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Last night, Manuel Kaminski died.
He rose to fame in New York in the 1960s.
Kaminski, un des grands maîtres de la modernité classique, est mort.
Acabamos de recibir la noticia del fallecimiento de Manuel Kaminski.
- El amigo de Picasso tenía 89 años. - (japonais)
Le monde de l'art porte le deuil de Manuel Kaminski. Ses "Réflexions"...
Wielki Polak Manuel Kaminski nie zyje.
Quand il est devenu aveugle, il est retombé dans l'oubli.
Był jednym z najbardziej znaczących malarzy XX wieku.
(persan)
The French-Polish painter Manuel Kaminski
died yesterday under unclear circumstances.
Le monde s'incline devant un artiste
dont Picasso avait dit :
"C'est un menteur qui nous permet de saisir la vérité."
Kaminski était un petit garçon
quand il est arrivé à Paris en quittant sa Pologne natale.
Il a rencontré Matisse par l'intermédiaire de sa mère.
Elle était le modèle de Matisse, et le petit est devenu son premier élève.
Je n'en dirais pas plus.
Manuel essaya de se mettre au surréalisme.
Il travaillait vite et n'aimait pas la peinture à l'huile,
parce qu'elle sèche trop lentement.
Moi j'ai tout de suite vu en lui un talent énorme.
Breton est devenu son mentor.
Giacometti voulait le peindre, et Cocteau l'adorait.
Manuel peignait comme un obsédé,
mais sa première exposition fut un désastre.
Il n'y a que Picasso qui a acheté un tableau.
Vous imaginez un peu ?
Picasso considérait Kaminski comme le seul peintre moderne
qui n'était pas influencé par lui.
Matisse était sceptique,
mais a été convaincu par Picasso.
(Silva) Je lui disais toujours : "Manuel, conduit doucement."
Mais c'était comme de dire à un poisson qu'il devait apprendre à marcher.
Tous ces terribles accidents.
À la fin, on savait tous qu'ils n'étaient pas dus à la vitesse,
mais à ses yeux.
Manuel menait un combat permanent contre l'inévitable :
sa cécité progressive.
Votre première fois à New York ? Vous avez de la chance de m'avoir rencontré.
(Silva) Par l'entremise de Claes Oldenburg, sa collection "Réflexions 3" s'est faite connaître
presque par hasard dans une exposition de pop-art.
(TV) Si vous croyez vous y connaître en art,
alors venez jeter un coup d'œil à la galerie Leo Castelli.
Ce que vous y voyez s'appelle le pop art,
et voilà les artistes.
C'est un travail très sérieux traité de manière décontractée,
même si quelqu'un n'a pas l'air d'accord.
Manuel était furieux du titre que j'avais donné à l'exposition :
"Peint par un aveugle."
Mais finalement, c'est ce qui l'a rendu célèbre.
Pour mon père ça a été un choc
d'être connu dans le monde en tant qu'aveugle.
(Oldenburg) Manuel a pris New York d'assaut comme un tsunami.
Il est devenu incontournable.
Il influençait tout le monde. Les photographes se l'arrachaient.
Un peintre aveugle est en soi intéressant,
mais Manuel était une sensation.
C'est tout simple et pourtant si compliqué.
Je deviens aveugle et c'est ce que je peins.
(TV) Et c'est parti pour le jeu "Quel est mon métier ?"
À vous d'entrer, M. l'invité mystère ! Va-t-on vous reconnaître ?
- Est-ce qu'on parle de vous en ville ? - Oui.
Êtes-vous Kaminski, le peintre aveugle ?
- Oui. - Waouh.
(Oldenburg) Les quelques photos prises à New York
ont influencé divers artistes pendant des années.
Pour que vous écriviez sa biographie, Manuel Kaminski vous a révélé
de nombreuses choses sur son passé.
Voyez-vous, Manuel est un grand artiste mais aussi un très bon ami.
Les critiques l'adulaient, les collectionneurs le pourchassaient.
Tout le monde se bousculait à ses expositions.
C'est alors qu'il s'est retiré dans les Alpes suisses.
Kaminski était donc vraiment aveugle ?
Lisez mon livre.
On arrive à Bâle dans 20 minutes.
Pardon ?
On arrive à Bâle dans 20 minutes.
Vous avez fini de gueuler ?
Vous m'avez demandé de vous réveiller.
Oui, mais pas la peine de crier.
Vous allez me ranger ça, hein !
Vu ce qu'on paye, on pourrait au moins nettoyer pour nous.
C'est ça. Toi-même !
Péquenaud prétentieux. Ah elle est belle, la Deutsche Bahn.
Et que ça pète plus haut que son cul dès que ça porte un uniforme.
"Vous allez me ranger ça hein !"
(Sebastian) Pan!
Et voilà le rasoir qui merde !
Hé ho.
S'il-vous-plaît ! Il n'y a plus de courant dans la prise.
Il y a du courant, sinon le train n'avancerait pas.
- Non. - Si.
Quelle est votre sentiment impartial sur la décadence de la société ?
Vous sentez mauvais et vous perdez vos cheveux.
Je perds mes cheveux ? Quel abruti !
MOI ET KAMINSKI
CHAPITRE 1 LE CONTRAT
Qu'en pensez-vous ?
De mon point de vue d'éditeur, Kaminski est une mine d'or.
Il n'a pas de biographie. Il connaissait les plus grands :
Il était l'élève de Matisse, l'ami de Picasso, la muse de Breton.
Les premiers chapitres sont prêts. Il n'y a plus qu'à terminer le livre.
- Qui l'écrira ? - Moi.
- Monsieur... Zollner. - Zöllner.
J'ai découvert quelque chose.
Personne n'est au courant, et ceux qui le sont gardent le silence.
Au courant de quoi ?
Kaminski n'était pas aveugle, du moins quand il est devenu célèbre.
C'était de l'intox. Chapitre huit de mon livre.
Avez-vous l'accord de Kaminski ?
Sans problème. Mais là n'est pas la question.
Quelle est-elle ?
Il faut d'abord qu'il meure.
Qu'il meure ?
On est tous mortel, Monsieur Megelbach.
Quand il meurt, tout va se mettre en place.
Les magazines vont en parler, les collectionneurs vont surenchérir.
les investisseurs vont se réapprovisionner, les musées seront aux aguets.
Le Centre Pompidou et Guggenheim feront des expos posthumes.
Cette biographie aura un succès foudroyant.
Ce sera un raz-de-marée.
LIBRAIRIE DE GARE
Golo Moser.
Quand le soleil de la culture se couche,
même les nains projettent des ombres gigantesques.
Ah, Golo, Golo.
Grand romantique, tu arriveras trop tard.
Tu tiendras déjà mon livre dans tes mains.
Un classique avant même d'être sorti.
Et tu constateras que tout ce que tu as écris n'était rien.
Rien comparé à ma biographie de Manuel Kaminski,
l'artiste le plus emblématique du 20e siècle.
Chapitre huit. Les faux-semblants du monde.
Les rayons du soleil perce la voûte nuageuse.
Ce sera une belle journée.
La brume se disperse et laisse entrevoir
un superbe paysage de vallées et de collines.
C'est une contrée plantureuse.
Des prairies chaudes et humides où s'évaporent...
Tu vas sûrement m'attendre au wagon-restaurant,
mais ne compte pas sur moi.
J'ai à faire.
Je prends des trains toujours plus petit à des altitudes toujours plus hautes.
Il passe dans des gorges profondes et s'engouffre dans des tunnels sombres,
pour me conduire au seul, l'unique, le grand Kaminski.
Il inspirera un livre d'art phénoménal tiré à 500 000 exemplaires.
Il fera la une des journaux.
On se demandera l'origine d'un tel succès :
Et ce sera grâce à moi. Sebastian Zöllner.
Les livres de Golo Moser passeront pour de la diarrhée indigeste à côté.
Vous monterez mes valises.
Il me faut une couverture épaisse, un deuxième coussin et beaucoup de papier.
Comment on se rend chez Kaminski ?
Je suis attendu.
Mme Voegeli.
Je ne suis pas un touriste. Je suis son biographe.
Hugo.
Ah, j'adore la campagne.
En pleine nature, loin de tout, parmi des gens simples.
Des gens qui sont encore proches des animaux,
qui vivent sans se poser de questions.
Vous savez qui est Manuel Kaminski, quand même ?
Non? Ça vous dit rien, Mme Voegeli?
Derrière la maison, à une demi-heure de marche.
Le manoir avec le beffroi.
Il n'y a pas de route ?
Bonjour ?
Je peux monter ? Hé !
Stop !
Arrête de bavasser, toi !
Ben voyons !
Bonjour, je m'appelle Sebastian Zöllner.
Mhm.
Oh, charmant.
Monsieur Kaminski?
Vous le connaissez ?
Tiens. Qu'est-ce que vous faites ici?
On ne vous attendait que dans deux jours.
J'ai été plus rapide que prévu. J'espère que ce n'est pas gênant.
Vous auriez pu me dire qu'il y avait un chemin d'accès.
- Êtes-vous sa fille ? - Miriam Kaminski.
Attendez là, s'il vous plaît.
Impeccable.
C'est vous Zöllner ?
- Sebastian Zöllner. - Et nous vous attendions.
On peut commencer tout de suite. J'ai déjà tout préparé.
Vous devez m'excuser, vous me prenez au saut du lit.
J'ai essayé de m'endormir pendant deux heures,
j'ai pris un somnifère et je me suis levé.
Il me faut un café.
T'as pas droit au café.
Un somnifère juste avant de se lever ?
Vous êtes mon biographe ?
Je suis journaliste dans de grandes rédactions.
Je travaille sur votre parcours et j'aurais quelques questions.
Si vous voulez, nous pouvons commencer tout de suite.
Vous travaillerez surtout avec moi. Mon père a besoin de repos.
Plus pour longtemps.
- Je n'ai pas besoin de repos. - C'est bien ce que je disais.
C'est pas ce qu'a dit ton médecin.
Je vous serai gré pour votre assistance
mais votre père est mon interlocuteur privilégié.
- Il est incontournable. - Je suis incontournable.
Je suis un grand admirateur de votre père.
Ses tableaux ont changé ma vision des choses.
Foutaises !
Nous vous sommes reconnaissants de faire ce travail.
Il y a eu d'autres propositions...
mais votre éditeur vous a chaudement recommandé.
Je m'en félicite. Knut Megelbach est un vieil ami.
- Quel est votre nom, déjà ? - Sebastian Zöllner.
Mais nous devons convenir de certaines choses :
Nous désirons..
Nous désirons savoir précisément ce que vous comptez publier.
En échange de notre collaboration.
- Bien entendu. - (Miriam) Parfait.
C'est à moi que vous posez des questions. J'irais me renseigner si besoin est.
D'accord.
Où logez-vous ? Au village ?
Oui, au village.
Mais je veux bien coucher ici.
Parfait.
Nous nous verrons après-demain.
Zöllner.
- Vous avez quel âge ? - 31 ans.
- Pourquoi faites-vous ça ? - Quoi ?
Journaliste dans de grandes rédactions. Qu'est-ce qui vous motive?
C'est intéressant. On y apprend beaucoup de choses.
- J'ai jamais voulu rien faire d'autre. - Ah...
Ça s'est fait tout seul. Avant j'étais dans la publicité.
(Miriam) Tiens.
Ça va?
Je suis incontournable.
Il a du monde à lui tourner autour.
On se croirait à son enterrement.
Oh, salut, mon cher.
Hello.
Je m'appelle Robert McClure.
- Enchanté - Moi de même
S'agit-il du grand écrivain ?
C'est bien lui.
Son nouveau livre va sortir bientôt.
- Comment s'appelle-t-il ? - La peur des fraudeurs.
"La peur des fraudeurs" ? Un excellent titre.
Envoyez-moi une copie. j'en ferai une critique.
Merci beaucoup.
Bravo!
- Bravo. - Grandiose.
Anna est l'experte de mon régime.
On en voit de toutes les couleurs en venant chez vous.
Des contrôleurs bornés, des paysans demeurés, des indigènes folkloriques.
La tenancière de mon gîte par exemple, Mme Voegeli.
On a pas idée de s'appeler ainsi ! "Mme Voegeli".
Voegeli!
- Ah! - Toutes mes excuses.
M. Zöllner, je dois vous prier de...
Oh, oui pardon. C'est tout naturel.
Oh, désolé.
Dr. Voegeli, enchanté.
Robert m'a parlé de votre nouveau roman.
Eh bien, je n'appelerais pas ça un roman...
Vous connaissez Habakuk Wernicke ?
Le peintre de Cologne ?
Le reportage sur son décès spectaculaire était de moi.
Sa femme ne voulait parler à personne, mais j'ai insisté.
Vous voyez ? Je suis resté.
Je lui ai dit que j'écrirais sur son suicide qu'elle le veuille ou non.
Elle m'a lancé sa vaisselle à la figure.
Mme Wernicke ! Aïe ! Voyez.
Les veuves sont le pire cauchemar des biographes.
Une raison de plus d'être ici,
c'est qu'il n'y a pas de veuve à l'horizon.
Hm ?
Je veux dire...
Allons-y !
Chanel ?
- Plaît-il ? - Votre parfum ?
Quoi ? Non.
Vous devriez rentrer tant qu'il fait encore jour.
- Je me débrouillerai. - La route n'est pas éclairée.
Il a raison. Vous devriez redescendre.
Très bien.
Alors.
Merci pour le repas.
On y va.
Quelle bande de fayots. Flagorneurs ! Lèche-bottes !
Tous là à lui tourner autour.
Le pauvre vieux, je le plains !
Heureusement pour lui, je suis là.
Hop là.
Tiens, elle ne fait plus la gueule.
Désolé.
Qu'est-ce que t'as à me regarder ?
Merde !
Ah!
CHAPITRE 2 RÉFLEXIONS
Allô, c'est Elke.
Sebastian, répond, c'est important !
Deuxième message, hier à 16:40.
Katusek de l'Abendkurier. Cher M. Zöllner.
- Votre critique de Golo Moser est en retard. - Il est foutu maintenant.
- Rappelez-nous. - Je devrais me plaindre à la Deutsche Bahn.
Troisième message, aujourd'hui à 17:11.
(Elke) Allô. Sebastian, je t'en prie.
- Oui ? - (Elke) Il faut qu'on parle.
Oh, Elke. Comment t'as eu ce numéro ?
Peu importe. Il faut qu'on parle.
C'est pas le moment. Je suis très occupé.
- Maintenant ? - Évidemment.
Une seconde.
Ça, c'est une belle toile.
- (Elke) Sebastian ? - Oui ?
Je voulais déjà te joindre hier.
Tu savais que je faisais du yoga, et tu en as profité pour partir.
Je t'entends mal.
La ligne est mauvaise.
Ce n'est pas un portable.
- La ligne est bonne. - Ah oui ?
Elke ?
- Une seconde. - Sebastian ?
- Tu es toujours là ? - Oui.
- Il s'agit de l'appartement. - Je peux te rappeler demain ?
Je reviens la semaine prochaine, on aura le temps de parler.
- Non. - Hein ?
Tu ne reviendras pas. Tu n'habites plus ici.
Tu avais dit que tu habitais seulement temporairement ici.
- Elke, c'est notre appartement. - Tu as eu besoin d'argent ?
Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
- As-tu jamais payé le loyer ? - J'ai repeint la salle de bain.
Non, tu l'as fait faire par un employé que j'ai payé d'ailleurs.
Sebastian ?
- C'est un règlement de compte ? - Et pourquoi pas ?
De plus...
j'ai rencontré quelqu'un.
Je sais que c'est pas facile. Je ne voulais pas te le dire au téléphone.
Je vais oublier cette conversation.
Tu n'as pas appelé, j'ai rien entendu.
Walter a dit que si tu reviens
il te met dehors lui-même.
- Walter ? - Il emménage dimanche.
C'est pas possible.
- J'y crois pas. - Tu devrais.
- J'ai fait tes affaires. - Quoi ?
- Je te les amène à l'Abendkurier. - Non, pas à la rédaction !
- Où je suis censé aller ? - Je sais pas.
- À l'hôtel. Chez un ami. - Chez quel ami ? J'y crois pas !
Je me répète trop.
Je ne peux pas croire que tu en sois capable.
Jusqu'ici moi non plus. Mais finalement si.
Comment ça se passe avec Kaminski ?
On s'entend très bien.
Manuel m'aime bien, je pense.
Il est incontournable.
La fille est chiante. Elle se met entre nous.
Je dois m'en débarrasser.
Bonne chance, Sebastian.
Tu en auras besoin.
Qu'est-ce que ça veut dire ? Attends, Elke!
C'est pas croyable. Walter !
Elle a fini par trouver quelqu'un
qui supporte ses monologues sur l'ayurveda et les films japonais.
Un bobo qui fait du yoga et bouffe du tofu.
Mais pourquoi doit-il s'appeler Walter ?
Et le deuxième oreiller n'est même pas là !
Il faut effleurer la toile, l'effleurer.
Il est temps de prendre des décisions importantes.
Comment le soleil va-t-il éclairer la montagne ?
"Bonne chance. Tu en auras besoin"
Ah, Elke. Tu ne me méritais pas.
Je suis sûr que tu regrettes déjà, mais je ne te rappellerai pas.
Il faut avoir confiance en soi.
Quand on a confiance en soi, tout devient possible.
Tout, à condition d'y croire.
Non, Elke. Je te rappellerai pas.
Parce que j'écris un livre. Mon livre.
"Pourquoi faites-vous ça, Zöllner ?"
Parce que j'en suis capable, Monsieur Kaminski.
Parce que j'en suis capable.
Tu es ma chance.
Dommage que tu doives mourir.
J'aime Manuel comme mon père.
Vous pouvez enregistrer ça : "Comme mon père".
Bon. Je le connais depuis la fin des années soixante.
J'avais 18 ans. Papa dirigeait encore la galerie.
Il était fier d'exposer du Kaminski.
(Sebastian) Et est-ce que Kaminski était fier d'être exposé chez toi ?
Allez-y.
- Monsieur Zollner... - Zöllner.
J'ai connu beaucoup d'artistes, mais un seul génie.
J'espère qu'il ne me drague pas.
Manuel est un grand.
Parfois je me dis que David est le plus grand, ou Lucien ou Tom.
Parfois je me dis que je suis le plus grand,
Mais alors je repense à Manuel et je me rends compte que
on est rien à côté de lui.
- Vous connaissez ? - Bien sûr.
Je me dis aussi souvent que je suis le plus grand.
Je parlais du tableau.
"La mort en eaux blafardes."
Je ne le vendrai jamais.
(Sebastian) Sauf si on passe par ton plumard, je parie.
Vous m'excuserez.
La prochaine fois prenez rendez-vous.
La semaine prochaine, je suis chez Manuel. Il m'a invité.
Oh, mon Dieu.
Et il coûte combien, "La mort en eaux blafardes" ?
Je l'achèterai quand je serai riche. Peu importe le prix.
Je plaisante.
Vous n'en avez pas fini avec moi !
- (Sebastian) Vous connaissiez Kaminski? - (Femme) Manuel.
Mon dieu, ça doit bien remonter à 30 ans.
Ça remonte à plus de 50 ans.
- Pas tant que ça. - Oh si, vous pouvez calculer.
Et vous écrivez sur lui ?
En effet, je suis son bio...
Il disait toujours
qu'il serait longtemps méconnu,
puis soudainement célèbre et ensuite de nouveau oublié.
Hop-là !
Et écrivez aussi qu'on ne pouvait pas savoir...
Quoi ?
qu'on peut vivre aussi longtemps.
(Sebastian) Oh non, ces fans de musique atonale.
J'ai demandé à Dominik qui était ce type prétentieux.
- Il a répondu : "Kaminski." - Comme si c'était le nouveau messie.
Ce n'était pas la première fois qu'on jouait notre composition dans ce théâtre.
Intéressant.
- Et lui il avait un sourire narquois. - Quel poseur !
Le genre qui vous prenne de haut.
- Avant d'avoir accompli quoi que ce soit. - Bouffi d'orgueil.
Mundus vult decipi.
On travaillait à l'époque sur notre suite symphonique.
La première a eu lieu à Donaueschingen.
Pierre Boulez était chef d'orchestre.
- Nous parlions de Kaminski ? - Oui, oui, oui, Kaminski.
J'ai bien compris ? C'est vous qui réglez l'addition ?
Prenez ce que vous voulez, M. Silva... euh Dominik.
Je peux vous appeler Dominik ?
Comment un petit vieux peut-il manger autant ?
Vous avez fait beaucoup pour Manuel ?
Les gens comme lui trouvent toujours des gens comme moi.
Il considérait ça comme une dette
que le monde avait envers lui. - Vous avez payé son loyer ?
C'est arrivé.
Et aujourd'hui, vous êtes...?
Les temps changent.
D'où le connaissiez-vous ?
Par Matisse.
- Et ses tableaux ? - Pas renversant.
Au début, il peignait des trucs assez mauvais.
Du surréalisme boursouflé. Des hommes de dingue.
Mais ça a changé avec Therese.
Qui était Therese ?
Mon dieu, elle était tout.
Une femme merveilleuse. Exceptionnelle.
C'est elle qui a donné au talent de Manuel du contenu.
Même si elle ne l'avouera jamais.
Je ne savais pas.
Dans ce cas, il faut que vous repreniez le tout depuis le début.
Un beau jour, il est venu à une représentation.
Il était accompagné par... par...
Therese Lessing.
Une femme intelligente en vérité.
Je ne sais pas ce qu'elle lui trouvait.
C'était avant-garde dans le meilleur sens du terme.
Antibourgeois ! Une sorte de messe noire.
Mais lui et elle n'ont pas arrêté de rire.
Jusqu'à ce qu'on les expulse.
Dehors !
L'ambiance était déjà électrique entre ces deux-là.
Ou justement pas électrique. Vous me suivez ?
Au bout d'un an, ç'en était fini avec elle.
Si vous voulez mon avis,
il ne s'en est jamais remis.
Si chacun a dans sa vie une catastrophe décisive,
alors Therese a été la sienne.
(Sebastian) "Si chacun a dans sa vie une catastrophe décisive,
alors Elke a été la sienne."
Pourquoi l'a-t-elle quitté ? Pourquoi ?
Qu'est-ce que j'en sais, M. Zöllner ?
Il y a tant d'explications ! Tant de versions !
La vérité est en général plus banale.
Nous pouvons vous faire écouter autre chose.
Un mot de plus sur vos foutues compositions
et je vous balance le dictaphone dans la gueule.
Après la mort de Therese, il s'est marié.
Depuis on entend plus parler de lui.
Therese est morte ?
Qu'est-ce que vous lui voulez exactement ?
Aucune idée de ce que ces vieux schnocks vous ont raconté.
Bon appétit !
À l'époque, Manuel réussit à persuader tout le monde
qu'il deviendrait un grand peintre.
Il fallu lui donner ce qu'il voulait.
Il n'y a que Therese qui lui a résisté.
J'ai menti à Manuel
quand je lui ai dit que Therese était morte.
Therese est vivante ?
Monsieur Zöllner,
en vérité, nous ne sommes plus là, nous autres.
La vieillesse est une chose absurde.
On est là
mais on est plus là.
Comme des fantômes.
Êtes-vous Therese ?
Mais non !
Quand elle l'a quitté,
Manuel a voulu se suicider.
Ah vraiment ?
Il a fallu que Dominik lui dise qu'elle était morte
pour qu'il arrête de la chercher.
Avez-vous une photo d'elle ?
Demandez-lui, peut-être vous en enverra-t-elle une.
À qui dois-je demander ?
Mais, à Therese.
Elle est donc toujours vivante ?
Mais oui. Dans le nord.
Sur la côte.
Vous avez son adresse ?
J'ai même son numéro de téléphone.
C'est ainsi que Manuel m'a peinte.
J'étais à l'époque belle à peindre.
Aujourd'hui c'est dans le tableau que je suis belle.
CHAPITRE 3 LE MANOIR
M. Kaminski ne se sent pas bien.
Vous avez entendu ?
Je préfère parler directement à Mme Kaminski.
Il fait bon vivre ici.
L'air pur. La montagne. Le jardin.
Et Miriam.
Tu n'es plus toute jeune, mais qu'est-ce que tu es belle !
Et intéressée. Ça se sent.
Miriam Zöllner. Ça fait bon effet.
Ou alors Sebastian Kaminski ?
Les jours de Manuel sont comptés.
Il nous reste son manoir, sa fortune et ses tableaux.
Je vais gérer l'héritage.
Le manoir deviendra un musée. En tous cas en partie.
Le salon sera mon bureau.
J'aurai enfin le temps d'écrire un grand livre.
Un livre épais, mais pas trop.
Une peinture de beau-papa fera la couverture.
Ou alors une peinture plus classique ?
Velázquez ? Vermeer ? Tintoretto ?
(Fantaisie en fa mineur de Franz Schubert)
Un titre en lettres rouges.
Avec un gaufrage et une reliure brochée au fil.
En édition limitée.
Avec mes relations, j'aurai de bonnes critiques.
Mais d'abord je vais te libérer de ta solitude, Miriam.
(Miriam) M. Zöllner?
Vous ne deviez revenir que demain.
Je voulais juste dire bonjour.
Bonjour.
Je pars dans une heure et revient demain.
- Je voulais parler à votre père. - Il ne se sent pas bien.
Oui, oui. C'est l'heure de sa sieste.
C'est l'heure de sa sieste.
- Où allez-vous ? - À l'inauguration de la Fondation Kaminski.
Ça pourrait être intéressant pour votre livre.
- Sûrement, oui. - Parfait.
Bon je vais aller me promener.
Je pourrais d'abord utiliser vos toilettes ?
Anna.
Je peux vous appeler Anna ?
Sebastian. Appelez-moi Sebastian.
Le repas d'hier était délicieux.
Pouvons-nous parler ?
Si vous avez quelque chose à faire, vous pouvez le faire aujourd'hui.
Vous pouvez prendre votre journée...
- 200. - Hein ?
Vous me prenez pour qui ?
200, et vous ne me revoyez pas jusqu'à demain midi.
C'est beaucoup d'argent.
- 250. - C'est beaucoup trop.
300.
- D'accord, 200. - Non, 350.
C'est à prendre ou à laisser.
J'ai oublié ma sacoche.
Eh bien rentrez.
Pourquoi est-ce que la voiture est encore là ?
Elle est partie en train.
Ma sœur a appelé.
Elle a besoin de mon aide.
Si vous voulez y aller, je peux rester à son chevet.
Merci de ton offre, Miriam, mais je ne peux pas accepter.
Hmmm.
Pouah !
La renommée mondiale de Kaminski repose sur le mensonge de sa cécité.
Ce n'était qu'un mythe. Point.
"Quand la légende dépasse la réalité,
alors on publie la légende !"
"Cher Claes, merci pour votre aide à New York.
Je dois néanmoins ajouter que je trouve votre œuvre sans valeur.
Pardonnez ma franchise, mais dans notre profession
les mensonges de connivence sont les péchés les plus graves. Manuel."
Pour Manuel, tout ce qui peut être imaginé est réel. Merci cher ami. Pablo.
Picasso ?
Matisse, Stravinski...
Connais pas.
Chaplin, Camus...
Connais pas.
Therese Lessing.
"Manuel, ne pleure pas en lisant ces lignes.
Tu as toujours pleuré facilement, mais cette fois c'est mon tour.
Il va de soi que c'est fini entre nous."
Elke, ne pleure pas en lisant ces lignes.
Tu as toujours pleuré facilement mais cette fois c'est mon tour.
Il va de soi que c'est fini et notre union se meurt.
Mais ça ne veut pas dire...
"...que nous ne gravissons pas chacun notre chemin,
en rencontrant d'autres personnes, en rêvant la nuit
et en accomplissant tout ce que peut accomplir une marionnette."
(Sebastian) Tiens-moi pour mort. Ne m'appelle pas. Ne me cherche pas.
Le plus beau dans notre amour était sa passion enflammée.
Ton Sebastian.
Un atelier souterrain.
Une petite odeur de renfermé.
Pas de trace de thérébentine.
Des pinseaux secs, des palettes rèches.
Des souris mangent de la couleur. On a pas peint ici depuis longtemps.
Du verre cassé
provenant sans doute d'un instrument d'optique comme une loupe.
Waouh.
On reconnaît la patte de Kaminski, même si le style n'a rien à voir.
Un autoportrait plein d'angoisse et de douleur :
Il est terrifié, brusque, furieux.
Non signé,
même pas au verso.
Non daté et introuvable dans son répertoire.
Ses dernières œuvres. Ça doit valoir une fortune.
Si il les signe, elles n'auront pas de prix.
Kaminski a donc continué à peindre.
Bien plus longtemps qu'on ne le pensait.
Soit il pouvait voir ou alors
il peignait sa cécité.
"La série aveugle."
Sa cécité commençait à lui peser.
Ça le révulsait.
Les railleries qu'ils subissaient ont fini par percer l'armure.
Il leur répondait avec de l'humour noir
Et finalement...
il s'est résigné.
Tout droit dans l'axe. Avec angles droits. Sans ligne convergente.
CHAPITRE 4 MOI
Qui est là ?
C'est moi, Sebastian Zöllner.
Anna devait aller chez sa sœur et elle m'a demandé de la remplacer.
Pas de problème.
Qu'est-ce que c'était ?
De quoi parlez-vous ?
Vous n'avez pas entendu ? Ce dit, dit, dit, dit, dit.
Je suis là, si vous avez besoin de quoi que ce soit.
Je n'ai besoin de rien. Ah la grosse vache !
- Pardon ? - La grosse vache.
En plus elle ne sait pas cuisiner. Combien l'avez-vous soudoyée ?
Je ne vois pas ce que vous voulez dire. On peut commencer ?
Si vous me soufflez encore à la figure, je ne vous parle plus.
- Vous étiez à la cave ? - À la cave ?
- Ça se sent. - Quelle cave ?
Elle sait très bien qu'on ne peut pas la renvoyer, cette gourde.
Personne ne veut venir travailler ici.
- Et la façon dont elle regardait Voegeli... - Ah, vous avez remarqué ?
Tout le monde l'a remarqué, non ?
Parlez-moi de Matisse. Il était un bon maître ?
Ah, cette maison à Nice.
Je me disais que je voulais vivre comme ça moi aussi.
Où sommes-nous ?
Pardon ?
Ha ! Mais bien sûr que vous étiez dans la cave.
Dois-je revenir plus tard ? Ou pouvons-nous commencer ?
Où est Voegeli ? Il devrait être là depuis longtemps.
Dr. Voegeli. Le rendez-vous.
- Ça ne va pas être possible. - Je suis son médecin.
On est en plein travail. Il doit se concentrer.
- J'y vais. - Non. Il ne faut pas l'interrompre.
Tous ses souvenirs lui reviennent.
Vous comprenez, n'est-ce pas ?
Le docteur a dû annuler sa visite.
Pouvons-nous parler de Therese Lessing ?
- On peut parler de Therese ? - Vous êtes fou.
Elle est vivante.
- Qui ça ? - Therese.
Elle est vivante, au nord sur la côte. J'ai même son adresse.
Dominik Silva vous a raconté qu'elle était morte, mais il a menti.
Foutaises !
Je vais bientôt la voir. Je pourrai tout lui demander.
Racontez-moi seulement ce qui s'est passé à l'époque.
Qu'est-ce que vous imaginez ?
Vous ne voulez pas connaître la vérité ?
Je serai chez elle la semaine prochaine. Je pourrai lui demander.
Les médicaments sont à côté du lit.
- Euh, oui, à côté du lit. - Idiot.
Mettez-les dans une valise.
- Pourquoi ? - Parce qu'on part la voir.
- Vous n'êtes pas sérieux. - Et pourquoi pas ?
Eh bien, vous êtes souffrant.
Vous ne vous êtes pas trompé ? On ne vous a pas menti ?
Je sais reconnaître un mensonge...
Ah.
Elle vit et veut vous parler. Elle me l'a dit elle-même.
C'est curieux de la savoir en vie.
Curieux et déplaisant.
Vous êtes célèbre.
- C'est ce que vous vouliez. - Hum ?
Être célèbre veut dire avoir des gens comme moi à vos côtés.
Et alors ?
Vous êtes sûr de vous ? Un tel voyage est...
Les clés de la voiture sont à côté de la porte.
Dans dix minutes.
Therese...
(femme) Non.
(Kaminski) Zöllner ?
J'arrive.
CHAPITRE 5 L'ENLÈVEMENT
Vous embrayez trop tard.
- Vous voyez bien.
Ma mère était polonaise.
Je sais. C'est elle qui vous a donné la passion de la peinture.
Elle m'a confié des pinceaux et de la couleur
pour que je puisse m'occuper tout seul.
J'étais un petit peu obsessif.
En tous cas, je n'était pas un enfant facile.
Ma mère était professeure de chant. Elle m'avait pourtant interdit de chanter.
Quand ses élèves venaient, je me cachais dans l'armoire.
Avec Matisse c'était pareil. Il ne voulait plus me voir.
Mes tableaux ne lui plaisaient pas.
Mais je n'ai pas voulu partir.
Vous savez ce que c'est quand on s'entête ?
Ça permet d'accomplir plein de choses.
Dans mon reportage sur Habakuk Wernicke...
Matisse était imposant, il était absorbé par ses pensées.
Mais ça m'était égal.
Un jeune artiste est une personne bizarre
rendue à moitié folle par l'ambition et la cupidité.
(Sebastian) Franchement Professeur Komenew,
trouvez-vous que Kaminski est un grand artiste ?
Relativement. Ses "Réflexions" étaient une bonne idée de départ.
Sa technique était grandiose, mais finalement assez stérile.
Il y a deux ans j'en ai fais le thème de mon séminaire.
Les élèves étaient enthousiastes.
Mes élèves étaient perplexes. Il ne leur disait rien.
(Komenew) Parce que franchement, s'il n'était pas devenu aveugle...
Vous avez de la monnaie pour le péage ?
Conversation avec le dernier représentant du modernisme classique.
Qui aurait pu prévoir un coup comme ça ?
Sebastian Zöllner, sur une route de nuit.
Seul avec le plus grand peintre de tous les temps.
Un des plus grand. Un des grand.
Et avec ses œuvres secrètes.
Moi et Kaminski.
- Il y a du café ? - Bonjour.
- C'est faisable. - Qui êtes-vous ?
Sebastian Zöllner.
Et où allons-nous ?
Chez Therese, votre...
Nous... C'était votre idée.
Je voulais juste aider.
On fait demi-tour ?
Puis-je petit-déjeuner ?
- À la prochaine station-service... - Petit-déjeuner !
- Zöllner, c'est ça ? - C'est ça.
Peignez-vous ?
J'ai arrêté quand ils ont rejeté ma demande d'inscription à l'université.
C'était peut-être une erreur.
Sûrement pas.
Je peignais avec des nuances de couleurs dans le genre d'Yves Klein.
Ça a plu à certaines personnes
- Mais c'était puéril... - Je m'en doute.
Petit déjeuner.
Deux cafés et cinq croissants. Le café pas trop clair.
Personne ne s'est jamais plaint de mon café.
Oui, je vois pas en quoi ça me concerne
(homme) Mon cher ami, la prudence est mère de sûreté.
Le Malin se cache dans la facilité.
- Voici Karl Ludwig. - Appelez-moi Karl Ludwig.
- Il va nous accompagner un temps. - Oui.
- Je peux savoir où vous allez ? - Non.
- Bien entendu. - Où allez-vous ?
C'est personnel.
- Je vous comprends, mais... - Ça ne vous regarde pas.
Nous ne prenons pas d'autostoppeur.
Donnez m'en une aussi.
- Vous ne devriez pas fumer. - En effet.
Eh.
Si je peux me permettre, vous deux
vous faites un duo improbable.
Vous n'êtes ni parent, ni maître et élève,
et vous ne travaillez pas ensemble non plus.
Et lui me rappelle quelque chose. Mais pas vous.
C'est logique.
Redonnez-moi les cigarettes.
Quel étourdi ! Je vous prie de m'excuser.
120 km/h, 115 au moins.
Oups, vous allez dérouiller. Les français sont sans pitié.
Salopards ! Sur une ligne droite !
Ce sera à vous de payer, Zöllner.
Rassurez-vous, une grande partie de la vie n'est qu'un vaste gâchis.
Un gâchis et un jeu de dupes.
Nous rencontrons le Malin et nous ne le reconnaissons pas.
- Je continue ? - Non.
Si.
Vous disiez que vous n'avez pas eu la vie facile.
Ça me rappelle ma première exposition.
Un échec cuisant !
- Et ça vous a marqué ? - Je m'y suis fait.
Je savais que mon temps viendrait.
L'ambition est comme une maladie infantile. On la surmonte et on en ressort renforcé.
- Certains ne la surmontent jamais. - Ha.
Et puis vous aviez Therese.
Je veux rentrer.
- Excusez-moi. - Pas d'excuse. Ramenez-moi à la maison.
Peut-être qu'on pourrait en parler calmement ?
Vous ne voyez vraiment plus rien ?
Des formes, des couleurs parfois.
- Des silhouettes, quand j'ai de la chance. - Vous n'êtes pas totalement aveugle.
Le sens de la vue est globalement surestimé.
Soudain tout est devenu flou.
Vous avez pensé que c'était la fin du monde ?
Et vous savez quoi ? C'était la fin du monde !
On fait demi-tour ?
On continue.
Quoi ? Mais vous disiez...
J'ai deux jours de battement donc j'ai du temps.
Je pourrais venir avec vous.
Vous, fermez-la !
Amenez-moi aux toilettes.
Karl Ludwig, vous descendez.
Vous voulez l'insulter ?
Vous m'insultez.
Il ne vous a rien fait.
Une seconde.
- Dois-je vous aider ? - Ce serait encore mieux.
- Auriez-vous un peu de... - Je n'ai pas d'argent sur moi.
- Il y a un problème ? - Non, non, Monsieur.
Zöllner ?
Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?
Qu'est-ce qui se passe ?
Zöllner, êtes-vous mort ?
- La police ? - Mais non, bordel !
Vous avez pas compris qui c'était ?
Appelez un taxi. On doit le rattraper. Connasse.
Zöllner !
(Kaminski) Qu'est-ce qu'il y a ?
Ne faites pas comme si vous ne saviez pas.
Vous savez toujours tout d'habitude.
- (comme Karl Ludwig) "Cher Monsieur" - (femme) Le taxi arrive.
- Un franc pour le téléphone. - C'est honteux.
En joue.
Feu.
"Une grande partie de la vie n'est qu'un vaste gâchis."
"Nous rencontrons le Malin mais nous ne le reconnaissons pas."
- Il faut que je m'allonge. - C'est tout ce qui vous vient à l'esprit ?
- Il nous faut une voiture. - Je veux aller dans un hôtel.
Non, mais vous vous rendez compte ce qu'on a perdu ?
Vous vous rendez compte ce que ça veut dire pour moi ?
Pour vous ? Je croyais que c'était ma voiture.
Oui, bon. C'est vrai.
Mais il y avait toutes mes notes dedans. Par exemple.
Ma machine à écrire. Mon avenir, putain !
Bah, vous êtes jeune.
Il est une heure.
- Pas encore. - À une heure pile je fais ma sieste.
Ça fait quarante ans que ça dure et ça ne va pas changer.
Ça nous retarde.
Je peux aussi me faire reconduire chez moi.
Bon d'accord.
À l'hôtel. Le meilleur du coin, d'accord ?
Le meilleur hôtel.
Bien. Je vous amène au meilleur de chez meilleur.
Je n'en aurais pas accepté un autre
Allez-y, Monsieur.
- Quelle vue splendide ! - C'est pas pour rien qu'on l'appelle l'hôtel Bellevue.
- Magnifique. Vous voyez le portier en livrée ? - Il y en a même deux.
Quand il y a des visites d'état, c'est ici qu'ils descendent.
Au revoir, Messieurs.
(Sebastian) Une belle moquette !
J'adore l'art déco. J'aimerais que vous puissiez le voir.
- Bonjour, Monsieur. - Bonjour.
Deux chambres, et des journaux, s'il vous plaît.
Nom et adresse, s'il vous plaît.
Oui.
Et un deuxième oreiller dans ma chambre.
- Mais... - Non, pas de porteur, merci.
Nous n'avons plus de bagages.
Merci.
Incroyable, un authentique Chagall.
Il y a plus d'originaux de Marc Chagall que de copies en circulation.
Attention à la marche.
Il y a une odeur bizarre, ici.
Vous êtes sûr que c'est un bon hôtel ?
Mais bien sûr. Un cinq étoiles.
Qu'est-ce qu'il y a ?
Le vieux monsieur. - Quoi ?
- Le vieux monsieur !
- Vous devriez aller le voir. - Pourquoi ?
Mais... il a quelqu'un avec lui.
Vous devriez la mettre à la porte.
Sinon nous nous en chargerons.
- Vous ne voulez pas dire que... - Mais si ! Précisément !
Son atelier était toujours très bien rangé.
Sauf quand des journalistes venaient. Là il le mettait sens dessus dessous pour les photos.
C'est ce qui lui donnait cette aura.
Ça et ses yeux noirs de dieu antique.
Pablo était le seul mégalomane
qui avait raison de l'être.
Approchez, Zöllner.
Voici Jana.
Et voilà Manuel.
Oh, Zöllner, vous avez bien de la chance d'être jeune.
Ça ne va pas du tout.
Le concierge s'en est aperçu. C'est lui qui m'a mis au courant.
Dites-lui qui je suis.
Je plaisante.
Eh bien Jana, il va vous falloir y aller.
- Merci. - Oh.
Je vous suis très reconnaissant.
Venez avec moi, s'il vous plaît.
Ne vous inquiétez pas, il a déjà payé.
Je veux savoir quelque chose, Jana.
Jana ? Je peux vous appeler Jana ?
Qu'est-ce qu'il vous voulait, Jana ?
Qu'est-ce que vous faisiez ?
- Ben vous avez bien vu, non ? - Oui, mais avant ?
- Vous avez sûrement fait plus que ça. - Bien sûr que non.
Vous avez vu quel âge il a ?
C'est quoi votre problème ?
- Je peux voir le dessin ? - Pourquoi ?
Attendez.
- Personne n'a commandé ça. - Mais si. Double portion même.
En fait nous n'avons pas de service à la chambre.
Mais il a dit qu'il paierait un supplément.
Entrez ! C'est pas trop tôt !
Entrez avec le repas.
Il faut que vous me découpiez la viande. Pas maintenant, Zöllner !
(Kaminski) Merci.
(Megelbach) Zöllner, ça fait plaisir. Comment ça progresse ?
Très bien. Mieux que prévu. Ça fera sensation.
- Il est déjà mort ? - Non, ça non.
Mais j'ai des tableaux. enfin j'en avais.
- J'ai des tableaux inédits. - Aha. Intéressant.
Vous voyez, Manuel est le seul mégalomane
qui a raison de l'être.
C'est qui en fait ?
- Seul... - Il fait pas partie de votre famille, si ?
- J'ai eu des frais. - Quoi donc ?
- Des dépenses imprévues. - La ligne est mauvaise.
Je suis sûr que ce sera grandiose. Bonne chance !
Donnez-moi le dessin. S'il vous plaît.
- Bonjour, Miriam. - Je veux parler à mon père.
- Comment allez... - Tout de suite ! Immédiatement !
Vous savez que mon père a un cœur fragile ?
Vous êtes un criminel. C'est un enlèvement.
Ne soyez pas ridicule ! Un enlèvement ?
- On fait un voyage ensemble. - C'est intolérable.
Elle ne se rend pas compte qu'elle vit dans une prison.
C'est regrettable à son âge d'être aigri à ce point.
CHAPITRE 6 À-COUPS
La lumière doit traverser de nombreuses lentilles
pour que nous puissions nous représenter fidèlement une image.
Mais la réalité n'a jamais ressemblé à une photo.
- Vous arriverez à tout finir ? - Oui, merci.
La vérité... merci
La vérité se trouve
dans l'atmosphère.
C'est-à-dire dans les couleurs et non dans le dessin.
Et pas du tout dans les lignes de fuite.
- Enregistrez-vous ça, Zöllner? - Chaque mot.
Nous n'avons pas encore parlé de votre mariage, Manuel.
Il est bientôt une heure.
- Je dois m'allonger. - Je sais bien.
- On va aller directement dans l'appartement. - Je veux prendre un hôtel.
Alors paye-le, sale radin !
On va aller chez moi. Ça vous plaira sûrement.
Je suis peut-être vieux, Sebastian, mais je ne suis pas radin.
Je ne l'ai jamais été.
- Pouvez-vous voir ? - Êtes-vous un imbécile ?
C'est une question de perspective.
La lumière de la connaissance doit traverser plusieurs lentilles.
Donnez-moi une cigarette.
Vous ne devriez pas fumer autant.
Plus vite j'en aurais fini avec la vie, mieux ce sera.
Vous êtes d'accord, non ?
Je voulais peindre une série d'autoportraits
réalisée par imagination.
Personne ne sait à quoi il ressemble.
Nous avons tous une image très déformée de nous-mêmes.
D'habitude on s'efforce
de prétendre le contraire avec toute une série de combines.
Mais quand on fait le contraire,
c'est-à-dire quand on peint l'illusion qu'on a de nous-mêmes
aussi précisément que possible avec forces détails...
Vous comprenez ? Un portrait sans en être un.
Vous imaginez ? Mais ça ne donnerait rien.
Vous avez essayé au moins.
Comme le savez-vous ?
Une supposition.
Oui, je l'ai déjà essayé.
Mais on doit reconnaître quand on a échoué.
- Miriam les a incinéré. - Vous êtes sûr ?
Je lui ai demandé de le faire et je ne suis pas retourné à l'atelier depuis.
Mais ce serait dommage. Tous ces autoportraits.
On devrait les conserver précieusement au lieu de les détruire.
Il n'y a pas de quoi être triste.
C'est ça que je veux vous dire.
Prendre la mesure de son propre talent.
Personne ne peut venir à votre aide pour ce genre de choses.
Une bonne idée ne suffit pas.
Tout le monde en a.
Ce qui importe, c'est...
quel sorte de peintre je veux devenir.
Pour sortir de la médiocrité.
Comment peut-on estimer ça tout seul ?
Quel est votre but, Sebastian?
Dans la vie. Dans votre avenir sur lequel vous travaillez ?
Eh bien.
Je veux accomplir quelque chose.
Quelque chose d'important, qui restera.
J'en sais rien.
Vous avez beau ne rien savoir,
ça m'a l'air d'être assez concret, déjà non ?
Vous connaissez l'histoire de l'élève de Bodhidharma ?
De qui ?
Bodhidharma était un sage indien en Chine.
Un jeune paysan voulait devenir son élève mais il refusa.
Le jeune le suivit partout.
Muet et soumis, pendant des années.
Qu'il pleuve, qu'il neige. En vain !
Un beau jour, il en était arrivé à un tel stade de désarroi
qu'il se prosterna devant Bodhidharma et lui dit :
"Maître, je ne possède rien."
"Eh bien débarrasse-t-en !"
Et là il trouva l'inspiration.
Mais s'il ne possède rien, de quoi peut-il se débarrasser ?
Ça prend du temps d'arriver à réaliser un bon tableau.
Je ne faisais pas partie des très grands.
Je n'étais ni Caravaggio ni Goya.
Mais de temps en temps, je n'ai pas été mauvais.
C'est déjà quelque chose.
Et tout ça grâce à Bodhidharma.
- Je le citerai. - Non.
Vous ne devez pas le citer, Zöllner.
Vous devriez l'apprendre.
On apprend par à-coups.
Venez.
Je ne sais pas si j'ai bien compris, mais j'ai l'impression
qu'au lieu de voyager dans mon passé, on est allé dans le vôtre.
- J'ai faim. - Oui.
Voilà.
Ah.
Mes médicaments.
Ils sont dans le coffre de la voiture.
Et où est la voiture ?
"Nous rencontrons le Malin mais nous ne le reconnaissons pas."
Ah oui d'accord. Alors partez, partez.
- Vous n'avez besoin de rien ? - Non, laissez-moi.
Je veux aller manger dans deux heures.
Golo Moser. Peuh !
Aucun intérêt.
- Ne raccroche pas. - (femme) Non.
- Je veux juste... - Non.
"Alonzo Quilling, nouvelles peintures."
Les anciennes étaient déjà merdiques mais il y aura du monde.
Qu'est-ce que c'est que ce restaurant ?
Un petit détour dans une galerie. Les peintures sont intéressantes.
Et en quoi des peintures intéressantes pourraient m'intéresser ?
J'ai pris un somnifère il y a une heure.
Je tiens à peine debout
et vous me traînez dans une exposition ?
Elle vient d'ouvrir.
Ma dernière expo était au Guggenheim il y a 35 ans.
- Vous êtes devenu fou ? - Juste quelques minutes.
Quilling a réussi. Maintenant même les aveugles viennent le voir.
Eugen. Sebastian Zöllner.
- Tu te rappelles de moi ? - Bien sûr.
- C'est Manuel Kaminski. - Non, sérieusement ?
- Mais oui. - Ah.
Eugen Manz, ArTMag.
- Qu'est-ce qui vous amène ici ? - Je voudrais bien le savoir.
- Hochgart, voici Manuel Kaminski. - Oui, oui, je sais.
J'ai découvert quelques œuvres C'est absolument génial.
On pourrait publier les bonnes feuilles dans ArTMag?
August. Euh...
- C'est Manuel Kaminski. - Mais il est mort.
Si je peux pas m'asseoir très vite, vous aurez raison.
J'écris sa biographie. C'est pour ça qu'on est là.
Lui et moi. Nous deux.
Je vous demande pardon.
C'est parce que vous êtes une légende, comme Duchamp.
Marcel était un poseur. Un imbécile prétentieux.
- J'aimerais vous interwiever. - Non.
Mais Duchamp est quelqu'un d'important.
L'importance n'est pas importante. La peinture est importante.
J'ai écris sa notice nécrologique dans l'Abendkurier.
Je peux encore la retrouver. Tant mieux que du temps a passé depuis.
Quelqu'un m'a dit que vous êtes Manuel Kaminski.
On fait un portrait ? Vous serez encore en ville demain ?
J'espère bien que non. Il me faut un taxi.
Même Golo sera intéressé.
Moser ? Golo Moser ?
- Il est ici ? - Évidemment.
Pardonnez ma question, mais lequel de mes tableaux connaissez-vous ?
Aucun, je parie.
- Sur le moment, je ne peux pas vous dire. - Qu'est-ce que je disais.
Je veux que tu l'amènes demain à la maison d'édition.
- Vers dix heures, d'accord ? - Je m'en occupe.
- Tu te souviendras des bonnes feuilles, hein ? - Zöllner !
J'ai compris pourquoi vous avez fait ça.
Je vous ai sous-estimé.
De quoi parlez-vous ?
Vous vouliez me montrer qu'on m'avait oublié.
Personne n'avait vu un de mes tableaux.
- Ça veut rien dire. - Rien dire ?
Vous voulez écrire un livre sur moi. Ce détail ne vous inquiète pas ?
Pas du tout.
Le livre sera formidable. Ils sont tous curieux.
Manz publiera les bonnes feuilles.
Vous l'avez dit vous-même :
On est inconnu, puis célèbre puis oublié.
- J'ai dit ça, moi ? - Pour sûr.
- Dominik Silva m'a raconté... - Je ne le connais pas.
- Dominik. - Je ne l'ai jamais vu.
Vous affirmez que...
Si je vous le dit !
Vous me croyez ?
Oui.
Bien sûr.
Manuel affirme ne pas connaître Silva.
Je le crois.
Je crois tout ce qu'il dit.
Ça m'est égal.
Ça m'est égal quand le bouquin sortira.
Tout m'est égal.
Je veux...
Je veux pas qu'il meure.
(Kaminski) Ça m'arrive de plus en plus souvent.
J'ai des rêves agités comme hier soir.
Un rêve désagréable.
J'étais dans un espace réduit,
et je manquais d'air.
Je croyais que c'était un cercueil.
et puis j'ai réalisé que c'était une armoire.
C'est vous, Zöllner?
Tu es revenue ?
Ensuite j'étais sur un bateau et je voulais peindre
mais je n'avais pas de papier.
Vous vous imaginez que je rêve toutes les nuits de peinture ?
Vous vous êtes présentés ?
Vous y étiez aussi, Sebastian.
Je ne m'attendais pas à te revoir.
Ton voyage s'est bien passé ?
Ça a l'air mal parti.
Attendez.
Tu n'avais pas le droit de revenir.
J'ai été pris de court. Tu n'étais pas là et...
D'autres personnes seraient flattées si j'amenais Kaminski chez eux.
Eh bien tu aurais pu aller chez l'un d'eux.
Ah, Elke. Arrête !
C'est moi, ton Sebastian.
Manuel attend que tu l'amènes à son amour de jeunesse.
- Comment tu sais ça ? - Par lui.
- Il n'en parle jamais. - Peut-être pas avec toi.
J'avais l'impression qu'il ne parlait que de ça.
Et j'imagine que tu t'en es pas aperçu, mais il est très ému.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? - Je voulais juste être seul avec lui.
J'en ai besoin pour écrire mon livre.
- Ah oui, ton bouquin. - On me l'a volé.
Et la bagnole aussi.
Je crois que j'aurais tout réécris, de toute façon.
Je croyais que Manuel faisait semblant mais il est vraiment aveugle.
C'est plus difficile que prévu.
Chacun a une version différente. Rien ne colle.
- Il n'a rien à voir avec ce qu'on dit de lui. - Parce qu'il est vieux, Bastian.
Je devrais me mettre à pleurer ?
Non, non.
Non, ne te met pas à pleurer.
Tu as dit que j'avais encore une chance.
Qu'est-ce que tu voulais dire par là ?
Demande-lui.
C'est incroyable
mais il est la première personne que je rencontre qui t'apprécie.
- Qu'est-ce qui te fait dire ça ? - Il dit qu'il n'a pas d'autres amis.
- Elke, faut-il que ça se finisse comme ça. - Oui.
Mais ce n'est pas une tragédie, c'est même pas triste.
Pardon, j'aurais pu te le dire plus gentiment
mais sinon j'aurais pas pu me débarrasser de toi.
C'est ton dernier mot ?
Je l'ai déjà dit au téléphone.
Je veux que l'appartement soit vide d'ici une heure.
Elke.
Sinon j'appelle la police.
- Et Walter ? - Oui, et Walter.
Ça doit déjà valoir une voiture d'occasion.
Une neuve, s'il le signe.
On se met en route ?
Il faut qu'il le signe.
Bravo !
Vous en êtes aussi capable.
Fermez les yeux.
Imaginez quelque chose.
Quelque chose de simple.
Quelque chose de simple ?
Merde, aucune idée.
C'est facile à dire. C'est moins facile à penser.
Quelque chose de simple.
Du pain ?
Vous avez quelque chose ?
Je fais ce que je peux, merde.
Facile. Pouf.
Simple.
Rien ne me vient à l'esprit.
C'est pas possible.
Un ballon ? Un canard ?
On va reprendre le train ?
Non, pas aujourd'hui.
Aujourd'hui on prend la BMW d'Elke.
CHAPITRE 7 AU BUT
Manuel. Eh.
Ouhou.
Faut bien que j'aille quelque part !
J'avais peur que vous soyez mort.
Je dois vous avouer quelque chose.
Vous avez vu les autoportraits.
Il n'y a pas que ça.
J'en ai pris deux...
Et ils sont partis avec la voiture.
Je vous en ferais cadeau
si je les avais encore.
Je suis déjà venu ici ?
Sûrement pas.
Je croyais à l'époque que j'allais en mourir.
Il aurait mieux valu.
Rien d'autre n'avait de sens.
Continuer.
Faire comme si il existait encore une raison de s'accrocher,
comme si je n'étais pas déjà mort.
Therese a toujours été plus futée.
L'appartement était vide.
Vous n'avez jamais vécu quelque chose de semblable.
Pourquoi croyez-vous que je n'ai pas déjà vécu ça ?
On croit avoir une vie.
Et tout d'un coup, tout fout le camp.
L'art ne veut rien dire. C'est une illusion.
Et on en est conscient
mais on continue.
On y va.
On cherche Therese Lessing.
- Elle n'habite pas ici ? - Elle est prévenue de notre arrivée.
Euh, c'est pas exactement vrai.
On a parlé au téléphone, mais je ne sais plus si on avait fixé...
- Ramenez-moi à la voiture. - Vous n'êtes pas sérieux.
Ramenez-moi à la voiture.
Mais rentrez donc.
- Vous êtes des amis de Therese ? - Pour ainsi dire.
Je m'appelle Holm.
Therese et moi sommes...
Ben on vit ensemble
le crépuscule de notre vie.
Therese est à l'intérieur.
Venez.
Merci.
(Sebastian) Attention à la marche. Encore une.
(Holm) Toujours tout droit.
Therese, devine qui est là.
Pardon, c'était quoi votre nom ?
- Voici Manuel Kaminski. - C'est une vieille connaissance.
Tu te rappelles ?
Therese a du mal à entendre.
Une vieille connaissance, Kaminski.
- Tu te rappelles ? - Oui bien sûr.
De la société de Bruno.
Kaminski.
Mon dieu.
Toi ?
Oui.
Et je suis Sebastian Zöllner.
Je vous ai appelé. On avait convenu...
- Vous aimez les gâteaux ? - Hein ?
En attendant le café.
- Asseyez-vous donc. - C'est gentil.
J'ai entendu dire que tu es devenu célèbre.
Tu l'avais prédit.
Prédit quoi ?
Oh mon dieu. Asseyez-vous.
Ça fait si longtemps.
Therese ne me l'a jamais raconté.
Elle en a vécu des choses. Ça on peut le dire, non ?
Pas la peine de rougir.
Deux fois mariée.
Quatre enfants, sept petits-enfants.
C'est quelque chose, non ?
Effectivement.
Vous me rendez nerveuse à rester debout.
Ce n'est pas confortable.
Tu n'as pas bonne mine, Miguel.
- Manuel. - Ah, oui, oui.
Manuel.
Juste une ou deux questions.
J'aurais voulu savoir...
Non.
Ce sont des enfants du voisinage.
Ils appellent en masquant leur voix
et ils croient qu'on ne s'en rend pas compte.
Mais ils ont mal choisi leur cible.
Voilà...
Tenez.
Donc...
Que s'est-il passé quand vous êtes partie ?
Partie ?
- Partie. - Vous avez disparue.
Ça c'est bien Therese.
J'ai pris un train
et je suis allée vers le nord.
J'ai travaillé comme secrétaire. Je me suis retrouvée très seule.
Et puis j'ai rencontré Yves.
On s'est mariés deux mois après.
Alors, tu as oublié le café ou quoi ?
Hop-là.
On a eu deux enfants.
Henri et Maria.
Mais tu les connais.
Comment j'aurais pu les connaître ?
Yves a eu un accident de voiture.
Avec un homme saoul.
Il est mort sur le coup.
Il n'a pas souffert.
- C'est important. - Mhm.
- Le plus important. - Oui.
Quand je l'ai su, j'ai pensé
que j'allais aussi mourir.
Elle dit ça comme ça, mais elle est vaillante.
Deux ans plus tard je me suis mariée avec Bruno.
J'ai eu Eva et Lore avec lui.
Lore habite tout prêt, dans une rue parallèle.
Vous prenez la troisième à gauche
et encore à gauche.
- Et vous y êtes. - Où ?
Chez Lore.
C'est là que vous vouliez aller.
Non.
Quel est votre métier au juste ?
- Il est artiste. - Oh.
Il est connu.
Tu ne devrais pas seulement lire les pages sportives du journal.
Il était très doué.
C'était il y a bien longtemps.
Ce miroir.
Si angoissant !
La première fois que tu faisais quelque chose qui...
Ce qui me dérange, ce sont ces images où on ne peut rien distinguer.
Ce n'est pas ça que vous faites, si ?
J'avais une petite usine d'herboristerie
Vous êtes sûrs que vous ne voulez pas de café ?
...pour le thé, les gel-douches, la crème contre les courbatures.
J'ai toujours pensé à toi.
Après tout ce temps.
- Je me demandais... - Oui ?
Rien.
Tu as raison, après tout ce temps...
Quoi donc ? Mais dites-le donc !
Tu te rappelles de ta lettre ?
Qu'est-ce que tu as aux yeux ?
Tu es un artiste, ce n'est pas difficile ?
Est-ce que tu te rappelles de ta lettre ?
Comment donc ? J'étais si jeune.
- Et donc ? - Je ne savais rien.
Tu savais plus que ça.
C'est ce que je lui dit toujours. Quand je demande à Therese...
Taisez-vous.
Non, Manuel.
Je ne me souviens vraiment plus.
Vous ne connaissez pas les meilleures histoires.
C'était au 75 ans de Therese.
Toute la famille était là.
Et quand ils ont commencé à chanter "For she's a jolly good fellow",
juste à ce moment-là devant le grand gâteau...
75 bougies.
Il n'y en avait pas tant. Il n'y avait pas assez de place.
Savez-vous ce qu'elle a dit ?
- Mais il y en avait 75. - Il faut qu'on y aille.
Savez-vous ce qu'elle a dit ?
Pourquoi n'es-tu jamais venu ?
Dominik a dit que tu étais morte.
Dominik ? Vous disiez que vous ne le connaissiez pas...
Il a dit ça ?
Pourquoi ? J'étais jeune. On était si imprévisible.
J'étais quelqu'un de différent.
Ça c'est vrai.
Et tu étais plus grand à l'époque
et tu avais tellement de force.
Oh, une telle énergie.
J'en avais le tournis quand j'étais longtemps avec toi.
Être jeune, c'est être ivre.
Une ivresse continuelle. La fièvre de la raison.
Non, non, Manuel.
Pas pour moi.
En vérité, c'est après que tout a commencé pour moi.
Alors qu'est-ce que tu as dit à ton anniversaire ?
Si je le savais.
Elle ne voulait rentrer. Elle a dit qu'elle attendait.
Et maintenant, du café ?
Il est tard.
Mais vous venez d'arriver.
On pourrait regarder la télé ensemble.
Il y a "Qui veut gagner des millions ?".
C'est un bon présentateur.
Oh, j'ai lu qu'il se marie bientôt.
Vous venez souvent dans la région ?
Vous devriez revenir. N'est-ce pas ?
Je te présenterai Lore et ses fils Alain et Paul.
Ils habitent dans la rue parallèle.
Vous prenez la troisième à gauche
et puis encore à gauche.
Très bien.
Quel sorte d'artiste êtes-vous alors ?
Bon voyage, Miguel.
- Bon voyage. - Conduisez prudemment.
Désolé, Manuel.
Hey!
- Pourquoi tu n'es pas rentrée ? - Il disait que vous alliez partir.
Je n'ai pas voulu faire traîner les choses en longueur.
Et vous, donnez-moi les clefs de la voiture. J'ai parlé à la propriétaire.
Si vous faites des difficultés, elle portera plainte contre vous pour vol.
- Ce n'était pas un vol. - Vraiment ?
Notre voiture a été retrouvé sur une aire d'autoroute
avec une lettre très polie à l'intérieur.
Viens. Viens, Manuel.
- Je n'ai rien fait de mal. - Bien sûr que non.
C'est un pauvre homme que sa fille a séquestré, c'est ça ?
Personne ne lui avait dit que son amour de jeunesse était vivante.
et vous vouliez vous rendre utile. - Exactement.
Comment croyez-vous que je connaisse cette adresse ?
Je l'ai visitée il y a dix ans.
Elle m'a donné sa lettre. Je l'ai déchirée.
Pourquoi ?
On savait bien que quelqu'un comme vous viendrait.
Elle menait une vie dans laquelle il n'avait plus sa place.
Il fallait respecter sa décision.
C'est un vieil homme qui ne manipule plus personne.
Ah non ? Il vous a parlé du contrat ?
Quel contrat ?
Je crois qu'il s'appelle Moser.
Golo Moser ?
C'est ça. Golo Moser.
Une série d'articles dans un magazine
sur Matisse et le Paris d'après-guerre.
Des souvenirs sur Picasso, Cocteau, Giacometti.
Manuel a parlé des heures avec lui.
Peut-être aurions-nous pu vous dire tout ça plus tôt.
Désolée.
Mais il vous reste son œuvre tardif.
Vous n'aurez pas fouillé la maison pour rien.
Il n'a pas d'œuvre tardif.
Alors ce sera un tout petit livre.
Qu'est-ce qui vous est arrivé ?
Vous avez l'air différent.
Je peux lui dire au revoir ?
Vous avez parlé à Golo Moser ?
Il s'appelle comme ça ?
Un homme sympathique, très instruit.
Est-ce important ?
Je voulais vous dire au revoir.
Vous ne venez pas avec nous ?
Je ne crois pas.
Ça va vous surprendre mais je vous aime bien.
Je n'ai encore jamais vu la mer.
(Sebastian) Impossible.
Ça n'a pas pu se faire quand j'étais petit. Ensuite ça ne m'intéressait plus.
Maintenant elle refuse de m'y amener. C'est sa façon de me punir.
- Pourquoi ? - Pour tout.
Vous en êtes sûr ?
C'est ma fille.
La clé est sur le contact ?
Mhm.
- Connard ! - (Kaminski) Ne vous arrêtez pas.
Merde !
(Sebastian) Pourquoi ne m'avez-vous rien dit sur Golo Moser ?
Il s'agissait seulement de Paris. Tout le reste est pour vous.
- C'est bien suffisant. - Non.
Ce n'est pas suffisant.
(Kaminski) Vous savez combien de fois j'ai imaginé cette rencontre ?
"Qui veut gagner des millions ?"
"Eva et Lore.
Vous prenez la troisième à gauche, encore à gauche et vous y êtes."
Et ce lièvre espiègle sur fond de coucher de soleil.
Ah oui, le lièvre.
Mais comme vous savez ça, vous ?
- Quoi donc ? - Vous m'avez très bien compris.
- Comment savez-vous ce qu'il y avait sur ce tableau ? - Ah, Sebastian.
CHAPITRE 8 EN EAUX BLAFARDES
À peine croyable.
Je serais mort sans être venu ici.
Vous n'êtes pas prêt de mourir.
Foutaises !
Je dois y retourner pour récupérer ma valise.
Y avez-vous laissé quelque chose dont vous avez besoin ?
Je ne possède rien.
Alors débarrassez-vous-en.
La clé.
Dites-lui que je suis désolé.
Pour le premier ou le second enlèvement ?
Les deux.
Qu'est que vous allez faire maintenant ?
- J'en sais rien. - Très bien.
Donnez-moi mes peintures, s'il vous plaît.
"Pour Sebastian."
Bonne chance, Sebastian.
Vous aussi.
Et à tous les terriens !
Moi et Kaminski.
D'après le roman éponyme de Daniel Kehlmann.
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