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Je joue le r�le d'une petite vieille,
rondouillarde et bavarde,
qui raconte sa vie.
Et pourtant, ce sont les autres que j'aime filmer.
Les autres qui m'intriguent,
me motivent,
m'interpellent,
me d�concertent,
me passionnent.
Cette fois-ci, pour parler de moi, j'ai pens� :
"Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages."
Moi, si on m'ouvrait, on trouverait des plages.
Mets-le l� !
Juste apr�s la marque.
Juste apr�s.
Et face � la mer.
Face � la mer, comme �a.
Tournez ! Faites le grand tour.
Parall�le � la mer.
Viens sur moi, C�line.
Soul�ve le machin.
C'est �a, l'id�e.
Voil�.
�a tient, l� ?
Avec le vent du nord comme �a, �a devrait pas tomber.
Je fais expr�s avec mon foulard, mais c'est rigolo.
J'esp�re que �a va faire �a.
Tout ce que tu auras film�, ce sera �a.
C'est �a, mon id�e.
Voil� mon id�e du portrait.
Que je sois dans des miroirs foutus
et derri�re des foulards.
�a, �a me fait penser
aux meubles dans la chambre de mes parents
� Bruxelles.
Le lit et l'armoire de maman �taient comme �a.
Mais il manque le grincement de son armoire
quand elle l'ouvrait.
� la maison, il y avait un tourne-disque � manivelle.
Le dimanche, papa �coutait Tino Rossi et Rina Ketty.
En semaine, maman �coutait
la Symphonie inachev�e de Schubert.
Petite, je n'ai jamais entendu de musique classique,
sauf celle-l� dont le titre me plaisait.
"Symphonie inachev�e" (Franz Schubert)
J'ajoute un bout de g�n�rique vivant et parl�
pour remercier les jeunes qui ont port� les miroirs :
�milien.
Nicolas.
Tu vois la cam�ra ? Ouais.
Sarah, tu vois la cam�ra ? Voil�.
Et toi, Marjolaine ?
Et toi, C�line ? Je la vois.
J�r�me ? �a y est, je la vois.
J'ai pas de portrait d'Alain qui a film�,
ni de Didier, mon partenaire, Didier Rouget, mon ami.
C'est parce qu'il y a plusieurs personnes
qui acceptent de rentrer dans une r�verie,
dans quelque chose que j'ignore moi-m�me.
Ils n'exigent pas de le savoir.
Le machin qui bouge tout le temps, comme �a.
Partez !
Cette mer du Nord et le sable, c'est le d�but pour moi.
Le d�but de ce que je sais plus ou moins de moi.
Ces plages belges, je n'ai connu que �a
� toutes les vacances de toute mon enfance.
Quand j'entends Knokke-le-Zoute,
Blankenberge, Ostende,
Mariakerke, Middelkerke, la Panne et Zeebruges,
ce sont des sons d�licieux � mon oreille.
Con�ue dans la ville d'Arles, on m'a nomm�e Arlette.
� 18 ans, j'ai chang� de pr�nom. J'ai choisi Agn�s
et je l'ai fait enregistrer au greffe du tribunal.
T'as pas de nostalgie de ton enfance ?
Aucune.
Mais j'ai du plaisir � en voir les images.
On a �t� 5 enfants.
Je me souviens surtout d'�tre
la petite des trois premiers.
Apr�s, j'ai �t� la grande des deux derniers.
Je me sentais au milieu, bien ind�pendante.
Tout le monde dit que l'enfance est fondatrice
de la structure, je ne sais pas quoi.
J'ai pas de rapports � mon enfance.
C'est pas une r�f�rence pour mes pens�es,
c'est pas une inspiration.
Je ne sais pas.
Je r�ve de voir une fillette porter ce maillot ray�
et aussi porter un autre avec des grandes bretelles.
- J'ach�te �a. C'est combien ?
Trois poign�es.
Je ne sais pas.
Je ne sais pas ce que c'est de reconstituer...
une sc�ne comme �a.
Est-ce que �a fait revivre ce temps-l� ?
Pour moi, c'est du cin�ma, c'est un jeu.
Te doutais-tu que 70 ans plus tard,
tu ferais une installation avec des fleurs en cr�pon ?
T'es oblig� de rappeler mon �ge ?
Quand l'installation pour Le Tombeau de Zgougou
a �t� expos�e, bien avant ce retour en Belgique,
c'est l� que j'ai compris d'o� �a venait.
Essayer de se revoir enfant, c'est courir � contresens.
S'imaginer tr�s vieille
est amusant comme une sale blague.
J'ai toujours aim� faire rentrer des vieux,
des vrais grands vieux, le 3e, le 4e �ge,
comme dans 7 p., cuis., s. de b.
Ou comme �a.
Et puis, on �tait venus ici,
car en face, y a le casino.
Rien ne va plus.
J'ai propos� � Birkin de faire la croupi�re.
17 noir impair
et manque.
Et moi, la joueuse.
Rien ne va plus.
32 rouge, pair et passe.
P�re et manque.
Mince, vous pouvez perdre autant ?
C'est dans ce casino que j'ai perdu mon p�re,
Eug�ne-Jean Varda.
Il a jou�, il a perdu.
Il est tomb� et il est mort.
Vous �tes la fille d'Eug�ne ? Oui, c'est moi.
Scene CA, take 2.
Oui.
Sound ! Vous �tes la fille...
Scene ! Vous �tes...
The daughter of Eug�ne Varda ?
Coupe !
Eug�ne avait oubli� qu'il �tait grec.
Alors, l'arbre g�n�alogique.
Jean, le docteur. Mon grand-p�re.
Il a eu Lucien, Georges,
Eug�ne, ton p�re.
Il a eu 5 enfants : H�l�ne, Lucien, moi, Jean et Sylvie.
J'ai une photo de toute la famille.
J'en ai qu'une.
�a, c'est dans la cour de la maison de Bruxelles.
Petite, j'ignorais que mon p�re �tait grec,
d'origine grecque, naturalis�.
Il nous a jamais propos� d'aller en Gr�ce.
On �tait �lev�s � Bruxelles comme des Fran�ais.
Il y a quelque temps,
j'ai re�u une lettre...
d'un docteur...
qui disait, j'ignore comment il l'a su :
"J'habite la maison de votre enfance.
"Je vais la vendre. Voulez-vous la revoir ?"
Alors, je suis all�e � Bruxelles.
Rue de l'Aurore.
Avec ma petite cam�ra.
Direction ma maison d'enfance.
J'ai dit au propri�taire :
"Commen�ons par le jardin."
Je le retrouve pareil, mais mal soign�.
Les murs de briques peints en blanc.
Je connais parfaitement la forme des bassins.
Surtout celui en forme de poire. Et il y avait un pont.
Le jardin est bien l�, mais pas l'�motion.
Aucun souvenir de jeux ou de larmes.
Je sais des choses.
Ce sont celles que maman m'a racont�es.
La voil�, en robe de dimanche, pr�s du petit pont.
Aux puces de Bruxelles, hier,
j'ai achet� 2 couteaux oxydables
comme ceux qu'elle nous envoyait nettoyer dans la terre.
Elle disait : "Faites-le de haut en bas."
Je l'ai fait raconter � Yolande Moreau
dans une cuisine imaginaire.
C'est �a, la vie.
Quand j'�tais petite, � la campagne,
dans les Ardennes,
ma m�re nous envoyait nettoyer les couteaux dans le jardin.
On enfon�ait la lame dans la terre,
comme �a, pour les frotter.
De haut en bas.
Dans la maison, je retrouvais des d�tails qui me parlaient.
Pr�s de ce vitrail, je revois maman qui pleurait
la mort de la reine Astrid
dont elle collectionnait les photos.
Avec son mari, le roi L�opold III,
en tenue de soir�e,
en tenue de visite aux pauvres
ou enla�ant un enfant colonis� du Congo belge.
Astrid �tait la Lady Di des ann�es 30.
Avec la m�me fin,
morte dans un accident de voiture,
en pleine jeunesse, en pleine beaut�.
Apr�s, j'ai demand� � monter
dans ma chambre au 2e �tage.
La chambre des filles �tait leur salon
et notre terrasse �tait l�.
J'ai film� comme une brute. C'est nul !
On voyait toujours l'abbaye
et notre jardin, vu d'en haut.
J'avais envie de retrouver les lits de mes s�urs et le mien.
Lui, il avait envie de pr�senter sa collection de trains.
Je les ach�te en Suisse.
Pouvez-vous identifier si les wagons sont anciens ?
Absolument. C'est comme un expert en auto
qui voit tout de suite si c'est pas la couleur d'origine.
Ce que j'ai achet� de plus cher,
qui co�tait 15000 francs belges dans les ann�es 80,
c'est une pi�ce en laiton.
Maintenant, si je la mets en vente,
elle fait 80000 francs belges.
Il n'y en a que 150 exemplaires.
Et �a, l� ?
Une voiture de l'Orient-Express.
3000 francs.
On l'a achet� sur le train m�me.
- Vous vous �tes mari�s quand ? - �a fera 2 ans en ao�t.
Vous voudriez pas qu'il vende un wagon pour un diamant ?
Il commence � revendre.
C'est un capital.
Actuellement, la collection vaut 2 millions de francs belges.
2 millions ?
C'est de la passion !
Entre nous, on s'appelle les ravag�s.
La d�finition de l'amateur de trains,
qu'ils soient miniatures ou r�els,
c'est d'�tre un ferrovipathe.
Excusez-moi.
Ferrovipathe ?
C'�tait rigolo, cette rencontre.
Comme c'�tait un cas rare,
j'ai �t� inspir�e par ce couple et par la collection des trains.
C�t� maison d'enfance, c'�tait loup�.
De toute fa�on, j'en avais �t� s�par�e
par la guerre.
Apr�s la guerre, je suis peu revenue voir
les �tangs d'Ixelles en bas de la rue de l'Aurore.
Une fois, c'�tait bien.
J'ai 27 ans.
C'est la 1re projection de mon 1er film
dans une salle immense.
C'est aussi la 1re fois que je suis invit�e
dans un grand h�tel.
Je dois ces joies royales � Jacques Ledoux,
directeur de la Cin�math�que royale de Belgique.
Son visage est connu
parce que Chris Marker dans La Jet�e
en a fait un inventeur vicieux,
un savant fou.
On est devenus amis. On parlait beaucoup de cin�ma.
On allait ensemble aux puces.
Il cherchait des vieux livres et moi, des images,
des photos anciennes de familles anonymes.
Nos photos de famille � nous n'ont pas fini aux puces.
Maman les a emmen�es quand on a quitt� Bruxelles,
le 10 mai 40.
Dans le grondement des bombes et des ambulances,
on est partis vite.
Papa, au volant.
Maman et les 5 enfants, bien serr�s dans une voiture,
sur les routes de l'exode � travers la France,
parmi des gens en charrette et � pied.
Aupr�s de mes amis d'enfance les dauphins
Le long de cette gr�ve o� le sable est si fin
Sur la plage de la Corniche
l'exode nous a amen�s � S�te.
S�te, sa colline en forme de baleine,
son port de p�che, ses c�l�bres jouteurs
et sa grande plage.
J'y reviens, aujourd'hui, sur cette plage, � reculons.
� reculons, comme tout ce film.
Et je rame en arri�re,
pour atteindre le quai o� nous habitions.
Pas sur le quai,
au flanc du quai,
sur un voilier immobilis� au milieu du port.
La circulation �tait r�gl�e
par les ponts.
Et nous, on �tait reli�s � la ville
par un tuyau d'eau, un c�ble d'�lectricit�
et une passerelle face au palais consulaire.
Au cours secondaire,
il y avait 2 obligations : porter des blouses en vichy
et chanter pour le vieux mar�chal P�tain.
Chut !
Mar�chal, nous voil�
Devant toi le sauveur de la France
Nous jurons, nous, tes gars...
"Nous, tes gars". Oui, on chantait �a.
Et on jouait � la marelle.
Autre jeu, tout pr�s du bateau : la p�che aux gobies.
Alors, les filles, �a mord ?
Vous allez p�cher
le requin ?
Les gobies, c'est pas bon. On les rejetait � l'eau.
Je me souviens bien de ce quai.
C'�tait notre cour et notre jardin
et une petite sc�ne s'y jouait tr�s souvent.
On ne s'occupait pas de lui.
Et maman, juste en face du palais,
lavait ses 6 paires de draps sans rien voir.
Elle n'a jamais rien vu.
D�s qu'on rentrait de l'�cole,
� la maison, enfin sur le bateau, il fallait mettre les bou�es.
On les portait comme des corsets.
Maman portait une gaine nomm�e Scandale.
Elle �tait en souci, loin de son mari
et en deuil d'un fr�re mort � la guerre.
L'Europe �tait � feu et � sang.
� S�te, zone encore libre,
il y avait peu � manger.
On �tait entass�s sur ce bateau.
Elle n'y connaissait rien en bateau.
Elle ne savait pas nager et elle s'inqui�tait.
Je dois dire que nous, on s'est amus�s pendant la guerre,
amus�s sur ce bateau.
Maman n'avait qu'une trouille, c'est qu'on tombe � l'eau.
Les bou�es n'�taient pas inutiles.
Un jeudi sur deux, il y en avait un qui basculait.
Moi, j'aimais chanter avec un groupe d'�claireuses.
Rossignolet des bois Rossignolet sauvage
Dans les bois, on y allait quand on campait.
Les seuls voyages possibles � cette �poque.
Dans les Alpes, je me souviens
que parfois le groupe �tait scind� en 2.
Tr�s longtemps apr�s,
j'ai appris que des cheftaines faisaient passer en Suisse
des petites juives.
J'ignorais qu'elles �taient juives.
50 ans plus tard, j'ai fait un film court
sur l'horreur qui a �t� inflig�e aux juifs.
Et sur tous ceux-l� qu'on a nomm�s les justes
parce qu'ils avaient sauv� des enfants.
C'�tait des paysans, des pasteurs, des cur�s,
des directrices d'�cole, des gens.
Leurs photographies et celles d'anonymes,
je les ai expos�es au sol sur plusieurs �crans.
On y voyait le spectacle inf�me
de gendarmes fran�ais qui arr�taient des enfants juifs,
les poussant vers les camps d'extermination.
Le dire et filmer �a, m�me en fiction,
donne des frissons.
Le temps a pass� et passe,
sauf sur les plages qui n'ont pas d'�ge.
Sur celle de mon adolescence,
je me souviens moins des baignades
que des parties de p�che et des filets, ceux du port
et ceux de la Pointe Courte o� j'aimais tra�ner.
Je prenais des photos.
Je d�couvrais ce quartier particulier.
J'�coutais les histoires des uns et des autres, surtout des vieux.
Je voulais en faire quelque chose. Un film.
Je semblais pr�parer un documentaire,
mais il concernait un couple.
On s'aime plus comme des fous.
Silvia Monfort et Philippe Noiret dont c'�tait le 1er film
y sont entr�s g�n�reusement.
J'avais en t�te une structure de film particuli�re.
Un projet de deux films m�l�s en chapitres altern�s
comme dans un roman de Faulkner que j'avais lu :
Les Palmiers sauvages.
Ce serait une s�quence de p�cheurs,
une s�quence de couple.
Deux r�cits sans point commun, sinon un lieu commun :
la Pointe Courte.
Elle d�couvrait le lieu o� il �tait n�.
Il lui montrait les maisons, les all�es.
J'avais demand� � Suzou et Pierre de figurer le couple.
Avec une cam�ra 16 mm,
j'ai fait des essais avec eux sous le regard des habitants.
Avant la fin du montage,
Pierrot, qui avait un cancer, est mort.
Suzou a �lev� ses deux fils,
Blaise et Vincent.
Je les ai invit�s � partager
un petit c�r�monial autour d'une charrette du film.
Un dispositif pour montrer le film qu'ils n'avaient jamais vu.
Ils connaissaient des photos de leur p�re,
mais ils ne l'avaient jamais vu en mouvement.
On avan�ait dans la nuit avec Pierrot.
Les petits jeunes, dans le film,
maintenant, c'est les vieux d'ici.
Alors, on en entend parler.
J'ai fait le passage du...
Quand la barque arrive
et qu'on d�barque le coquillage.
Il y a un petit gar�on qui arrive.
C'�tait vous ? C'est moi.
Le petit gar�on a grandi.
�coute, prends ton raisin.
Et celui-l�, le petit "D�d�-prends-ton-raisin",
il a �t� adjoint du maire quand la mairie �tait communiste.
Il a �t� deux fois champion des grandes joutes,
en 1978 et 1987. Oui ?
C'est �a. Tu as bonne m�moire et tu connais tes classiques.
Je connais mes classiques et mes amis.
V'l� D�d� !
L�, ce sont des images tourn�es en 2007.
Et celles-ci tourn�es en 1954.
On faisait un c�ur.
� la Pointe Courte, les Pointus
m'ont fait une surprise.
Ils m'ont plac�e parmi les acteurs des joutes.
On a donn� mon nom � une traverse
qui va du canal � l'�tang.
J'ai m�me re�u un petit pavois � ma taille
et la lance assortie.
Et toute cette mise en sc�ne n'est faite
que pour dire ma reconnaissance aux Pointus qui m'ont adopt�e.
Une autre famille m'a adopt�e : les Schlegel.
Je passais avec eux mes �t�s.
Les parents et les 3 filles habitaient un balcon
qui surplombait notre bateau.
Derri�re ces 3 volets ferm�s,
les trois s�urs.
Andr�e est devenue artiste et a �pous� Jean Vilar.
La seconde, Suzou, a �t� ma cheftaine
et m'a initi�e � la musique.
J'ai connu Linou, le 3e, en troisi�me.
Et on a partag� pendant 10 ans, des voyages, des d�couvertes
et des 400 coups.
C'est avec elle qu'on rejoignait un p�cheur � la tra�ne.
Les fils Biascamano ont bien voulu remonter la tente
o� leur p�re passait l'�t�.
Patricia, la fille, a ramen� les accessoires.
La casserole de maman pour son caf�.
Agn�s a de la chance qu'on ait tout gard�.
Il y a m�me sa lampe temp�te.
C'est Charles, leur p�re,
qui m'a appris � remmailler les filets.
Vous vous rappelez de la p�che, l� ?
Il y a tant d'ann�es.
Je me souviens, oui...
mais vaguement, vous voyez.
Parce que j'ai 82 ans.
La m�moire me fait un peu d�faut.
Jolie fa�on de dire...
Ses fils Aldo et Fanfan ont r�organis�
une p�che � la tra�ne.
Cette fois, c'est Blaise qui aide, fils de Suzou, on le sait d�j�.
Et de l'autre c�t�, Christophe Vilar, fils d'Andr�e.
Il vit � S�te et peint.
St�phane Vilar est musicien.
Oui, c'�tait sa table.
Il travaillait l�, face � la mer.
Est-ce que tu sais � quel point
tes fils ressemblent � Vilar ?
Non.
Oh ! Elle n'arr�tait pas de nous le r�p�ter,
il y a quelque temps.
Et depuis quelque temps aussi,
Andr�e perd doucement la m�moire.
Ce dont elle se souvient, c'est de la po�sie.
J'aime la dire, la savoir par c�ur.
Jean et Andr�e Vilar avait nomm� leur villa Midi le juste
d'apr�s un vers du Cimeti�re marin de Paul Val�ry.
"Ce toit tranquille, o� marchent des colombes"
"Entre les pins palpite, entre les tombes
"Midi le juste y compose de feux
"La mer, la mer, toujours recommenc�e
Tout homme qui regarde la mer est un Ulysse
qui n'a pas toujours envie de revenir � la maison.
Tous les enfants que j'aime
et les hommes qui regardent la mer s'appellent Ulysse.
Adolescente, je r�vassais.
Je me voyais partir avec un cirque.
La r�alit� m'importait peu.
Je ne savais rien de rien sur la vie.
Je ne posais pas de questions.
Je savais que les femmes accouchaient,
mais maman ne m'avait pas dit que les filles avaient des r�gles.
Ni ce que faisaient les hommes et les femmes ensemble.
CHUT !
On ne badine pas avec les filets r�serv�s aux poissons.
Cette fois-ci, c'est au port de S�te que je regarde
inlassablement les gestes des p�cheurs
et leurs barques latines au m�t pench�,
� la voile archa�que.
Gr�ce aux enseignements de M. Mestre,
Linou et moi, naviguions � la voile latine
sur l'�tang de Thau.
"� la mer, il y a trop d'eau", disait son p�re.
L�, je commence la travers�e de S�te
en barque latine et en solo,
� moteur et � voile, suivant les ponts.
Pont de la Savonnerie.
Travers�e du Cadre Royal, l� o� ont lieu les joutes...
vers le pont de la Civette.
Le pont de la Victoire, tournant,
vers le pont Tivoli, levant
et les deux ponts o� passent les trains
pr�s de la Pointe Courte.
C'est ce quartier qui a donn� le titre � mon 1er film.
L�, c'est le dernier plan.
� quelle heure arrive-t-on � Paris ?
Demain matin.
On disait "monter � Paris"
comme si la France �tait verticale.
Quand toute la famille, y compris mon p�re,
s'est regroup�e � Paris,
c'�tait encore temps de guerre.
Tickets d'alimentation, semelles en bois.
Il y avait des Allemands plein Paris.
L'Occupation, quoi.
Il faisait froid et sombre dans les rues.
Pas de lampadaires allum�s.
Dans les maisons,
on occultait les fen�tres avec du papier bleu.
Au lyc�e, pendant les bombardements,
les cours continuaient dans les caves.
Po�mes de Mallarm� entre les sacs de sable.
On nous distribuait deux biscuits vitamin�s par jour.
Je ne suis pas mont�e sur la tour Eiffel
ni sur les tours de Notre-Dame.
Mais j'ai beaucoup tra�n� sur les quais, vers les p�niches.
Le port de S�te me manquait et les mouettes.
� la maison, on parlait peu de la guerre.
La plupart des gens vivaient au jour le jour.
Au moment de la Lib�ration, on �tait � la campagne.
On n'a rien vu.
Premier bachot, avec des tresses et des socquettes en coton.
Pendant l'ann�e du 2e bac philo,
j'ai commenc� l'�cole du Louvre.
Pour y aller, je passais par le pont des Arts,
mon pont pr�f�r�.
Quel plaisir !
M�me si le programme de la 1re ann�e �tait s�v�re.
Philippe de Champaigne...
et sa s�ur au couvent.
C�zanne...
et sa maman modeste.
Les livres d'histoire de l'art �taient en noir et blanc.
Je les empruntais
� la biblioth�que du Louvre.
Je me souviens. J'allais les lire sur les quais.
Juste en bas.
Des ann�es plus tard, j'ai �crit un sc�nario :
Nausicaa.
L'histoire d'une jeune fille de p�re grec
qui �tudiait l'art antique au Louvre.
France Dougnac jouait Agn�s.
Avec un beatnik jou� par le jeune Depardieu.
Rendez-moi mes livres. Pourquoi les avez-vous pris ?
R�ponse 1 : Non.
R�ponse 2 : car j'ai pas de quoi les acheter.
C'est pas une raison. Mais si !
Le mobile du vol est le besoin.
J'en ai besoin comme vous.
Volez les livres, mais pas les miens.
Tous pareils ! La r�volution, d'accord.
Mais � condition qu'on bouscule les vieux et les bourgeois,
mais pas eux.
Pas eux, les jeunes !
Les sacro-saints jeunes, bourgeois ou pas.
Je vais devoir les payer.
Vous avez donc de l'argent.
Moi, j'en ai pas.
J'ai les livres. Je vais appeler !
Appelez l'ambulance ou la police. Vous n'oserez pas.
La police, �a vous d�go�te un peu.
Livrer un malheureux qui a soif de culture � la prison,
sans livres et sans soleil,
vous n'oserez pas.
Peace !
Je connaissais peu de gar�ons.
J'�tais tendue, secr�te, complex�e.
Tout m'intimidait.
Et je devais r�gler un probl�me.
Comment aborder au rivage des hommes
qui me faisaient peur et m'intimidaient
et dont j'avais une mauvaise image ?
Il me fallait quitter l'�tat de vierge.
Trouver un homme qui ne serait que celui de cette d�cision.
En r�verie, un inconnu attentionn�.
En vrai, un adulte attentionn�.
Rien n'�tait mieux que les po�tes et les peintres surr�alistes,
l'amour fou et Baudelaire, Rilke, Pr�vert, Brassens.
On tentait le hasard.
On jouait aux cadavres exquis.
Je me sens bien dans le ventre de cette baleine.
� l'abri de tout, � l'abri du monde.
� l'abri du vent de la c�te
dans mon abri c�tier.
Je cr�e aujourd'hui des images qui m'ont habit�e longtemps.
Depuis les cours de Bachelard � la Sorbonne.
Je ne comprenais pas toujours ce qu'il disait.
Mais quand il commentait la baleine qui avait aval� Jonas
ou Jonas dans le ventre de la baleine
et qui ne voulait pas sortir, je me sentais concern�e
et heureuse comme aujourd'hui.
C'�tait l'�ge des questions, de ne pas savoir ce qu'on veut,
savoir ce qu'on ne veut pas.
Je pr�f�re aller manger une pomme dans ma chambre.
Que dis-tu ?
Je viens de passer mon bac. Je suis majeure depuis 3 jours.
Faire une fugue sans dire o� j'allais
me paraissait indispensable.
J'ai pr�par� mon coup en cachette,
vendu quelques objets,
et pris un billet 3e classe pour Marseille
et un billet de pont sur un bateau pour la Corse.
Ah, ma 1re nuit de libert� !
Sous les �toiles...
Lov�e dans un cordage du pont.
Arriv�e � Ajaccio, je me suis install�e sur un quai
avec un filet qui tra�nait.
Comme je savais remmailler, je me suis fait remarquer
par un p�cheur qui cherchait de l'aide.
Mon 1er travail :
ramer pendant qu'ils calaient ou relevaient les filets.
Mais la barque �tait grande et ils �taient trois.
Trois mois de cette vie rude
et de promiscuit� sans embrouilles avec des hommes presque muets
m'a rendue forte et moins peureuse.
C'�tait un bon d�part, pas un m�tier.
Il me fallait rentrer � Paris et en apprendre un.
Allez, photographe !
J'ai suivi les cours du soir, section photo,
� l'�cole de Vaugirard, l� o� Jacques Demy est entr�,
deux ans apr�s, dans la section cin�ma.
Apprentissage chez les sp�cialistes de Rodin.
J'ai pas eu le droit d'entrer au labo.
On m'a demand� de massicoter des tirages
et de faire la repique avec de la bave et de la gouache.
Ils m'ont donn� quelques tirages qui ont pourri.
C'est beau comme �a,
aussi beau que mon plafond que j'ai tard� � faire r�parer.
C.A.P., premiers appareils :
une vraie chambre. C'est comme �a qu'on disait.
Et un Rolleiflex que maman m'a pay�,
achet� d'occasion � un reporter du magazine D�tective.
Premier gagne-pain aux Galeries Lafayette :
400 enfants par jour
et du travail pour la SNCF.
Des photos de mes amis et copains,
tous artisans ou artistes,
presque tous s�tois.
J'avais fait des photos des enfants d'Andr�e et Jean Vilar
� la plage de S�te
et au parc Montsouris.
Un jour, il m'a demand� de venir au festival d'Avignon
pour aider et faire quelques photos.
L'ann�e d'avant, en 1947, j'avais loup� l'aventure.
J'�tais en Corse, � la p�che.
Cette fois-ci, oui,
j'�tais ravie, j'y suis all�e.
Je d�couvrais le palais des Papes.
Ia cour d'honneur o� Vilar dressait des plateaux.
L�, c'�tait pour Richard Il.
Dans le verger d'Urbain, il n'y a plus de spectacles.
Mais c'est l� que j'ai rencontr� un musicien baladin.
Tu viens d'o� ?
Br�sil, Salvador, Bahia.
Festival d'Avignon 2007, chapelle Saint-Charles.
Vincent et Hortense, directeurs du festival,
m'ont offert d'exposer ici les photos
des 1res ann�es d'Avignon.
Pour ceux qui l'ignorent,
c'est Jean Vilar qui a cr�� le festival d'Avignon.
C'�tait un grand homme de th��tre
et un acteur remarquable.
En 1948, quand j'ai fait cette image
de Vilar ayant perdu sa couronne
et faisant ce geste, comme �a, de l'abandon,
j'�tais tout � fait honteuse � cause de cette main floue.
J'avais cette id�e de la tyrannie du net
et j'ai cru l'image
compl�tement loup�e.
Depuis, j'aime les flous.
Surtout au 1er plan.
L�, Anne et G�rard Philipe.
Je veux qu'on filme Thierry recollant ces carreaux ancestraux.
Y a l'id�e de fragmentation que j'aime beaucoup
qui correspond vraiment � quelque chose de la m�moire.
Est-ce qu'on peut reconstituer
ce personnage, cette personne de Jean Vilar
si exceptionnelle ?
C'est une photo de G�rard Philipe de 5 m�tres de haut.
C'est dr�le, c'est le c�t� puzzle des choses qui me pla�t.
Il y a quelque chose de somnambulique chez lui.
Je lui ai demand� de s'habiller en prince de Hambourg
en plein jour.
Mon id�e, c'�tait que...
le plein soleil, en fait,
retrouve l'effet de la pleine lune.
Quant � l'effet des flashs pendant les vernissages,
on le conna�t.
Il y a du monde.
Personne ne regarde.
Il y a du bruit, du discours.
C'est toujours pareil :
on complimente, on remercie, on attend.
L'�motion, c'est quelque chose qu'on ne contr�le pas.
Bien s�r, c'est rigolo...
que Vilar mette ses lunettes noires
en moustaches...
plut�t que normalement.
Il regarde ses com�diens.
Mais moi, je...
Je vois surtout qu'ils sont morts.
Je leur apporte des roses.
Des roses et des b�gonias.
� Casar�s, qui n'est plus l�,
des b�gonias.
Des b�gonias pour G. Philipe qui n'est plus l�.
Pour Noiret qui est mort. Pour Denner qui est mort.
Pour Germaine Montero qui est morte.
Pour Vilar que j'admirais tant.
Pour ce jeune homme dont toutes les filles
�taient amoureuses.
Voil�, il est mort.
Je les pleure tr�s sinc�rement.
Je les expose...
comme une artiste
qui est fi�re de montrer ce qu'elle sait faire,
qui est fi�re d'�tre invit�e et que les gens viennent.
Ah, la belle chapelle !
Comme ils �taient jeunes et beaux.
�videmment, je pense � Jacques.
Il n'y a pas de morts qui ne rebondissent sur Jacques.
Il n'y a pas de larmes...
Il n'y a pas de fleurs,
de roses et de b�gonias que je ne jette pour Jacques.
Il est le plus ch�ri des morts.
Je l'avais rencontr� en 1958
au festival de Tours.
En 1959, il est venu habiter ici avec moi
dans cette maison et cette cour-jardin.
C'est ici qu'on a �lev� Mathieu et Rosalie.
Rosalie est devenue cr�atrice de costumes
et Mathieu est devenu acteur.
Cette cour, � pr�sent pleine de charme,
ni Jacques ni les enfants ne pouvaient imaginer son �tat
quand j'y suis entr�e en 1951.
J'ai eu l'id�e de la reconstruire en d�cor.
C'�tait une impasse
entre une ancienne �picerie et un atelier d'encadrement.
�a m'a plu.
Mon p�re l'a visit�e et a dit :
"Tu veux vraiment vivre dans cette �curie ?"
J'ai dit : "Oui, oui. On verra plus tard."
Ce sera bien plus tard.
Et puis mon p�re est mort.
J'ai pu m'installer dans ce demi-taudis,
sans chauffage ni sanitaire, rien du tout.
Juste un cabinet � la turc dans la cour.
Il y avait des restes de ceux qui y avaient travaill�.
M�me des cadres.
Celui-l�...
Je l'ai vraiment trouv� l�.
Je l'ai trouv� tr�s beau.
Calder, en visite, s'en est amus�.
J'aimais qu'il vienne dans la cour en voisin.
Je faisais des photos de ses merveilleux mobiles.
Calder disait qu'il les faisait en un rien de temps.
Il m'en a donn� un en �change de mon temps de travail.
Quel type !
Quel merveilleux bonhomme !
Si l�ger sur la plage de S�te.
Si joyeux.
J'en ai fait un miroir.
Je l'ai utilis� dans des films.
Si on veut regarder les spectateurs,
il faut regarder dans la cam�ra.
Moi, je la regarde tout le temps.
M�me quand je raconte les travaux faits en urgence
pour avoir un labo en chambre noire.
L� o� se r�v�lent les images des n�gatifs.
Mes d�buts de photographe ont �t� difficiles.
Je faisais tout, toute seule.
Une vie relativement solitaire
avec des �lans temporaires, des amourettes, des amours.
Il y a eu des hivers tr�s froids.
J'avais fait venir un po�le Godin et on me livrait des boulets.
Et moi, chaque jour,
avec mon seau � charbon,
je venais chercher ma recharge de boulets.
Je vivais avec des doublures de peau de lapin,
un bonnet et des gants presque toute la journ�e.
Le froid dans la cour de la maison
m'a servi de d�cor pour Jane Birkin et Laura Betti.
Petit A : patience.
Petit B : courage.
C'est la loi du ch�meur sage.
Hou hou !
Oh, Lardy, mon ami. Tu as d� souffrir du froid.
Mais viens !
Mon patron cherche un employ�.
Oh !
J'ai parl� de toi.
Le boulanger voisin avait accept� qu'on fasse le cirque
chez lui.
C'est marrant, vos histoires !
J'�tais ouvrier-boulanger. Elle �tait couturi�re.
Il �tait brigadier-boulanger dans mon pays natal.
Je portais du pain dans sa campagne.
J'attendais le mercredi qu'il passe porter son pain
pour le voir.
Son m�tier me plaisait.
J'�tais heureuse d'�tre un jour boulang�re.
Et puis...
Il �tait assez beau gar�on.
Mes voisins, c'�tait souvent mes mod�les.
L'�picier tunisien
et Bienvenida, une femme formidable.
Elle habitait la m�me cour que moi avec son mari
et son fils Ulysse que j'ai tant aim�.
J'ai m�me expos� dans ma cour.
Ce sont des voisins qui sont venus
et des artistes comme Hartung,
Prassinos,
Brassa�.
L�, un nu en forme de noix.
Une pomme de terre en forme de c�ur.
Une seule, en 1953.
Et des centaines en 2003
pour l'installation Patatutopia � la biennale de Venise
avec 700 kilos de vraies patates au sol.
Pour attirer les visiteurs,
je me promenais en patate sonore,
�non�ant les vari�t�s de ce tubercule modeste.
Quand je partais, mon costume avait une t�te de photo.
Ou de chat.
Ou de c�ramique.
Ou de mosa�que.
Celle de mon 1er autoportrait officiel.
Mosa�ques ou fresques, j'aimais l'art ancien
et les femmes de Piero della Francesca
m'ont amen�e � S. Monfort pour faire couple avec P. Noiret
aux faux airs de Philippe le Bon.
Quant � l'image du couple, j'avais vu des Braque.
C'�tait le temps o� j'avais d�couvert Picasso,
avec enthousiasme.
Il fallait que j'�crive le dialogue du couple.
C'est ce que je faisais,
le dimanche dans ma cour.
Si tu veux continuer � vivre tranquille,
je peux repartir.
Tu n'aimes parler que du bonheur.
Eh oui !
Pour le montage, A. Resnais est entr� dans la ronde
des b�n�voles en coop�rative.
Je regarde son visage classique.
On n'y voit pas la passion, la curiosit� qu'il a pour l'art,
la culture et les complexit�s surr�alistes.
Il a film� lui-m�me un plan qui manquait.
On a tourn� dans ma cour un raccord d'une rue
de La Pointe Courte.
Tu me refais le coup de "�a ne peut plus durer".
Peut-�tre.
Son assistante �tait A. Sarraute qui m'a fait rencontrer sa m�re,
Nathalie Sarraute.
Avec son visage de sioux, c'�tait la plus fine des �crivaines.
Elle m'a �clair�e, a influenc� mon travail
et j'ai eu le bonheur de son amiti�.
Pendant le montage, en 1955,
un type t�l�phonait souvent � Resnais :
Chris Marker.
Quand il venait,
on ne voyait de lui que son manteau de cuir,
des bottes, des gants, des lunettes.
Il est d'une telle discr�tion
qu'il se fait repr�senter par un chat,
Guillaume en �gypte.
C'est un auteur de films �patants et de commentaires assortis.
C'est � lui que j'ai affaire.
C'est lui mon ami et mon intervenant,
mais j'ai chang� sa voix.
*Pourquoi es-tu pass�e de la photographie
� la cin�matographie ?
Je me souviens que j'avais envie de mots.
Je croyais qu'en mettant des images d'un c�t�
et de l'autre, des mots, �a ferait du cin�ma.
Mais c'�tait autre chose.
*Etais-tu cin�phile ?
Non.
Je ne l'�tais pas.
J'avais vu peut-�tre 9 ou 10 films jusqu'� 25 ans.
J'ai pas fait d'�cole de cin�ma, je n'ai pas �t� assistante.
J'ai imagin�, voil�.
Je me suis lanc�e.
J'ai �t� soutenue, c'est le mot,
aid�e et accompagn�e par des techniciens g�n�reux.
C'est pas de leur faute si le film n'a pas rembours� ses frais.
Et moi, je continuais � travailler comme photographe pour Vilar.
Le TNP �tait pass� du palais des Papes
au palais de Chaillot.
Presque chaque jour,
j'allais jusqu'au Trocad�ro.
Il me fallait une auto,
ma premi�re 4CV.
Je la garais chez moi.
La cour �tait �troite et le garage aussi.
Il fallait que je man�uvre.
Un petit peu en avant.
Un petit peu en arri�re.
Il fallait que je fasse 14 man�uvres
pour rentrer dans ce garage.
Le jour o� j'�tais dou�e,
j'y arrivais en 13 coups.
*Fais un bond en avant.
Va en Chine. Je leur ai dit que t'�tais sinologue
et bonne photographe.
J'ai tout emmen� : Leica, Rolleiflex,
chambre � soufflets.
J'�tais charg�e comme un �ne.
J'ai rapport� des milliers d'images.
J'ai surtout vu le travail et l'�lan collectif
de cette r�volution � ses d�buts.
De temps en temps, je m'arr�tais,
car les paysages �taient beaux.
Valse
En Chine, en 1957,
je m'�tonnais d'entendre partout cette valse.
Dans les cr�ches, quelle surprise !
Tous les b�b�s habill�s en couleur
alors qu'en France, on en �tait encore
au bleu clair et au rose p�le.
J'ai ramen� des petits chapeaux que Rosalie a port�s
un an plus tard.
Avant qu'elle naisse,
j'�crivais des lettres � son futur p�re que j'aimais.
Mais notre relation s'est d�faite quand Rosalie s'annon�ait.
J'avais d�cor� les enveloppes de mes lettres,
il m'a tout renvoy�.
J'ai fait un paquet des siennes,
jamais relues.
J'ai �lev� Rosalie seule.
Puis avec Jacques.
On allait souvent � Noirmoutier.
Jacques voulait me montrer l'�le o� il campait, adolescent.
Il cherchait une maisonnette de p�cheur.
On a trouv� un moulin abandonn�.
J'ai �t� intrigu�e par un gant qui pendait.
Les sp�cialit�s de l'�le
sont les patates et les hu�tres.
Oh, la belle hu�tre !
Oh, la belle moule !
Oh, la belle vague !
La Nouvelle Vague.
*L'hu�tre, la moule, la vague ! Oh, h�, hein, bon !
Raconte-nous les d�buts de la Nouvelle Vague.
Truffaut,
Godard,
Resnais,
Chabrol,
Rivette,
Demy
et toi, la Varda.
En fait, c'est Jean-Luc Godard qui a �t� voir Beauregard.
Il lui a dit : "Je vais faire un film.
"On va faire du succ�s."
Il avait raison. Il a fait � bout de souffle.
� bout de souffle, gros succ�s, a content� le public
et Georges de Beauregard a dit � Jean-Luc :
"Vous auriez pas un copain qui fait des films pas chers ?"
Jean-Luc lui a pr�sent� Jacques Demy
qui a tourn� Lola avec Anouk Aim�e.
Beauregard a dit � Jacques Demy :
"Je veux une �curie.
"Vous connaissez pas un autre gars ?"
Il a r�pondu : "Agn�s Varda."
Beauregard m'a dit :
"Faites un film en noir et blanc pas cher."
J'ai fait Cl�o de 5 � 7 avec Corinne Marchand.
"Sans toi" (Michel Legrand)
Il fallait tourner vite et garder en t�te le ressort du film.
Cl�o craint d'avoir un cancer.
Je l'accompagne minute apr�s minute
dans un temps r�el et un parcours r�el.
J'ai voulu justement combiner dans le film
le temps objectif des pendules qu'on voit partout
et le temps subjectif,
comment Cl�o l'�prouve pendant le temps du film.
Avant et pendant le tournage de Cl�o,
les peintures de Baldung Grien �tait dans mon esprit.
La beaut� pulpeuse et la mort osseuse.
La douce chair qui n'a qu'un temps.
Sa peur du cancer et de la mort rencontrait une autre peur.
Celle d'un petit soldat de la guerre d'Alg�rie.
Cette guerre de colonisation, beaucoup la contestaient.
D'autres plastiquaient les lieux de contestation.
D'autres faisaient cette guerre.
Dans le film, Antoine Bourseiller joue ce soldat,
qui, avant de repartir en Alg�rie, le soir m�me,
partageait un moment d'amiti� intense avec une grande blonde.
Voici le film s�lectionn� pour le festival de Cannes.
Corinne se sent la reine d'un jour.
Moi, personne ne me conna�t. Tout m'amuse.
� l'�poque, on montait sur sc�ne avant le film.
Le pr�sentateur d'alors, le fameux L�on Zitrone,
m'a pr�sent�e : "Voici Agn�s Varga."
S�rement � cause des Varga Girls du Casino de Paris.
Apr�s la projection,
on pose ensemble en haut des marches du palais.
Ma robe, c'est la couturi�re du TNP qui me l'a faite,
plus quelques paillettes de cirque � ma demande.
Comment imaginer que Cl�o irait partout
avec ou sans moi
et que j'irais de �a et l� avec ou sans Jacques
dont les films Lola et Baie des Anges
circulaient aussi dans les festivals
avant la super tourn�e des Parapluies de Cherbourg ?
En 62, stop � Cuba, en pleine r�volution.
C'�tait socialisme et cha-cha-cha avec un espoir immense
et un entrain qui faisaient plaisir.
Je faisais des photos pour les filmer
� mon retour.
Il me fallait photographier Fidel Castro.
Quand j'ai pu le faire,
j'ai vu un grand utopiste avec des ailes de pierre.
Il fallait aussi montrer la coupe de la canne � sucre.
Changement radical de climat.
C'est � Noirmoutier, en plein hiver,
que j'ai tri�, class� et pr�par� les 4000 photos
de Cuba pour le filmage et l'animation.
Jacques et moi, on aimait arriver dans l'�le
quand la mar�e lib�rait � peine la route.
On aimait cette �le,
y vivre,
y �crire.
Je suis bien au bord de la mer.
Et comme la mer, on a des couleurs changeantes.
Peut-�tre que je suis un peu comme �a.
Gris et bleu.
Je voudrais faire des films... calmes.
Des films sur le bonheur, justement.
Moi, j'en ai fais un sur un bonheur sp�cial.
J'ai tourn� dans les paysages d�licats de l'�le-de-France
qui avaient impressionn� les peintres impressionnistes.
C'�tait l'histoire simple, mais pas si simple que �a,
d'une petite famille.
Avec Jean-Claude Drouot, sa femme et leurs enfants.
On conna�t tous le regard attendri des parents sur leurs petits.
Attendri, ce n'est pas assez dire.
Tiens, viens voir !
Viens voir, H�l�ne.
C'est Jacques qui a fait cette photo.
C'est intimidant pour moi de vous filmer,
sinon que je voudrais toujours vous voir ensemble.
Voil�, mes beaux enfants.
Les enfants de Jacques et Antoine.
Finalement �lev�s par Jacques. Mes beaux enfants.
Nous voil� bien avanc�s !
Voil� Rosalie, � la fin des Parapluies.
C'est elle, l'enfant de l'amour.
J'ai �t� pay�e. J'ai eu un parapluie et une �picerie.
La voici � la fin de l'une chante, l'autre pas.
Pour mes 18 ans. T'as pas discut�.
J'avais pas le choix. Voil� !
Et celui-ci, icelui, Mathieu Demy,
je l'ai vu grandir � l'�cran.
- Comment tu t'appelles ? Zorro !
La mont�e du nazisme, c'�tait pas brillant.
Le parti nazi n'avait que 6 adh�rents.
Cette histoire d'h�ritage, c'est de la fiction.
En vie, il peut encore servir.
Il m'a m�me �pat� dans un pastiche de l'�ge d'or,
hommage � Bu�uel.
C'�tait lui, mon petit Mat.
Quand j'ai tourn� Daguerr�otypes,
Mathieu �tait tout petit.
Je l'avais eu tard dans ma vie et pas envie de le quitter.
Alors, ce film dans le voisinage, �a m'arrangeait.
J'�tais � la maison.
Mes voisins, les commer�ants, avaient accept� de venir au caf�
pour le spectacle de Mistag
et qu'on tourne dans leur boutique.
Pour les rassurer, j'ai dit que le courant
viendrait de la maison.
J'ai pass� un c�ble par la bo�te aux lettres.
Tous les matins, on tirait le c�ble comme �a.
On allait jusqu'au caf�,
la boulangerie,
le marchand d'accord�ons,
le vendeur de pendules.
Quand on allait de l'autre c�t�,
le tailleur,
la quincaillerie qui �tait l�,
plus loin, la boucherie,
l'�picier.
Et ce couple que j'aimais tant.
M. et Mme Chardon Bleu qui �taient l�, au bout.
J'avais dit que j'irais pas plus loin que 90 m.
C'�tait la limite.
Le soir, on rentrait. On tirait le c�ble.
On rentrait les projecteurs.
Le c�ble restait coinc� dans la bo�te aux lettres.
Et apr�s, je rentrais chez moi.
On coupait le courant.
J'ai racont� une fois cette histoire de c�ble,
90 m�tres, tout �a,
quelqu'un m'a dit :
"Tu ne voulais pas couper le cordon ombilical."
Peut-�tre, peut-�tre, c'est vrai.
Notre fa�ade a connu des transformations.
Le lion de Belfort aussi, au centre du quartier.
Andr� Breton avait sugg�r� qu'il ronge un os.
Et moi, qu'il soit remplac� par ma chatte Zgougou.
Elle est aussi la mascotte et le logo
de notre soci�t� de production.
Cin�-Tamaris, j'�coute.
Vous voulez parler � C�cilia Rose ?
C'est pour une location de Peau d'�ne.
All�, ne quittez pas. Je reviens vers vous.
Y a plus de th�, l� !
O� il en est, ce devis ?
Toujours pas ! Je l'ai toujours pas.
Les bobines de Jacquot, je te les laisse.
Agn�s, je vous le passe. Agn�s !
Agn�s ! Moi d'abord.
Faudrait aller voir St�phanie.
La banque Neuflize OBC ?
Il nous faut un pr�t sans int�r�t
pour qu'on puisse finir ce film confortablement.
C'est dur de supporter les charges
et les responsabilit�s d'une production.
Il faut trouver un �quilibre d�licat
entre imaginer un film, le financer et tout payer.
D�penser, oui, il faut d�penser.
Mais il faut r�colter de l'argent.
Ou au pire, des troph�es.
Dans un placard ou sur le sable,
ceux de Demy et les miens sont ensemble.
Palme d'or de Cannes et Lion d'or de Venise.
Allez-y et sortez !
Oh l� l� !
On avait la plage pour deux jours.
1er jour, beau temps. 2e jour, il pleut.
Le sable est mouill�.
Bonne nouvelle : on a des oiseaux.
Je rentre chez moi. Les chats sont l�.
Ces deux-l� aussi.
De la famille imaginaire. Je les ai trouv�s dans la rue.
Comme cette pendule sans aiguilles ou ces 2 chaises.
Mais il y a des gens pour qui, trouver, c'est manger.
Ceux qui vivent de nos restes et font leur march�
� la fin des march�s.
Tout ce que les gens jettent...
Ceux qui fouillent les poubelles.
Autrefois, on glanait par n�cessit�.
Aujourd'hui aussi.
Quand je vois tout ce g�chis
et qu'il y a des gens qui n'ont rien � manger,
c'est lamentable de voir �a.
Si j'ai pu m'approcher d'eux et parfois les filmer,
c'est gr�ce � ces petites cam�ras sonores et num�riques.
J'ai m�me pu d'une main filmer mon autre main
et attraper des camions
pendant la route du nord au sud
pour le tournage des Glaneurs
et des bords de l'oc�an au centre de la France.
Les d�partements que petite, j'ai appris � nommer
et � placer gr�ce � des puzzles qu'on ne trouve plus
que dans les brocantes.
C'est bien fini.
Corr�ze, chef-lieu Tulle. Lot, chef-lieu Cahors.
J'aime bien tra�ner aux puces.
Chiner ou parler.
Fl�ner ou filmer.
Et trouver des trucs.
Oh !
Une assiette de Li�ge.
Je l'offrirai aux fr�res Dardenne, mes fr�res de cin�ma.
Une machine � coudre comme dans l'Op�ra-Mouffle.
Et des fiches de cin�ma.
Ah, ah !
Mon film pr�f�r�.
Voil� ! 10 centimes pour mon film.
Merci beaucoup.
Ah, Capra, Jacques Demy !
Jacques Demy.
Jean Cocteau.
Ouais !
Je pense qu'avant d'�tre des fiches de cin�ma,
on a �t� des �tres de chair et de sang.
Des amants comme ceux de Magritte.
On partageait le lit, la table, les enfants, les jeux,
les s�jours � Noirmoutier.
Mais la cour permettait d'avoir 2 domaines :
C'est ce qu'a vu Mich�le Manceaux.
D'un c�t�, Jacques avec Michel Legrand.
Ici, on fait du cin�ma dans tous les coins.
De l'autre c�t� de la cour, travaille Agn�s Varda.
Elle termine avec Michel Piccoli
le tournage de son dernier film, Les Cr�atures.
Tu te retournes et tout de suite...
D�s que tu te retournes, �a charge.
Pr�t, moteur !
Edgar !
C'�tait plus facile de faire un raccord � Paris
que de le ramener � Noirmoutier
o� le film avait �t� tourn�.
Nous, on s'�tait install�s, on venait souvent.
L'�le m'inspirait.
On y voyait Michel Piccoli dialoguer avec un cheval.
Puis avec sa femme, Catherine Deneuve, muette,
suite � un accident.
Tu vas bien ?
C'est elle qui a l'air d'un ange
quand elle lui annonce qu'ils vont avoir un enfant.
Comme Jacques n'�tait pas loin dans l'�le,
� pr�parer un film avec Michel, il venait un peu au tournage.
Il faisait des polaro�ds.
Mais pour les autres films, c'�tait chacun pour soi.
On se rendait tr�s peu visite. Une ou deux fois comme �a.
Avec discr�tion.
Je signale en passant que Godard, par amiti�,
avait accept� d'�tre film� sans lunettes noires.
J'aimais ses beaux yeux et son cin�ma.
Je faisais quelques photos.
Ici, toute l'�quipe des Parapluies de Cherbourg.
Et la belle Catherine sur le quai des Adieux.
Plus loin, le cir� jaune, c'est Jacques.
Et voici Jacques Demy aur�ol� par sa Palme d'or
au festival de Cannes
et par le succ�s de son film aux �tats-Unis
qui est engag� par la Columbia avec un tr�s beau contrat.
J'ai suivi Jacques, parce que je l'aimais.
On lui proposait une aventure hollywoodienne formidable.
Je croyais rester tr�s peu.
Ce qui est arriv�,
c'est que cette ville m'a imm�diatement emball�e,
m'a imm�diatement fascin�e.
Le mouvement hippie agitait la ville et les gens.
La libert� �tait partout. � bas la guerre du Vietnam !
Vive les Black Panthers, la lib�ration des femmes.
Il y avait d'�normes rassemblements
dans les parcs.
Jacques, qui cherchait un partenaire pour Anouk Aim�e,
m'a demand� de faire des essais avec Harrison Ford.
Mais les studios n'en ont pas voulu,
lui conseillant d'abandonner.
Il rit encore de ce conseil.
Le patron du studio a dit de m'oublier,
que je n'avais aucun avenir dans ce m�tier.
Deuxi�me prise.
J'ai tourn� dans les ann�es 67-68
Lions Love.
Ensuite, on est revenus, 10 ans apr�s,
et j'ai tourn� un documentaire, Mur Murs.
Mais quand j'y r�fl�chis, les �poques se confondent.
Quand on habitait Beverly Hills,
avec un palmier et une piscine,
Rosalie d�couvrait la t�l� et les pubs.
10 ans plus tard, Mathieu se passionnait pour un flipper
dans un appartement sur la plage.
Mes souvenirs...
m'entourent comme des mouches qui s'embrouillent.
J'h�site � me souvenir de tout �a.
Je ne veux pas.
Et l�, je reviens sur mes lieux de tournage.
Je ne sais pas si �a me fait plaisir.
La baleine bleue me faisait penser � Pr�vert.
Et les fameuses piscines californiennes,
� mon film hippie hollywoodien Lions Love And Lies.
Combien vous m'aimez ?
Comme 12 geais bleus couleur myrtille.
Comme 75 Romeo.
Comme des spaghettis au d�ner.
Les deux gars �taient Rado et Ragni,
auteurs et acteurs du c�l�bre musical Hair.
Viva la Divine �tait l'�g�rie d'Andy Warhol
que j'avais rencontr� � la Factory � New York.
Les voici en trio conjugal,
regardant l'annonce d'un assassinat.
Le s�nateur Robert F. Kennedy
est mort � 1 h 44 ce matin...
Le slogan de l'�poque �tait en action.
Sex and Politics.
Politics and Sex.
Ce n'est pas un plateau-t�l�.
C'est un plateau-paysage.
Quant au bureau d'�milie,
il �tait en face de mon paysage pr�f�r� :
la plage.
La cam�ra �tait parfois � sa place.
Et on tournait et on attendait.
Ceux qui passaient faisaient la mise en sc�ne,
la mise en espace.
Le hasard �tait mon assistant
pour ce film nomm� Documenteur.
Un autre jour, en plein tournage,
le hasard nous a offert une vilaine sc�ne de m�nage.
Des cris nous ont surpris. J'ai fait pivoter la cam�ra.
Va te faire foutre !
C'est chez moi, ici !
Tu ne payes pas le loyer.
Tu es l� pour le payer.
C'est chez moi !
Va te faire foutre !
Je t'emmerde ! C'est chez moi, ici !
Je leur ai demand� si la cam�ra les d�rangeait.
Rien � foutre, alors j'ai lanc� Sabine pour qu'elle passe.
Comment �voquer Sabine Mamou, son visage grave
et son rire qu'on n'entendra plus ?
Elle �tait monteuse
et elle a accept� de jouer avec Mathieu
une m�re et son enfant,
�milie et Martin.
Avec le recul,
je vois qu'elle fut une autre moi-m�me.
*Martin va bien ? Oui, oui.
*Et Tom ?
On est s�par�s.
*C'est pas possible.
Pas vous !
Mais... *Vous vous entendiez si bien.
Dis-moi que tu vas bien.
Non.
Et si je suis pas content, on fait quoi ?
Et s'il n'est pas content, qu'est-ce que je vais faire ?
S'ils ne sont pas contents, qu'est-ce qu'ils font ?
Ils ou elles, qu'est-ce qu'ils font ?
Cette jet�e dans le Pacifique,
c'est le bout du bout de la ru�e vers l'Ouest.
Pour beaucoup d'immigrants avec des r�ves de r�ussite,
c'est la fin de l'espoir.
Mais c'est aussi le coin favori
des marginaux de Venice, California.
Nous sommes tous voisins, o� que nous soyons.
C'est la vraie attitude californienne.
C'est �a !
�a, c'est Venice !
Il n'y a pas d'autre endroit comme celui-ci.
C'est sur cette plage que je retrouve mes amis
de toutes les �poques.
Parmi eux, Tracy et Jimmy McBride,
le cin�aste ind�pendant que j'ai connu en 1968.
*Mai 68, en France, �a te dit quelque chose ?
J'y �tais pas, c'est tout.
Mais en 68, les Black Panthers s'organisaient.
Et je les filmais.
Ils manifestaient et je filmais.
J'ai march� avec des manifestants contre la guerre du Vietnam.
Pendant la guerre au Vietnam, les jeunes manifestaient.
�a n'arrive plus maintenant.
Pour la guerre en Irak, vous voulez dire ?
Ils ne s'en soucient plus car il n'y a plus d'appel.
Il n'y a plus d'appel�s, mais il y a des morts.
On leur rend hommage sur la plage.
Dans cette galerie, des artistes ont cr�� des affiches.
D�j� 30000 ont �t� distribu�es.
Mais eux-m�mes ne savent pas l'effet de cette petite action.
J'ai retrouv� notre ami Jerry Ayres.
Il a fait venir Jacques � la Columbia en 1967.
Il lui a donn� carte blanche.
Il a aussi �t� le t�moin de mes aventures avec les studios.
�a m'a plu qu'Agn�s,
qui avait eu l'occasion de faire un film pour la Columbia,
tape la main de l'homme qui lui pin�ait la joue
et perde son financement.
Mais je n'�tais pas un b�b� � qui on pince la joue.
Mais tu n'as pas fait le film. Il s'appelait Peace and Love.
Un film merveilleux.
Ils ne voulaient pas me donner le final cut, c'�tait la raison.
Je sais.
Oublions les studios.
Avec de l'argent fran�ais, j'ai tourn� un film
sur les murs peints : Mur Murs.
Celui-l�, c'�tait une pub pour une boutique
de robes de mariage.
Cette longue fresque peinte sur 6 km
s'appelle Le Paradis des cochons.
Cette peinture murale entoure une fabrique de saucisses.
L�-dedans, on tue 6000 cochons par jour.
D'autres murs expriment les probl�mes locaux.
L'alcool,
les femmes battues,
la mis�re,
la drogue
et les revendications de certaines communaut�s.
Mais ici, un type a peint sa femme en gros plan
pour le plaisir des surfeurs.
Me revoil� sur la plage avec quelques amis.
Je voudrais faire un court-m�trage sur chacun d'entre eux.
Lisa,
Gwen,
Tom,
Lynn,
Denis
et Alain.
Alain Ronay nous a fait conna�tre Jim Morrison.
On allait voir les concerts de Jim.
Il venait un peu � la maison.
Petite parenth�se en France.
J'ai emmen� Alain et Jim � Chambord voir Jacques
qui tournait un conte de f�es :
Peau d'�ne.
Avec sa princesse pr�f�r�e : Catherine Deneuve.
Ils �taient l� en cin�philes, en amis.
Fermons la parenth�se.
Autre parenth�se.
Brunch californien � deux et la cam�ra chacun son tour.
Eug�ne,
mon assistant et moi.
Ceci est mon visage, je suis Madame Cr�pe.
Ceci est � moi, ceci est � toi.
Merci.
J'en ai oubli� que j'�tais film�e.
J'ai �t� surprise me nettoyant
moins joliment qu'un chat.
Fermons la parenth�se.
Je voudrais raconter une petite histoire d'amour :
celle de Patricia Knop et de Zalman King.
Mon nom est Patricia Knop.
J'ai grandi sur les plages du Lac Michigan.
Mon nom est Zalman King.
J'ai grandi sur les plages du New Jersey.
Et j'ai rencontr� Pat
et nous sommes ensemble...
depuis 45 ans.
On s'est mari�s sur la plage
� quelques vagues d'ici.
Notre pr�tre avait une chaussette jaune
et une chaussette marron.
Et il y avait les b�casseaux.
Nos seuls t�moins.
Patricia conna�t les noms des oiseaux et des anges.
Ils la prot�gent ainsi que sa famille.
Depuis si longtemps, je les vois vivre
en belle harmonie et amoureux.
�lan de tendresse pour ce couple.
Petit pincement de jalousie.
Vague � l'�me.
Retour en France, � la maison.
Retour � l'arbre de la cour.
Jacques et moi, on travaillait tous les 2
sur des films moins l�gers qu'auparavant.
Sandrine Bonnaire �tait Mona, sans toit ni loi,
belle et rebelle sans cause.
Le film est le portrait de cette jeune fille �nigmatique,
portrait en creux par ceux qui l'ont vue passer.
On ne la conna�tra que par bribes.
Ses rencontres sont espac�es par 13 travellings.
Tous de droite � gauche.
Et tous sur une musique de Joanna Bruzdowicz
compos�e pour ces travellings-l�.
Vous pouvez m'emmener ?
Je vais chercher mon sac. Ah, non !
Mona est r�volt�e.
Bande de cons !
Mona veut �tre libre.
�a m'a fait chier d'�tre secr�taire.
J'ai quitt� les petits chefs, c'est pas pour en retrouver un.
J'ignore quand j'ai pris conscience
que ce n'�tait pas que la question d'�tre libre.
Que le combat des femmes serait collectif ou ne serait pas.
Parmi les revendications, la plus urgente �tait
le droit d'avoir des enfants ou pas.
Ce n'est pas plus papa
Que le pape ou le roi
Le juge ou le docteur
Ou le l�gislateur
Qui me feront la loi
J'essayais de vivre un f�minisme joyeux.
Mais j'�tais en col�re.
Les viols, les femmes battues, les femmes excis�es.
Les femmes avortaient dans des conditions
�pouvantables.
Des jeunes filles qui allaient se faire faire
un curetage et des jeunes internes disant :
"Pas d'anesth�sie, �a vous apprendra."
Ici,
deux fois,
on a pr�t� cette jolie maison rose
pour faire des avortements clandestins.
J'ai fait partie des femmes qui ont sign� un manifeste
nomm� par Minute le manifeste des 343 "salopes",
car on d�clarait :
NOUS AVONS AVORT�. JUGEZ-NOUS !
C'�tait vrai ou c'�tait faux,
mais la liste des signataires plus ou moins connues
faisait du bruit.
Toujours le m�me combat :
le droit des femmes et des travailleurs.
De son c�t�, Jacques Demy a invent� avec Michel Colombier
une fa�on de raconter une gr�ve aux chantiers � Nantes.
Le film s'appelle Une Chambre en ville.
Nous ne voulons pas d'incidents
Laissez-nous passer Nous ne partirons pas
NOUS VOULONS PASSER LAISSEZ-NOUS PASSER
NOUS SOMMES ICI POUR D�FENDRE NOS DROITS
L�, c'est du cin�ma,
mais en vrai, Delphine Seyrig et moi,
on a manifest� au proc�s de Bobigny en 1972
pour le droit � l'avortement.
Et moi, j'�tais enceinte jusqu'au cou.
On nous poussait vers les barri�res
et nous, on criait, on riait.
Jeune fille, Delphine avait l'air d'une Anglaise.
On est devenues amies.
Je l'avais photographi�e dans ma cour
comme d'autres com�diens.
Plus tard, encore dans la cour.
Et j'aimais quand la f�ministe
se transformait en f�e.
Les baguettes magiques ne sont pas toujours
o� on les attend.
Une autre baguette.
Toc ! La voil� en Jeanne d'Arc.
Jane aussi a voulu essayer ce r�le.
Avec mon accent, ce serait pas possible.
Je peux pas dire :
"Je vais bouter les Anglois hors de France".
C'est pas possible.
Je l'ai d�j� dit :
les souvenirs sont comme des mouches
qui virevoltent, des bouts de m�moire en d�sordre.
Tu crois que tu vas t'en sortir ?
On ne tourne que des bouts.
C'est comme pour un puzzle.
On pose des morceaux par-ci, par-l�.
�a se dessine doucement. Y a encore un trou au milieu.
�a arrive dans les meilleurs banquets.
Y a un silence et quelqu'un dit : "Tu veux pas chanter ?"
Chanter ?
Gainsbourg.
Si j'h�site si souvent
Entre le moi et le je
Si je balance
Entre l'�moi et le jeu
Un peu de je, un peu de moi.
Je d�balle tout en vrac et apr�s, je range un peu.
M�me si on d�balle tout, on ne d�voile pas grand-chose.
La tour Eiffel de jour.
La tour Eiffel de nuit.
J'ai invent� un monument �ph�m�re,
� la gloire du cin�ma.
Dziga Vertov.
Un �il, une cam�ra, un regard. Moteur !
Et voici M. Cin�ma, centenaire et glorieux.
J'ai l'�ge d'or.
Un vieillard qui perd la m�moire.
Maman, c'�tait son probl�me et sa libert�.
Elle se trompait. Sa m�moire la trompait.
Elle embrouillait les noms de ses enfants et de ses fr�res.
Qui allait l'obliger � dire juste ?
Elle avait le droit de divaguer.
Je trouvais �a charmant
et m�me rigolo.
C'est moi, David O. Selznic.
L'autre jour, vous �tiez Hitchcock.
Je suis Renoir, Nosferatu, Deneuve, et l�, je suis Selznic.
J'ai cr��...
3 ou 4 cr�atures de r�ve qui sont devenues des stars.
J'ai des �toiles plein la t�te,
des visages, des beaut�s.
Mais non, mais non, Marcello !
Le r�ve.
C'�tait le r�ve d'avoir les moyens et une belle �quipe
pour filmer des vedettes impressionnantes.
Seulement voil�, on ignore pourquoi
ou est-ce de ma faute ? Le film a fait plouf.
Quant au c�l�bre M. Cin�ma,
c'�tait aussi un petit vieux,
tout seul le soir,
esp�rant toujours des visites.
C'est mieux de vieillir � deux.
C'�tait notre projet et encore plus,
depuis qu'on s'�tait retrouv�s.
C'�tait doux, surprenant.
On voyageait ensemble.
On se posait dans une peinture.
On allait sur les plages et dans les mus�es.
On circulait avec Bill Viola,
avec Rauschenberg.
On fr�quentait Jacques Monory
et on vivait avec le chat de Prassinos.
On regardait ensemble.
Et patatras !
Jacques est tomb� malade,
d'une maladie mortelle.
Il �tait malade.
Il restait beaucoup � la maison.
Allez, maintenant, hop ! Laisse-moi �crire.
Il �crivait ses souvenirs d'enfance
dans le garage � Nantes
o� il avait v�cu en famille.
Il me faisait lire ses pages le soir.
Un jour, j'ai dit : "�a ferait un beau film."
Il a dit : "J'ai pas la force de le faire. Fais-le, toi."
Je lui ai dit :
"Ce film sur ton enfance, tu veux que je le fasse ?"
Il m'a dit : "Oui, fais-le."
Nous savions que Jacques n'en avait plus pour longtemps.
Rosalie, Mathieu et moi, on l'entourait.
Rosalie me relayait pour le soigner
quand on a lanc� la production.
� Cin�-Tamaris, il a fallu, et en vitesse,
trouver un peu d'argent et composer une �quipe.
Je repense � cette �quipe motiv�e par le film,
g�n�reuse et d�licate � mon �gard.
Particuli�rement Marie-Jo, proche de Jacques et de moi.
J'en ai revu quelques-uns r�cemment.
On a reparl� de ces moments particuliers
avec Didier et Mireille.
Jacques se mourait.
Il savait qu'il se mourait.
Il savait que le sida �tait insoignable.
Il savait que �a ne pourrait qu'empirer.
Nous le savions tous.
Personne n'en parlait.
C'�tait une sorte de silence affectueux.
Et parfaitement respectueux
de Jacques qui n'en parlait pas.
On a accept� ce non-dit,
car c'�tait celui de Jacques.
C'�tait sa volont� de garder le silence.
Et � l'�poque,
en 1989,
le sida �tait consid�r� comme une maladie honteuse.
C'�tait tabou, quoi.
Sa maladie faisait partie du projet.
On travaillait autant pour lui que pour toi.
Oui, oui.
Pour nous tous.
C'�tait quelqu'un, Jacques Demy.
Il y avait quand m�me une id�e d'accompagner Jacques
le plus longtemps possible en tournant.
J'ignorais comment il voyait la reconstitution de son enfance.
La r�invention de ce qu'il avait v�cu ou dit.
Il �tait l�, parfois, avec son fr�re et sa s�ur.
Sa m�re aussi venait.
Vous allez ameuter la cour.
J'�tais un peu traqueuse. Je me disais : "Il va r�agir."
Je suis venue pr�s de lui :
"�a va, c'est pas trop diff�rent ?
"Tu t'y retrouves ? Tu te vois enfant ?"
Il m'a dit : "C'est tout � fait �a.
"J'y suis."
Ses mots m'ont encourag�e � continuer
et � construire le film.
Il y avait plusieurs films : un en noir et blanc,
en hommage aux films des ann�es 39-40,
qui racontait son histoire de 9 ans � 19 ans.
Tourn� le plus simplement possible.
Ensuite, il y avait une proposition.
�tudiante, j'aurais fait �a.
Peut-on trouver dans la vie de Jacquot
des sc�nes qui ont g�n�r� des sc�nes de film ?
Dans ces cas-l�, la sc�ne dans Jacquot de Nantes...
Le moteur cliquette � froid, mais c'est normal.
Merci.
G�n�rait un extrait d'un film de Jacques.
Le moteur cliquette encore un peu � froid
Mais c'est normal.
Quelquefois, le contraire.
Je choisissais un extrait,
j'�crivais le sc�nario pour le pr�senter
naturellement.
Il y avait encore un autre film.
C'�tait : "Jacques est encore vivant."
Et la difficult� dans ce chemin qu'il parcourt.
Que faire sinon �tre au plus pr�s de lui, au plus serr� ?
Je n'avais pas d'autre solution que de filmer
de tr�s pr�s, sa peau, son �il,
ses cheveux comme un paysage,
ses mains, ses taches.
J'avais besoin de faire �a, des plans de lui,
de la mati�re m�me de lui.
Jacques en train de mourir, mais Jacques encore vivant.
Le tournage s'est fini le 17 octobre.
Et Jacques est mort le 27 octobre 1990.
"Herz und Mund und Tat und Leben" (Johann Sebastian Bach )
Ces femmes sont toutes des veuves de Noirmoutier.
Je les ai film�es et pr�sent�es ainsi
pour que chacun puisse choisir d'en �couter une ou une autre,
d'une personne � une personne, en confiance.
La maison est encore pleine de la pr�sence de Thierry :
de son odeur, de ses...
On a mang� il y a 2 jours des haricots qu'il avait achet�s.
C'est encore tout r�cent.
C'�tait un bon bonhomme.
Jamais un mot !
Il rentrait de la mer,
il avait bu un coup,
il se couchait, il dormait, c'�tait fini.
Je fais partie du tableau et je me tais.
Exposer � la fondation Cartier, je le dois
� Herv� Chandez.
En m'invitant, il ignore le plaisir qu'il m'a fait.
La vieille cin�aste se transformait
en jeune plasticienne.
Pr�sentant des veuves : l'hiver du c�ur.
Mais aussi les vives couleurs plastiques de l'�t�.
Je m'approchais de mes 80 ans, 80 piges,
80 berges,
80 balais.
Je m'entourais de techniciens et amis plus jeunes.
�a, c'est un hommage � Semp�.
J'ai la chance d'�tre second�e par Rosalie
et Christophe Vallaux.
Il est sc�nographe.
Il est connu pour sa fa�on de se v�tir et ses caricatures.
On a rep�r� les cabanes de Noirmoutier
pour qu'il en construise dans l'expo.
La Cabane aux portraits, entre autres.
On y voit des visages d'insulaires,
des femmes rencontr�es par-ci, par-l�.
Toutes belles.
Le m�me fond pour toutes les femmes.
Un autre fond pour les hommes.
Je me baladais avec ce fond et le pla�ais derri�re ceux
qui voulaient bien poser.
J'ai gard� les m�mes fonds pour ma famille :
Rosalie.
Ses trois fils : Valentin,
Augustin
et Corentin.
Mathieu.
Jos�phine.
Et leur fils Constantin.
Tous ensemble, ils font mon bonheur.
J'ignore si je les connais chacun, chacune,
ou si je les comprends.
Je vais juste vers eux.
Un jour, j'ai re�u la visite d'un voisin.
Son p�re avait film� le moulin devenu le n�tre
avec une cam�ra 9 mm 1/2.
Merci, voisin Sati pour ces images si rares.
Le meunier s'appelait Adam Gervier
et avait 11 enfants.
Ouais !
En pleine t�te !
J'ai eu ma maman.
Souvent, je m'arr�te d'�crire.
Le monde va mal et il me saute � la t�te.
Il y a, en cet instant m�me, des catastrophes, des guerres.
Je suis assise au calme et j'imagine des situations.
Des gens sans abri, des familles sur les routes.
Je ne bouge pas et je pense aux miens.
La famille, c'est un concept un peu compact.
On ne cesse de les regrouper mentalement.
De les imaginer comme un �lot de paix.
Cette cabane a une histoire.
Il �tait une fois deux beaux et bons acteurs
qui avaient jou� dans un film termin� en �chec.
En vraie glaneuse, j'ai r�cup�r� les copies du film.
On a d�roul� les bobines.
Les deux beaux et bons acteurs se sont retrouv�s en parois,
en murs travers�s par la lumi�re.
Qu'est-ce que c'est, le cin�ma ?
De la lumi�re qui arrive quelque part
et qui est retenu par des images plus ou moins sombres.
Quand je suis l�, j'habite le cin�ma.
C'est ma maison.
Il me semble que j'y ai toujours habit�.
C'est pas fini. Des fois, le rideau s'ouvre encore.
Quelqu'un vous demande.
Joyeux anniversaire, Agn�s !
Merci. Quelle folie !
On a bien combin� notre coup.
Apr�s la fiesta, je me suis retrouv�e seule
et j'ai compt� les balais.
Il y en avait exactement 80.
En comptant ces quatre-l�.
Plus un suppl�mentaire, arriv� par courriel.
Encore une id�e de Guillaume !
Tout �a est arriv� hier et c'est d�j� du pass�.
La sensation s'est m�lang�e � l'image qui en restera.
Je me souviens pendant que je vis.
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