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Quand on s'invente une histoire
construite sur un mensonge, sur nous et notre famille,
tôt ou tard, la vérité éclatera.
Elle est à l'image d'un état bâti sur la duplicité et les mensonges.
Le produit de changements politiques violents.
L'histoire de quelqu'un à la recherche de vérité sur le passé,
de vérité sur lui-même... Qui sommes-nous vraiment ?
Une personne qui cherchait à se faire sa place et à devenir quelqu'un
dans une partie du monde où l'histoire a été manipulée.
Budapest, Hongrie
Je voudrais un billet pour Auschwitz.
Merci beaucoup.
Un billet pour Auschwitz, s'il vous plaît.
Dès l'instant où j'ai repéré un problème de 'Forum hongrois' au lycée,
mon éducation idéologique était déjà pratiquement décidée.
Ce journal était rempli d'articles antisémites,
il invoquait une conspiration juive d'ordre mondial,
l'axe Tel Aviv-Londres-New York,
qui désirait prendre le contrôle de la Hongrie, de Budapest.
J'ai alors développé une image très négative du judaïsme.
Quand je suis passé au lycée,
j'avais déjà une vision nationaliste et d'extrême-droite du monde très figée.
Mes opinions politiques m'ont suivi à l'université,
restant exactement les mêmes qu'à l'internat.
Beaucoup de jeunes gens de groupes d'extrême-droite
partageaient mon idéologie.
Je voulais que toute la planète ait la même vision du monde que moi,
alors c'est avec un grand plaisir que le parti a enfin vu le jour.
Antisémitisme et discrimination des Juifs étaient une motivation puissante.
J'étais membre du parti depuis sa fondation en 2003,
j'appartenais au noyau dur qui l'avait fait naître.
En 2006, des émeutes ont éclaté entre policiers et manifestants.
Une atmosphère aux allures de guerre civile a émergé à Budapest.
Le public vivait une forte inquiétude :
le chômage élevé, la détérioration de la sécurité,
tout ça, à cause du gouvernement de gauche incapable.
Vous avez merdé !
À cette époque-là, une grande inquiétude régnait dans la société
à cause de l'échec du changement de régime,
le fort taux de chômage et l'échec du gouvernement de gauche.
C'était évident que le pays courait vers une crise.
Le Jobbik se délectait de voir toute cette tension,
car elle se transformait en capital politique.
J'étais sur place en tant que journaliste.
Il y avait beaucoup de gens
dans les rues...
Journaliste d'investigation
...de droite pour la plupart.
Grâce aux émeutes de 2006, le parti a eu la possibilité de passer aux infos.
Le Jobbik s'est servi de cet espace comme scène.
Beaucoup d'extrémistes ont rejoint le Jobbik
et sont devenus ses alliés, disons.
Un des héritages du communisme est celui de la méfiance...
Journaliste politique
...méfiance pour ses voisins
comme pour ceux qu'on connaît, ainsi que pour le gouvernement.
Le Jobbik semblait avoir quelque chose de neuf et d'énergique à offrir.
Il donnait le pouvoir aux jeunes.
Csanad Szegedi était totalement l'un des ces jeunes,
et il avait ce besoin d'en faire partie.
Repousser les limites a toujours fait partie de notre stratégie politique.
Nous voulions réaliser quelque chose de grand, de spectaculaire.
Alors, en 2007, nous avons fondé la Garde hongroise,
une organisation paramilitaire,
comme si nous étions une structure alternative du pouvoir.
Tout ça prenait des allures de troupes libérées qui arrivaient.
C'était une manifestation magnifique qui redonnait le moral.
La Garde a été créée pour marquer définitivement le changement de régime...
CHEF DU PARTI JOBBIK
...et pour sauver la nation hongroise.
Nous sommes le peuple. Nous devenons plus forts,
et il faut qu'on s'organise.
Seulement 24 heures après la formation de la Garde hongroise,
il y avait déjà plus de 2 000 nouvelles recrues.
Mais cette garde en uniforme noir
dont le drapeau avait été béni par des prêtres,
avait créé un vent d'hystérie.
Csanad a toujours été intéressé par le pouvoir, entre autres.
Diriger la Garde hongroise
lui a donné l'impression d'avoir des responsabilités.
Son amour des symboles et le fait de savoir comment les manipuler
étaient des aspects fondamentaux de son personnage,
et Csanad a immédiatement compris qu'on pouvait fasciner
en donnant aux gens quelque chose à regarder, un but.
À travers le pays, les gens ont commencé à porter des symboles
qui n'étaient pas la croix gammée nazie,
mais qui lui ressemblaient énormément.
Nous savions très bien qu'elle évoquait la peur,
mais on était prêts à la défendre
et à dire tout à fait innocemment :
"Pourquoi voudrions-nous évoquer la peur ? Qui le voudrait ? Personne.
Ce sont des symboles parfaitement innocents.
Qui a peur d'une étoffe de paysan hongrois ?"
Les Hongrois ont demandé :
"Pourquoi regarder en arrière ? Oubliez le passé et avancez."
Il s'agit de construire le futur en s'aidant du passé.
Les skinheads, les antisémites, les amoureux des armes,
nous étions déterminés à intégrer tout le monde, quels qu'ils soient.
Nous avons fait sortir le génie de sa lampe.
Nous avons laissé s'exprimer la colère,
sans penser aux conséquences.
Le Jobbik joue ouvertement avec les tabous,
et la Garde hongroise était le plus grand jeu de tabous entrepris.
Ils remettaient en question l'idée
que le fascisme était mal, qu'il était vaincu,
et qu'il y avait une autre histoire hongroise
préservée dans le secret et qu'on pouvait faire revivre.
Csanad Szegedi a joué un rôle majeur dans l'élaboration de cette idée.
Puisse le Seigneur vous donner...
Un plus bel avenir !
Voici la force nouvelle, faites place au Jobbik.
Nous protégeons les terres hongroises.
Nous restaurons la loi et l'ordre.
Les multinationales doivent être taxées.
Les coupables doivent aller en prison.
Car la Hongrie appartient aux Hongrois.
Le 7 juin, votez Jobbik.
En 2007, j'étais le fondateur de la Garde hongroise.
En 2008, je suis devenu le vice-président national du Jobbik,
le deuxième aux commandes.
J'avais tout juste 26 ans,
et mon nom se trouvait sur les listes électorales à travers le pays.
Jobbik, 14,7 % des voix.
Le Jobbik, que nous avons construit sur des années,
obtient tout à coup 14 % des voix.
Je me rappelle être sorti de cette petite pièce,
d'où nous pouvions à peine sortir, avec tous ces gens venant nous embrasser.
Il y a eu une grande fête, c'était phénoménal.
Même sur mon lit de mort,
ça restera l'un des plus beaux jours de ma vie.
Le Jobbik est sorti de l'obscurité
pour rafler ces 15 % de voix et trois sièges au Parlement Européen,
amorçant un passage frappant à la droite, en Hongrie.
Mardi prochain, à Strasbourg,
se tiendra la première réunion du Parlement Européen.
J'irai m'asseoir sur mon siège au Parlement Européen,
vêtu de cette veste.
Comment pourrait-on l'ignorer ?
Et à quoi bon ?
Il y a eu l'Holocauste, d'accord,
mais il y a eu d'autres horreurs durant la Seconde Guerre mondiale,
beaucoup de soldats hongrois sont morts sur le fleuve Don.
En quoi l'Holocauste différerait-il des autres désastres nationaux ?
Ils ont complètement déshumanisé les gens,
comme des animaux qu'on emmène pour les massacrer et les brûler,
jamais ceci n'était arrivé avant.
Les Juifs n'en sont-ils pas responsables ?
Comment ça ? Responsables de quoi ?
D'avoir provoqué l'agression contre eux-mêmes,
de leur refus de s'assimiler,
ils représentaient une autre culture.
Et qu'y a-t-il de mal à ça ? Chaque nation a sa propre culture.
Mais les Juifs ont refusé tout sentiment national, patriotique,
non, ils persistent dans leur vision cosmopolite,
ils refusent fermement de s'assimiler.
Non, quand on s'installe quelque part, on y vit notre vie.
Je me rappelle que mon père était au front, pendant la première guerre,
il a fait beaucoup de sacrifices pour qu'on puisse gagner,
et qu'avons-nous eu en retour ?
On nous déporte pour nous assassiner ?
Ce qui m'énervait avec les Juifs, c'était, déjà,
pourquoi autant parler de l'Holocauste ?
D'accord, il a eu lieu, c'est une tragédie pour les Juifs,
mais pourquoi doit-on nous le rappeler toutes les semaines ?
Ça laisse penser qu'ils me reprochent sans cesse d'être coupable,
mais je n'ai rien à voir avec tout ça.
Notre famille était très impliquée dans la politique.
On en parlait autour d'un repas,
et mon père était un droitiste convaincu.
J'ai reçu une éducation majoritairement nationaliste.
La famille de mon père appartenait à l'aristocratie,
ils avaient construit le pays pendant des générations,
et les communistes ont pris tout ça.
Pour être un digne descendant de mes ancêtres,
je ressentais le devoir de suivre leur exemple.
Parlement Européen, Strasbourg
Ça m'a fait tout drôle d'être propulsé à une position aussi élevée.
M. le représentant, ceci, M. le représentant, cela.
Je me suis senti très puissant.
Pardonnez-moi, mais, tellement d'hypocrites et de gens
aux motivations ambiguës réunis ici,
c'est quelque chose, il faut le dire.
Contrairement au parti socialiste qui se contente de râler,
le Jobbik a toujours offert des solutions positives.
Csanad est devenu une personnalité importante à un très jeune âge.
Il était associé au pouvoir, à ses fondateurs,
à la Garde hongroise
et à toutes leurs activités, et publications.
Csanad n'était pas un simple idéologue,
il était quelqu'un qui voulait organiser, faire des profits, fonder le parti,
mais il cherchait à se faire passer pour un jeune hongrois ordinaire
qui était en contact avec la vie des autres jeunes hongrois,
qui ne faisait pas partie de l'élite,
ce qui lui conférait une crédibilité antiélitiste.
C'est maintenant ou jamais, cette chance ne se représentera plus.
Le parti socialiste est le parti de la mort pour la Hongrie.
Le Jobbik représente un parti qui joue avec la rhétorique, un parti roublard,
il brûle le drapeau devant l'antenne de la Commission européenne à Budapest.
Le parti jouait avec des concepts antisémites,
se servant des symboles juifs ou sous-entendant
que les Juifs étaient coupables sans le dire ouvertement
et parfois, ils allaient assez loin pour dire des choses et se rétracter.
En gros, ils jouaient aux devinettes, aux blagues et aux symboles.
Au cours des 20 dernières années, ils ont désacralisé la Sainte couronne,
désacralisé nos symboles nationaux.
Qui ?
Principalement des artistes, acteurs et intellectuels juifs.
Ne me dites pas que vous ignorez qu'un rabbin juif a dit
que la Hongrie n'a offert que du schnaps et des pantalons bouffants au monde.
Quand Csanad a été élu au Parlement Européen,
lui et d'autres parlementaires ou membres du Parlement Européen du Jobbik
ont commencé à voir que s'ils voulaient vraiment le pouvoir,
s'ils voulaient vraiment diriger la Hongrie,
s'ils voulaient avoir une longue carrière politique,
ils devraient se débarrasser
des éléments les plus extrémistes du parti.
Le Jobbik tentait de se faire passer pour un parti parlementaire,
tout en répondant aux besoins des extrémistes,
par exemple, Elod Novak, le vice-président du Jobbik.
Beaucoup d'entre eux étaient de véritables Nazis.
J'ai eu une relation de confiance avec quelqu'un du Jobbik.
Une image de ce groupe sordide a commencé à circuler,
tous s'espionnaient perpétuellement,
ils se diffamaient ou avaient peur d'être la cible de diffamations.
J'avais entendu parler de Csanad Szegedi durant des années,
je savais dès les première heures du Jobbik
quel était leur jeu.
Quand il a débuté sa soi-disant petite carrière à droite,
j'avais déjà eu affaire aux nationalistes depuis longtemps.
Quand il s'agit de mentir, il est dans son élément.
C'est un parfait politicien.
C'est un sale con.
Un des membres du Jobbik m'a appelé
en me disant qu'un type avait téléphoné,
un dénommé Zoltan Ambrus qui disait
qu'il y avait des Juifs dans les hautes sphères du Jobbik,
et que mon nom avait été évoqué.
Ensuite, trois ou quatre autres membres ont téléphoné
à propos de la même histoire.
La rumeur a commencé à s'ébruiter.
J'en ai parlé
à la réunion suivante du parti,
et tout le monde a dit : "Débrouille-toi,
découvre de quoi il retourne et fais taire ces calomnies."
C'était difficile de savoir qui était vraiment cet homme,
il avait fait de la prison plusieurs fois,
pour utilisation d'armes et d'explosifs.
J'ai été membre important du mouvement skinhead,
je ne me considère pas comme raciste,
ce n'est pas ce qui m'a attiré.
C'était la tenue militaire, la culture militaire.
On m'a traité de Nazi,
mais je me vois comme un simple paysan qui défend les us et coutumes.
Il était un peu arrogant.
Le petit paysan allait être secoué comme un prunier.
Alors, ça ne faisait aucun problème.
Il avait l'air paranoïaque,
un peu étrange,
ses gestes et ses expressions faciales étaient celles d'un dérangé.
J'étais déçu qu'un homme comme ça puisse avoir une influence sur les autres.
Je me suis dit qu'il allait parler,
alors j'ai pensé qu'il allait mentir
et j'ai donc enregistré.
Je lui ai demandé d'arrêter tout ça,
pourquoi il faisait courir ces bruits,
ces histoires sur les Juifs.
Dans notre cercle, il n'y a pas plus grande insulte.
Oui, oh, oui.
Il n'y a pas plus grande insulte qu'être traité de Juif.
Soyons clairs.
J'ai dit que je ne savais pas pour les autres,
mais je me connaissais.
Si quelqu'un n'était pas juif, c'était bien moi.
Alors Katalin Molnar, c'est votre mère, c'est bien ça ?
Son père est Imre Molnar.
C'est bien ça.
Et Magdolna Klein est sa mère ?
Oui.
Nous avons tous les documents sur cette lignée.
C'est vrai que c'est son nom.
Mais ma grand-mère n'est pas née Magdolna Klein.
Elle a été adoptée par un vieux couple sans enfants.
J'ai parlé à ma grand-mère de l'histoire de sa famille.
Elle m'a dit que ses parents adoptifs s'appelaient Klein,
que son père adoptif était Zsigmond Klein,
et qu'ils vivaient à la campagne.
Elle m'a parlé de son enfance,
de ses parents adoptifs, du métier de son père,
et quand je lui ai demandé de me parler davantage de mes aïeux,
elle m'a dit qu'ils étaient une banale famille de Miskolc,
mais qu'il n'y avait rien d'intéressant à en dire.
J'admets n'avoir jamais creusé sur la famille de ma grand-mère.
La famille juive ?
Je voulais que les choses soient claires.
D'après ce que j'en sais.
Je pense que c'est impossible.
Nous avons tous les documents.
Votre grand-mère a été déportée.
Nous avons même le numéro de son tatouage.
Vous pouvez le faire disparaître quelque part.
Je ne sais rien sur ce tatouage.
Je ne sais rien de tout ça.
Elle ne m'a jamais parlé de tout ça.
Elle nous a élevés en tant que nationalistes.
Elle n'a jamais dit qu'elle pourrait être juive.
La société juive est une société matriarcale.
Alors ça se transmet par la mère. Vous êtes juif.
Alors ça se transmet par la mère.
J'ai demandé à avoir des preuves.
Il a dit que les preuves sont dans l'autre pièce.
Je me suis dit qu'on nageait en plein fantasme,
non seulement elle était juive, mais elle avait été déportée,
ce qui était le pompon.
En tant que fermier, je sais combien la génétique compte.
Je n'ai pas de préjugé envers qui que ce soit,
mais j'ai une certaine expérience.
On apprend par l'expérience.
Mes expériences m'ont appris la prudence
envers les gens d'origine juive.
Ma grand-mère était parfaitement blonde,
elle avait des yeux bleus perçants, comme si elle pouvait lire en vous.
Ma grand-mère pouvait-elle être juive ?
Je me rappelle que quand j'avais six ou sept ans,
un camarade de classe, avait fait un blague sur les Juifs.
Ma mère m'a demandé comment s'était passé l'école, je lui ai raconté la blague :
"Hitler demande à un enfant juif : 'Que voudrais-tu être plus tard ?'
L'enfant répond : 'Un médecin.'"
J'ai vu ma mère pâlir.
"Hitler lui dit : 'Non, tu préfères être du savon ou un abat-jour ?'"
J'ai vu la tristesse envahir ma mère, rien d'autre, juste une simple tristesse.
Elle est allée dans une autre pièce, j'ignore si elle a pleuré.
Elle n'a rien dit d'autre.
Je me suis rendu compte qu'on avait beaucoup évoqué la lignée paternelle,
mais le côté de ma mère était un grand vide.
J'ai commencé à parler à ma grand-mère lors du Noël de 2011.
Si je ne vois pas tes lèvres, je ne saurai pas ce que tu dis.
C'est bon ?
J'ai commencé à lui poser des questions sur son enfance,
des trucs du genre : "Comment c'était Noël quand tu étais petite ?"
"Beaucoup de neige, tellement de neige,
de la neige comme on n'en fait plus."
J'étais terrifié au-delà de l'imaginable que ma grand-mère dise que c'était vrai.
Je lui ai demandé : "Mamie, ton nom de jeune fille est Klein,
alors ta famille adoptive était Klein, j'ai raison ?"
"Mon père adoptif, qui m'a donné le nom de Klein,
était mon oncle."
"Ils étaient allemands, alors ?"
Elle a dit : "Non, juifs."
Le mot "juif"
a été comme un poignard enfoncé dans mon cœur.
"Alors comment as-tu échappé à la déportation ?"
Elle a répondu : "Je n'y ai pas échappé,
j'ai été déportée."
"Déportée ?
Mais où ?"
"À Auschwitz."
C'est vrai.
Je suis d'origine juive.
Je me suis réveillé en espérant que tout ça n'était qu'un mauvais rêve,
en espérant que quelqu'un viendrait me dire
qu'on avait posé un mauvais diagnostic,
que je n'étais pas condamné,
que je n'étais pas à l'article de la mort,
que c'était une simple erreur de diagnostic.
C'était le chaos,
le chaos complet dans mes pensées.
J'ai songé que désormais, je n'avais plus nulle part où aller.
J'ai appelé le responsable du parti Jobbik.
Je lui ai dit : "Gabor, que dois-je faire,
dois-je quitter le parti ?"
Il m'a dit : "Au diable tout ça, continue de travailler.
Dis-toi, Csanad, qu'on peut faire toute la campagne avec toi,
tu es d'origine juive,
mais pas n'importe quel gars d'origine juive.
Ta grand-mère est une survivante d'Auschwitz.
Tu réalises la couverture que tu offres au parti ?"
Le monde tournait autour de moi.
Devais-je me poser en protecteur du Jobbik ?
Des enregistrements audio ont été publiés sur le blog Double Standards,
où, soi-disant, Csanad Szegedi, parlementaire du Jobbik,
est interrogé sur sa lignée.
Csanad Szegedi a été confronté à ses origines juives par un homme
l'ayant enregistré en secret en 2010.
Nous savons qu'elle a été déportée. Nous savons quand elle est revenue.
Elle ne m'a jamais parlé de tout ça.
J'en ai parlé personnellement à Gabor Vona et à Csanad Szegedi.
Gabor Vona a réagi en disant que ses origines juives importaient peu.
Ce qui comptait, c'était qui le savait.
Cette bombe juive a tout rasé sur son passage.
On pensait que Csanad était notre ami, notre camarade...
Csanad Szegedi quitte le Jobbik.
L'héritage juif de Csanad Szegedi
n'a absolument rien à voir dans notre décision...
Je me suis senti nu.
Je pouvais à peine respirer,
tout me semblait si lourd,
je n'avais rien auquel m'accrocher,
je n'avais nulle part où me tourner.
En quête de situations analogues, j'ai parcouru la presse
de même qu'Internet,
pour voir si des gens avaient déjà été dans des situations similaires.
Comment surmonte-t-on ce problème ?
Lentement, mais sûrement, la réalité s'ancre.
Je dois accepter que je suis juif,
tout ce que je n'ai jamais voulu être.
J'ai appris, sur Internet, qu'on pouvait voir
qu'un des chefs du parti Jobbik...
Chef du conseil rabbinique orthodoxe - Budapest
...est juif sous tous rapports. C'était mon domaine.
J'ai examiné tout ça pour voir si c'était vrai,
et ça l'était, ce type était juif, c'était indéniable.
S'il était venu me demander un papier pour certifier qu'il était juif,
je le lui aurais donné.
Alors j'ai commencé à le voir comme un Juif.
Je me suis dit que c'était une question de Halacha intéressante :
que dit la loi judaïque sur une personne comme Csanad Szegedi
si elle vient au shul, à la synagogue ?
Je n'avais pas encore la réponse,
mais c'était une vraie question.
Le mardi matin, devinez qui m'appelle ?
Je lui ai dit : "Vous me faites marcher." Que pouvait-il vouloir ?
Il a dit vouloir me rencontrer. Que devais-je faire ?
Je me suis senti comme un gladiateur dans une arène.
Je continuais de me demander ce que je faisais là.
Je voulais fuir.
Tout le monde faisait mine de ne pas me voir,
mais ils me regardaient, et je le savais.
C'était la situation la plus cauchemardesque.
Que devais-je lui dire ?
Le Rabbi Oberlander m'a tendu une kippa.
J'ai eu l'impression d'en avoir mal à la tête,
comme si ça me brûlait.
Beaucoup de Juifs sont très en colère.
"Comment pouvez-vous laisser s'asseoir un tel haineux des Juifs,
comment pouvez-vous l'accepter et lui parler gentiment ?"
Szegedi a rencontré un rabbin orthodoxe hongrois
pour s'excuser de ses remarques blessantes
et a promis de se rendre à Auschwitz pour rendre hommage.
Szegedi était un membre fondateur de la Garde hongroise, un parti pro-nazi.
Ils sont venus manifester devant ma maison.
Ils me menaçaient dans la rue.
La Garde hongroise a juré d'extirper de ses propres mains
ceux que nous avons élu au Parlement
et qui ont trahi notre cause.
Csanad Szegedi, ton nom est aujourd'hui celui de la honte et du déshonneur.
Où est Csanad Szegedi ?
Sales Juifs !
Quand on a fini par apprendre que Csanad était vraiment juif,
les sites et médias d'extrême-droite se sont déchaînés.
Bien sûr que ça peut être vrai,
les Juifs passent leur temps à se faire passer pour d'autres,
bien sûr qu'ils s'infiltrent partout,
ils ont infiltré l'extrême-droite.
D'autres pensaient que tout était faux,
que Csanad avait joué la comédie depuis le début,
que c'était impossible qu'il ne l'ait pas su.
Les gens de gauche en Hongrie ont ri, évidemment, c'est une absurdité,
c'est quelque chose d'assez satisfaisant.
Il a été sorti sans rien,
il n'avait aucun moyen de se faire de l'argent,
pas de cercle social,
toute sa vie avait été ficelée par cet autre groupe
qui l'avait complètement exclu.
Je pensais que je resterais longtemps dans le milieu politique,
jamais je n'aurais pensé que tout se finirait si vite.
J'étais désespéré,
je songeais même au suicide.
Qu'est-ce que maman sait sur ta déportation à Auschwitz ?
Elle l'a appris bien plus tard.
A-t-elle vu le numéro tatoué sur ton bras ?
Oui.
Elle dit qu'elle n'a jamais osé me parler de ça.
Non, on ne me le demandait pas,
et je... On n'en parlait pas.
Qu'est-ce que tu as pensé quand tu m'as vu embrasser la politique ?
J'étais mécontente de voir
que tu appartenais à un groupe pareil.
Je te l'ai dit.
J'espérais que tu ne tremperais pas à ce point-là,
que tu ne deviendrais pas un tel haineux des Juifs.
La raison pour laquelle il était impératif de voir le Rabbi,
c'était qu'il y avait là quelqu'un qui comprenait mon problème.
Il ne m'a pas approché avec haine, mais il m'a tendu la main.
Il a dit : "Csanad, ce que tu as fait est absolument abominable.
Tu veux changer, alors je vais te donner une chance.
Voici ma main, prends-la."
Je suis convaincu que la loi juive dit qu'on peut l'accepter
et qu'on doit l'accepter.
Tout Juif doit être bienvenu et est le bienvenu,
aucun Juif ne peut dire : "Je veux qu'il parte, car je ne l'apprécie pas
à cause de son passé."
Nous avons décidé de prendre du temps avec lui chaque semaine
pour lui apprendre et discuter.
Il avait des pensées comme :
"Comment puis-je vivre en songeant que tout ce que j'ai fait est mal ?"
Je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme lui, anéanti, vide de son passé
et en quête d'un avenir.
Et j'ai demandé à Dieu de me venir en aide
pour que je ne dise rien de mal, mais que je trouve les mots justes.
Alors, de quoi est-il question ?
De même que nous ne sommes pas un parti antisémite,
nous ne sommes pas un parti inconséquent,
et là, nous devons prendre des mesures fortes.
Quoi que Csanad décide de faire par la suite,
j'espère simplement qu'il ne deviendra pas un instrument
dans les mains des libéraux et de la gauche,
et qu'il ne paraîtra pas aux yeux de la Hongrie et du monde
comme un homme qui regrette ce qu'il a fait.
J'espère que Csanad ne va pas rentrer dans ce jeu-là.
Que penses-tu de ce qui se passe ?
Ils auront toujours une dent contre les Juifs, ici.
Alors qu'est-ce qu'un Juif peut faire, en Hongrie ?
Je l'ignore.
Faire profil bas.
SIX MOIS PLUS TARD
Avant, il y avait des Oberlander à Miskolc.
- C'est vrai ? - Oui.
On vient dans ces cimetières pour réfléchir
et se rappeler ceux qui ont vécu,
ainsi que le sort des Juifs.
Revenir ici, en fait, c'est se reconnecter à ses ancêtres,
à ceux que tu as
foulés du pied, en fait.
- Jolie pente. - Un cimetière n'est pas joli.
Et les environs ?
Les environs, oui. Écoute, tu es dans un cimetière pour réfléchir.
Pas pour admirer la jolie vue.
C'est le mémorial de l'Holocauste.
Il y a des gens d'Abaujszanto, de Csobad.
J'ai fondé une organisation pour le Jobbik à Abaujszanto.
C'est là que tu devrais t'excuser. C'est symbolique.
Il n'y a pas de transition lente entre l'extrême-droite et la normale.
Ce n'est pas un fichier informatique qu'on efface pour en créer un nouveau.
On parle d'une personne, de ses pensées, de son cœur, de ses convictions,
de son travail, de sa fierté, de son identité, de tout cet ensemble.
Il m'a demandé précisément s'il devait admettre
qu'il avait eu tort dans tout ce qu'il avait dit et fait.
Je lui ai répondu qu'il n'y avait pas de raison de nier les faits.
"Si tu en arrives à la conclusion que tu as eu tort,
tu dois l'admettre."
Mais il ne comprend pas encore très bien
la gravité et le tort de ce qu'il a fait.
Quand j'étais jeune, mon père m'a dit qu'il se cachait avec de faux papiers
et qu'il a vu des gens se faire abattre.
Il était avec un groupe d'adolescents,
et l'un d'eux a dit : "Allons chercher des Juifs."
S'il avait dit : "Je suis malade, je dois partir", ça aurait été suspect,
alors il les a suivis un moment,
puis au coin d'une rue, il est parti dans l'autre sens et a disparu.
Alors ils les amenaient ici.
Très souvent, ils ne voulaient pas gâcher des munitions,
alors ils les attachaient tous ensemble et n'en tuaient qu'un seul,
et les deux tombaient dans le Danube.
Malheureusement, des milliers de personnes ont été tuées ici.
Quand j'étais encore dans le Jobbik, j'ignorais où c'était,
mais j'ai souvent entendu parler de ce mémorial,
il paraît qu'on y a mis des pieds de porc.
Ce genre de haine est indescriptible.
Pourquoi blesser des personnes qui sont mortes de manière atroce ?
Ce n'était pas un acte perpétré par les Nazis.
- C'était la Croix fléchée ? - Oui, les gens d'ici.
Eichmann lui-même a dit lors du procès en Israël
qu'il n'y avait pas eu d'endroit plus accessible pour eux qu'en Hongrie
parce que les gens se faisaient une joie de les aider.
J'en ai parlé à ma grand-mère, elle était persuadée que ça recommencera.
Quand je lui ai demandé si elle croyait que les Juifs seraient encore déportés,
elle a dit être sûre que ça arriverait à nouveau.
Tout ce que j'ai pu dire, c'est : "L'époque est différente."
Mais il y a une leçon importante à tirer de tout ça :
c'était une Allemagne moderne.
L'Allemagne était à la pointe de la science et de la philosophie,
pourtant, en un laps de temps réduit, ils ont réussi
à tomber aussi bas que les animaux.
Je n'ai jamais pensé que l'Holocauste était une tragédie nationale.
J'ai vu l'Holocauste comme une propagande explosive.
Je pensais que c'était faux, que c'était tout sauf authentique.
Quand on a un régime qui a menti pendant 50 ans,
et que tout le monde sait qu'il a menti,
cela veut dire qu'on construit une génération
qui ne sait plus ce qui est vrai.
Il n'y a pas d'accord sur ce qu'est l'Histoire.
Dans un tel environnement, la vérité est souvent cachée ou déguisée.
Restez tranquille, retirez-vous, convertissez-vous,
devenez comme tout le monde, essayez de vous adapter.
La population juive de Miskolc a été anéantie...
Mère de Csanad
...très peu de Juifs ont survécu ici.
Nous n'étions pas en contact avec eux, nous ne connaissions personne.
Je trouvais plus important de savoir ce que c'était qu'être Hongrois
et je pensais que toi aussi.
Pourquoi ne pas m'avoir prévenu quand j'étais au Jobbik et à la Garde,
pourquoi ne pas m'avoir arrêté ?
Tu étais tellement impliqué,
tu étais si haut dans la hiérarchie du parti
que ça aurait été très dur de me tenir devant toi
pour te dire : "Écoute, mon fils..."
En y repensant, je n'ai pas eu la bonne réaction,
mais c'était tout ce que je pouvais faire.
Quand ça fait mal, mais qu'on veut garder le secret.
C'est ce que j'ai fait, instinctivement.
Ce sont les photos de mariage de mes parents.
Mon père avait 24 ans, ma mère, 23.
Qu'est-ce que ça t'a fait que maman épouse un non-Juif ?
À l'époque, on était tellement doués pour faire illusion,
on était chrétiens depuis des lustres.
On s'est dit que ce serait bien d'avoir un peu de sang neuf.
Du sang neuf ?
Oui, qu'un Juif n'épouse pas un autre Juif.
Elle a un tatouage ?
Pas ici, pas à l'extérieur.
J'ai demandé à ma grand-mère comment j'ai pu vivre 30 ans sans le voir,
comment c'était possible ?
Elle m'a dit qu'elle en avait honte,
qu'elle portait des manches longues, boutonnées jusqu'au poignet. Toujours.
Je l'ai toujours couvert.
On n'en parlait jamais. Personne ne voulait savoir.
Ils ne voulaient pas écouter parce qu'ils ne voulaient pas savoir,
et on avait l'impression de ne pas dire la vérité.
Il y avait tant de choses à surmonter.
On est revenus malades, on se sentait inutiles.
Tout le monde en Europe avait des problèmes,
et on n'était qu'une complication de plus.
Personne ne s'intéressait à nous,
personne ne voulait rien savoir.
On se demandait tout le temps ce qu'on faisait là.
Qui allait nous accepter ?
On avait toujours honte de ça.
Ma grand-mère avait 25 ans quand elle a été déportée,
presque le même âge que toi, Bobby.
Je n'ai commencé à en parler qu'il y a dix ans.
Avant ça, personne au monde ne savait
où j'étais, ce que j'étais, ce qui s'était passé.
Mort aux Juifs !
Auschwitz n'est pas de ce côté.
On va vous emmener camper là-bas gratuitement.
Si on vous arrachait ce petit sourire,
vous ne seriez plus aussi ravis.
Personne ne parle de l'oppression dont souffre cette nation.
C'est toujours l'Holocauste, l'Holocauste, l'Holocauste.
Pourquoi doit-on parler de ça et pas de ma famille ?
Il y a eu l'Holocauste ou pas ?
Je m'en fous.
J'ai des doutes sur la sincérité de sa quête,
comme je le vois, il ne pouvait plus prendre notre train,
alors il est monté dans le leur,
celui qui mène à une destination totalement différente.
Et voilà qu'il invente une histoire pour justifier son changement de train.
La loi juive dit que quiconque est né d'une mère juive est juif.
De ce fait, Csanad Szegedi est juif.
Dieu peut voir dans mon âme.
Il sait que j'ai agi en toute sincérité.
Il veut apprendre, être accepté, changer.
Un an jour pour jour après que j'ai quitté le Jobbik,
le 30 juillet 2013, j'ai été circoncis.
C'était ma Bar Mizvah, si vous voulez.
Après le repas, nous avons dit des bénédictions.
Et il y a eu une danse symbolique.
Je me tenais là en me disant
qu'un an avant, j'avais quitté le Jobbik,
que j'avais été circoncis
et que je dansais avec ces Juifs aux grosses barbes et en chapeau
dans l'appart' du chef rabbin.
Ce n'était pas possible !
C'était le moment où j'ai senti que cette chaîne,
la chaîne intergénérationnelle brisée par l'Holocauste,
avait été réparée.
Il œuvre chaque jour à changer son identité
et à renforcer sa nouvelle identité.
Il dit vouloir faire partie de la communauté juive,
c'est très bien, mais il lui reste du travail.
Il doit s'excuser, mais quand je dis s'excuser,
je parle de le faire publiquement, et plus important, réparer le mal fait.
GARE POTSDAMER PLATZ
Congrès de la jeunesse juive Berlin, Allemagne
Un, deux, trois, quatre, cinq.
Bonjour.
Par où devrions-nous commencer ?
Par dire bonjour, j'imagine.
Je ne suis pas sûr que le texte que je vais dire soit très spontané.
Alors je vais commencer en disant : "Mesdames et messieurs,
je suis ravi de voir autant de monde ce soir.
J'espère que tout est casher."
Être juif, c'est comme une fleur,
une fleur pleine d'épines quand on la voit de loin,
elle pique, c'est désagréable.
Pour nous autres Juifs du XXIe siècle,
l'image du judaïsme commence avec l'antisémitisme et l'Holocauste.
Mais dès qu'on approche cette fleur
et qu'on en retire les piquants, la façade désagréable,
on peut voir la beauté et les couleurs de cette fleur au doux parfum,
voir le judaïsme en tant que religion et le sens de la tradition de nos anciens.
Et au cœur de cette fleur, on trouve la lumière, la Torah.
En toute honnêteté, je ne sais pas trop
si je dois le croire ou non.
Comment quelqu'un peut-il radicalement changer de position ?
Nous devons vivre comme l'ont fait nos prédécesseurs il y a 3 000 ans.
On ne devrait pas penser tout de suite à l'Holocauste.
Pas seulement à cette époque-là
et à l'étoile jaune cousue sur la poitrine
quand on pense à l'étoile de David.
C'est très dur pour moi de le voir ici parmi nous,
de le voir nous faire face, nous parler et nous dire :
"Je suis un Juif, un vrai, croyez-moi, je suis fier d'être juif."
Je ne le crois vraiment pas.
Je ne voulais pas devenir juif,
mais on est juif ne serait-ce que par une goutte de sang.
Un antisémite réfléchit d'une certaine façon,
et je devrais le savoir,
quand il y a un tonneau d'eau
et qu'on y met une goutte d'encre,
tout le tonneau rempli d'eau sera teinté.
Êtes-vous en train de vous servir de votre rhétorique et votre charisme
pour défaire le mal que vous avez causé ?
Pouvez-vous dire maintenant que vous avez renoncé à toutes ces traces
pour devenir un "Juif digne de ce nom".
Bonjour, M. Szegedi, je suis moi-même Hongroise.
Une des raisons pour lesquelles je vis en Allemagne,
ce sont les gens comme vous, M. Szegedi.
De mon point de vue, ce n'est qu'une mascarade,
un grand spectacle
que vous avez monté pour nous.
Je le sais, la route ne sera pas pavée d'applaudissements et d'encouragements.
Je comprends parfaitement que quelqu'un ait ce point de vue.
Ce n'est pas un sentiment agréable,
on se sent en-dessous de tout, bien sûr que oui.
Mais j'espère vraiment donner tort à ceux qui doutent de moi.
Il n'y a rien d'autre que je puisse faire.
C'est un concept du judaïsme sur la teshuvah, la repentance.
Dieu donne à chacun la possibilité de se repentir,
et les écrits disent que se repentir signifie regretter
les mauvaises actions du passé
pour prendre une décision forte pour l'avenir.
Y a-t-il des prières ou des psaumes dont tu te rappelles encore ?
Il y en avait un qu'on chantait pour Hanukkah.
"Mon refuge, mon rocher du salut..."
J'ai oublié le reste.
Mon arrière grand-mère est enterrée
dans le cimetière juif de Miskolc, du côté des Ava.
Ma grand-mère n'y avait pas mis les pieds depuis 40 ans
pour cacher le fait qu'elle soit juive.
Elle a finalement accepté de venir avec moi, malgré tout.
On a trouvé la tombe de sa mère,
elle avait été recouverte par les arbres et les buissons,
la pierre tombale était tombée, et l'écriture était passée.
Là, il s'est passé quelque chose d'intéressant.
Elle a tiré un livre de prière de son sac
et en a lu un psaume.
Je me suis tourné vers elle
et je lui ai dit que je souhaitais remettre la tombe en état.
Elle a dit que je ne devais pas le faire,
que je n'aurais pas dû faire ça.
Puis quand elle a vu la photo, elle était si contente
qu'elle s'est mise à pleurer. Elle m'a embrassé et m'a remercié.
Quelques mois plus tard, sur son lit de mort,
quand j'ai parlé à ma grand-mère pour la dernière fois,
dans les derniers mots qu'elle a dits pour moi,
elle m'a remercié à nouveau
d'avoir restauré la tombe de sa mère.
C'est un jeune couple heureux.
Ça a été pris
le jour de leur mariage,
le 24 septembre 1946,
quand ils sont revenus
après la guerre.
On peut voir l'espoir d'un nouveau départ sur cette photo.
Mes souvenirs d'enfance au sein de la famille
sont un sentiment d'être totalement à l'aise
et en sécurité.
Leur mariage consistait à se soutenir
mutuellement
et à se vouer une confiance sans limite.
Je choisissais soigneusement mes questions.
Que lui as-tu demandé ?
Je savais qu'il y avait des blessures.
Je ne voulais pas les rouvrir.
Mais au fond de toi, tu penses que c'était ce qu'il y avait de mieux ?
Je ne sais pas. Je ne peux pas répondre à ça.
- C'est trop tard pour lui en parler. - Comme l'aimer, la câliner ou la chérir.
Elle a toujours dit que c'était dans l'intérêt de la génération suivante.
Elle ne voulait pas que nous, ses descendants
et ses proches,
vivions
l'horreur
et la discrimination.
Qu'est-ce que ça te fait d'être là, maintenant ?
Je ne trouve pas les mots,
son absence me fait mal.
Pour quelque raison,
j'étais incapable de me rendre à Auschwitz de son vivant.
Je ne pouvais pas,
il y avait une barrière psychologique en moi.
Si j'y étais allé,
je n'aurais pas pu lui parler de ça ni la regarder dans les yeux.
Avant sa mort, elle m'a raconté ses souvenirs d'Auschwitz.
Tout le temps que ça a duré, elle a parlé
sans larmes, sans haine,
sans protester, mais simplement,
comme d'un fait historique.
Mais je doutais encore pendant qu'elle me parlait.
Cette histoire était tellement abracadabrantesque,
que j'ai dit : "Mamie, tu es sûre que ça s'est passé comme ça ?
Tu n'as pas mal compris ? Tu ne t'es pas trompée ?"
Nous sommes partis le mardi, ils nous ont mis dans des wagons,
on était 80 dans une bétaillère.
On ne pouvait pas prendre grand-chose,
un sac de vêtements
et des serviettes, tout ça.
On portait deux ou trois épaisseurs d'habits
et on a aussi acheté quelques sacs de nourriture.
J'ai dit : "Ce n'est pas vrai, c'est une erreur."
Survivante d'Auschwitz-Birkenau
Maman et papa persistaient à dire que ça ne durerait pas.
"Où va-t-on ? On l'ignore."
"On va jusqu'où ? On l'ignore."
"Où on va ? On l'ignore."
Il n'y avait pas d'eau, tout le monde pleurait,
certains priaient et pleuraient.
C'est difficile d'imaginer ces trains
qui transportent des milliers de gens.
On ne peut pas imaginer cette terreur, même moi, j'ai peine à l'imaginer.
Tout était réglé comme du papier à musique.
Tout ce quartier était rempli de gens,
il y avait un million de gens.
C'est moi
et tous mes proches, tous les Birnbaum.
Il y avait du vide en moi, on peut le lire sur mon visage.
J'étais engourdie, je ne ressentais rien,
pas de pensées, il n'y avait rien.
On obéissait aux ordres.
"Allez là." On y allait. "Mangez." On mangeait.
On n'avait aucun sentiment.
On était comme des bûches.
Juste avant que la photo ne soit prise,
j'étais avec les enfants, ma mère, mon père et les garçons.
Quand je me suis tournée, ils n'étaient plus là,
et je n'y comprenais rien, mon esprit était vide.
On devrait tous pleurer sur cette photo,
et pourtant, personne ne pleure.
Nos âmes ont gelé, nos sentiments sont devenus de la pierre.
Les gardes étaient allemands ?
Des Allemands, oui.
Ils vous tiraient dessus ?
Parfois, si l'envie leur en prenait.
Si l'envie leur en prenait ?
Pour s'amuser, oui.
Cette scène de La Liste de Schindler est donc vraie ?
Quand il se rend sur la terrasse et tire sur des gens ?
Oui.
Les gardes allemands prenaient des enfants et les mettaient dans les toilettes,
dans le trou,
ils leur disaient de retirer leur calotte
de retirer la crasse avec leur calotte et de la mettre dans des seaux.
Ils disaient parfois aux enfants de mettre leur calotte pleine de saleté.
Il y avait un enfant qui est resté dedans.
Il ne voulait pas sortir et il y est mort.
Il s'est noyé dedans.
On dormait comme ça, à six.
- Six personnes dedans ? - À douze, ici.
Les meilleures places étaient au milieu,
les mots ne pourraient décrire le froid.
On ne savait jamais en rentrant du travail
qui survivrait à la journée.
Tout était comme ma grand-mère me l'avait décrit,
l'appel, la façon dont ils étaient comptés,
devoir rester debout le matin
et attendre que les gardes les aient tous comptés.
Ce qu'ils devaient manger, ce qu'ils portaient,
la façon dont ils étaient rasés.
Ils disaient pratiquement la même chose.
Avec quelle autre personne de la famille êtes-vous venue ?
J'étais avec tante Szeren
et avec, je crois, Ilonka, Kati,
et peut-être un autre cousin, Manci.
Nous étions cinq,
on m'a dit d'aller à droite,
tous les autres sont allés à gauche.
Se dire au revoir était impossible.
C'était juste : "Allez, allez, vite."
On les emmenait directement aux chambres à gaz.
C'est ici que j'ai travaillé.
On leur disait que c'était une salle de douche.
Les gens qui ignoraient l'existence des crématoriums y allaient dans le calme,
mais beaucoup savaient.
Soit ils vivaient ici ou venaient
des ghettos polonais, alors ils refusaient.
Ils étaient très bruyants, ils pleuraient et criaient.
Des coups de feu ont été tirés dans l'air pour les forcer à rentrer.
C'était insoutenable, le pandémonium,
les pleurs, les cris.
Leurs derniers mots étaient : "Shema Yisrael."
C'est la dernière prière des gens qui savent qu'ils vont mourir.
On le chante toujours à l'unisson,
et ça, pour ceux qui étaient encore vivants,
c'était un grand soulagement, car leur calvaire était terminé,
et c'était leurs dernières paroles.
Encore aujourd'hui, je me demande pourquoi je suis là.
Pourquoi ma mère, mon père ou mes petits frères ont dû partir ?
Mes enfants disent toujours de moi que je suis pessimiste. Ce n'est pas ça,
je ne peux pas m'empêcher de me poser
cette question : pourquoi eux sont partis et pas moi ?
Par exemple, il y a un bébé, un petit-enfant, un arrière petit-enfant
que je devrais aller prendre et câliner, mais je ne peux pas.
Je ne m'autorise jamais à montrer mes sentiments.
On vit avec ça, on n'a pas d'autre choix que de vivre avec.
On ne peut pas s'en débarrasser, jamais.
On ne peut jamais oublier ça et on ne veut pas oublier non plus.
C'est comme ça.
Aller au crématorium était déchirant.
Dans une pièce, ils étaient gazés,
puis leurs corps étaient déplacés dans le crématorium
et brûlés dans des fours.
Ils prenaient leurs cendres et les mettaient dans une fosse,
une fosse avec de l'eau pour que les cendres ne s'envolent pas.
Ce qui dans ce crématorium
m'a frappé, c'est que...
Mon arrière grand-père n'a pas de tombe.
La plupart des gens de la famille n'en ont pas, et ce crématorium...
Je me tenais dans le crématorium,
et c'était là, leur tombe.
J'étais là aux débuts du Jobbik, quand on a commencé à pousser les limites.
J'ai causé tellement de mal avec la colère et les tensions
que nous autres du Jobbik avons généré
au sein de la société, moi y compris,
car j'étais l'un des principaux agitateurs de cette colère.
Pour quelque raison, c'est ma voie.
Si je n'étais pas tombé aussi bas, je n'aurais pas pu me relever.
À l'avenir, je vais travailler pour expier les péchés que j'ai commis.
Partir de l'extrême-droite pour en arriver là où il est,
c'est une très longue route.
Il se sent mal pour ce qu'il a fait dans le passé. Ça ne suffit pas.
Il faut que ça devienne un sermon qu'il se répétera à l'envi :
"J'ai eu tort, Jobbik a eu tort, et l'antisémitisme fait du tort."
Est-il arrivé au bout ? Non, pas encore.
Mais est-ce qu'il va dans la bonne direction ? Carrément.
En descendant de l'avion, l'immigration canadienne m'a reconnu.
J'ai été escorté dans un parloir.
Ils m'ont demandé pourquoi je venais au Canada.
Ça a fini en interrogatoire de trois heures.
Ils avaient un dossier épais comme ça sur moi.
Il y avait une photo de moi où je prenais place au Parlement Européen
dans un uniforme de la Garde hongroise à Strasbourg, en 2009,
quand la Garde hongroise a été fondée, et sur son rôle.
Il y avait tout un dossier sur moi.
Salut, Boruch, c'est Csanad.
Ils ont pris mon passeport diplomatique avec lequel je voyage,
je dois être à l'aéroport demain à 17 h
et je dois reprendre l'avion pour Budapest.
Je pensais pouvoir déambuler sans trop de problèmes au Canada
en tant que citoyen hongrois de l'Union Européenne,
surtout en tant que membre du Parlement Européen,
et passer deux journées utiles avec les membres
et les leaders de la communauté juive locale.
Je ne vais pas pouvoir créer de liens avec ces gens.
Ils ne pourront pas voir le vrai...
Le vrai Csanad Szegedi en chair et en os.
Il y a un an et demi, Csanad était le roi des antisémites.
Aujourd'hui, il veut être le roi des sémites.
Montréal est la seul communauté juive en dehors d'Israël
qui compte le plus grand pourcentage de survivants.
Faire venir un type comme Csanad, c'est manquer cruellement de sensibilité.
L'âme, qu'on la considère d'un point de vue religieux ou général,
est un équipement très intéressant, personne ne peut la voir.
Je représente 600 000 Juifs tués.
Je représente le peuple, dont ma famille, mes parents,
tués par un Hongrois nazi.
Et l'antisémitisme est toujours là, sous divers déguisements.
Vous savez ce qu'on dit :
"Si ça marche et que ça parle comme un canard,
ça doit être un canard."
Oh, Csanad, dans quoi as-tu mis les pieds ?
La dernière fois que je suis venu, c'était en 1983.
Soit trente ans en arrière.
Il y a 30 ans. Mais c'était dans des circonstances plus paisibles.
Es-tu un membre de la Garde hongroise ?
Non.
Tu dois toujours rester vigilant, en particulier dans ce genre de situation.
Tu ne dois rien dire qui n'est pas vrai à 100 %.
Tout est casher.
Tu as tes notes avec toi ou tu n'en as pas besoin ?
Pas le temps de les relire.
Ça sortira du cœur.
Rassemble simplement tes esprits.
Bien.
Dites-moi quand on pourra y aller.
C'est quelle caméra ?
Bien.
Au moment où cette conférence sera vue, je devrai repartir du Canada.
Je suis conscient que beaucoup ont des doutes sur ma visite au Canada.
Beaucoup de questions sortent. Comment quelqu'un qui, il y a des années,
était un membre important du Jobbik, un parti d'extrême-droite, est crédible ?
Comment peut-il parler du judaïsme en toute honnêteté quand il y a cinq ans,
il a participé à la création
de la Garde hongroise ?
Es-tu un homme de paix ?
Si je suis un homme de paix ?
L'as-tu toujours été ?
Pas toujours, mais je le suis aujourd'hui.
Je dois dire à la communauté juive
du Canada et au peuple juif
que je suis aussi juif qu'eux.
Je n'y peux rien.
Merci d'être là et de m'aider.
Sois courageux.
Vous n'arrêtez pas de me dire ça !
Parce que tu en as encore besoin !
M. Szegedi était l'enfant prodige en Europe centrale de l'antisémitisme.
Il était vice-président du parti nazi Jobbik, et à cette époque-là,
il n'a pas manqué une occasion d'exprimer son antisémitisme.
Nous autres Juifs croyons en la teshuvah.
Nous devons donner à chaque personne la chance de se repentir.
Il a créé une ambiance, une ambiance antisémite dans la ville
en disant que s'écrier "sale Juif" revenait à dire "bonjour".
De mon côté, j'ai décidé de lui donner une chance.
C'est ce que nous enseigne le judaïsme. "Aime chaque Juif, donne-lui une chance."
Je crois que je ne deviendrai jamais un antisémite,
alors, je vous en prie, ne me huez pas.
C'est un Juif antisémite.
Il l'était. Il l'était.
Le sang nous le dira.
Oui, il est né juif et le restera.
Oui, son sang nous le dira.
Fin de la discussion.
Quand on naît Juif, on reste Juif.
Qu'appelez-vous un vrai Juif ?
Il mange casher ?
Oui.
Il prie ? Il porte la tefillin ?
Tous les jours.
Alors je vais vous dire.
En plus d'être nazi, il est devenu juif.
C'est possible. Mais j'aime ce genre de Nazi.
Dans le cas de Csanad, on questionnera toujours la vérité.
Toute personne qui opérerait un tel virement d'identité,
qui passerait d'extrême-droite à Juif orthodoxe sera toujours suspecte,
et les gens auront toujours des doutes quant à ce qu'il dit.
Il dit lui-même sentir qu'il est une personne meilleure
maintenant qu'il est honnête sur ce qu'il est,
mais ce n'est peut-être qu'un autre jeu.
Quand quelqu'un étend son identité et réécrit son idéologie,
le processus est bien trop complexe
et bien trop difficile pour se faire du jour au lendemain.
La vérité, c'est que le changement réside dans les progrès faits jusqu'ici.
La vérité, c'est que dans une décennie, je pourrais encore vivre ce processus.
On doit aimer chaque Juif, tout mauvais qu'il soit.
J'en ai trouvé un bien mauvais.
Vous voyez, on doit aimer chaque Juif et on se doit d'essayer de l'aider
comme on doit aimer ceux qui nous aident.
Si on est en mesure d'aider quelqu'un, on ne peut pas ne pas l'aider.
Ce n'était pas une décision facile, mais je savais que c'était la bonne,
et j'espère, et crois vraiment
que je ne serai pas déçu.
Je prie pour ne pas l'être.
Bénis sois-Tu, Hashem notre Dieu, dirigeant de l'univers,
toi qui nous a donné la Torah de la vérité et implanté la vie éternelle en nous.
Béni sois-Tu, Hashem, fournisseur de la Torah.
Tournerai-je le dos au judaïsme ?
Je l'ignore, je ne peux pas répondre.
Je ne peux pas répondre à ça.
C'est possible, mais ça me semble assez improbable.
Je ne sais pas.
Sous-titres : Jessica Kodo Nyavo
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