours, ça m'occupe trop.
Alors si la terre d'ici pouvait me nourrir moi et mes petits.
- Mon pauvre, elle en a nourri des millions avant toi.
Pourquoi elle te refuserait ?
- Ça ferait plaisir à ma femme pour les petits.
- Viens déjeuner avec nous. Nous en parlerons avec Arsule.
- C'est ça.
- Tu sais comme elle est intelligente. Elle te dira ce qu'il faut faire,
combien il te faut de chèvres, combien de poulets, de tomates…
Enfin, ainsi de suite.
- Avec les 15 000 F, je peux faire réparer la maison.
- Laisse-moi finir ma raie, et nous monterons au village.
- Laisse-la moi faire, celle-lĂ .
- Ah, Jasmin, si tu me la fais tordue…
- Dis, avant le régiment, j'en ai fait, déjà .
Pas beaucoup, mais j'en ai fait.
- Eh bah ça va. Je vais conduire le cheval.
- HĂ©, attends. Attends. - Oh !
- Que j'enlève ma veste. - Oui.
En général, les costumes pour obéir, c'est pas des costumes pour travailler.
Tu es prĂŞt ? - Allez, vas-y.
- Allez, mon beau. Hue !
Musique grandiose
…
…
Musique entraînante
…
…
Fille ! Eh bah quoi ?
Qu'est-ce que tu as ? Hein ?
- C'est rien. N'aie pas peur.
- Comment ça ? De tomber, d'être pâle ? Qu'est-ce que tu te sens ?
- Oh mais c'est rien, va. C'est pas de maladie. Au contraire.
- Au contraire ?
Fais voir un peu, toi.
On dirait que… t'étais pas si grosse.
Hein ? - Eh bah non.
Bah tu le sais, maintenant.
- Sûr ? - Oh oui, sûr.
Et il est bien vivant. Je viens de recevoir un coup de son pied, lĂ .
- Oh bah toi… T'as des idées, tu sais…
Tu as des idées…
Ça, je le finirai tout seul tout à l'heure.
- Tu sais, je peux t'aider.
Ce que j'ai eu, c'était de plaisir et de surprise.
- Non, non, non. Tu as ton travail, maintenant.
Le blé, c'est ma graine à moi.
Toi, occupe-toi de la tienne.
Viens lĂ , fille. Viens. Viens Ă la maison.
…
Sous-titrage : HIVENTY
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