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Notre père, notre père
qui êtes au royaume des cieux,
de combien il s'en faut
que votre règne arrive au royaume de France ?
Notre père, notre père qui êtes aux cieux,
de combien il s'en faut
que votre règne arrive
au royaume de la terre ?
Ô mon Dieu,
si on voyait seulement
le commencement
de votre règne.
Si on voyait seulement
se lever le soleil
de votre règne.
Mais rien non, jamais rien.
Mais rien non, jamais rien.
Vous nous avez envoyé votre Fils
que vous aimiez tant.
Votre fils est venu,
qui a tant souffert, et il est mort,
Et rien, non, jamais rien.
Et rien, non, jamais rien.
Si on voyait poindre seulement
le jour de votre règne.
Et vous nous avez envoyé vos saints.
Et rien, non jamais rien.
Et rien, non jamais rien.
Des années ont passé, tant d'années,
que je n'en sais pas le nombre.
Des siècles d'années ont passé ;
quatorze siècles de chrétienté...
Et rien, non, jamais rien.
Et rien non, jamais rien.
Et ce qui règne sur la face de la terre,
rien, rien, ce n'est rien que la perdition.
Et rien, non, jamais rien.
Et rien, non, jamais rien.
Mon Dieu, mon Dieu,
nous serons bien sages, nous serons bien soumis,
nous serons bien obéissants, nous serons bien fidèles.
Mon Dieu, mon Dieu,
nous sommes vos enfants,
nous sommes vos enfants.
Mon Dieu, mon Dieu,
qu'est-ce qu'on a fait de votre peuple ?
Les Anglais n'auront pas la tour de Saint-Nique Nique.
Les Anglais n'auront pas la Tour de Saint-Nicolas.
Je leur ai donné tout mon pain,
mon manger de midi,
mon manger de quatre heures.
Ils ont sauté dessus comme des bêtes
et leur joie m'a fait mal,
encore plus mal,
parce que tout d'un coup, malgré moi,
j'ai saisi, ça m'a travaillée,
j'ai pensé à tous les autres affamés.
J'ai pensé à tous
les malheureux,
j'ai pensé à ceux
qui ne veulent pas qu'on les console.
Et j'ai senti que j'allais pleurer,
alors j'ai tourné la tête
parce que je ne voulais pas leur faire de la peine,
à ces deux-là, du moins.
Voilà bientôt cinquante ans passés,
au dire des anciens,
que le soldat moissonne à sa fantaisie.
Voilà bientôt cinquante ans passés
que le soldat écrase,
ou brûle, ou vole, à sa guise,
la moisson mûre.
Et pour le moins qu'il foule au pied des chevaux
la moisson mûre.
Eh bien, après tout ce temps-là, tous les ans, à l'automne,
les bons laboureurs, ton père, le mien, tes deux grands frères,
les pères de nos amies, toujours les mêmes,
les mêmes paysans, les mêmes paysans français,
labourent avec le même soin les mêmes terres
à la face de Dieu.
Ils n'auraient, eux aussi, qu'à se faire soldats,
ça n'est pas difficile : on reçoit moins de coups,
puisqu'on en donne aux autres.
Une fois soldats, ils n'auraient, eux aussi,
qu'à faire la moisson sans avoir fait les semailles.
Mais les bons laboureurs aiment les bons labours
et les bonnes semailles...
Tous les ans, ils font, à la même époque,
la même besogne avec la même vaillance,
tout le long de l'année, le même travail,
avec la même patience.
Voilà ce qui tient tout, ce qui garde tout.
Ce sont eux qui tiennent tout,
eux qui sauvent tout ce que l'on peut sauver.
C'est par eux que tout n'est pas mort encore,
et le bon Dieu finira bien
par bénir leurs moissons.
Mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc ?
Dans tous les temps, on s'est perdu,
mais depuis quarante ans hélas...
On ne fait plus que cela, on ne fait plus que de se perdre.
Qu'est-ce qu'il y a donc, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a ?
Il y en avait encore qui se sauvaient,
il y en avait qui en réchappent.
Mais maintenant, mon Dieu, qui répondrait
qu'il y en a qui se sauvent ?
Qui répondrait qu'il y en a quelques-uns
seulement, même seulement, même au moins,
qui en réchappent ?
C'était la terre, hélas,
quelquefois, souvent c'était la terre
qui préparait à l'enfer !
Aujourd'hui, ce n'est plus même cela ;
ce n'est plus la terre qui prépare à l'enfer.
C'est l'enfer même qui redéborde sur la terre.
Qu'est-ce qu'il y a donc, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a ?
Qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau ?
Qu'avez-vous fait de ce peuple, de votre peuple chrétien ?
Faudra-t-il que vous ayez envoyé votre fils en vain,
et sera-t-il dit que Jésus sera mort
en vain ?
Il est là.
Il est là comme au premier jour.
Il est là, parmi nous,
comme au jour de sa mort.
Éternellement, il est là, parmi nous,
autant qu'au premier jour.
Éternellement, tous les jours.
Il est là, parmi nous, dans tous les jours de son éternité.
Son corps, son même corps,
pend sur la même croix.
Ses yeux, ses mêmes yeux,
tremblent des mêmes larmes.
Son sang, son même sang,
saigne des mêmes plaies.
Son cœur, son même cœur,
saigne du même amour.
Le même sacrifice
fait couler le même sang.
Une paroisse a brillé
d'un éclat éternel.
Mais toutes les paroisses brillent éternellement,
car dans toutes les paroisses,
il y a le corps de Jésus-Christ.
Le même sacrifice crucifie le même corps,
le même sacrifice fait couler le même sang.
Le même sacrifice immole la même chair,
le même sacrifice verse le même sang.
Le même sacrifice sacrifie
la même chair et le même sang.
C'est la même histoire, exactement la même,
éternellement la même,
qui est arrivée
dans ce temps-là et dans ce pays-là,
et qui arrive tous les jours dans tous les jours de toute éternité,
dans toutes les paroisses de toute chrétienté,
que ce soit en Lorraine et que ce soit en France.
Tous les bourgs sont brillants à la face de Dieu,
Tous les bourgs sont chrétiens sous le regard de Dieu.
Juifs, vous ne connaissez pas votre bonheur.
Israël, Israël,
vous ne connaissez pas votre bonheur.
Mais vous aussi, chrétiens, vous ne connaissez pas
aussi votre bonheur.
Votre bonheur présent, qui est le même bonheur,
votre bonheur éternel.
Israël, Israël,
vous ne connaissez point votre grandeur.
Mais vous aussi, chrétiens,
vous ne connaissez pas votre grandeur.
Votre grandeur présente,
qui est la même grandeur.
Votre grandeur éternelle.
Tous les bourgs sont aimés
sous le regard de Dieu.
Tous les bourgs sont chrétiens.
Tous les bourgs sont sacrés.
Tous les bourgs sont à Dieu,
sous le regard de Dieu.
Et s'il faut, pour sauver de la flamme éternelle,
les corps des morts damnés s'affolant de souffrance,
abandonner mon corps à la flamme éternelle,
mon Dieu, donnez mon corps à la flamme éternelle.
Et s'il faut, pour sauver de l'Absence éternelle,
les âmes des damnés
s'affolant de l'Absence,
abandonner mon âme
en l'Absence éternelle,
que mon âme s'en aille en l'Absence éternelle.
Taisez-vous, ma sœur, vous avez blasphémé.
Dieu, dans sa miséricorde infinie,
a bien voulu que la souffrance humaine
servît à sauver les âmes.
Mais il n'a pas voulu
que la souffrance infernale
servît à sauver les âmes.
Il n'accepterait pas,
pour sauver les âmes en danger,
nos souffrances de là-bas, là-bas.
C'est pour cela que notre maître à tous,
le fils de l'homme savant à donner sa souffrance,
a bien voulu donner, pour sauver nos âmes,
toute souffrance, valable,
et jusqu'à la valable souffrance de la tentation,
mais qu'il n’est jamais allé jusqu'à donner
la vaine souffrance même du péché.
Le Sauveur a bien voulu donner
toute la souffrance humaine,
mais il n'a pas voulu se damner
car il savait que sa souffrance infernale,
même à lui, ne pourrait pas servir à nous sauver.
S'il faut donc,
pour sauver de la flamme éternelle,
les corps des morts damnés s'affolant de souffrance,
laisser longtemps mon corps à la souffrance humaine,
mon Dieu, donnez mon corps à la souffrance humaine.
Et s'il faut, pour sauver de l'Absence éternelle,
les âmes des damnés
s'affolant de l'Absence,
laisser longtemps mon âme
à la souffrance humaine,
qu'elle reste vivante
en la souffrance humaine.
Taisez-vous, ma sœur, vous avez blasphémé.
Car si le fils de l'homme, à son heure suprême,
cria plus qu'un damné l'épouvantable angoisse,
clameur qui sonna faux comme un divin blasphème,
c'est que le fils de Dieu savait,
c'est que le Fils de Dieu savait que la souffrance
du fils de l'homme est vaine à sauver les damnés,
et s'affolant plus qu'eux de la désespérance,
Jésus mourant pleura sur les abandonnés.
Comme il sentait monter à lui sa mort humaine,
sans voir sa mère en pleurs et douloureuse en bas,
droite au pied de la croix, ni Jean ni Madeleine,
Jésus mourant pleura sur la mort de Judas.
Car il avait connu que le damné suprême
jetait l'argent du sang qu'il s'était fait payer,
que se pendait là-bas l'abandonné suprême,
et que l'argent servait pour le champ du potier.
Étant le Fils de Dieu, Jésus connaissait tout,
et le Sauveur savait que ce Judas qu'il aime,
il ne le sauvait pas, se donnant tout entier.
Et c'est alors qu'il sut la souffrance infinie,
c'est alors qu'il sentit l'infinie agonie,
et clama comme un fou l'épouvantable angoisse,
clameur dont chancela Marie encore debout,
et par pitié du Père il eut sa mort humaine.
Pourquoi vouloir, ma sœur,
sauver les morts damnés de l'enfer éternel,
et vouloir sauver mieux
que Jésus le Sauveur ?
Ô mon Dieu,
vous avez donc laissé recommencer cela.
Vous avez donc laissé
les bandes ravageuses enflamber nos maisons,
nos granges et nos blés.
Et vous avez laissé
les bandes outrageuses.
Et nous, nous avons fui lâchement devant eux,
emportant nos paquets dans cette île de Meuse,
poussant nos chevaux fous et nos moutons peureux,
sans nous lever devant la rage ravageuse.
Ah, si les paysans voulaient
faucher les Bourguignons !
Mais les bons paysans
ne se font pas soldats.
Ils ne marcheront pas
s'ils n'ont un chef de guerre
dont la vaillance neuve aille aux âmes lassées,
un capitaine dur
pour les batailles dures,
un vainqueur pitoyable aux hommes apaisés !
Ô mon Dieu, donnez-nous
ce chef de guerre-là !
celui qui voudra bien se mettre aux fortes tâches.
Et les Français pourront chasser les outrageux,
car il ne se peut pas que les Français soient lâches,
mais ils ont oublié qu'ils étaient courageux.
Que pour les réveiller,
vienne le chef de guerre.
Ô je vous en supplie,
une dernière fois.
Ô monsieur-saint Michel !
Ô madame Catherine !
Ô madame Marguerite !
Pourquoi, mes sœurs, m'avoir en partant délaissée ?
Pourquoi n'avoir pas pris mon âme sur vos ailes,
faible et seule et pleurante en la terre exileuse.
Pourquoi, mes grandes sœurs, m'avoir ainsi laissée ?
Vous m'avez commandé la tâche difficile,
et vous m'avez laissée
en la bataille humaine.
Vous m'avez dit de votre voix inoubliable :
"Jeanne, voici que Dieu t'a choisie à présent.
Va chasser les Anglais du royaume qu'il aime."
Et vous m'avez laissée
ici-bas, sans conseil,
seule à faire, à présent, la tâche difficile.
Mes saintes, vous l'avez nommé, le chef de guerre.
Mais je ne peux pas, moi, conduire les soldats.
Ô mon Dieu, je ne suis qu'une simple bergère.
Je ne peux pas me battre, oh non, je ne peux pas.
Vous voulez qu'à présent, je sois le chef de guerre,
sainte à la fois pour vous et chef pour les soldats.
Je pourrais bien encore essayer la prière,
mais mener la bataille, oh, je ne le peux pas.
Mais vous
connaissez bien
que les soldats sont brutes
et que je ne peux pas m'en aller avec eux.
Et je ne peux pas vaincre, avec des soldats brutes.
Il faut leur envoyer un chef plus brutal qu'eux
pour les dompter dans la bataille
et les avoir dans sa main qui les serre
et les lance à l'assaut.
Envoyez-nous le chef encore plus brutal qu'eux.
Envoyez-nous quelqu'un qui sache la besogne
et soit vraiment de force à mener les soldats,
comme ils sont à présent, rallier la Bourgogne
et chasser les Anglais.
Moi, je ne pourrai pas.
Ô mon Dieu,
donnez-nous
un meilleur chef de guerre !
Oui, parce qu'alors,
si les Anglais gagnent tout-à-fait,
on ne se battra plus,
on ne fera plus la mauvaise guerre.
Il n'y aura plus la bataille,
il n'y aura plus la guerre,
il n'y aura plus les soldats,
il n'y aura plus la souffrance,
il n'y aura plus la souffrance des corps,
il n'y aura plus la souffrance des âmes.
Les maisons seront gardées sauves,
et sauves les églises.
Il n'y aura plus d'enfants
qui s'en vont en pleurant par la route affameuse.
Et nous pourrons enfin
moissonner nos moissons.
Pas avant d'avoir usé toutes les ressources de guerre
jusqu'au bout.
Tant qu'il y a de reste un homme d'armes
pour donner un bon coup d'épée,
tant qu'il y a de reste un seul paysan
pour donner un bon coup de faux,
il ne faut pas céder,
il ne faut pas céder !
Mais, Jeannette, s'il y a le droit de Monsieur le Dauphin
sur la France,
il y a aussi, tout de même,
les droits des Français.
Nous avons bien le droit,
nous, d'éviter enfin la souffrance de nos âmes
et la souffrance de nos corps.
Et les enfants ont le droit
de ne pas s'en aller à jamais orphelins !
Mon Dieu,
pardonnez-moi d'avoir attendu si longtemps
avant de décider.
Mais puisque les Anglais ont décidé
d'aller à l'assaut d'Orléans,
je sens qu'il est grand temps que je décide aussi.
Moi, Jeanne,
je décide que je Vous obéirai.
Moi, Jeanne,
qui suis Votre servante, à Vous,
qui êtes mon maître ?
En ce moment-ci,
je déclare que je Vous obéirai.
Vous m'avez commandé d'aller dans la bataille,
j'irai.
Vous m'avez commandé de sauver la France
pour Monsieur le Dauphin,
j'y tâcherai.
Je Vous promets que je Vous obéirai
jusqu'au bout.
Je le veux.
Je sais ce que je dis.
Quoi qu'il m'arrive à présent,
je Vous promets que je vais commencer
et que je Vous obéirai.
Jusqu'au bout :
je l'ai voulu.
Je sais ce que j'ai fait.
À présent, ô mon Dieu,
que je vais commencer,
si les Anglais ne veulent pas s'en aller bien,
donnez-moi la rudesse et la force qu'il faut pour entraîner
les durs soldats et les lancer comme un flot
débordant qui s'emporte à l'assaut.
À présent, ô mon Dieu,
que je vais commencer,
si les Anglais ne veulent pas s'en aller bien,
donnez-moi la douceur et la force qu'il faut
pour calmer les soldats
et pour les apaiser
dans leur pleine victoire,
ayant fini l'assaut.
Mais si, dans la bataille où je vais travailler,
cette ouvrière est faible, ou maladroite, ou lâche,
si l'ouvrière est faible à mener les soldats,
et si, dans la victoire où je vais travailler,
cette ouvrière est faible à sa deuxième tâche,
si l'ouvrière est faible à calmer les soldats,
si je travaille mal en bataille ou victoire,
et si l’œuvre est mal faite où j'ai voulu servir,
Ô mon Dieu,
pardonnez à la pauvre servante.
Ô mon Dieu,
pardonnez à la pauvre servante.
Ah mon oncle, si vous saviez
comme le temps m'a pesé
pendant ces trois ans-là !
Si vous saviez comme les saintes m'ont pressée de partir !
Et même quand elles n'étaient pas là,
toutes les fois qu'on parlait de la guerre devant moi,
toutes les fois qu'on parlait des Anglais devant moi,
toutes les fois qu'on disait devant moi
qu'ils avaient encore avancé dans la France,
ma désobéissance
me pesait sur l'âme
à l'étouffer !
Mais j'avais peur, j'avais peur de la partance,
peur de la bataille, peur de la défaite,
et je crois bien de la victoire aussi.
J'avais peur de tout et d'abord, j'avais peur de moi,
car je me connaissais, et je savais bien
qu'une fois partie, j'irais jusqu'au bout.
J'avais peur comme une bête,
et j’étais seule sous ma désobéissance.
Et j'étais malheureuse,
et mon âme s'étouffait
sous la désobéissance lourde.
Et j'avais peur, j'avais peur, j'avais peur.
Pourtant je sens bien au fond que je ne suis pas lâche.
Mais voyez-vous, mon oncle, quand j'étais petite,
j'ai trop eu peur, et trop souvent,
pour tous ceux que j'aimais,
pour tous ceux que j'aime,
et il y en a beaucoup.
C'est ça qui m'avait rendue lâche,
et qui m'avait donné la peur, aussi pour moi.
Mais à présent, c'est bien fini, d'avoir peur !
C'est bien fini.
Non, Jeanne.
Je vois bien qu'à présent, tu vas avoir à porter une tâche lourde.
Je suis un homme,
et je suis assez fort, mon enfant,
pour porter la part qui m'en revient.
Je prends sur moi mon mensonge à moi.
Que l'bon Dieu nous pardonne à tous deux si nous faisons mal.
Ainsi soit-il.
Mais tu peux pas t'imaginer, Jeanne, la peine que ça me fait,
d'aller mentir, un homme de mon âge !
Et moi, mon oncle,
croyez-vous que la parole menteuse
ne me soit pas douloureuse à dire,
depuis trois ans qu'elle était là,
et que je ne pouvais pas la prononcer ?
Voyons, Jeannette ! un bon mouvement, ma fille !
Tu vois bien que tu pleures, d'être menteuse pour ta partance.
Mais, il est encore temps, Dieu merci !
À l'heure qu'il est, rien n'est fait encore.
Tout à l'heure, il serait trop tard :
tout serait fait, tout serait fait, tout serait fait à jamais.
Mon oncle, tout est fait.
Tout est fait à présent.
Tout est fait à jamais.
Tout est fait depuis hier matin.
C'est hier matin que j'ai voulu.
J'ai voulu tout.
Je me suis décidée.
Les Anglais ont bien décidé
d'aller à l'assaut d'Orléans, eux.
À tout à l'heure, mon oncle.
À tout à l'heure, et bon courage.
À tout à l'heure, alors, ma pauvre enfant.
À tout à l'heure et que Dieu nous pardonne.
Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance
qui demeures aux prés,
où tu coules tout bas.
Meuse, adieu, j'ai déjà commencé ma partance
en des pays nouveaux
où tu ne coules pas.
Voici que je m'en vais en des pays nouveaux.
Je ferai la bataille et passerai les fleuves,
veiller à de nouveaux travaux.
Je m'en vais commencer là-bas les tâches neuves.
Et pendant ce temps-là,
Meuse ignorante et douce,
tu couleras toujours,
passante accoutumée,
dans la vallée heureuse où l'herbe vive pousse.
Ô Meuse inépuisable
et que j'avais aimée.
Ô mon père, ô maman, quand on vous aura dit
que je suis au pays de bataille et d'alarmes,
pardonnez-moi tous deux ma partance et vos larmes.
Pardonnez ma partance et mon mensonge aussi,
ma partance menteuse et vos souffrances lentes,
et de vous dire adieu quand vous n'êtes pas là.
Pardonnez-moi tous deux, et vous aussi, mes frères,
pardonnez tous les trois à votre sœur menteuse,
et remplacez-moi bien auprès de notre père.
Et consolez maman de ma partance fausse.
Ô consolez maman
de mon absence lente.
Je lui ai dit : "Vous savez, père Jacques,
"il faut que j'emmène Jeannette à la maison."
Je tremblais comme la feuille, en parlant,
mais il ne s'en est pas aperçu.
Il était occupé à serrer son poignet
dans un morceau de toile,
il m'écoutait sans faire attention.
"Je vous demande ça", que j'lui ai dit,
"parce que j'ai besoin d'elle." Ma voix tremblait.
S'il m'avait seulement dit : "Pour quoi faire ?",
j'aurais crié : "Mais non ! Mais non !
"Vous voyez bien que ça n'est pas vrai !
"Vous voyez bien que c'est menti !"
J'aurais été joliment content.
Mais il m'a dit :
"Tu sais, mon gars, que Jeannette, c'est comme si c'était ta fille.
"Elle est aussi bien dans ta maison là-bas
"que dans la maison ici, tu la garderas le temps que tu voudras.
"Va seulement lui dire qu'elle prévienne Mengette,
"ce soir, en passant, à cause des moutons."
C'était encore plus lâche de l'écouter comme ça
que de mentir moi-même.
Ça m'étouffait, je me mordais les lèvres pour ne pas parler.
Je n'ai pas dit un mot et je me suis sauvé comme un voleur.
Sauvé comme un voleur Sauvé comme un voleur.
Allons, les gars !
Il va falloir commencer de bonne heure, ce matin.
Vous finirez de manger en vous en allant.
Voilà le temps parti comme hier.
Il fera chaud, tantôt,
on sera content de se reposer.
Vous avez tout ce qu'il vous faut ?
Vous savez, il a la peau dure, cet animal de chêne-là.
Seulement, vous,
vous en viendrez toujours à bout.
Vous êtes jeunes,
ce n'est pas comme moi.
Hier, j'ai été le moins fort.
Ah dame ! On vieillit !
Enfin, je vais toujours m'en aller avec vous.
Les vieux, ça peut toujours servir un peu.
C'est toujours bon à donner des conseils.
Dis donc, la mère,
tu leur feras une bonne soupe, à tes gars.
Parce que, tu sais, ils auront faim
quand ils reviendront, à dix heures.
Allons ! Au revoir, les enfants. Au revoir, Durand.
Et bon voyage !
Ah ! Dis donc, Jeannette,
est-ce que tu as parlé à Mengette hier au soir ?
Vous avez bien le temps, mes enfants.
Il faut commencer par manger un morceau.
Il y a tout ce qu'il faut dans la maie.
Merci, ma tante, je n'ai pas faim.
Nous n'avons pas faim. Nous mangerons mieux en arrivant.
Ça sera comme vous voudrez, mes enfants.
Tiens, Jeannette,
mets donc ta laine
et tes fuseaux là-haut, sur la planche.
On n'y touchera pas.
Tu la finiras quand tu reviendras.
Allons, mes enfants,
au revoir
et bon voyage !
Au revoir, maman.
Ô Meuse inépuisable et douce à mon enfance,
qui passes dans les prés
auprès de la maison,
c'est en ce moment-ci que je m'en vais en France.
Ô ma Meuse, à présent, je m'en vais pour de bon.
Ô maison de mon père où je filais la laine,
maison de pierre forte,
ô ma douce maison,
je m'en vais pour de bon dans la bataille humaine.
Ô voici que je vais m'en aller pour de bon.
Pourtant je ne sens pas l'émoi de la partance
et ne viens pas vous faire à présent mes adieux.
C'est que voilà huit mois que mon âme est en France,
voilà huit mois déjà qu'elle est où je la veux.
Mon âme est en allée en la ville du siège,
avec les défenseurs qui s'acharnent là-bas.
Mes pas vont s'éloigner tout à l'heure en la neige,
mais mon âme a passé dans le pays là-bas.
Vous tous, que j'aimais tant quand j'étais avec vous,
ô vous que j'aimais tant quand je m'en fus en France !
À présent, je vous aime encore plus.
Loin de vous, mon âme a commencé l'étrange amour d'absence.
À présent, loin de vous, je vous aime encore plus
qu'au temps de la partance ou de la demeurance.
Ô j'aime étrangement la demeure où je fus,
à présent que mon âme a sa demeure en France.
Et j’aime étrangement ceux que j'aimais déjà,
car je sens comme on aime alors qu'on est fidèle.
Mon âme sait aimer ceux qui ne sont pas là.
Mon âme sait aimer ceux qui restent loin d'elle.
Si tu savais, ton pauvre père, il m'a dit :
"Ça vaut mieux, mon gars, ça vaut mieux
"qu'tu l'emmènes un peu à Burey, ça va la distraire.
"Elle a l'air, en ce moment-ci, d'avoir des idées,
"enfin des idées qui ne sont pas ordinaires.
"Tu la garderas quelques semaines, comme la dernière fois."
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