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AMADIS LE GRAND
AMADIS FILS
La grand-mère prenait son bain
quand commença à souffler le vent du malheur.
Cette nuit, j'ai rêvé que j'attendais une lettre.
- Quel jour était le rêve ? - Jeudi.
Alors, la lettre apportait de mauvaises nouvelles.
Mais elle n'arrivera jamais.
C'est rue de la Crique Que j'ai fait mes classes
Au Havre dans un star tenu par Chloé
C'est à Tampico qu'au fond d'une impasse
J'ai trouvé un sens à ma destinée
On dit que l'argent, c'est bien inodore
Le pétrole est là pour vous démentir
Car à Tampico quand ça s'évapore
Le passé revient qui vous fait vomir
Oui, j'ai laissé là mes joues innocentes
Oui, à Tampico, je me suis défleurie
Je n'étais alors qu'une adolescente
Beaucoup trop sensible à des tas de profits
Les combinaisons ne sont pas toujours bonnes
Comme une vraie souris J'ai fait des dollars
Dans ce sale pays où l'air empoisonne
La marijuana vous fout le cafard.
Erendira ?
Ce n'est rien. Tu es encore endormie en marchant.
C'est l'habitude du corps.
Laisse. Tu feras ça cet après-midi.
Demain, tu en profiteras pour laver aussi le tapis du salon.
Il n'a pas vu le soleil depuis le temps de la fureur.
Oui, grand-mère.
Repasse tout le linge avant de te coucher.
- Tu dormiras la conscience tranquille. - Oui, grand-mère.
Et regarde bien dans les armoires.
C'est les nuits où le vent souffle que les mites sont le plus affamées.
Oui, grand-mère.
Le temps qu'il te restera, il faudra sortir les fleurs dans le patio
pour qu'elles respirent.
Oui, grand-mère.
- Il faudra nourrir l'autruche. - Oui, grand-mère.
- Tu donneras à boire aux tombes. - Oui, grand-mère.
Avant d'aller te coucher, veille à ce que tout soit en ordre.
Les choses souffrent beaucoup
quand elles ne s'endorment pas à leur place.
Oui, grand-mère.
Si les Amadis se présentent, dis-leur de ne pas entrer.
Oui, grand-mère.
La bande de Porfirio Galan les attend pour les tuer.
Oui, grand-mère.
N'oublie pas de...
Cette chaîne n'est pas à vendre. Donne-la-moi !
On peut pas faire d'affaire avec toi.
La petite n'a pas de lignes dans la main.
Ma pauvre petite, la vie ne sera jamais assez longue pour me rembourser
ce que tu me dois.
Elle me paraît encore bien verte.
Elle a les tétons d'une chienne.
Elle ne vaut pas plus de 100 pesos.
100 pesos ? Pour une enfant complètement neuve ?
Non. Ce serait manquer beaucoup trop au respect dû à la vertu.
J'irai jusqu'à 150.
Elle m'a causé un tort de plus d'un million de pesos.
À ce tarif-là, il lui faudrait au moins 200 ans pour me rembourser.
Sa seule qualité, heureusement, c'est sa jeunesse.
Allez jusqu'à 300.
44 kilos.
250.
C'est d'accord. 250 en argent comptant
et le reste en provisions pour un voyage de 3 jours.
Entendu.
Je t'attends ici.
Oui, grand-mère.
LES AMADIS
Attention !
À partir d'ici, on est en pays civilisé.
On dirait pas.
C'est un territoire de missions.
C'est pas la charité qui m'intéresse,
mais les hommes riches, comme les contrebandiers.
Il faut pas rêver, madame. Les contrebandiers, ça n'existe pas.
C'est à moi que vous dites ça ?
Cherchez-en. Tout le monde en parle, mais personne ne les voit.
- Erendira ? - Oui, grand-mère.
Aide-moi à descendre.
Je devrais bien tirer quelque chose de ce cimetière d'indiens.
- Un mort pèserait pas plus lourd. - Il y en a 2.
Traitez-les avec plus de respect.
Je parie que c'est des statues en ivoire.
Ça fait 50 pesos.
Votre esclave s'est déjà payé en nature.
Erendira part avec moi, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
J'ai de bonnes intentions.
Je n'ai rien dit, grand-mère.
C'est moi qui l'ai dit. J'en ai eu l'idée.
Pas d'inconvénient, si tu me paies ce que j'ai perdu à cause d'elle.
C'est-à-dire 872315 pesos,
moins les 420 qu'elle m'a déjà remboursés,
ce qui fait un total de 871895 pesos.
Croyez-moi, si j'avais cet argent, je vous l'offrirais.
La petite les vaut.
Il faudra revenir quand tu les auras.
Si on se met à regarder les comptes,
c'est toi qui me dois encore 10 pesos !
Tu es affreuse, mais c'est très bien comme ça.
Les hommes sont des brutes en matière de femmes.
Hé !
Elle te plaît ?
À jeun, ça peut aller.
- 50 pesos. - Merde ! Elle doit l'avoir en or.
C'est ce que je dépense pour manger en un mois.
Ne sois pas aussi radin.
Faire le courrier aérien rapporte plus que d'être curé.
Moi, je fais le courrier national.
Celui qui fait le courrier aérien a une camionnette.
L'amour, dans la vie, c'est aussi important que de manger.
Mais ça ne nourrit pas.
Combien tu as ?
Je fais un prix. Mais à une condition :
tu feras courir la nouvelle dans tout le pays.
Jusqu'à l'autre bout du monde !
Je suis là pour ça.
Désolé, mon garçon. Il n'y a pas le compte.
Va-t'en.
Allez.
Et ne traîne pas. Ton or, c'est du plaqué !
Si ça continue comme ça,
tu m'auras payé ta dette dans 8 ans, 7 mois et 11 jours.
C'est sans compter le salaire et la nourriture des indiens
et autres menus frais.
J'ai du verre pilé dans tout le corps.
Essaie de dormir.
Oui, grand-mère.
De quoi font-ils commerce ?
D'une femme. Elle s'appelle Erendira.
Comment tu le sais ?
Tout le monde le sait, dans le désert.
L'inflation sera au niveau le plus bas qu'on ait connu ces 10 dernières années.
La grève ferroviaire a été déclarée inexistante.
Cela fait suite à la plus grave sécheresse de ces dernières années.
Lors des prochaines élections, le sénateur Onésimo Sanchez...
Tu n'entreras pas ici pour tout l'or du maure.
- Tu as figure de corbeau. - Qu'est-ce que c'est ?
Tu apportes le malheur, ça se voit.
Va-t'en.
Entre. Et ne traîne pas !
La patrie a besoin de toi.
Qu'est-ce qui se passe ? Tu as peur d'aller au feu ?
La petite veut vous parler.
Grand-mère... je vais mourir.
Il ne reste plus que 10 militaires.
Ce qu'il y a, c'est que tu es fatiguée.
Allons, cesse de pleurer.
Lave-toi avec de l'eau de source, ça te fouettera le sang.
Terminé pour ce soir ! Demain, tu seras le 1er à passer.
C'est terminé pour aujourd'hui ! À demain matin, 9 h.
À demain matin, 9 h !
Malotrus ! Malappris !
Qu'est-ce que vous croyez ?
Que cette enfant est en acier ?
Je voudrais bien vous voir à sa place !
Vicieux ! Apatrides de merde !
De merde !
Les hommes...
Apatrides de merde...
Pauvre enfant...
Et toi ?
Où as-tu laissé tes ailes ?
Mon grand-père en avait, des ailes.
Mais personne ne veut le croire.
Eh bien, moi, je le crois.
Tâche de les mettre, demain.
- Qui es-tu ? - Je m'appelle Ulysse.
J'ai de l'argent.
Tu aurais dû attendre ton tour.
J'ai déjà attendu toute la nuit.
Tu vas être obligé d'attendre jusqu'à demain.
C'est comme si on m'avait rouée de coups.
Ça va faire 20 ans !
C'est rien, ne t'inquiète pas.
Grand-mère délire toujours quand elle dort.
Mais rien ne la réveille.
Une tempête si terrible
que la pluie était mélangée
avec de l'eau de mer !
Et au matin, la maison était jonchée
de poissons
et de coquillages.
Et ton grand-père Amadis le grand
a vu une grande raie lumineuse
navigant dans les airs.
Viens.
Aide-moi à changer les draps.
Je mourais d'envie de te voir. Tout le monde dit que tu es très belle.
Et c'est vrai.
Mais je vais mourir.
Ma mère m'a dit que ceux qui meurent dans le désert ne vont pas au ciel,
mais à la mer.
Je ne connais pas la mer.
C'est comme le désert, mais avec de l'eau.
On ne peut pas marcher dessus ?
Mon père a connu un homme qui pouvait,
il y a très longtemps.
Si tu viens demain très tôt,
tu seras le premier à entrer.
Je pars demain à l'aube avec mon père.
Et vous ne repasserez pas par ici ?
Je ne sais pas quand...
On a atterri ici par hasard, en faisant route vers la frontière.
Bon. Donne-moi l'argent.
C'est la première fois ?
Respire lentement.
C'est toujours comme ça, au début. Après, ça vient tout seul.
- Comment t'appelles-tu ? - Ulysse.
C'est un nom d'étranger.
Non, de navigateur.
On dirait que tu es tout en or.
Mais tu as un parfum de fleurs.
Ça vient des oranges.
On a des oiseaux pour brouiller les pistes.
On transporte à la frontière des oranges de contrebande.
Mais c'est pas de la contrebande.
Nos oranges, si. Chacune vaut 50000 pesos.
Ce qui me plaît, c'est le sérieux avec lequel tu racontes des bêtises.
À cette époque,
dans les premiers jours de mars,
on t'apporta à la maison.
On aurait dit que tu étais une chenille
emmaillotée dans du coton.
Et mon fils, Amadis, ton père,
qui était jeune et beau,
se montra si content ce soir-là
qu'il commanda une vingtaine de charrettes
pleines de fleurs.
Il arriva en criant et en lançant tant de fleurs par les ruelles
qu'ensuite, le village en resta tout doré
comme la mer.
Ne passez pas cette croix.
Le désert n'appartient à personne.
Il appartient à Dieu,
et vous violez Ses saintes lois en vous livrant à votre trafic immonde.
Je n'entends rien à tes mystères, mon garçon.
D'après le Concordat,
nous avons le droit de garder cette enfant
jusqu'à sa majorité ou jusqu'à son mariage.
Mais... c'est ma petite-fille.
C'est encore pire.
Mettez-la de bon gré sous notre protection,
ou il nous faudra recourir à d'autres méthodes.
C'est d'accord.
Mais tôt ou tard, je passerai.
Tu verras.
J'arrive.
Dans ce couvent, on lutte plus contre le désert que le diable.
On verra bien qui se fatiguera le premier : eux ou moi.
Ils sont ici depuis 300 ans.
Et ils tiennent toujours.
Ce qu'il vous faut, c'est une personne de poids
qui puisse répondre de vous.
Quelqu'un qui se porte garant de votre moralité
et témoigne de vos bonnes mœurs par une lettre signée de sa main.
Connaissez-vous le sénateur Onésimo Sanchez ?
Je suis une pauvre femme
toute seule dans l'immensité du désert.
Où tu vas ?
Là où le vent me conduira.
Le monde est grand !
Pas autant que tu le penses !
Ingrat.
Ça suffit, maintenant !
Comme ça, il va se taire.
Oui...
Voilà, ça y est.
Hé ! Monsieur !
- Tu sais qui je suis ? - Non.
Mais je suis sûr que vous n'êtes pas la Sainte Vierge.
C'est tout le contraire. Je suis la Dame.
- Quelle dame ? - Celle d'Amadis le Grand.
Vous n'êtes pas de ce monde. Que voulez-vous ?
Que vous m'aidiez à délivrer ma petite-fille,
celle d'Amadis le Grand, fille de notre fils Amadis,
qui est prisonnière dans ce couvent.
Si vous croyez qu'on veut se mêler des affaires de Dieu,
vous n'êtes pas la Dame, vous n'avez pas connu les Amadis
et vous avez aucune idée de ce qu'est la science de la contrebande !
Je suis heureuse.
Qu'est-ce qui se passe ?
Elles vont être mariées de force pour les guérir du péché.
Dis-moi, qu'est-ce que tu vas faire, dans cette mascarade ?
Ce que les pères ont dit : je vais faire la première communion.
- Combien ils t'ont payé ? - 5 pesos.
Moi, je t'en donne 20.
Mais pas pour que tu fasses ta première communion.
Pour que tu te maries.
Mais avec qui ?
Avec ma petite-fille.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen.
Au nom de Dieu, ma fille,
à présent que tu es mariée,
dis-nous en toute liberté
le chemin que tu veux suivre.
Je veux partir. Mais je n'irai pas avec lui.
J'irai avec ma grand-mère.
ONÉSIMO EST DIFFÉRENT
Qu'est-ce que c'est ?
Comme ça, tu ressembleras à une femme du monde.
Et fais bien attention, parce que cet homme est différent.
Avec lui, tu dois faire comme si c'était de l'amour.
Oui, grand-mère.
Nous sommes ici pour vaincre la nature.
Nous ne serons plus des déshérités dans notre propre patrie.
Ni des orphelins de Dieu au pays de la soif et de l'intempérie.
Ni des exilés sur notre propre terre.
Nous serons autre chose, mesdames et messieurs.
Nous serons grands et heureux.
Qu'on l'applaudisse !
Nous aurons des machines à fabriquer la pluie
et nous distillerons dans nos maisons l'huile du bonheur
qui fera pousser les légumes dans le salpêtre
et des grappes de bougainvilliers aux fenêtres.
In hoc signo vinces.
Qu'on l'applaudisse !
Voilà comment nous serons, mesdames et messieurs.
Regardez. Voilà comment nous serons.
Vive le sénateur Onésimo Sanchez !
- Regardez ! - Vive le sénateur !
Qu'il est grand !
Le même discours.
Les mêmes trucs de cirque.
Merde...
Nous ne gobons pas de cocottes en papier.
Vous et moi savons que le jour où il y aura des fleurs
dans ce merdier à chèvres,
le jour où il y aura des poissons au lieu de vermisseaux dans les puits,
ce jour-là, ni vous ni moi n'aurons plus rien à faire ici.
Vous me suivez ?
Donc je n'ai pas à vous redire ce que vous savez déjà.
Ma réélection est une meilleure affaire pour vous que pour moi.
Moi, j'en ai ma claque des eaux pourries
et de la sueur des indiens,
tandis que vous, vous en vivez.
C'est terminé pour aujourd'hui, messieurs.
On ne peut pas l'arracher. Il est peint sur le mur.
C'est pas vrai... Qu'est-ce qu'ils ont encore inventé ?
Que fais-tu là ?
Je viens de la part de ma grand-mère.
Viens.
Entre.
Tu vois : même la merde, ça vole.
C'est une rose.
Oui. J'en ai vu en photos.
Mais je croyais qu'elles étaient bleues.
"Roses qui furent joie et triomphe"
"En se réveillant au matin Éclatant le soir"
"Étaient plus que regret"
"En s'endormant dans les bras de la nuit froide."
Tu peux m'aider ?
De quel signe es-tu ?
Bélier.
Comme moi.
C'est le signe de la solitude.
Personne ne nous aime.
- Qu'est-ce que tu as là ? - Un cadenas.
Quelle connerie.
Ma grand-mère a la clé.
Elle m'a chargée de vous dire
que vous pourriez l'envoyer chercher par un messager
à qui vous devrez remettre
une promesse écrite de votre main
pour que personne ne nous ennuie plus dans tout le désert.
Vieille salope.
Dis-moi une chose.
Qu'as-tu entendu dire sur moi ?
Vous voulez savoir la vérité ?
La vraie vérité.
Celle que tu voudras.
On dit que vous êtes pire que les autres
parce que vous êtes différent.
Bordel de merde...
Tu diras à ta grand-mère que je vais lui envoyer cette lettre.
Si vous voulez, je vais moi-même chercher la clé.
Non, oublie la clé.
Dors un moment avec moi.
C'est bon d'avoir quelqu'un, quand on est seul.
Souviens-toi que toi ou un autre, bientôt, tu mourras
et que peu de temps après, il ne restera rien de toi,
pas même ton nom.
Ça a été écrit par un Romain, Marc Aurèle, il y a 2000 ans.
Tout le monde va mourir.
Mais moi, avant tout le monde.
Dans 6 mois et 11 jours, je serai mort dans cette même position.
Et déjà, je sais que je pleurerai de rage de mourir sans toi.
Donne-moi mes médicaments de 16 h.
Ceux-là.
Ça te fait ça depuis longtemps ?
Depuis qu'on est revenus du désert.
Seulement avec les objets en verre.
Ces choses-là n'arrivent que quand on est amoureux.
Qui est-ce ?
De quoi vous parlez ?
Rien de spécial.
- Dis-moi qui c'est. - Personne.
- Qui est-ce ? - Personne.
Tu n'as pas mangé de pain depuis longtemps.
Je n'aime pas ça.
Tu mens. C'est le mal d'amour.
Ceux qui en souffrent ne peuvent manger de pain.
Tu ferais mieux de me dire qui c'est.
Ou je te ferai prendre de force un bain de purification.
Je t'ai dit que c'était personne.
Si tu ne me crois pas, demande-le à papa.
Qui avez-vous connu dans le désert ?
Personne.
Si tu ne me crois pas, demande-le à Ulysse.
Facteur, Erendira suit toujours la campagne du sénateur ?
Non, elles vont vers la mer. La vieille a eu ce qu'elle voulait.
Elles vont traverser pour aller à l'île d'Aruba.
Le monde n'est pas aussi grand que je pensais.
Erendira ?
Ne me regarde pas. Je suis horrible.
Tu as la couleur des oranges.
Regarde.
Non. Je ne veux pas que tu restes ici.
Je suis venu te montrer ça.
Regarde.
Ce sont les oranges qu'on transporte à la frontière.
- Ce sont des oranges vivantes. - Bien sûr.
C'est mon père qui les sème.
Avec 3 comme ça, on peut faire le tour du monde.
C'est pas tout, j'ai aussi une camionnette.
Et aussi... Regarde.
Je ne pourrai pas m'en aller avant 10 ans.
Mais si, tu t'en iras.
Cette nuit, quand la sorcière sera endormie,
je reviendrai imiter le cri de la chouette.
On ne peut s'en aller nulle part sans la permission de sa grand-mère.
Alors il ne faut rien lui dire.
De toute façon, elle le saura.
Elle voit les choses en rêve.
Quand elle rêvera que tu t'en vas, on sera de l'autre côté de la frontière.
On passera comme les contrebandiers.
Demain, on verra passer les navires.
0,50... 8.
Je te dois 20 pesos pour la semaine,
moins 8 pour la nourriture, moins 3 pour l'eau,
moins 50 centimes en remboursement de tes chemises neuves.
8,50.
Recompte bien.
Merci, madame.
254 morceaux de musique à 50 centimes,
plus 32 morceaux à 60 centimes, pour les dimanches et les jours fériés,
ce qui donne un total de 146,20 pesos.
Ça fait 182,40 pesos. Les valses, c'est payé plus.
- Pourquoi ça ? - Parce qu'elles sont plus tristes.
Tu joueras 2 morceaux joyeux pour chaque valse que je te dois.
Comme ça, on sera quittes.
Alors, veux-tu ou non payer le quart des frais de la musique ?
La musique ne se voit pas sur les photos.
Oui, mais ça donne aux gens l'envie de se faire photographier.
Au contraire, ça les fait penser à leurs morts.
Et à cause de ça, ils ont les yeux fermés quand je les photographie.
Ne sois pas aussi radin.
Ce serait injuste que cette enfant
doive porter seule le poids de tous les frais.
Ou tu acceptes de payer ta juste part,
ou je te laisse à ton destin.
N'aie pas peur.
Il y a toujours des chouettes, les nuits de grand vent.
Je reste seul avec mon destin.
En fin de compte, je suis avant tout un artiste.
Si tu veux, reste jusqu'à demain.
La mort rôde aux alentours, cette nuit.
Reste. Tu sais combien j'ai de tendresse pour toi.
- Mais je ne paie pas la musique. - Dans ce cas-là, non.
Vous voyez, vous n'aimez personne.
Fiche le camp, fils de rien !
Tôt demain matin, tu feras infuser les plantes de mon bain
avant que les gens arrivent.
Oui, grand-mère.
Le temps qu'il te restera, tu laveras le linge sale des indiens.
Comme ça, on aura quelque chose de plus
à décompter sur leur paie de la semaine.
Oui, grand-mère.
Et dors lentement, pour ne pas être fatiguée demain.
Car demain, c'est jeudi, le jour le plus long de la semaine.
Oui, grand-mère.
Et pense à donner à manger à l'autruche.
Oui, grand-mère.
Et n'oublie pas d'allumer les cierges des Amadis.
Oui, grand-mère.
Je ne sais rien.
Je n'ai rien vu. Et je ne paie pas la musique.
Mais à ta place, je ne partirais pas.
Tu es en train de confondre la mort avec l'amour.
Lisez, s'il vous plaît !
Mais je ne sais pas lire !
C'est une lettre de recommandation signée d'Onésimo Sanchez.
Sergent de garde, je prends mon service.
- Pérez, viens avec moi. - Oui, chef.
Attendez-moi !
Hé ! Vous n'auriez pas croisé une camionnette de livraison
pleine de poulets ?
On n'est pas des mouchards, nous. On est des contrebandiers !
Vous pourriez au moins avoir la pudeur de ne pas circuler en plein jour !
JE PENSE À TOI, ERENDIRA
Le voilà ! C'est lui, le complice.
Attrape-le ! Et attends-nous ici.
On revient.
Fils de rien !
Ça vient de mes oiseaux.
Il ne marche pas. C'était celui de Francis Drake.
LA VIE NE SERAIT RIEN SANS ERENDIRA
VA ET VIENS ERENDIRA T'ATTEND
C'EST MIEUX AVEC ERENDIRA
Mais enfin !
Cette fille, qu'est-ce qu'elle a de plus que nous ?
Une lettre du sénateur !
Ils font la queue depuis des jours. À 50 pesos par tête !
C'est pas possible, elle doit l'avoir en or,
cette espèce d'avorton !
Je viens aussi. Ça vaut mieux que rester là à rien faire.
- J'en ai marre. - Elle va voir qui nous sommes.
Venez assister au spectacle de la femme qui fut changée en araignée
pour avoir désobéi à ses parents !
Pour la modique somme de 50 centimes,
vous aurez le droit la toucher autant que vous voudrez
et ainsi constater qu'il n'y a aucun trucage,
qu'on ne vous a pas trompés.
Et si quelqu'un a une question,
elle vous donnera les détails sur sa triste condition.
Approchez, mesdames et messieurs !
Venez assister au triste spectacle de la femme araignée.
Entrez, mesdames et messieurs !
Pour 50 centimes, vous connaîtrez les détails de son histoire.
Dans ce sac, un animal venimeux.
Et vous pourrez voir de vos yeux
comment un homme a survécu à 10 morsures.
Entrez, mesdames et messieurs ! Entrez.
Vous allez voir comment il est possible
qu'un homme qui a été mordu par un animal venimeux
soit sauvé et n'ait plus aucune douleur !
Car mesdames et messieurs, j'ai en ma possession un antidote
contre tous les animaux venimeux.
Venez voir ici. Allons, approchez.
Mais faites attention. Il pourrait vous mordre.
Soyez prudents.
Cet animal est capable de tuer n'importe quel être humain en 10 secondes.
Observez attentivement, mais en restant à distance,
car cet animal est dangereux.
Laissez-la ! Vous n'avez pas le droit !
Laissez-la tout de suite, salauds !
De quel droit vous osez faire ça ?
Sale folle !
La terrifiante chauve-souris sidérale
volera sur nos têtes
et son souffle ardent et sulfureux
troublera l'ordre de la nature
et les diables sortiront du fond des mers
et marcheront sur la terre,
blasphémeront et forniqueront comme les hommes !
Tu n'as pas à te plaindre.
Tu as du linge de reine,
un lit de luxe, de vrais musiciens
et quatorze indiens à ton service.
- C'est pas magnifique ? - Oui, grand-mère.
Quand tu ne m'auras plus, tu ne seras plus à la merci des hommes,
car tu posséderas ta maison
dans une grande ville.
Tu seras libre et heureuse.
Tu seras une châtelaine, une dame de haut rang,
admirée et vénérée par tous les grands de ce monde.
Oui, grand-mère.
Les capitaines de tous les navires t'enverront des cartes
de tous les ports du monde.
La renommée de ta maison volera de bouche en bouche,
elle ira de la cordillère des Antilles jusqu'aux royaumes de Hollande.
Et elle sera plus importante que le palais présidentiel
parce que c'est là qu'on viendra traiter des affaires du gouvernement
et c'est là que se réglera le destin de la nation.
L'eau est brûlante.
Va chercher de l'eau froide.
- Erendira ! - J'arrive, grand-mère.
Ulysse.
Où tu vas ?
Découvrir le monde.
Cette fois, je ne vais pas t'en empêcher.
Mais je te préviens :
où que tu ailles, la malédiction de ton père te poursuivra.
Indépendants : 0.
Votes blancs et nuls : 3.
Ville suivante.
Conservateurs : 132.
Libéraux : 60.
Indépendants : 0.
Votes blancs et nuls : 4.
Guazapa. Conservateurs : 96.
Libéraux : 15.
Indépendants : 0.
Votes blancs et nuls : 6.
Iguazú. Conservateurs : 115.
Que fait-on de ce bazar ? On le brûle ?
Mettez-le dans un coin.
Vous en aurez besoin de nouveau dans 4 ans.
Santa Clara. Conservateurs : 382.
Libéraux : 80.
Indépendants : 4.
Votes blancs et nuls : 14.
Un mort, 5 blessés.
Les élections se sont déroulées sans incident notoire.
C'est le jour où le bateau grec est arrivé.
Il avait un équipage de fous
qui rendaient les femmes heureuses.
Ils ne les payaient pas en argent mais en éponges.
Des éponges vivantes
qui ensuite, se promenaient dans les maisons
en gémissant comme des malades à l'hôpital
et en faisant pleurer les gosses
pour après boire leurs larmes.
C'est alors qu'il se présenta.
N'aie pas peur.
Chaque fois qu'elle arrive à ce passage, elle s'assied dans son lit,
mais elle ne se réveille pas.
Beaucoup plus viril qu'Amadis.
Moi, cette nuit-là, je chantais avec les matelots
et j'ai pensé que c'était un tremblement de terre.
Les autres ont dû penser ça aussi parce qu'ils s'enfuirent en criant,
morts de peur !
Et il est resté seul,
dans la serre aux astromélies !
Je me souviens comme si c'était hier
que je chantais la chanson
que tous chantaient, dans ce temps-là.
Même les perroquets la chantaient !
Oui, j'ai laissé là mes joues innocentes
Oui, à Tampico, je me suis défleurie.
Il était là, avec un ara sur son épaule
et un tromblon pour tuer les cannibales !
Comme le jour où Guatarall est arrivé en Guyane
et j'ai senti son haleine de mort
quand il s'est planté devant moi et m'a dit :
"J'ai fait mille fois le tour du monde"
"et j'ai vu toutes les femmes"
"de toutes les nations"
"et j'ai donc autorité pour te dire"
"que tu es la plus fière"
"et la plus dévouée,"
"la plus belle femme sur Terre."
Est-ce que tu serais capable de la tuer ?
Je sais pas. Toi, tu oserais ?
Je ne peux pas parce que c'est ma grand-mère.
Pour toi, je suis capable de tout faire.
Effronté ! Comment oses-tu remettre les pieds dans cette maison ?
Je viens vous demander pardon.
Aujourd'hui, c'est votre anniversaire.
Un homme qui sait se faire pardonner a déjà gagné la moitié du ciel.
Assieds-toi.
Tu auras le premier morceau.
Celui du bonheur.
Je n'aime pas les gâteaux. C'est pour vous.
Toi, tu es fou d'amour. Ça doit être pour Erendira.
Tu ne dois pas avoir de secrets pour moi.
Comme si j'étais ta mère.
Heureusement, il est encore temps de te sauver.
L'amour est une peste.
Personne n'a le droit de dire ça.
Dans ce monde, il n'y a pas de grand problème
qui ne soit pas lié à l'amour.
Tu souffriras comme un chien.
Tu passeras des nuits à te tordre sur ton lit
comme avec le ventre plein d'épines.
Et plus tu auras envie de mourir,
plus tu te sentiras vivant.
Tu souffriras.
Plus tes larmes te feront de mal, plus tu seras heureux.
Rends grâce à Dieu, qui a bien voulu que je te rencontre
pour t'empêcher de connaître un malheur aussi terrible.
Jamais tu ne sauras assez me remercier.
Non, grand-mère, pas maintenant. Plus tard.
Il m'a rendue folle.
Mon Dieu...
Folle d'amour !
Je me barricadais dans ma chambre.
Pour qu'il n'entre pas, je poussais la coiffeuse,
les chaises contre la porte,
et il suffisait qu'il donne un tout petit coup avec sa bague
pour que mon rempart s'effondre,
que les chaises sautent toutes seules,
que la coiffeuse s'envole
et que les barres glissent
d'elles-mêmes...
Je sentais que j'allais mourir,
je criais au fond de moi-même qu'il entre sans entrer,
qu'il ne parte plus jamais, qu'il ne revienne vraiment plus,
pour ne pas être obligée de le tuer.
De qui parle-t-elle ?
D'un homme qu'elle a connu quand elle était jeune.
Je l'ai prévenu et il a ri...
J'ai recommencé et il a ri de nouveau,
jusqu'au moment où il a ouvert les yeux en disant : "Ah, ma reine !"
Et sa voix ne sortait plus de sa bouche,
mais du trou que mon poignard avait fait dans sa gorge !
Merde... Alors, elle l'a tué ?
Oui. C'est pour ça que mon grand-père Amadis
a décidé de l'emmener vivre dans le désert
pour lui éviter d'aller en prison.
Va-t'en. Elle va bientôt se réveiller.
Elle est plus robuste qu'un éléphant.
C'est pas possible...
Il y avait là-dedans suffisamment de poison pour tuer un million de rats.
Tu n'es pas capable de tuer qui que ce soit !
Que Dieu te protège, ma fille.
Je n'ai pas dormi comme ça depuis mes 15 ans.
J'ai fait un beau rêve d'amour.
Dis-moi, tu l'aimes ?
Bouche-toi les oreilles.
On dirait une ruse du malin.
Les pianos n'éclatent pas par hasard.
Le rêve que j'ai fait cette nuit était étrange.
J'ai rêvé d'un paon dans un hamac blanc.
C'est un bon présage.
Les paons, dans les rêves, c'est des animaux de longue vie.
Que Dieu t'entende. Nous revoilà comme au premier jour.
On va être obligé de tout recommencer pour payer ta dette.
Tu n'as réussi qu'une chose : augmenter ma dette.
Fais attention, elle a eu un présage de mort.
Elle a rêvé d'un paon dans un hamac blanc.
Mon garçon...
Tu es devenu fou !
Salaud !
Je me suis rendu compte trop tard
que sous ton visage d'ange, se cachait un traître !
Erendira !
Erendira !
Erendira...
Je courais contre le vent, plus rapide qu'une biche.
Et aucune voix de ce monde ne pouvait m'arrêter.
On ne sut plus rien de moi
et on ne retrouva jamais la moindre trace de mon malheur.
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