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C'est un diagnostic difficile à entendre,

mais ce n'est pas incurable.

C'est sérieux, mais il existe un traitement.

D'accord, mais...

Oui ?

- J'ai une question. - Je vous écoute.

Pour le traitement dont vous parlez...

je vais devoir me mettre en arrêt maladie ?

Oui. Pas tout de suite, mais pendant le traitement.

Le traitement, c'est des cachets ?

Non. Soit une opération, soit une radiothérapie.

Dans les deux cas, il y aura des effets secondaires.

Arrêtez-moi si je vais trop vite.

L'opération consiste à retirer la prostate,

ce qui rend stérile,

mais la radiothérapie a le même effet.

Des troubles de l'érection sont aussi à prévoir,

mais ils peuvent être réversibles.

Vos fonctions érectiles ne seront toutefois plus les mêmes.

Certains patients, mais pas tous, souffrent d'incontinence.

Pour ma part, je vous recommanderais l'opération.

Mais bien sûr, c'est à vous de voir.

C'est une maladie courante chez les hommes.

On peut choisir de ne rien faire,

quand le patient est âgé, mais ce n'est pas votre cas.

Prenez le temps d'y réfléchir.

Vous avez d'autres questions ?

N'hésitez pas.

Non.

Au revoir.

MERCREDI 6 AOÛT

Je peux te dire un truc ?

Vas-y.

Je suis pas sûr qu'il ait tout capté.

Vraiment ?

Tu n'as rien remarqué ?

Non.

Il arrive que le patient ne réalise pas bien...

Mais là, c'était pire, non ?

Il avait peu de questions, mais c'est courant.

J'appelle le suivant ?

Mais qu'est-ce qu'elle t'a dit, au juste ?

Ils peuvent pas te laisser sans réponse.

Bjørn Holm ?

Tu veux qu'ils fassent quoi ?

J'en sais rien, moi...

Mais c'est bénin, alors ?

Je crois, j'ai pas tout compris.

- Tu as demandé ? - Je vais être arrêté.

Il faut pas hésiter à poser des questions.

- Viens voir. - Quoi ?

Viens voir un truc.

- Je vais demander. - Fais pas ça.

- Si. - Non.

Tu me les renvoies ? Tous les deux.

Tout va bien ?

LA TRILOGIE D'OSLO : DÉSIR - RÊVES - AMOUR

AMOUR

Ces œuvres d'art ont quelque chose à nous dire.

Pour moi, il est important de considérer

les ornements de l'Hôtel de Ville

comme autant de messages pour les habitants de la ville.

Et si on l'accepte et qu'on lève les yeux,

on s'aperçoit que le bâtiment véhicule des valeurs humanistes.

Regardez cette frise, par exemple.

Elle montre des femmes avec des enfants.

À gauche, une femme seule avec un enfant.

À côté d'elle, deux femmes autour d'un enfant.

C'est une reconnaissance

de la monoparentalité mais aussi de l'homoparentalité.

Par extension, c'est un hommage de la municipalité à l'homosexualité

et c'est magnifique, non ?

Je vous présente Marianne, une amie.

Viens avec nous.

Sur la façade ouest, il y a de beaux exemples aussi.

Les Norvégiens sont de grands amateurs de sport,

et je trouve ça génial que la discipline mise à l'honneur ici,

ait, dans une très large mesure,

une composante féminine,

à savoir le patinage artistique.

Et voici celle qui symbolise Oslo.

La fille d'Oslo.

Mais je préfère l'appeler La Femme d'Oslo.

Regardez comme elle veille. Elle est à l'écoute de sa ville.

Elle est sublime.

De ce côté,

il y a deux sculptures qui se démarquent des autres.

D'abord, Le Pêcheur, de Nils Flakstad.

La pêche est bien sûr cruciale pour l'économie norvégienne.

Mais n'oublions pas que le pêcheur

symbolisait autrefois le Christ.

Pour moi, il incarne une figure christique, protectrice et clémente,

qui bénit les vies des habitants d'Oslo,

avec tout ce que ça implique de rêves, de soucis,

de pulsions, notamment sexuelles.

Ce qui nous amène à cette autre statue...

la seule sur cet édifice qui évoque explicitement la sexualité.

Ces trois personnes ont rendez-vous.

Un couple à droite et un homme à gauche.

Ici, la tension sexuelle est vraiment palpable.

On est d'abord frappés par la connexion entre cette femme et le premier homme.

Maintenant, observez l'autre homme.

Vous voyez qu'il lorgne vers la gauche, vers l'autre homme ?

Regardez ses mains.

Elles couvrent son entrejambe. Pourquoi ?

Ce trio va-t-il fusionner dans une union d'ordre sexuel ?

Un plan à trois, tout simplement.

Après tout, ça arrive.

Il existe toutes sortes de pratiques et d'orientations sexuelles,

que Jésus voit et accepte

comme faisant partie de la Création.

C'est fascinant que les élans sexuels soient mis en avant

sur les murs de l'Hôtel de Ville.

Je trouve ça émouvant.

C'est un peu limité, non ?

Comment ça ?

C'est tout de même un peu à la marge.

On parle ici d'une partie fondamentale

de la célébration du centenaire de la ville d'Oslo.

C'est censé être populaire, festif...

Justement, nous avons prévu des tas d'événements

partout dans la ville sur ce thème.

Sur plusieurs jours ?

Oui. On y travaille, c'est en préparation...

Mais concrètement, vous proposez quoi ?

C'est difficile de budgéter des projets aussi flous.

On a proposé des choses concrètes...

Ça va durer plusieurs jours.

Il faut inclure tout le monde.

Évidemment, c'est pour "tout le monde".

Mais "tout le monde", qu'est-ce que ça veut dire ?

Des femmes, des hommes, différentes minorités...

ensemble, on est "tout le monde".

Au revoir.

Ils n'ont pas aimé.

Ils ont détesté.

Tu veux pas prendre un café ?

On va rater le ferry.

On doit être à Nesodden dans deux heures, on a le temps.

Tu as présenté ton projet ?

Oui, j'ai fait ma présentation,

tous les candidats vont le faire.

Ensuite, on choisira ensemble.

Il y a aussi un cabinet de consultants qui va proposer un truc.

Il faut un projet utile à la population.

C'est ce que tu penses ?

Oui. Toi aussi, non ?

Moi ? Comment ça ?

Quand j'ai pris ce boulot, tu as dit :

"Bosser pour la ville, c'est l'occasion

"d'aider les gens."

- J'ai dit ça ? - Oui.

Tu parlais de ton métier, peut-être ?

Possible.

Possible...

Tu parles souvent sans réfléchir, Marianne.

"T'entendre dire mon nom me comble de joie,

"car ainsi, je sais que tu sais que j'existe."

Tu m'as écrit ça.

Je m'en souviens.

C'est de Ragnar Hovland. Pourquoi tu penses à ça ?

Sûrement parce que tu as dit "Marianne".

Parle-moi de ce soir.

Alors ce soir...

je réunis une équipe pour concrétiser

le projet.

Il y a une compositrice, un architecte,

un chorégraphe... Et on va...

Et le géologue ?

Il sait que je viens ?

Oui, il est au courant.

Je le sens vraiment bien.

Je me fais peut-être un film, mais je crois que vous allez matcher.

Matcher ?

Et je me dis

que dans ce contexte, parmi d'autres gens,

ce sera plus relax.

Je matche avec plein de mecs.

- Oui, et ? - Je sais pas...

Je suis pas vraiment...

Tu as juste l'air plus motivée que moi.

Pour te caser ?

Non.

Non, c'est pas ça.

C'est pas ça, je crois pas.

J'ai pas l'impression de me plaindre de pas avoir de mec.

Non, c'est vrai.

En fait, c'est sûrement mon point de vue à moi.

Je flippais à mort de jamais trouver un mec.

Tu as bien dit que tu aimerais rencontrer quelqu'un ?

Oui, et c'est vrai.

Tu flippais de ne trouver personne,

mais pourquoi ?

Je sais pas trop.

Tu répétais sans arrêt que le célibat te convenait.

Tu avais besoin de la stabilité que le couple peut apporter ?

J'y ai réfléchi.

Ni toi ni moi ne sommes instables.

Non.

J'aime être mariée. Je me prends moins la tête que toi.

Au bout de 8 ans dans cet appart,

tu réalises qu'il te faut une table de chevet ?

Et où je peux en acheter ?

Chez IKEA ou sur Internet.

Tu sais ce que tu veux ?

Une pas trop haute, pour aller avec mon lit.

- Il t'en faut deux. - Non.

Un lit double avec une seule table, c'est triste.

Pourquoi ? On s'en fout.

Je vais pas en acheter deux...

Tu vas faire la fête aussi ?

- Quelle fête ? - C'est une réunion.

- Une sorte de brainstorming. - Non, je rentre chez moi.

Tu habites à Nesodden ?

Pas vraiment, on me prête une baraque.

J'y passe tout l'été.

Heidi, une amie, et Tor, un collègue.

Salut.

Amusez-vous bien, alors.

Compte sur nous.

- À demain ? - À demain. Salut.

- Il est médecin ? - Non, infirmier.

Je vais me recoiffer.

- Je vais sur le pont. - D'accord.

On n'est jamais sûrs d'être compris.

J'ai repensé à ce patient.

Toute la journée.

Heureusement que tu as été attentif.

Il m'a rappelé mon père.

Je peux être comme ça aussi.

Comment ?

J'ose pas toujours demander

par peur de passer pour un con.

- Je vois. Tu viens d'où ? - Du Østfold.

Tu as grandi dans une ferme ?

Pas moi, mais ma mère.

Mes parents ne sont pas paysans.

Mon père était ouvrier, il construisait des routes.

Et tu es devenu infirmier ?

Au final, oui.

J'aurais jamais imaginé que tu venais de ce coin-là.

Non ?

Parce que je suis beau gosse ?

Tu te trouves beau gosse ?

Je déconne.

Mais je l'entends parfois, quand je sors.

Sérieux ?

"Tu viens pas du Østfold, t'es trop beau gosse."

Les gens disent vraiment ça ?

Non. Enfin si, c'est arrivé deux, trois fois.

C'est peut-être à cause de mon dialecte.

- Ça s'entend pas trop. - Non.

J'essaie de le cacher.

On vient de Dokka et ça s'entend pas.

Non, je crois pas.

De Dokka ? C'est où ?

Près de Gjøvik.

Et tu habites où ?

Là-bas.

- La maison rouge ? - Oui, au bord de l'eau.

À côté du quai ?

Voilà.

Salut.

Salut.

- C'est ici ? - Oui.

Sacrée baraque ! Il est blindé ?

Blindé ?

Alors ? Ta présentation s'est bien passée ?

Pas terrible. Ils ont pas accroché.

Ça s'est très bien passé.

J'imagine, tu en parlais si bien.

Je jalousais presque ton éloquence.

- Ole Harald. - Marianne.

Marianne ? Heidi parle souvent de vous.

Vous ne faites pas partie de...

Non, je suis médecin.

Vous venez en observatrice ?

Tu vas leur servir quoi ?

À boire et à grignoter.

Pas de barbeuc ? C'est ta spécialité, pourtant.

Comme tu veux.

Les filles, on rentre à la maison.

Allez vous installer,

les autres sont déjà là.

Viens, ma puce.

Non !

Papa a une réunion, on te l'a expliqué.

- S'il te plaît. - Lâche ton père. Un, deux, trois !

J'enlève mes chaussures ?

Le mot "féminisme" est galvaudé, il s'est vidé de son sens.

Merci à tous d'être venus.

- Ismael. - Heidi.

C'est toi, l'architecte ?

Åbel.

Salut, Anna. Contente de te revoir.

Et voilà Marianne.

Ne vous occupez pas de moi, j'observe.

Alors...

Vous parliez de féminisme, c'est ça ?

Je suis curieuse,

vous trouvez qu'on enfonce des portes ouvertes ?

Je sais pas, peut-être.

Tout dépend du point de vue.

J'ai parlé du projet à ma mère,

je lui ai dit que c'était pour la ville.

Elle s'en fout, du féminisme.

Elle se sent pas concernée.

Elle voudrait une aide à domicile, mais c'est compliqué,

même moi, je pige rien aux formulaires.

Elle a appelé, mais personne ne l'aide.

Donc pour fêter le centenaire, tu proposes quoi ?

D'améliorer les services ? De faire un site web et pas de fête ?

L'un n'empêche pas l'autre.

Non, c'est vrai.

Tu bosses pour la ville ?

Oui, au service culturel.

Et je suis cheffe de projet pour le centenaire.

J'ai une formation d'historienne.

Elle a eu son doctorat avec les félicitations.

Ma thèse portait sur l'histoire de la mode.

- Plus précisément ? - Sur Per Spook, vous connaissez ?

Et voici...

Bonjour à tous.

Tu veux commencer ?

Comme je vous l'ai écrit dans mon mail,

cette rencontre a pour but

de lancer le projet, d'initier la collaboration.

Je me rends compte que je me répète un peu.

Pour commencer par les fondamentaux,

à savoir les sols que nous foulons...

Comme mon cher voisin est géologue,

je me suis dit

que sa vision pourrait ouvrir de nouveaux horizons.

Tu veux ?

Alors, j'avais envie de vous parler brièvement

de la structure géologique de la ville.

Si ça vous tente.

Je vous propose d'aller sur le toit,

pour contempler la vue,

puisqu'on voit toute la ville, d'ici.

- Vous me suivez ? - C'est parti.

Ta chemise...

Elle est classe.

Tu trouves ? Merci.

Elle m'a coûté une fortune, j'ai presque honte.

Il n'y a pas de rambarde, il vaut mieux s'asseoir.

On va essayer d'éviter les chutes.

On monte sur le lit ?

Oui, pas de souci.

C'est le lit de qui ?

C'est le mien.

- Tu dors là ? - J'aurais dû changer les draps.

Pourquoi ?

En fait, j'ai grandi ici.

Enfin, l'ancienne maison a été démolie, mais...

C'était l'emplacement de ma chambre.

- C'est ta chambre d'enfant, alors ? - Juste mon lit.

Ça t'intrigue ?

Un peu.

Moi aussi, en fait.

Il est un peu étroit.

C'est vrai, mais...

il suffit de se serrer.

Quand on veut, on peut.

Pour commencer, j'aimerais dire

que tout est en mutation. Sans cesse.

Si bien que rien n'est vraiment fondamental.

Mais il y a des faits historiques.

On dit qu'Oslo est un "chaudron"

parce que les collines de Nordmarka et d'Ekeberg encadrent le plateau,

ce qui lui confère cette forme.

La ville d'Oslo est formée de trois types de roches.

Le plateau continental

est formé de gneiss et de granit, des roches dures.

Cette zone s'étend d'Østmarka jusqu'à Ekeberg,

et va jusqu'au fond du fjord d'Oslo.

Ce qu'on appelle "le centre"

est composé de formations cambro-siluriennes,

des roches moins dures,

comme le calcaire,

l'ardoise, les sédiments libres et l'argile.

Sur les hauteurs environnantes de Nordmarka et Sørkedalen,

on trouve des roches éruptives,

de la lave et du basalte.

Ce sont des roches

"explosives",

comme nous l'expliquait un prof de lycée.

Et voilà pourquoi cette topographie

peut rappeler un chaudron.

J'ignore si c'est à moi de juger

de l'influence de la géologie sur nos vies,

mais évidemment, le sol sur lequel on marche,

comme tout ce qui nous entoure,

que ce soit les constructions ou la flore,

joue sur notre état d'esprit.

Je compare ça...

à l'odeur des vêtements

de quelqu'un qui n'utiliserait ni parfum ni déodorant.

On réagit à cette odeur.

Elle a son caractère, elle nous met à l'épreuve.

C'est une sensation physique,

mais je pense aussi qu'elle peut toucher notre âme.

On peut redescendre.

On va boire un verre ?

Avec plaisir.

Par ici.

Attention la tête.

Ce que l'architecte a dit sur sa mère, qui n'arrive pas à se faire aider...

Il y a tant de dysfonctionnements...

Faire une fête paraît superficiel.

J'aurais dû y penser...

L'essentiel est ailleurs.

Tu te compliques trop la vie.

Ça ne veut pas dire que ton projet est moins intéressant.

Tu recommences.

Tu as une idée géniale, qui t'appartient,

et puis tu te laisses paralyser par le doute.

Ça doit être épuisant.

Tu peux pas partir de chez maman comme ça.

On va rentrer lire une histoire.

C'est l'heure d'aller au dodo.

Rentrons lire une histoire.

OK ? Allez, viens.

Salut, Solveig.

Je vais t'aider.

C'est pas la peine.

Et Oda ? Elle est seule à la maison ?

Oda est avec Geir. Ils dorment.

- Viens. - Ça va aller.

Je suis la seule à ne pas dormir.

Allez, ma puce, on rentre.

Elle peut dormir ici.

- Non, c'est ma semaine. - Ce serait mieux.

Solveig, je rentre, viens avec moi.

Je prends juste mon sac.

- Tout s'est bien passé ? - Oui.

Tu n'as pas fait à manger ?

Ça la fout mal, Ole.

Nous, on a mangé du gratin de poisson.

Avec du vin blanc.

Je n'aime pas jeter les restes.

Ida, tu viens, ma puce ?

Solveig, on y va ?

Je vais pas tarder.

Je peux vous poser une question ?

Bien sûr.

Ma mère et ma tante ont eu un cancer.

D'accord.

Alors je me demandais...

Pardon. Ça va aller.

Est-ce qu'il y aurait un lien

entre les insomnies et le cancer ?

À ma connaissance, aucune étude n'en a établi.

Ne vous inquiétez pas.

Je te raccompagne.

Ida, dors bien, ma puce.

D'accord ?

Je t'envoie un mail d'ici mercredi.

Super. Salut !

À plus.

Désolé, vraiment.

Ne t'excuse pas.

Coucou, toi !

J'aurais aimé discuter avec toi.

Moi aussi.

En savoir plus sur toi.

Il n'y a pas grand-chose à savoir.

Je suis sûr que si.

J'ai été ravi de te rencontrer.

Moi aussi.

Du coup...

j'y vais. Bonne chance.

Salut.

- Tu me suis ? - C'est toi qui me suis.

Trois fois dans la même journée !

Tu vas où ?

Tu sors ?

Non, je vais pas sortir.

Je vais nulle part.

Tu restes sur le ferry ?

Oui.

Je fais des allers-retours.

Ça m'arrive.

C'était bien, ta fête ?

Pas super festif.

Et la fin a été un peu brutale.

C'était très gênant.

Heidi, que tu as vue, m'a invitée

pour me caser avec son voisin.

Et bon... il est divorcé,

son ex-femme habite juste à côté.

- Bref. - Il te plaît pas ?

Si, si, il me plaît.

Je sais pas, on verra.

Et pourquoi tu fais des allers-retours en ferry ?

Quand j'arrive pas à dormir,

que j'ai envie de bouger, j'embarque.

En fait, c'est surtout pour draguer des mecs.

Tu connais Grindr ? Ou Tinder ?

Oui, je connais Tinder et Grindr.

Tu vois les gens connectés

et ceux qui sont dans le coin.

C'est bien d'être dans un lieu clos, comme un bateau,

tu vois les gens autour.

Et s'il y en a, tu les repères direct.

Ils sont juste devant toi.

Il y en a ce soir ?

Non, pas là.

- Mais ça arrive ? - Carrément. Souvent, même.

Et il se passe quoi ?

Parfois, pas grand-chose.

On échange un regard.

Ou on va sur le pont.

Pour baiser ?

Oui.

Le plus souvent, on discute. Ou on se donne rencard.

Le plus excitant,

c'est de se regarder,

de sentir qu'on est tous les deux à fond.

Tu as déjà baisé sur ce ferry ?

Ça m'est arrivé.

Mais la traversée est un peu trop rapide.

C'est vrai.

C'est une sorte de "cruising".

C'est quoi ?

Tu connais pas ?

C'est draguer dans des endroits où tu fais des rencontres furtives.

Il y en a partout.

Dans les coins discrets des parcs ou des bois.

Où des hommes vont pour rencontrer d'autres hommes.

Et baiser ?

Oui.

Mais pas que. Sur le ferry, par exemple,

on discute, surtout.

Et dans les spots extérieurs,

on discute parfois après avoir baisé.

Et c'est franchement spé,

parce que ces mecs, tu les connais pas.

Tu sais même pas comment ils s'appellent.

Et on est dans un lieu neutre, alors ça crée une sorte de...

une bulle d'intimité étrange et douce.

Et du coup, tu te livres naturellement.

Vous parlez de quoi ?

De tout. Il y a toutes sortes de mecs.

Certains sont des homos honteux.

D'autres s'identifient pas comme gays,

mais ils aiment coucher avec des mecs.

Il y en a qui sont mal, qui culpabilisent.

Ils se sont barrés d'un dîner en famille,

de l'anniversaire de leur môme, et ils ont besoin de parler.

Souvent,

ils parlent de leur coming-out.

- Tu l'as fait, toi ? - Oui.

Pour moi, ça s'est bien passé.

Mais il y a des histoires horribles,

des parents qui coupent les ponts.

Les salauds.

Le type qu'on m'a présenté ce soir...

c'est vraiment pas mon genre,

en principe.

Il nous a fait monter sur son toit pour nous montrer la vue.

Et là, je me suis sentie super attirée par lui.

Je me suis lâchée, je lui ai mis la main au cul.

Il l'a pris comment ?

J'ai jamais fait un truc pareil.

Comment il l'a pris ?

Il a eu l'air surpris. Autant que moi.

- Je crois qu'il a aimé. - Et toi ?

Ça m'a plu.

C'est quel genre de mec ?

Malicieux, chaleureux et coquin à la fois.

C'est quoi, ton genre de mecs ?

J'en sais rien, ça dépend.

Et toi ? Qu'est-ce qui t'attire ?

Un certain type de peau.

C'est difficile à expliquer.

Ce qui m'excite, c'est la sueur.

La peau en haut des cuisses, quand ça transpire.

Il y a plein de trucs qui m'excitent.

Tu vas le revoir ?

Le mec de Nesodden ? Oui.

Ou pas.

J'en sais rien. C'est compliqué, tout ça.

J'aurais préféré qu'on baise ce soir et qu'on se revoie plus.

Parce que...

tu veux pas être en couple ?

Oui et non...

Tu as une table de chevet ?

Une table de chevet ?

J'en ai deux.

Elles sont dans un entrepôt tant que je campe dans ma cabane.

Pourquoi ?

- Tu descends ? - Oui. Tu restes ?

Bonne chance !

- Merci. - Salut.

Tu passes une bonne soirée ?

Une bonne soirée ?

Je sors du boulot.

Et tu vas où ? Tu rentres chez ton mec ?

Non.

J'ai pas de mec.

Pourquoi tu bosses si tard ?

J'ai vu un patient. Je suis psychologue.

Je sais.

Je me dis ça aussi.

Et c'est comment ?

En ce moment, j'ai l'impression de bosser à l'usine.

À la chaîne.

Comment ça ?

Comment ça ?

En fait...

Quand tu grandis

dans l'illusion que tu peux vivre sans jamais souffrir,

sans surmonter d'obstacle...

Tu perds les pédales à la première adversité.

Tu paniques dès que tu as un jour sans.

Tu crois que c'est pathologique.

Je devrais sûrement pas dire ça, mais...

parfois j'ai envie de leur dire

de moins s'écouter.

Ça leur coûterait moins cher.

Je t'ai repéré sur Grindr.

Je cherche pas vraiment...

Je te laisse ?

Non, reste.

À part ça,

tu cherches un mec ou juste un plan cul ?

"Juste" un plan cul ?

- C'est pas aussi simple. - Non ?

Non...

Pas pour tout le monde, en tout cas.

Mais toi, tu baises beaucoup ?

Oui.

J'imagine.

Des partenaires multiples ?

Oui.

T'es pas en couple ?

Non, je...

Je peux m'asseoir à côté de toi ?

Vas-y.

J'ai pas trop envie d'être en couple, en fait.

C'est comment, de baiser, à notre époque ?

Comment dire...

Tu déconnes ?

Non.

Comment c'est, de baiser, à notre époque ?

C'est bien.

Tu peux préciser ta question ?

Je sais pas... Tu te sens en sécurité ?

En sécurité ? Oui.

Mais c'est pas le cas de tout le monde.

Certains corps sont tellement tendus

qu'ils ont du mal à sortir quoi que ce soit.

Que ce soit du sperme ou des émotions.

Ils ont peut-être consommé trop de porno.

- C'est pas une bonne idée ? - Le porno ? Si.

Ça permet au minimum de savoir ce que tu aimes.

Des trucs tordus ?

"Des trucs tordus."

Ça veut dire quoi ?

C'est dans la tête, non ?

Je sais pas.

Perso, j'aime quasiment tout.

J'aime bien me faire prendre par plusieurs mecs.

Ou me faire pisser dessus.

Les deux peuvent m'exciter.

Et quand ça m'arrive, je me dis pas que c'est tordu.

- Non ? - Juste bon.

Ou beau.

Et toi, tu trouves ça tordu ?

Non...

Je sais pas trop.

Toi, tu cherches rien ?

Ni cul ni mec ?

C'est contradictoire ?

On ne veut pas les deux ?

Des partenaires multiples

et le grand amour ?

C'est pas l'éternel dilemme ?

Pas nécessairement.

Je suis à côté de la plaque,

je ne t'ai même pas demandé ce que tu fais,

si tu as passé une bonne soirée, rien.

Désolé, c'est malpoli.

Je suis moins autocentré, en général.

Je te remercie d'être venu me parler,

ça m'a fait plaisir, je tiens à le dire.

On est presque arrivés.

Je retourne à l'intérieur.

Bonne fin de soirée.

Tu t'appelles comment ?

Bjørn.

Moi, c'est Tor.

D'accord.

Salut, Tor.

Salut, Bjørn.

Je vais en mourir ?

Non, vous n'allez pas en mourir.

C'est juste que...

je croyais pas être du genre à choper un cancer.

Non...

C'est forcément difficile à accepter.

Mais vous êtes venu tôt, vous êtes à un stade précoce.

Vous allez guérir.

Bien...

N'oubliez pas que le pronostic est très bon.

Mais je dois recevoir un traitement ?

Qui reste à déterminer.

Mais ce sera une chimio, une radiothérapie

ou une opération ?

Probablement, oui.

Je pourrai pas.

C'est pas possible.

Je peux pas raconter mon histoire à la télé avec la boule à zéro.

Rien ne vous y oblige.

Absolument rien.

C'est pas mon genre.

JEUDI 14 AOÛT

Moi, je crois que c'est son genre.

Il est animateur et il fait du stand-up. Tu le connais ?

Oui. Tu as du mal à compatir ?

Pas du tout.

Je compatis sincèrement.

Mais financièrement, il va s'y retrouver.

Tout le monde va l'encourager sur Insta, il va pondre un bouquin...

C'est une bonne chose, il va aider des gens

en montrant qu'on peut gérer la maladie avec courage.

Mais d'autres peuvent culpabiliser s'ils ont moins de courage.

Je vois.

On verra bien. Tu vas déjeuner ?

Non, j'ai fini ma journée.

Josef prend le relais. Le voilà.

- Un certain Joel a appelé. - Joel ?

C'est perso. Tu peux le rappeler, c'est pas urgent.

Ce serait pas "Hoel" ? Ole Harald Hoel ?

J'ai pas bien entendu.

Je vais le rappeler.

Je file !

- Ça marche. - Salut.

Tu le connais ?

Possible.

Salut ! Tu me remets ?

Le ferry ?

Tu rentres chez toi ?

Ça va pas ?

Fais voir. Tu peux respirer ?

Je sais pas ce que j'ai.

Tu peux lever le bras ?

Essaie de lever le bras.

C'est bien.

- Ça va. - Regarde-moi.

T'as pas l'air en forme.

Tu as eu une mauvaise nouvelle ?

Je vais bien.

Merci.

Je vais très bien.

- Sûr ? - Certain.

"J'ai une affection innée pour l'humain.

"Pour tous les humains.

'"Et de la compassion, aussi.

"Je ne suis pas faite pour appartenir à un seul homme.

"Ça paraît presque puéril d'aimer un être unique.

"Je serais incapable de rester fidèle.

"Pas à cause des autres hommes, mais parce que je suis multiple."

C'est tiré de quelle œuvre ?

C'est un journal.

Elle s'appelle Etty Hillesum.

Enfin, elle s'appelait. Je lis son journal.

J'ai lu ça en venant ici.

Ça me parle.

Tu me le conseilles ?

Je ne sais pas. Je te le prêterai, si tu veux.

Qu'est-ce que tu aimes lire ?

Je lis principalement des publications scientifiques.

Je suis pas fan de romans.

"Il s'est passé un truc, puis un autre..."

J'arrive pas à y croire.

Je vois. Un journal, c'est différent.

C'est imprévisible par nature,

ça intègre le passé et le présent.

Il n'y a pas de structure artificielle.

Je lis des histoires de cailloux.

J'en écris aussi. J'écris plus que je lis, d'ailleurs.

C'est ma place attitrée,

quand j'écris.

Sur les cailloux ?

Voilà. Avec un plaid sur les genoux.

Essaie, tu verras, on est bien.

Merci.

C'est ici que tu écris, avec ton ordi sur les genoux ?

J'écris surtout à la main.

C'est vrai ?

On ne voit plus jamais l'écriture des gens.

Voici la mienne.

Qu'en dis-tu ?

Elle est robuste. Voici la mienne.

Merci. La tienne est...

scolaire.

D'accord.

Je suis navré.

Je voulais te préparer à dîner.

J'aime bien cuisiner.

J'ai été débordé, aujourd'hui.

Des sandwiches, c'est parfait.

Mais...

Urologue ?

Oui, urologue.

Je trouve que...

la région pelvienne,

cette partie du corps,

c'est ce qu'on a de plus intime.

Elle peut être source de plaisir.

On l'associe aussi à la miction, à la défécation.

Des choses qui inspirent le dégoût

et provoquent une forme de honte,

qu'il y ait des dysfonctions ou pas.

Mais... géologue ?

Oui.

- Dis-moi tout. - Écoute...

Beaucoup choisissent cette voie

pour travailler dans le secteur pétrolier.

C'était mon cas,

au départ.

Et puis j'ai compris la nature de la roche.

Tu es tombé amoureux de la roche ?

La roche est devenue le centre de ma vie.

Et...

je peux même entendre le chant de la roche.

Parfois - et j'adore ça...

je m'allonge sur un rocher, en montagne ou en bord de mer,

et je colle mon oreille à la pierre.

Et je l'entends.

J'invente rien.

C'est dû à la sensation physique

de la pierre contre ma peau

qui se mêle à mes connaissances géologiques.

Cette association du savoir

et de la sensation physique

crée une pulsation de vie.

Moi, je l'entends,

mais toi aussi, tu pourrais.

Tu pourrais l'entendre.

Ça vaut pour toi aussi.

Quand j'étais à la fac,

j'ai demandé à un pote de me faire

une maquette de la topographie d'Oslo.

C'est ce qui m'a révélé

sa dimension poétique.

Je veux voir cette maquette.

Je l'ai toujours.

Sérieux ?

Oui.

Elle est très imposante !

- C'est beau ? - Magnifique.

Chaque type de roche

a une couleur différente, qui reflète ses propriétés.

Qu'est-ce que c'est ?

De l'argile.

Et ça ?

Du calcaire.

Tu penses à quoi ?

À ta peau.

Je l'adore.

Et j'adore que tu sois si passionné par ton métier.

Oui ?

J'ai d'autres centres d'intérêt.

Ce que je préfère au monde, c'est passer du temps avec mes filles.

Elles sont le centre de ma vie.

Tu viens de dire que c'était la roche.

Décide-toi. Roche ou progéniture ?

Les deux.

L'un n'exclut pas l'autre.

C'est une façon de parler, on n'est pas obligé de choisir.

Quoi ?

Rien. Je t'écoute.

Je crois que tu pourrais l'aimer, ce livre.

Tu as envie de passer la nuit ici ?

Très envie.

Mais il vaut mieux que je rentre.

Je peux m'asseoir ici ?

- Alors ? - Oui ?

Tu fais quoi, ici ?

J'étais invitée, je rentre chez moi.

- Invitée chez qui ? - Un ami.

Un dîner ?

Une dînette.

"Dînette à Nesodden" ?

On dirait le titre d'un album folk.

Des bougies,

un harmonica, des théories du complot.

J'aime la musique folk.

Moi aussi.

Et toi ? Tu sors du boulot ?

Je retape une baraque.

J'ai posé du parquet.

Merde alors.

Il devait pleuvoir.

Tu es déçu ?

J'adore nager quand il pleut.

Après le boulot,

j'avais prévu de me baigner.

Mes employeurs ont une plage privée.

Tu n'aimes pas nager ?

Si, j'adore.

À part nager, tu fais quoi ?

Pas grand-chose. J'aime les mots croisés.

Les mots croisés ?

Pas toi ?

Non, je lis.

Ton truc,

c'est quand les mots sont bien alignés ?

Je les préfère dans le désordre,

n'importe comment.

Quand il faut les remettre dans le bon sens.

J'aime bien ta mèche.

Merci.

Je peux ?

On aurait pu faire un truc,

si on avait une voiture.

On serait allés à la baie du Paradis

pour se baigner avant de coucher ensemble.

On aurait pu.

C'est vrai.

Mais on peut se baigner ailleurs.

Tu te marres ?

T'as trouvé ça drôle ?

Je suis contente de t'avoir rencontré. J'avais jamais fait ça.

Aussi spontanément. Et toi ?

Si, si.

Assez souvent, en fait.

Enfin, ça dépend.

En ce moment, ma femme est chez ses parents.

Son père est malade.

Du coup, j'ai du temps pour moi.

Tu es marié ?

Oui. Pas toi ?

Non.

J'étais sûr que tu l'étais.

Pas grave. Tu as l'air d'être mariée.

Ça t'étonne ? Tu as l'air surprise.

Mariée et surprise.

Oui, je suis un peu surprise.

Un mec marié sur Tinder.

Tu n'as pas peur que ta femme l'apprenne ?

Pourquoi elle irait sur Tinder ?

Je sais pas. Ses copines, peut-être.

Mais non.

Tu vas pas me croire, mais j'aime profondément ma femme.

On est mariés depuis 20 ans.

Je la rejoins à Voss ce week-end.

- Tu viens de Voss ? - Oui. Comme ma femme.

Là où j'ai grandi,

la boîte aux lettres est à 500 mètres de la maison.

Ça marque.

Tu as le temps d'espérer

avant de lire ton courrier.

Je viens de Dokka.

Alors, tu peux comprendre.

Ta boîte aux lettres était loin aussi ?

- Pas à 500 mètres. - Non, mais tu vois ce que je veux dire.

Alors tu comprends qu'il y a aucun rapport

entre ce que tu espérais et la vie que tu mènes.

- Sûr, t'es pas mariée ? - Non.

Écoute, si tu le dis.

Si c'est vrai, je te trouve différente.

Je sais pas pour toi mais...

la plupart des célibataires ont envie d'autre chose.

Elles l'avouent pas forcément.

J'ai un pote, et là-dessus, on n'est pas d'accord...

Il considère les nanas de Tinder comme des putes.

Perso, je suis jamais allé aux putes.

Lui, il l'a fait, avant Tinder. Moi, jamais.

Pour lui, Tinder, c'est un bordel, mais gratos.

Et en un sens, il a raison.

Beaucoup de femmes s'offrent comme des putes

alors qu'elles ont d'autres attentes,

complètement irréalistes.

Et ça me fait culpabiliser.

C'est pour ça que...

je suis persuadé que les gens mariés

ont moins d'attentes.

Et ça...

J'ai dit une connerie ?

Et tu culpabilises pas par rapport à ta femme ?

Bien sûr que si. À mort.

Mais ça n'a rien à voir.

Tu dois me prendre

pour un gros salopard.

Mais je suis un mec très sexuel.

Et puis...

j'adore les gens.

Les gens me...

Toi, par exemple, t'es cool. Ce qu'on vient de partager,

ça aurait été complètement différent

avec quelqu'un d'autre.

Y a pas de mal à ça, j'ai envie de dire.

Bien sûr que j'ai mauvaise conscience.

Franchement, tu casses l'ambiance.

J'ai dit quoi ?

C'est pas ça...

Je vais rentrer.

Tu me connais pas.

Mais je suis...

un mec bien.

Oui, je crois sincèrement que tu es un mec bien.

Sans aucun doute.

Tu veux pas rester un peu ?

Tu as l'air tendu.

Non, je vais rentrer.

Merci, en tout cas. C'était sympa.

Merci à toi.

Salut.

DIMANCHE 17 AOÛT

LUNDI 18 AOÛT

Il a vraiment dit ça ? "Tinder est un bordel gratos ?"

Et du coup, toi, tu es une pute ?

Et lui aussi. J'étais là pour la même chose que lui.

Pour coucher avec lui.

On en avait envie tous les deux, on l'a fait.

Aucune femme n'aurait dit ce qu'il a dit après.

Ça ne fait pas de lui un mec immoral.

Il est marié, quand même.

J'aurais pas couché avec lui si j'avais su.

Ça me dérange.

Quoi donc ?

D'abord, tu embrasses Ole Harald

et juste après, tu te tapes un inconnu sur le quai ?

Ça s'est fait naturellement.

Ça m'a fait du bien, je me suis sentie libre.

C'est très doux, de se sentir si proche d'un inconnu.

C'est pas ton premier coup d'un soir.

Non, mais la situation, la rencontre sur le ferry,

c'est moins conventionnel qu'un rencard.

Quand tu discutes sur Tinder, que tu le retrouves dans un bar,

ça ressemble plus à une transaction.

C'était un espace de liberté,

on était sur un pied d'égalité.

Je te fais chier ?

Non, mais il faut mettre un casque ou se boucher les oreilles.

Je suis allée voir les salles.

Elles sont belles,

mais ce serait plus sympa ici.

Il suffirait d'un sound system et ça s'entendrait depuis la place,

et dans toute la ville.

Votre projet est validé ?

Non, je doute qu'on soit choisis.

Pourquoi ?

J'allais t'en parler,

mais tu étais obnubilée par tes folies nocturnes.

On a quand même envie d'organiser un truc ici.

Un concert impromptu qu'on pourrait filmer.

Ce serait génial.

Faut voir si on a les financements.

Rien n'est encore décidé.

Mais pour l'instant, il y a un projet qui sort du lot.

Celui de Knausgård sur la Seconde Guerre mondiale.

L'Art de la Résistance.

Je vais voir le responsable du carillon et je reviens.

J'ai tout donné pour ce projet, j'étais à fond.

Au final, je bosse pour Knausgård sur la Deuxième Guerre ?

Je suis tellement démotivée que j'ai envie de démissionner.

Fais pas ça.

Et toi aussi, tu me choques.

Je m'en remets pas.

Tu roules une pelle au géologue avant de te taper le charpentier ?

T'es une meuf hyper responsable.

Tu trouves ça irresponsable ?

- Je sais pas. - Je suis pas d'accord.

Je m'estime très droite, moralement.

Ce n'est pas une question de sexe, mais de comportement envers les autres.

Tu en as merveilleusement bien parlé à l'hôtel de ville.

Tu vantais la liberté, la libération sexuelle...

Tous ces arguments me viennent de toi.

Je parlais de toi. T'avais pas compris ça ?

Tu fais ce que j'oserais jamais faire.

Tu en aurais envie ?

J'en sais rien.

J'imagine que je me sens menacée par tout ça.

Par ta liberté, et ta capacité à la transgression.

Qu'est-ce que ça fait de moi ?

Une fille coincée, prude, chiante,

une angoissée de la vie ?

Ça n'a rien à voir, Heidi.

Au fond, je le sais bien,

mais c'est ce que je pense de moi quand je suis avec toi.

Ça fait pas de moi une nonne,

même si je couche pas avec le premier bricoleur qui passe.

C'est pas parce que j'ai couché avec ce type

que je suis libérée et que tout va bien dans ma vie.

Je suis pas hyper branchée cul, en plus.

C'est arrivé, c'est tout.

Et j'ai pris mon pied.

Sans compter que c'est pas simple pour moi

par rapport à Ole Harald qui est un ami.

Je l'ai croisé sur le ferry,

il était content, il avait passé une super soirée...

C'est vrai ? Ça me fait très plaisir.

Heidi, il me plaît vraiment. C'est un mec génial.

Attends, tu vas le revoir ?

Oui, pourquoi pas ?

Mais je n'ai pas envie d'une relation avec lui.

Il l'a dit clairement, ses filles sont le centre de sa vie.

Et alors ? Tu aurais voulu que ce soit toi ?

Pas du tout.

C'est juste que ce serait compliqué.

C'est normal que ses filles soient au centre de sa vie.

Mais comment elles prendraient que je débarque dans leur vie ?

N'y pense pas, Marianne.

Je suis une enfant de divorcés, normal que j'y pense.

Je ne suis pas assez égoïste pour ne pas penser à ses mômes.

Si j'ai une relation avec Ole Harald, je ferai partie de sa vie.

Et c'est pas une bonne chose ?

Ses filles t'adoreraient.

Oui, peut-être.

Mais ça impliquerait certaines responsabilités.

Et ils ont des problèmes, ça saute aux yeux.

Les gamines sont angoissées et la mère alcoolique vit à côté.

Solveig n'est pas alcoolique.

Je pense pas.

Elle a tous les symptômes. Elle m'a rappelé mon père.

Si tu vois ces problèmes, ces enfants angoissées,

c'est peut-être une raison de plus

de faire partie de leur vie.

J'ai pas à assumer ça.

Le choix responsable est de garder ses distances.

C'est très cynique, Marianne.

Ce serait plus cynique de s'engager.

Non.

J'en suis persuadée, tu te trompes.

C'est Solveig que j'ai envie d'aider. Elle en a vraiment besoin.

VENDREDI 22 AOÛT

C'est le planning du bloc opératoire ?

J'ai une question.

Ça craint si je vais voir un patient

qui vient de se faire opérer ?

C'est quelqu'un que tu connais ou un patient ?

Disons que...

Tu l'as vu en consultation ?

Non.

Je le connais pas vraiment.

Je l'ai rencontré sur le ferry.

D'abord sur Grindr, puis sur le pont.

On a rien fait, juste causé.

Je l'ai embrassé sur la joue.

Et c'est tout.

Il sait que je bosse ici.

Je sais pas quoi te dire.

Pourquoi tu veux le voir ? Il te plaît ?

Non !

Non ?

C'est pour prendre de ses nouvelles, pour être sympa, en fait.

Mais si ça prête à confusion...

Est-ce que je peux accepter un dîner avec un mec

même si j'ai pas envie de m'engager avec lui ?

Écoute,

du moment que tu n'es pas ambiguë...

Mais accepter un dîner, c'est ambigu.

On est d'accord.

Alors ?

Vas-y pendant une garde, comme une visite pro.

Salut, Carina. Je viens voir un patient.

Je viens voir votre voisin.

Je venais aux nouvelles...

Je ne trouve pas mon chargeur.

C'est pas ça ?

Il est là, d'accord.

Tu peux le brancher ?

- Merci. - Je le pose là.

On m'a dit que tu avais été opéré hier.

Apparemment, tout s'est bien passé ?

Je n'ai plus de prostate, en tout cas.

Espérons que ça suffira.

Espérons.

Comment tu as su que j'étais là ?

Je bosse ici. J'ai consulté le planning du bloc.

Tu n'as pas mon nom de famille.

C'était pas sorcier à trouver.

Je connais ton prénom, je t'ai croisé ici,

après une consultation.

J'ai beaucoup pensé à toi depuis la dernière fois.

J'aurais pas dû partir.

T'inquiète pas pour ça.

J'ai vu que tu étais à l'ouest.

J'avais surtout envie d'être seul.

Je peux comprendre.

Au moins, tu as été opéré vite.

C'est une chance.

Tu te sens comment ?

Pas trop mal.

Par contre, je suis très ballonné.

C'est désagréable.

C'est parce qu'ils t'ont gonflé l'abdomen pour la cœlioscopie.

Si tu marches, ça va dégonfler.

C'est ce qu'ils m'ont dit mais bon...

On fait un petit tour ?

- Tout de suite ? - Oui, je t'accompagne.

- T'es pas obligé... - Allez, viens.

J'arrive même pas à me lever.

Je vais t'aider.

Tu as besoin de ça ?

Oui, mais...

Allez, c'est parti.

Attention.

Voilà.

Et l'autre.

- Ça y est. - Et voilà.

- Tu le tiens ? - J'ai mis le frein.

Prêt ?

- Ça va ? - Je vais faire demi-tour.

T'as assuré !

Tu parles !

- Tu sors quand ? - Après-demain, normalement.

- J'y crois pas trop. - Moi, si.

Tu vas vite progresser.

- Tu crois ? - Oui.

Je me demandais...

Tu as des proches pour t'aider ? Pour les courses, tout ça.

Tu ne pourras rien porter pendant un moment.

J'ai des amis.

J'en doute pas.

Une copine a promis de m'aider.

Tant mieux.

Tu me donnes ton numéro ?

90-25-22-13.

Te sens pas obligé de...

Ça y est, tu as mon numéro aussi.

Si tu as besoin d'aide pour les courses

ou quoi que ce soit.

T'hésites pas. Je suis sincère.

On habite tous les deux à Nesodden.

Si on avait pas été voisins, j'aurais eu la flemme.

Oublie pas de marcher pour dégonfler.

Je vais essayer.

- Merci, en tout cas. - Je t'en prie.

C'est gentil d'être passé me voir,

d'avoir proposé de m'aider et tout.

Salut, Bjørn.

Tu rentres à Nesodden ?

C'est l'idée. Je prendrai peut-être un café

ou une mousse avant le ferry.

T'as pas idée de la chance que tu as.

Ça paraît si merveilleux quand on ne peut plus le faire.

S'asseoir en terrasse pour prendre un café.

Regarder passer les gens.

T'es qui, en fait ?

Tor :)

Réponse insuffisante pour un psy.

Finalement, j'aurai besoin de ton aide.

Bien.

LUNDI 25 AOÛT

Elvestad est arrivée ?

Elle est avec un patient.

Excusez-moi.

Ça m'étonne vraiment parce que c'était convenu avec Egil.

On a dîné ensemble ce week-end et il m'a promis...

Vous m'avez été attribué, donc...

Attribué ?

Je peux me renseigner, si vous voulez.

Tu as vu Søyland ?

Il est au bloc, non ?

Apparemment, ce patient avait rendez-vous avec lui.

Il doit y avoir une erreur.

C'est vraiment regrettable. Vous pouvez le biper ?

Pas au bloc.

Mais j'ai vos résultats.

Non, non, il veut qu'Egil les lui donne.

Vous, vous voulez bien le biper ?

Je peux vérifier s'il est bien au bloc.

Voilà.

Je pensais me faire opérer à Hambourg.

Ce sont les meilleurs.

Comme vous devez le savoir.

À Copenhague aussi,

ils sont très bons.

J'ai contacté la clinique à Hambourg

et j'ai dit que je connaissais Egil.

Alors ils m'ont répondu : "Pourquoi venir à Hambourg,

"vous avez un des meilleurs en Norvège."

C'est amusant, l'oncle d'Egil, Håkon Søyland,

a opéré mon père.

Pas pour la même chose, il était chirurgien cardiaque.

Son chalet était voisin de celui de mes parents,

à Mysuseter.

- Que de coïncidences ! - N'est-ce pas ?

Egil est un chirurgien très compétent, c'est vrai.

Il vient de finir, il arrive.

Si vous voulez patienter, il sera là dans une dizaine de minutes.

Merci.

Le père de Sverre a vécu 105 ans.

Il n'est plus parmi nous.

Il est décédé au printemps, mais il avait toute sa tête

jusqu'au dernier jour.

- C'est vrai. - C'est une chance.

Son frère est toujours vivant.

Le frère de mon père. Mon oncle.

Oui, son oncle. Il est homosexuel.

C'est un peu dommage,

parce qu'il n'a pas d'héritiers...

Mais il est en bonne forme. On vit longtemps dans la famille.

C'est vrai.

105 ans !

Je me sens sale rien que de les écouter parler.

Elle t'a vexé ?

Elle a un peu exagéré, mais elle a peur pour son mari.

Elle a peur de la mort.

T'as pas été vexée ?

Parce qu'ils voulaient un autre médecin ?

Egil est de leur monde, ça ne me dérange pas.

Changeons de sujet.

Ton ami de Grindr, tu es passé le voir ?

Oui, vite fait.

J'ai même proposé de lui faire ses courses.

C'est un peu limite, tu en as conscience ?

Tu ne peux pas offrir des soins à domicile à tes contacts Grindr.

Ça ne me regarde pas, mais ça s'applique à nous tous.

On n'accorde pas des faveurs aux gens parce qu'on est voisins.

Et j'ai réfléchi.

Si ça avait été une femme, je t'aurais dit non direct.

Et là, j'ai réagi différemment, ça me trouble.

Est-ce parce que vous êtes deux hommes ?

N'oublie pas que c'est un patient, qu'il est vulnérable.

Je sais, mais...

Je fais pas ça pour le draguer.

Il me plaît pas.

C'est ta vie.

Je suis pas ambigu avec lui.

Je me dis juste que...

lui faire ses courses, c'est innocent.

Non, tu dois avoir raison.

Bien sûr, t'as raison.

- Attends... - Quoi ?

Rien à voir avec ça, mais j'ai un truc à te dire.

Je peux ?

Aucun rapport avec le patient de Grindr,

mais j'y pense souvent.

On a pas mal de patients gays.

Je les repère plus vite que toi.

Je le vois direct et...

Je sais ce que ce diagnostic implique pour ces mecs.

Et ça, tu n'en parles jamais.

Tu évoques les troubles de l'érection, la stérilité,

mais tu ne dis rien de l'impact sur leur vie sexuelle.

Parce que tu ne perds pas que l'érection...

Quand on pratique le sexe anal...

Quand on se fait sodomiser, pour parler cru,

la bite vient frotter la prostate et c'est ça qui est bon.

C'est une grande source de plaisir...

qui disparaît avec l'ablation de la prostate.

Et c'est pour ça...

que je compatis plus pour les homos que pour les autres.

Parce que je sais ce que ça implique.

C'est la double peine, en quelque sorte.

Je n'y avais jamais pensé.

Je suis désolée.

T'inquiète.

Ça n'a pas grand-chose à voir avec le reste, mais...

J'y pense souvent, alors je voulais te le dire.

Je te remercie de m'en avoir parlé.

Ça, c'est dit.

MARDI 26 AOÛT

La copine qui devait m'aider a dû emmener son chien chez le véto.

Celle qui devait faire tes courses ?

Elle viendra demain.

- Mais t'as rien pour ce soir ? - C'est pas grave.

Je te raccompagne chez toi et je m'occupe des courses.

Non, non, pas la peine.

Ça me dérange pas.

Ça va, ton cathéter ?

C'est très désagréable.

- Il tient bien ? - Il est en place.

La poche n'est pas pleine.

Tu sais comment la vider ?

Ils t'ont donné des couches ?

Et une ordonnance ?

Pour plein de trucs. Du Viagra.

C'est pour tes érections.

Je sais.

Ça te gêne d'en parler ?

C'est le moins qu'on puisse dire.

Il faut, pourtant.

C'est important d'en parler.

Ça prendra le temps qu'il faut.

On devrait y aller.

Notre rôle est avant tout de soigner le patient.

On n'a pas la capacité de prendre en charge

le chagrin qu'implique une chirurgie ablative.

Quelqu'un s'est introduit en toi

pour retirer quelque chose,

ça peut être ressenti comme... un viol, c'est exagéré,

mais comme une intrusion, en tout cas.

Tu te réveilles et tu sens qu'il te manque quelque chose.

Certains le vivent comme un deuil.

On n'y peut rien,

mais il faut accepter ce chagrin,

prendre le temps de faire ce deuil,

qui pourrait se transformer en autre chose.

Autre chose ?

Oui.

L'expérience m'a appris que le corps est un champ de bataille,

et que pour gagner,

il faut accepter ce qui nous arrive.

C'est vrai pour la maladie,

mais pour la sexualité aussi.

Ma première femme a eu un cancer.

Avant qu'on soit ensemble.

Tu as été marié combien de fois ?

Deux.

Tu n'as jamais voulu te marier et avoir des enfants ?

Non.

Je serais prêt à me remarier.

Pourquoi ça marcherait la troisième fois ?

Quand on est amoureux, on y croit.

Mais tu as vu que cet état ne durait pas éternellement.

Pourquoi il faudrait absolument se marier ?

L'amour et l'envie de vivre ensemble ne suffisent pas ?

C'est beau, cette promesse...

La promesse que tu as rompue deux fois, mais que tu serais prêt à refaire ?

Le mariage commence avec un énorme mensonge.

Ce qu'on construit sur un mensonge

n'est pas solide.

Pour moi, le mariage

a pour seul but de produire une progéniture.

- C'est ta vision du mariage ? - Absolument.

Au fond, c'est exactement ça.

Tout commence avec un projet commun,

dont les enfants finissent par hériter.

Ils se retrouvent avec ce projet à gérer,

quand les parents se désengagent.

Les parents peuvent se séparer,

mais les enfants subissent ce projet raté toute leur vie.

- Désolée. - Non, mais tu as parfaitement raison.

Ça me fait culpabiliser.

Mais c'est pas grave.

Je culpabilise en permanence.

C'est vrai ?

Oui, tout le temps.

Donc il faut pas que je te demande en mariage ?

Promis, je le ferai jamais.

Merci.

C'est promis. Mais...

Est-ce que j'ai le droit de dire

que je suis amoureux ?

Ça, tu as le droit.

T'es souvent comme ça ? Si gentil ?

Toujours.

La vie est trop courte.

Bjørn, ta poche. Tu devrais la vider.

En effet.

Tu veux que je t'aide ?

Je me débrouille. N'entre pas, s'il te plaît.

Je peux...

Ça va aller.

- Tu as un seau ? - Dans la cuisine.

Sous l'évier.

C'est qui, sur les photos ?

Celle-ci est prise par Dag Hammarskjöld.

Elle est belle.

Oui. Elle est émouvante.

L'autre, c'est Olof Palme.

Subtilement homoérotique.

T'as pas dû beaucoup dormir à l'hosto.

J'ai pas fermé l'œil depuis l'opération.

Je passe mes nuits à réfléchir.

À quoi ?

À tout et à rien. À cet incroyable gâchis.

Un gâchis ?

Tu as gâché ta vie ?

C'est triste à dire,

mais plus ça va, plus ça me paraît évident.

Le matin de mon opération,

j'écoutais les infos à la radio,

et ils ont dit que bientôt, on aurait un vaccin contre le VIH.

Oui ?

La pandémie a permis à la technologie de l'ARN messager de progresser.

J'ai entendu ça. C'est top, non ?

Évidemment, mais que ça tombe ce jour-là...

c'était une ironie du sort, comme on dit.

Juste après mon coming-out,

pendant l'été 1986...

J'étais pas né.

C'est vrai ?

OK.

En tout cas, juste après, j'ai vu un documentaire à la télé,

sur le sida.

Un vrai film d'épouvante.

Ils expliquaient, comme on le faisait à l'époque,

que c'était une maladie mortelle et incurable

qui touchait surtout les pédés.

J'ai pris ça comme un châtiment,

parce que j'avais osé sortir du placard.

Je l'avais cherché.

Et ça a tout changé pour moi.

J'étais mort de trouille.

Si j'avais été en contact avec du sperme pendant l'acte,

je flippais comme un malade.

C'était encore pire avec les mecs

qui refusaient la capote...

J'insistais pas, vu que j'aimais pas ça non plus.

Après, j'étais en vrac.

Je faisais des tests sans arrêt.

Dans la salle d'attente,

je me sentais sale et honteux.

Pendant les trois mois à attendre le verdict,

j'étais tétanisé.

J'avais des angoisses de mort

et je me demandais comment je l'annoncerais à mes proches.

Pendant mes insomnies, je pensais à mes parents,

à mes frères, à leur réaction.

Comment ils annonceraient que j'étais positif.

Finalement, à force de stress et de frustration,

j'ai préféré tout laisser tomber.

Et ne plus baiser du tout.

Pour arrêter de flipper.

Mais ils ont trouvé un traitement, ce n'est plus incurable.

C'est vrai, mais...

j'avais pas envie de choper un truc qui implique un traitement à vie.

J'avais peur de pas supporter les effets secondaires...

Et la PrEP ? T'as pas essayé ?

J'aurais dû, évidemment.

Je m'en rends compte.

Mais moi, j'ai raté le coche,

d'une certaine façon.

C'est plus vraiment d'actualité.

T'es quand même sur Grindr.

Juste par curiosité, il se passe jamais rien.

J'ai plus rien à offrir,

je peux plus exciter personne.

Quand j'ai appris que j'allais être opéré,

Søyland m'a prévenu

que je serais probablement plus capable de bander,

et ça m'a fait ni chaud ni froid.

Et puis le jour J,

où j'allais peut-être devenir impuissant

et en tout cas stérile,

plus capable d'éjaculer...

Ce jour fatidique,

c'est le jour où j'apprends

l'arrivée d'un vaccin contre le VIH.

La boucle est bouclée.

Je repense à un truc que tu as dit quand je t'ai rencontré.

Que les gens devraient moins s'écouter.

Ne le prends pas mal,

mais tu ne devrais pas t'apitoyer sur ton sort.

La vie continue.

Au lit, maintenant.

- Tu t'en sors ? - Oui.

Merci.

Tu fais quoi ?

Je vais me coucher.

Pourquoi ?

Parce que j'en ai envie.

Je ferai rien, j'ai juste envie de dormir près de toi.

T'as pitié de moi ?

Non, j'ai envie d'être contre toi.

Vois le bon côté des choses.

Ça nous fera du bien à tous les deux.

Je suis sérieux.

Essaie de te détendre.

MERCREDI 27 AOÛT

Je vais bosser.

Comment tu te sens ?

Pas trop mal.

Tout a l'air normal.

Il va falloir vider ta poche.

Quoi ?

Faut pas que ça devienne bizarre.

Comment ça ?

Te sens pas obligé de revenir

parce qu'on a dormi ensemble.

Bjørn...

Essaie de croire en la nature humaine.

Salut.

Coucou, Ida.

Tu es là depuis longtemps ?

Je suis entrée, mais vous étiez au lit.

C'est la semaine de maman.

Je veux pas rester chez maman.

Je sais, mais...

Entre et on va prendre le petit-déj.

Je dis juste au revoir à Marianne.

Je suis désolé.

Ne t'excuse pas, c'est à moi d'être désolée.

Ida attend ici depuis l'aube, elle n'ose pas entrer chez elle

parce que j'occupe le lit où elle devrait trouver du réconfort.

C'est pas normal.

On va trouver une solution.

Je vais parler à Solveig.

Tu sais ce qui me plairait ?

Que toi et moi...

on se rencontre sur le ferry, un soir.

Comme ça, par hasard.

Ce serait jouable ?

Tu es là !

Tu habites ici ?

Tu sors de chez Ole ?

Oui.

J'ai dit à Ida de ne pas monter.

Désolée si elle vous a dérangés.

Ne t'excuse pas, elle ne nous a pas dérangés du tout.

Non ?

Tu es bien matinale.

Je vais au travail.

Tu allais partir de toute façon ?

Tu es du matin aussi ?

Je me suis réveillée à 3h.

Tu veux pas un café ?

Pour me tenir compagnie ?

Juste un petit moment ?

D'accord.

C'est gentil. Viens.

J'ai même un coussin. Merci.

Installe-toi.

3h, ça fait tôt. Tu dors peu ?

Très peu. Depuis des années.

J'ai consulté.

Parce que les médecins ont dit que...

mal dormir raccourcit l'espérance de vie.

C'est angoissant, quand on y pense.

Je comprends.

On est allongé et on pense :

"Ma vie se raccourcit."

Pourquoi ils nous disent ça ?

Ça n'aide pas, franchement.

Non.

Et je suis pas la seule dans ce cas.

Tu es socialiste ?

On peut dire ça.

Tu es prof de musique, c'est ça ?

Tu arrives à bosser sans dormir ?

Je suis musicothérapeute.

Mais je suis au chômage.

Y a pas beaucoup de boulot par ici.

Je devrais peut-être emménager à Oslo.

Ils cherchaient quelqu'un à Bergen.

Ole et moi, on a convenu de vivre pas trop loin pour les enfants.

Je sais pas si c'est une bonne idée.

Tu vois ?

Je me demande parfois pourquoi je vis dans ce trou.

Je loue le rez-de-chaussée.

Je croupis ici pour que les enfants puissent fuguer chez Ole ?

Honnêtement, c'est une punition.

Tu as un mari, des enfants ?

Non.

Tu as l'air si calme.

La première fois que je t'ai vue, tu m'as parue très...

sereine.

Non...

Je ne me sens pas sereine du tout.

- Ça y est, je pleure. - Pardon !

Non, ça va.

J'ai l'impression de me prendre des murs en permanence.

J'essaie de trouver ma voie.

Pardon si j'ai dit une bêtise.

C'est pas toi. Moi, ça m'inquiète pas,

d'être dans cet état.

C'est tout à fait normal.

Je suis vraiment désolée.

Non, ne t'excuse pas.

Tu te sens coincée ?

Dans une situation, un personnage, des attentes ?

Au point de te demander :

"Comment c'est arrivé ?"

Exactement. Ça m'arrive souvent.

Mais...

- Tu sais... - Quoi ?

Même quand tout semble impossible,

qu'on enchaîne les déceptions...

Il faut continuer à espérer,

il y a toujours une issue.

Il suffit de serrer les dents ?

Voilà.

"Ta force sera à la mesure des obstacles."

- Heidi ? - Oui, c'est sa devise.

Il faut vraiment que j'y aille.

On pourrait se voir ensemble, avec Heidi.

- Ce serait sympa. - On pourrait se retrouver à Oslo...

Se faire un restau, par exemple.

Je ne veux pas m'immiscer entre toi et Ole.

Surtout, n'y pense pas.

C'est vrai ?

Demande mon numéro à Heidi.

Heidi. Je t'appelle ou...

- Il faut que je file. - J'en parle à Heidi.

- Merci, c'était sympa. - Merci à toi.

Ça m'a fait du bien de parler.

À moi aussi. À vite !

- Salut ! - Ça y est, t'habites là ?

- Non. - Non ?

Tu as passé la nuit chez... comment il s'appelle, déjà ?

C'était bien ?

- Oui. - Tu rayonnes.

Je suis contente d'aller bosser.

Non, je suis vraiment contente.

J'y vois plus clair.

Top.

- Toi aussi, tu rayonnes. - C'est vrai ?

Si tu le dis. Je suis content d'aller bosser aussi.

Tu démarres si tôt ?

J'ai rendez-vous avec Anna et les musiciens.

Tu as passé la nuit chez Ole Harald ?

Au fait, ils se sont décidés, pour le centenaire ?

Oui, c'est décidé.

La réunion d'hier s'est hyper mal passée.

Mais au final, ils font comme que je veux.

C'est pas mon projet initial, c'était nul

de dépenser autant pour une fête.

Mais j'ai réussi à les convaincre

de faciliter l'accès aux services municipaux.

Pour que ceux qui en ont besoin soient aidés.

Tout simplement.

On fera juste un concert sur le toit, comme Anna l'a proposé.

Une œuvre originale en hommage à La fille d'Oslo.

Une sorte de cantate du quotidien.

On va faire un essai, là.

C'est plus simple

et ça fait sens, je trouve.

Du coup, tu ne démissionnes plus.

Si, c'était l'idée.

Tu fais avancer les choses, Heidi.

Tu ne peux pas démissionner, tu as de belles idées.

La ville a besoin de toi.

La phrase que t'entends jamais. "La ville a besoin de toi."

Ça vaut pour toi aussi.

Pas pour toi ?

Pour moi aussi, bien sûr.

La ville, c'est moi !

Traduction : Céline Bellini

Sous-titrage : TransPerfect Media France

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