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Martha !
Les juges exigent ta présence à Berlin.
Ils t'attendent, toi, ou ton certificat de décès.
Dis-leur que je suis morte.
Et si je te signe un papier ?
Le tribunal exige ta présence.
Je suis trop vieille pour voyager. Qu'ils viennent ici.
Tu es impossible !
Il faut vendre la propriété de Berlin.
Nos cousins ont besoin de cet argent pour leur retraite.
Je ne veux pas m'en occuper maintenant.
Tu ne veux jamais rien affronter !
Eh bien, Martha,
continue comme ça.
Je m'en suis bien sortie jusqu'à présent.
Non, Otto ! Je t'ai dit non !
Pardon...
Pas d'allemand !
Vous avez de la glace ?
Je ne parle pas l'allemand, ni vous l'espagnol. Parlons anglais.
- Qu'est-ce qui vous arrive ? - Je me suis brûlé.
J'ai mieux que la glace.
Aloe vera.
Super. Mais la glace, c'est bon aussi.
Ça fait mal ?
Non. Allez-y.
Vous n'avez pas l'électricité ?
Je l'ai là-haut.
Je n'en ai pas besoin.
Je suis votre nouveau voisin.
J'installais mon matos de musique.
Je me suis brûlé avec la soudeuse.
Vous n'êtes pas anglais ?
Je viens de Berlin.
Je suis arrivé il y a deux semaines.
Et vous ? Vous n'êtes pas espagnole ?
Non, mais je ne viens pas d'arriver.
Je suis venu à Ibiza pour la nouvelle musique.
On me dit que des boîtes ouvrent partout.
Si c'est vrai, c'est le paradis.
Vous êtes musicienne ?
Il y a longtemps.
De métier ?
Ma mère l'était.
N'y touchez pas.
C'est un violoncelle très... timide.
Il n'a pas joué depuis longtemps.
- Ça va ? - Oui, tout à fait.
Jo. Je m'appelle Jo.
Martha.
Je ne voulais pas vous réveiller. Mais après quelques jours,
votre brûlure avait besoin de ma potion magique.
Une bouteille de calendula et l'aloe vera.
C'est vraiment gentil.
Retournez dormir.
Je dois aller en ville.
Je dois y aller aussi.
Je t'emmène.
Là-dedans ?
- Je ne monte pas dans ces voitures. - Pourquoi ?
C'est quoi, ton truc avec les VW ?
Il y en a partout.
Justement !
Imagine que Hitler ait survécu.
Le succès international de sa voiture
en ferait l'inventeur du miracle économique.
La VW de Hitler s'est vendue partout.
C'est comme si ces millions de conducteurs lui pardonnaient.
Arrête, Martha !
La guerre, c'était il y a cinquante ans !
Ça mord ?
Pas beaucoup !
Passe par ces rochers.
Tu pourras me donner un coup de main.
Tu sais, j'ai un secret honteux.
Je nage pas bien.
Je n'ai jamais appris.
Je séchais l'école quand on allait à la piscine.
Tu ne nages pas bien ?
On va arranger ça.
J'ai compris, ça suffit.
Besoin d'aide ?
Femme à bord, mauvais sort !
Passe-moi les hameçons.
Je commence à avoir faim.
Plus de bandage ?
Guéri en moins de deux semaines.
Enfant, mon grand-père m'a appris.
Chaque fois qu'on allait pêcher,
il me racontait de super histoires.
Il me faisait toujours un cadeau,
un vinyle ou un livre.
Il m'a donné le virus de la musique.
Et maintenant, on attend...
J'en ai un !
Allons manger !
Il faudrait un bon blanc avec ce poisson.
J'ai du Riesling de Berlin. Je vais le chercher.
Non, ça va.
Je ne bois que le soir.
Encore une règle à briser. Ça vaut le coup.
Il faudrait aussi un peu d'herbe sauvage.
Il y en a sur mon chemin.
Je vais chercher les deux.
Tu t'y connais, je vois.
Encore grâce à mon grand-père !
À la musique.
À la vie.
J'adore.
Quand j'aurai tout installé, j'aimerais te montrer mon studio.
Et si tu es d'accord,
j'aimerais t'enregistrer en train de jouer.
Ça fait longtemps que je ne joue plus.
Dommage pour moi.
Rudolfo !
Un autre DJ ?
Et Clarissa.
Rudolfo m'a encouragé à venir à Ibiza.
C'est mon manager. J'avais oublié qu'on devait se voir.
Ça t'embête si je l'invite ?
Dommage qu'on ait tout mangé.
Salut, Clarissa.
Vous êtes Rudolfo ?
Oui ! Buenos días.
L'anglais va très bien. Un café ?
Qu'est-ce que tu as ?
Dès que tu t'installes dans ta nouvelle maison,
tu m'abandonnes pour une femme !
De quoi tu parles ?
Tu remarques pas les filles qui te matent dans les clubs.
Mais avec les filles du coin...
Je suis impressionné.
T'es fou !
Elle me fait découvrir l'île et moi, ma musique.
Et bientôt elle te présentera ses petits-enfants.
J'adore passer du temps avec elle.
Si c'est pas ça, l'amour...
Peu importe !
Écoute ça...
avant de prendre ta retraite.
Un nouveau club dans la vieille ville
nous prend à l'essai la semaine prochaine.
Le mec de l'Amnesia vient le jeudi, quand on joue !
L'Amnesia, c'est le top.
Si on y arrive, je pourrai composer plus.
C'est toi, le vrai artiste. Nous, on est rien.
Tout ce que je veux, c'est devenir un célèbre DJ.
Je rêve d'être à ma grande console,
de jouer devant des milliers de fans,
de préférence des filles.
- Pardon. - Ne t'excuse pas.
Si tu as un rêve, autant que tu y croies.
On se fiche de l'avis des autres.
Voilà Clarissa,
elle s'impatiente un peu.
Tu es aussi DJ ?
- Non, c'est notre muse. - Votre muse !
Vous laissez votre muse dans la voiture ?
Tu vois !
Prends un café avant d'y aller.
On y va.
Désolé pour l'invasion allemande !
Allons-y.
Martha, merci pour ce déjeuner.
D'après Rudolfo, je passe trop de temps avec toi.
Il devrait venir pêcher avec nous.
Dis-lui qu'il est invité.
Je veux pas qu'il vienne avec nous.
Martha, comment dire...
N'en parlons pas.
Oui, tu as raison.
Regarde !
Je passe des heures avec mes tomates
et je n'obtiens rien d'aussi magnifique.
Je ne fais rien de spécial.
Elles se plaisent bien ici, avec moi.
Tu as changé, Martha...
Il y a quelque chose...
Tu es... rayonnante !
Et je n'essaie pas de te charmer !
Où étais-tu passé?
Je travaille comme un fou.
Tu travailles ?
Tu ne me crois pas ?
Je te présente un vieil ami.
Voici Jo Gellert, un nouvel ami.
Et voici Sabater,
mon Catalan préféré sur l'île.
Et ma source secrète pour le vin.
Vous êtes en vacances ?
Je suis venu vivre ici. J'habite juste au-dessus.
La petite maison plus haut
où habitait le couple d'Anglais.
Tu as de la musique ?
J'ai apporté une playlist.
Pour un grand club.
Vous êtes DJ, M. Gellert ?
Je débute.
Mais c'est mon but.
Bon, j'y vais.
Bonne chance avec la musique.
Reste rayonnante, Martha !
Il vit sur l'île depuis toujours.
OK, on l'écoute.
Nono.
Sí sí !
C'est la face cachée du cap Nono qu'on voit de chez moi.
C'est très tranquille.
C'est charmant,
on l'aime déjà.
Je ne savais pas que vous étiez là...
Mme Sagell, c'est ça ?
Je suis toujours là.
M. et Mme Smith s'intéressent à la maison.
La maison ?
M. Laguna ne vous a pas contactée ?
Mais qui êtes-vous ?
Excusez-moi. M. Costa, d'Ibiza Estate Agency.
Je suis gêné.
Laguna se fait vieux.
Son fils, Pepe, aurait dû s'en occuper.
Il a mis la maison en vente.
M. et Mme Smith
sont très intéressés.
C'est si charmant !
On peut jeter un coup d'œil à l'intérieur ?
À l'intérieur ?
Ce n'est pas le moment, non.
Écoutez.
Personne ne m'a prévenue que la maison était en vente.
Je suis vraiment désolé.
Parlez-en avec Pepe.
Il s'occupe de tout.
Mais faites vite. Nous avons déjà beaucoup de demandes.
Ah, vraiment ? J'appellerai Pepe.
Désolé.
Je mange ces raisins
à longueur de journée !
Quand j'ai emménagé,
il y avait les mêmes raisins à l'entrée.
La maison du vieux Laguna.
Tu l'as bien transformée, cette maison !
Je l'ai conservée telle qu'elle était.
Le fils de Laguna l'a mise en vente.
J'avais oublié que tu étais locataire.
J'aurais dû l'acheter il y a des années.
Je ne sais pas quoi faire.
Ton père ne t'avait pas laissé une propriété dans la Forêt noire ?
Oui, mais c'est compliqué.
Il faudrait que j'aille en Allemagne.
Alors, pas de problème !
Le 9 novembre 1989, il y a un an,
la frontière entre les deux Allemagne a disparu.
Avec la réunification, ils croient le IIIe Reich revenu.
La réconciliation a commencé.
Elle réunit des villes et des êtres séparés par l'idéologie et la politique.
Téléphone ! Prends-le au bar.
Tu finis pas ?
Allez, on bouge.
Qu'est-ce qui te prend ?
On a 10 min pour faire nos sacs et attraper le ferry.
Qu'est-ce qui se passe ?
J'ai du vin de Sabater. Bien meilleur que le tien.
Encore vous.
J'ai frappé mais... personne.
M. Petrov tenait à voir la vue.
C'est épatant !
Ça m'épate chaque matin.
M. Costa, ce n'est pas le moment.
Je suis ravie de te voir !
Moi aussi.
Je ne trouve pas cette herbe.
Elle était délicieuse avec le poisson.
Où est-elle?
Elle pousse près de chez moi.
Je te conduis.
Alors, comment ça va ?
Ça fait longtemps.
Je pensais que tu étais parti pour de bon.
J'ai dû partir super vite dans une boîte de Formentera.
Leurs DJ ont annulé, ils avaient entendu parler de nous.
Je ne partirais jamais sans te le dire.
C'est bien.
Alors Formentera, c'était bien ?
Dans un sens, oui.
Mais en même temps, c'était la déprime totale.
Le manager nous obligeait à passer les mêmes trucs tous les soirs.
Les gens hésitent toujours face à l'inconnu.
Mélange le familier avec le nouveau.
Si ça marche, si les gens dansent,
les managers ne pourront rien dire.
Tu as raison.
Tu n'as pas encore vu mon studio.
- Je te le montre ? - Volontiers !
Bienvenue dans le monde de DJ Gello !
Ici se fera la musique de demain.
Et voilà... mon studio.
Je mets ça quand je travaille et de chez toi, tu n'entends rien.
Une musique créée dans le silence ?
Comme ton violoncelle timide.
J'enregistre des sons
et j'en fais une boucle. Ça s'appelle looping.
Je mets ce que je veux dans un loop, par exemple...
Un oiseau enregistré l'autre soir.
Je l'ai entendu aussi !
Tu fais du looping ?
Le looping, c'est comme rajouter des couches
ou connecter des cercles.
Je peux avoir mon loop ?
Tu sais quoi ?
Composons un nouveau morceau !
Tu tiens le micro ?
On enregistre...
Ajoutons un petit effet.
La combinaison dépend de l'émotion que tu cherches.
Tout dépend de ce que ça te fait ressentir.
On l'écoute.
Je savais que tu serais douée.
Je suis un nerd mais je m'en fous.
Dès que j'ai une mélodie en tête...
tout disparaît.
J'avais des mélodies en tête aussi.
Je croyais les avoir oubliées.
C'était il y a longtemps.
Mais tu les as fait revenir.
C'est Rudolfo.
Tu l'as impressionné.
Tu lui as donné un bon prétexte à son obsession pour la gloire.
Pardon.
Un plaisir de te revoir, Martha.
Tout va bien ?
Absolument !
On est pris à l'Amnesia !
Vous parlez de l'Amnesia ?
Pour de bon !
Un des managers était à Formentera et a entendu notre mix.
Il a adoré.
Ce matin, il m'a donné ça.
Une avance !
Dis adieu à l'Allemagne !
Dans un mois, on joue.
Mais, Jo,
on doit leur donner ce qu'ils veulent.
On fait l'impasse sur les nouveautés,
surtout sur les tiennes.
D'accord.
Si on ne le fait pas, ils nous remplacent.
T'inquiète.
C'est pas bon de vendre son âme au diable ?
Il y a de quoi sortir ta copine dans un très bon restaurant !
Demain, j'apporte des samples.
Amusez-vous bien tous les deux.
À très bientôt !
Quelle bonne nouvelle !
Incroyable !
Alors, ces fameuses herbes ? Elles sont là ?
On va t'en cueillir.
Ici, on appelle ça herba luisa.
J'espère qu'on en profitera ensemble.
Ce serait bien mieux que de me sortir dans un "très bon restaurant".
Quoi ?
Mais Rudolfo m'a dit ça en...
Tu comprends l'allemand maintenant ?
Tu écoutais tout ce qu'on disait ?
Mais pourquoi ?
Pourquoi on joue à parler anglais ?
- C'est pas plus simple comme ça ? - Non, pas du tout.
Mais pourquoi tu m'as menti ?
Je ne voulais pas te mentir. Laissons tomber.
Je peux pas. C'est trop important.
Tes parents étaient allemands ? Tu as vécu là-bas ?
N'en parlons plus.
C'était il y a très longtemps
et je n'ai plus voulu rien à voir avec le pays ou la langue.
Ou les voitures, le vin...
Tu es juive ?
Le contraire.
Je suis allemande depuis l'origine de l'Allemagne.
Et moi alors ?
Et ces compositeurs allemands que tu écoutes ?
Ce n'est pas pareil.
Tu me dis qu'il faut briser les règles
mais toi, tu te caches derrière les tiennes !
Pas assez bien, manifestement !
Je voulais que tu les aies.
Tu t'y connais le mieux.
Mais de toi, je ne sais rien.
C'est dingue.
Tu dois passer à côté de cette plante tous les jours.
Parfois, on connaît mal ce qui semble familier.
Je serai DJ ce soir.
Tu as une préférence ?
Un truc tranquille.
J'ai pas pu résister.
Je vais te montrer un truc.
Très impressionnant...
Le mien est mieux.
J'avais oublié que j'adorais ça.
Si j'étais un oiseau
et si j'avais deux ailes
je m'envolerais vers toi
Mais comme c'est impossible
mais comme c'est impossible
je reste ici, seule
Il t'a appris à jouer ?
Il était mon professeur.
Il s'appelait Alex.
C'était son violoncelle.
Il était juif.
Nous avons quitté l'Allemagne avec ma mère pour vivre à Zurich.
C'était en 1936. J'avais 16 ans.
Que savais-tu alors ?
Tu étais au courant des camps ?
Pas du tout.
Un jour, avec Alex, nous étions à la frontière.
Parfois il osait avoir le mal du pays.
Là, nous avons vu un car.
Il était rempli d'enfants.
C'était en 1944. Je ne savais pas encore que Himmler
faisait des échanges d'enfants des camps avec la Suisse.
Le car s'est arrêté.
Des infirmières se sont précipitées.
Tous les enfants étaient en Suisse, sauvés.
Mais j'étais quand même terrifiée.
D'où venaient-ils pour avoir l'air si malade ?
Ils étaient si pâles, si maigres,
si fragiles. C'était terrible.
Les infirmières sont montées dans le car avec de l'eau et du pain.
Des enfants pleuraient,
d'autres tendaient les bras comme vers leurs mères.
Ceux qui mangeaient étaient vite malades.
Ils vomissaient...
Ils tremblaient...
Comment oublier ça ?
Aurais-je dû me forcer à oublier ?
Tout à coup, à côté de moi, la voix...
d'Alex.
Il me parlait, mais je ne pouvais pas lui répondre.
Alex a pris son violoncelle, s'est assis au bord du Rhin et a joué.
C'était sa manière de combattre ce qui se passait
de l'autre côté.
Qu'est-ce qu'il est devenu ?
Un jour, il est passé en France voir sa mère.
Je ne l'ai jamais revu.
Il a probablement été l'un des derniers morts des camps.
Tu penses souvent à lui ?
J'étais si jeune.
C'était il y a 50 ans.
Tu te demandes pourquoi j'agis comme ça ? Je ne suis même pas une victime.
Mais en 45,
quand j'ai appris l'existence des camps,
comment pouvais-je encore parler cette langue nazie ?
Je l'ai beaucoup aimé.
J'étais follement amoureuse de lui.
J'avais bien choisi le moment...
Tu n'es jamais retournée en Allemagne ? Tu n'as plus parlé allemand ?
C'est la première fois
avec toi.
Et ce qui m'étonne, c'est que c'est vraiment agréable.
J'ai l'impression de trahir une promesse, mon seul principe.
Quand j'ai pris cette décision,
je pensais que je n'avais pas le choix.
Maintenant, je ne sais plus quoi penser.
Je pensais, par respect pour les victimes,
qu'il fallait rester en colère. Mais en parlant avec toi...
Ça aurait changé quoi, de rester en colère toute ta vie ?
Dis-moi...
Qu'est-ce que ta famille t'a raconté sur la guerre ?
Pas grand-chose.
Mon père est mort quand j'étais petit.
J'étais seul avec ma mère et mon grand-père.
Il avait des histoires incroyables. J'adorais l'écouter.
J'ai tout appris sur la guerre à l'école.
On le ressasse à chaque enfant en Allemagne.
Et tu as cru tout ce qu'on t'a dit ?
J'ai lu des bouquins.
J'y ai réfléchi, j'ai essayé de comprendre.
Que dois-je dire ?
J'ai pas vécu cette époque.
Ma mère a grandi dans un pays ravagé.
Et pour ma génération, si on voulait aller de l'avant,
on devait arrêter d'en parler.
C'est pour ça que je n'ai jamais voulu rentrer.
Tout a été mis sous le tapis.
Et ne pas revenir t'a permis de mieux faire face ?
Je ne suis pas sûr...
Tu n'as pas eu à t'y frotter.
Malgré tout, l'Allemagne existe et elle s'est relevée.
Ma mère a tenu le coup. Elle a dû s'y mettre.
Quoi que je pense d'elle, je reconnais qu'elle a du mérite.
Tu admires ta mère ? C'est bien.
J'admire son travail. C'est un bon médecin.
La fierté du travail, reconstruire la nation...
C'est utile pour oublier
des vérités cachées.
Et s'exiler pour toujours,
ne plus parler la langue,
ne plus conduire les voitures ni boire le vin ?
Comme je suis injuste...
Comme je suis têtue...
Je n'ai rien appris.
Rester en colère toute ma vie,
c'est tout ce que j'avais trouvé pour lutter.
"Dans le rouge du soir
"Dans la peine et la joie Nous avons marché main dans la main,
"Cheminant dans la campagne silencieuse.
"Autour de nous les vallées descendent,
"Le ciel déjà s'assombrit,
"Seules deux alouettes s'élèvent,
"Rêvant dans la brise parfumée.
"Approche, laisse-les battre des ailes,
"Il va être l'heure de dormir,
"Ne nous égarons pas Dans cette solitude.
"Ô paix immense et sereine,
"Si profonde dans le rouge du soir !
"Comme nous sommes las d'errer !
"Serait-ce déjà la mort ?"
Je t'ai écoutée jouer de ton violoncelle.
C'était beau.
Je n'ai pas pu résister.
Je suis venu à ta maison.
Je ne t'ai pas entendu.
J'ai pas frappé.
Tu vois ce que tu as déclenché ?
Il y a une autre nouvelle...
Ma mère m'a appelé, hier. Elle pense venir le mois prochain.
C'est bien, non ?
Pas vraiment.
Elle veut que je rentre.
Je dois pas quitter l'Allemagne maintenant. Le pays change.
Elle croit que si je ne rentre pas,
un garçon de l'Est viendra prendre ma place.
Grand-père vient la soutenir.
Ton grand-père aussi ?
Trois générations d'Allemands sur le pas de ta porte...
Alors, vous vous êtes occupée de mon petit-fils !
Il se débrouille très bien tout seul. Sauf pour les voitures.
Ma voiture nazie !
Merci, Mme Sagell, de nous inviter dans votre maison si charmante.
Je vous en prie. Appelez-moi Martha.
L'air marin. C'est magnifique.
Nous allons traverser cette mer dans quelques jours.
Ce n'est que 30 min jusqu'à Formentera !
Cinq jours là-bas, mais sans Jo...
Je dois préparer l'Amnesia.
Mon fils fait carrière dans l'amnésie...
Elfriede, rappelle-toi qu'on est très fiers !
Tous ces gens qui vont entendre la musique de Jo.
Il faut bien divertir les gens ici qui ne travaillent pas.
Touristes, maman.
Les gens viennent pour s'amuser.
Vous vivez ici depuis longtemps ?
Assez pour ne plus être une touriste.
On peut dire que je fais partie des gens qui "ne travaillent pas".
Impossible...
de réussir une paella sans ça.
Je n'arrive pas à lire, mais je vous fais confiance.
Par principe, je m'en suis toujours remis complètement aux femmes !
Elle vient de Sabater.
C'est votre mari ?
C'est un vieil ami et une bonne source de vin.
Mais il m'a fait une demande il y a longtemps...
Ah oui ?
Asseyez-vous où vous voulez.
Je n'aime pas les manières.
Délicieux !
Exotique !
C'est sûrement cette herbe secrète que j'ai découverte.
Vous n'avez jamais peur ici...
toute seule ?
Seule !
Avec la mer tout autour de moi ?
Ce n'est pas une compagnie.
Je m'imagine en plein hiver, avec une tempête...
l'électricité coupée...
Tu détesterais vivre ici !
Il n'y a pas l'électricité.
Pas d'électricité !
Je vis le jour avec le soleil et la nuit avec les lampes à pétrole.
C'est comme revenir à l'époque de la guerre.
Après les bombardiers US,
on n'a pas eu d'eau pendant des semaines, hein, papa ?
Des histoires de ce genre...
Personne ne parle autant de la guerre que les Allemands.
Mais je n'entends jamais rien sur...
Oradour ou Lidice...
Oradour ?
On a jamais parlé de ça à l'école.
J'avais six ans
quand les Russes sont arrivés.
Nous avons été assez punis.
Papa, raconte.
Que veux-tu que je dise ?
Dis à Martha ce que tu as vécu.
Les Russes nous en voulaient tellement...
Mais pas à toi.
Je devais juste superviser des filles dans le camp de l'usine.
Quel genre de camp ?
À cause de mon oreille, je n'ai pas été enrôlé.
Alors ils m'ont mis dans la police de réserve.
Je travaillais aux stocks dans une usine de munitions.
C'est tout.
Je ne tiens pas à en savoir plus.
Il est gêné.
C'était un Juste.
Il s'est bien comporté. Tu es trop modeste.
C'était il y a si longtemps.
Vous me comprenez.
Il y avait un camp à l'usine pour des ouvriers venant de l'Est.
Pas encore cette histoire !
Elle change chaque fois qu'il la raconte.
J'imagine...
Ils ont amené de l'Est un groupe de très jeunes filles juives...
avec des doigts si fins,
si utiles pour régler les détonateurs.
Et moi, je devais les superviser, c'est tout.
Comme ces juives étaient très efficaces, elles étaient précieuses.
Elles pouvaient laisser repousser leurs cheveux,
porter des bottes en caoutchouc,
alors que les autres traînaient des sabots.
La dernière fois, les filles avaient des chaussures en paille tressée
et maintenant...
Et elles avaient des extras !
Une boîte de sardines par semaine.
Une boîte entière chacune !
Et vous deviez les superviser ?
Une s'appelait Vassilissa, de Moscou.
Une autre parlait parfaitement allemand.
Elle connaissait Schiller, Goethe et Karl Marx !
Elle disait "Gjotte" au lieu de "Goethe".
Elle avait un livre de Tolstoï,
avec le russe d'un côté et l'allemand de l'autre.
Elle m'a même fait apprendre un poème en russe.
C'était de Lermontov, non ?
Je ne pensais pas qu'on aurait droit à la version longue.
Je me souviens de leurs noms...
Vassilissa,
Nadia, de Gorki,
deux Olga de l'Ukraine,
la Polonaise Danuta,
Katiza,
de Croatie,
qu'on appelait Blanka, "l'idiote",
parce qu'elle était catholique mais prétendait être juive.
Et deux filles très tranquilles de Berlin.
Ces deux-là s'appelaient Ilse et Jutta.
Et vous savez ce que j'ai fait contre tout ça ?
Un soir, j'ai apporté un flacon d'eau de Cologne, la 4711.
Elles s'en sont mis une goutte derrière l'oreille.
Enfin elles ont pu s'endormir
avec une bonne odeur.
Elles papotaient...
en se racontant des histoires d'amour.
Que leur est-il arrivé ?
Qu'est-il arrivé aux filles juives ?
Puis alors...
Comment continue l'histoire, Bruno ?
Vous parlez allemand ?
Vous êtes allemande ?
Qu'est-il arrivé aux autres filles ?
Pourquoi on parle pas allemand depuis le début ?
Vous parlez allemand couramment ?
Je ne comprends plus rien.
C'est très bizarre, non ?
Oui...
Les jeunes filles,
que sont-elles devenues ?
Elles ont été évacuées, comme tous les prisonniers du camp.
Pendant ces longues journées de marche, je les surveillais, avec les SS.
Ceux qui étaient trop faibles, les SS les abattaient.
Tout le temps, ils abattaient les plus faibles.
Mes filles avaient à manger.
Une fois, dans une grange,
en pleine campagne,
nous nous sommes éclipsés.
Personne ne l'a remarqué
avec tous ces prisonniers morts.
Et vous êtes resté avec elles ?
Bien sûr !
Elles étaient sous ma responsabilité.
Et vous les avez revues, après ?
Les Russes sont arrivés peu de temps après.
Ils étaient tellement contents de voir les filles. Ils ont bu,
ils ont dansé, chanté,
joué de l'accordéon.
Et puis ils ont violé Ilse et Jutta parce qu'elles étaient allemandes.
Vous pouvez me croire.
C'était ainsi.
Je vous crois. Mais le reste de l'histoire ?
Avant les Russes ?
La fin de l'histoire, on la garde pour une autre fois.
C'était la fin.
Les officiers m'ont fait croire
que j'avais leur respect et le pouvoir.
Mais ils jouaient avec moi.
Ils m'ont donné l'ordre d'abattre une des filles.
Je n'avais pas à le faire. Je n'étais pas soldat.
Ils m'ont insulté : Juif !
Comme je refusais de tirer,
ils l'ont fait eux-mêmes.
Je voulais tellement...
C'est tout ?
Je voulais tellement que l'histoire soit autre.
Alors j'inventais des versions différentes.
Je ne les ai pas protégées.
Aucune des filles juives n'a survécu.
La machine était en route, je ne pouvais pas la stopper.
Je suis resté là et j'ai regardé.
J'aurais dû me mettre...
face à leurs fusils et me faire tuer.
Il fallait que tu t'occupes de moi.
Merci pour la paella.
Il n'est pas venu à notre hôtel.
Je cherche mon fils,
mais il n'est pas ici.
Il devait voir Rudolfo ce matin.
On devait le saluer avant de partir pour Formentera.
Je veux m'excuser pour mon père.
Je me doutais qu'il ne nous avait pas tout raconté.
Mais pas ça.
Comment pouviez-vous vivre sans savoir ?
Je m'excuse d'avoir pratiqué l'amnésie !
De ne pas avoir remué la boue pour trouver toutes les saloperies
faites pendant la guerre.
Cela m'aurait paralysée.
Oui, je suis restée.
Selon vous, ça fait de moi la complice
de toutes les horreurs commises dans ce pays !
Refuser de tuer n'arrête pas la machine de mort !
On l'a compris hier soir.
Continuez à vous dire ça.
Continuez à nous traiter de nazis
parce qu'on n'a pas passé notre vie à détester tous les Allemands.
Je ne veux pas me complaire dans la catastrophe.
J'ai mieux à faire.
Pourquoi croyez-vous que je suis devenue médecin ?
Je devais me rendre utile dans un pays qui en avait besoin
et dont tout le monde se méfiait.
Et expliquer aux étrangers pourquoi Hitler était Hitler.
Donc, j'étais un peu occupée !
Tant mieux pour vous.
Vous vous êtes enfuie, c'est tout !
Quel bien ça a-t-il pu faire ?
À part laver votre conscience ?
Vous avez quitté l'Allemagne. À quoi bon ?
Votre action n'était pas une stratégie.
C'était le choix égoïste d'une gamine égoïste.
Vous traitez de lâches ceux qui n'ont pas résisté.
C'est vous qui êtes lâche.
De ceux qui vivent dans une bulle de droiture, purs comme des anges.
N'en faites pas trop.
Je suis votre mauvaise conscience, mais ce n'est pas mon problème.
Tu es là ?
Tu as vu ta famille avant qu'ils s'embarquent ?
Je ne pouvais pas les voir.
Tu leur en veux ?
J'ai besoin d'air.
Tout a changé.
Je suis désolée que tout se soit passé comme ça.
Tu aimes ton grand-père, ce qu'il a dit ne doit rien changer.
Comment ça pourrait ne rien changer ?
Tout est différent.
Quand je me suis réveillé ce matin, c'était comme sortir d'un rêve.
Tu prends le temps de revenir à la réalité.
Mais je n'y arrivais pas. C'est une nouvelle réalité.
Cette histoire, on me l'a souvent racontée.
Mais là, on m'a changé la fin. Pour toujours.
Et entendre ça avec toi, ça m'a atteint encore plus.
C'est bien qu'il ait parlé,
que ce soit sorti.
En l'écoutant,
j'ai pensé que tout n'était pas aussi simple que je l'avais décidé.
Je les voyais tous comme des monstres,
mais ton grand-père...
il était faible...
il avait peur.
Je ne peux pas dire qu'il n'est pas humain.
C'est très troublant pour moi.
Il doit croire que je le hais.
Mais c'est pas ça.
On ne sera jamais aussi proches qu'avant.
Ce n'est pas un mauvais homme.
C'était une période épouvantable.
Je ne sais même pas s'il a tout dit.
Peut-être il y a plus ?
Ça a l'air assez proche.
Je peux entrer ? Tu es présentable ?
Ne sois pas ridicule !
C'était sur la porte.
C'est bizarre.
Je savais que tu avais un nouvel amant !
C'est la mère de Jo.
Ils ont quitté l'île et elle lui laisse un billet d'avion.
"Martha, je ne peux pas l'approuver.
"Mais je dois le laisser mener sa propre vie.
"Et lui laisser le choix de revenir."
Ne me dis pas que tu vas danser avec ça !
Elles sont si confortables !
Je n'y vais pas pour danser. Mais pour voir Jo.
Ça va ?
Je guette Martha.
Martha est ici ?
Elle vient nous soutenir.
Tu plaisantes ?
C'est génial, non ?
T'es fou !
Le manager nous surveille.
T'inquiète. Elle assure, tu le sais.
Tu n'as plus besoin de moi ?
Non. Tout ira bien.
Je suis une amie de DJ Gello.
Il est au fond.
Va au bar !
Je suis ravi de te voir.
La nuit fait que commencer !
Mets ça.
Tu sais ce qu'il se passe si tu touches ce curseur.
On devrait réveiller tout ça !
Vas-y !
C'est moi, ça !
C'est moi aussi !
Allez-y mollo !
Je crois que le manager a repéré Martha.
C'était bien, l'Amnesia.
Tu as été formidable.
Tu m'as tout appris.
Le billet d'avion de ma mère...
j'en aurai pas besoin.
On ne sait jamais.
Je ne rentrerai jamais.
J'ai connu quelqu'un qui disait ça.
Mais moi, je dois y aller, quelques jours.
T'en as envie ?
Je dois. Juste quelques jours.
Je n'aurais jamais pu sans toi.
Je ne reste pas ici seulement pour la musique.
Écoute, Martha.
La vie s'ouvre à toi.
La vie s'ouvre à nous.
C'est magnifique, mais...
les choses s'arrêtent là.
C'est la fin.
Que veux-tu dire ?
Je suis tellement heureux.
À chaque fois, je suis tellement impatient de te voir.
Quand on est ensemble,
je ne sais jamais à quoi m'attendre.
Je sais que tu ne comprends pas.
Mais je comprends enfin ce que m'a dit Alex.
Alex ? Pourquoi tu parles d'Alex ?
Il m'a appris une chose très importante,
trop profonde pour moi à l'époque.
"Nous avons déjà été
"tout ce que nous pouvions être l'un pour l'autre."
Contente-toi de cela.
J'essaie.
C'est une déclaration d'amour. Tu ne m'aides pas.
Je sais.
Regarde la mer,
la lumière.
Comme tout est clair.
Si on continue, chaque jour sera plus difficile,
plus douloureux.
Ça, je ne le veux pas. Ni pour toi, ni pour moi.
Exactement comme avant-hier.
On en a tant vu d'ici.
Aucun n'a jamais été le même.
Adaptation : B. Eisenschitz
Sous-titrage : Eclair Media
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