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...
-Comment tu fais
pour pas comprendre que je suis toujours au Bataclan ?
-Ces choses-là, ça se décide.
-Comment j'ai pu croire pendant 2h30 que mon sac en vachette
allait me protéger d'un mec avec une kalachnikov ?
-On se sent coupable. -Coupable de quoi ?
-Je sais pas, justement.
-C'est quoi ? -Le gilet du terroriste.
L'explosion a troué le béton.
-Nassim tenait le bouclier. -C'est un énorme risque.
-J'ai vu la fosse. Je me serais battu pour être premier de colonne.
-C'est vous ?
-Oui, elle est enceinte,
mais elle est blonde. C'est pas la bonne.
-Je veux vivre avec toi. Tout reconstruire avec toi.
Mais je suis pas un cadeau.
-Je pensais :
si l'un de nous deux doit mourir, c'est moi, pas elle.
Je raconte partout que j'étais prêt à mourir à la place de Marie
pour qu'elle voie les filles grandir.
Plutôt classe, non ?
Ca en jette.
On me regarde avec respect, ça m'est pas arrivé souvent.
Mais en vrai, c'est bidon.
J'avais peur.
Juste peur.
Comme une merde.
Je pensais qu'à ma gueule.
C'est pour ça que je l'ai pas regardée, Marie.
Pour pas penser à elle, à son angoisse.
Et encore moins aux filles. Non, je pensais qu'à moi.
Rien qu'à moi.
C'est tout ce que je pouvais faire.
C'est moche.
Minable.
J'ai froid. Je vous jure, j'ai froid.
J'ai honte.
...
Bip.
Téléphone.
...
-Oui, p'pa ?
*-Dis-moi, Permaliss, le dossier de presse, 5 000 flyers.
*C'est possible de les livrer une semaine plus tôt ?
*Ca les arrangerait.
-Ecoute, là, franchement...
*-Faut que tu saches : je leur ai dit oui.
-Ah bon ?
OK, ça sera fait.
*-Parfait, salut. -Salut.
-C'est pas possible. On n'a même pas commencé.
-Je sais.
Imprimante.
...
-On invite qui samedi ? J'ai oublié.
C'est Raphaël ?
-Et aussi Victor et Margot. -Ca fait beaucoup, chéri.
-A trois, c'est plus drôle.
-Oui, d'accord... On verra.
J'appellerai leur maman pour voir s'ils sont dispos.
Salut !
-Je ferme la boîte. J'en peux plus de ces conneries.
-Quoi ?
-Je dépends des contrats de merde
que mon père me refile au compte-gouttes
comme on nourrit un comateux.
C'est fini, je l'emmerde.
Je l'emmerde, c'est fini. J'arrête.
-C'est impossible. Sur mon salaire, on n'y arrivera jamais.
-Je sais. Je peux pas faire autrement.
-Arnaud.
Arnaud !
...
-Je t'ai trouvé tout de suite.
Ca va, papa ?
-Oui.
-Devant les autres, il fait des grandes déclarations.
Ca... Et moi, j'y crois.
Mais une fois à la maison...
-Oui ?
-On se parle plus.
Même avec les filles : il est là, mais il est pas là.
Enfin... Il s'en occupe, ça, je peux pas dire.
Il leur prépare à manger, les emmène à l'école.
Mais dès qu'il peut, il s'enferme et gratte sa guitare.
Ou il regarde les actualités sur le Net
jusqu'à ce que ça lui sorte par les yeux.
J'ai l'impression de le voir...
se détruire en direct.
C'est comme s'il disparaissait. -Qu'est-ce que ça vous fait ?
-Ca me poursuit.
Je sais pas... exactement ce que ça me fait, mais...
Il me...
Il me fout la trouille.
Je ne veux pas
qu'il m'entraîne dans son trou noir. Je ne veux pas.
Ca va pas tenir, tous les deux.
-Dis-moi, pourquoi t'as pas choisi la même psy que les autres ?
-Ici, c'est plus près de la maison. C'est plus pratique.
Tu me connais : je me simplifie la vie.
En vrai : j'ai pas voulu suivre les conseils des flics ou des amis.
Pendant 2h30, deux types m'ont fait comprendre que j'allais mourir,
qu'ils décidaient pour moi,
qu'ils avaient pris le contrôle.
Plus personne ne dira où je dois aller et ce que je dois faire.
Y a que moi qui choisis.
Je vais être en retard.
Merci bébé.
-A tout à l'heure. -Oui.
Y a un truc.
A chaque fois que les victimes se retrouvent dans les soirées,
les concerts, les assos, au bistrot...
Tout le monde se réconforte, s'embrasse... sans arrêt.
Ils se serrent dans les bras, ils ont besoin de câlins...
Tous ces contacts physiques, j'ai pas l'habitude.
Mais je peux pas refuser, ils le prendraient mal.
Je sais pas quoi faire.
J'aime pas qu'on me touche.
Mais si y a un truc que le Bataclan a permis,
c'est le retour de mes filles.
Depuis le divorce avec leur mère, je les voyais plus beaucoup.
Et là, brusquement, le lendemain, elles sont venues à la maison.
Elles ont eu peur de me perdre.
Elles m'ont pris dans leurs bras.
Elles ont pleuré.
Ca arrivait jamais, ça.
Ca m'a fait du bien.
Et...
Quand j'y repense, là, maintenant, ça m'en fait encore.
Et avant, quand elles m'appelaient, au téléphone ou en me voyant,
elles m'appelaient papa.
Maintenant, je sais pas pourquoi, elles m'appellent "papa-père".
Bizarre, non ?
Comme si elles avaient récupéré un autre père.
Un double père.
Le papa d'avant et le père d'après le Bataclan.
-Et vous ?
Vous vous sentez double ?
-Non, pas du tout.
J'ai pas de problème de ce côté-là.
Elles, je sais pas, peut-être.
Elles ont deux pères :
celui à qui elles reprochent la séparation
et celui qui a failli mourir. -Certainement.
C'est une très bonne chose qu'elles aient su revenir vers vous
et vous prendre dans leurs bras.
Vous avez raison de vous en réjouir.
Il est normal de se sentir double après un traumatisme pareil.
C'est une réaction instinctive, un réflexe de survie.
Un être humain en danger
prend de la distance avec la réalité qui le menace.
On appelle ça la dissociation.
C'est pourquoi
vous pouvez avoir le sentiment
de raconter l'histoire de quelqu'un d'autre.
-C'est exactement ça.
...
C'est tout à fait ça.
Bonsoir.
Bonsoir. -Bonsoir.
-Cadeau.
On y va ensemble.
Les Fleshtones.
Ils viennent jamais à Paris. Ca va être super.
-Je sais pas vraiment si je vais... -Excusez-moi.
Je peux avoir la même chose ?
Je t'ai pas tout dit.
Le site pour lequel je travaille te prend comme photographe.
C'est pas génial ?
-Si, mais photographe, je suis pas pro, j'ai pas de...
Je serai pas à l'aise avec le bruit, la foule,
les sorties de secours.
Tu sais bien.
-Je serai là, David. On y va ensemble.
On va faire plein de concerts ensemble.
Tu vas te sentir de mieux en mieux.
Tu vas devenir un bon, un très bon photographe.
J'ai aucun doute.
J'ai retrouvé les deux cousins dans le couloir avec nous.
Ils préfèrent tourner la page.
Et la femme, je l'ai pas retrouvée.
J'ai mis des messages partout : silence radio.
-J'aurais aimé qu'on se retrouve tous.
Mais on va pas forcer les gens.
Ils ont le droit de vouloir tourner la page.
S'ils y arrivent.
...
-David, c'est ça ? -Oui.
-Arthur, enchanté. -Bonjour, Vera.
-David, enchanté.
-Tu veux un café ? -Oui, je veux bien.
-Vera, t'en veux ? -Non merci.
-Alors ? Dis-nous : qu'est-ce qui t'a décidé à venir ?
-Euh... Merci.
Je voudrais...
-Vas-y. -Merci.
Je suis venu parce que je...
Je sais pas... Je sais pas vraiment si je peux,
ou même si c'est possible, mais j'aimerais bien...
servir à quelque chose.
C'est pas juste pour moi, mais je peux pas rester seul,
dans mon coin, avec mes...
séquelles, problèmes... Enfin, faut pas.
-C'est quoi, les séquelles ?
-Parfois, je peux plus bouger.
Je suis seul dans ma chambre et je fais rien, je reste là.
Y a plus rien dans les veines.
Ou au contraire, si j'arrive à sortir, ça brûle.
Je vois tout, j'entends tout.
Les portes claquer, les voitures ralentir, les gens marcher...
J'ai peur de tout.
Les "vagues noires", je les appelle, les moments où...
où je me laisse envahir par l'angoisse, la paralysie
et l'envie de mourir. Mais je veux pas qu'elles gagnent.
Les associations peuvent servir à ça, aussi... A pas être seul,
à être avec les autres. Et comme je disais, aussi,
pouvoir... servir à quelque chose. -T'as appris tout ça par coeur
avant de nous le resservir ?
-Oui, je l'ai même écrit.
Sinon, j'aurais pas pu le dire.
Sinon, je parle pas, je m'écroule.
-Je comprends très bien.
On fait tous la même chose d'une manière ou d'une autre.
Excuse-nous.
Vera, pourquoi tu parles comme ça ? -Ca sonne faux.
Ca me fout la trouille.
-Ca me dérange pas qu'on vienne me chercher.
Pas de souci, si ça peut me bousculer un peu.
SMS.
...
Notification Twitter.
E-mail reçu.
Vibreur.
Message reçu.
...
...
-Qu'est-ce qui se passe ?
-Ils ont arrêté Salah Abdeslam.
*-Les policiers attendaient cela depuis quatre mois et quatre jours.
*Ils progressent sans bruit dans une rue de Molenbeek.
*Leur cible : Salah Abdeslam, l'ennemi public numéro un,
*le terroriste des attentats du 13 novembre,
*qu'ils traquent sans relâche. Cette fois-ci,
*ils sont persuadés qu'il est dans cet immeuble.
*Ils le savent dangereux et pensent qu'il n'est pas seul.
*Quelques instants plus tard,
*la police lance des grenades. Détonations.
...
*Une heure plus tard, un échange de tirs nourri.
*A droite, les policiers maîtrisent un homme.
*Il est au sol, blessé à la jambe.
*Quelques instants plus tard, le ministre de la Justice belge
*annonce en parlant de Salah Abdeslam : "Ils l'ont eu."
-Je respire à nouveau.
Je le cherche plus partout, dans les rues, dans le bus.
Je vais cesser de regarder les news tous les quarts d'heure.
Depuis son arrestation, j'y suis allé qu'une fois,
pour voir s'il s'était pas échappé. -Oui, normal.
-Peut-être qu'un jour,
on se retrouvera face à lui.
-Tu veux aller le voir en taule ? -Ils te laisseront pas passer.
-Il sera dans le box des accusés, et nous, en face.
Je sais pas ce que ça me fera. -Face à lui, d'homme à homme,
tu ferais quoi ?
Vous feriez quoi ?
-Tu veux dire...
En réponse à ce qu'ils ont fait ?
-Par exemple, oui.
-J'essaierais de lui parler.
Pas pour le convaincre ou lui faire la morale, mais...
pour qu'il sente l'horreur qu'il a fait vivre aux autres.
-Bien sûr.
Il écrasera une petite larme.
-Je lui demanderais ce qu'il aime comme musique,
ses plats préférés, s'il a déjà goûté au bédo.
Je le ferais parler de son enfance,
du sourire de sa maman, de son goût pour la vie.
-Tu trouves ça drôle ?
Je sais pas... Avec tous ces morts,
les autres qui survivent, mais c'est tout comme...
-On n'a plus le droit de rire ? -J'en sais rien, je te jure.
Je sais pas si on peut rire de tout.
Je suis désolé.
Avant, je t'aurais dit oui, mais là, je sais plus.
C'est ça qu'ils nous ont fait.
C'est ça qu'ils nous ont enlevé.
Si je le voyais, je lui ravagerais la gueule.
-Moi aussi.
Et méchamment. -La justice est là pour éviter ça.
-Amen !
-Ca veut dire quoi ? -Laisse tomber.
-La femme enceinte suspendue à la fenêtre avec moi,
elle m'a retrouvé. -C'est pas vrai ?
-Comment elle va ? -Ben...
On s'est vus, c'était...
C'était chelou.
Je l'ai pas reconnue.
Elle est venue avec son mec, je savais pas quoi dire.
Je me suis demandé si c'était une folle ou vraiment elle.
Bref, je me suis barré vite fait. C'est pas génial, mais...
-Je l'aurais bien rencontrée.
-Peut-être qu'elle baratine, que tout est faux.
-Il paraît
qu'y a des imposteurs.
-C'est ça. On n'est jamais sûrs de rien.
Même moi, souvent...
Je me demande si je l'ai vraiment vécu, tout ça.
Et même, parfois, si...
si je suis pas déjà mort.
-Mais ça va pas ? Eh oh ! T'es complètement barge, toi.
C'est comme pour les billets : qu'est-ce qui t'a pris ?
-Je sais pas trop. J'ai fait du zèle.
Si ça se trouve, en faisant ça,
je vous ai mis en danger, tous.
Sirènes de police.
...
...
...
-Tiens, brûle ça, toi.
-Hein ? -Brûle ça !
...
Briquet.
Sirènes de police.
...
Oh ! Je t'ai demandé de faire ça ?
-Pardon. -Je t'ai dit
de brûler tes billets ? -Pardon.
Rire contenu.
...
-Quelque chose te fait rire ?
-C'était nerveux.
-Tu nous prends pas au sérieux ?
Va contre le mur. -C'était nerveux.
-Va contre le mur, là-bas. Dépêche-toi !
Tourne-toi.
Tourne-toi !
Voilà.
-Non !
-Tu me prends au sérieux, maintenant ?
Je t'entends pas.
Je t'entends pas ! -Oui.
Oui.
-Que ça vous serve d'exemple.
Si y en a un qui fait le malin, je vous bute tous.
...
Hard-rock.
"Caveman", Altitude Music.
...
-Je suis allé à la mer avec Doris, le week-end dernier.
C'était un beau moment.
Sur la plage, on a couru, on a ri comme des enfants.
C'était bien.
Elle est cool, Doris. Elle fait hyper attention.
Elle est très douce avec moi. Elle s'inquiète beaucoup.
Ca me fait du bien, ça...
Ca m'apaise.
Le soir, dans la chambre, elle voulait...
Et moi, j'ai pas pu.
J'ai pas pu.
-Elle vous l'a reproché ?
-Non, c'est moi qui supporte pas.
-C'est si grave que ça ?
-Vous comprenez pas, c'est affreux.
J'aurais mieux fait de mourir.
-Pourquoi ?
Parce que vous avez pas
pu faire l'amour à Doris ?
-Parce que je sais pourquoi j'ai pas pu.
Je le sais trop et j'ai peur de plus jamais le pouvoir.
-Vous pouvez me dire pourquoi ?
-Non, je peux pas.
J'ai honte.
J'ai honte, j'ai peur de devenir fou.
-Racontez-moi.
-C'est les corps.
N'importe comment, les uns sur les autres, nus.
A cause des balles, les...
Les vêtements déchirés. Ils sont nus.
Et je peux pas.
Même mon propre corps dans la glace, je peux pas.
Tout revient.
Les cris, les plaintes, les...
Les odeurs.
L'odeur du sang, ça...
Je peux pas.
Je peux pas.
-La Guadeloupe, ça te dirait ?
Le soleil, les Caraïbes, la mer turquoise...
Life for Paris organise pour nous des stages de plongée.
Ils prennent tout en charge.
Un psy a découvert que la plongée et la sophrologie
soulagent les gens qui souffrent de stress post-traumatique, et...
Les conjoints sont les bienvenus.
Tu viendrais ?
-Ben oui. Je crois bien, oui.
Mais on a un rendez-vous important en fin de semaine.
-A l'hosto ?
Oui, bien sûr.
Je vais pas oublier ! -Après ce qui t'est arrivé,
t'as peut-être pas envie de te mettre ça sur le dos.
-C'est sur le dos que ça se porte ? -Je suis sérieuse.
Tu commences juste à revoir tes filles, alors...
Je me disais que tu le faisais peut-être seulement pour moi,
que t'en avais pas forcément envie. Je comprendrais.
-Je serai là. J'en ai envie aussi.
Tu seras maman bientôt, tu verras.
Tu viens voir les photos de Guadeloupe ?
...
-Je sais pas trop comment dire.
Dans ma tête, ça part dans tous les sens.
Déjà, à la base, je me demandais si je pouvais t'appeler.
-Mais tu l'as fait. Et on est là, donc, vas-y.
-C'est avec David.
Des fois...
Souvent.
Je sais plus comment faire.
Il est tellement...
renfermé sur sa douleur,
comme un bloc.
J'ai plus de place, plus du tout.
Et même la nuit, enfin...
Je veux dire...
Il a plus de désir.
Et quand j'essaye, c'est encore pire.
Enfin, c'est...
Pardon. Merci.
Je me demandais
s'il t'arrivait des choses comme ça avec Stéphane, aussi,
ou si c'est juste moi.
-Doris, Stéphane et moi, on est ensemble depuis des années.
Ca fait une grande différence.
On peut pas vivre les mêmes choses.
-J'aurais pas dû t'appeler.
-Si, t'as bien fait.
Je t'écoute.
-Un truc me fait peur.
-Oui ?
-Ce qui lui arrive me révèle que j'ai les mêmes symptômes.
Dans une foule, je vais pas bien.
Dans le métro, j'ai toujours peur qu'il se passe quelque chose.
Je...
Quand une voiture ralentit, je me dis : "Ca y est."
Y a une portière qui claque ou un bruit qui fait trop de...
qui résonne trop fort, et je sursaute,
je suis en sueur et je...
C'est normal ? Toi aussi, ça te le fait ?
-Un couple, c'est pas forcément être collé l'un à l'autre.
Stéphane, c'est un ours. Il parle pas beaucoup.
Je l'aime comme il est.
Je lui demande pas d'être autrement.
Toi et moi, on n'a pas le même âge, pas la même expérience.
On peut pas et on pourra jamais vivre la même chose, tu comprends ?
-Tu me trouves trop fragile ? -Non, pas du tout.
-Si. -Tu es comme tu es.
-Tu trouves que je suis trop fragile pour David ?
-David est l'ami de Stéphane. Je le connais à peine.
Je peux pas répondre à ça.
Qui je suis pour savoir si vous pouvez vous accorder ?
-Ouais...
-Doris,
pourquoi m'appeler moi plutôt que Caroline ou Marie ?
-Elles sont derrière le linceul.
-Le linceul ?
-Elles sont derrière un voile.
Elles y étaient, elles l'ont vécu.
Moi non, et toi non plus.
Je pensais que tu pouvais me comprendre.
-Ce que je crois,
si t'es patiente,
généreuse, comme t'as l'air de l'être,
et si tu lui donnes du temps, ça va bien se passer.
Doris, désolée, je suis en retard, je dois filer.
Je te laisse ça. J'ai rendez-vous.
-Merci.
-Ca va aller. Salut. -Salut.
...
-Vous vivez avec M. Toutlouyan ? -Oui.
-Ca nous prendra quinze minutes, pas plus.
C'est une formalité, pour les assurances.
Donc, vous souhaitez accompagner votre conjoint en Guadeloupe
pour le stage de plongée du mois d'août.
Vous êtes sportive ?
-Je m'entretiens.
Footing, piscine, quand je peux...
-C'est déjà pas mal.
Estimez-vous que votre couple va bien ?
-Oui, sans hésiter.
-Le traumatisme subi par votre conjoint
a-t-il modifié l'équilibre de votre couple ?
-Forcément un peu.
Il est plus irritable.
Il a du mal à dormir.
Quand il voit les autres rescapés, ça fait moins de temps pour nous.
Mais je le comprends, j'accompagne. Ca se passe bien.
-Vous avez des enfants ? -Non.
On essaye.
On doit passer par une FIV.
On a commencé les traitements avant le Bataclan.
Et depuis, c'est...
-Oui ?
-C'est plus vraiment la même chose. Comme si...
Mais je le comprends très bien.
Comme si, pour lui, c'était passé au second plan.
Je peux pas lui reprocher. Il vient et s'y prête sans problème.
Mais plus ça va, et...
moins il parle du petit bonhomme qu'il rêverait d'avoir.
Il a déjà trois filles d'un premier mariage.
Elles sont grandes.
Souvent, je me dis que,
pour lui, ça n'a pas la même importance que pour moi.
Forcément.
Vous lui direz pas ce que je viens de raconter ?
Mais je réalise en vous parlant
que je suis un peu seule avec cette histoire-là.
C'est la mienne et pas la sienne.
Et y a pas beaucoup de place pour la mienne.
Voilà.
Je pense pas, finalement, que j'irai en Guadeloupe.
...
-C'est pas bon ?
-Je ne m'attendais pas à ça, et je comprends pas pourquoi.
-Si vous, vous comprenez pas, c'est pas moi qui peux vous expliquer...
-Excusez-moi.
J'essaie de me figurer ce qui s'est passé.
-Un gros stress, peut-être ?
-Oui, le Bataclan.
J'imagine.
-Non, vous n'imaginez pas.
-Non, bien sûr.
Je suis désolée.
-Dites-moi plutôt ce qui m'attend.
-Sur le plan neurologique, ça évolue plus vite
que je ne pensais. Il est possible que,
dans les mois qui viennent,
vous perdiez le contrôle de vos membres inférieurs
et que vos muscles faiblissent.
Mais je n'ai aucune idée du rythme auquel ça va se produire.
On peut espérer
que ce soit lent, mais on ne peut rien prévoir.
-Je ne vais pas me laisser faire.
J'ai résisté à deux terroristes.
Je vais regarder la maladie droit dans les yeux.
Elle ferait bien de se méfier.
-C'est...
J'y arrive pas, je peux pas.
J'y arriverai jamais, je crois.
-Quoi que ce soit, ça ne sortira pas d'ici.
-Peut-être, mais... je peux pas.
C'est impossible.
C'est ça qui m'empêche de dormir.
Je revois tout, ça me ronge, ça ne me quitte pas.
Je me pardonnerai jamais.
-J'ignore quelle est cette chose si douloureuse pour vous,
mais en parlant, c'est comme si vous la posiez sur mon bureau
et qu'on pouvait la regarder ensemble.
Et peut-être mieux la comprendre ou l'éclairer différemment.
-Non, je peux pas.
-On a tout le temps.
...
-J'ai aidé les terroristes.
-Vous pouvez m'en dire plus ?
-Je les ai aidés, c'est tout. J'ai participé.
En parler ne changera rien. C'est ça qui s'est passé.
-(T'as eu des news ?)
-(Aucune. Après tout, c'est ce qui était prévu.)
(T'as assez de balles ?)
-(Le chargeur, il est où ?)
-Toi.
Regarde-moi.
Ouais, toi.
Sur les fauteuils, près de la rambarde, y a une sacoche.
Tu vas me la chercher.
C'est ta copine ?
Si tu y vas pas ou si tu décides de pas revenir,
je la tue.
-Je... J'y vais.
Râles et gémissements au loin.
...
Râles, pleurs, gémissements. De nombreux portables sonnent.
...
...
Allez vous rasseoir.
T'as parlé aux keufs ? -Non.
-T'es sûr ? -Oui.
-T'as mis du temps. -J'ai couru, cherché la sacoche...
J'ai été au plus vite. -T'es pas essoufflé. T'as couru ?
-Oui. -Ah bon ?
-Oui.
Y a des gens qui se sont levés pour se révolter, pour...
les insulter, et qui sont morts à cause de ça, et moi, j'ai...
Je les ai aidés à recharger leurs armes. Donc...
Je fais des cauchemars toutes les nuits.
-Vous n'avez pas eu le choix, Grégory.
Vous ne pouvez pas vous en vouloir.
Tout le monde est très heureux que vous soyez encore vivant.
C'était longtemps avant l'assaut ?
-Non, pas trop.
-Y a pas eu d'autres blessés
ni d'autres morts après cet épisode.
Ce ne sont pas ces balles
qui ont tué... -Mais y aurait pu.
Je connaissais leurs intentions.
C'est avec ces balles qu'ils ont tiré sur la BRI.
-C'est vrai.
Et c'est eux qui ont tiré. Pas vous.
Ils ont donné un rôle à chacun des otages.
Un homme a dû crier à une colonne du RAID de s'éloigner
quand elle s'est engagée dans le passage.
Ils ont fait de lui une sentinelle ou un porte-parole.
Vous iriez le lui reprocher ?
-Mais en l'occurrence, il les a sauvés.
Comment vous savez ça ?
-J'étais de garde, cette nuit-là.
Je suis psychologue et profileuse pour la BRI.
Quand il le faut, je les accompagne sur le terrain.
J'étais devant le Bataclan.
J'étais avec l'équipe chargée de négocier avec les terroristes.
J'ai suivi ça de très près, vous voyez.
-Je savais pas.
Donc, vous étiez là.
C'est pour ça, alors.
-Pour ça quoi ?
-Que c'est si facile de vous parler.
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