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Lorsque tombe le soir et que la nuit est noire, lorsque la lune blanche s
'arrondit dans le ciel, chacun d 'entre nous sait que la meilleure place auprès
du feu est celle des monstres et merveilles.
Hier, je racontais la merveilleuse histoire de la lune plate qui devint
Quand tout à coup, à l 'instant le plus palpitant, j 'ai eu un trou de mémoire,
je ne me rappelais plus la suite.
Je ne m 'en rappelle toujours pas d 'ailleurs.
Alors j 'ai regardé tous ces gens qui m 'écoutaient bouche bée et je me suis
demandé ce que je ferais le jour où il n 'y aurait plus d 'histoire en moi, le
jour où le puits serait à sec.
À quoi pourrait servir un conteur qui ne sait plus compter ? Et je me suis
souvenu d 'une époque.
Où ce fut exactement ce qui m 'arriva.
Eh oui, hier soir j 'ai oublié la fin de l 'histoire.
Et c 'est pourquoi je suis sorti et j 'ai offert mon dîner et ma soupe à un
mendiant. Notre soupe.
Naturellement, les sceaux vont me croire plus au queue et les sages créeront que
je suis devenu fou. Car un sceau mange sa dernière pomme de terre, tandis que l
'homme sage la plante.
Et cela dit, chacun sait parfaitement que les mendiants sont rarement ce qu
prétendent. Tu n 'as pas planté de pomme de terre. Tu as donné notre soupe. Et
qui était cet homme sinon un mendiant ? Je vous garantis que c 'était un
mendiant. Il y eut un temps, voyez -vous, où moi -même je fus
obligé de mendier.
Ce fut une rude époque, une époque de grand froid, une époque où le pays avait
faim et où seuls les riches conservaient leur bedaine. Et moi, je vagabondais le
ventre creux et la tête vide sans amis, sans foyer.
Et un matin, j 'arrivais dans un nouveau royaume, devant un grand palais. Et là,
je m 'arrêtais parce que j 'avais reniflé les chaudes et succulentes
'une cuisine où rôtissaient des gibiers.
J 'allais frapper pour demander l 'aumône quand... Hors d 'ici ! Et que je
près d 'arrôder autour de mes cuisines.
Bonjour, Messire.
Je fais frire les mendiants qui me font perdre mon temps. Oh, vous avez bien
raison. C 'est une excellente habitude. Auriez -vous de l 'eau à me donner,
Messire ? Quoi ? Quelques gouttes suffiront. J 'ai là un beau... caillou,
voyez. Et avec un petit peu d 'eau, je pourrais confectionner une soupe pour
ami et moi. Comment ça, une soupe ? Oh, ce sera délicieux.
Tu te moques de moi ?
On ne fait pas de la soupe avec un caillou.
Voici ton eau, ta marmite et ton feu. Voyons un peu cette merveilleuse soupe.
Merci, merci.
Combien de temps cela va -t -il prendre ? Oh, à peine une petite heure.
Très bon.
Excellente votre eau. Et le pauvre cuisinier reste debout à mes côtés
une heure, tandis que je surveille ma soupe, un simple caillou dans une
d 'eau bouillante.
Alors, ça va être bientôt prêt.
Oui, auriez -vous un peu de sel ? Du sel !
C 'est presque parfait.
Auriez -vous un peu de sauce ? Du bouillon, une goutte me suffira.
Bien, sauce ! Et après la sauce, les légumes verts, et puis les
pommes de terre, et les pois, et les fèves, tout ce qu 'il y avait.
Viande.
Assez ou l 'on ne sentira plus la fine faveur du caillou.
Mais rappelez -vous bien surtout que ce n 'est qu 'une humble soupe aux
cailloux.
Elle est bonne.
Très bonne, votre soupe aux cailloux.
Je vous l 'offre. C 'est mon cadeau. Merci.
Gris de fureur, le cuisinier veut se conduire devant le roi. Il demande
pour lui et châtiment pour moi. Il veut m 'ébouillanter, mais moi, je n 'entends
rien d 'autre que la musique divine produite par mon ventre plein.
Réponds à sa majesté insolente. Pardon ? Quel est ton métier, pauvre fou ? Nous
le ferons graver sur ta pierre tombale.
Je suis un conteur d 'histoire, un faiseur de rêves.
Je sais danser et chanter. Quand j 'ai mal aux pieds, je sais marcher sur les
mains. Je connais sept mots de latin.
Quelques tours de magie.
Je tire les cartes.
Je sais aussi comment vaincre un dragon. Je sais additionner, mais pas
soustraire. Une fois, j 'ai avalé 34 vitres en une minute. Je ne suis pas un
esclave. Je suis un luxe, ce qui fait que je suis essentiel.
Excellent. Et tu sais même faire la soupe avec un caillou.
Excellent. Et faire tourner en bourrique un cuisinier. Mais votre majesté. Des
histoires. De belles histoires, des histoires gaies.
Certaines le sont, d 'autres moins. Et d 'autres pas du tout. Oh, sire ordonné,
le châtiment.
Le châtiment.
Oui.
Ton châtiment, le voici. J 'ordonne que chaque jour, pendant une année entière,
tu me racontes une histoire.
Et pour chaque histoire, je te paierai un ducador. Qu 'en dis -tu ? C 'est le
prix que je demande.
Mais s 'il arrivait que tu ne saches plus d 'histoire, je te donnerai au
cuisinier pour qu 'il te jette dans son huile bouillante.
Naturellement.
Naturellement.
Mes chéris, oh, les merveilleux jours qui s 'en suivirent. L 'abondance,
beaucoup de tout, presque trop parfois chaque jour, mon ventre bien tendu, ma
bedaine bien ronde.
Oh, imaginez ma joie.
Une charge auprès du roi, un serviteur, un lit de plumes, un habit de soie tout
brodé de pièces d 'or et d 'argent.
Béatitude.
Après le souper, je m 'installais auprès du feu pour dire mon histoire à mon
souverain.
Et il ne s 'endormait jamais.
Quoi de meilleur pour un artiste que de recevoir le pain qu 'il mange et le vin
qu 'il boit et que d 'avoir un public attentif et chaque soir un trait sur le
calendrier doré et une caresse avec ma nouvelle femme.
Cette femme.
Et l 'année passa et le dernier jour se leva le dernier matin la fin de mon doux
châtiment.
Je m 'éveille tout heureux d 'être vivant. Je touche ma femme toute douce
notre lit.
L 'éducador déborde de mon peau.
Et croyez -moi ou pas, je ne me rappelle plus aucune histoire.
Alors je me lève et je cours dehors à la recherche de ma mémoire. Et la peur me
tord le ventre. Mon pauvre ventre si bien repu. Mais rien, rien.
Mon esprit est vide. Il ne pense qu 'à une chose. L 'huile bouillante. L 'huile
bouillante dans le grand chaudron.
Mon époux, voici un visiteur.
Oui, je vois.
Te rappelles -tu de moi ? J 'ai partagé un jour ta soupe aux cailloux. C 'est
vrai. Tu es soucieux ? Non, non.
Peut -on faire quelque chose pour vous ? Avez -vous faim ou soin ? Voulez -vous
de l 'argent ? Oh non, messire, j 'ai ce qu 'il me faut.
Il se trouve que j 'ai 364 ducs d 'or.
Oui, et je suis venu pour les jouer contre les vôtres. Mon époux Messire est
imbattable au dé.
Mais bien sûr, toutefois je ne veux pas jouer d 'argent.
Mon enjeu est bien plus grave. Il me faut trouver une histoire avant que la
ne tombe sans quoi.
Je sais, je n 'aurais pas dû, mais son or étincelait.
J 'aurais dû dire non, mais son or scintillait. Le matin se passa et
fortune avec lui.
Et voilà, je n 'ai pas d 'histoire et je n 'ai plus d 'argent. Veux -tu
poursuivre ? Avec quoi ? Ta femme.
Ta femme contre tout mon or.
Jamais ! Non, vas -y, joue -moi.
Je suis sûre que tu gagneras.
Je ne veux pas, je ne te jouerai pas. Je peux oublier mes histoires et perdre ma
fortune, je peux bouillir dans l 'huile, mais je ne veux pas te perdre.
Joue, je sais que tu vas gagner.
C 'est contre mon vœu.
Deux.
Qu 'est -ce que vous faites ? Il est désormais mon mari, monsieur.
Et il est de mon devoir de l 'aimer.
Alors j 'ai tout perdu.
Faudrais -tu jouer encore ? Avec quoi ? Je n 'ai que du vent.
Je vais tout miser cette fois.
La femme, l 'argent, contre ta propre personne.
Peut -être vas -tu gagner.
Tu veux que je me joue moi -même ? Pourquoi pas ? Je n 'ai plus rien d
perdre.
Deux fils.
Naturellement. Voilà, seigneur, me voilà votre esclave en ce jour d 'infortune.
Comptez -vous m 'attacher comme un chien ?
Non, comme un lièvre.
Comme c 'est drôle.
Au secours, au secours, je crie le hurle, j 'appelle.
Mais rien ne sort de ma bouche. Un couinement, un couinement.
Ma femme bien -aimée, viens à mon aide.
Non, ça ne sert à rien de te débattre. Tu ne m 'échapperas pas, vilain garçon.
Tu es mon esclave.
Oh, mais c 'est si drôle. Tu ne trouves pas ? Non, je ne trouve pas.
Au secours.
Il a l 'air de bien s 'amuser.
Tant mieux.
Parce que j 'ai d 'autres projets en tête pour lui.
Mais pas sous cette forme.
Je me demande... Cesse donc de réfléchir. Aide -moi.
Choisissez, madame.
Puis -je faire ce que je veux ? Ce que vous voulez. Mais plus ce sera petit,
plus ce sera commode.
Une puce ? Une puce, si vous voulez.
C 'est gai. Je vais finir mes jours écrasés.
Merci bien.
Quand tu te gratteras, pense à moi.
A peine étais -je devenu puce que le mendiant partit m 'emmenant avec lui.
Pauvre de moi, le matin tout béat de joie et à midi une simple puce. Voilà
augurait plutôt mal de la soirée à venir.
Et si je ne trouvais pas mon histoire, je serais bouilli dans l 'huile.
On perçoit la vie autrement quand on est une puce.
Au dehors, c 'est le froid et la faim.
Au -dedans, il fait tiède et les estomacs sont pleins.
Notre ami le mendiant nous conduit, moi et ses autres puces, jusqu 'aux
cuisines, où l 'huile frémit déjà dans l 'immense chaudron.
Et voilà mon mendiant, en fait je devrais l 'appeler mon casse -croûte,
essayer de tenter le cuisinier.
Comme ça brille, comme c 'est beau, les yeux du cuisinier scintillent, grande
est sa cupidité.
Qu 'est -ce que c 'est ? Oh, ça, c 'est de l 'huile bouillante. Elle est prévue
pour l 'un de mes amis, un bouffon qui raconte des histoires à moins que rien
une puce.
Son temps viendra bientôt.
Pose donc tes bras délicieux.
Mais certainement.
Alors tu prétends que tu peux souffler dessus et que seule celle du milieu s
'envolera pas les autres ? Mon or est à toi si je mens. Un repas tu me dois si
je gagne.
Tu as triché. Pourquoi ? Je peux le faire moi aussi. Essaye voir.
Mes deux doigts.
Ce n 'est pas si facile.
Un autre pari. Mes pauvres doigts.
Mes pauvres doigts.
Ceci est plus simple.
Je te parie tout mon trésor que je peux bouger une oreille et pas l 'autre. C
'est impossible, mais je n 'essaierai pas.
Va chercher le médecin. Va chercher le médecin. Comme tu voudras.
Je parie.
Je veux ton or.
Je parie.
Maudit sois -tu.
Tu as triché.
C 'est un tricheur.
Non. J 'ai dit que je pouvais bouger une oreille et pas l 'autre, et c 'est cela
que j 'ai fait.
Tu me prends pour un imbécile. Je peux en faire autant moi -même.
Mon oreille.
Mon oreille.
Mes doigts et maintenant mon oreille.
Pauvre type.
Comment ça, pauvre type ? Comment ça ? Et moi alors, pauvre puce ?
Pauvre type, et quoi encore ? Il n 'a que quelques bouts en moins, lui, alors
que moi, j 'ai tout perdu et je ne suis plus qu 'une puce.
Oh, pardon.
Et bientôt, la nuit tombe sur le palais royal et voici que sonne l 'heure où le
roi demande son histoire. Et moi, je me retrouve emporté jusqu 'à la cour dans
le manteau du mendiant.
Où est mon conteur d 'histoire ? Qu 'on aille me le guérir !
Sire, il y a là un homme venu de loin qui voudrait vous divertir. Je ne veux
qu 'on me divertisse. Je déteste qu 'on me divertisse. Je veux mon histoire et
je la veux tout de suite.
Majesté, permettez -moi de vous rendre hommage, bouilleux mendiant que je suis.
Il tue.
Mais je suis mendiant, prince, et c 'est mon métier de sentir mauvais.
Oh, je suis capable de bien les offenses, et pas seulement envers votre
Et je sais lancer ma corde d 'une manière fort étrange.
Très habile.
Encore. Faites autre chose. Il peut faire autre chose.
Où est -elle disparue ? Je la veux, je la veux. Où est -elle passée ? Le prince
veut la balle, messire. Obéissez.
Elle est au sommet de la corde. Puis -je aller la chercher ? Il ne sait pas
grimper à la corde.
Rien de plus facile.
Maintenant, il peut grimper.
Sois prudent.
Que fait -il là -haut ? Descends maintenant.
Descends maintenant.
Et où était -il passé ? Où était -il ? Qu 'était -il devenu ? Tous regardaient,
tous se lamentaient, mais le prince avait disparu. Le mendiant gratte sa
rousse les épaules et soudain, un objet brillant tombe du ciel.
La balle.
Tout est silencieux, rien.
Et puis un balbutiement, des chuchotements, des murmures, des coups d
'indignation, des grognements couverts par le terrible hurlement du roi. Dans l
'huile ! Oh non, j 'essaie d 'appeler mon secours, mais personne ne peut m
'entendre. Finir comme ça, une puce à rien du tout, un insecte bouillie dans l
'huile. Non, pas dans l 'huile, pas dans l 'huile ! Et voilà, vagabond
!
Approche un peu. C 'est terriblement chaud.
Dans l 'huile qui bouillonne.
Et dedans.
Mais fais attention. Ne t 'inquiète
pas, ma puce.
Ça n 'est pas juste.
Ça ne devrait pas se produire. Elle est bouillante.
Mais les voilà, mes doigts. Les revoilà.
Voilà mes doigts, les revoilà.
Voilà mon oreille. C 'est mon oreille. Mon oreille est revenue.
Grandir s 'émerveilla. Mais qui pourrait s 'en étonner par ce que ni vu ni connu
qu 'était -il devenu ? Le mendiant avait disparu.
Mais et toi, qu 'étais -tu devenu ? Où étais -tu passé ? Où étais -je ? Oui, c
'est vrai, je n 'étais plus une puce, je n 'étais plus rien.
Je flottais au -dessus du palais, j 'étais un courant d 'air, un élément,
de plus. Et puis, tout à coup, je suis tombé à toute vitesse vers le sol. Le
montait à toute vitesse à ma rencontre et...
On m 'en fait un rêve. Rien de tout ça n 'est arrivé.
Sa Majesté réclame son histoire.
Oui.
Qu 'en dis -tu ? J 'y vais.
La journée est presque achevée et je n 'ai pas entendu ton histoire.
Sire. Tu te rappelles mes conditions ? Oui, Sire.
Alors, vas -tu me raconter une histoire ou non ? Il n 'en a pas, sire.
Il n 'en a plus.
Laissez -moi l 'emporter.
Est -ce qu 'on va le faire bouger ? Je n 'ai pas d 'histoire,
sire.
Laissez -moi vous expliquer ce qui m 'est arrivé.
À mon réveil...
Ce matin, dernier jour de mon châtiment, ma femme dormait à mes côtés, le soleil
brillait, il n 'y avait pas dans votre royaume d 'hommes plus heureux que moi.
Mais... Soudain, je ne savais plus d 'histoire.
Plus une femme. Alors je sortis marcher dans les jardins. Et à ce moment -là,
tout commença à aller très mal.
C 'est ainsi que je racontais au roi mes aventures.
Et toutes ces affreuses histoires de lièvres, de puces et de mystères. La
journée de ma vie, la cruauté de ma femme, l 'huile bouillante. Et quelle
histoire ce fut, quelle belle histoire. Les larmes coulaient sur mes joues, sur
celles du roi, sur celles du cuisinier et celles de la reine. Et quand j
'achevais mon histoire, il y eut un silence terrible.
Voilà, majesté, je n 'ai pas d 'histoire à raconter.
Monstre, c 'est une merveille ton histoire.
Une belle merveille.
Et tout à coup, la cour entière se leva et m 'applaudit, me félicita. Et il
fallut la raconter encore et encore, car c 'était la plus belle histoire du
monde. Alors je compris ce que le mendiant avait fait pour moi. Il m
offert une histoire.
Il m 'en manquait une, et lui me l 'avait donnée.
Qui alors est ta femme ? Oh, elle était envoûtée par le mendiant.
C 'est bien ce que je pensais.
Sinon ça aurait été bien cruel d 'embrasser le mendiant et de te
puce.
Elle était ensorcelée, c 'est évident, et elle l 'est encore, je suppose.
Elle était tellement séduite par sa magie qu 'elle est partie à sa
Je ne l 'ai plus jamais revu.
Quant au cuisinier, il jeta son huile et il garda mon caillou.
Et quand passe un mendiant affamé, il lui donne de la soupe.
Et voilà comment l 'histoire fut perdue puis retrouvée.
Et on la raconte encore aujourd 'hui parce que le roi ne veut écouter qu
Seulement on a changé la fin. La femme revient auprès de son mari, le conteur,
et le conteur devient roi, tu sais bien, comme dans les belles histoires.
Elle était si jolie, avec ses cheveux hauts.
Est -ce que tu as faim ? Je dois avoir un os quelque part.
Que veux -tu que j 'en fasse ? On peut en faire une soupe.
Essayons toujours.
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