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C'était déjà la fin de l'après-midi de ce 23 décembre,
et il n'était que 15 h 32
quand le vieux bec de gaz oublié là en 1912 par des urbanistes distraits
s'alluma pour les enfants de la 43e Rue:
un petit Irlandais, un Italien et un Juif qui, à eux trois,
symbolisaient assez bien cette grande maison de verre
que l'on appelle "le palais des Nations unies".
Ce jour-là, à l'Assemblée générale, la séance n'avait pas été mémorable:
un vote en faveur de l'admission d'un nouvel État au sein de l'ONU
et rien d'autre.
Rien d'autre et pourtant...
Un petit fait devait marquer cette dernière séance:
l'absence du chef d'une délégation, soulignée par un fauteuil vide.
*Union soviétique,
États-Unis...
Petit fait sans importance,
mais que tous les correspondants d'agence du monde
devaient communiquer à leur salle de rédaction.
Le nouvel élu,
venu remercier chaleureusement l'Assemblée générale...
C'est avec fierté et humilité
que je parle devant vous aujourd'hui.
...voyait ses paroles diffusées à tous les vents,
enregistrées pour la postérité sur des bandes trop fragiles,
mais à défaut de marbre, gravées sur de la cire.
L'absence d'un chef de délégation devait parvenir
à l'Agence France-Presse, en plein cœur de New York,
dans Rockefeller Plaza.
Il joue "Douce Nuit".
Le téléphone sonne.
AFP, bureau de New York. Qui est-ce ? Ne quittez pas.
Pour vous.
Un téléphone sonne.
AFP, bureau de New York. Oui...
Qui est-ce ? Ne quittez pas.
C'est pour vous.
- Moreau à l'appareil. Oui. Comment allez-vous ?
Très bien. Avec grand plaisir. Quand voulez-vous ?
Ce soir ? Non. Je m'en vais dans 5 minutes.
J'ai fini ma journée. Je suis au bureau depuis 11 h.
Passez-moi le Waldorf.
Le téléphone sonne.
Waldorf ? M. Rouvier, s'il vous plaît. 20 06.
Monsieur le directeur ? Aubert.
Je voulais savoir si l'absence du délégué était motivée.
"Non" ? Bien.
Non, non, aucun renseignement. C'est tout.
Vous ignorez les raisons ?
Bien, bien.
Excusez-moi de vous avoir dérangé.
Entendu.
Dès que j'ai du nouveau, je vous rappelle.
"Même la nuit" ? Parfait.
Moreau...
Viens voir une seconde.
Tu as fini ta journée, je sais,
mais le patron est à New York, et le délégué français a disparu.
"Disparu" ?
Enfin, on l'a pas vu à la séance.
Peux-tu essayer de mettre la main dessus ?
Tu connais Manhattan comme ta poche, depuis 5 ans que tu y traînes.
Ah, tu me fais suivre ? Oui.
C'est gentil.
Essaie de me trouver Fèvre-Berthier. McKimmie doit savoir.
Je croirais plutôt en Delmas. Quoi ?
L'affreux Delmas ?
Ton goût pour la canaille te perdra.
Laisse-moi recruter mes indicateurs.
Pas dans les bas-fonds du journalisme.
Ce photographe alcoolique me répugne.
Et s'il savait où est Fèvre-Berthier ?
Alors offre-lui du bourbon.
Il boit du scotch.
Dès que j'apprends quelque chose, je vous préviens.
Notre grand journaliste. Quel bon vent t'amène ?
Il paraît que le délégué a disparu.
"Disparu" ? N'exagérons rien.
Son absence a-t-elle une signification ?
Comment savoir ?
Plutôt que d'expliquer un vote positif ou négatif
au cours d'une Assemblée générale...
Commentaire en anglais.
Commentaire en allemand.
Commentaire en espagnol.
Commentaire en français.
Commentaire en anglais.
...et aussi pour se concilier une certaine partie des voix
du bloc occidental, du bloc oriental
ou du bloc afro-asiatique,
il est de meilleure politique de ne pas assister à une séance.
C'est courant ?
Non.
Sa famille se demande où il est depuis midi,
ce qui prouve que cette absence n'était pas préméditée.
On en pense quoi ?
Personne n'est au courant, sauf sa famille et l'AFP.
Comment est-il ?
Très grand bonhomme.
La classe d'avant-guerre.
Brillant...
Quand les hommes d'État oubliaient qu'ils étaient politiciens.
Tu as la nostalgie de 1925.
Comment ne pas regretter les années folles ?
Les guerres n'éclatent que quand ces hommes-là ont disparu.
Où puis-je le joindre ?
Je ne sais pas trop.
Essaie sa secrétaire. Elle habite Greenwich Village.
Gladys ?
Trouvez-moi l'adresse de Françoise Bernaud.
Taxi ! Taxi !
Greenwich Village.
Il sonne.
Je m'excuse de vous déranger. Je suis rédacteur de l'AFP,
et je voudrais savoir si l'absence de M. Fèvre-Berthier
est motivée par des considérations politiques ?
Lesquelles ?
Je ne sais pas....
Une volonté d'abstention.
Il y a à l'ONU un service d'information fort bien fait.
Je le sais, j'en arrive.
C'est McKimmie qui m'a dit de venir.
C'est lui qui m'a donné votre adresse
et qui m'a dit que vous seule pouviez me renseigner.
- Que pourrais-je vous dire ?
Je finis à 17 h 15,
et mon patron ne me raconte pas sa vie.
Quelle raison diplomatique aurait causé cette absence ?
Laissez la diplomatie tranquille.
Les Français oublient ce qu'ils ont monté en adage.
Quand les Américains cherchent un homme,
ils citent trois mots.
Lesquels ?
"Cherchez la femme."
Il oublierait les Assemblées pour courir les dames ?
Avant, non. Mais aujourd'hui, peut-être.
Vous savez avec qui ?
Cela ne m'intéresse pas.
Ou bien ne vous intéresse plus ?
Les problèmes hommes-femmes n'est pas le genre de la maison.
Bonsoir.
M. Delmas est là ? Oui.
Mais il n'est pas seul, comme d'habitude.
C'est le même problème pour tous.
Quel "problème" ?
Pas le vôtre, en tout cas.
Bien sûr que ça ne l'est pas.
Musique jazz.
Salut, mon pote.
Excuse-moi, mais j'ai pas la tête fraîche.
Va te foutre la tête sous le robinet. Je t'apporte un café.
Chéri ?
Chéri, qu'est-ce que tu fais ?
Rien, chérie. Je m'éclaircis les idées.
Pour quoi faire ?
Pour penser.
Pourquoi ? C'est pas nécessaire de penser.
Tiens, bois.
Bonjour. Bonsoir.
Ton dragon irlandais est écœuré par ton inconduite.
À propos d'inconduite,
qui est la maîtresse de Fèvre-Berthier ?
"La maîtresse de Fèvre-Berthier" ?
Attends voir.
Là.
Tiens, choisis.
D'après toi, c'est laquelle ?
Après la photo, je sais plus. On ne m'a pas invité.
On ira voir les trois.
Tu veux les faire dédicacer ? T'as deviné juste.
Pourquoi le prends-tu ? J'ai horreur de me sentir seul.
Un verre ou un appareil photo, et je me sens homme.
Sans, il n'y a plus que moi.
Ça fait pas grand-chose. Je te le fais pas dire.
- Mais ce soir,
pas d'appareil. Pourquoi ?
Pas de reportage. Chéri ?
Donne-moi à boire. Cette môme-là est comme moi,
elle peut pas se sentir seule.
Comment s'appelle cette dame ? Judith Nelson.
Comédienne au Mercury.
Commençons par le Mercury.
Eh ben, bonhomme...
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Une de mes roues de secours.
Enfin...
Je vais m'arrêter là. J'ai une place.
Où allez-vous ? Je veux voir Mme Nelson.
Bien sûr. Elle vous attend.
Pièce de théâtre en anglais.
Chut.
Mais il n'est peut-être pas trop tard.
Il nous reste peut-être du temps.
Applaudissements.
Mlle Nelson ?
Puis-je vous interviewer pour France-Match,
le grand hebdomadaire français ?
Vous choisissez un mauvais moment.
Mais...
- Je dois me changer
pendant l'entracte.
Pouvez-vous revenir demain ? Je dois envoyer mon article.
Mon photographe veut faire une photo,
en couleurs, bien sûr, pour la couverture.
Entrez, mais seulement une minute.
Asseyez-vous.
Dites-moi... Pourquoi m'avoir choisie ?
Il se dit que vous êtes la future star de Broadway.
J'y travaille depuis longtemps.
J'ai fait des tournées en province,
mais je ne suis pas sûre d'être une star à Broadway.
J'aimerais ajouter cette photo à mon article.
Les Français seront intéressés par ce document.
On frappe. - Il reste dix minutes.
Je dois me changer. Laissez-moi, s'il vous plaît.
Je vous en prie. Je suis pressée.
Mes lecteurs devront avoir beaucoup d'imagination.
Faites juste un bon résumé.
Les Américaines sont très directes.
Elle doit être d'origine anglaise.
Une descendante de l'amiral. Trafalgar.
Alors ?
T'as raison, ma vieille.
La prochaine ?
- Elle. Virginia Graham,
chanteuse d'orchestre.
L'orchestre enregistre chez Capitol.
Bon.
- On va au Capitol.
Chanson jazz.
OK ? Je reviens dans une minute.
Hello.
M. le photographe !
Que viens-tu faire ici ? T'embrasser, c'est tout.
Je te présente mon ami Moreau.
Enchantée. Bonjour.
C'est au sujet de ceci. Vous vous rappelez ?
Oui. C'est Fèvre-Berthier.
C'est un ami à vous ? Oui. Et depuis longtemps.
Est-il à New York ? Sûrement.
Oui, je pense.
- Excusez-moi, messieurs.
Virginia, s'il te plaît, reste avec nous.
Je suis désolée.
Excusez-moi.
OK, les gars, on reprend depuis le début.
Musique jazz.
Je t'ai pas tout dit.
Fèvre-Berthier a disparu. Quoi ?
Personne ne l'a vu depuis ce matin. Ça doit rester secret.
On le croit avec sa maîtresse. Et qui c'est ?
C'est pour le savoir que je t'ai sorti du lit.
Il faut que tu me mettes sur le coup.
Qu'est-ce que c'est que cette disparition ?
Mon patron veut que je mette la main sur lui
et qu'il me donne la raison de son absence.
Il s'en faut de peu
pour passer du fait divers à l'affaire d'État.
Il y a peut-être un document à faire.
Ce Fèvre-Berthier aime beaucoup les dames, je crois.
Oui.
Je connais une call-girl spécialisée...
dans les diplomates internationaux.
Si on allait la voir ?
Ce n'est pas son genre. On ne sait jamais.
Même si elle ne le connaît pas, elle peut nous donner des tuyaux.
Il faut lui téléphoner d'abord. D'où son nom...
Est-ce le numéro d'Eddie ?
E, d, d, i, e. Je suis un ami de Gloria.
Puis-je venir avec un ami ?
Oui, tout de suite.
C'est mieux.
On mesure une civilisation à sa prostitution.
C'est de qui ?
De moi.
Tu viens ?
Il sonne.
Entrez. Nous vous attendions.
Un moment, s'il vous plaît.
Bonsoir, vous.
C'est gentil de venir me voir. Bonsoir, vous.
Français ? OUI.
N'est-ce pas comme en France, ici ?
Dites-moi, jolis garçons, êtes-vous pressés ?
Oui.
Nous resterons un autre jour.
Puis-je vous poser une question ?
Oui. Qu'est-ce que c'est ?
Connaissez-vous M. Fèvre-Berthier ?
"Fèvre-Berthier" ? "Fèvre-Berthier..."
Un Français ? Oui.
Organisation des Nations unies, n'est-ce pas ?
Oui.
J'en ai entendu parler.
Mais il faut que je vous dise qu'il n'est jamais venu ici.
Vous ne l'avez jamais vu ?
Jamais. Désolée.
Excusez-nous d'avoir pris sur votre temps.
Vous partez ? Oui, chérie.
Mon ami connaît votre adresse.
Il deviendra un bon client. Je l'espère.
Dommage pour ce soir.
À très bientôt, j'espère. Bien sûr.
Un baiser d'adieu.
Le téléphone sonne.
Allô ? Oui, c'est Eddie.
OK, je vous attends.
Et cette ravissante personne ?
- Une danseuse de burlesque.
Où ça ? Au fin fond de Brooklyn.
Allons voir ça.
Sirène de police.
Pouvez-vous m'indiquer la Ridgewood Tavern ?
- Tout droit, troisième à droite,
et première à gauche.
Vous ne pouvez pas la rater. Merci.
Voilà.
Ridgewood Tavern Rathskeller. C'est là.
Musique jazz.
Où allez-vous ?
Laissez vos manteaux au vestiaire.
Mlle Bessie Reed ? Elle est sur scène. Pourquoi ?
Flics ? Privés ? Journalistes, chérie.
Juste des journalistes. Des étrangers.
Français.
Oh là là... L'amour. Toujours l'amour.
- Comme ci, comme ça.
Vous êtes là pour quoi ? Interviewer Bessie Reed.
Quoi ?
À quoi ressemble-t-elle ?
Un personnage. Quel genre ?
Très sombre.
C'est une star. Dans son coin, il y a un lit.
Excusez-moi, un canapé.
Vous savez quoi ? On ne l'aime pas.
Mlle Reed ? Oui. Qui êtes-vous ?
Nous sommes français et travaillons pour France-Match,
un grand magazine et... Restez où vous êtes. Asseyez-vous là.
Connaissez-vous M. Fèvre-Berthier ?
Oui.
Savez-vous où il est ?
Écoutez-moi, Frenchie...
ce n'est pas mon père,
et je ne suis pas responsable de lui.
Quand l'avez-vous vu
pour la dernière fois ?
Pour quel genre de journal travaillez-vous ?
Confidentiel ou quoi ?
Êtes-vous détective privé ?
Vous aussi... Je parie que vous l'êtes.
Non, pas du tout.
Prouvez-le.
Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois ?
Je m'en rappelle plus, papa.
Et maintenant, sortez.
Et fermez la porte.
Demandez-le gentiment.
Bien sûr. Foutez le camp.
Pour m'interviewer, demandez à mon agent.
Poufiasses. Des pauvres filles.
Je t'imagine au Rockefeller tapant sur une grosse caisse
en uniforme de l'Armée du Salut. T'en profiterais.
Comment ça ? Tu ferais la quête.
Musique jazz.
Que désirez-vous ? Une eau gazeuse.
Et vous ? Deux œufs au plat.
Bonne nuit.
Bonne nuit, sergent.
"Bonne nuit, sergent."
Doucement, doucement.
Delmas dans cinq ans.
Un yogi met au moins 40 ans pour en arriver là, sans alcool.
Et un moine, des années de prières.
Lui et moi, la béatitude,
on met quelques heures pour l'obtenir.
Barman...
Non, mon bonhomme. On en a déjà parlé.
Jette-la. Très bien.
Allez, envoie un crochet.
Bien. Allez...
*Pour la première fois depuis 48 ans, une pièce a été interrompue.
Au théâtre Mercury ce soir, la jeune actrice Judith Nelson
a tenté de se donner la mort
en s'ouvrant les veines dans sa loge
pendant l'entracte.
Elle a été transportée à l'hôpital Roosevelt.
On ignore les raisons de son geste.
On continue avec le bulletin météorologique.
La dépression continue d'avancer vers New York.
Ces Français vous rendraient fous.
S'il vous plaît...
Oui, monsieur ?
- C'est le frère de Judith Nelson, l'actrice qui a tenté de se suicider.
Il insiste pour la voir, ne serait-ce que pour une minute.
Il est très choqué.
"Judith Nelson" ? Je vais vérifier.
Chambre 816.
Le docteur a interdit toute visite ce soir.
Je vous en prie. Regardez-le.
Il est désespéré. Oui, je sais.
- Laissez-le la voir. Non.
- Mettez-vous à sa place. Désolée.
Le téléphone sonne. Hôpital Roosevelt.
C'est absolument interdit. Je vais voir si le Dr Foster est là.
Visite interdite. Qui êtes-vous ?
Cet homme est son frère.
Avez-vous l'autorisation du docteur ? Oui.
OK. Mais une seule personne à la fois.
Merci.
Assieds-toi là un instant, et attends-moi.
Que me voulez-vous encore ? Soyez sans crainte.
Je suis votre ami. Je veux vous aider.
Personne ne peut m'aider. Si. Écoutez-moi.
Je peux tout arranger si vous me faites confiance.
Vous êtes un journaliste.
Comment puis-je avoir confiance ?
Pourquoi avoir essayé de vous tuer ?
Je suis votre ami. Écoutez-moi.
Pourquoi vouliez-vous mourir ?
Ne refusez pas mon aide. Je suis le seul à pouvoir vous aider.
Je sais que Fèvre-Berthier est votre amant.
Non, ce n'est pas vrai.
Impossible.
Vous mentez.
Regardez-moi.
Ai-je l'air de mentir ?
Non.
Je ne crois pas.
Pourquoi vouliez-vous mourir ?
Parce que je l'aime.
Et il est mort.
Quand ?
Je ne sais pas.
Aujourd'hui...
Hier.
C'est sûrement un cauchemar.
Rien ne semble réel.
Vous n'existez pas.
Je dois me réveiller.
Je dois me réveiller ! Ne bougez pas.
Où est-il mort ?
Partez, je vous en supplie.
Laissez-moi seule.
Répondez-moi. Où est-il mort ?
Bruit de pas.
Alors ?
Elle était sa maîtresse. "Était" ?
Il est mort.
"Mort" ? De quoi ? Où ça ?
Elle ne veut rien dire.
Attends-moi dans le couloir.
Fais gaffe. Elle est très faible.
Où est-il ?
Vous, sortez d'ici.
Dans un instant: à une condition.
Dites-moi où est Fèvre-Berthier. Non.
Je ne dirai plus rien.
Où ?
Je ne veux pas vous parler. Je veux juste mourir.
D'accord, mais plus tard. Où est-il ?
Où est-il ?
Vous êtes encore là ?
Oui. Il l'embrasse avant de partir. C'est une famille unie.
Oui, je vois.
Il est mort où, nom de Dieu ?
Dans mon appartement.
Comment ?
Je ne sais pas.
Crise cardiaque.
Comment c'est arrivé ?
Je ne sais pas.
Je suis rentrée, et il était là.
Au début, je n'ai pas compris...
qu'il était mort.
J'ai les clés.
De quoi ? L'appartement.
C'est pas le moment d'avoir un accident.
T'as regardé l'étage ? Huitième.
Oh, merde !
Aucune nouvelle, monsieur. Téléphone.
Un instant. Ne quittez pas.
Allô ?
Aubert ?
J'ai le patron sur l'autre ligne. Il veut te joindre.
Donne-moi ton numéro.
3 48 22.
Oui.
- J'ai trouvé la raison de l'absence de Fèvre-Berthier à l'ONU
et Fèvre-Berthier lui-même.
Il n'a pas pu m'en parler. Ni de ça, ni d'autre chose.
J'aimerais dire tout ça de vive voix au patron.
Oui, c'est grave. Ce n'est pas une petite affaire.
Non, non. Pas politique du tout.
Ne bouge pas. Il te rappelle tout de suite.
Bon.
Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu ne peux pas faire ça.
Ta gueule !
Téléphone.
Allô ?
Allô, Moreau ? Non, pas de détails.
Vous l'avez trouvé ?
Quoi ? "Mort" ?
Où êtes-vous ?
Droite ou gauche ?
Il y a une seule porte.
*Bon. J'arrive.
Musique jazz.
- C'est chaud.
Il arrête la musique.
Pour toi, rien n'est sacré ?
Si.
Ça.
Mon patron est là
dans dix minutes.
J'ai eu tort de te laisser faire
ta mise en scène.
Si j'avais photographié le gars bien propre, sur le canapé,
ça ne valait pas 20 dollars.
Mais sur le plumard, décoiffé, la cravate défaite,
à moitié déshabillé à côté de la photo de sa chérie...
Tu sais ce que ça représente ?
Rien qu'y penser me fout le vertige.
Moi aussi, j'ai le vertige,
mais pas pour les mêmes raisons. Des scrupules ?
T'auras bientôt 40 ans et tu n'évolues pas.
Tu vas devenir millionnaire. T'auras jamais une occasion pareille.
C'est pas possible.
Quoi ?
Mais c'est pas moi qui ai commencé. C'est toi, l'apprenti sorcier.
T'as mis la machine en marche. Tu peux plus arrêter.
C'est trop facile.
Est-ce que je t'ai demandé quelque chose ? Non.
Tu me sors de mon lit sans égard pour ma vie privée.
Maintenant, il faut aller jusqu'au bout.
File. Le patron arrive.
"Ton" patron. Je m'en fous. Pas moi.
J'ai tout remis en ordre.
Sonnette.
Trop tard.
Bonsoir.
Alors ? Il est mort d'un arrêt du cœur.
Il était cardiaque.
Ici, c'est quoi ?
L'appartement de son amie, où ils se voyaient chaque jour.
Ça, c'est à lui ? Oui.
Où est-il ? Ici.
Tintement.
Mais, Moreau...
Vous n'êtes pas seul ? Tintement.
Un reporter photographe français m'a aidé.
Rouvier, AFP.
Delmas.
Quel journal ? France-Match.
Je suis un ami de votre patron.
Vraiment ?
J'ai connu cet homme à Londres, en 1942.
Il venait d'arriver de France.
Peu après, de Gaulle le chargeait de mission et il repartait.
Parachuté sans entraînement et sans comité de réception.
Blind, comme on disait alors.
Une jambe cassée. Les gendarmes, la prison...
Sans aucun soin, bien entendu.
Interrogatoires, torture...
Enfin, sa jambe dans le plâtre. Puis Fresnes.
Condamné à mort sous une fausse identité,
il s'évade
en chemin vers la prison.
2 mois après, il était à Londres.
Il m'a raconté ça en souriant,
comme si c'était arrivé à quelqu'un d'autre.
Il demanda à repartir et fut de nouveau parachuté.
Son action au sein du CNR fut telle
que Winston Churchill a écrit dans ses mémoires
qu'il avait été le véritable ciment de la Résistance.
Il avait facilité les rapports entre des organisations opposées,
comme le Parti communiste et l'AS, l'Armée secrète.
Il a non seulement établi des contacts entre eux,
mais il les avait amenés à coopérer.
Il ne fallait pas que de la diplomatie pour y arriver.
Il fallait aussi la foi.
Cette foi si rare qui rend le sacrifice de la vie facile.
Plus tard, il fut arrêté sous sa véritable identité
et déporté.
Il revint dans l'état où l'on revenait des camps,
mais avec l'esprit et le cœur intacts.
Vous faites un admirable métier, monsieur Delmas.
L'histoire ne s'écrit plus, on la photographie.
Cependant, certains clichés ne peuvent pas ou ne doivent pas...
Je ne laisse jamais de pellicule dans mon appareil.
Monsieur Delmas...
cet homme n'est pas mort ici.
Vous comprenez ?
Aucune photo ne peut le montrer ici.
Intéressant.
Que suggérez-vous ?
Je vous demande de me donner ces clichés.
Monsieur le directeur,
sans appartenir à votre maison, je vous connais de réputation.
Les traditions de la presse n'ont plus de secrets pour vous.
Citez-moi un seul cas où un reporter photographe
ait rendu des clichés pris par lui.
Le journalisme n'est pas fait que d'usages et de traditions.
L'information ne se limite pas à tout dire et à tout montrer.
Il peut être parfois honnête de ne pas dire.
Vous n'êtes pas pour la liberté de presse ?
On a commis trop d'excès au nom de la liberté de presse.
Vous vous souvenez de cette campagne calomnieuse et haineuse
contre un ministre de la Ille ?
Souvenez-vous comment ça s'est terminé.
Trop tard pour craindre
le suicide de...
Vraiment, monsieur Delmas,
êtes-vous aussi cynique que vous le paraissez ?
Beaucoup plus. Bravo, Moreau,
vous aurez de l'avancement.
Qu'est-ce qui se passe à l'AFP quand on vous contredit ?
On discute, et celui qui a raison l'emporte.
Parfaitement démocratique. Ne parlez pas de l'AFP.
Elle contribue modestement au prestige de la France.
Moi, son directeur,
je vous empêcherai de divulguer ces photos.
Pierre...
puisqu'on te demande de rendre les photos...
Combien de millions ou de dizaines de millions
cela représente-t-il ?
Le petit nombre s'incline devant la majorité.
C'est bien cela aussi, la démocratie ?
J'aurais aimé que vous me le rendiez pour des raisons moins physiques.
Ne m'en demandez pas trop.
Moreau, je vais avoir besoin de vous.
De vous aussi, monsieur Delmas.
On ne va pas le laisser ici.
On le descend dans ma voiture.
La police va le découvrir mort au volant de ma voiture.
Je vais demander au maire de ne pas faire pratiquer l'autopsie,
vu la personnalité du mort et l'heure de sa vraie mort.
Merci, monsieur Delmas. Oublions notre petite discussion.
Moreau, soyez demain matin au bureau pour arranger tout ça.
Merci. On vous dépose quelque part ?
Non. Je vais prendre un taxi.
Je t'offre un verre. Attends.
Dans 10 minutes, on ne pourra plus s'en approcher.
Et alors ?
Je veux au moins être le 1er à faire sa photo.
Allons-y.
J'ai du boulot.
- Quel "boulot" ?
La voiture des journalistes démarre.
Cette nuit, tu t'es conduit comme le dernier des derniers.
En obéissant à ton patron, t'as perdu la chance de ta vie:
devenir riche.
Ça, c'est ton affaire, mais moi, je veux faire mon métier.
J'aimerais au moins vendre un reportage classique.
Je vais photographier la veuve. Elle ignore qu'elle l'est.
Je lui dirai, et quand elle pleurera, je prendrai une photo.
Il faut que d'ici une heure, j'aie vendu la photo du mort
et celle de sa veuve éplorée.
Tu m'as fait perdre des milliers. Laisse-moi au moins gagner ma vie.
Où habite-t-elle ? Aucune idée.
On ne peut pas dire que tu coopères.
On va s'arrêter prendre un verre. Je vais appeler pour avoir l'adresse.
Maintenant, si ça te gêne, tu peux laisser tomber.
Je vais venir avec toi pour t'empêcher de lui dire.
"Madame veuve Fèvre-Berthier ?" "Je ne suis pas veuve, monsieur."
"Vous pariez, madame ?"
Mon ami a de l'humour.
Tu as tort de jouer les cyniques.
Sonnette.
Qui êtes-vous ?
Des journalistes français. Des nouvelles de votre mari ?
Non, messieurs.
- Peut-on entrer ?
Oui.
Asseyez-vous, messieurs.
Ah non, monsieur, pas ça. C'est ridicule.
La porte s'ouvre.
Maman, laisse-moi un instant avec ces messieurs.
Mais... Je t'expliquerai.
Non. Je t'assure.
J'ignore si je dois vous remercier pour ce que vous avez fait
ou vous craindre.
Comment savez-vous ?
Je vous ai suivis toute la nuit.
Depuis que je vous ai vus avec M. McKimmie,
j'ai compris que vous, journalistes,
vous alliez essayer de savoir ce qu'était devenu mon père.
Je vous ai suivis.
Comment trouver un taxi ici ?
Prenez ma voiture. Suivons-le.
Où va-t-il ? Je ne sais pas.
Expliquez-moi. C'est long et compliqué.
Allons d'abord voir le laboratoire de nuit sur la 97e Rue.
Expliquez-moi.
Il n'y a rien à expliquer. Je me suis fait avoir.
Il n'allait jamais rendre les photos.
Quelles photos ?
Celles qu'il a prises chez...
Chez Judith Nelson ?
Comment le savez-vous ? Je sais tout.
Je ne voulais pas que maman sache. Que s'est-il passé ?
Il ne les a pas développées ici. Il va sûrement le faire chez lui.
Allons voir les grands journaux.
Il doit y avoir d'autres laboratoires de nuit dans New York.
Mais comment faire pour retrouver ce sale type
qui est dans la nature depuis... deux heures ?
Il a sûrement déjà vendu ses clichés.
Même s'il a dû réveiller pour ça le directeur de Life.
S'il est très fort...
il va attendre la parution des premières éditions,
avec le récit officiel de la mort de votre père,
avant de frapper le grand coup:
ses photos à lui et la vraie version.
Ça vaut vraiment des milliers de dollars.
Vous avez des regrets ?
Pardon.
Je pense que je sais où il est.
Il doit être au Pike Slip Inn
en train de cuver son whisky après fortune faite.
Musique jazz.
Tu n'as pas rendu le vrai rouleau ?
Tu les as vendues ?
Petite ordure !
Attention aux lunettes.
Venez, Anne. Nous n'avons plus rien à faire ici.
Sous-titrage: Éclair Vidéo
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