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1921, Le Kid, le premier long métrage de Charlie Chaplin.
Un film centenaire, intemporel.
Qui est Charlie dans l'histoire ?
Le gosse ou le vagabond ?
Tout Chaplin est là, dans l'enfance de Charlie,
dans la misère de l'Angleterre de la fin du XIXe siècle,
dans les bas-fonds de Londres.
Le cœur de Chaplin bat au rythme des blessures de son enfance,
dans le souvenir des humiliations et des privations, des injustices
et des déchirements.
Cette scène bouleversera le monde.
Charlot est déjà immensément célèbre,
mais ce film, entre le rire et les larmes,
va le populariser sur la Terre entière.
Le meilleur scénario de Charlie Chaplin
est celui de son propre destin.
Cette mansarde de trois mètres sur quatre est la réplique de celle
que Charlie Chaplin partageait à Londres,
au numéro 3 de Pownall Terrace, Kennington Road,
avec sa mère Hannah et son demi-frère Sydney,
après avoir été ballotté d'arrière-cours en chambres de bonne,
dans des rues toujours plus sinistres.
Chaplin reconstituera souvent le décor de ses jeunes années.
Un univers à la Charles Dickens, un pays riche peuplé de pauvres.
"C'était là le Londres de mon enfance,
"celui de mes rêves et de mes désillusions.
"Une incroyable époque d'extrême richesse et d'extrême pauvreté."
C'est bien cette réalité
qui est à l'origine de la conscience politique de Chaplin
et la source même de toute son œuvre.
L'enfance miséreuse de cet homme
qui allait bientôt devenir l'acteur le plus riche du monde.
Charles Spencer Chaplin est né en 1889.
Ses parents sont artistes de music-hall,
mais ils n'ont jamais été filmés.
Leur amour ne dure pas.
Charlie a un an quand ils se séparent.
Le père, Charles Senior, gagne confortablement sa vie,
mais il ne paie quasiment jamais ses pensions alimentaires.
Charlie sera élevé par sa mère, Hannah Hill.
"C'était à peine si je savais que j'avais un père
"et je ne me souviens pas qu'il eût jamais vécu avec nous.
"Ma mère disait qu'il ressemblait à Napoléon.
"Le malheur était qu'il buvait trop
"et il mourut éthylique à l'âge de 37 ans."
Charlie et son frère aîné aiment passionnément leur mère.
Une mère aux yeux bleus, bleu-violet,
et aux longs cheveux châtain clair, menue et séduisante.
Actrice, imitatrice,
chanteuse et danseuse,
son nom de scène est Lily Harley.
Mais il figure en dessous et en bien plus petit
que celui du père de Charlie.
Pourtant, Hannah est douée. Mais sa voix est fragile.
Un soir, elle se brise au beau milieu d'une chanson.
Charlie est en coulisses.
Au pied levé, il la remplace.
Il est acclamé, il a cinq ans.
Hannah Hill ne retrouvera jamais sa voix.
Sans contrat, elle se rapproche de la religion,
vend ses affaires et ses bijoux,
loue une machine à coudre et vit de petits travaux d'aiguille.
Mais les mensualités sont trop lourdes
et la machine lui sera bientôt reprise.
Hannah et ses fils vivent alors un crépuscule sans joie.
"Nous vivions de la charité paroissiale,
"de bons de soupe et de colis envoyés par des œuvres.
"Nous respirions la tristesse,
"mais ma mère tranchait toujours sur son milieu,
"gardant une oreille attentive à la façon dont nous parlions,
"corrigeant nos fautes de grammaire
"et nous donnant l'impression que nous étions distingués."
Une distinction que l'on retrouvera intacte
dans le personnage de Charlot,
presque aristocrate dans ses habits de vagabond.
Toute son enfance, Charlie a observé sa mère, son modèle.
Sa mère, elle-même, imitait et mimait les passants, les voisins,
infatigable conteuse d'histoires.
"Ma mère était l'une des plus grandes artistes de pantomime
"que j'ai jamais vues.
"C'est en l'écoutant et en la regardant
"que j'ai appris non seulement à exprimer mes émotions
"avec mes mains et mon visage,
"mais aussi à observer et étudier les gens.
"Maman a allumé pour moi la flamme la plus généreuse qui soit.
"Si je suis arrivé à quelque chose, c'est à elle que je le dois."
Mais cette mère tant aimée
est atteinte d'un désordre mental grandissant.
"Ma mère, si gaie, si pleine d'entrain,
"comment avait-elle pu devenir folle ?
"J'avais l'impression qu'elle nous avait abandonnés."
Elle est enfermée dans une cellule capitonnée,
traitement de choc.
À six ans, Charlie est placé en hospice,
séparé de son frère qui est dans un autre bâtiment.
Six ans, l'âge du Kid.
Charlie va à l'école.
"On m'enseigna à écrire mon nom, Chaplin.
"Chaplin, le mot me fascinait et je trouvais qu'il me ressemblait."
Ses courtes études ne seront pas une révélation.
Charlie ne goûte guère aux méthodes pédagogiques.
Il fait l'école buissonnière.
À la fin de sa vie, il confiera :
"Si seulement quelqu'un s'était donné un peu de mal,
"si l'on m'avait enseigné la musique de la poésie,
"j'aurais peut-être pu devenir un érudit."
L'enfance de Charlie Chaplin ressemble à celle d'Oliver Twist.
Il erre de foyers en dispensaires, de pensions en orphelinats,
dormant parfois dehors,
puis retrouvant sa mère, extraite de son asile d'aliénés
pour de brèves périodes de rémission.
Des allers et retours incessants.
Comme dans un jeu de l'oie,
le dernier coup de dé renvoie à l'hospice.
La misère trimballe avec elle
son cortège d'humiliations et de moqueries.
Livré à lui-même, Charlie s'isole pour pleurer,
n'adresse plus la parole à personne,
il n'ose manger la nourriture qu'on lui propose,
honte de la faim.
Mais Charlie est débrouillard.
Depuis qu'il a abandonné l'école, il enchaîne les petits boulots,
autant de métiers exercés plus tard par son personnage de Charlot.
Des emplois dont il est souvent renvoyé,
parfois au bout d'une demi-journée.
De toutes ces professions, la seule dont Charlie rêve vraiment,
c'est celle de ses parents, artiste.
Cette volonté ne le quittera pas.
Bien plus tard, il dira à son fils aîné :
"Même quand j'étais dans un orphelinat,
"que j'errais dans les rues à la recherche de nourriture,
"je pensais que j'étais le plus grand acteur du monde.
"Il me fallait garder cette exubérance
"qui provient d'une confiance absolue en soi.
"Sans elle, on court à la défaite."
Le premier vrai engagement de Charlie Chaplin
a lieu alors qu'il a 10 ans,
embauché dans la troupe des Huit Gars du Lancashire.
Là, il apprend les claquettes,
et avec son meilleur ami, il imagine un duo :
Bristol et Chaplin, les clochards millionnaires.
Ce projet ne verra pas le jour,
mais Charlie poursuit inlassablement son rêve d'artiste.
Il danse, chante, mime,
invente des gags. Il veut être jongleur comique.
Il change de troupe.
À 14 ans, il est engagé au théâtre
où il interprète un vendeur de journaux.
Pour la première fois, il a droit à son nom dans la presse.
Et bientôt, il est à l'affiche d'une pièce à succès :
Sherlock Holmes. Trois ans de tournée.
Désormais, Charlie gagne sa vie.
"Je quittais une existence de pauvreté
"et j'entrais dans un rêve,
"un rêve dont ma mère m'a souvent parlé,
"qui faisait ses délices.
"Je n'étais plus un de ces anonymes qui traînent dans les faubourgs.
"J'appartenais maintenant au monde du théâtre.
"J'étais devenu acteur.
"J'avais envie de pleurer."
Le théâtre et la pantomime,
Charlie est fasciné par cette vieille tradition anglaise si populaire
que reprennent les clowns londoniens.
"Je les regardais faire en retenant mon souffle,
"chacun de leurs mouvements s'imprimait dans mon cerveau
"comme une photographie.
"Rentré chez moi, j'essayais de tout refaire à l'identique."
Une des premières marques de fabrique du futur Charlot va naître.
C'est dans ces années de cirque et de music-hall,
dans les courses-poursuites,
qu'il perfectionne ses fameux virages à cloche-pied et à angle droit.
De toutes les compagnies de music-hall
qui fleurissent en Angleterre,
celle de Fred Karno est la plus renommée.
Karno, le patron de la Fun Factory,
le roi de la pantomime anglaise, l'entrepreneur du rire.
Pas moins de 10 troupes régulières arpentent le pays sous sa bannière,
se produisant aussi outre-Manche et outre-Atlantique.
Quand Sydney, qui a intégré la compagnie en 1906,
recommande aux patrons son frère cadet,
Karno le trouve trop jeune, trop chétif, trop renfrogné,
mais le prend toutefois à l'essai.
Charlie entre en scène
de dos, élégant,
avec une canne, il se retourne.
Succès immédiat.
Il est engagé, il a 18 ans
et ne tarde pas à devenir un des comédiens vedettes de la troupe.
La rencontre avec Karno est décisive.
Sa personnalité et son exigence impressionnent Charlie.
Fred Karno a du flair pour les talents,
il connaît son public
et exporte ses spectacles.
Efficacité du travail et des trouvailles.
Il a le sens du rythme et du commerce.
Chaplin retiendra les leçons du patron.
De ses 19 à ses 25 ans,
il fera ses universités chez Karno.
Il s'en souviendra toute sa vie.
À 62 ans,
il rendra hommage à ses années de music-hall,
cette époque fondatrice
où il montait sur les planches des petits théâtres d'Angleterre.
Le plus grand succès sur scène de Chaplin, c'est Mumming Birds.
Il est un ivrogne mondain qui se rend au théâtre.
Un personnage qu'il reprendra en 1915 dans son film Charlot au music-hall.
Chaplin y joue deux rôles,
un dandy alcoolique et un clochard installé au dernier balcon.
Une forme de lutte des classes.
Mais le pauvre est en haut et le riche est en bas.
C'est grâce aux tournées Karno
que Charlie entreprend son premier voyage hors d'Angleterre.
1908, Paris.
Depuis toujours, la France le fait rêver.
Il est né la même année que la tour Eiffel
et il porte un nom français,
Chaplin.
La famille de son père s'est installée en Angleterre
au temps des huguenots.
La troupe se produit un mois entier aux Folies Bergère.
Charlie est ébloui. Les nuits parisiennes,
les lumières des grands boulevards, il est aux anges.
"Paris était exactement tel que je l'avais espéré.
"Le Paris de Monet, de Pissarro et de Renoir."
Un spectateur tient à le féliciter :
"Vous êtes d'instinct un musicien et un danseur."
Charlie ne le connaît pas, il a pour nom Claude Debussy.
Chaplin s'inspirera de ce Paris mondain
lorsqu'il tournera A Woman of Paris, en 1923.
Après Paris,
un autre rêve ne tarde pas à se réaliser, l'Amérique.
Charlie ne se fait pas prier pour rejoindre la troupe qui embarque
pour une tournée dans le Nouveau Monde.
C'est Sydney qui devait partir,
lui que les Américains veulent.
Mais Fred Karno a besoin de sa vedette en Angleterre.
Alors, Charlie remplace son frère et il est ravi.
Il veut oublier son enfance à Kennington Road,
la folie de sa mère, les inégalités et la misère.
"Je rêvais de partir pour l'Amérique,
"non seulement pour l'aventure passionnante,
"mais parce que cela signifiait pour moi
"un nouveau départ dans un monde neuf."
En Amérique, tout est possible.
Il veut s'y installer définitivement.
Et puis, à New York,
il n'y a pas de classes sociales, pense-t-il alors.
L'arrogance des gratte-ciel de Manhattan effraie d'abord Chaplin.
Il a du mal à s'adapter au rythme new-yorkais.
Paris était plus avenant, plus humain.
New York, c'est une ville d'affaires.
Ce tourbillon le déroute.
La compagnie Karno sillonne l'Amérique,
de la côte est aux plaines du Far West,
du Canada au Nouveau-Mexique.
Deux tournées de 22 semaines,
trois représentations par jour, parfois sept jours sur sept.
Dans la troupe, un autre jeune acteur britannique
a le même âge que Charlie, le même emploi et le même gabarit.
Il sera souvent sa doublure.
Il s'appelle Arthur Stanley Jefferson.
Encore quelques années
et il fera carrière sous le nom de Stan Laurel.
Stanley se souvient de son camarade de scène.
"Nous partagions la même chambre et je dois dire qu'il me fascinait.
"Certains jours, il portait un chapeau melon très cher,
"des chaussures à boutons bicolores,
"un costume chic, des gants et il avait une canne.
"Il emportait son violon partout.
"Puis il acheta un violoncelle.
"Les cordes étaient inversées.
Ça lui permettait de jouer de la main gauche.
"Il lisait sans arrêt.
"Un jour, il essaya le grec,
"puis il abandonna et se mit au yoga.
"Nous ne savions jamais ce qu'il allait faire."
Timide et solitaire à l'approche de la représentation,
Charlie devient fantasque et extravagant,
comme s'il voulait perdre son identité.
Il est étrange, imprévisible.
Et il se distingue.
Alors que la tournée Karno ne rencontre pas un franc succès,
Chaplin est épargné.
Il plaît à l'Amérique.
"Une réserve d'excentricité diabolique",
note un critique.
"Toutes les caractéristiques du génie."
Décidément, Charlie n'est pas comme les autres.
De passage à San Francisco,
Chaplin pousse la porte d'une cartomancienne
et se fait lire les lignes de la main.
La voyante lui prédit pour bientôt une activité nouvelle.
"Nouvelle,
"enfin, c'est presque la même chose, mais c'est différent.
"Je vois un succès triomphal.
"Vous avez devant vous une carrière extraordinaire,
"mais je ne vois pas ce que c'est.
"Vous amasserez une fortune considérable.
"Un dollar, s'il vous plaît."
L'augure se vérifie bientôt.
Quelques jours plus tard,
la compagnie Karno reçoit un télégramme
en provenance de Broadway :
"Y a-t-il, dans votre troupe,
"un homme nommé Chaffin ou quelque chose comme ça ?"
Kessel et Baumann sont des producteurs.
Trois mois plus tard, Charlie écrit à son frère :
"4 août 1913. Mon cher Syd,
"j'ai reçu une proposition d'une compagnie de cinéma.
"Il s'agit de la Keystone.
"Nous avons marchandé pas mal de temps.
"Finalement, on est arrivés à un arrangement.
"Je ne sais pas si tu as vu un de leurs films,
"mais ils sont très drôles.
"Et ils ont aussi quelques jolies filles.
"J'espère que tu es en bonne santé et aussi que maman va mieux.
"J'adorerais vous voir ici.
"Ton frère affectionné, Charlie."
Chaplin fait ses adieux à la scène
le 28 novembre 1913 à Kansas City.
La tournée Karno continue sans lui.
Lors de la dernière représentation,
son camarade Stan Laurel se souvient
l'avoir vu pleurer en coulisses.
Charlie croit en son étoile et son talent.
Il sait qu'il doit saisir sa chance. Il ne la lâchera pas.
Le cinématographe sera sa fortune.
Peut-être repense-t-il à sa diseuse de bonne aventure.
Dans deux ans, il sera l'homme le plus célèbre au monde.
Bienvenue à Hollywood,
Hollywood avant Hollywood.
Un paradis de soleil, d'orangeraies,
de vignobles et de palmiers.
Charlie Chaplin débute chez Keystone le 16 décembre 1913.
Il arrive au bon moment, le temps des pionniers du 7e art.
On a besoin de gens comme lui.
Le cinéma est muet et il est un as de la pantomime.
Le cinéma est burlesque et il vient du cirque.
Le cinéma n'a pas 20 ans, Charlie presque le même âge,
et tout est à inventer. C'est l'aventure !
La Keystone Company produit des comédies burlesques
avec leur cortège de poursuites, de bagarres
et leurs inévitables policemen.
On les appelle les Keystone cops.
Tout est dans la matraque, la grimace et la culbute.
Mais la Keystone,
pour le plus grand plaisir de Charlie,
produit aussi les Bathing Beauties,
des courts métrages où de délicieuses jeunes femmes
évoluent en maillot de bain devant les objectifs de Mack Sennett.
Mack Sennett est le nouveau patron de Chaplin.
Fort en gueule, il est au cinéma ce que Karno est à la scène.
Sa corpulence, ses sourcils, sa mâchoire impressionnent Charlie.
Producteur, acteur et réalisateur autodidacte,
Sennett est brutal, mais intelligent.
Redoutablement efficace, il ne recule devant rien.
Le cinéma ne parle pas encore, mais il court à toute allure.
La première fois que Sennett croise ce Chaplin dont on lui a tant parlé,
il est déçu.
Encore une fois, Charlie fait trop jeune.
Il faudra le vieillir, il en a l'habitude.
On l'envoie au maquillage.
"Tâchez d'être drôle."
"Je ne savais absolument pas comment me maquiller.
"Je me dis que j'allais mettre un pantalon trop large.
"Je voulais que tout soit en contradiction :
"Le pantalon large et la veste serrée.
"Le chapeau trop petit et les chaussures trop grandes.
"Je choisissais une canne,
"et je m'ajoutais une petite moustache
"pour me donner quelques années de plus.
"Je n'avais aucune idée du personnage que j'allais jouer.
"Mais dès l'instant où je fus habillé et maquillé,
"cela fit jaillir en moi toutes sortes d'idées folles.
"Je faisais des moulinets avec ma canne,
"des gags se pressaient dans ma tête."
Mack Sennett éclate de rire.
Les comédiens et les machinistes des plateaux voisins accourent
et rient de plus belle. C'est gagné.
Ce jour-là, Charlie décide que quoi qu'il arrive,
il conservera cette tenue.
Son personnage est né.
The tramp, le vagabond. Il n'a pas de nom,
mais en France, ce sera Charlot.
Les rires du studio sont un magnifique encouragement.
"Espérons que les spectateurs riront autant dans la salle de cinéma",
pense alors Charlie.
Mais avant même l'épreuve de la salle,
Chaplin va pouvoir tester son personnage,
dès le dimanche suivant,
dans les faubourgs de Los Angeles.
La production profite d'une course de voitures d'enfants
pour s'offrir une foule gratuite.
Personne n'a encore vu Charlot à l'écran.
Les spectateurs sont là pour le rallye,
pas pour assister aux premiers pas du vagabond.
Mais en peu de temps,
Charlie devient le centre d'attraction.
Une révélation, une révolution.
Charlot est né en quelques heures,
mais il vient de loin.
Le génie de Chaplin n'est pas un génie spontané.
Charlie était prêt.
Son personnage, il le nourrit depuis longtemps.
Chaplin n'a pas 25 ans, mais déjà 15 ans de métier.
En choisissant l'immense pantalon,
les godillots pointure 49 alors qu'il chausse du 38,
il a pensé à ce mendiant de Londres
qui le fascinait lorsqu'il était enfant
et qu'il aimait tant imiter pour amuser sa mère.
Il ne l'oubliera jamais.
"Jour après jour, je cultivais sa démarche
"au point que cela devenait une véritable obsession.
"Partout, elle déclenchait des rires."
Mais peut-être ce déraciné a-t-il d'autres racines.
Quand Charlie invente Charlot,
pense-t-il à la mère de son père,
cette grand-mère tzigane qu'il n'a jamais connue ?
Son personnage est un nomade.
Charlot est sans doute un peu gitan, mais il n'est d'aucune communauté.
Apatride, il n'a ni passeport, ni famille, ni roulotte.
Un marginal qui dort sous les ponts,
dans les terrains vagues, dans des cabanes de fortune.
"Mon personnage est un poète, un rêveur solitaire,
"à la fois vagabond et gentleman."
Oui, Charlot est un clochard élégant,
comme s'il portait la lutte des classes en lui, sur lui.
Charlot n'est pas le premier personnage burlesque du cinéma muet.
Un Français l'a devancé et l'a même inspiré.
Cette vedette internationale s'appelle Gabriel Leuvielle.
Son nom de scène, Max Linder.
Aristocrate dandy,
silhouette très identifiable à haut-de-forme et une canne.
Chaplin admire Linder comme un disciple.
Un disciple qui ne tardera pas à dépasser son professeur.
Et chacun imitera la démarche de l'autre.
Chez Mack Sennett, on tourne au rythme effréné
de deux farces par semaine,
sans scénario, pour le meilleur comme le pire.
L'alliage de la vitalité et de la grossièreté.
Chaplin aime l'improvisation, mais il déteste les poursuites.
Il refuse la discipline des studios.
Pour lui, les recettes de Mack Sennett
manquent de subtilité.
Les réalisateurs sont des bouchers qui travaillent à la chaîne,
obsédés par la vitesse d'exécution.
Connaissant leurs méthodes de montage,
Charlie place ses gags
juste au moment de son entrée ou de sa sortie.
Il sait ainsi que le metteur en scène aura du mal à les couper.
Chaplin y gagne une réputation d'homme odieux et prétentieux.
Mais il a beau débuter au cinéma, il connaît les réactions du public,
l'horlogerie des rires, qu'il maîtrise à la perfection.
Consciencieux et obstiné,
il demande à être son propre metteur en scène.
Refus de Mack Sennett, qui lui impose sa compagne,
l'actrice vedette Mabel Normand,
comme réalisatrice sur le tournage de son dixième film,
Mabel au volant.
Chaplin doit remplacer un acteur au pied levé
et change de costume.
L'incident éclate.
Mabel refuse toutes ses suggestions.
"Nous n'avons pas le temps, faites ce qu'on vous dit."
Chaplin tient bon. "Je ne ferai pas ce qu'on me dit.
"Je ne pense pas que vous soyez assez compétente
"pour m'expliquer ce que je dois faire.
"Je ne pouvais pas supporter ça, surtout d'une aussi jolie fille."
Le tournage est interrompu, Sennett est furibond.
"Tu feras ce qu'on te dit ou bien tu t'en iras."
Les portes claquent.
Le lendemain, Charlie est convoqué.
Il s'attend à être congédié.
Coup de théâtre : Non seulement il est augmenté,
mais il obtient de la Keystone d'être derrière la caméra
à peine trois mois après ses débuts au cinéma.
Plus jamais il n'entendra la phrase :
"Pas le temps, Charlie, faites ce qu'on vous dit."
"Le brusque changement d'attitude de Sennett m'avait surpris.
"Ce ne fut que des mois plus tard que j'en appris la raison.
"Sennett comptait me renvoyer,
"mais il avait reçu un télégramme du bureau de New York
"lui disant de tourner dare-dare d'autres Charlot,
"car il y avait une grosse demande."
Chaplin fait des étincelles et des entrées.
Les farces du vagabond s'arrachent,
et tout le monde finit par trouver Charlie charmant.
C'est désormais Chaplin qui est au volant.
Son premier film comme acteur-réalisateur
remporte un succès immédiat.
Charlot impose sa silhouette, ses mimiques, son tempo.
Il ralentit le rythme du montage des plans.
Il imprime sa marque.
Chez Keystone,
il suffisait de se cogner ou de chuter pour faire rire.
Chez Chaplin, le rire est plus ingénieux.
Charlie s'attache davantage à l'expression du vagabond,
à ses sentiments.
Ses histoires reposent moins sur le gag lui-même
que sur ce qu'il provoque.
Ce n'est plus l'incident qui est drôle,
mais la réaction du personnage.
"Je ressortais du lot", écrira Chaplin.
Mais en 1914, Charlot n'est pas tout à fait Charlot.
Il manque encore de tendresse.
Asocial et transgressif, mal élevé,
le farceur peut se montrer cruel, cynique, violent.
Il fait rire aux dépens des autres et même des faibles.
Le cinéma est un défouloir.
Les bonnes âmes s'en émeuvent, mais le public en redemande.
Chaplin se glisse dans les salles,
il guette les réactions des spectateurs.
"Ces cris de joie que provoquait ma seule apparition à l'écran
"m'étaient extrêmement agréables.
"J'étais au seuil d'une période merveilleuse.
"J'avais 25 ans et j'étais amoureux de mon travail."
L'amour des femmes, Charlie s'y consacre peu.
Il n'a pas la tête à ça, son cœur est à l'ouvrage.
"J'étais comme Balzac, qui estimait qu'une nuit d'amour représentait
"le sacrifice d'une bonne page de roman.
"Pour moi, c'était le sacrifice d'une bonne journée de studio."
Charlie s'épuise à la tâche.
En un an, il tourne sans répit dans 36 petits films,
pour le plus grand bonheur des spectateurs
et des directeurs de salles.
La valeur Chaplin s'envole.
Il devient une véritable machine à billets.
Il enchaîne les succès.
Et pour son dernier tournage chez Mack Sennett,
Charlie choisit de revêtir la peau d'un homme de Cro-Magnon.
"Je commençais avec un gag qui marquait mon entrée en scène.
"J'apparaissais vêtu d'une peau d'ours.
"J'examinais le paysage,
"j'arrachais des poils de ma pelure pour bourrer ma pipe.
"Et c'était une idée suffisante pour nous lancer
"dans une comédie préhistorique
"avec amour, rivalité, combats et poursuites.
"Telle était la méthode de travail que nous appliquions tous.
"Tout était si libre et si facile.
"Pas de littérature, pas d'auteur, nous avions seulement une idée
"et nous construisions l'histoire au fur et à mesure."
Mais l'aventure Keystone se termine.
Charlie a d'autres ambitions artistiques et financières.
Il déclare à son producteur : "Ce n'est pas pour ton nom
"que les spectateurs font la queue devant les cinémas,
c'est pour le mien."
Sennett jette l'éponge,
et laisse Chaplin tomber dans l'escarcelle d'un autre studio.
La concurrence s'appelle Essanay.
Charlie les rejoint en janvier 1915.
Il n'est plus seul.
Son frère Sydney vient d'arriver à Hollywood.
Oui, Charlie n'est décidément plus seul.
Cette année-là, il rencontre
celle qui sera sa première partenaire à l'écran et dans la vie.
Elle s'appelle Edna, Edna Purviance.
Elle est étudiante à San Francisco
et n'a encore jamais fait de cinéma.
Elle a 20 ans, Charlie 26.
Chaplin lui fait passer ses premiers essais devant la caméra.
"Elle était plus que jolie, elle était belle,
"silencieuse et réservée,
"avec de grands yeux magnifiques, de belles dents,
"et une bouche sensible.
"Elle paraissait triste et grave.
"J'appris ensuite qu'elle se remettait tout juste
d'un chagrin d'amour.
"Je me demandais si elle saurait jouer ou avoir un certain humour.
"Nous l'engageâmes quand même.
"Du moins apporterait-elle à mes comédies un élément décoratif."
Charlie est sous le charme,
amoureux, enfin amoureux,
la naissance d'un couple de cinéma.
Charlot est désormais enjôleur, séducteur, sentimental.
Edna possède une grâce et se révèle une actrice captivante.
Edna et Charlie tourneront 35 films ensemble
et partageront quelques années de vie.
Avec Edna, Charlie va conquérir le monde.
Moins de deux ans après ses débuts au cinéma,
il devient l'artiste le plus reconnu, le plus aimé du globe.
C'est fulgurant, comme une traînée de poudre.
Grâce à ses petites farces,
la figure du vagabond devient familière.
La plupart des films durent alors moins de 30 minutes,
une ou deux bobines.
De tous les divertissements bon marché,
le cinéma est devenu le plus populaire.
Des salles se spécialisent dans la projection de films de Charlot.
Chaque mois, on attend ses nouvelles aventures.
Charlot pompier, Charlot au music-hall,
Charlot à la banque, à la plage,
Charlot garçon de café,
Charlot boxeur ou déménageur,
Charlot s'évade.
Le cœur du public bat au rythme de celui de Charlot.
Avec plus de 30 000 séances quotidiennes dans le monde,
Chaplin touche plus de 12 millions de spectateurs chaque jour.
Un journaliste écrit alors :
"Les Zoulous connaissent davantage Charlot
"que les habitants de l'Arkansas, Greta Garbo."
C'est la folie de Chaplin, la "chaplinite".
Charlot devient le héros de bandes dessinées,
de dessins animés.
Livres, vêtements, bougies, cigarettes, dentifrices
veulent porter son nom.
On fabrique des jouets, des poupées à son effigie.
C'est un déferlement, Charlot envahit tout.
Dès 1916, le critique français Louis Delluc déclare :
"Il est l'homme le plus célèbre au monde.
"Jusqu'à nouvel ordre, il éclipse en renommée Jeanne d'Arc,
"Louis XIV et Clemenceau.
"Je ne vois que Jésus et Napoléon qui puissent lui être comparés."
1916, Charlie n'a que 27 ans
et n'a encore tourné aucun de ses longs métrages.
À Paris, à Carcassonne, à Nice, à Barcelone,
partout, on fête Chaplin,
on danse Chaplin, on chante Chaplin.
On apprend le pas de Charlot, Oh ! Charlie Chaplin,
tout le monde est fou de lui,
les airs à sa gloire fleurissent.
Son allure, sa démarche sont célébrées.
Dans les bals costumés,
neuf hommes sur dix se déguisent en Charlot.
Des concours d'imitation sont lancés.
La légende raconte
que Chaplin se présenta incognito à l'un d'entre eux
et termina troisième.
Devant un tel succès,
même l'ancien compagnon de tournées de Charlie, Stan Laurel,
en est réduit à se grimer en Charlot.
De New York à Hollywood,
Chaplin est copié, imité, piraté.
Où se cache le vrai Charlie ?
Voici Billy West,
fantaisiste d'origine russe,
qui tournera avec succès plusieurs dizaines de courts métrages
avec sa canne et son melon.
Et voici Billie Ritchie qui, comme Chaplin,
jouait les ivrognes chez Karno en Angleterre,
et qui prétendra avoir inventé le personnage de Charlot
bien avant Charlie.
Sans oublier, dès 1915,
un plagiat féminin très revendiqué.
Les contrefaçons se multipliant,
Chaplin finit par engager des poursuites contre ses imitateurs.
À la fin de sa vie, Stan Laurel reconnaîtra :
"La différence entre Chaplin et nous qui faisions de la comédie,
"à la seule exception de Buster Keaton,
"c'était que Charlie ne se satisfaisait
"que de la perfection."
Charlie soigne chacun de ses films,
refuse les scénarios de ses producteurs,
s'inspire du réel
et s'affranchit des conventions et des happy ends.
"La comédie doit être une reproduction fidèle de la vie",
affirme Chaplin.
"Plus encore que le drame, elle demande du réalisme.
"C'est le détournement de la situation habituelle
"qui rend un film drôle,
"ce petit geste inattendu qui provoque le rire.
"Mais ce geste doit être naturel et conforme
"à ce que le personnage pourrait faire dans la vie."
Chaplin n'a pas oublié d'où il vient.
Ses comédies, souvent satiriques,
sont animées d'une critique sociale et politique.
Il se moque des puissants, des représentants de l'autorité,
qu'elle soit religieuse, policière ou bourgeoise.
Il les défie, il les dézingue comme à la fête foraine.
Charlie Chaplin s'adresse à un public populaire.
Il le revendique.
"Je fais partie des petites gens
"et je travaille pour eux plus que pour toute autre classe sociale.
"Je ne veux pas tourner de films qui seraient projetés dans des cinémas
"où l'entrée serait supérieure à cinq pence."
Le peuple doit se reconnaître en Charlot.
Son cinéma sera humaniste et universel ou ne sera pas.
Entre patrons et ouvriers, Chaplin a choisi.
Il est du côté de l'exploité,
pas de l'exploiteur dont il dénonce la cruauté et la sauvagerie.
Même dans les situations les plus désespérées,
le vagabond lutte contre la fatalité.
L'humour, la combativité sont ses armes.
Film après film, Chaplin en fera sa marque de fabrique.
"Le grand thème de la vie, c'est la lutte et la souffrance.
"Toutes mes clowneries s'appuient là-dessus."
L'intrigue est simple,
elle consiste à plonger des personnages dans les ennuis
et à les en faire sortir.
Si Charlot est resté pauvre, Charlie, lui, est de plus en plus riche,
et de plus en plus courtisé.
Tout Hollywood veut Chaplin.
Les producteurs font monter les enchères.
Entre 1914 et 1917,
chaque année, Chaplin changera de compagnie,
et chaque année, il multipliera par dix ses revenus.
7 800 dollars pour 12 mois, chez Keystone en 1914.
75 000 chez Essanay en 1915.
Mutual renchérit en 1916, avec 670 000.
Puis First National en 1917 pour plus d'un million de dollars.
L'équivalent aujourd'hui de 1,8 million de dollars mensuels.
Le contrat chez Mutual fait l'objet d'une campagne phénoménale.
"Les perspectives qui s'ouvraient devant moi étaient éblouissantes.
"L'argent déferlait en avalanche.
"Tout cela est affolant, effrayant, mais merveilleux."
La rémunération de Chaplin devient argument publicitaire.
À New York, le journal lumineux de Times Square affiche :
"Chaplin signe avec la Mutual pour 670 000 dollars par an."
C'est inédit, inimaginable, astronomique.
Quasiment personne au monde n'a encore gagné un tel salaire.
Charlie regarde son nom sur le building du Times.
"Je restais là à lire comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre.
"Le monde était devenu fou.
"Si quelques malheureuses comédies burlesques
"parvenaient à provoquer un pareil enthousiasme,
"n'y avait-il pas quelque chose de faux dans la célébrité ?
"J'avais toujours rêvé d'être populaire
"et maintenant que je l'étais,
"voilà que, par un étrange paradoxe,
"je me sentais isolé.
"J'étais jeune, riche et célèbre,
"mais seul.
Tout le monde me connaissait,
"mais j'avais l'impression que je ne connaissais personne."
Charlie Chaplin gagne donc de l'argent, beaucoup d'argent.
C'est désormais son frère Sydney,
qui a renoncé à sa carrière de comédien,
qui gère ses contrats et sa fortune.
Une fortune qu'il entretient précieusement.
Jamais Charlie ne gaspillera ses dollars,
un souvenir de son enfance miséreuse.
"Mieux que personne, je savais combien la popularité
"pouvait être éphémère.
"D'ici un an, je serai peut-être à court d'idées.
"Je devais donc rentrer les foins
"pendant que le soleil brillait encore."
Mais le conte de fées n'est pas près de s'arrêter,
car plus Chaplin a du succès,
plus il a les moyens de créer.
Et plus il est créatif, plus il a du succès.
L'argent au service de la liberté.
Charlie tourne sans compter,
il teste, il expérimente,
développe 20 fois le métrage de pellicule nécessaire,
juste pour voir si ça colle et s'il peut faire mieux.
Un luxe ahurissant, des centaines de prises.
Il n'hésite pas à mettre au panier des scènes ou des gags
patiemment construits.
Tout est répété, chronométré, millimétré.
Un vrai laboratoire.
"Ne me parlez pas d'inspiration, c'est de la transpiration."
Grand amateur de matchs de boxe, excellent tennisman,
Chaplin, en véritable athlète, multiplie les acrobaties.
Mais le sport ne serait rien sans la grâce.
Le chorégraphe et danseur étoile Vaslav Nijinski,
de visite avec les Ballets russes
sur le tournage de Charlot Policeman, ne s'y trompera pas.
"Votre comédie tient du ballet, Charlie. Vous êtes un danseur."
Danseur poids plume.
Comme dans les contes pour enfants, le petit homme a besoin de son ogre.
Eric Campbell est le méchant.
Un géant de presque deux mètres, effrayant et bestial.
Il pèse le poids de trois Charlot. C'est une brute, une masse.
Face à Campbell ou à Henry Bergman,
Chaplin joue sur sa taille, sa légèreté,
ses 1,64 mètre.
Sa fragilité, c'est sa force, la force du faible.
"Le charme irrésistible du petit homme issu du peuple",
écrira Hannah Arendt.
Charlot fait mouche.
Son cinéma muet parle à tout le monde,
ou presque tout le monde.
Une part de la haute société s'élève contre ces comédies grossières
qui flattent un plaisir trivial destiné aux classes laborieuses,
et un personnage indécent, vulgaire.
À l'université de Yale, on s'alarme.
Chaplin est une menace morale,
il empêche les étudiants de se concentrer.
Et quand Charlot se travestit en femme,
les ligues de vertu,
effarouchées, s'offusquent.
"C'est obscène, inconvenant."
"Pas étonnant, cet acteur porte un nom français."
Chaplin n'en finit pas de bousculer la société américaine.
Quand il revêt l'habit d'un agent des forces de l'ordre,
c'est un ordre social qu'il entend faire respecter.
Un policier aux côtés des pauvres gens.
Mais c'est avec l'Émigrant
que Chaplin exprimera le plus ouvertement,
pour la première fois, une visée politique.
Il s'en prend au mythe de New York, portes du paradis.
Les États-Unis, pays de la liberté,
deviennent patrie des illusions et désillusions.
Charlie n'a pas oublié que, six années auparavant,
il était de ces millions d'immigrés.
Toute sa vie, il s'en souviendra.
Toute sa vie, on le lui rappellera.
L'Émigrant restera sans doute son court métrage préféré.
"Je crois bien que mon séjour à la Mutual
"fut la période la plus heureuse de ma vie.
"J'avais 27 ans, j'étais libre et léger."
Le 6 avril 1917,
les États-Unis entrent dans la Grande Guerre,
une guerre devenue mondiale.
"Une avalanche de folles destructions et de boucheries sans merci",
écrira Chaplin, dont l'horizon s'est obscurci.
Son amour avec Edna Purviance s'est fané.
Désormais, ils ne joueront plus les amoureux qu'à l'écran.
Mais c'est bien cette Grande Guerre qui préoccupe le plus Charlie.
Chaplin est sujet britannique et la presse s'interroge.
Alors que ses camarades combattent et meurent
par centaines de milliers dans les tranchées,
est-il bien moral que Charlot continue à produire
ses petites farces sous le soleil de Californie ?
Un grand patron de presse anglais,
lord Northcliffe, prend la plume :
"Chaplin a beau être frêle, il tient solidement sur ses pieds,
"comme en attestent ses acrobaties à l'écran.
"Son devoir est de se présenter devant le recrutement
"et de revendiquer fièrement ses origines britanniques."
"Charlie en kaki serait l'un des personnages
"les plus populaires de l'armée."
"Nous vaincrons sans Charlot,
"mais nous préférerions vaincre avec lui."
La campagne de presse est violente.
Chaplin tire-au-flanc, déserteur milliardaire.
Charlie fait aussitôt paraître un communiqué.
"Je me tiens prêt à répondre à l'appel de mon pays
"pour servir dans n'importe quel corps et n'importe quel poste.
"Mais comme bien d'autres Britanniques,
"j'attends un message de l'ambassade.
"Je me suis inscrit sur la liste d'enrôlement
"et n'ai demandé ni exemption ni faveur."
L'ambassade britannique vient à sa rescousse :
"Il est d'une aussi grande utilité pour l'Angleterre
"que mister Chaplin gagne beaucoup d'argent
"et le consacre aux activités de guerre
"plutôt que de servir dans les tranchées."
Mais les attaques et les insultes perdurent.
Charlie reçoit des lettres anonymes et des plumes blanches.
Il est ébranlé,
meurtri, et décide de se présenter à un bureau de recrutement.
Il est réformé.
La balance affiche un poids insuffisant.
Le poids de Chaplin se mesure en dollars et en popularité.
Et Charlie va mettre les deux au service de l'effort de guerre.
Le 6 avril 1918,
lors d'une immense parade à Washington,
aux côtés du couple vedette de cinéma Mary Pickford et Douglas Fairbanks,
Chaplin prend la parole.
Deux jours après, à New York,
c'est une foule de 35 000 personnes qui attend Charlie à Wall Street.
Chaplin est porté en triomphe par son ami Douglas Fairbanks,
félicité par le jeune sous-secrétaire d'État à la Marine,
Franklin Delano Roosevelt.
Alors que Douglas et Mary font campagne dans le Nord,
Charlie accomplit sa tournée de levée de fonds dans les États du Sud.
De la Virginie au Texas, en passant par la Caroline,
le Kentucky, le Tennessee, le Mississippi et la Louisiane,
les dons affluent.
Chaplin est à la baguette
et il récolte plusieurs millions de dollars.
Il est rassuré.
Sa popularité est intacte, en Amérique comme en Europe.
Charlot est international.
Il sert même d'exutoire pour des soldats anglais,
comme on le découvre sur cette photo
prise sur un champ de bataille du nord de la France,
dans une mise en scène des plus macabres.
Dans les hôpitaux,
on projette les films de Chaplin au plafond
pour que les mutilés puissent en profiter.
Plusieurs soldats l'affirment :
sa seule apparition sur un écran
a pour les blessés des effets miraculeux.
Alors, après sa tournée caritative, Charlie retrouve les studios.
Il tourne un film de propagande
où son frère Sydney incarne le kaiser allemand Guillaume II
et il poursuit sa campagne d'appel aux dons.
Le film est offert au gouvernement
et distribué dans tous les cinémas des États-Unis.
Puis, contre l'avis de tous ses amis,
Chaplin se lance dans une ambitieuse comédie
qui remportera un succès phénoménal,
Shoulder Arms, Charlot soldat.
Un film comique sur la guerre, tourné en temps de guerre.
L'audace, le culot, Charlie n'a peur de rien.
Un journaliste du Crapouillot écrit :
"Chaplin nous donne le premier film vrai sur la guerre,
"sans y avoir été.
"Une chronique de l'enfer des tranchées
"dans laquelle les soldats se reconnaîtront."
Le vagabond immortalise le poilu.
Une nouvelle fois, Charlot est du côté de ceux qui souffrent.
Tout est là, la peur, le mal du pays,
la boue, les inondations.
Mais la tragédie est forcément burlesque.
Le rire comme antidote au désespoir pour soutenir le moral des troupes.
Charlot soldat est un film antimilitariste, mais patriote.
Quand Charlot vole au secours d'une jeune et belle Française,
incarnée par Edna Purviance,
Chaplin n'hésite pas à proclamer aux yeux du monde :
"Je suis un soldat américain."
Charlot soldat a été tourné durant l'été 1918,
au coin de Sunset Boulevard,
un des quartiers les plus chics d'Hollywood.
1416 North La Brea Avenue.
Ce sera désormais l'adresse des nouveaux studios Chaplin
et son lieu de travail pour les 34 années à venir.
Construit en à peine trois mois, sur un terrain de deux hectares
de citronniers, d'orangers et de pêchers,
ce studio a été entièrement imaginé par Charlie.
Petites maisons rappelant les vieux cottages anglais,
jardin, piscine, laboratoire, salle de montage,
rien ne manque. Le studio idéal.
En plus de son chauffeur japonais, Charlie a à son service
un valet secrétaire qui ne le quitte jamais.
Une drôle de cour se forme autour du patron.
Un de ses chargés de presse en témoignera :
"Dès qu'il arrivait le matin, chacun s'arrêtait aussitôt.
"Acteurs, machinistes, électriciens,
"tous se mettaient en ligne.
"Évidemment, Charlie n'était pas dupe.
"Il savait qu'ils faisaient ça pour rire.
"En attendant, il adorait ça."
Pour autant, Charles Spencer Chaplin
déteste qu'on lui dise "monsieur".
Au travail, tout le monde doit l'appeler Charlie.
Chaplin a 30 ans. Il a désormais son studio,
mais cela ne lui suffit pas.
Il veut devenir son propre producteur et distributeur.
"J'en ai assez d'être le dindon de la farce.
"Si mes films peuvent rapporter 1 million de dollars à des épiciers,
"je préfère que ce million aille dans ma poche."
Le 5 février 1919,
Chaplin s'associe avec l'immense vedette Douglas Fairbanks,
ainsi qu'avec sa compagne, l'actrice Mary Pickford,
la petite fiancée de l'Amérique,
et au maître du cinéma, l'auteur de Naissance d'une nation,
DW Griffith.
Ensemble, ils créent la société United Artists,
les Artistes associés.
La conquête d'une liberté artistique et financière, totale et définitive.
Un coup de tonnerre dans le ciel d'Hollywood.
En redoutables stratèges, des acteurs
prennent le pouvoir à la barbe des majors du septième art.
C'est un fait unique dans l'histoire du cinéma.
Les frères Warner et la Paramount n'ont qu'à bien se tenir.
Charlot, plus Fairbanks, plus Mary Pickford, plus Griffith.
À eux quatre,
ils totalisent des millions de spectateurs et autant de dollars.
Une formidable force de frappe.
Dorénavant, ils seront leurs propres employeurs.
Comme il l'avait fait à New York pour l'effort de guerre,
Douglas hisse Charlot à bout de bras.
Depuis leur première rencontre en 1917,
ces images en témoignent,
les deux étoiles du cinéma sont inséparables.
Une amitié masculine indéfectible
à rendre jalouse Mary Pickford.
Dans ses mémoires,
Chaplin parlera du magnétisme et du charme de Doug,
de son enthousiasme toujours sincère et enfantin.
Douglas fut le seul homme qui parvint à me faire monter à cheval
alors même que je trouvais cette bête méchante,
hargneuse et à moitié idiote.
Charlie fait rire, Douglas fait rêver.
Zorro et Charlot, défenseurs des opprimés.
Deux héros, idoles absolues des années 20.
À la fin de sa vie, Chaplin déclara que Fairbanks fut sans doute
son seul et véritable ami.
Finies les histoires courtes en deux bobines.
Grâce aux Artistes associés,
Charlie filme dorénavant ce qu'il veut,
comme il veut, quand il veut. Il est libre.
Lors de ses débuts à la Keystone, en 1914,
il tournait un court métrage par semaine.
Désormais, ce sera un film tous les trois ans,
puis tous les cinq ans.
Autant de chefs-d'œuvre à venir
qui marqueront à jamais la mémoire du cinéma.
Les Lumières de la ville, Les Temps modernes, Le Dictateur,
la série des grands films.
En 1924,
Charlie se lance dans sa première superproduction hollywoodienne.
Une épopée.
170 jours de tournage étalés sur 15 mois,
qui vont mener l'équipe à plus de 3 000 m d'altitude,
dans les montagnes enneigées de la Sierra Nevada.
Un décor naturel grandiose. La Ruée vers l'or.
Pour la scène d'ouverture,
on fait creuser un sentier sur 700 m qu'empruntent 600 figurants.
Quatre caméras filment Charlot en parallèle.
Mais la météo est épouvantable et l'équipe se réfugie à Los Angeles
pour tourner la suite en studio.
Chaplin fait construire des décors pharaoniques.
500 ouvriers décorateurs, un budget colossal.
L'Alaska reconstitué sous le soleil d'été d'Hollywood.
Si Chaplin est si précis
dans ses reconstitutions quasi documentaires,
c'est qu'il tient à allier le burlesque au réel
et la comédie au désespoir.
C'est un fait divers dramatique qui l'a inspiré.
L'expédition Donner,
ce groupe de pionniers pris dans une tempête de neige,
perdu dans les montagnes des mois durant,
qui finirent par manger leurs vaches, leurs chiens,
puis le cuir de leurs chaussures avant de se dévorer entre eux.
Une nouvelle fois, Chaplin bouscule les conventions.
Le froid, la faim, le cannibalisme
seront matière à rire.
Pour le tournage de cette scène,
l'accessoiriste fait appel à un confiseur.
La chaussure est en réglisse.
Le nombre de prises est tel qu'on doit en fournir 20 paires.
Les vertus laxatives de la réglisse
ne laisseront pas indemnes les boyaux des deux comédiens.
Chaplin filme l'exclusion,
le vagabond est seul, le miséreux est invisible.
À la fin du tournage, Chaplin déclare à son équipe :
"C'est pour ce film que je voudrais qu'on se souvienne de moi."
Se souvenir de La Ruée vers l'or.
Se souvenir de La Ruée vers l'or, mais oublier Lita,
Lita Grey, cette adolescente croisée sur le tournage du Kid.
Lita avait alors 12 ans.
Elle réapparaît à la veille de ses 16 ans,
passe des essais pour le rôle principal de La Ruée vers l'or,
tape dans l'œil de Charlie.
Un témoin se souvient :
"'C'est elle !', s'est exclamé Chaplin.
"Nous étions plusieurs à penser que c'était la pire de toutes."
Lita signe son contrat.
Sur le tournage, on impose la présence de sa mère.
Lita passe de la chambre de sa mère
à celle de Charlie et tombe enceinte.
Tournage interrompu, grossesse dissimulée,
Lita est remplacée.
En Californie, avoir des relations sexuelles avec une mineure
est passible de 30 ans de prison.
Chaplin propose de l'argent, un avortement.
Le grand-père de Lita menace :
"Ou il t'épouse, ou je le tue." Il l'épouse,
en cachette, au Mexique,
à 5 h du matin, les journalistes à ses trousses.
Un cauchemar.
Un enfant naît en 1925,
Charles Spencer Chaplin Junior
et un second, dix mois plus tard, Sydney Junior.
Lita reproche à Charlie de la délaisser,
de la tromper, de l'espionner.
1927, procès puis divorce.
Le second divorce de Charlie,
qui avait traversé pareille épreuve en 1919,
avec l'actrice Mildred Harris.
Mais l'enfant qu'il aura avec Mildred ne vécut que trois jours.
Et Charlie s'était aussitôt lancé à corps perdu
dans la recherche du petit garçon qui allait jouer le Kid.
Ce sera Jackie Coogan.
L'affaire du divorce avec Lita Grey
va se solder par la plus grosse transaction
jamais réalisée en Amérique.
Chaplin devra débourser plus d'un million de dollars de l'époque,
mais conservera le droit de voir ses enfants.
L'intimité du couple est livrée en pâture au public.
Des copies pirates de la plainte de Lita
s'arrachent dans les librairies.
Chaplin devient la victime idéale et expiatoire
de cette Amérique puritaine qui vomit Hollywood.
Il sombre dans une profonde dépression nerveuse.
On pense sa carrière finie.
Mais Charlie se remet au travail et revient à ses premières amours,
le cirque.
Le tournage de ce film est un calvaire.
12 février 1926,
problème au laboratoire,
tout ce qui a été filmé depuis un mois est perdu.
On repart à zéro.
28 septembre,
les décors, qui avaient été ravagés quelque temps plus tôt
par un orage phénoménal,
sont, cette fois, réduits en cendres par un incendie.
Huit mois d'arrêt.
12 janvier 1927,
des huissiers mandatés par les avocats de Lita
font intrusion au studio pour saisir les bobines du Cirque.
Mais Charlie les a mises en lieu sûr.
Tous ses avoirs sont gelés,
des détectives privés surveillent sa maison et son studio 24 h/24.
À l'énoncé du verdict du divorce avec Lita Grey,
Charlie apparaît sous les flashs des journalistes.
Ses cheveux sont devenus blancs, il est cerné, amaigri.
Ces années 1925-1927,
Chaplin tentera de les oublier toute sa vie.
Dans son autobiographie,
seules quelques lignes y sont consacrées.
"Nous restâmes mariés deux ans,
"et tout cela se termina au milieu de beaucoup d'amertume.
"Comme nous avons deux grands fils que j'aime beaucoup,
"je ne veux pas entrer dans les détails."
Quant au tournage du film,
Chaplin le passe complètement sous silence.
Le Cirque restera pourtant l'un de ses plus beaux longs métrages.
Le 27 janvier 1928, à Hollywood,
la foule se presse à l'avant-première du Cirque.
Les appels au boycott du film,
lancés par les ligues féministes, ne prennent pas.
Sauvé par son public, Chaplin déclare :
"Je suis très heureux de contribuer modestement
"à tout ce bonheur de l'humanité.
"Le cinéma, c'est la démocratie de l'art."
Mesdames, messieurs,
je viens de rentrer d'Hollywood,
qui est la cité du film,
exactement comme Chicago est la cité de la saucisse.
À Hollywood, on ne fabrique pas de conserves, mais des stars.
J'ai eu le plaisir de rencontrer là-bas
monsieur Charlie Chaplin,
qui m'a dit : "Vive le silence !"
"Vive le silence", dit Chaplin.
Mais à la veille des années 30,
le cinéma se met à parler
et Hollywood enchaîne les talkies.
Le Chanteur de jazz est le premier film parlant et chantant
de l'histoire du cinéma.
C'est un triomphe.
Les journalistes s'interrogent :
Chaplin va-t-il succomber à la déferlante du parlant ?
Il leur répond :
"Je ne peux souffrir le cinéma parlant,
"l'atmosphère mécanique du studio sonore m'épouvante,
"la simple vue d'un microphone me donne la nausée.
"Je dois être libre d'exprimer l'émotion à ma manière,
"par de la pure pantomime."
Comment Charlot pourrait-il parler ?
Dans quelle langue ? Avec quelle voix ? Quel accent ?
Charlot n'a pas besoin de paroles pour se faire comprendre.
Muet par essence, il est universel.
Faire parler Charlot serait briser son charme et sa magie.
"Le cinéma est images et illusions", explique Chaplin.
"N'en faisons pas autre chose.
"Les films parlants gâchent tout l'art du cinéma.
"Ils anéantissent la grande beauté du silence.
"Je ne me servirai pas de la parole dans mon prochain film.
"Je ne m'en servirai jamais."
Al Jolson, l'interprète du Chanteur de jazz,
réagit aux déclarations de Chaplin :
"Charlie a tort de dire si haut qu'il déteste les films parlants,
"car il sera bien obligé d'y venir, comme les autres.
"Sinon, il se verra délaissé par ses anciens admirateurs
"et ne fera plus rien du tout."
"Le public ne va plus voir les films muets.
"Harold Lloyd va faire des films parlants.
"Ne dites pas non, Charlie, je sais que vous y viendrez.
"Et si vous n'en avez pas encore fait,
"c'est que vous êtes timoré
"et que vous craignez de ne pas réussir."
Mais Chaplin n'en a que faire.
Pour lui,
le silence sera toujours plus parlant, plus poétique.
Un haussement de sourcil, aussi ténu soit-il,
en dit parfois davantage qu'une centaine de mots.
Charlot est muet et le restera obstinément,
irréductiblement.
Charlie a beau prédire crânement
qu'il ne donne pas trois ans d'existence aux talkies,
il sait bien, au fond de lui,
que l'avènement du parlant est une révolution.
Une révolution qui risque de l'emporter
comme elle a déjà englouti son camarade Buster Keaton
et tant d'autres artistes.
Keaton, que l'on voit ici en 1928,
dans un de ses derniers grands chefs-d'œuvre,
devra se mettre à parler, deux années plus tard,
sous la contrainte de son producteur, la Metro Goldwyn Mayer.
Douloureuse expérience,
il tombe dans l'alcool et la dépression.
C'est le crépuscule du muet.
Charlie, en vérité, est anxieux. Son prochain film est un défi.
"Seule une étoile ne s'est pas encore convertie au parlant",
écrit la presse d'Hollywood.
Tout le monde attend le prochain Chaplin,
le seul acteur-réalisateur à rester sur le paquebot du cinéma muet,
en train de couler.
Le nouveau Chaplin est un film sonore,
sonore mais sans paroles.
Une façon de régler son compte à ce cinéma parlant,
qui, à ses débuts, bafouille et balbutie.
"Les films dialogués émettent un bruit de crécelle",
affirme Charlie.
Dès l'ouverture de son film, il fait coup double,
tournant en dérision le parlant
autant que les notables de la bonne société américaine.
C'est Chaplin qui supervise la bande-son
et qui crée la musique des Lumières de la ville.
Son contrôle est désormais total.
Une direction artistique absolue.
Acteur et auteur, réalisateur et producteur,
Charlie est aussi compositeur et chorégraphe.
Avec Les Lumières de la ville, Chaplin atteint la perfection.
Il soigne le moindre détail, il est le modèle.
Il joue tous les rôles et tous les personnages.
Les acteurs comme les actrices exécutent.
Ils n'ont qu'à regarder et reproduire.
Nulle place à l'interprétation.
Pour la scène de la rencontre
de la jeune fleuriste aveugle et du vagabond,
il cherche le tempo idéal, la pantomime parfaite.
Obsessionnel, proche de la névrose,
il tourne 450 prises de cette même séquence,
inlassablement,
n'hésite pas à interrompre le tournage,
à mettre au pilon des bobines entières,
sacrifiant ainsi des semaines de travail
jusqu'à trouver la bonne idée de mise en scène
qui fera croire à la fleuriste
que le miséreux est fortuné.
L'humeur de Chaplin est vagabonde, son caractère changeant.
Sur un coup de tête,
il fait renvoyer trois de ses principaux collaborateurs,
puis pense changer de comédienne.
Pour décrypter l'état d'esprit du jour du patron,
les employés du studio téléphonent, le matin, à son majordome.
"Comment Charlie s'est-il habillé ce matin ?"
Si son costume est vert, le temps sera l'orage.
S'il est habillé en gris, météo incertaine.
Mais le bleu à rayures est la promesse
d'une journée douce et créatrice.
L'avant-première mondiale des Lumières de la ville
a lieu à Los Angeles le 30 janvier 1931,
après un tournage qui se sera étalé sur près de deux années.
C'est la fièvre des grands jours, le Tout-Hollywood.
Charlie Chaplin paraît aux côtés de ses amis,
le professeur Albert Einstein et son épouse.
Soudain, Chaplin se met à douter. Il se dit qu'il a été trop gâté,
qu'il a mangé son pain blanc, qu'il n'est plus dans le coup.
2 500 spectateurs. Son cœur bat à tout rompre.
City Lights, une comédie romantique en pantomime,
un anachronisme en 1931.
Quelles vont être les réactions du public ?
Il attend particulièrement la scène finale.
Cette séquence qui, une fois n'est pas coutume,
a été pensée avant même l'écriture du scénario.
Charlie y attache la plus grande importance,
comme si elle devait constituer le sommet du film.
Les retrouvailles avec la fleuriste.
Quand Charlot sort de prison,
il passe devant la riche boutique
de celle qui n'est plus une petite vendeuse des rues
et qui a retrouvé la vue,
grâce à l'opération de ses yeux payée par le vagabond.
Ce bienfaiteur emprisonné à tort,
cet amoureux dont elle ne connaît pas le visage,
qu'elle imagine nanti, mais qui n'est qu'un clochard.
Dans ses mémoires, Chaplin écrit :
"Durant cette dernière scène, j'ai vu Einstein s'essuyer les yeux.
"Nouvelle preuve que les savants sont d'incurables sentimentaux."
Quand la salle du Los Angeles Theater se rallume, c'est une ovation.
"Un coup dur pour le cinéma parlant", écrit un critique d'Hollywood.
Charlie respire à nouveau.
"Je suis un pantomime.
"Dans ce domaine, je suis unique et sans fausse modestie, un maître.
"Ce film muet m'a rapporté plus d'argent que les précédents.
"Alors, pourquoi voudriez-vous que je parle ?"
C'est lors de la préparation des Lumières de la ville
que Charlie apprend la mort d'Hannah Hill, sa mère.
Cette mère tant aimée. Elle avait 63 ans.
Charlie et Sydney l'avaient fait venir à Los Angeles,
sept années plus tôt.
La folie d'Hannah s'était adoucie,
mais elle avait besoin d'être surveillée.
Une maison près de la mer, infirmière à domicile.
Quand, en visite au studio Chaplin, elle avait découvert
son fils grimé et habillé en vagabond,
elle s'était écriée :
"Charlie, il te faut absolument un costume neuf
"et tu as un teint épouvantable.
"Tu devrais prendre le soleil."
Chaplin allait la voir peu souvent, trop de souvenirs douloureux.
Dans son autobiographie, il écrira :
"Comme c'était étrange que sa vie s'achève ici,
"dans les environs d'Hollywood, avec toutes ces valeurs absurdes.
"Un flot de souvenirs montait en moi.
"Je me rappelais le long combat de son existence,
"ses souffrances, son courage,
"et sa vie tragique et perdue."
Depuis son arrivée en Amérique, il y a 20 ans,
Charlie n'est retourné sur le Vieux Continent qu'une seule fois, en 1921,
cinq petites semaines seulement.
Jamais il n'a cessé de travailler.
Après Les Lumières de la ville, il rêve de grands voyages.
Il confie à la presse :
"Je ne suis plus au courant de ce qui se passe dans le monde.
"Je veux observer et trouver des idées pour mon prochain film.
"Comme tous les égocentriques, je vis tourné sur moi-même.
"Je veux vivre à nouveau ma jeunesse. J'ai besoin de remonter le temps."
Le 13 février 1931,
Charlie embarque à bord du paquebot Mauretania.
Il pense s'absenter peu de temps d'Amérique.
Mais ces vacances dureront 16 mois, un tour du monde.
Charlie ne sort quasiment pas de sa cabine
durant les six jours de traversée.
Il est épuisé par les années de travail
sur Les Lumières de la ville.
Arrivé en Angleterre, il est acclamé par une foule considérable.
Une même foule l'attend à Berlin, Vienne, Venise.
Paris l'acclame :
"C'est Charlot qu'il nous faut, l'idole des foules."
"Je suis poussé de toutes parts, comme une étreinte affectueuse.
"J'adore ça."
C'est au public de Vienne et aux actualités autrichiennes
que Chaplin accordera une faveur exceptionnelle.
Pour la première fois, sa voix est enregistrée et diffusée.
Bonjour.
Le discours n'est pas très long, mais il est inédit.
Merci beaucoup.
L'élite intellectuelle et politique européenne veut rencontrer Charlot.
Et Charlie ne se fait pas prier.
Noyé sous les invitations, il est ravi, honoré.
Un festival de mondanités.
La grande vie.
À Berlin, il prend le thé en compagnie de Marlene Dietrich.
Sur la Côte d'Azur, il joue à la pétanque avec Maurice Chevalier.
Il goûte aux plaisirs de la plage à Juan-les-Pins et à Biarritz.
En Suisse, il skie avec André Citroën et Douglas Fairbanks,
dîne avec le prince de Galles. Il est l'hôte du roi des Belges
et de George Bernard Shaw.
"J'avais l'impression de pénétrer
"dans la salle de la renommée chez Madame Tussauds,
"sauf qu'ils n'étaient pas en cire, mais en chair et en os."
Le petit vagabond des rues aurait-il pu un jour imaginer
qu'il deviendrait ami avec Winston Churchill,
qu'il serait décoré à Paris de la Légion d'honneur
et déjeunerait au Quai d'Orsay
avec l'ancien président du Conseil Aristide Briand ?
Il est accueilli comme un chef d'État.
Chaplin parle de plus en plus souvent politique, économie.
Il s'intéresse à la marche du monde.
La situation sociale le préoccupe.
Le clown s'affranchit, il prend le temps de lire
et se forge des opinions.
C'est alors qu'on lui propose de rencontrer le mahatma Gandhi.
Le guide indépendantiste de l'Inde est de passage à Londres.
Nombreux au Royaume-Uni
sont ceux qui aimeraient voir Gandhi sous les verrous.
Drôle de rencontre entre ces deux célébrités
qui cherchent désespérément un sujet de conversation.
Il faut dire que Gandhi est un des rares hommes sur terre
à n'avoir jamais vu un film de Charlot.
Charlie replonge dans le temps passé de son enfance,
son passé le plus douloureux.
Il veut revoir l'orphelinat de Hanwell.
"Tout est là, comme avant.
"Au réfectoire, je retrouve ma place,
"la troisième chaise de la quatrième table.
"Qui donc l'occupe à présent ?
"Pourquoi ce Londres populaire me serre-t-il toujours le cœur ?
"L'affection de ces gens me fait mal, mais d'une magnifique douleur.
"Je suis l'un des leurs."
Il était l'un des leurs. Il a changé de monde.
Le Londres des casquettes est bien loin des chapeaux d'Hollywood.
Pourtant, jamais Charles Spencer Chaplin
n'appartiendra vraiment à la bonne société.
Il a beau s'instruire, essayer de rattraper le temps,
il n'a pas les bonnes manières, la bonne grammaire.
Alors, il dissimule ses lacunes derrière ses excentricités.
Charlie adore plaire, il donne le change et fait le pitre.
Et la bonne société en raffole.
Charlie ne semble pas décidé à retourner à Hollywood.
Après l'Europe, cap sur l'Extrême-Orient,
Chaplin est à la mi-temps de sa vie.
Il cherche à se ressourcer.
Bali est une révélation.
"Je ne suis sur cette île que depuis quelques heures,
"mais j'ai l'impression d'y avoir toujours vécu.
"Qu'il est aisé à un homme de revenir à son état naturel.
"Combien je me sens loin du reste du monde."
Charlie s'interroge sur son avenir.
Un film qu'il tournerait ici, à Bali,
une satire anticolonialiste.
Mais c'est finalement à la racine du colonialisme qu'il va s'attaquer,
le capitalisme, un capitalisme destructeur et aliénant.
Quand Charlie rentre aux États-Unis en juin 1932,
le pays est en crise.
L'Amérique ne fait plus rêver et Charlie est désenchanté.
Ses amis Douglas Fairbanks et Mary Pickford ont divorcé.
L'industrie du muet est morte.
Le krach de 1929 a fait des ravages.
Les usines ferment,
un quart de la population est au chômage.
La misère gagne.
La Grande Dépression, un cataclysme économique.
À l'orée des années 30,
Charlie Chaplin est entré dans la légende du cinéma.
Il ne peut s'arrêter là.
"Je crois que le succès avait soudainement doté mes opinions
"d'une certaine importance.
Le vagabond veut maintenant entrer dans l'histoire du monde
et des temps modernes.
Son sixième long métrage sera résolument politique.
Charlie décide de ne rien cacher du revers de la médaille américaine :
la pauvreté, les sans-abri, les grèves,
les manifestations et les violences policières.
Quelques années plus tôt,
Chaplin a visité l'usine Ford, modèle de profit et de robotisation.
Jamais il n'oubliera ces ouvriers, asservis par le travail à la chaîne,
traités comme des cobayes qui perdent toute humanité.
Sa conviction est faite.
L'homme ne doit pas être esclave de la machine,
c'est la machine qui doit être au service de l'homme.
Le progrès n'est pas qu'une question de rentabilité.
Pour incarner dans son nouveau film l'impitoyable patron de l'usine,
Chaplin choisit un sosie
du constructeur automobile Henry Ford,
anticommuniste et antisémite notoire,
qui interdit la présence des syndicats dans son entreprise
et impose des cadences infernales.
Chaplin se montre de plus en plus critique
envers le système capitaliste.
Depuis son voyage autour du monde,
influencé par les travaillistes anglais,
il défend l'allocation chômage, la réduction du temps de travail,
prône la nationalisation des banques,
la diminution des dépenses de l'État
et la mise en place d'un salaire minimum
qui permette de vivre décemment.
Il écrit :
"L'idée selon laquelle on devrait répartir l'argent au sommet
"dans l'espoir qu'il filtre jusqu'au bas peuple est un désastre."
C'est là la politique du président Hoover,
battu à plate couture en 1932
par le candidat démocrate Franklin Roosevelt,
qui lance aussitôt son New Deal,
alors que de Chaplin est en pleine préparation des Temps modernes.
Charlie est un soutien fervent
de la politique de planification de Roosevelt.
"L'ère la plus inspirée d'Amérique", écrira-t-il.
Comme Roosevelt, Chaplin sera accusé de diffuser
de dangereuses idées progressistes.
"Propagande communiste",
décrètent de concert l'Allemagne nazie
et l'Italie fasciste.
Les Temps modernes, qui sort en 1936,
marquera à jamais les consciences.
Désormais, quand on parlera travail à la chaîne,
c'est à Charlot et à ce film que l'on pensera.
Dans ce monde d'automates,
seuls deux esprits rebelles sont vivants.
Ils vont se trouver et ils vont s'aimer.
Le vagabond, la vagabonde,
sa partenaire des Temps modernes.
"J'imaginais la rencontre de Charlot et de la gamine
"dans un car de police bondé,
"le vagabond se montrant très galant et lui offrant sa place.
"C'était la base à partir de laquelle
"je pouvais construire une intrigue et trouver des gags."
Elle s'appelle Paulette Goddard.
Charlie l'a rencontrée à son retour de voyage, en juillet 1932.
Elle a 22 ans. Un grand amour va naître,
une des relations les plus heureuses que connaîtra Charlie.
Elle deviendra sa troisième épouse
et sa muse, son inspiratrice quand il est en panne d'idées.
"Pour elle comme pour moi,
"ce fut un peu Robinson Crusoé découvrant Vendredi."
Comme pour Les Lumières de la ville,
Chaplin n'abdique toujours pas face au parlant.
Pourtant, pour la première fois,
on va entendre la voix de Charlot dans un film de Chaplin.
Mais ultime pirouette à l'industrie hollywoodienne,
il ne parle pas, il chante
dans une langue imaginaire et universelle.
Chaplin, Hitler, 1889.
Les deux hommes sont nés la même année,
le même mois, la même semaine.
Mais Chaplin a été célèbre bien avant Hitler.
"La première fois que j'ai vu Hitler avec cette petite moustache",
confiera Charlie,
"je me suis dit qu'il m'imitait et qu'il profitait de mon succès.
"C'est vous dire si je suis imbu de moi-même."
Chaplin n'a pas oublié son voyage en Europe.
Quand il se rend à Berlin en 1931,
le parti nazi est déjà puissant.
"Le patriotisme est partout rampant,
"et le résultat en sera une nouvelle guerre", écrit-il alors.
Neuf ans plus tard, en 1940,
dans le film de propagande Der Ewige Jude,
Le Juif éternel,
le Troisième Reich se servira des images de sa tournée triomphale.
En février 1936,
Goebbels interdit la sortie des Temps modernes en Allemagne
et la presse nazie conspue
ce petit acrobate juif répugnant et repoussant.
Chaplin juif, non !
Chaplin n'est pas juif,
mais beaucoup le voient ainsi.
En plein déchaînement antisémite,
Charlie ne veut pas démentir,
ce serait faire le jeu des hitlériens.
Il se contente parfois de répondre à ceux qui l'interrogent :
"Juif ? Non, je n'ai pas cet honneur.
"Mais j'aurais été très fier de l'être."
À Los Angeles, Chaplin côtoie beaucoup d'artistes juifs.
Il se passionne pour le théâtre yiddish.
Il se lie avec des intellectuels qui ont fui l'Allemagne nazie
et qui l'informent des persécutions des juifs.
Très tôt,
il prend conscience du péril que représente Hitler pour le monde.
Chaplin ne peut plus se taire.
Il est sommé de prendre la parole et se met au travail.
Un des plus longs scripts de l'histoire d'Hollywood.
Deux ans d'écriture, 300 pages.
Son premier film dialogué : Le Dictateur.
Un film que Chaplin décide de réaliser envers et contre tous.
Une course contre la montre.
Il termine son scénario le 10 novembre 1938,
le lendemain du déchaînement de la nuit de Cristal,
gigantesque pogrom organisé par les SA dans toute l'Allemagne.
Juifs assassinés, emprisonnés,
synagogues incendiées, magasins pillés par milliers.
"Cette histoire se déroule entre deux guerres mondiales,
"un temps où la folie se déchaînait,
"la liberté piquait du nez
"et l'humanité était rudement secouée."
Ce sont les premiers mots du film.
Charlie reconstitue le ghetto juif dans ses studios d'Hollywood,
comme en témoignent ces images amateurs exceptionnelles
tournées en couleur par son frère Sydney.
Au fond, on aperçoit les voitures circulant sur Sunset Boulevard.
Nous sommes le 9 septembre 1939,
Hitler a envahi la Pologne.
Le tournage du Dictateur vient de débuter
et une nouvelle Grande Guerre a été déclarée
six jours plus tôt en Europe.
Charlie le sait : son film sera historique.
Un scénario de plus en plus sombre. Une histoire brune.
L'histoire d'un petit poisson dans un océan infesté de requins.
Charlie joue deux rôles, le requin et le petit poisson.
Le petit poisson, c'est le barbier juif.
"Toute ressemblance
"entre le dictateur Hynkel et le barbier juif
"n'est que pure coïncidence", avertit Chaplin en préambule du film.
Le dictateur et le coiffeur,
mais surtout, Hitler et Chaplin.
Pastiches et postiches.
Un duel au sommet
entre les deux personnages les plus connus au monde.
L'homme qui fait rire face à l'homme qui fait peur.
"Comme tous les acteurs, j'ai rêvé de jouer Napoléon.
"Mais j'ai évacué cette envie-là
"en combinant dans un seul personnage Napoléon, Hitler
"et ce fou de tsar de Russie.
"Cela m'a permis de satisfaire des désirs inassouvis."
Chaplin est fasciné par les despotes.
Pour préparer Le Dictateur,
il regarde attentivement les images d'actualité
et les films de la réalisatrice Leni Riefenstahl
qui mettent en scène le führer.
Il est captivé par son emprise sur les masses.
"Ce fils de pute est un des plus grands acteurs que j'ai jamais vus",
s'exclame Charlie.
Il est abasourdi.
"L'inspiration, brusquement, me vint. Bien sûr,
"dans le rôle de Hitler,
"je pourrais haranguer les foules dans un jargon de mon invention."
"Je désire que Le Dictateur montre l'invraisemblable folie des hommes,
"dès qu'apparaît à l'horizon un individu qui parle fort,
"projette des idées stupéfiantes
"et appuie ses mots de grands coups de poing sur la table."
"Comment peut-on rire de Hitler et des persécutions antisémites ?"
"Les SA de Chaplin ressemblent aux flics la Keystone",
s'indignent certains.
"Le seul moyen de survivre à nos maux,
"c'est précisément d'en rire", réplique Charlie.
Mais bien plus tard, en 1964,
Charlie écrira dans son autobiographie :
"Si j'avais su l'horreur réelle des camps de concentration allemands,
"je n'aurais pu réaliser Le Dictateur.
"J'aurais été incapable de tourner en dérision
"la folie meurtrière des nazis."
Pourtant, plusieurs images du film
seront d'une précision documentaire saisissante
et certains dialogues
d'une troublante portée anticipatrice.
Doucement.
L'audace de Chaplin dérange.
Le consulat d'Angleterre s'inquiète dans un rapport au Foreign Office
de son enthousiasme fanatique,
de ses sympathies sociales et raciales,
et des personnalités qu'il tournerait en ridicule.
Si Roosevelt le soutient, beaucoup voudraient l'empêcher
de se lancer dans cette folle entreprise.
L'Amérique antisémite, bien sûr,
mais une autre Amérique s'alarme,
isolationniste et très majoritaire,
qui ne veut pas entrer en guerre et cherche à ménager le Reich.
Surtout, pas de vagues.
À Hollywood,
des producteurs juifs cherchent à le dissuader.
Ils font affaire avec l'Allemagne nazie
et avec l'Italie fasciste.
"Écoute, Charlie, tu vas rendre la vie des nôtres impossible là-bas.
"Hitler va être furieux."
Mais Chaplin est inflexible.
"Qu'il se mette en colère,
"cela ne peut pas être pire qu'aujourd'hui."
Il ignore les menaces de censure ou de boycott,
aux États-Unis comme à l'étranger.
"Je distribuerai le film moi-même, je louerai des salles, s'il le faut.
"Qu'importe si je perds de l'argent avec ce film.
"J'ai 50 ans,
"à quoi bon avoir travaillé toute ma vie et connu la réussite
"si je ne peux pas faire mes films comme je l'entends ?"
Charlie se sent investi d'un devoir.
Il refuse d'atténuer son propos.
Il appellera les juifs par leur nom et il affrontera le führer.
Sans doute cette danse du globe est-elle le souvenir d'un numéro
que Charlie aimait exécuter en privé dans les années 20.
S'il n'a pas oublié la pantomime,
l'humour passe aussi désormais par les dialogues et les jeux de mots,
comme chez Groucho Marx.
Le 15 novembre 1939,
Charlie a la visite d'un ami,
son ami Douglas Fairbanks, son cher Doug, son meilleur public.
"Je trouvais qu'il avait vieilli et semblait préoccupé.
"Mais il était toujours aussi chaleureux."
Charlie a hâte de lui montrer le film terminé.
Mais Douglas Fairbanks ne verra jamais Le Dictateur.
Il décède quatre semaines plus tard d'une crise cardiaque.
Jamais Chaplin ne retrouvera une telle amitié.
Le tournage du Dictateur se poursuit, la guerre aussi.
La France vient de capituler. L'Angleterre se bat, dos au mur,
et l'atmosphère sur le plateau est de plus en plus lourde.
Plus personne n'a envie de rire.
"Finissez votre film, tout le monde l'attend",
télégraphie le bureau new-yorkais des Artistes associés.
Face à la sinistre avancée de Hitler,
le visage de Chaplin se fait plus grave,
son ton est moins léger.
L'actualité le rattrape et le dépasse.
Il est hanté par le message de son film
et par cette dernière scène, ce discours final qui l'obsède,
qu'il ne cesse de réécrire contre l'avis de toute son équipe.
L'enregistrement de la séquence a lieu le 24 juin 1940.
La veille, à l'aube, Hitler est entré dans Paris.
Mais ce n'est ni le barbier juif
ni le dictateur Hynkel qui monte à la tribune.
C'est Chaplin qui prend la parole.
Le clown devient prophète.
La marche du monde a obligé Chaplin à parler.
Le Dictateur est mon premier film
où l'histoire est plus grande que le petit vagabond.
Charlie sacrifie son personnage, Charlot vient de mourir.
Il jette le masque. Un autre visage apparaît,
celui de Charles Spencer Chaplin.
Et c'est à Hannah qu'il s'adresse à la fin du film.
Hannah, le prénom donné au personnage interprété par Paulette Goddard.
Hannah, le prénom de la mère de Charlie.
"J'ai réalisé Le Dictateur pour les juifs du monde entier",
dira Chaplin.
Premier grand film antinazi de l'histoire du cinéma,
Le Dictateur est un événement planétaire,
une satire politique inégalée, son plus gros succès.
L'avant-première a lieu à New York
le 15 octobre 1940.
Le film sort à Londres deux mois plus tard.
En plein blitzkrieg,
Chaplin remonte le moral de ses compatriotes.
Quant aux Français,
ils ne découvriront Le Dictateur que cinq années plus tard,
à la fin de la guerre, en avril 1945.
Visionnaire et solitaire, courageux et obstiné,
à un moment crucial de l'histoire,
Chaplin a défendu la démocratie et la liberté.
"Mon film est par définition antimilitariste.
"Sa seule arme, c'est le rire."
Le rire, mais aussi son immense popularité et sa fortune
qu'il a mis au service de son idéal.
"Charlie Chaplin a aidé les hommes à vivre",
écrira François Truffaut en 1957.
Le Dictateur a beau triompher sur les écrans,
la presse américaine fait la fine bouche,
déroutée par ce plaidoyer final
qu'elle trouve déplacé et sentimentaliste.
D'autres le jugent marxiste,
mais le seul Marx que Charlie fréquente, c'est Groucho.
À Hollywood, Chaplin ne fait plus l'unanimité.
Comme le début d'une hostilité, Charlie se souvient :
"L'ambiance a commencé à changer, d'abord des petites piques,
"des sarcasmes, des anecdotes sur mon avarice,
"puis des rumeurs déplaisantes sur Paulette et moi."
Paulette Goddard dont il finira par divorcer
après huit ans de vie commune.
Le ciel de Charlie va continuer à s'obscurcir.
Le 18 mai 1942,
il prend la parole lors d'un meeting pour le secours de guerre russe.
Il appelle l'Amérique
à s'impliquer davantage aux côtés de l'Union soviétique.
Devant 10 000 personnes, Charlie s'enflamme.
"Camarades, les communistes ne sont pas différents de nous.
"Qu'ils perdent un bras ou une jambe,
"ils souffrent comme nous tous et meurent comme nous tous.
"Les Russes sont nos alliés."
La liberté de ton et l'audace de Chaplin avaient toujours payé.
Désormais, c'est lui qui allait payer.
Depuis 1922,
le gouvernement américain s'intéresse au cas Chaplin
et à ses fréquentations communistes.
Le FBI l'espionne inlassablement, le place sur écoute,
surveille ses allées et venues,
ses relations politiques et sexuelles.
Or, Chaplin le confessera :
"Pendant mon travail, les femmes ne m'intéressaient jamais.
"C'était seulement entre deux films, quand je n'avais rien à faire,
"que j'étais vulnérable."
Son entourage est paniqué à l'idée que surgisse
une nouvelle affaire Mildred Harris ou Lita Grey,
ses deux premières épouses.
Inquiétude justifiée.
Elle a pour nom Joan Barry.
Elle a 22 ans et tourne autour de Chaplin.
"Une grande et belle jeune femme, bien bâtie,
"avec les rondeurs régionales de la partie supérieure
"extrêmement développées,
"ce qui éveilla ma curiosité libidineuse."
Charlie lui ouvre les portes d'Hollywood
et de sa chambre à coucher.
Mais Joan est imprévisible, bientôt dangereuse et incontrôlable.
État d'ivresse, crise de démence, harcèlement téléphonique,
intrusion et vitres brisées, menaces avec arme,
chantage au scandale et à l'argent.
Elle dit être enceinte de Chaplin.
Procès en paternité.
"L'affaire Barry n'est qu'un prétexte pour me discréditer auprès du public,
"m'empêcher de faire des films
"et me chasser d'un pays pour lequel mes deux fils
"se battent actuellement à l'étranger.
"Cela relève de la persécution politique."
Prise d'empreintes sous les flashs des photographes,
Chaplin est furieux, humilié.
Il s'en souviendra 12 ans plus tard,
lorsqu'il réglera ses comptes avec l'Amérique
dans Un Roi à New York, en 1957.
Ce film restera interdit aux États-Unis jusqu'en 1973.
L'enfant de Joan Barry, né en octobre 1943,
est présenté au tribunal comme pièce à conviction
et la vie sexuelle de Charlie à nouveau livrée en pâture.
Accusé de proxénétisme détourné,
il encourt 23 ans de prison.
C'est le FBI qui nomme le juge
et paie secrètement l'avocat de Joan Barry,
qui traite Chaplin de vieux rapace à tête grise,
de petit porc, de charogne, de chien lubrique et dépravé,
de grand guignol sordide et sinistre.
Mais les tests sanguins sont formels,
Chaplin n'est pas le père de la fillette.
Il est acquitté.
Pourtant, par un mystérieux retournement juridique
et un second procès,
il sera condamné à verser une pension à l'enfant jusqu'à ses 21 ans.
Charlie ne reconnaît plus l'Amérique qu'il a aimée.
Une étoile viendra réchauffer son cœur.
Elle brillera jusqu'à la fin de sa vie.
C'est une actrice débutante.
Elle est la fille du dramaturge Eugene O'Neill.
Oona O'Neill devient Oona Chaplin
le 16 juin 1943.
Elle a 18 ans, lui, 54.
Ensemble, ils auront huit enfants.
Oona renoncera à sa carrière d'actrice
et ne jouera pas dans le prochain Chaplin,
qui sort sur les écrans en 1947.
Cette nouvelle comédie est une comédie de meurtre.
Avant de s'appeler Monsieur Verdoux, le film a eu pour titre
The Lady Killer, Landru, puis Barbe bleue.
"Verdoux est un paradoxe de vertus et de vices", écrit Chaplin.
"Un homme qui, tout en taillant ses rosiers,
"prend garde à ne pas marcher sur une chenille,
"alors qu'au fond de son jardin,
"le corps d'une de ses victimes se consume dans un incinérateur."
Pour la première fois, Chaplin porte une vraie moustache.
Il a définitivement abandonné son costume de Charlot.
Il troque le burlesque pour l'humour macabre et british.
Changement de personnage, de ton, de discours et de valeurs morales,
monsieur Verdoux est l'antithèse de Charlot.
Il est élégant, séducteur, beau parleur
mais manipulateur, polygame et criminel.
Chaplin semble comme animé par une misanthropie
doublée d'une misogynie.
Le critique André Bazin dira qu'avec Monsieur Verdoux,
Chaplin se vengeait de toutes les pensions alimentaires
qu'il avait dû payer.
"Verdoux est une satire diabolique et une violente critique sociale",
écrit Chaplin, "qui prend un malin plaisir à épingler la vie étriquée,
"et conformiste des bourgeois."
Un joyeux jeu de massacre corrosif.
Le film a été tourné un an après les bombardements
sur Hiroshima et Nagasaki.
Lors de la scène du procès, Chaplin - Verdoux prend la parole.
Avant de monter à l'échafaud, Verdoux livre sa morale au public.
"Un meurtre fait un bandit,
"des millions, un héros. Le nombre sanctifie."
Succès en Europe,
Monsieur Verdoux sera un échec commercial en Amérique,
boycotté dans de nombreux États
sous la pression des ligues catholiques
et de l'American Legion,
qui s'offusquent devant cette nouvelle provocation.
Lors de l'avant-première à Broadway le 11 avril 1947,
Chaplin essuie des huées du public.
"Il m'en coûte de l'admettre,
"mais ces quelques sifflets m'ont fait plus de mal
"que toutes les mauvaises critiques parues dans la presse."
Car les journalistes, eux aussi, se déchaînent.
Le lendemain,
jamais la salle de presse n'avait accueilli autant de monde.
C'est Chaplin qui ouvre le feu.
Les journalistes poursuivent leur interrogatoire :
"Connaissez-vous Hanns Eisler ?"
"Oui, c'est un ami très cher et un grand musicien",
répond Charlie.
Eisler est au même moment interrogé
par la commission des activités antiaméricaines.
Juif, allemand et marxiste,
Hanns Eisler a fui le nazisme en 1933.
La commission enquête sur la présence d'éléments communistes
qui gangrèneraient la société, et tout particulièrement Hollywood.
Le compositeur est désigné comme le Karl Marx de la musique.
Péril rouge, liste noire, en ce début de guerre froide,
l'Amérique se lance dans une chasse aux sorcières.
Des acteurs et des cinéastes n'hésitent pas à jouer les délateurs.
Le secours de Chaplin n'y fera rien.
Accusé d'espionnage,
Eisler est expulsé des États-Unis en 1948.
Charlie est accablé.
À son tour d'être dans le viseur de J. Edgar Hoover.
Déstabilisation, diffamation,
l'indéboulonnable patron du FBI ne le lâche plus.
Trop indépendant, trop populaire, Chaplin est sa bête noire.
Une guerre d'usure,
le FBI, la justice, la presse,
l'Amérique veut la peau de Charles Spencer Chaplin.
Le 13 juin 1947,
un membre du Congrès demande officiellement son expulsion du pays.
"Ses films détestables
"ne doivent pas tomber sous les yeux de notre jeunesse."
Chaplin est prêt à répondre aux questions
de la commission des activités antiaméricaines,
mais il prévient : il s'y rendra déguisé en Charlot.
Le FBI préférera l'interroger plus discrètement
dans sa maison de Beverly Hills, quatre heures durant.
"Êtes-vous communiste ?" "Êtes-vous juif ?"
"Avez-vous déjà commis l'adultère ?"
"Pourquoi n'avez-vous jamais demandé la citoyenneté américaine ?"
"Je suis citoyen du monde et j'ai horreur qu'on me dise
"qui je dois tuer et pour quoi je dois mourir,
"et tout cela au nom du patriotisme."
La maison Chaplin semble désormais bien vide.
Les invitations se font plus rares.
Son fils Charlie Junior se souvient :
"La verte pelouse et la petite maison du tennis qui attiraient
"tant de courtisans, le dimanche après-midi,
"étaient devenues désertes.
"Mon père fut, à cette époque, l'homme le plus seul d'Hollywood.
"Ceux qui jadis l'adulaient se détournaient de lui."
Charlie vit entouré de l'affection de Oona et de ses enfants.
Il vient de terminer un nouveau film, Limelight, Les Feux de la rampe.
Mais Chaplin y tient,
cette fois, la première mondiale aura lieu en Angleterre.
L'occasion rêvée de faire découvrir enfin à sa famille
le Londres de son enfance.
Charlie et Oona se doutent-ils que cette tournée européenne
va les éloigner pour toujours d'Hollywood ?
À l'escale de Cherbourg du liner
qui le conduit de New York en Angleterre, son pays natal,
Charlie Chaplin, le grand Charlot,
fait face avec le sourire, entouré de sa dernière femme
et de ses plus jeunes enfants,
à la décision de l'attorney général des États-Unis
qui le menace d'une enquête pour activité communiste.
Charlot a confiance, car il n'a rien le droit de prendre au sérieux.
En pleine traversée,
Chaplin a appris que son visa de retour était annulé.
Après 40 années de travail aux États-Unis,
l'émigrant est renvoyé chez lui. L'Amérique n'en veut plus.
C'est une véritable lune de miel
que Charlie Chaplin inaugure à Londres
en compagnie de sa femme Oona.
Charlot n'était pas revenu dans sa ville natale depuis 20 ans,
mais elle ne semble pas lui en tenir rigueur.
À l'avant-première des Feux de la rampe,
tout Londres attend Chaplin.
Limelight est l'histoire nostalgique d'un clown à la gloire passée
que le public délaisse.
L'obsession de Charlie, cette peur qui ne l'a jamais quitté,
perdre l'inspiration, ne plus être reconnu dans la rue,
être oublié, démodé, rejeté.
"J'avais l'impression que je m'étais attiré la haine de tout un pays
"et que ma carrière de cinéaste était terminée."
Charlie le sait : rien ne pourra jamais laver les soupçons.
Les procès et les scandales endurés ont terni son image.
Mais l'Angleterre n'est pas l'Amérique.
Aux côtés de Charlie, sous les feux de la rampe,
celui qui fut un temps son égal, Buster Keaton.
Limelight a beau ne pas être le dernier Chaplin,
il résonne comme un film testament.
Après un tel accueil, Chaplin décide de rester en Europe.
"Je ne veux pas retourner aux États-Unis,
"même si le Christ en devenait le président.
"Pendant 15 ans, on m'a harcelé en me traitant de communiste.
"J'ai été persécuté comme un criminel.
"J'ai failli écoper de 25 ans de prison pour traite des blanches.
"Je n'autoriserai plus jamais
"la distribution de mes films en Amérique.
"Oui, je suis très amer. C'est un pays lugubre.
"On y apprend aux enfants la haine et la délation
"dans une atmosphère d'hypocrisie religieuse."
C'est en Suisse que la famille Chaplin
choisira de poser ses valises,
dans un beau manoir, près du lac Léman,
à quelque 20 kilomètres de Lausanne.
Un petit paradis terrestre et fiscal.
Chaplin y vivra les 25 dernières années de sa vie.
Il y écrira ses deux derniers longs métrages
et aussi quelques musiques de ses toutes premières réalisations.
Pour la ressortie de son film Le Cirque,
il enregistre à l'âge de 80 ans la chanson du générique.
Si les quatre premiers enfants d'Oona et Charlie sont nés en Californie,
les quatre suivants verront le jour en Suisse.
Géraldine est l'aînée de la fratrie.
Il écrit des films ?
Oui, enfin, pour le moment.
Depuis sept ans, il écrit ses mémoires
qui vont bientôt paraître.
Et je ne sais pas ce qu'il fera après,
mais je pense qu'il fera encore un film ou quelque chose,
car il doit travailler.
"Je ne pourrai jamais prendre ma retraite",
a coutume de dire Chaplin.
Après Un Roi à New York et l'écriture de son autobiographie,
il se lance dans son premier film en couleurs et en cinémascope,
format qu'il avait tant critiqué.
Ce sera son dernier.
Charlie restera derrière l'objectif.
Il a 77 ans.
Le film sera fraîchement accueilli par la critique.
Cette comédie romantique a beau être charmante,
elle fait pâle figure alors que sortent sur les écrans
Le Lauréat, Bonnie and Clyde
et que Polanski réalise, en cette année 1967,
Le Bal des vampires, et Buñuel, Belle de jour.
Hier progressiste, Chaplin est devenu conservateur.
"Mon pauvre Charlie,
"tu ne fais vraiment plus partie des temps modernes",
écrit cruellement un journal londonien.
"Travailler, c'est vivre, et j'adore vivre", répond Chaplin.
La vieillesse attire les hommages et les honneurs,
une pluie de décorations et de distinctions,
Festival de Cannes, Mostra de Venise,
Charles sera même anobli par la reine d'Angleterre deux ans avant sa mort.
Et il faudra attendre 1972
pour que les États-Unis se souviennent de lui.
20 ans après son bannissement, Chaplin est invité en Amérique.
Un Oscar d'honneur doit lui être décerné.
Un repentir bien tardif, il a 83 ans.
Un visa sur le territoire américain lui est accordé,
dix jours uniquement.
"C'est bien", se réjouit Charlie, "ils ont encore peur de moi."
Deux jours avant la cérémonie, un déjeuner a lieu en son honneur.
Celui qui fut pendant des décennies la coqueluche d'Hollywood
retrouve son vieux camarade Groucho Marx.
Puis Chaplin est attendu dans ses anciens studios
de Sunset Boulevard, où une réception est organisée.
La limousine longe La Brea Avenue,
mais Charlie n'a pas le courage de descendre de la voiture.
Trop de souvenirs.
"Si seulement jeunes et vieux pouvaient avoir le même âge",
écrira-t-il.
Le soir de la cérémonie des Oscars, Chaplin est tourmenté,
inquiet de l'accueil qui lui sera réservé.
Bravo !
Bravo ! Bravo !
Oh, merveilleux.
Dans la foule qui applaudit,
un homme a partagé l'affiche avec Chaplin il y a plus de 50 ans.
Le premier grand succès de Charlot,
le Kid, Jackie Coogan.
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